‹ Portraits de femmesChapitre 18 sur 19 · MADAME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

MADAME RÉCAMIER

MADAME BËGÂMIER

Encore quelques années, et il y aura un siècle

que la vulgarité — le mot et la chose — est

née d'une société en décomposition, a envahi les

nouvelles mœurs, et presque mis en oubli, avec

nos traditions littéraires, le souvenir du goût et

de la politesse de ces Français d'autrefois qui

avaient fait une France qu'aucun de nous n'a

vue. Que peuvent nous dire, à nous autres

nouveaux venus, certains noms comme ceux

de Madame Récamier, de Mathieu et d'Adrien

de Montmorency, voire de Camille Jordan, qu'il

nous a pourtant été donné d'entendre prononcer

quelquefois chez nos grand'mères ? Ceux d'entre

âD8 PORTBAITS BE FEMMES.

ces c anciens » qui ont beaucoup écrit, comme Ballanche, sont assurément plus présents à notre mémoire, bien qu'on ne les lise guère. Je ne parle point des très-grands esprits, des génies, comme Madame de Staël et Chateaubriand. Le nombre de ceux qui savent par cœur de belles pages de Corinne et de Jlèné diminue chaque jour, mais quelques-uns survivent encore à qui l'on peut parier de ces œuvres sans paraître éruditi

n en est des jouissances supériétifes de Tintelligmcè eomme de la politesse et des élégances de la société : on peut biôii en rêver et même en diseoUri^) ittuis iioti pus les sentir et les apprêter de tous points sans une lente et rat^e préparation, sans ttû certain tolif d'esprit et des habitudes héréditaires) bref, sans une dulture âélieatli et affinée qui n'est plus depuis longtëiîipë dails nos inodUrs, et à laquelle &i éduca^ tiôti) tii iusiruéttoii ne suppléenti Un éminent éeritaiti de notre temps à dit que finalement la inédiôerité {ri^vftud^^ Médiocrité et vulgarité

ItABAMË RÉGAMIER. 299

vont âôses bien de compèignie. A esprit médiocre, idées vulgaires.

L'idéal de la beauté^ tel qu*il brille dans les œuvjres de Tart et de la littérature des siècles de Périclès et d'Auguste, a été trouvé trop relevé pour ce temps et décidément sacrifié aux c connaissances utiles. » Depuis le dix-huitième siècle, on faisait en France d'assez médiocres humanités : on n'en fera plus du tout. Il y avait encore une élite d'esprits, nourris et surnourris de la moelle des lions, capables à l'occasion de grandes choses, et qui, comme Chateaubriand, pouvaient sans trop d'eflEbrt accomplir quelques-uns des travaux d'Hercule. Le Celte de l'Armorique savait de reste qu'il n'était qu'un barbare : il avait seulement participé, dans une certaine mesure, de la haute culture antique de la Grèce et de Rome, du génie d'Homère et de Sophocle, de l'exquise sensibilité de Virgile et des fines élégances d'Horace. Il possédait les traditions du goût et du savoir humains. Toute éducation qui ne plonge point par ses racines

300 P0RTBAIT8 DE YEMMBS.

dans le sol sacré de l'Attique n'a vraiment rien d*humain.

Songer au passé console du présent. Beste à savoir si notre rêverie aura la puissance d'évoquer de la douce et subtile lumière des champs Elysées les ombres heureuses de ceux qui n'étaient déjà plus aux jours de notre en£uice, et s'il nous sera loisible de les voir apparaître tels qu'ils étaient, non tels qu'ils nous semblent avoir été.

MADAME RÉCÀMIER. 30i

Ces réserves faites, ce juste tribut d'admiration et de regret payé au passé, à la vieille société française d'où sont issues par voie de dégénérescence les mœurs contemporaines , il convient de reconnaître que, si nous ne sommes pas initiés, comme l'était Sainte-Beuve, au monde et à la politesse du dix-huitième siècle, nous sommes beaucoup plus libres que l'illustre critique pour en parler sans gêne ni réticence aucune. Ce maître incomparable avait parfois d'étranges complaisances à l'endroit des gens de son monde. Si la postérité prend argent comptant certaines pages de lui sur Ballanche, par exemple, elle sera bien cruellement trompée ! Les deux articles qu'il publia sur Madame Récamier, en 1849, quelques mois après sa mort, et en

309 PORtRAtTB DE IrÈMBies.

1859, sont des chefs-d'œuvre, le premier surtout, mais ce sont deux panégyriques. J'imagine qu'il aurait pu les lire à TAbbaye-aux-Bois, dans le salon de la belle Juliette, devant M. de Chateaubriand, au milieu des Noailles, de Ballanche, de Jean-Jacques Ampère, d'Alexis de To(;.quevillé, de Charles Lenoritiant et d*Oidtiam. Un sourire charmant de la Nôtfë-Danië de ce grave sanctuaire, un mouvement de tête pi*esque ifnpercèptible de René, Un murmure de louange discrète et délicate dans l'assistance àul^aîënt âécuéilli ces pages exquises, d'une grâce ôUprêMe iusqU*en son afféterie, toutes de nuances légêjCés, etfadêes, Vaporeuses, d'un éclat fin et doux sûr Un fond gris, monotone, asâoupissânt à là longue, tnais délicieusement énëi^Vànt.

La personne et la vie de Madame Bécami^t appaiH;iènnent pourtant à l'histoire de la Fran(3e, à celle de l'Europe, et non pas seulement au petit cehîlë d*initiés de rAbbayë-aùx-Bois. Saintë- Ôeuve, qui pendant tant d'années a fouillé en touô sens, avèft ufte buriosité implacable, rtéuné

MADAME RÉGAMISRi 303

et rhomme dans Chateaubriand^ &'a pfeirlé de la dernière amie du grand poëtc^ qu'en parfait galant homme, qui^ jusque dahs la mort^ e&toufd d'égards et d'attentions déliofttès la femme qui a daigné lé distinguer un jour et Ta marqué peut^ être d'un petit sigûe au (^œur» Lamartine^ qui parut à l'Abbaje-àux-Bois^ qui assista à la lecture du Moïse de Chateaubriand^ a édrit presque uu volume sur Madame Récamièr sans avoir pris la peiné^ selon son habitude^ de regaràe^ et de voir* On donnaît sa manière toute subjective de traité!^ l'histoire. Chez Lamartitie e'est peine perdue de chercher autre chose que Lamartinei

Faut- il trouver bon que, en pareille occurrence, une persoiine d'un goût sûr et fin 5 d'un esprit vif et déliée d'un jugement net et fel'mid) ait pris sur elle de nous faire connaître la femme illustre dont nous parlons, en tirant de 6és papiers et en publiant plusieurs voluines de So^-^ venirs et de Cornspondmcê$n liés ensemble pai* un récit biographique arrangé avec beâUediip 4*art? Oui et non. Cette personne j Sainte-Beuve

Ta nommée, et il n'est guère permis d'ignorer que Tauteur de Madame RicamUr^ les Amis de sa ôeunesse et sa Correspondance intime (1), comme celui des Souvenirs de Madame Récamier^ parus il y a douze ans, est la nièce et la fille adoptive de la fameuse Juliette, Madame Amélie Lenormant. Ces trois volumes de Souvenirs sont en réalité un magnifique monument élevé par la piété filiale. Sainte-Beuve avait prononcé le panégyrique ; Madame Lenormant a fait construire le mausolée. Epitaphe et tombeau, tout est Tœuvre des amis et des parents de la morte tant aimée. Dans ce nouveau volume, Madame Lenormant n'a vraisemblablement pas encore publié tous les documents relatifs à Madame Récamier et à ses amis qui sont en sa possession. Parfois elle a choisi c au hasard, » dit-elle, dans des paquets de lettres. En somme, nous ne connaissons que ce qu'elle a bien voulu nous communiquer, que ce qui présente, selon elle, le plus d'intérêt aux lecteurs, et parait le plus digne d'honorer la mé-

(1) Un vol. iu-8-. Paris, 1872, %

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moire de celle qui a été son bon ange sur la terre. Tout en exprimant notre reconnaissance bien sincère et bien vive à Tauteur, nous ne pouvons lui dissimuler que le rôle d'éditeur modeme ne s'accommode plus d'un tel éclectisme. Nous n'aimons pas qu'on se donne la peine de choisir pour nous. Nous voudrions tout lire et tout connaître. Mais peut-être sommes-nous indiscrets ou du moins un peu trop curieux ? Ce que Madame Récamier avait rédigé elle-même de ses souvenirs a été détruit par son ordre. Quelques pages pourtant paraissent avoir échappé à la destruction : c'est là, avec un certain nombre de billets et de lettres fort courtes, tout ce qui a été livré au public comme émanant directement de cette femme célèbre.

L'espèce d'aversion, « d'horreur > même qu'éprouvait Madame Récamier pour l'action d'écrire est chose connue. Tous ses correspondants les plus chers, les plus aimés, semble-t-il, forment un touchant concert de plaintes sur la négligence de la belle Juliette à leur répondre. « Tu

sais que moi, je n'écris pas, > dit-elle à sa nièce. Soit; mais faut-il attribuer cette singularité à une réserve excessive et à de virginales pudeurs? Ceux-là ne le croiront guère, je le crains, qui auront lu seulement dix lignes de Madame Ré* camier. Dans tout ce que j'ai vu, il m est impossible de découvrir autre chose que cette élégante correction qu'une femme du monde acquiert si facilenâent dans le commerce de la bonne société. Elle parle avec sensibilité et agrément ; elle n'écrit pas. La phrase n'est point flaite. Qu'on lise, par exemple, un billet de Madame Récamier et une lettre de Madame de Btaôl, on verra de suite en quoi causer la plume à la main diffère d'écrire. L'une écrit âvéC autant de facilité et de plaisir que l'autre éprouve de peine et d'embarras à faire entrer dans quelques phrases banales des pensées et des sentiments qu'elle aurait certes beaucoup mieux exprimés de vive Voix. D'ailleurs^ on n'en saurait douter, quwid une femme comme Madame Récamier n'écrit pas, ^'est qu'elle a là conscience de ne pas savoir

MAJ)AM£ RÉGÀMISR. 307

écrire. Les occasions no lui ont point manqué. Elle eut rhabileté grande d'échapper à tous les pièges de ce genre que ses meilleurs amis, le bon Ballanche entre autres, lui ont maintes fois innocemment tendus. Rien de plus calculé que la feinte négligencci la charmante paresse qu'elle mettait à écrire. Ses billets étaient rares et, sans doute, laborieusement travaillés. Elle n*arrivait pas pour cela à avoir du style, mais elle finissait par trouver l'expression à point, le tour net et juste , si bien que ses amis croyaient l'entendre causer. Chateaubriand n'a jamais rien retenu de ces petits billets, d'une écriture fine et serrée, que, de temps en temps, elle adressait au grand écrivain en réponse à ses volumes de lettres.

Cette personne d'un commerce si agréable, dont on vantait l'esprit après la beauté, qui vécut et mourut dans la société des hommes les plus illustres de son temps, avait parfois des défaillances de goût et d'étranges vulgarités d'expression. La jeune reine deâ salons du Directoire et du Consulat avait survécu dans la Béatrice de Canova.

Je veux citer ici quelques exemples. En 1828, à propos d'un voyage de Chateaubriand, elle écrit à sa nièce, qui n'était mariée que depuis deux ans :

Que tous ces départs sont tristes ! Que la vie est difficile! Quand donc serons-nous tous réunis? Adieu, ma pauvre chère Amélie ; reviens le plus tôt que tu pourras te reposer sur mon cœur en attendant mieitx, et tâche de calmer ta pauvre imagination et de soigner ta santé. Il faut que M* Lenormant, à son retour, te trouve Araicbe comme la reine des fleurs.

Voici une page d'un goût plus douteux encore. J'imagine que la belle Juliette, qui était d'une humeur gaie en ses jeunes années, rieuse, même folâtre, a dû sentir ici quelque rougeur monter à son front de vierge. Elle écrit de Turin, le 26 mars 1813, à un jeune ami de son âge, à Camille Jordan, qu'elle avait connu dès 1797 dans la maison de son mari :

L'influence de Fltalie commence à se faire sentir ici, non par le climat, mais par les mœurs. Les femmes oilt des sigisbés pour société et des abbés pour intendants.— Le prince Borghèse, qu'on n'appelle ici que le Prince, a,

HÀDÀME REGÀMIER. 309

dit-on, la petite cour la plus solennelle de l'Europe. Les anecdotes, les toilettes et les amours de cette petite cour me paraissent occuper tous les esprits et faire le fond de toutes les conversations. Noire ami le comte Alfieri a un prodigieux succès comme maître des cérémonies..... Je ne crois pas qu'il y ait de pays où l'on tienne plus à la représentation : les maisons sont des palais, et l'on y conserve l'ancien luxe d'avoir un grand nombre de domestiques ; mais quand on arrive sans être attendu, on est tout surpris, après avoir traversé des antichambres, des salons, des galeries, de trouver la maîtresse de la maison dans un cabinet écarté, éclairé par une seule chandelle. — En tout, il me paraît d'usage ici de se donner le superflu aux dépens du nécessaire.— Le Prince mène la vie la plus retirée, excepté les heures de représentation. Il passe tout son temps renfermé seul au fond de son palais. Cette retraite dure depuis deux ans. On a remarqué que, depuis cette époque, les jalousies des dernières pièces de son appartement étaient constamment restées fermées. Un seul valet de chambre pénètre dans le dernier appartement, qui est tous les jours garni de fleurs nouvelles, et...

Le reste de la lettre manque.

Nous savons que pour les purs tout est pur, et nous ne songeons pas plus à mal en citant ces lignes que l'auteur des Souvenirs qui a cru devoir les reproduire. Il est vrai qu'on les con-

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naissait déjà. En général, le ton des lettres que Ton nous communique est plus sérieux, moins abandonné, et, si j'ose dire, moins évaporé* Je le regrette un peu, car enfin la belle Juliette n*a pas toujours été la dame de beauté qui trôna tant d'années, à TAbbaye-aux-Bois, entourée de sa cour de pieux et mystiques chevaliers, comme une châtelaine détachée d'un chapitre du Génie du Christianisme, Avant de faire des saints, comme Mathieu de Montmorency, combien d'âmes en peine elle a précipitées dans le second cercle de \ Enfer de Dante !

anime aifaniiate, Venite a noi parlar, s'altri nol niega.

Lorsqu'elle était dans tout l'éclat de sa beauté, en 1801, Madame de Staël lui écrivait : « Mais vous, qui êtes l'héroïne de tous les sentiments, vous êtes exposée aux grands événements dont on fait les tragédies et les romans. > C'est bien cela. Mais^ de ces tragédies et de ces romans, pas un mot dans notre livre* « Les amis de

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jeunesse » de Madame Ré.oamier sont ici d'une sagesse et d'une raison vraiment supérieures à leur âge. Jean-Jacques Ampère^ qui n'est point certes un ami des jeunes années de la belle Juliette, nous donnera heureusement quelque idée de ce qu'étaient au fond toutes ces c amitiés. 9 Madame Récamier, dont j'ai déjà fait remarquer le grand sens et la prudence consommée, n'a vraisemblablement rien laissé subsister qui fût de nature, je ne dis pas à la compromettre, -— elle n'a jamais eu de faiblesse — mais à nuire à quelqu'un de ses innombrables adorateurs. On comprend, sans qu'il soit besoin d'insister, que la piété filiale ne pouvait adopter im système différent dans la publication de ces Souvenirs et correspondances.

Avant d'aller plus loin, on sera sans doute bien aise de connaître comment celle qui» bien que mariée, ne fut jamais ûî épouse ni inère, se sentit un jour tout émue devant une frêle et délicate enfant de sit ans, l'aima comme sa fille, remporta ravie dans ses splendeurs d'apothéose,

et l'entraîna avec elle sur les nuées dans son char de déesse. Cette petite fille devait être l'auteur de ces Souvenirs. Il y a tout à gagner à l'entendre elle-même. Ecoutons-la :

J'assiste encore par le souvenir à mon entrée chez ma tante : elle était vêtue de blanc, coiffée en cheveux et étendue sur un canapé placé en face de la cheminée du salon, au-dessous de son portrait de Gérard ; le général Junot, debout, causait avec elle. Mon oncle ouvrit la porte, et me poussant vers Madame Récamier, lui dit : « Voici la petite. »

Quelques jours après mon arrivée, ma tante me demanda si je savais lire; je lui dis que oui. En effet, depuis plus d'un an, j'allais à Técole de Belley, chez une vieille religieuse qui enseignait à lire aux petites filles de la ville, et je passais pour savoir lire. Ma tante me mit donc un livre dans la main et me dit : a Hé bien, lismoi cela. V Je pris le livre, et sans hésiter je me mis à réciter une épitre dédicatoire à M. le dauphin, seule chose imprimée que j'eusse eue sous les yeux, et que j'avais retenue à force de l'entendre répéter à mes petites compagnes. Ma tante rit de bon cœur de mon épitre dédicatoire, et il fut constaté qu'il fallait m'apprendre à lire.

On sait que, en 1811, une visite à Madame de Staël, à Coppet, avait servi de prétexte à la

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police impériale pour exiler Madame Récamier à quarante lieues de Paris :

Pendant les trois ans que dura Texil de Madame Ré'* camier, continue sa nièce, à Ghâlons, à Lyon, à Rome, à Naples, elle ne se sépara jamais de Tenfant dont elle avait fait sa fille adoptive. Je n'eus jamais d'autre cham* bre que la sienne. Mon éducation se poursuivait dans la voiture de poste qui emportait la belle exilée, comme dans les villes où nous nous arrêtions, et quand nous revînmes à Paris, en 1814, je parlais l'italien comme ma propre langue ; ma tante se plaisait à m' enseigner la musique, qu'elle aimait passionnément, et je ne croyais plus lire en récitant l'épître dédicatoire à M. le Dauphin.

Au milieu de l'empressement extrême et du tourbillon de succès qui accueillit Madame Récamier à son retour dans la société parisienne, ses habitudes avec celle qu'elle appelait son enfant ne furent en aucune façon modifiées. Ma petite table de travail était placée dans l'embrasure de l'une des fenêtres d'un premier salon, oh je prenais sous ses yeux toutes mes leçons ; que de fois est-il arrivé que, me voyant embarrassée pour trouver une date, ou cherchant vainement un mot dans un dictionnaire, quelqu'un des plus intimes amis de ma tante s'approchait de moi et me venait en aide î Ceci me rappelle une petite anecdote toute à l'avantage du tact littéraire de Madame de Genlis, et où Lemontey joue un rôle aimable; il était de ceux qui s'intéressaient le plus à mes études et s'informaient de mes progrès ; il dînait à la

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maison totta 1m samedi». Cette aiinée4à (1817), Madame de Grenlis, fort sujette aux engouements, avait pris une sorte de passion, assurément très-motivée, pour Madame Récamier, et, voulant lui être agréable, lui avait proposé de me donner ehaqne semaine le sujet donner composition qu*elle corrigerait. Un certain samedi, en venant dhier, M. Lemontey me trouva au désespoir et dans TimpossiMlité de me tirer d*nne phrase commencée ; f en étais tout en larmes. Il s'informa de la cause de mon ctiagrin, piit mon cahier et me dicea une phrasé qni me tira d^affoire et me remit en train. La semaine ^vatite, qtxand devint la composition corrigée, nous trouvâmes en marge de la phrase dictée par Lemontey ôes mots i «t Cette phrase manque de jeunesse. »

Vm» emneâssmê nn peu tttaîntetiaQt Tâu-

teur du livre, nons comprenons sa pîété fîKale» et nou» pouvoiiB nous £ûre une idée dftsez juste dtî bût Yéritabîe^ tont apoîogrétiqt>e, qu'A s'est proposé en publiant ces sortes de Mémoires^ ainsi que k méthode qu'il a dû suivre d^kistixtet

âmn léf ehôiff de quelques pagres de t Souve-

nird> > et d'un certain nombre de billets écrits par fson illuatre tante. Dans ee ydume» eomûë <!âns les deux premiers, les lettres des grands personnages^ des Ii(»nmes et des femmes célè«

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bres du temps forment proprement la substance du livre. Nous ne nous en plaignons pas ; l'esprit subtil et fin de Téditeur n'a pu tout voir et tout prévoir. Les traits de la vraie Madame Ré^ camier sont épars dans cette correspondance.

Nous voudrions recomposer avec eux la vivante physionomie de celle qu'on n'évoque jamais à nos yeux que comme une lumineuse apparition d'ange ou de fée, qui plane entre ciel et terre, et laisse à peine traîner ici-bas un pan de ses longs voiles blancs.

Lorsqu'elle mourut à la Bibliothèque, en 1849, Madame Récamier avait déjà sa légende. Sa respectable nièce prit de bonne heure l'habitude d'entourer d'une sorte de nimbe d'or le front pur et charmant de la belle Juliette. Elle a écrit son évangile bien plus que sa biographie. Tous les croyants ont de ces illusions touchantes qui garantissent et assurent leur foi. Involontairement, ils ne manquent jamais de dissimuler les arrière-scènes de la vie, certains détails vulgaires qui dépareraient le miracle, ébranleraient la

religion. Or, il a certainement existé une religion, avec des sectes, des hérésies et des foules d'adorateurs, dont Madame Bécamier était la Grande-Déesse : Madame Lenormant est la dernière prêtresse de ce culte.

MADAME RÉGAMIER. 317

Si l'auréole de grâce et de pureté qui illumine le front de la Notre-Dame de l'Abbaye-aux-Bois devait perdre un peu de son doux éclat, ce n'est point tant la critique que le fanatisme des dévots qu'il conviendrait d'en accuser. Les panégyristes de Madame Récamier, voilà ses pires ennemis. Rien n'indispose un homme de sens comme la prétention qu'ont certaines petites églises de nous imposer leurs saints. Dans le domaine des choses morales, il n'est rien qui ne perde à être vu de près. Il faut être bien enthousiaste ou bien osé pour provoquer les investigations des esprits réfléchis sur un point d'histoire que l'on commence par revendiquer comme un miracle. Il n'y a pas jusqu'à la naïveté des

croyants, si touchante de loin et dans le pre-

3lë POAtkAITS DE f^ll£s.

mier moment de ferveur, qui, à Tanalyse, ne laisse en quelque sorte déposer un résidu de fraudes pieuses, de ruses peu innocentes et de pratiques équivoques. A l'origine de toute religion on découvre par milliers des petits faits de cette nature. Qu'un culte reste local ou devienne plus ou moins général, il est toujours né d'une illusion, dans laquelle ce qu'il y a d'involontaire et de volontaire se mêle en des propoi*tiôîi!l difficiles à déterminer, i&ais coexiste sûrement^ Non content de rappeler, avec tous les coil*temporains, que Madame Eécamiei* a été la plus belle personne de son temps, on teut qu'elle ait vécu jusqu'à isoixant^ouze ans sans connaîti^ la vieillessek A cet âge elle meurt du choléra, en inài 1849* Quand l'àgonisûHtè a elhàlé Btfh demiei^ souffle^ ses traits prentienf dans! la rûoH une 4 surprenante beauté, > titie expression ati» gélique,- une pureté de lignes martiioréeiiliëj Gomme il n'en Va pas ainsi d'oitlînaire, on irôii naturellement ici une t exception que Ton ne peut s'em^êehëJr d'itltei'pétca*comlz|e nhB 4emiéjfë

MAP AME BÉGAMiEft» 3i9

fayeur du ciel. » Encore un mifacle* Âiiiâi ^U'il ai^rive presque toujours , c'est un témoin înètô@ de Tévénement qui dépose. Il ne Ta évidttin-» ment pas trouvé assea merveilleuiè eu soi) eai* U * Tinterprète ï> dans le sens d'une intei^etttiiail divine*

Mais le miracle des miracles, après la beauté surnaturelle de Madame Récamier^ c'est sa pn^ reté immaculée. Ce n'était pas àsse2 de lailrê dli cette femme célèbre une personne de mœurs douces et piites^ irréprochable quoi qu'où pàt dire, ed dépit des apparences et de sa réputatioti de cOquettetie. Il fallait la montrer supérieure aux passions humaines) et^ entre toutes,. à celle qu'elle a passé sa yiei à insj^irer^ Que les mortels aimeut les dieux^ on le ëo&iprend, et c'est d'ailleurs leut d^Yoiri Maiâ il n'est jioint dans la nature des dieujt d'aimer les md^tel^. Ma^* danie Bécamier était trop pui^ pour aimer 1 VcHlà ce que ne craignent pas d'écrire Geuit->1& mêmes qui l'ont eonnueif qui ont yécu dans sa pOôiété^ ^ui ont pu ent^u^re et ^ëfcueillirî peu-

dant un demi-siècle, tout ce qui a été dit et répété par les contemporains. suMta simplicitas! Car je veux croire qu'il n'y a qu'une grande naïveté et beaucoup d'ignorance chez les biographes.

Assurément, nous n'étions point de ce temps-là, nous l'avons dit en commençant, mais trop peu d'années nous en séparent pour y placer un âge mythologique.' Nous estimons qu'alors les choses devaient se passer d'une manière à peu près identique à ce que nous voyons. Le cas de Madame Récamier, pour être aujourd'hui plus rare qu'autrefois, n'est pas, il s'en faut, inouï. Qu'on ne nous force pas d'expliquer ce qui est vraiment trop simple. Aussi bien nous n'écrivons point dans le Journal d^anatomie et de physiologie normale et pathologique de M. le professeur Ch. Robin. Mais quelle intéressante étude de médecine rétrospective il y aurait à faire ici ! Que d'observations curieuses pour un savant investigateur du système nerveux, pour un physiologiste habitué aux pénétrantes analyses de la

MADAHE RÉGAMIER. 321

plus fine psychologie , comme M. le docteur Jules Luys !

Je ne dirai rien de la mère de Madame Récamier, Madame Bernard, qui paraît avoir été fort jolie, très-élégante et très-mondaine, qui fut en relation avec M. de Galonné et la cour, et mourut jeune encore d'une lente et douloureuse maladie, de nature évidemment nerveuse, qui la retenait étendue sur une chaise longue. Sous la Terreur, en 1793, Juliette Bernard qui, de son vrai nom, s'appelait Julie comme sa mère, épousa, à quinze ans, le banquier Jacques Bécamier, qui en avait quarante-deux. Ce mariage fut l'œuvre de Madame Bernard. Elle avait eu sans doute ses raisons pour choisir un pareil gendre. M. Jacques Récamier était un garçon assez vulgaire, bien élevé et sachant son monde, mais d'humeur gaie et de mœurs légères, serviable au dernier point, affectueux comme un Lyonnais, au demeurant un beau fils dont le cœur valait infiniment mieux que la judiciaire. Il est impossible de douter qu'il ait été autre chose

ail PO&TBArrS DE FElflRS.

qu'un père, ou mieux, un camarade plus âgé pour la belle Juliette. Il la laissa toujours parfiûtèment libre de ses actions ; jamais, je crois^ il n'eut le mauvais goût de faire môme une allusion à œ qu'ils étaient Tun pour l'autre aux yeux dtt monde. '

Il y a plus : dès 1799, à l'époque où Lucien Bonaparte, le frère du premier consul, faisait toutes les folies d'un Roméo d'opéra-comique pour posséder le cœur de Juliette^ et lui écrivait des épîtres sentimentales et déclamatoires qui sont bien la chose du monde la plus ridicule , Madame Béoamier, pour se moquer, j'imagine, car elle aimait à plaisanter, montra à son mari les lettres de Lucien, et proposa de lui interdire la maison. Que répondit M. Récamier? Il loua avec une politesse parfaite la vertu de sa jeune femme, il la remercia de la confiance qu'elle lui témoignait, « mais il lui représenta que fermer sa porte au frère du général Bonaparte, rompre ouvertement avec un homme si haut placé, ce serait gravement compromettre et peut-être rui-

MADAME AÉGAMIER. 323

UBt ea maijion de banque : il coMlut qu'il fallait ne point le désespérer et ne lui rien accorder. » On serait tenté de croire que cette judicieuse maxime servit de règlô de conduite à Madame Bécamier pour le reste de sa vie. Au fond^ il n'en est rien. Quand des revers de fortune eurent amené la mine de la maison de banque, lorsque tout eut été vendu^ hôtel^ château, chevaux, argentme» et que le monde élégant et brillant^ qui chaque soir dansait ou causait dans 1^ sa* Ions de la rue du Mont-BIano^ se fut dispersé, Madame Bécamier rencoiitra à Ooppet, chez Madame de Staël^ le prince Auguste de Prusse^ neveu du grand Fréd^o. Ce jeune héros de vingt-quatre ans, fait prisonniei^ par les Français au combat de Saalfeld (180&)f s'éprit d'une vive et tendre passion pour la belle Française. Lui-* marne était^ dit^n, remarquablement beau ^ che-^ valeres^ue^ loyal et candide comme un guerrier des NiMimf/ei^0 Une promèDse de mariage^ avec €• serments, » fut eertainenotent échangée entre Madame Bécamier et le prince de Prusse. Elle

écrivit à son mari pour lui demander de rompre leur union. Qu'une lettre toute paternelle du bon et digne homme ait fait évanouir comme par enchantement la résolution d une femme vraiment éprise, belle et jeune (elle avait vingt-neuf ans), qui se savait libre et se voyait sur le point d'épouser un prince de maison royale, vc- "<* que personne n'admettra, je crois, sans de tr fortes preuves. Les raisons qu'on i. It pas sont tout autres.

La vie de Madame Récamier se compose d'une multitude de faits analogues. Sans doute, à tous ceux qui l'ont sincèrement aimée, elle n'a pas juré, comme au prince de Prusse, de les épouser, mais elle eut l'art étrange de les asservir à son joug en paraissant promettre à tous ce qu'elle n'accorda jamais à aucun. Rien àa plus curieux à observer que les divers états par lesquels passent tous ces attachements. En principe ils sont tous réductibles à un seul et même sentiment, à une seule et même passion, à l'amour. Qu'il s'en rende compte ou non, qu'il décore son

MADAME RÉGAMI£R^ 325

penchant du nom d*amitié^ d'estime ou d'admiration^ il n'y a jamais autre chose au fond de l'attrait intinciblé et tout-puissant qui attire l'hOînôië rerë là femme. A cet égard^ il en est à TAbbaye-àux-Bois comme dans le reste du monde. Mais^ au liell d'aboutil» naturellement, ce senti* îj^nt^ iôi visiblement contrarié^ subit une sorte ^-d'arrêt de développétnent, dégénère en amitié platon' et finit en direction de conscience.

Pi'enez^ par exemple, entre tous les amis de Madame Récamier, les deux hommes qui se ressetnbléiit le moins, Mathieu de Montmorency et Camille JoMan. Ils ont commencé par le madrigal et fini par le prêche. Ne pouvant être amants^ ils devinrent confesseurs. Si elle ne devait être à eux, du moins ne serait-elle à persorne. Mathieu exhorte ëon t aimable amie » à se convertir au Seigneur; Camille invite Juliette à i^entm vêler son ièœur et à ne rêver plus que d'idéah Le chrétien se sert de son dieu, et le philosophe de son infini, comme d'un eunuque noir

pour garder sa sultane et l'empêcher de suivre

sa fantaisie, c Au nom de Dieu, au nom de lamitié, s'écrie l'un, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse. » — c C'était mon ancien vœu que votre perfectionnement, dit l'autre ; je vous sais tant de gré de retrancher tous les jours à la coquetterie pour ajouter aux sérieuses, aux religieuses affections! > Malheureusement pour ces bons apôtres, la conversion de leur belle pénitente n'était jamais de bien longue durée : elle retombait dans son péché d'habitude, redescendait à c ces jeux de l'enfance, 1 comme les appelle Camille Jordan, qui toujours la précipitaient du ciel sur la terre.

Alors Mathieu de Montmorency taillait sa meilleure plume, et, sans pitié pour l'incorrigible pécheresse, il lui écrivait, au nom de son c divin maître » : c Je vous préviens que je serai sévère pour ces misérables distractions qui vraiment ne méritent pas le nom de consolations, qui sont des espèces de jeux où l'on ne conçoit pas bien le sérieux ni d'un côté ni de l'autre. » Ce très-

MADAME RÉGAMIER. 327

saint personnage n'avait garde de rien négliger pour préserver son < aimable amie > des pièges du démon. Il poussait la charité chrétienne jusqu'à consacrer plusieurs heures chaque jour à Madame Récamier : il lui écrivait de grandes lettres ou venait causer dans son salon. Il trouva même moyen d'habiter sous le même toit que Juliette : il loua, de moitié avec elle, en 1818 et 1819, le petit ermitage que Chateaubriand avait bâti dans la solitude de la Vallée-aux-Loups. Chacun de rire sous cape de ce < petit ménage. » La duchesse de Broglie le déclarait « le plus gracieux du monde. » « Mais, ajoutait-elle avec une ravissante malice, quand on écrira la biographie de Mathieu dans la Vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de chapitre ! >

La faculté dominante de Madame Récamier était décidément le besoin de plaire, passion impérieuse, toujours inassouvie, dont elle ne guérit jamais. L'admiration naïve des petits savoyards

Us PORÎRAîTS DE FEMMES.

qui se retournaient dans la rue la rendait presque aussi heureuse que les tendres hommages d'Un grand seigneui* ou Tamour d'un homme de génie. Née charmeuse, elle voyait sans étonne ment, mais avec une indicible joie, toutes les créatures s'incliner sur son passage et Tadorer. Dans une lettre à Madame de Staël (1807), Camille Jordan, parlant d'un coup de tête de la belle étourdie, la montre courant seule sur les grandes routes, sans domestique ; il cherche à calmer son inquiétude en songeant « combien à l'aspect de ce doux visage tout se tourne en obligeance, et s'émeut pour la servir, i Son pouvoir s'étendait même sur certaines femmes. Elle fut ardemment aimée de Madame de Staël. Lady Webb prit pour elle une véritable passion.

Quant à la reine Hortense, qui n'a entendu parler de toutes les charmantes folies qu'elle fit commettre à Madame Récamier? des rendezvous que les deux amies se donnaient, à Rome, la nuit, datts les ruines du Oolisée, au temple de Vestaj mx ïhermes de Titus^ au tombeau de

MiPAME RÉGAMIEH. 3^9

Cécilia Métella ? du bal masqué qui eut; lieu cbe^ Torlonia, et où toutes deux, se faisant un jeu d*être prises l'une pour l'autre, entrèrent vêtues de même, d'un domino de satin blanc garni de dentelles. Tune avec une guirlande, l'autre avec un bouquet de roses, si bien que la reine Hqrtense, au bras de l'ambassadeur de Louis XVJII, reçut ce soir-là les saluts de tous les diplouiates des puissances étrangères, tandisque MadameBécamier, sous la garde d^ Tex-roi de Wçstphalie, se voyait entourée de tous les Bonaparte alors h Rome?

On ne saurait trop le répéter, Madame BéçQ-r mier était rieuse, folâtre, toute pétrie de malice et de grâce enjouée. Sainte-Beuve parle de ce « rire enfant » qu'elle conserva presque jusqu'àla fin, et de « ce geste jeune qui lui faisait porter son mouchoir k la bouche comme pour ne pas éclater. » Elle commettait parfois de ?wei? es-: piégleries de pensionnaire. A roccasipn, elle saisissait quelque malentendu piquant pour jouer aux gens des tours de sa façon. C'est ainsi que,

voyageant de Rome à Naples, elle se servit pendant toute la route des chevaux préparés aux relais pour Fouché. Elle racontait souvent cette anecdote et s'en amusait fort dans Tintimité. Timide et un peu fière dans le monde, ennemie de toute familiarité, elle prenait sous le masque une grande liberté et possédait alors un aplomb imperturbable. Elle aimait la danse avec fureur; toujours la première au bal, elle partait la dernière. Elle dansait la gavotte avec une grâce et ime légèreté de nymphe. Sa nièce raconte que, pendant le triste hiver de 1812 à 1813, la belle exilée exécuta un jour devant elle la fameuse danse du châle : c Une longue écharpe à la main, elle exécuta toutes les attitudes dans lesquelles un tissu léger devenait tour à tour une ceinture, un voile, une draperie. » Qu'on essaye maintenant de se la représenter vêtue de son étemelle robe blanche, les bras nus, promenant deux belles mains sur les cordes d'une harpe, l'air sensible et doucement rêveur sous les boucles soyeuses de ses cheveux châtains, avec de petites mines in-

MADAME RÉGAMIER. 331

spîrées, comme c'était la mode alors quand on faisait de la musique, et Ton aura une ombre, un pâle et lointain reflet de la brillante vision qui tint l'Europe sous le charme pendant près d'un siècle.

Avec un grand fonds de bonté, de mansuétude, de compassion pour tous les affligés, elle ne laissait pas de trouver quelque volupté dans le spectacle des maux et des cruelles blessures que faisait sa beauté. Elle connaissait ses mauvais instincts et les avouait avec assez d'impudeur. Parlant de Ballanche à Camille Jordan, elle lui dit ces paroles qui témoignent chez elle d'étranges ardeurs : c II me plaît, lui, par tout ce que j'ai de bon dans l'âme; vous, vous me plaisez également par ce que j'ai de mauvais. » En vraie femme, elle aimait à se rendre compte par elle-même de la quantité de souffrances que peut endurer chaque cœur d'homme. Quand la douleur faisait crier le patient, elle-même pansait les blessures. Rougissante et candide comme une gracieuse enfant, elle ignorait ce qu'on von-

33â PÛATHÀITS D£ FEMMES.

lait d'elle, promettait de vous bien «imep h Tavenir, et vous offrait son amitié. C'est grâce h cette ionté'lk que Madame Bécamier, ainsi que le lui écrivait la comtesse de Boigne, c a fait tourner tant de têtes et désespéré tant de mais heureux. >

Entre elle et le reste du monde le combat n'était pas égal. Elle était brave, sans doute, peu soucieuse du périls effrénée dans ses fan^ taisies, imprudente comme femme ne Test pas, et, partout et toujours, d'une incroyable audace, — mais elle était invulnérable.

Plus d'un pourtant, de race divine comme elle et plu» qu'elle, VQulut aavqir le secret, pour naître le mystère de cette Diane chasseresse. La fière héroïne qui avait, je ne dis pas triqmphé du doux BaUançhe çt de tant d'autres bonnes âmes, inais pacifié des dynasties entières de gentilshommes français, telle que celle des Montrn)iprency, rencontra sur sa route plus d'un rude assaillant qui, c^mme Chateaubriand, loin de su^ bir le joug, te|»rassa Tainazone ôt la mit en fuite.

MADA>fE JlKCAVip. 333

Ce n^ serait pas trop d'upe étude potière pour dire la longue < ^mitié ^ dp JJgi^é et de Julig^tg. Les rapports orageux de Chateaubriand avec Madame Récamier sont d'ailleurs chose couuu^. Quand le grand poëte, enQn ministre, crut vpir le moude à ses pieds, quand cette âme d® ^^W» où bouillonnaient comme lave toutes les passions humaines, eut dévoré tout ce qui avatit fait obstacle à son implacable besoin de donaination, quand ses légions d'ennemis, et avec eux un rival, Mathieu de Montmorency, furent sous son talon d'archange, il semble que, enivré de nectar et d'ambroisie, ce Jupiter n'ait pas pr§ jnt de traiter Juliette comme une sinjple uympjie des bois ou des montagnes. Il perdit « cette nuance de respectueuse réserve» si chère à la Notre-Dame de l' Abbaye- jaux-Bois. Cette fois, 1^ vierge invaincue, ou plutôt invincible, prit le parti de fuir en Italie avec uue petite suite d' « amis » plus dociles et infiniment n^iifs olympiens.

Ball^nche, le fidèle et insépfirable Ballanche,

avec le jeune Ampère, accompagna Madame Récamier. Cet excellent homme, qui avait subi dans sa jeunesse Topération du trépan, ne possédait pas une idée saine, mais il avait ce qu'on appelait alors une grande âme^ un enthousiasme généreux et de sublimes aspirations^ si bien qu'il se scandalisait fort de Timmoralité de M. de Chateaubriand. Sa foi dans la toute-puissance de Juliette était telle qu'il lui disait : « J'espère que vous le convertirez au sentiment moral, i La dynastie des Montmorency était loin de partager l'optimisme de ce philosophe candide.

Lorsque Madame Récamier, revenue à TAbbayeaux Bois après deux ans d'absence , eut appris son retour à Chateaubriand, Mathieu de Montmorency qui était dans la confidence, écrivit à son aimable amie : t Vous me manderez^ quand vous aurez vu pour la première fois le mélancolique René, comment cela se sera passé. » Cela se passa très-bien. Le Sphinx n'avait plus d'énigme pour Œdipe.

J'ai rappelé que Jean-Jacques Ampère avait

MADAME RÉGAMIER. 335

Buivi en Italie Madame Bécamier (1823). Une grande partie du nouveau volume de Madame Lenormant est tout entière consacrée à cette figure qu'on pourrait dire essentiellement ^^101^, car il était dans la destinée de cet esprit si original de toujours recommencer à vivre sans arriver jamais à la maturité. Quand ce jeune homme imberbe fut présenté à Madame Béca* mier, dans la petite cellule de TAbbaye-aux-Boii^, il avait à peine vingt ans et Juliette en avait quarante-trois. Elle parut, et il y eut un Bornéo de plus dans le monde. Dix ans ploii tard^ il lui écrivait : c C'est le jour de l'an que je \ouh ai vue pour la première fois* Ce moment, oti je vous vis paraître tout à coup, eu robe blarir;lie, avec cette grâce dont rien ju«qne^ ne m'avait donné l'idée, ne sortira jamaiif de mon n^MVénsir.p Celui-ci n'est-il encore qa'im ami^ ^m â^m seules vertus chréiieuum de )ù»4Hum Uh'M' mier? N'était une page de ihutUf-Ilhuvé^.^ m$ n'aurait nul scrupale k VhtàfUê^ de U$i ^m$êêM dea autees^ mai» cette pa^e exiirte ; le ui^^m 4m

336 rOETRAITS DE I^EMUES.

songer à refface;* ? Dans Tété oi( T^^tq^^ne qui suivit sa présentation à TAbbaye-aux-Boi^, ^ean- Jacques Ampère avait passé quelques semajuaë h |a Vallée-aqz-Loups, avec Madame ^c^mieç, Dès qu'il apprit son retour h Paris, il lui fit vIt sjte. Il la trouva seuje. Ce jour-là peutrêtr© 1§ charmeuse s'ennuyait dans sa solituda» Le np/ïf jouvenceau venait k point pour la distraire. Naturellement elle lisait à livre ouvert dws cette folle âme d'écçlier. Elle eût pu laisser aller cç pauvre poëte, qui, si spuyent dans la ^uite, devait la poursuivre de ses élégies, mais il lui par rut piquant de le confesser, de le faire un peu rougir, de le jeter à ses pieds tout eu larmes.

Elle lui parla avec sa grâce ordinaire des charmantes journées, des courses et promenades à travers le vallon, des gais entretiens où la cpAversatipn a.nin)ée da i&nj\& homme avait mis un attrait de plus. Puis, touchant avec «on art délié la fibre du cœur, elle indiqua légèrement qu'il y avait eu lie^ p^ut-étre à des sentiments émus; que du ^ moins elle aurait pu craindre, si cela §'ét^|t prolongé, un commencement de roman pour un cœur poétique, car sa nièce, alors toute jeune, était près d'elle. Ampère, à ce mo^, n'y tipt pa^, et tput 4'ua ço^fi, écjgtaRj; syip

trouWa pt pec s^pglQts : « 41^ i p^ n'.Qs^ pas ppwr ellp I » s'écria-t-il, et il tojnba à genoux. Sa déclaration ét^it faite ; Taveu lui avait échappé : il avait proféré sans le vouloir la pa?ole sacrée sur laquelle il ne revint pas. Nous 8on|me3 ep plein Pétrarque, en plein Dapte^ si vous aimez mieux. C'en était fait désormais du destin de toute sa vie. Madame Récamier n'eut plus qu'à continuer de le ebanni^r et à le calmer peu à peu sans jamais le guérir.

Jep.n-Jac!(jues Ampère souffrit trente ans de la bljBss^re que lui avait faite, en se jouant, Juliette Bécamier. Je sais de reste qu'il nourrit et eptrptint son mal avec amour, qu'il fut bien ais^, ^ son ^e, de passer pour Tami de cœur d'une gramiô 43'iïxe, et qiie bien d'autres que lui autftient donné avec joie ce qu'ils avaient de vie pour êtra pe^l^me^t quelques mpis le cavaliey ^erv^nt 4® P^t*® beauté célèbre. Son dilettantisme pqétique surtout était flatté de cette liaison avec une femme qui avait inspiré t^nt d'i)lustres passions, et dont l'étrange destinée devait projeter sfu^ sa vie pt sur son œuvre je ne sais quelle grande pîïfbre paystique 91^ âmtesqjcç. Epfîp, je jû'pubjie pas q^'il suryéçut qpin^e aps à

ga Béatrice, qu'il voyagea beaucoup sur la terre et sur Tonde et eut maintes distractions, bref, qu'il ne quitta ce monde que plein de jours, et ne cessa de rimer force drames et épopées qu'à soixante-quatre ans bien comptés. Mais ce que j'aurais à cœur de montrer, ce que je ne puis qu'indiquer ici, c'est que Madame Bécamier, qui appelle Ampère son frère ou son fils, traite cet enfant, autant qu'il est en elle, comme un amant, s'amuse à le tenir en haleine par d'irrésistibles coquetteries, et ne néglige aucun manège pour conserver cette dernière conquête. Rappelé en France par son père, Jean-Jacques s'arrache avec douleur d'auprès de Juliette.

Celle-ci trouve ce départ absurde. Elle tombe dans une sorte de mélancoUe et d'alanguissement passionné, t Tout m'est égal, écrit-elle à Ampère. Je viens de me promener chez la Margrave; le temps était admirable, l'air doux et parfumé, j'étais seule, j'y suis restée longtemps le cœur oppressé de mille souvenirs, i Pauvre Jean- Jacques ! S'est-il au moins demandé si tous

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les < amis » de sa bien-aimée ne lui étaient point apparus ce soiivlà, comme en une vision, dans les ombres bleuâtres du crépuscule ou sous Tobscure clarté des étoiles ? Une autre fois elle lui mande : < Je me promène tous les jours dans l'avenue de Sainte-Croix de Jérusalem, où nous avons été ensemble. Vous rappelez-vous ce beau soleil, ces ruines, cette terre toute couverte de fleurs, ces entretiens si confiants et si doux? » Ici encore il n'y a que des réminiscences mal enchdnées de lectures romanesques, mais pas l'ombre d'un sentiment vrai. Le beau soleil, la terre couverte de fleurs, les ruines, rien ne manque au tableau. Plus de vingt ans auparavant elle parlait déjà à Camille Jordan de < sa petite chambre de Meudon et des promenades dans les ruines ! » Au commencement du siècle, on le sait, les amants et les poëtes ne se plaisaient que dans les ruines ou dans de petites cellules : c'était la mode. Madame Bécamier ne manque pas non plus de rappeler à Ampère « cette petite chambre » de l'Abbaye - aux •

:U0 PtmTRilTS PE FEMMES.

BuU uù elle l'a vu « pour H preniit$r§ fuis. » Cependant Jean-Jacqupç, qui ftUait q\^^ Quvier, aimait fort à causer avec U fiUe .de Tillustre savant. Clémentine, assise auprès de 3^ mère, témoignait aussi d*upe façon dii^rètç, m^i^ sensible, du plaisir qu'elle éprouvait à eptreteîiir ce jeune homme. Ces deux enfants paraissaient faits Tun pour l'autre. Il semble bien que, au moins pendant quelques semaines, Jean-Jacques soQgea sérieusement, avec toute la constance de résolu.tion dont il était capable, à épouser sa jeune amie. Le père, qui approuvait cette alliance, ne comprenait rien aux hésitations de soi) fils. Cel^i-ci, en effet, voulait, ne voulait plus, et finalement changea d'idée. On ne devinerait jamais la raison que Madame Lpnormant croit devoir npu§ ôo^^ner de cette résolution : c J.-J, Ampère, dit-ejle, redoutait Tesprit de domination de Cuvier. » Voyezvous d'ici ce jeune homme de vingt-cinq ans, qui n a encore rien fait, ce rimeur d'élégies qui jamais n'aurait mis les pieds dans le salon de Cuvier ^'il n'avait eu nom Ampère, cet enfant gâté de

MADAME RÉGAMIER. ' ^i

la fortune et des dames, qui ne veut point devenir le gendre du grand naturaliste parce qu'il tient à sauvegarder l'indépendance de son caractère et d^e son esprit I Hisum teneatis^ amici ?

Non, si Jean-Jacques ne put se résoudre à céder aux vœux de son père, et peut-être à une secrète et réelle sympathie, c'est que quelque chose ou plutôt quelqu'un lui criait qu'il n'était pas libre, qu'il n'avait pas le droit de disposer seul de sa destinée, qu'il était fiancé à une autre pour l'éternité. Madame Récamier se garda sans doute d'intervenir directement en aucune manière et de faire même allusion à ce mariage. Dans une lettre où, de l'air le plus dégagé, elle parle de diverses choses au jeune Ampère, retiré à Vauteuil, elle écrit négligemment, en forme de post'Scripticm : a Que faites-vous de vos souvenirs dans la solitude? Voyez-vous un peu plus clair dans votre âme? Adieu, ne vous tourmentez pas et revenez. » Moins de deux ans après, l'unique enfant de Cuvier expirait.

Je regrette presque d'avoir tant insisté sur ce

qu'il y avait iemauvais dans Madame Récamier. J'emploie Texpression même qui lui est échappée dans une lettre à Camille Jordan. Mais, encore un coup, à qui la faute? L'apologie appelle la critique. L'histoire n'est pas un discours d'apparat, encore moins une oraison funèbre.

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