‹ Portraits de femmesChapitre 17 sur 19 · LES · texte numérisé non relu

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Naguère encore ils étaient peu nombreux, ceux qui se souvenaient des filles de Louis XV. Mesdames Infante et Adélaïde exceptées, on ne savait plus que des noms. Le» princesses reposaient dans une ombre discrète, sur de blancHes couches virginales toutes pénétrées d'odeurs légères. On se rappelait vaguement l'étrange destinée de Victoire et d'Adélaïde, mortes à Trieste aux derniers jours du dix-huitième siècle, après avoir longtemps erré sur la terre, contemplé de loin la fin d'un monde, l'échafaud de Louis XVI et de Marie-Antoinette, les funérailles de la vieille France.

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La mémoire d'Henriette et de Sophie avait laissé dans quelques âmes comme une traînée lumineuse, et c'est dans cette douce et pure lumière que volontiers on évoquait le chœur funèbre des six sœurs. Unies dans la vie, elles avaient été réunies dans la mort : elles dormaient avec leur père et leur frère dans les caveaux de Saint-Denis. On avait oublié le dur réveil, l'ouverture sinistre des cercueils, sorte de jugement dernier de la Révolution ; on se disait que ce n'était là peut-être qu'un mauvais rêve, puisque les cendres des princesses fugitives avaient été rapportées en France et rendues aux sépulcres des rois.

Elles semblaient donc doijnir leur sommeil étemel, ces filles de la maison de France, et Ton aurait pu croire qu'on les laisserait en paix dans la poudre d'un autre âge du monde, avec les sceptres vermoulus et les lis en poussière de leurs grands ancêtres. Il n'en a point été ainsi : les tombes des princesses ont été violées une seconde fois, leurs blancs linceuls déchirés,

et, tandis que les uns cherchaient sur Tune d'elles les stigmates de la sainte, les autres croyaient retrouver la trace d'incestes et d'immondes luxures sur les pauvres corps d'Henriette, d'Adélaïde et de Victoire.

Ce déchaînement de passions contraires a suscité quelques livres qui ont mis au jour de nouveaux documents (1). De bons esprits se sont rencontrés, qui n'ont pas craint de répondre aux pamphlets de M. Michelet contre ces princesses, comme aux naïves apologies de la dernière des six sœurs, de Madame Louise, par M. le comte de Chambord (2), parles religieuses carmélites, par les pères de la compagnie de Jésus. Ce n'est pas que la vérité même ait la vertu de persuader les croyants dans un sens ou dans l'autre. On n'osera plus renouveler les singulières fantaisies de M. Michelet : les lourdes affirmations

(1) Voir surtout Honoré Bonhomme, Louis XV et sa fch mille (1873).

(2) Lettre de Henri au saint-père, Frohsdorf, 17 mars 1870. — Cf, une lettre du même à M. l'évoque d'Autun, 5 jauyier 1856,

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des gens de foi, les anecdotes de sacristie, Téloquence des panégyristes chrétiens, ont désormais le champ libre. Tout ce monde-là est bien décidé à ne jamais se soucier de la réalité des faits : il ne connaît pas l'histoire . Heureusement Thistoire le connaît et l'étudié avec curiosité.

Nul doute que la catholicité n'apprenne bientôt que le ciel chrétien compte une sainte de plus. Si Louise-Marie de Bourbon, en religion mère Thérèse de Saint- Augustin, n'est pas encore entrée dans les célestes milices, ce sont les événements politiques qui en sont cause, la fameuse lettre d'octobre de M. le comte de Chambord et le septennat de M. le maréchal de Mac-Mahon.

Peut-être est-il piquant de noter que Yange de Madame Louise de France au monastère de Saint-Denis, c'est-à-dire la religieuse qui l'initia à la vie et aux mœurs des carmélites en 1770, fut la sœur Julie, dans le siècle Julienne de Mac-Mahon, une fille de cette noble famille d'Irlande dont l'un des descendants retarde aujourd'hui, sans le vouloir assurément, la béati-

fîcation et la canonisation de la fille de Louis XV. Voilà en effet bien des mois que cette cause a été introduite à Rome par Pie IX. On conçoit que le chef de la maison à laquelle appartenait cette princesse ait pu voir dans Madame Louise t un gage certain du retour des divines miséricordes sur la France. » Nous n'avons point mission de dissiper ces touchantes illusions, mais, à coup sûr, il n'est plus permis à un historien de bonne foi de croire encore avec le dévot prince à la « profonde humilité * et à « l'esprit de mortification » de Madame Louise. C'est là une légende dorée qui a fait son temps. Le souvenir de la future bienheureuse n'est pas non plus précisément ce qu'on appelle « ime douce mémoire : » à la cour, comme dans le cloître, loin de ne laisser que des exemples des plus éminentes vertus, elle a maintes fois donné le spectacle le moins édifiant.

Tout a été dit sur Louis XV. La publication de correspondances et de mémoires inédits ne manquera pas de modifier quelques traits de ce caractère indéfinissable : dans son ensemble, il restera tel qu'on le connaît aujourd'hui. Depuis dix ans, c'en est fait du Louis XV de la tradition, des romans, des historiens qui n'ont point connu ou voulu connaître la correspondance secrète, la politique occulte des vingt dernières années du règne. Le peuple n'a guère le sentiment des nuances : il se figure à son image les quelques rois bons ou mauvais dont il a gardé la mémoire. Il ne conçoit que des caractères simples et tout d'une pièce. On est Marc-Aurèle ou Néron : point de milieu. Les Claudes ont le pire destin, ils passent pour les auteurs de tous

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les maux qu'ils n'ont pu conjurer, et on leur fait un crime de la bonté de leur cœur, de la clairvoyance de leur esprit désabusé, de l'impuissance finale où ils se laissent aller quand ils ont acquis l'expérience des hommes, reconnu l'inutilité de la lutte.

Le fils du duc de Bourgogne fut une de ces natures trè»-complexes dont on peut dire tout le bien et tout le mal possible, parce qu'elles réunissent en soi les extrémités du vice et de la vertu. Elles manifestent d'une façon émînente les défauts de leurs qualités, les qualités de leurs défauts. On est d'abord plus frappé des uns que des autres ; un peu d'attention permet de démêler ce qui est nécessaire de ce qui ne l'est point dans ces manières d'être d'un Louis XV. Quand on a suivi le développement de ses passions et de ses pensées, soumis à l'analyse psychologique son humeur et ses penchants, décomposé ce qui paraissait simple dans sa constitution intellec*tuelle, classé ses notions en groupes définis, subordonné les unes aux autres ses diverses fin-

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milles d'idées, noté la puissance des forces vives ou latentes de son âme et surpris le jeu des plus secrets ressorts, on se trouve devant un organisme merveilleux, d'une délicatesse infinie, mais dont tous les actes sont solidaires, s'influencent réciproquement, et sont liés entre eux comme les anneaux d'une cliaîne, si bien que, l'un des anneaux venant à se briser, il n'y aurait plus que des tronçons, en d'autres termes des pensées et des actions incohérentes, une rupture d'équilibre de toutes les forces de l'âme, ime destruction complète de l'organisme.

De là la vanité du blâme ou de l'éloge en histoire, du moins à l'ancienne manière. Le mérite et le démérite ne sont point supprimés dans les annales humaines : on pénètre seulement plus avant dans le monde mystérieux de la conscience. Grâce à ses méthodes particulières d'analyse et de synthèse, l'histoire fait revivre les êtres qu'elle a préalablement soumis à une sorte de dissection morale. Partie des infiniment petits, des documents ignorés ou obscurs, elle arrive à se donner

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le spectacle de ces résurrections grandioses de peuples, de héros ou de rois qui s'agitent dans les profondeurs de notre mémoire, et mettent en une intime communion l'Européen du dix-neuvième siècle avec les plus proches comme avec les plus lointains ancêtres de notre espèce.

Ajoutez que l'hérédité, dont les lois commencent à se dégager d'innombrables observations, est pour l'historien une sorte de réactif : dans certaines circonstances favorables, par exemple dans la présente étude où les six filles de Louis XV, sans parler du dauphin, sont groupées autour du roi et de la reine , la nature des parents se mianifeste dans les rapports qu'ils ont avec chacun de leurs enfants. Le caractère de Louis XV, si insaisissable en sa mobile unité, si fuyant en ses métamorphoses, se fixe, pour ainsi dire, à divers états dans chacune de ses filles. Elles reflètent toutes d'une manière plus ou moins accusée quelques traits à peine entrevus, souvent imperceptibles, du roi leur père.

En dix ans^ Marie Leczinska avait donné dix

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enfants à Louis XV : le dauphin et ses six sœurs survécurent seuls.

Les deux i^ées , Elisabeth et Henriette, sœurs jumelles , ont dans les portraits de Nattier une ampleur de forme et une richesse de tempérament vraiment exubérantes. On les dirait déesses, mais d'un plus vieil olympe que celui d'Homère. Ce sont les sœurs des Titans, à peine sorties du chaos hésiodique et encore à Tétat d'ébauche. Nulle harmonie dans les lignes, rien de la sérénité lumineuse et calme des déesses grecques : les traits sont gros, lourds et sensuels, comme ceux des enfants sujets aux convulsions* On est frappé de la bouffissure malsaine de ces chairs molles, aux larges pores, et qu'on croirait gonflées de sucs laiteux. On se rappelle ces déplaisantes maladies de la peau, ces cuisantes affections dartreuses qui, toute la vie, sans relâche, ont éprouvé les deux princesses, tué l'une d'elles. Nul rayon sur ces faces au teint plombé; aucun mauvais instinct; une tendresse calme et profonde, presque animale. Elisabeth conniutra les

joies de la maternité, les fièvres de Tambition, les passions de T intrigue politique; un éclair de vie intense luira dans ses yeux, animera ses traits brunis par le soleil d'Espagne. Henriette, aimante et passive, brisée de langueur maladive, sans nerf, exsangue, lymphatique, cachera ses pâleurs sous une épaisse couche de rouge.

Le dauphin et Adélaïde sont tout autres.

Avant même de les bien connaître, on devine, à les voir, qulls tiennent de leur mère, Louis XV en avait déjà fait la remarque : dans le dauphin, c'est le caractère polonais qui domine. Il avait cette humeur vive et changeante, cette indolente paresse, ces brillantes saillies, que Ton retrouve exagérées jusqu'au délire chez sa sœur Adélaïde, sorte de garçon manqué, aux allures masculines, à la voix de basse-taille, et qui n'eut qu'un printemps ou deux la grâce et le charme de la femme. Il est vrai qu'alors elle fut vraiment belle, d'une beauté éclatante et dangereuse, qui rappelait le type bourbonnien avec une rare élégance. Dans le tableau de Heinsius^

avec ses grands yeux noirs aux chauds et doux rayons, elle saisit et subjugue, sans violence aucune, par l'expression alanguie et suave de sa figure. Elle n'est point sinistre, comme on Ta dit, non plus qu'aux portraits de Nattier : on peut seulement trouver en toute sa personne quelque chose d'étrange, de légèrement égaré. Cette dernière impression était certainement plus vive dans la réalité. Jamais femme ne présenta d'aussi brusques contrastes qu'Adélaïde, un tel manque d'équilibre dans les facultés, un si violent déchaînement de fantaisies bizarres. Tous les enfants de Marie Leczinska ont hérité, à divers degrés, des terreurs qui avaient hanté le berceau de la fille de Stanislas, et qui la suivirent à Versailles même> dans le palais de Louis XIV. La reine, on le sait, était souvent prise de peur subite, craignait les revenants, se relevait la nuit et courait dans sa chambre. Le roi, ses femmes, rien n'y faisait. Il fallait l'endormir comme un enfant qu'on berce aux récits de quelque histoire; sa main reposait dans la

main d'une de ses dames, afin de n'être pas seule quand un vague efeoi la faisait se dresser sur son séant, l'oreille tendue, l'œil hagard.

Plus tard, après la naissance de ses dix enfants, des infirmités graves vinrent encore compliquer cet état maladif. Lorsqu'on en lit les détails dans Argenson, on n'est point surpris que le roi se dérobe : ce n'était pas seulement parce qu'elle ne lui donnait plus que des filles. Sans avoir jamais aimé Marie Leczinska, Louis XV montrait pour elle de l'affection et une sincère estime. Il y avait pourtant dans cette Polonaise un grain d'humour qui n'allait pas à son bon sens tout français ; il n'a sûrement pas goûté la fine ironie, l'humeur fantasque, nullement d'une sainte, que révèlent les portraits de la reine.

Il n'y a pas jusqu'à la bonne Victoire, gracieuse et fraîche enfant naïvement sensuelle, déjà d'un embonpoint fleuri, qui, en dépit d'une imagination infiniment moins désordonnée que celle d'Adélaïde, n'ait connu les terreurs paniques dont nous parlons. Dans la suite, on ne

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manquera pas de dire qu'elle les avait gagnées à Fontevrault^ dans les caveaux funèbres de l'abbaye, ou parfois les religieuses l'envoyaient en pénitence; mais la connaissance comparée, si j'ose dire, du caractère des six sœurs rend superflue cette explication particulière.

Chez Sophie, la plus vertueuse des princesses, la moins connue aussi, car elle vécut cachée comme une violette, la timidité a quelque chose de maladif et, dès qu'un orage éclate, la frayeur TE jusqu'à l'épouvante* Madame Campan, qui la connaissait bien, a laissé d'elle un portrait fort curieux : < Je n'ai jamais vu personne avoir l'air fli effarouché ; elle marchait d'une vitesse extrême, et ) pour reconnaître sans les regarder les gens qui se rangeaient sur son passage ^ elle avait pris l'habitude de voir de côté^ à la manière des lièvres* Cette princesse était d'une si grande timidité qu'il était possible de la voir tous les îours, pendant des années, sans l'entendre prononcer un seul mot... Il y avait pourtant des occa^ns où cette princesse, si sauvage, devé-

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nait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative ; c'était lorsqu'il faisait de Torage ; elle en avait peur, et tel était son effroi, qu'alors elle s'approchait des personnes les moins considérables, elle leur faisait mille questions obligeantes. Voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main : pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées; mais, le beau temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à personne, jusqu'à ce qu'un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et son affabilité. »

Quant à Louise, c Madame dernière, » aurait dit Louis XV le jour de sa naissance, celle-là même dont la catholicité attend la béatification, c'était un être débile, chétif, manifestement rachitique. Triste fleur d'hiver, elle avorta, ne s'épanouit jamais. Marie Leczinska était comme un sol épuisé ; elle n'enfantait plus que la mort ou la difformité. Bien n'est moins certain que l'accident arrivé à Fontevrault par lequel on

rend compte ordinairement de la déviation de l'épine dorsale que la princesse appelait sa bosse. Biographes et historiens font paraître ici ime singulière crédulité. Il y a dans les mémoires du duc de Luynes un texte d'im précision terrible en sa naïve simplicité : « Madame Louise est fort petite, écrit-il (elle avait treize ans), mais elle a beaucoup de physionomie et paraît vive et fort gaie, mais la tête un peu grosse pour sa taille. » Ce sont là, avec l'état avéré de maigreur et de faiblesse générales, les caractères bien connus du rachitisme. Le développement précoce de TinteUigence, le volume considérable de la tête, ont, à cet âge «t dans ces circonstances, une signification particulière.

Les portraits de Madame Louise témoignent du vice de sa constitution. En dépit de sa laideur, la tête est intelligente, l'œil vif, la mine éveillée. Nul vestige de bonhomie bourbonnienne. On devine un esprit sec et positit, étroit et borné, ambitieux et singulièrement retors. C'est une nature ingrate, mal venue, inquiète, qui, humi-

liée et froissée dans le milieu où se sont développées ses sœurs, se replie solitaire sur ellemême, jette à la dérobée des regards d'envie sur le cloître, médite des projets d'évasion. De son père elle tient sa dissimulation, de sa mère quelques saillies d'esprit baroques. Sans vulgaire méchanceté, elle ignore pourtant ce que c'est que la bonté. Le fond de son caractère est un composé de petites passions mesquines, de vanité blessée, d'ambition inassouvie. La dernière des filles de France à la cour, elle sera dans un monastère la première des carmélites de la chrétienté. Elle sait qu'elle ne peut être Adélaïde ; elle peut encore moins se résigner à la vie molle, innocente et facile de sa sœur Victoire. Jour et nuit, sa tête travaille, s'ingénie, subtilise. On la verra devenir casuiste; elle fut toujours intrigante.

Lorsqu'en 1739 le roi déclara le mariage d'Elisabeth avec le troisième fils de Philippe V, roi d'Espagne, cette princesse avait douze ans, ainsi

que sa sœur Henriette, le dauphin en avait dix,

Adélaïde était de trois ans moins âgée : c'étaient les seuls enfants de France qui fussent à Versailles. Victoire, Sophie et Louise étaient pour bien des années encore à Tabbaye de Fontevrault, où le cardinal Fleury, par raison d'économie, avait décidé qu'elles seraient élevées. Les cérémonies d'un très-grand caractère qui eurent lieu à Versailles, les fêtes magnifiques que Paris et la France donnèrent à la jeune infante, sont racontées dans les mémoires du temps. L'iin«* pression qu'on emporte de l'éblouissant specta» cle de ces fiançailles n'est point des meilleures. Le cardinal-ministre n'est pas seul à considérer d'un œil cbagrin ce faste et ces dépenses si peu en rapport avec l'état des finances du royaume* Le peuple se réjouit par tradition : c'était et c'est encore son habitude lorsque les cloches sonnent à toute volée et que l'on doit tirer le feu d'artifice. Cependant, depuis les dernières années du règne do Louis XIV, un esprit nouveau ou plutôt un réveil du vieil esprit gaulois travailte le populaire : lies tôtes fermentent ; on rcdsonnç

dans leâ cafés, on lit dans les gazettes, on chan* sonne chacun et toute chose, dans la rue et dans les salons, sans épargner la cour et la re^ ligion; bref, à Paris, c'en est fait déjà du prestige de l'autorité sous toutes ses formes. Or sans ces c cordes d'imagination j> dont parle Pascal, sans les préjugés séculaires, sans le respect inconscient et inné qui pendant mille ans avait assuré l'empire de la noblesse conquérante et de la dynastie capétienne sur notre pays , il était impossible que l'ancien ordre de choses subsistât. Une révolution politique et sociale était imminente : on en parlait à Versailles même, bientôt on en discourra tout haut à quel* ques pas du roi, dans l'entresol de Quesnay; le marquis d'Argenson a prononcé le mot, pres« senti, annoncé la catastrophe : Louis XV enfin, qui avait une assez claire conscience que les choses ne dureraient guère après lui, Louis XV, dans une lettre au duo de Choiseul, parle d^ < la multitude républicaine : » il la voit déjà ^tend^e la jop^ sur son sceptre , s'il meur^

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sans laisser un socoessenr qui soit un homme. Certes en cette année 1739, qui s'ouTre pour la France dans les splendeurs d'un mariage quasi royal, on voyait déjà venir de sombres nuées sans trop songer à l'orage. Le roi n'était encore ni le bien-aimé, ni le bien-hiJ : ses peuples ne le connaissaient guère. Le rm chassait, s'occupait îoTt de ses chiens, avait de petites maisons où il fidsait des excès de table et ne se mêlait de rien dans le gouvernement : voilà tout ce qu'on en savait. Le scandale commençait à peine dans la famille royale avec le règne des quatre sœurs. Depuis un an seulement, Louis XV avait pour toujours délaissé Marie Leczinska. On lui avait amené une bonne personne, vive, rieuse, enjouée, point du tout ambitieuse, quoi* que fort pauvre, une folle tête d'amoureuse qui l'adora bourgeoisement, lui donna tout ce qu'elle avait d'âme, de tendresse, de larmes aussi, et pensa mourir de douleur quand elle fut renvoyée. Cette douce créature. Madame de Mailly, était alors maîtresse en titre; l'adultère était

public. Plus scrupuleux, plus véritablement chrétien que le grand roi son aïeul, Louis XV refusa d'écouter les pères jésuites qui, forts de l'exemple de Louis XIV, s'efforçaient de le persuader qu'il pouvait et devait toujours s'approcher des sacrements : le roi déclara qu'il ne ferait pas ses pâques.

La petite infante quitta Louis XV au Plessis- Piquet. La sensibilité exaltée du dauphin et de ses sœurs se montra pour la première fois dan§ cet adieu. La tristesse du roi était profonde. Jamais cœur de père ne fut plus tendre. Je ne crois pas que l'espèce de froideur, de contrainte, de malaise qui régna plus tard entre le roi et le dauphin ait nui à l'aflFection que le père ressentait pour le fils. Une plus pénétrante analyse des deux caractères ferait voir qu'ils ne furent peut-être jamais plus unis que lorsqu'ils parurent le plus éloignés l'un de l'autre. Ces caractères doux et timides, caressants et irrésolus, ont d'étranges délicatesses, des pudeurs exagérées, de fausses hontes indéfinissables, qui res«

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semblent à de la dissimulation, à de la lâcheté; ils rougiraient d'avouer qu'ils aiment, de se livrer, de tout dire ; ils n'osent lever les yeux sur Têtre qu'ils chérissent le plus au monde, ila fuient son regard, ils évitent de lui parler d'une mi^ nière trop directe, de lui donner tout haut le nom qu'ils se répètent au fond du cœur avec délices. Un temps viendra où le dauphin, chef du parti dévot à la cour, adversaire irréconciliable dea maîtresses, austère et muet censeur des mœum paternelles, n'abordera le roi que comme uu courtisan, et, pendant vingt ans, lorsqu'il lui parlera, tournera ses phrases de manière à ut jamais dire ni c sire i ni c mon père. >

Le roi était bien plus libre avec ses filles ;-l« première enfance passée , celles-ci se trouvèrent toujours à leur aise en sa société* Il était inoa* pable de contrarier en rien ses enfants. Ciomme le remarque le comte Mercy-Argenteau daiM une lettre h l'impératrice Marie-Thérèse, le roi était honmie à supporter plutôt ce qui lui eût déplu dans ses enfants que de leur faire la moindre

UBS FIUSS BB LOUIS XY. 179

représentation directe. Devait-il parler d'un sujet délicat, arait-il quelque chose à cœur, il ne pouvait vaincre sa timidité, prenait le parti d'écrire* Il en usa toujours ainsi, non-seulement avec ses enfants, mais avec ses ministres, avec B63 maîtresses, même avec la du Barrj.

L'aînée des filles de Louis XV, Elisabeth, la Beule qui fut jamais mariée, était devenue Madame Infante : Henriette fut dès lors appelée Madame à la cour de France. Elle avait le cœur gtoB^ pleurait encore à chaudes larmes au souvenir de Tabsente^ que déjà le dauphin et Adélaïde^ toujours extrêmes^ l'entraînaient éper* due dans le tourbillon des fêtes et des mascarades* Tout ce petit monde chantait, dansait, frétillait sous Tor et la soie^ à la clarté des lus-^ très, et ne songeait qu'au plaisir. Gouverneur et gouvernante des enfants de France partageaient avee k roi la commune allégresse. Ce n'étaient que bals masqués et costumés donnés par le dauphin et par ses scëurs* Marie Leczinska descendait à ces balS) qui ne finissaient qu'à deux

i80 PORTRAITS DE FEMMES.

heures du matin, quelquefois au jour. Louis XV y dansait, intriguait sous le masque.

On a peine à concevoir comment d'aussi jeunes enfants (l'aînée avait treize ans) résistaient à la fatigue des veilles et à la contention d*esprit qu'exige en de telles fêtes la représentation. Ces petites personnes en effet étaient tenues d'être graves en public, de reconnaître les gens qu'elles recevaient, de ne danser qu'avec certaines personnes, de conserver toujours un maintien digne. En outre elles devaient assister aux cérémonies, aux promenades, aux spectacles de la cour.

Après la musique et la comédie, le jeu de la reine commençait ; on jouait jusqu'au souper ; après le souper, on jouait encore très-tard.

Ce jeu de la reine était une chose terrible.

Les plus intrépides étaient bientôt sur les dents. Délaissée, sans crédit, presque étrangère h la cour, où elle était pourtant forcée de paraître, la reine n'avait pas trouvé de meilleure contenance que déjouer; elle n'avait rien à cUre, ef elle était bien aise d'éviter au roi ou aux courti-

hES FILLES J)£ LOUIS XY. iSl

sans la peine de Pentretenir, D'ailleurs point de cour sans jeu. Tous les soirs, à la même heure, avec la régularité fatale d*un automate, Marie Leczinska prenait place à là fameuse table de cavagnole, où, à en croire Voltaire, Tennui venait à pas comptés s'asseoir entre deux majestés. C'est trop d'une ! Louis XV n'y paraissait guère. Il n'en était pas ainsi des filles de la reine : elles eussent été mal venues à prétexter quelque vapeur pour ne pas venir ; aussi bien elles n'avaient pas l'âge de s'ennuyer. Elles y allaient de si bon cœur qu'elles perdaient plus de 4,000 louis en une seule année. Or la reine, en bonne mère, les faisait volontiers gagner.

On s'accorde à reconnaître qu'à cette époque de sa vie, vers dix-sept ans, Madame Henriette n'avait rien de déplaisant en toute sa personne. Elle n'était pas belle et souflfrait quelquefois du même mal que l'infante : le printemps, la bonne chère, l'oubli volontaire des ordonnances de

Bouillac, prescrivant un régime rafraîchissant»

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faisaient éclater maints boutons, apparaître certaines gourmes fâcheuses sur la blanche peau de la princesse ; mais sa fignre était noble et pouvait même passer pour agréable lorsqu'elle avait du rouge. C'était une douce personne, simple et vraie, pleine d'attention et de politesse pour tout le monde. Bien que moins gaie qu'Adélaïde, elle riait beaucoup plus. Il faut se bien garder de voir en elle je ne sais quelle héroïne sentimentale de Walter Scott. Ce n'était pas une sylphide romantique qu'Henriette de France; les Bourbons ont le goût classique.

Le marquis d'Argenson recueille bien, dès avril 1737, le bruit d'une alliance de cette prin» cesse avec le duc de Chartres, fils du duc d'Orléans. Elle n'avait que dix ans & cette époque : le mal d'amour n'est point mortel à cet âge. En mai 1740, le mariage de c Madame seconde avec le duc de Chartres i semble très-certain à notre chroniqueur; malgré le cardinal Fleury, qui haïssait la famille d'Orléans, Louis XV regardait déjà le duc de Chartres comme son second fils. Cepen-

t$ê niLES m L0UI6 IV. ifi3

dant, quelques mois plus tard) le jeûna homme chassait avec le roi dans je ne sais quelle forât. Fort bien stylé pat son père, il crut le moment favorable pour faire, de cheval à cheval, sa petite harangue à Louis XV ; c Sire, j'avais une grande espérance. Votre Majesté ne l'avait pas ôtée à mon père... Je contribuais au bonheur de Madame Henriette, qui serait restée en France avec Sa Majesté. M'est-il permis encore d'espé* rer ? • Le roi se pencha vers le prince et lui serra tristement la main par deux fois ; il refusait. Il paraît qu'en retournaiit vers son gouverneur le pauvre garçon « étouffait et crevait; > il n'en épousa pas moins, trois ans plus tard, k fille du prince de Conti. Quant à HenriettCi les ennemis du cardinal ne manquèrent pas de ré* péter qu'elle adorait en secret le duc de Char-^ très, qu'on avait laissé les deux jeunes gens s'aimer d'enfance, qu'on faisait le malheur de leur vie. C'est ainsi, disait-on, que les romans commencent* Sh bien I non, il n'y eut pas de roman, et^ pour rêver tant de belles choses, il

fallait se méprendre étrangement sur la nature toute passive, presque végétative, de la princesse. Certes il n*en eût pas été ainsi avec Adéli^de. Cette petite personne montrait déjà une vivacité, une ardeur d'imagination peu commune. Bien de la grâce fine et enjouée des enfants qui ont grandi, non sans précocité, dans une société toute mondaine. Elle a l'humeur altière, la repartie sèche et dure, l'esprit quelque peu égaré. Dans une lettre au grand Frédéric, Voltaire a raconté très-agréablemmt, mais non avec la précision et la sûreté d'informations du duc de Luynes, qu*un matin, avant le réveil de ses femmes, Adélaïde sortit de son appartement, et déjà était dans une galerie du palais lorsqu'elle fut arrêtée. Elle s'était habillée sans bruit, avait pris quatorze louis dans sa poche, et allait se mettre à la tête de l'armée : la princesse avait résolu de battre les Anglais, d*amener leur roi aux pieds de son père. Pour écuyer, elle avait jeté les yeux sur un garçonnet de douze à quinze ans qui gardait les ânes, sur lesquels mon-

talent parfois les princesses dans le parc de Lagny. La gouvernante, Madame deTallard, très- vexée au fond, feignit de rire avec le roi de cette escapade. L'opposition aux desseins d'Adélaïde, loin de la calmer, l'exalta. Elle rêva des Anglais nuit et jour, au cavagnole de la reine comme aux heures d'étude où elle lisait l'histoire sainte. Le personnage de Judith lui révéla les moyens d'accomplir sa mission : ce fiit le premier fruit de son éducation chrétienne. Elle confia donc qu'elle avait trouvé le moyen de détruire les Anglais. Quel? « Je demanderai aux principaux de venir coucher avec moi ; ils en seront sûrement fort honorés, et je les tuerai successivement. * Le duc de Luynes assure qu'elle n'entendait pas ce qu'elle disait (elle avait onze ans), et qu'on ne jugea pas à propos de le lui faire entendre davantage. Les croyants de la décadence qui l'entouraient allèrent jusqu'à taxer de bassesse et de cruauté un pareil sentiment, c Cela intéresserait ma conscience, » fit en se redressant Tenfant de France.

Î96 PORTIUITS BE FEMMES.

Le roi mena bientôt ses filles à TOpéra. Elles y parurent pour la première fois le 7 janvier 1744 avec leur père; à côté d'elles, dans une autre loge, étaient Madame de Châteauroux et sa sœur. Le public fut choqué du contraste; on le comprendrait aujourd'hui, on le comprend moins à cette époque. Outre que Madame de Châteauroux n'était pas une créature de l'espèce de la Pompadour, pour ne pas descendre jusqu'à la du Barry, il est bien connu qu'alors les plus honnêtes gens, je ne dis pas seulement les gens du bel air, ne faisaient point difficulté de se montrer en public avec leurs maîtresses. Sur ce chapitre, Louis XV, qui savait son monde, ne prit jamais la peine de rien cacher à ses enfants. Marie Leczinska évitait de laisser paraître son déplaisir et ne souflfrait point que le dauphin ou ses sœurs manquassent d'égards à la favorite. L'honnête marquis d'Argenson lui-même ne s'élève contre les maîtresses royales que parce qu'elles se mêlent de vouloir diriger l'Etat. Dès qu'il ne s'agit plus

du roi, il prêche une morale douce et facile qui, en quelques mots assez naïfs, en apprend plus long que bien des livres sur le dix-huitième siècle : « Que les particuliers se confient à une maîtresse qu'ils croient affectionnée à leur domesticité, je le veux, cela fait peu de scandale, et même c'est édification et honnêteté, suivant le radoucissement des mœurs présentes qui se rapprochent de plus en plus de la nature. ]»

188 POETRÂITS DE FEMMES.

Les années d'enfance d'Henriette, d'Adéliù'de et du dauphin n'étaient plus qu'un riant souvenir. Avec Tâge, les goûts avaient changé ; plus de joie bruyante, plus de fêtes de nuit prolongées jusqu'à l'aube, plus de bals ni de mascarades dans leurs appartements. Ce n'est pas que la raison des princesses fût mûrie par la réflexion et par l'étude. Le dauphin, qui avait une instruction assez étendue, bien qu'irrémédiablement faussée par une étroite oi*thodoxie religieuse, ne pouvait faire qu'Henriette se prît d'une belle passion pour les livres, ni qu'Adélaïde demeurât un quart d'heure appliquée. Sans ses conseils et ses exhortations, les princesses auraient été d'une ignorance honteuse. Les autres sœurs, élevées à Fontevrault, ne seront guère plus avancées

quand elles reviendront à la cour. Ces filles de France étaient loin de posséder les éléments de l'instruction qu'on donne aujourd'hui aux plus pauvres enfants des écoles primaire. Plus d'une grande dame lettrée du seizième ou du dix-sep* tiëme siècle aurait souri de compassion. En dehors des arts d'agrément, elles n'ont jamais rien su. Plus tard, elles firent des entreprises de grande lecture, se mirent à la tâche et vinrent à bout, diton, de lire des parties considérables de V Histoire ecclésiastique de Fleury, de Y Histoire d'Aile^ magne du père Barre, bref des montagnes d'inquarto. Qu'importe ? C'étaient de purs caprices de filles désœuvrées, car elles n'entendaient sûrement point ces ouvrages. De là une médiocrité d'esprit, une débilité d'intelligence qui les livra aux pratiques mesquines d'une dévotion peu éclairée, aux intrigues du clerg^é ultramontain, aux entreprises et aux menées des jésuites.

L'ennui surtout pesa d'un poids immense sur ces existences mornes et stériles. Tous les matins,

elles allaient voir le roi à son lever, lui baisaient

la main, puis Tembrassaient ; elles se rendaient encore chez lui lorsqu'il revenait de la chasse ou de la chapelle les dimanches et fêtes. Dès 1746, Henriette et Adélaïde chassent le daim avec Louis XV, tous les cinq jours à peu près. Ce qu'on appelle leur éducation était terminé : la duchesse de Tallard avait remis Mesdames entre les mains du roi, à la grande joie des princesses, qui haïssaient leur gouvernante. Celle-ci les traitait avec indécence, les faisait attendre, si elle avait en tête quelque revanche au piquet, écrit Argenson, et laissa paraître à la fin une âme basse et cupide. Les jours où elles ne chassaient point, les princesses passaient chez elles leur journée, ne voyaient personne, cultivaient quelques fleurs, faisaient de la musique, venaient chez la reine pour le cavagnole, puis se couchaient de bonne heure.

Telle était l'uniformité et la monotonie de cette vie que. Mesdames étant allées chez leur père, le 22 juin 1746, à cinq heures après midi, ç'ç9t-à-dire à ui^ moment de la journée où elles

n'avaient pas accoutumé d'y aller, ce fut un événement € extraordinaire » qui mit toute la cour en émoi. Le dénoûment d'une tragi -comédie approchait. On apprit tout à coup qu'une des dames attachées aux princesses, la charmante Madame d'Andlau, allait être envoyée à la Bastille, puis, qu'elle avait reçu l'ordre de partir pour Strasbourg. Or cette jeune femme toute gracieuse, élégante, spirituelle, était fort aimée d'Henriette et d'Adélaïde, qu'elle suivait toujours h la chasse ; c'étaient elles pourtant qui étaient cause de sa disgrâce.

Deux mois auparavant, le mercredi saint, Adé- Mde avait tenu entre ses mains, regardé, feuilleté et certainement parcouru, non sans un trouble bien naturel, certain livre qu'on ne lit plus guère, mais qu'on lisait beaucoup au dernier siècle, et dans le meilleur monde. Avec la légèreté d'esprit et de causerie de la société d'alors, quand les femmes les plus polies se vantaient d'être esprits forts, et que le relâchement des mœurs dans les <;ouveuts défrayait TinnQcente gaieté àe^ hQnn^te^

gens, un tel livre n'était qu'une amusante historiette de moinerie, un peu gauloise sans. doute, mais tout à fait propre à chasser les vapeurs. Il s'agit du Portier des Chartreicx^ illustré, comme on sait, de piquantes gravures. Certes ce n'était pas un ouvrage à mettre entre les mains d'une vierge de quatorze ans, quelque précocité qu'elle eût laissée paraître dans son admiration pour Judith.

Mais Madame d'Andlau était-elle coupable^ l'était-elle autant qu'il semblait? Curieuse et espiègle comme on la connaît, Adélaïde n'a^ t-elle pas plutôt pris le livre par manière de badinage, et après mille baisers et folâtreries, dans la poche même de sa gentille dame de compagnie? Celle-ci peut ne s'en être point tout d'abord aperçue; eût-elle, en rougissant un peu, redemandé son livre, le dépit et la colère devaient rendre si jolie la mine de Madame d'ÂndIau que la maligne enfant se sera mise à rire en protestant qu'elle ne savait ce qu'elle avait pu faire du. petit volume. Elle l'avait caché; l'intérêt

croissant de sa lecture l'empêchait de le rendre. C'est l'avis du duc de Luynes, qui mieux que personne était en état de savoir le fin des choses. € Ceux qui connaissent Madame d'Andlau, écritil, ont bien de la peine à se persuader qu'ayant tant d'esprit et d'usage du monde elle ait pu faire l'extrême imprudence de donner un pareil livre. »

Quoi qu'il en soit, du 6 avril au 22 juin environ, le livre put être lu et relu à loisir dans la jeune famille de Louis XV. Henriette l'eut après sa sœur, puis ce fut le tour du dauphin et de la dauphine : l'état de mariage avait fait du frère le chef de ce petit monde ; ses sœurs voulurent peut-être avoir son sentiment. Le dauphin parla du livre i quelques personnes. Bref, on fut bientôt informé de tout, même à l'armée. Madame d'Andlau, eflPrayée, toute tremblante à l'idée de la colère du roi, supplia les princesses d'assoupir cette affaire. L'aînée, Madame Henriette, eut la simplicité de consulter sa dame d'honneur sur la conduite à tenir. La vieille maréchale de Dur

194 fORTBAITS DE PE]QC£8.

ras n'eut garde de laisser s'échapper Toccasiou de perdre la firingante dame de compagnie ; elle déclara qu'elle dirait tout au roi, si Henriette ne le fEÛsait elle-même. De là la visite des princesses chez leur père dans l'après-midi du 22 juin.

La bruyante disgrâce de Madame d'Andlau, son exil, furent à tous égards d'une maladresse insigne. Sans un tel éclat, jamais nous n'aurions connu toute cette affaire ; le public l'aurait ignorée, nul n'en aurait fait de chanson, tandis que pendant l'automne et Thiver, à la cour comme à la ville, on fredonna certain couplet où il était fort question de cette dame et de son livre,

Qu'il faut suivre, Pour bien vivre £n parfait chartreux Religieux ; CEuvre utile A la fille De ces lieux! (1)

Enfin les apologistes de Mesdames de France,

(1) Bibliothèque bibîiophilo-facétieitse, éditée ^slt le9 fr^r^ Qébéodé (1856), III, ^4,

J.£S FILLES D£ LOUIS XY. l95

des historiens naïfs et de peu de critique comme M. de Beauchesne, pour qui les princesses sont des vierges douloureuses, de saintes et pures victimes inclinées sur le monde, expiant dans les prières et dans les larmes les hontes du roi et les crimes du siècle, auraient sans doute eu moins de peine à nous persuader qu'elles n'ont soupiré que des psaumes ni regardé d'autres images que celles de leurs livres d'heures.

La mort de la première femme du dauphin (juillet 1746) rapprocha le frère et les sœurs. A Choisy, où était la cour, Adélai'de fut reprise d'un goût furieux pour le violon : dès l'âge de douze ans, elle en jouait vraiment fort bien; Henriette dessinait, peignait en miniature, jouait de la viole; elle n'avait pas de voix. Adélaïde au contraire avait cette « voix de basse étonnante, » presque aussi forte que celle de son frère, ce qui n'était pas peu dire. Celui-ci, grand musicien, très-habile sur le violon, l'orgue, le clavecin, s'amusait à contrefaire les basses-tailles de la chapelle du roi. 1\ fit tant qu'on répéta et

196 PORTRAITS DE F£Mlf£S.

qu'on finit par croire dans le public qu'il chantait vêpres du matin au soir, en vrai big^t.

Dès novembre 1746, son mariage avec Marie- Josèphe de Saxe fut déclaré. Il riait et pleurait à la fois. Il avait d*abord paru peu affecté de la perte de la daupliine; maintenant il se sentait mordu au cœur par le souvenir de l'absente et sanglotait des jours entiers. Morte, il la chérissait cent fois plus qu'il ne l'avait aimée vivante. Tout entier à sa funèbre passion, il rendit d'abord assez malheureuse la pauvre dauphine. Cette excellente personne, bonne et compatissante, d'une douceur de cœur infinie, vi'aie mère de Louis XVI, s'attendrissait volontiers, pleurait de voir pleurer son époux, n'avait point de haine pour sa rivale d'outre-tombe. Loin d'être touché, le dauphin dissimulait à peine son aversion, la renvoyait brusquement, s'enfermait avec Adélaïde, la laissait de longues heures avec Henriette. Une étroite affection unit bientôt cette princesse avec la jeune femme. Dès le premier jour, elles s'aimèrent comme deux

sœurs. C'est grâce aux soins d'Henriette que le dauphin finit par accorder son amitié à la dauphine. Aussi Marie- Josèphe de Saxe témoignet-elle, dans une lettre écrite à sa mère (1), qu'elle devait à cette princesse le bonheur de sa vie^ Les commencements du mariage avaient paru un mauvais rêve à cette étrangère instruite et cultivée, d'un esprit judicieux et d'un goût exquis dans les choses de l'art. Non-seulement le dauphin et ses sœurs ne voyaient personne ; ils ne parlaient que de mort et de catafalque. Elle les regardait danser, à la lueur d'une bon* gie jaune, dans une antichambre toute noire.

Quand ils ouvraient la bouche, elle les entendait murmurer avec délices : t Nous sommes morts ! » Au printemps de 1747, lorsqu'on tendit de noir le château pour la mort de la reine de Pologne, mère de Marie Leczinska, le dauphin envoya quérir ses sœurs et sa femme, et

(1) Maurice^ comte de Saxe^ et Marie- Josèphe de Saxe, lettrès et documents inédits des archives de Dresde, publiés par le comte Vitzthum d'Eckstaed ; Leipzig, 1857, in-8*.

i98 PORTRAITS P£ FEMIOS.

tous quatre, sous le dais funèbre, les rideaux tirés, à la lumière vacillante des cierges, joué* rent à quadrille dans la même salle où, quelques mois auparavant, le corps de la défunte dau^ plrine avait été exposé.

Victoire revint de Fontevrault Tannée suivante. Selon le désir du roi^ la maréchale de Duras mit du rouge à la jeune fille pendant le voyage, si bien qu'elle parut devant son père comme une petite déesse d'un Olympe couleur de rose où l'abbé de Bernis eût été Apollon, le duc de Richelieu l'agile Mercure, Soubise un Mars peu farouche, et la marquise de Pompadour une Cythérée d'opéra. Dès sa première visite au roi, elle l'entretint trois quarts d'heure durant. Adélaïde ne cacha pas son dépit, mais ce léger nuage se dissipa bientôt. On s'aperçut que Victoire n'avait pas le moindre génie politique. Le dauphin et ses sœurs déclarèrent qu'elle n'était qu'un enfant, et un enfant dont les manières n'étaient pas moins simples que l'intelligence. Les religieuses ne lui avaient guère appris 4 lire ;

elles ne lui avaient pas davantage enseigné Fart de faire la révérence et de se bien tenir dans un palais; elle marchait même très-mal; elle n'avait pris d'abord tant de liberté avec le roi que parce qu'elle manquait de Tusage des cours.

Ce n'était qu'une jolie et très-piquante brune de quinze ans, aux beaux yeux doux et caressants, assez grande et bien faite, encore qu'un peu grasse, d'un esprit vrai et enjoué, sans finesse ni saillie, sans autre ambition que celle de plaire et de se tenir l'âme en joie. Il semble qu'elle ait deviné d'instinct l'heureuse sagesse de l'Ecclésiaste, et qu'elle ait incliné à croire que rien sous le soleil n'est meilleur à l'homme que de manger, boire et se réjouir. Dans quelques années, lorsqu'elle aura perdu les manières un peu brusques qu'elle apporte de Fontevrault, Madame Victoire sera jusqu'à sa mort la plus aimable, la plus gracieuse et charmante femme de France. C'est à peu près tout, il est vrai, ce qu'on pourrait dire d'elle. Ces natures molles et voluptueuses, sans mélancolie toutefois ni va-

gues tristesses, ont à peine une histoire. Les courtisans retrouvaient dans la figure de Victoire quelques traits de ressemblance avec celles du roi, du daupUn, de Madame Infante, d'Adélaïde elle-même. En tout cas, si la princesse tenait de son père un cœur tendre et pitoyable, elle n'eut pas l'occasion d'être ambitieuse comme l'infante, elle ne vécut pas ainsi qu'Adélaïde pour la seule domination, et ne connut jamais l'Iiu* meur sombre et fantasque de son frère.

Arrivée à Versailles en avril 1748, Victoire commença dès juillet à courre le cerf avec ses deux sœurs. Les trois princesses étaient souvent des voyages du roi, parfois de ses soupers, et assistaient aux spectacles des petits cabinets (1). Malgré tout, la vie redevenait monotone, lorsque

(1) Madame de Pompadour avait transformé une galerie du palais de Versailles^ puis la cage du grand escalier de marbre^ en un véritable théâtre; on jouait Topera et la comédie. Les acteurs étaient de grands seigneurs; les actrices n*étaient pas toutes de grandes dames; la favorite tenait les premiers rôles. Les spectateurs étaient spécialement désignés par le roi. La reine, le dauphin, et surtout Mesdames, assistaient quelquefois à ce spectacle^ qui prit le nom de Théâtre des petits cabinets^

Madame Infante, l'absente tant aimée, la sœur jumelle d'Henriette, revint pour la première fois en France dans les derniers jours de Tannée.

Partie de Madrid en novembre, elle avait trouvé à Bayonne les carrosses de la cour et des chevaux de poste ; elle revit son père à Villeroy, Henriette et le dauphin à Choisy, la reine à Versailles, c L'enfance > était toujours si grande chez le dauphin, la tendresse si vive et si exaltée dès qu'il triomphait de sa timidité native, qu'à la vue d'Elisabeth il ne se connut plus, se jeta à son cou, embrassa tout ce qu'il vit, même les caméristes. Depuis dix ans, la petite infante était devenue une grande et forte femme au teint bruni. Avec une couronne et un manteau de reine ou d'impératrice, sur un trône, au milieu d'une cour fastueuse comme avait été celle de Louis XIV, son air eût paru noble, majestueux même : dans l'état de dénûment où elle était, avec sa suite d'Espagnols faméliques, l'ampleur un peu exubérante de ses formes lui donnait l'air commun, c Madame Infante était fort mal

SOS PORTIUkITS DB fSBUCSS.

en habits et même en linge^ » écrit le marquis d'Argenson. On renouvela sa garde-robe pour la première fois depuis son départ de France. Le roi s'empressa de lui faire une pension de 200,000 livres et la logea dans l'appartement de la comtesse de Toulouse, placé au-dessous du sien, avec lequel il communiquait par un escalier intérieur. Cet appartement, qui avait été autre* fois celui de Madame de Montespan, pourrait fournir le sujet d'un long poème héroï-comique* Après avoir été au dernier siècle l'objet de luttes furieuses de la part des princesses et des favorites, il devait encore inspirer à M. Michelet le plus singulier roman qu'on puisse imaginer; nous n'accorderons pas tant d'importance à un escalier* La fille de Louis XV avait d'abord été fort bien accueillie en Espagne : tout Madrid célébra son air gracieux et sa bonne mine; mais bientôt l'âpre soleil de la péninsule, le xérès, les aliments d'unç saveur ftcre et brûlante, avaient fait repa* raître, au bout de quelques mois dé séjour, sur le corps et au visage de Tinfante, ces pustules

ISS PILLES DE lOtnS XY. 203

et ees gourmes dont on n'avait jamais pu la guérir à Versailles, t On nous a envoyé une galeuse, > répétait la belle-mère, la fameuse Elisabeth Famèse. Son dépit, sa mauvaise humeur contre le cardinal Fleury, qui semblait ne se point souvenir de toutes ses promesses, lui faisaient tenir ces discours. La politique plus encore que la nature fut donc cause de la précoce disgrâce de rinfante.

Au moins il ne paraît pas qu'elle ait déplu à son jeune époux, joli garçon de vingt ans, âme molle et vulgaire, qu'elle ne traita jamais qu*en enfant* Un coup d'œil lui suffit pour deviner la médiocrité et la suffisance de don Philippe ; elle apprendra avec indifférence que ce jouvenceau a les vices d'un Italien; elle le saura lâche^ et n'en éprouvera point d'indignation; elle le verrait s'avilir sans aucune pitié, s'il n'était le père de ses enfants. Don Philippe ne sera jamais son maître. Dès les derniers jours de 1741, lorsqu'il part pbur l'Italie^ elle met au monde une fille. Déjà pour son en-

204 FORTRAITS DE FEMMES.

fant elle rêve un archiduc, elle qui n'a encore ni royaume ni principauté ! Ce rêve se réalisera, la petite-fille de Louis XV épousera un frère de Marie- Antoinette.

^ Mais il faut que la France et l'Espagne aident l'infant à conquérir un trône. Pendant sept ans, de 1741 à 1748, cent mille hommes périrent, a écrit Lacretelle, pour que don Philippe régnât sur deux ou trois cent mille. Il n'eut ni la Lombardie ni le Milanais : le traité d'Aix-la-Chapelle lui concéda un maigre établissement en Italie, c un trou, » disait l'infante, — le duché de Parme, Plaisance et GuastaUa.

Don PhUippe n'en avait pas moins acquis le droit de dormir sur ses lauriers : il possédait un Etat et des sujets. Il était, il est vrai, sans ressources ; il avait un palais, et point de meubles, un palais ducal sans portes ni fenêtres, d'où l'on avait tout emporté, même les escaliers ! C'est au milieu de ces ruines princiëres, dans cette indigence magnifique, que l'infant attendait l'infante, sans grand empressement toutefois. Depuis huit

LES nUXS DE LOmS ZY. 205

ans qu'il ne Tavait revue, il était devenu maus^

sade et très-dissolu. Dans les camps, ses goûts

s'étaient pervertis et comme égarés : c'était tou*

jours un gentil cavalier, un dameret élégant et

accort , très-tendre en paroles avec une âme fi^rt

sèche, mais de mœurs équivoques et peu sûres.

Madame Infante de son côté ne montra pas

plus d'empressement à revoir Tinfant ; elle passa

par Versailles avant d'aller à Parme. Les bruits

fâcheux qui couraient de par le monde sur don

Philippe ne la touchaient guère. Sa belle-mère,

la reine Elisabeth Famèse, et la marquise de

Lède, sa camarera mayor, avaient fait son édu*

cation : l'infante n'avait point de préjugés. Elle

n'était qu'excellente mère et fille du ^ roi de

France. Assurer la fortune de ses enfants et ser*

vir les intérêts de sa maison, telle fut jusqu'au

dernier jour la plus grande, l'unique passion de

sa vie entière. Tout le reste lui était assez indif*-

férent. Si l'on songe que l'ambition fut presque

sa seule religion, qu'elle n'eut d'autre dieu que

son père, et que même la mort lui eût été

906 fOKtuxtn DX mocxf .

douée, ai en a' immolant elle avait pu procurer quelque bien aux aiena^ on ne a'étonnera point qu'à Toecasion elle n'ait paa été arrâtée par de vulgairea scrupules.

Elle n'était point femme à joindre au mari le ragoût d'un galant : elle eut pourtant plua d'une aventure et ne passa jamais pour prude. Bien qu'elle ne fût paa belle^ il est notoire qu'elle tourna la tête à deux ambaaaadeura au commencement et à la fin de aa carrière politique, sans parler de l'abbé de Bernia. On peut croire que Madame Infante eut du goût pour les diplomates. Le premier, M. de Vauréal^ évéque de Bennes, fut ambassadeur de France à Madrid pendant les sept ou huit ans d'abaenôe de don Philippe. Disgracié, il reçut Tordre de ae rendre h son évêché sana venir à Versaillea. c II passe pour constant, écrit Argensonenmars 1740, que ce prélat a voulu conter fleurette à Madame. » Si l'on en croyait une chanson du temps, le roi d'Sspagne aurait même fait expier bien plua ënlellement encore à l'évéque de Rennes son re*

LB8 FIIXBS m LOUIS XY. 207

nom de galant; maid cette disgrâce arriva fbrt tard, à une époque où Tinfante avait quitté Ma«drid et pouvait se passer des bons offices de l'ambassadeur de France. Le dernier amoureux, labbé de Bemis toujours excepté, est un mar* quis de Crussol, envoyé de France à Parme, qui perdit à ce point la tête qu'on le barricada dans sa chambre; son cousin, le duc d'Aiguillon, fat mandé en toute hâte pour le venir chercher et le faire renfermer en France. Que l'infante ait attiré dans ses filets ces pauvres oisillons pour les plu*^ mer ensuite, ce n'est pas impossible, et c'était même un peu son droit; elle en tira tout ce qu'elle put. La nature l'avait faite femme : elle usa, abusa peut-être de Tintrigue. La fin justi* fiait assez les moyens. D'ailleurs toutes ces galanteries ne tiraient pas à conséquence ; on n'en saurait douter, l'infante n'eut jamais le loisir d'être amoureuse.

Pendant son séjour à la cour de France, « la pauvre duchesse » étonna le vulgaire des courtisans par sa constante application aux affaires,

206 K>ETaàITS DE FEMMES.

par son éloignement pour les concerti;, les bals, les spectacles et autres amusements. Le marquis d*Argenson, qui manque assurément de finesse, mais non de clairvoyance et de judiciaire, avoue qu'il n'a point vu de princesse ayant plus d'envie de jouer un rôle politique. Elle ne devait guère rester à Versailles, elle le savait; elle eut donc Tart de ménager tous les partis et de s'en faire bien venir. Toute de cœur avec le dauphin et ses sœurs, elle sut ne s'aliéner point la Pompadour. Enfermée dans son cabinet, elle mandait les ministres et travaillait une grande partie de la journée. Le soir, elle jouait gros jeu : c'était alors une source ordinaire de revenus, de ruine aussi. Une fois, à Marly, elle gagna plus de 2,000 louis; « voilà, dit-on, de quoi meubler sa maison en Italie. >

En octobre, il fallut se séparer. Le moment de l'adieu fut horrible, rappela les scènes des convulsionnaires. Jamais peut-être on ne s'est aimé avec la violence que les sœurs et le frère montrèrent et la dernière heure. Henriette s'était

évanouie plusieurs fois la veille. Cette personne de mœurs si douces, d'apparence si calme, avait d*affireux accès de désespoir. Quelques années avant, à la nouvelle de la maladie du roi, alors à Metz, on la vit se rouler par terre, pousser des hurlements. Cette fois on eût dit qu'elle avait un vague pressentiment de sa mort prochaine, et que jamais plus elle ne reverrait sa sœur jumelle. Quand le dauphin donna la main à l'infante pour monter en voiture, ses larmes l'étouflRaient; il éclata en sanglots, jeta des cris. Louis XV, concentré dans sa joie comme dans sa douleur, souffrait plus que tous. Il avait mis en ses enfants toute son affection (car il serait naïf de croire qu'il ait véritablement aimé ses maîtresses), et il en fut chéri comme jamais père ne l'a été. Ses filles n'avaient guère d'autre conscience que la sienne; elles ne lui cachaient rien, lui avouaient tout, même leurs incommodités : la reine n'apprenait ces choses que par le roi. Il la laissait donc partir, cette infante chérie, mais enrichie, comblée de présents : huit carrosses, vingt

^iO PORTRAITS DE FEMMES.

chaiseâ de poste, neuf fourgons renfermant un mobilier complet, suivaient la duchesse de Panne.

A cette époque, Louis XV se plaisait fort dans la société de ses enfants. Ce n'était plus Madame de Pompadour, c'étaient ses filles qu'il em<^ menait à l'Ermitage ; elles étaient des voyages de Choisy et de la Muette, suivaient les chasses, soupaient en tête-à-tête avec leur père. La favorite, déjà usée, séchait de dépit. Elle craignait pour € sa place, » elle sentait que, le jour où la vie de famille suffirait au roi, elle serait perdue, chassée, rendue à son mari, M. Lenormant d'Etiolles. Mesdames aînées désiraient beaucoup d'avoir lappartement au-dessous de celui du roi, afin de profiter des visites de leur père ; la mar* quise le savait, elle remua ciel et terre pour l'emporter sur les princesses.

Celles-ci cherchaient des consolations dans la dévotion, surtout dans une existence facile et quelque peu sensuelle. Réunis en conciliabule chez la reine, le frère et les sœurs soutenaient la résistance du clergé contre l'impôt du vin^ième,

LES FILLES DE LOUIS XY. 2ii

encourageaient le refus des sacrements aux oatholiques qui n'acceptaient pas la bulle Unigeni^ tus^ et faisaient casser par la cour les arrêts du parlement. Adélaïde stimulait le saint zèle d'Henriette, fort entourée par les jésuites. Après avoir si bien mérité du ciel, les princesses s'enfermaient, tiraient de leurs armoires des jambons, des mortadelles, des daubes, des vins d*Espagne, et mangeaient à toute heure. Elles commandaient aussi de petits soupers dans leurs cabinets, se mettaient à table & minuit, se crevaient de vin et de viande, comme parle Argenson. Le dauphin, plus ultramontain que jamais, devenait lourd de corps et d'esprit : il était alors d'une grosseur et d'une épaisseur monstrueuses.

Les deux dernières filles de Louis XV, Sophie et Louise, revinrent de Fontevrault vers la fin de 1750. Sophie était alors une grande fille de seize ans, maigre, sérieuse, timide, fort mal habillée, avec les manières embarrassées d'une pensionnaire qui arrive de la province. Le bas du visage man(][uait d'agrément; 1^ bouche était

212 PORTRAITS DE FEITMES.

plate, le menton un peu long. Elle ressemblait pourtant à son père, surtout de profil. Un grand fonds de bonté, d'affectueuse tendresse» luisait doucement dans ses beaux yeux au regard vague et furtif. Malgré tout, à cette époque, Sophie passait pour jolie. On n'en pouvait pas dire autant de Louise, petite et contrefaite, bossue avec une grosse tête, la peau très-laide. Bien qu'elle n'eût que treize ans, elle raisonnait, discourait, prenait toujours la parole.

L'établissement des princesses à la cour avait déjà causé des dépenses considérables : elles al-* laient être encore augmentées. Le marquis d'Argenson estime à deux millions par an cette augmentation. Le duc de Luynes savait aussi que chacune des princesses dépensait un million par an. De pareils témoignages veulent être considérés sérieusement avant que d'être contredits. Tous les éléments de cette étude se trouvent dans les cartons et registres des archives de la couronne, conservés aux Archives nationales (1).

(1) Cotes Qi 9746-3784 (sartôut les cartons 3765-3784).

LSS FILUSS DE LOUIS XV. 213

Après avoir examiné avec soin les états des maisons de Mesdames, relevé les cliiffres des sommes payées aux officiers, aux chapelains, aux dames, à la bouche, aux écuries, etc., on sera moins Qnclin à taxer d'exagération un témoin aussi vrai, aussi bien informé que le duc de Luynes. Les cinq princesses passèrent ensemble Tannée de 1751. Dès le commencement de février de Vannée suivante, Henriette tomba malade, ou du moins n'eut plus la force de cacher le mal qui depuis longtemps la minait. Il paraît que rin^ faute lui avait laissé quelque onguent pour faire passer les dartres auxquelles étaient sujettes les deux sœurs jumelles : la drogue aurait pénétré dans le sang, empoisonné la princesse. Ce qui est certain, c'est que les plus célèbres médecins, Dumoulin, Falconnet, Senac, Quesnay^ la déclarèrent atteinte d'une fièvre putride. Saignées redoublées, émétique, rien n'y fit; Henriette n'avait aucune illusion sur son état ; elle demanda son confesseur, le père Perusseau. Le jeudi 10 février au matin, l'agonie commença. Le roi

314 POETRAITS DE FEMMES.

regardait mourir sa fille bien-aimée ; le jésuite continuait ses exhortations et ses prières de la dernière heure. Soudain une idée lui traversa l'esprit comme un éclair : il s'écria que la suppression de V Encyclopédie serait sans doute un moyen d'obtenir la grâce divine. La princesse râlait misérablement. Louis XV, qui pensait d'ailleurs comme le père sur le Léviathan philosophique, accorda tout. Vers midi, Henriette expira. La cour partit pour Trianon, sur l'ordre de la dauphine, qui avait demandé au roi où il voulait aller, c On n'a qu'à me mener où l'on voudra, -h avait-il répondu.

Cependant au palais de Versailles on songeait h transporter à Paris le cadavre de la princesse. Il se trouva qu'on était au jeudi gras, et, bien que Madame ne fiit ni roi, ni héritier présomptif, ordre fut donné d'arrêter tous les spectacles de Paris, même ceux de la foire, et de fermer le bal de rOpéra. A une heure après minuit, elle fut mise sur un matelas, dans des draps, et des gardes du corps la descendirent dans un grand

LIS VIUS9 Di toms ZV. SI 5

caxroi^ie* On la plaça au fond sur fton séant; un BUspeuBoir passant bou3 aes aisselles la tenait en équilibre, l'empêchait de ballotter. Elle était en manteau de Ut, coiffée en négligé et avec du rouge. Deux femmes de chambre, assises sur le devant du carrosse, lui faisaient face; ses dame» raccompagnaient dans un carrosse de suite. On arriva aux Tuileries. Le mardi gras, elle fu't e:i^posée lur un lit de parade dans un petit appartement du rez-de-chaussée, tout tendu de blanc ainsi que la chapelle ardente, le vestibule et le devant de la porte qui s'ouvrait sur le Carrouseil. Point de masques dans les rues ce jour-là, on fit cesser les violons' chez les traiteurs et dans les cctbarets (1)«

De retour h Versailles avec toute la cour le jiendemain dô la mort d'Henriette, Louis XV avait voulu ôtre seul ; il avait chassé deux fois, mais sans parler, sans rien voir ni regarder. Le mercredi des cendres, le dauphin et les princes

(1) V. Barbier (V^ 158 et suiv.)^ à qui nous empruntons 10118 CM déisilf fi précis;

Si 6 PORTRAITS Iȣ FEMMES*

du sang, puis Victoire, Sophie et Louise avec les princesses du sang, vinrent jeter de l'eau bénite. Seule Adélaïde ne parut pas; on avait craint, non sans raison, l'effet de ce spectacle sur son esprit, alors entièrement exalté par la douleur. Le jeudi, à sept heures du soir, un nombreux cortège précédé de gens à cheval, entouré de pages et de valets qui tenaient des flambeaux, porta le cœur d'Henriette à Tabbaye du Val-de-Grâce. Le corps fut descendu le samedi dans les caveaux de Saint-Denis. Le convoi partit des Tuileries, passa par les rues Saint- Honorié et de la Ferronnerie, par la rue et le faubourg Saint-Denis, au milieu d'une grande affluence de peuple et de carrosses sur tout le parcours. Treize mille flambeaux avaient été distribués aux personnes de la suite. On pense bien que tous les pages, valets et gardes n'a* valent pas l'âme en peine sous leur livrée de deuil. Point de grande cérémonie funèbre au dernier siècle, surtout dans les dernières années, où la valetaille n'ait affiché une impudeur^ un

cynisme révoltant, signe manifeste d'une profonde démoralisation. Des mousquetaires se comportèrent d une façon indécente, jetèrent au milieu de la foule des torches allumées et brûlèrent quelques perruques; il y eut plusieurs scènes tumultueuses. Cette princesse de vingtquatre ans eut plus de courtisans à T abbaye de Saint-Denis qu'au palais de Versailles. Beaucoup affectèrent devant le roi une douleur qu'ils étaient loin d'éprouver. Il y eut foule autour du catafalque ; à la vérité, celui-ci était d'une extrême galanterie, en blanc, couleur de rose et céladon. Louis XV reporta toute son affection sur Adélaïde : elle eut le fameux appartement de la comtesse de Toulouse, avec l'escalier dérobé; plus tard elle habita dans l'appartement même du roi. « Il paraît ne vouloir plus faire sa société que de sa famille, en patriarche et en bonhomme, » écrit Argenson. La cour était en deuil; la mélancolie habituelle du monarque était devenue affreuse. Il avait beaucoup de

goût pour la dauphine, aimait cette longue

figure maigre où Ton ne distinguait que deux g^rands yeux d'une infinie douceur. Il causait avec ses enfants et se décidait par eux sur bien des choses. Naturellement c'était surtout l'aînée, Madame Adélaïde, qu'il consultait. Certes mieul eût valu pour le roi de France se diriger d'après le vol ou le chant des oiseaux. Il connaissait au moins, lui, la géographie, s'il ignorait l'état actuel du monde et l'esprit du siècle ; mais elles, ces pauvreé filles de France, simples échos de Tarchevôché^ que savaient-elles ? Plus impérieuse que jamais, violente, emportée, fière de sa faveur naissante, et comme étourdie par la chaleur de son sang de vierge qui lui montait au cerveau, Adélaïde ne dira bientôt plus au roi : c Vous platt-il que cela soit^ Sireî » elle dira : c Nous fercms ceci ou cela ! %

Tous les matins, avant d'aller à la chasse, Louis XV descendait chez elle avec son càSé, qu'il faisait lui-même. Adélaïde tirait un cordon de sonnette pour avertir Victoire; Victoire à son tour sonnait Sophie, et Sophie sonnait

lÉâ mifes î)E Lottîd ÏY. il9

Louise. En (ltleI(|Ues iûstants, les quatre ^(mtB étaient dans les bras oti snr leâ gônôtti de leur père. Louise, la pauvre infirme, dont Tappartement était le plus reculé, traversait en conrant lin ^nd nombre de chambres, arrivait, tout essoufflée, la dernière. Peut-être le roi dônnalfril déjà à ses filles lès singuliers petits noms d'â^ mitié que Ton sait. H ne déplaisait pas à k bonne et ^àsse Victoire de s'entendre appeler Ûochê. Adélaïde, (^ui dans nnô lettre se nomme elle-même Madame ïofckm, avâit été baptisée Lùg^ue^ Sopîiîe Oraille^ Louise Ûhife. Tous les soirs à six heures, au retour de la chasse, m déhotte du ro% nouvelle visite des princesses & leur

père, mais Cette fbis avec nnê sorte d'étiquette. t Les princesses, dit Madame Campaâ, paih saient un énorme panier qui soutenait une jupe chamarrée d*or ou dé broderies ! elles attachaient autour de leur taille Une longue queue, et cachaient le négligé du reste de leur habillement par im grand mantelet de taffelias noir qui les enveloppait jusque sous le menton. Les cheta^

liers d'honneur, les dames, les pages, les écuyers^ les huissiers portant de gros flambeaux, les accompagnaient chez le roi. En un instant^ tout le palais, habituellement solitaire, se trouvait en mouvement : le roi baisait chaque princesse au front. » Telle était la vie ordinaire des filles de France dans ce grand palais de Louis XIV, qui déjà devenait désert et d'où la vie se retirait. Dès le 8 mars, la reine avait repris son étemel cavagnole. En juillet, Sophie commença de suivre les chasses à cheval. Peu à peu le souvenir de la morte tant aimée fuyait, s'évanouissait comme une blanche nuée dans l'azur d'un ciel de printemps*

A Parme, la « pauvre duchesse » ne pouvait oublier si vite. Avec Henriette, avec sa sœur jumelle, elle sentit qu'une partie d'elle-même avait cessé d'exister. Elle écrivit à son père la lettre la plus touchante, dit qu'elle voulait mourir en France, reposer près de sa sœur, dans le même caveau de l'abbaye. Elle revenait; en septembre, elle revit tout ce qu'elle aimait sur

LES FILLES DE LOUIS XV. 22i

la terre. La situation d'Elisabeth n'était guère meilleure que lorsqu'elle était arrivée de Madrid quelques années avant. C'était toujours cette € fille mal mariée, » humiliée, indigente, qui tirait au roi de grosses sommes d'argent, sollicitait de nouveaux secours ou un établissement meilleur. Don Philippe, magnifique et misérable comme l'Espagnol classique, ne savait pas mieux gouverner que combattre. Ce grand enfant, mou et vicieux, mangeait en quatre mois les revenus de son petit Etat.

L'infante vécut à la cour de France pendant un an comme à son ordinaire, c'est-à-dire sans montrer aucun goût pour les spectacles, la musique ou le jeu. « Elle s'ennuie de tout, comme on est dans le reste de la famille, écrit Argenson. Elle ne tire de plaisirs que de son cœur, aimant son père et sa famille, et ceux qui l'approchent. Le roi est à peu près comme elle, mais les impressions sur le cœur et sur l'esprit passent plus vite chez lui, » A cette époque, pendant le séjour même de sa fille, le caractère de

39i PûiiTAAîTS pi: FIPWB9.

Louis XV baissa beaucoup, la volupté l'euvalût, 4ét9n(l tous les ressorts de son âme et le livre saus force aux habitudes de froide et cynique débauche, La Pompadour, qui plus que jamais tenait ^ f sa plaoe^ » faisait déji^ consulter lefi théologiens en 3orbon»§, affectait une dévQtiop hypocrite, intrigriait pour devenir dame du palais d^ la reinei et entre temps p'initiait h m nouvelle charge de surintendaute de^ plaisir» du roi. Aprè^ la Murphy viendra Mademoisi^o df> Romans, puis le petit sérail du Parç-'aux-Çer&, Oq serait pourtant ne pas çoAuaîtrô Louis XV que d'imaginer, avec le vulgaire, qu'il ait cher^ ché ou trouvé quelque plaisir en me telle vie, Puisqu'on l'y poupsait, il suivait la pent§ dô w nature, il s'abandoAnait k oea joie^ mornes il; désespérées dont Tarrière-^goût donue des nau^ sées, Le matin , le roi travaillait avec une q^^ tsàw allégresse, il lisait les dépêches, écrivait aux agent» de »a politique secrète, prenait oon^ naissance des secrets de la poste, déjeunait cheii Adélaïde, causait avM ses ^es, Bientôt m tête

s'alourdissait, il avait de noires vapeurs (comme on disait alors), il était triste, mélancolique et paresseux, quelque chose en lui défaillait ; il se sentait faible, mol h la tentation, se laissait aller sans illusion aux énervantes délices d'une sorte d'évanouissement voluptueux.

C'est pendant le court passage au ministère de l'abbé de Bemis, l'année même de l'attentat de Damiens, que la duchesse de Parme revint une troisième et dernière fois à Versailles. La guerre de Sept ans avec l'alliance autrichienne, si fimeste à la France, commençait. On sait aujourd'hui que cette guerre fut proprement l'œuvre de Louis XV. Les intrigues de la Pompadour et l'adroite politique du prince de Kaunitz, conseiller de l'impératrice Marie-Thérèse, n'ont pas été sans influence sur un monarque aussi naturellement irrésolu, mais, après le marquis d'Argenson et le duc de Choiseul, sans parler de Duclos, on peut aifirmer que cette guerre fut proprement une guerre de religion, une croisade contre les hérétiques, et que le roi

i^A PORTRAITS DE FEMMES.

de France ne souhaita tant d*écraser le roi de Prusse que pour anéantir le protestantisme en Europe. C'est pour ce bel exploit que la France s'abaissa à n'être plus qu'un « corps de réserve aux ordres de l'Autriche, > comme l'a dit le comte de Broglie, et qu'elle perdit, avec sa vieille réputation militaire, ses colonies de l'Inde et de l'Amérique, deux cent mille hommes, plusieurs centaines de millions. L'entreprise était insensée. En France et hors de France, l'opinion publique éclairée, l'esprit du siècle, qui n'était plus un vain mot, condamnait la poU tique du roi trèschrétien. Cette politique ultramontaine est la même qui inspira les coups d'autorité du roi contre les parlements. L'édit rendu plus tard contre les jésuites ne tire pas à conséquence : Louis XV céda devant l'ouragan qu'il voyait venir. De cœur, il était et il fut toujours avec les jésuites (1). C'est une fatalité historique de la

maison de France d'être denieurée la servante

(1) Theiner. Histoire du pontificat de Clément XIV, t. I, p. 52.

des évêques de Rome sans vouloir tenir compte des changements survenus dans l'Occident depuis le seizième siècle, et d'avoir sacrifié le meilleur sang des Français à cette cauSe perdue, bien digne d'un autre âge, de la domination de TEglise catholique romaine dans le monde civilisé.

L'infante arriva le 2 septembre 1757 à Choîsy. Elle était en bonne santé, mais encore engraissée. Elle écrivait le 22 août à don Philippe : « Je me porte à merveille, et ris à mon ordinaire de ce qui ferait pleurer les autres. » Sa tête était plus que jamais pleine de projets. Après avoir rêvé Milan, les Pays-Bas, la Pologne, les Deux-Siciles, elle n'était toujours que duchesse de Parme ; avec la guerre, sa malechance allait finir. Certains articles secrets du traité d'alliance entre la France et l'Autriche, dans lesquels l'infant n'avait pas été oublié, semblaient gros d'avenir. Puis elle songeait à l'établissement de sa fille aînée. Il fallait être à Versailles pour profiter des événements , faire ses affaires

soi-même, voir les ministres tous les jours, se

236 FORTRATTS DE FEMMES.

délier dô« défoUlaoces du rpi , et dicter à don Philippe ce qu'il déviait dire ou écrire, Çeq négQCJ^tionSi dont k» documente existent aux w* pbiveg des affiiirea étrangères, nom* entr^eraiçnt trop Ipin, Pour cette dernière période de la vie de Madame Infante, je veux dirQ pour ce^ d,e\i% années de p^'çur à la çonf^ ûî| çlle

fflourut le 6 décembre 1759* on citera seulement quelque» fragments empruntés aux lettre» çaiçQr© inédites (1) qu'elle écrivit alpr» h dQU PbilippQ.

Cg qui dans ces lettres d'Elisafceth a trait h eee sceurs et au reste de sa famille a paru surtout di- ^e d'intérêt pour ce travail» Ypici couwuwt Vinfaute raconte un accident arrivé h la princesse Sophie: i FoutaiueWeau, 19 septembre 17117.». A propos, que diras-tu de l'adresse d'imagination de Sophie ? £fl0i çgmfnencerait à marcMv d'hier^ fi filk Tkavmt ^as pe%T, I^amartinièri dit qu'il vaut mieux qu'elle ne marche pas, riutérieur de

la plaie n'étaut pas encon^ fermé. Je ne sai» si

M, 4e 3aiut-Vital t'a bien expliqué cettQ Wptoire.

Elle voulait, étant debout, couper un morceau de pain de chocolat, et mit le pied sur une chaise pour Tappuy er sur son genou ; le couteau glissa malheureusement, et coupa tous ses jupons et sa cuisse très-près de la veine-cave. On dit qu'il aurait fallu lui couper la cuisse, si cette veine eût été atteinte, cela fait frémir. La plaie est plus longue que le couteau n'était large, ce qui prouve la force de Tincision. Cependant, avec deux jours de diète pour tout remède, elle en a été quitte. » L'infante entre sur la santé de ses sœurs en des détails intimes oti l'on ne peut toujours la suivre.

Elle venait en quelque sorte pour assister k la naissance de ce fils du dauphin dont la légèreté devait être un jour si funeste à Marie-Antoinette, et qui, roi des Français, s'appela Charles X. c Je suis arrivée un peu avant six heures chez Pepa (la dauphine JosèpAe de Saxe) ; ses douleurs étaient très-légères; aux trois quarts, elle a été de son pied dans sa chambre, à la quarante-cinquième minute, elle s'est couchée sans

aide sur sou lit de travail. A sept heures, le comte d'Artois était arrivé. Elle n a crié qu'à la dernière douleur. Il est petit, mais bien fait pour vivre, et paraît fort, du moins à sa voix (9 octobre 1757). » On voit Tinfante dans le petit appartement du château de Versailles où elle étouffe en été et se pâme en hiver. Les voyages de la cour étaient, on le sait, continuels. « Nous allons ce matin à Bellevue, où le roi s'est purgé; nous y retournerons sans doute tantôt, car ce matin c'est avec la reine. Voilà neuf heures qui sonnent, et je suis déjà coiffée et en grand habit. » Les dévotions lui prennent un temps précieux qu'elle préférerait employer à ses correspondances , mais il ne lui est pas même permis de manquer au salut c sans une espèce de scandale, ou sans donner matière à bien des raisonnements à éviter. » Du reste, elle déteste le mai-^ gre, mange « à crever » comme ses sœurs, et, dans une missive à don Philippe, ajoute en forme de post-scripium : < Dis à M. Rtie que son maraschin est excellent pour le goût, mais qu'il

n'est pas assez fort. » Elle aime toujours peu le spectacle, elle oublie la comédie, manque une représentation de VOrphelin de la Chine où Ton avait fait jouer pour elle Mademoiselle Clairon. Puis il y a le jeu de la reine, l'inévitable cavagnole, où la bonne dauphine elle-même envoyait maintenant à sa place une de ses dames. < J'ailais t'écrire tantôt, mande l'infante à don Philippe, quand on est venu savoir de la part de la reine si je venais jouer; elle n'avait personne. J'ai donc été obligée de m'habiller et d'y aller. Je comptais que cette belle action me porterait bonheur, mais je me suis trompée, j'ai perdu. »

Quant aux chasses, elle n'avait garde d'y manquer : non qu'elle y trouvât quelque contentement, mais elle savait qu'il n'y avait pas de meilleur moment pour faire sa cour au roi.

« J'allai vendredi à la chasse, j'y pensai périr d'ennui, d'autant qu'il faisait un chaud affreux, et que nous fûmes toujours dans les plus vilains endroits de la forêt, où nous pensâmes verser,

et OÙ les rochers augmentq,ieTit encore la chaleur du soleil. Nous les plantâmes là bien vite, ^\ au retour nous ^^mes les plus beau}^ endroits du monde, où j 'aurais bien voulu quo tu pusses te trouver transporté par enchantement s quel plaisir j'en aurais ressenti! Le roi prit trois cerfs ce jour-là, > A, Versailles, Tinfante paraissait vivre de la vie commune ; en réalité, elle

demeurait étrangère à ce qui l'entourait, Une idée fixe dominait ses jours, hantait son som^ meil, la suivait k sa table couverte de dépêches, galopait avep elle sur son cheval pendant les heures de buissons creux des chasses royales^ Elle rêvait un « établissement honnête t^ pour don Philippe et pour ses enfants. Elle se croyait, non sans apparence, quelque aptitude aux ghosea de la politique. Les circonstances Tont fort mal servie; elle n'en a pas moins montré jusqu'à la fin une rare activité d'esprit, un sens droit, une raison pratique fondée sur un cer» tain nomhre de notions exactes et justes.

f L'abbé m*a dit, avoue -t-elle en parlant de

Berni9, que je serai» ui^ bon ministre 4©8 ftfr faires étrangères. >

Les temps étaient mauTais, L'oilmcq ^utri* çWenne n§ npup portait pas l)Q^heur. I4*i^fa^t^

mande k don Philippe h 4QUveU§ 4u (Jégastp© 4§

gosbaeli ; f Jq wq mî^ éveiMe ^ i»§pt beurep

pour t'écpire, mon cher; tu sauras, avant d§

recçToir m«t lettre, la bataille 4^ M, Soubis^i §t Ja bonté dont po^ §oWa!.ts s'y §Qnt comportés ; cela fait une mwvaiee nouyellçi et qui fait ternir âe bien mauvais prgpoa ici, parce qu'on y

joint de la personnalité suptgut} ç'ist pourtant

le premier écbee flabeu^ de cette guerre que noua ayons eu, Ce qu'il y a d'affreux, c'est que depuis la première nouvelle noua n'en avons point eu de cette armée.., Le roi est admirable i il a ét<^ fâché comme il devait Têtre, mm pulle itération de crainte n'a paru dans pçu air \ pour toutes le» femmes de la cour, [elles] seraient k faire rirej si on le pquvalt (Verpailles, 15 novembre 17&7),i> Après Sour

bise, iiîQheUeu : f ^otre retraite est a^euse,

nos affaires sont dans le plus mauvais état ; la honte est entière. M. de Richelieu, en six mois, a perdu une des plus belles armées et déshonoré toute la nation ; il crie justification sur les voleries ; il prétend prouver son équité. Je trouve bien humiliant d'en être là. Pourquoi a-t-il donc laissé voler? Tout cela ne répare rien. Aussi cela n'occupe que les caillettes de la cour et de la ville; le peuple le déteste. Il faut se soumettre, tâcher de tirer le meilleur parti pour le présent et pour Tavenir, quoique reculé; ce serait au moins pour nos enfants. »

Ses enfants! elle n*a pas une pensée qui ne soit à eux. Elle ne s'occupe pas seulement de chercher une gouvernante française pour sa fille cadette, elle trouve un précepteur pour son fils. C'est à l'abbé de Condillac qu'elle confie l'éducation du prince de Parme. Naturellement ce n'est pas parce qu'il avait publié YjEssai sur r origine des connaissances humaines ou le Traité des sensations^ mais quoiqu'il eût écrit te € livre un peu métaphysique, » que l'abbé fut

agréé. La chose fit scandale. « Nous n'aurons, je crois, mande-t-elle en mars 1758, nous n'aurons rien à nous reprocher sur ce choix ni en ce monde ni en l'autre; mais il faut que je te prévienne que les jésuites ont été abasourdis de perdre encore chez nous. Ils n'ont pu d'abord se plaindre, le choix étant loué aussi généralement, mais enfin ils commencent tout bas à parler de ce livre. Notre fils doit être bon catholique et non pas docteur de l'Eglise ; toutes les controverses lui seraient inutiles à étudier. » Il faut savoir que l'infante, bonne catholique sans doute, ne fut point ultramontaine comme on Tétait dans sa famille. Elle ne se gêne pas à l'occasion pour dire son fait à la « prêtraille. b

Elle songeait toujours au mariage de sa fille Isabelle avec un archiduc; il était temps qu'elle parût à Versailles. «Notre mariage va mal, écrit l'infante le 19 septembre 1757 ; il y a de plus anciens engagements; Stainville les rompra, s'il est possible, mais la fidélité de notre alliée me fait trembler là-dessus. » Cette alliée est

334 POETiUUTS PB FEMMES.

l'impératrice Marie-Thérèse; Madame Elisabeth met tout sou espoir en Choiseul. Les négociations furent longues et laborieuses . Enfin, le 30 avril 1759f elle s'écrie : t Juge de ma joie de la tienne, mon cher, car je ne saurais te la mieux exprimer. C'est un grand bonheur pour nous que l'établissement de notre fille, et surtout celui-là... L'impératrice est charmante, b Le mariage est arrêté ; Marie-Thérèse exige encore le secret. Ce n'est que le 13 août 1759 qu'il est question des lettres de l'empereur et de l'impératrice demandrant officiellement è^ Louis XV sa petite-fille pour l'archiduc Joseph. L'époque n'était pas encore fixée ; l'infante va en écrire à sa fille. <M. de Stahrenberg au sortir de chess je roi étant venu chez moi, et ayant dit lui-môme publiquement cette affaire, il serait de mauvaise grâce de le cacher à notre fiUe, outre que Ton paraît désirer qu'elle apprenne l'allemand . ^

Puis elle s'occupe de la parure de la fiancée, des perles et des diamants que son enfant por-^ tera le jour de son mariage, L'écrin n'était pas

LUP FIÎWS PE WUÏS Vf' 835

de0 plus brillantâ ; mais Madaiaci Elisabeth était de trop bonne maison pour cacher sa pauvreté.

Elle ne veut pas qu'à cette occasion don Philippe, toujours magnifique, fasse montre d'une opulence qui n'en imposerait à personne» < Quant à ma fiUe, on n'ignore pa^ notre situation. La France donne trop 'à l'impératrice pour qu'elle puisse exiger des chiffons. Qu'elle soit honnê* tement} Toilà, je crois, ce qu'il faut, et le comte de Choiseiil saurait bien empêcher qu'ils y trouyent k redire,,. Il faut penser iii nou^, non m% Autriçhiena, k qui reviendrait tout le faste et la fumée, Elle (l'impératrice) a dit elle-même au comte de Choiseul qu'il n'y avait que les petitîï princes qui dussent ^'occuper de^ os* tentations; elle ne pourra donc pas blâmer que, noua conduisant suivant elle et notre

naissance, nous ne nOU9 ruiuiOQ^ paA en pom* POUQi »

Cette lettre est du 5 novembre 1759. L'acti»

vite, h pui3aance de travail de l'infante ne fai<*

â3H PORTRAITS DE FEMMES.

blissait pas. Mal servie par le roi et par les ministres, déçue dans tous ses projets d'échange du duché de Parme contre la Toscane ou quelque établissement en Flandre, en Lorraine, etc., elle songeait maintenant à la Corse, c Notre état ici est aflfreux ! * s'écrie-t-elle. Elle ne manquait ni de courage ni de volonté, mais elle sentait que sous elle quelque chose se dérobait, qu'elle avait beau lutter et se débattre, qu'après tant d'efforts elle retomberait brisée au fond du € gouffre, » comme 'elle appelait son duché.

Peut-être eut-elle à cette époque, dans une heure de désespoir, quelque pressentiment de sa fin. C'est certainement alors qu'elle rédigea et écrivit de sa main quelques pages touchantes qu'on lit dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale, sorte d'enseignements de la duchesse de Parme à son fils Ferdinand. Voici les premiers mots de ce document :

€ La vie est incertaine, mon fils, et mon caractère trop sincère pour me vanter ou affecter même une parfaite indifférence sur la durée de

la mienne; mais je sens que l'envie de vous voir, de vous laisser digne du nom que vous portez dans ce monde, tel que je vous désire enfin, est un des liens qui m'attachent le plus à cette vie, et une des raisons peut-être qui abrégera le plus la mienne par les tourments continuels que ce désir et la crainte de n'y pas parvenir me causent. L'aveu de mes sentiments me sera une grande consolation à pouvoir vous laisser, si je meurs avant que vous ne soyez en état de le lire ; si je vis, ils me serviront de plan pour vous former, et dans l'un et l'autre cas ils vous seront toujours une preuve de ma tendresse, de l'occupation où j*ai été de votre bien dans un âge où bien des gens ne le connaissent pas encore. »

Vers la fin de novembre, l'infante, toujours éprouvée par le mal qui avait tué sa sœur Henriette, tomba tout à fait malade ; une fièvre terrible avec transport au cerveau se déclara; les pustules de la petite vérole apparurent; elle expira le 6 décembre. De même que pour

S38 fOJOUM DE fmbSEÊ.

Louis XV là putréfaction ôommençà àVaiit la mort; on se hâta d'ensevelir le Cadavre; les capucins i^uî l'éttiportôrent n*eii pouvaient soutenir l'infection.

LES mUBS D£ loms XV. 23d

La mort, le cloître, Texil, disperseront bientôt dans le temps ou dans Tétemité les restes de la famille royale. Senaô, médecin du roi, ayant ordonné les eaux de Plombières à Mesdames Adélaïde et Victoire, dont la santé était alors trêsaltérée par les excès de table que l'on sait, les princesses partirent avec une suite nombreuse pour les Etats de leur grand-père Stanislas Leczinskî. Les relations du voyage de Mesdames en Lorraine ne manquent pas ; on y voit qtl*il ressemble fort à tous les voyages officiels de princes et princesses de France. Pendant les quatre mois que dura leur absence, de la fin de juin à la fin d'octobre 1*761, les princesses Sophie et Louise vinrent à Paris pour la première fois^ entendirent la messe à Notre-Dame, visitèrent

Sainte-Geneviève, se promenèrent sur les boulevards ; bref elles reçurent des Parisiens tous les honneurs qu'on avait rendus naguère à Victoire. Réunies, les quatre sœurs recommencèrent à vivre de la vie un peu monotone que nous connaissons : elles s'ennuyaient seulement un peu plus qu'autrefois. Pourtant à cette époque elles avaient un maître de musique qui ne répandait point autour de lui la mélancolie, je veux parler de Beaumarchais. Le jeune horloger, devenu contrôleur (sans contrôle aucun) de la maison du roi, possédait, entre bien d'autres talents, une prestigieuse habileté de harpiste. On a dit avec quelle furie Adélaïde jouait du violon ; Victoire était aussi une grande musicienne :

outre le clavecin et le violon, elle avait appris la musette, la guitare et la basse de viole. Depuis le cor jusqu'à la guimbarde, on jouait de 4;ous les instruments de musique dans la famille de Louis XV; on ne savait pas encore jouer de la harpe ; on prit des leçons de Beaumarchais. Un concert de famille fut organisé, auquel as-

sîstèrent chaque semaine le roi, la reine, le dauphin et un petit nombre de personnes. Voici un billet de la princesse Sophie qui a trait à Tun de ces concerts (1) :

Ce 5 juillet 1762.

Je vous remercie, Madame , des petits écus que vous m*avez envoyés pour M. de La Luzerne, Depuis ce temps j*ai très bien dormi. L'accompagnement du De Vrofun^ dis sur la harpe sera sûrement très beau, un peu triste; il ne faudrait pas le jouer le soir. Je vous prie, Madame, d*être persuadée de mon amitié, et que votre lettre m*a fait beaucoup de plaisir.

Sophie.

Beaumarchais, qui affectait auprès des princesses l'air dégagé et les belles manières d'un homme de qualité, fut pris au piège qu'il avait tendu lui-même. On le traita en homme de qualité, il fut chargé de satisfaire toutes les fantaisies musicales de Mesdames. Presque chaque jour les dames des princesses lui firent Thon-

(1) Le texte de ce billet, jusqu*ici inexactement publié, m*a été gracieusement communiqué par M. Rathery»

nètif de lui écrire pour le priéf d^acheter tme muAetté, un tambourin, une harpe, que 8&i»je? D'argent^ il n'était point question. Quand le

malheureux Beaumarchais, déjà fUiné ftU point de TkMoir plus le sol par les voyages de Paris à VersailleSi osait présenter son mémoire, on ne manquait jamais de le renvoyinr aux oal^idea

^recquei}^ aveo lee auti^es ficmmisfteurs de la ma^

son de France.

Mais aussi qu'était allé âdre dans Oe TietiSt

monde le jeune Figaro? Ce qtt'H fit toute «a tie î il intriguait, s'il ne plaidait. Grâce au crédit de Mesdames, il obtint, non la charge de grandmaître des eaux et forêts, mais cdle de lieutenant général de chasse aux bailliage et capital-^ nerie de laVarenne du Louvre» Ce n'était guère; il pesta contre les préjugés des nobles qui souriaient en s'enquérant de son fief, et se promit bien de tirer plus tard un meilleur parti de la connaissance de Mesdames^ Il fit tant et si bien qu'au cours d'un de ses innombrables procès il

se présenta au public, dans un mémoire, cofflffle

le protégé doi filte» de Fr^noô : il puUIft m^ l#tt^ qu'il s'éteit fait écrire par la dame d'han'» oaur de Viotoire, C'ert alor» qu'il «'attira cette déolaratioa, liguée Adélaïde, Viotoir© et Sq» plue ; « Nqu» déolarou» ne pre»dr§ aucun inté-»

rêt à M. Caron de Beaumarohaipi et à 808 a^F@t

at ne lui woir pa« permis d'insérer dan» m mémoire imprimé et puWié in a^garana^» do notro protection, >

Figaro avait mwti, c'était son moind^ dé»»

faute II est même probable qu'il m fut qu@ médiocrement humilié, Oerte» c'étaient de très-p^tiî et très-médioQrcs esprits quo ceux d© Mesdames ; la hauteur et la déUoatesse d© îoup caractère étaient c©p«ndant quelque choso do trop nMni pour Beaumarchais. H ne comprit pas, no fut ni moins fat, ni moins impertinwt. On savait qu'il avait été chassé de Versailles} M. do Sainte Florentin lui avait envoyé l'ordre de n'y plus reparaîtro. Do bonnes âmes s'étonnaient de sa

disgrâce, demandaient les raisons et les causes, — à quoi Beaumarchais, avec une désinvolture

admirable, répondait en pirouettant : c Jeune comme je suis, point mal de figure et partagé de nombre de petits talents qui sont les délices des femmes, il n'est pas étonnant qu'on ait craint que tout cela ne montât au bonnet de Madame Adélaïde (1). »

Ne dirait-on pas que Figaro en sait long sur le chapitre de la princesse? H ne pouvait paraître, il est vrai, en savoir moins que le public, lequel jasait beaucoup sur le compte des princesses, d'Adélaïde surtout. Les propos défavorables à Mesdames avaient fait le tour de l'Europe. Etonnée de les voir persister à Vienne, Marie-Thérèse en écrivit un jour au comte de Mercy pour savoir le vrai. Le comte ne cacha pas à sa souveraine qu'une tendresse plus que fraternelle aurait existé, disait-on, entre le feu dauphin et Adélaïde, et qu'ensuite cette princesse aurait eu du goût pour Tévêque de Senlis, premier aumônier de Louis XV. Madame Victoire

(1) Cf. Collé, Journal (janvier 1767), t. HI, p. 123, édition de M. H. Bonhomme.

passait pour avoir eu un enfant de son père (1). D'autre part, dans une publication étrange, ne visant évidemment qu'au scandale, qui parut en 1790, à l'imprimerie royale, sous le titre de Livre rouge^ ou liste des pensions secrètes sur le trésor public j avec les noms et qualités des pensionnaires, l'état de leurs services, des observations sur les motifs qui leur ont mérité leur traitement, Beaumarchais est noté comme ayant reçu 60,000 livres « en considération de la discrétion sur les couches de Madame Adélaïde. »

La discrétion de Figaro ! Quel gouvernement assez abandonné des hommes et des dieux a jamais pu s'y fier? Déshonoré, flétri par les tribunaux, réduit au rôle d'agent de police secrète en Angleterre et en Allemagne, Beaumarchais n'avait jamais été moins capable de supprimer un pamphlet : il était infiniment plus capable de l'écrire. Il n'en imposa qu'à Paris. A Vienne, on

(l) Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-ArgenteaUy publiée par MM. d*Arneth et Geffroy, U II, p. 178 et 186*

i4^ PpR^fUITS PB PP|CH]S0.

np djEiigna jaème -pm 30Ufir« dQ pes tours peudar Wes, Il lie pftrftît P94, à di?e 1q vrg-i, que Beaumarchais en ftit §u plus qu'où eu sait aujourd'hui sur Adélaïde, si bien qu'eu bonne critique jl faut epçQfe ?'§U tenir, après UQ siècle, auî^ parol§s du çQffîte de M§?py-Aï*ge^t0au ; i Parmi une cation aussi légèr§, il m m% pas manqué de mQy^Rg d'apprQfQudi? da pareils faits, et je

puis diF9 que mps î?§çl^e?eb§s m m'QPt p^s pro-

Quré dlftdiçes qvij dQUPï^SSent \^ piqipdpe lu§ur de projb^bilité |t ces a^reux prppos, t

On dQit pourtant p?eftdf§ g^PdSi eP pareille pifttièpe, de trop i^ffi^me?. 0'§s| Mw ftsseiç d^ P?Qirg P9]ir sgi ; il mvm^ Umèvmm de p?éteRd?e

^mpBer Jeg autres h 89^® aeutiweut* Ou Ut dans les ^guvmirs à§ la Bftrquise de Oftylua qui M. de Lttssay, ua pêu t^êp eutêté d^ spu opinioçi

sur la y§rtu de Mada?m§ de Mwuteupfi, s'ftttim cette repaptie d§ Madame §a f§8iîue i « Qqmmwt

faites-vous, Monsieur, pour être si sûr de ces chosesrlà? » N'oublions pas qu'un assea §raud nombre de mémoires du dernier s|è§l@, d§§ plu.^

peut-être j^w^is publiés, Pour tQUt fepiettfe en

pestiQp, il suISrflit 4'u»g lettre inédite. Qui

gftit? Puis, quoi qu'on eu dise, on ue découvre

ijtmm tout. Dwe l'état 4q no» Gonuaissapoea, agencer d'juçeste Im ffles de i,ouiei ^V, e'eit les calQRHÙer, Cela ne veut pas dire que la t§«dpessi du pèfe m m mit pas quelquefois égalée. 8»?=peiona-iiovis que vers 1749 le roi avait pris l'ha» bitude 4e faire revenir Mesdainfi le soir dans

les eal)ipet8 pQur met eapèçe de r§toïir de QÎl88a§,

gftU8 soulier sulieîseut au due 4'Qrléaiïg m h s» fille, la duGhegge de Berry, 4 est permis d'iiBagir sep que la teuue des GOQvives paret quelquef"^ W?m mu valets} maii o» s'ai^aait û'm gcew si vrai ^m m petit moude, avea tant de joie ©t 49 jeime8§e, qu'os Re pensait seuleffient pas Ji pri! Çe§ ebarwantes fainiiiarités entre kg pères gt les filles ont Um n'être plus daui le^ înœups, elles sent 4ans la natnrg, Qu'on aille m imi 4§i eboses, on rgeonn^tra ici gg dernière analyse un cas partiçuliep de la gran4§ loi à'ateité qni

rapproche, attire les sexes différents. Si la sœur ne voit pas sans déplaisir raffection de son frère pour une autre femme, si la mère pardonne rarement à l'épouse de lui avoir ravi le cœur de son fils, comment le père ne serait-il pas jaloux de sa fille ? A en croire Madame du Hausset, qui rapporte une conversation de la Pompadour, € il n'y avait point de supplice auquel le roi n'eût condamné un homme qui aurait séduit une de ses filles. » Adélaïde, on Ta dit, eut un éclair de beauté : à cette époque, paraît-il, un seigneur osa lever les yeux sur elle. La colère du roi fut terrible ; le seigneur reçut Tordre de s'éloigner de la cour pour quelque temps. Le récit de Madame du Hausset est sans doute identique avec celui que fiait Argenson (mars 1752) : il s'agit du jeune garde du roi, c très -beau et bien fait, » auquel Adélaïde avait envoyé une tabatière avec ce billet : c Ceci vous sera précieux; on vous avertira bientôt de quelle main il vient. » Le jeune garde était une âme simple et candide : c*étaît en vain qu*il avait respira Tair de la cour

la plus polie. Il courut porter la tabatière au duc d'Ayen, son capitaine. Instruit de Paventure, le roi envoya son garde au bout du royaume, avec pension de 4,000 livres; la princesse avait alors vingt ans, et Ton était au printemps.

Déjà en 1748, quand Adélaïde eut la petite vérole c à quatre ailes, > les assiduités du prince de Conti, qui s'était enfermé avec elle, donnèrent lieu à des propos que le duc de Luynes déclare c absolument faux. > Quelles qu'aient été les intentions du prince, il parait n'avoir pas été bien traité : il passa dans le parti de la Pompa- , dour. Pour épuiser la chronique fort peu scandaleuse, on en conviendra, de Madame Adélaïde, il resterait à parler des amoureux bizarres qui l'adorèrent pour avoir vu son portrait et n'hésitèrent pas à demander sa main. Les excentricités de la princesse devaient provoquer de véritables cas de folie. L'un de ces amoureux fut un marchand de dentelles qui, retiré du commerce, avait, comme Beaumarchais, acheté une charge à la cour ; il pria Louis XV de lui accorder une

^udienoa; ^çul ayeo 3a majestét 11 lui avoua qu'il çhéri^^ait s^ fille ^ 1» lui demanda m mariage. On ne dit pas^ mais il est probable qu'il eut le sort de ce chanoine de Luzarcbes, près de Chaatilly, qui, introduit devant Adélaïde, »e jeta tcmt h coup h ae» genouxi lui eonfesaa que, ne pouvant réei^te? h la pa83ion, il avait résolu de la lui déclarer, mais que lei vuea étaient d'im ga« lant homme et qu'il avait dewein de Tépouser (l). Il prétendait descendre des rois» de Jérusalmn. Pans le contrat, qu'il avait eu le poin de dresser d'avance, et qu'il déroula non sans fierté aux yeu:i( d'Adélaïde, il prenait le titre de f trtohaut, très -puissant leigneur, monamgneur Alexandre Çé»ar, néophyte de Lusignan, ete* > Il semble bien que ee bon prôtrei qui se nom-. mait François -Nicolas Perrier, avait la judieiaife brouillée : on le fit transporter k dans une honnête maison de fous, » h Charenton.

(1) Çorrespondaneç ^ecrétç ntr Itouiê XFJT, ilar^r-^nf^î? nette, la cour et la ville, publiée par M. de Lescure, t. I^ p, 80.

A pArt Cêi ft^êfitufês f oinanestiues ôu burlesques, la vie d'Adélaïde semble âtoîf été âUâsi uniôj aussi pure que celle d'Henriette, de Victoire ou de Sopbie« Je ne parle pas de Madiufflte Louise ! m laidêUf 6t sa diffbfmité n'ont Jâiûftis pêrfflis à personne dé soupçonner sa vertus Il se trouYa Cepeâdant à VèrSaiUes Un pauvre

htdssl^, fils de suicidé, fbu luî-mêfflê, pour

murmurer un jour à Toreille de cette princesse « qu'dld était bien joUe^ » et lui passer la main SOUS le menton en h JfêCOncluîââût dans Sôn appartement. Outrée, la petite bossue courut à toutes jfl^bes le réftiglef ftupf ds du roi @t dé^ nofiÇâ raUdâôîeUx. Lliuîssîer fut inîs en prison (1}«

Mal^ rinuoceflce de îeuM mcmn, lês princesses étaient très-libres en paroles. Le dauphin et ses sœurs ne noûixnaient jamais entre euï la Pdffipadour que d'un vieux mot gaulois qui ne s*écrit plusi On a telle lettre d'Adélaïde

dans laquelle les gaillardises de langage, je n'ose

(1) ArgensoDi t. VI, p. 444.

dire le Ubertinage de T imagination, sont d'une piquante fantaisie :

Ce 12 août 1760.

^ Des affaires de la dernière importance, ma chère Bisi (1), m'ont empêchée de pouvoir vous écrire jusqu'à ce moment. Il s*agit d*un malheureux procès contre M. le marquis de Guadouchon, ancien militaire, qui fut hlessé à la bataille de Malplaqaet d'un boulet de canon qui, passant entre la selle de son cheval et son derrière» lui emporta ce que vous voas imaginerez aisément et que la pudeur d'une fille bien élevée empêche de dire, puis le jeta sur les oreilles de son cheval, lequel cheval, trouvant cette aigrette trop incommode, d'un coup de tête fît tomber le pauvre M. Guadouchon sur le ventre par terre en syncope. Cependant depuis il s'est marié et a eu, je ne sais comment, vingt-trois enfants : dix mâles , huit femelles et cinq..., etc. C'étaient mes cousins germains* Ayant fort mécontenté leur père par leur mauvaise conduite, il les a déshérités et a fait un testament en ma fa-" veur, par lequel il m'a laissé tout son bien montant à 300,000 livres de rente. Tous ces enfants m'ont fait un procès pour avoir leur bien, mais ils ont perdu à force de peines et de soins de la part de M. de Kalikco, mon beau-frère. Ce sont les cinq petits derniers qui étaient les plus aigres, autant que je puis m'en ressouvenir. Ils

fl) La comtesse de Civrac^ dame d*atour d* Adélaïde. — L'original de cette lettre est en la possession de M. Honoré Bonhomme.

8*appelaient des noms de terre : Herma, Herfroy, Herdi. Herte et le cinquième Hermaherfroyherdiherte.

Mais voilà assez vous parler de mes affaires ; je pourrais à la longue vous ennuyer. Il ne me reste plus qu'à vous prier de vouloir bien recevoir mes excuses et m*accorder le pardon que je mérite par d'aussi bonnes raisons.

Adieu, mon cœur. Ma paresse ne m'empêche pas de vous aimer de tout mon cœur. En vérité, si vous ne le croyez pas, vous ne me rendez pas de justice. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Marte-Adélaïde.

On connaît le goût des vieilles filles pour les expressions d'une certaine crudité qui brûlent les lèvres, font rougir ; elles leur trouvent une saveur et comme un avant-goût du fruit défendu. Bien que ce franc parler fût moins choquant alors qu'aujourd'hui, surtout chez des princesses, le comte de Mercy-Argenteau ne laisse pas d'en écrire à Marie-Thérèse : c Mesdames se permettent souvent des propos pour le moins indiscrets, quelquefois même trop gais. > La jeune dauphine, Marie-Antoinette, alors à la cour de

France, s'y livrait, les répétait : on voit d'ici la

naïve impudeur de cette petite Autrichienne, d'ailleurs si chaste.

C'est à cette époque, en 1770, que Madame Louise entra au monastère des carmélites de Saint-Denis. Un matin d'avril, elle monta en carrosse avec une dame d'honneur et un écuyer, et dit : t A Saint- Denis. > Elle portait une robe de soie unie sous un grand mantelet noir, et était coiflfëe d'un bonnet haut orné d'une fontange rose. A Saint-Denis, elle dit : «Aux Carméhtes. > La grille du cloître s'ouvrit ; la princesse disparut. Bientôt elle manda au tour la princesse de Ghistel et M. d'Haranguier de Quincerot pour leur montrer le consentement et Tordre du roi . Cette aventure avait été conduite avec tant d'habileté et de mystère que personne ni à la cour ni à la ville n'en avait rien su. Le roi, l'archevêque de Paris, le confesseur de Madame Louise et le supérieur des Carmélites de Saint-Denis étaient seuls dans le secret.

Dès février, Louis XV avait fait connaître son sentiment à là princesse, mais il n'avait rien

tEs irtLifes DE toms XV. «5

confié à ses autres filles. On imagine quelle ftfi la colère d'Adélaïde, doublement trahie ! Quant à Victoire, Madame Campan lui ayant demandé si elle ne ferait pas quelque jour comme Ma* dame Louise, la princesse l'assura qu'elle aimait trop pour cela les commodités de la vie. « Voici un fauteuil qui me perd, » fit-elle en montrant la moelleuse bergère dans laquelle elle était étendue. Adélaïde, Victoire et Sophie écrivirent le même jour à Louise. Victoire, la plus affectée sous son apparent égoïsme sensuel et raflBlné, adressa aussi une lettre à la mère prieure et une autre à la maîtresse des novices : elle les pria, avec une sollicitude vraiment maternelle, de lui donner très-souvent des nouvelles dé Louise, d'entrer dans les plus petits détails sur sa santé, de ne lui rien celer, car sa sœur t est très-faible, d'une complexion très-délicate, elle a une mauvaise poitrine et crache souvent le sang. :> Madame Louise n'était guère attendrie : elle n'avait que des nerfs et de l'intelligence ; — point ou peu de cœur. Pière d'avoir échappé à la domina-

tW PORTEÀITS DE rEMMES.

/ion d'Adélaïde, elle triomphait, goûtait déjà le fruit de ses témérités.

Nul doute que la vocation de Madame Louise n'ait été l'œuvre du clergé ultramontain. Ce n'est pas que sa nature répugnât à l'état religieux ; elle ne pouvait jouer aucun rôle dans le monde, il était naturel qu'elle désirât d'en sortir. La dernière des filles du roi à la cour, elle pressentait qu'au cloître elle gouvernerait la religion en France. C'était là sa destinée. Elle le comprit de bonne heure et elle n'était point femme à manquer sa vie. On veut trouver des signes de cette vocation dans son enfance, on nous parle de l'édification qu'elle donnait déjà à Fontevrault, de l'existence quasi monastique qu'elle menait à Versailles, du cilice qu'elle portait sous la soie et l'or, etc. : ce sont là de pieuses historiettes renouvelées de toutes les vies de saintes princesses. Ni l'abbé Proyart, ni la carmélite d'Autun (1), ni le père E. Ee-

(1) Vie de la révérende mère Thérèse de Saint^Augicstinf par une religieuse de sa communauté. 3* édit., 1867, 2 vol.

gnault(l), n'ontécritriiistoiredeMadameLouise : ils ont composé une vie de sainte , une légende dorée à l'usage des croyants.

C*est là un genre tout à fait inférieur : la simplicité de ces auteurs dépasse de beaucoup la crédulité des anciens hagiographes. Mais qu*est devenue l'illusion d'amour, l'éclair de poésie qui répandaient un charme si étrange sur les antiques légendes chrétiennes? La grâce naïve des premiers siècles de foi, l'austère et rude génie des saints visionnaires, la sincérité absolue de la jeunesse et de l'amour^ sont choses évanouies et qui ne refleuriront jamais dans notre littérature sacrée. A lire ce fatras indigeste, ces lourdes compilations d'une fadeur écœurante, on croirait voir et entendre un déplaisant personnage à la tête chenue, à la mine pouponne et vieillotte, à la voix chevrotante, qui, pour raconter

(1) La vénérable Louise^Marie de France, Lyon, 1873. — Cf. Madame Louise de France, fille de Louis XV, par Ma* dame la comtesse Drohojowska^ 1868; « The life of Madame Louise de France, daughter of Louis XV, by the autbor of Taies of Kirkbeck, Rivingstons^ 1869.

^58 FORTHAITS DE FilMMSS.

une histoire, affecterait de prendre le tour dfima-gination de Tenfance et babillerait en zézayant.

Ce n'est pas dans ces auteurs de vies de saints qu'on apprendrait à connaître Madame Louise.

Il est juste sans doute que l'Eglise catholique montre sa reconnaissance à la maison de Bour-» bon en canonisant presque tous les membres de cette famille : après Madame Louise de France, Louis XVI et ses sœurs Clotilde et Elisabeth ; après « l'ange du Carmel, s'écrie le père Regnault, l'ange des Tuileries et du Temple ! > Tl n'y a pas jusqu'à Mesdames Adélaïde et Victoire qui n'aient été des c saintes, » au moins pour Chateaubriand. On dira que l'illustre auteur de V Itinéraire n'est pas un père de l'Eglise, A la bonne heure ; il est pourtant la preuve qu'un bon catholique ne saurait admettre qu'une fille de la maison de France meure sur la terre étrangère sans avoir mérité la palme des martyrs.

Combien de temps encore des écrivains comme M. de Beauchesne nous donneront-ils pour des livres d'histoire des contes moraux et édifiants î

Je ne sais, mais Tart enfantin des hagiographes modernes n'enlèvera certes pas un trait au portrait de Madame Louise, à ce portrait que nous avons tracé d'après les mémoires du temps. A Fontevrault, c'était une enfant rachitique, moqueuse, volontaire, orgueilleuse; à la cour, elle fit connaître que dans son corps débile et chétif il y avait un esprit de peu de portée sans doute, mais mobile et subtil comme la flamme ; elle suivait les chasses avec les autres princesses ; plus qu'aucune, elle prenait plaisir à manier un cheval, s'adonnait avec fougue aux exercices violents. Bien que la table de Mesdames fût renommée dans tout le royaume, jamais Madame Louise ne trouvait la chère assez délicate. Voilà en réalité comment à la cour elle se préparait h la discipline et aux macérations du cloître.

Madame Louise était trop de sa fiimille, elle avait trop du caractère d'Adélaïde et de feu son frère le dauphin pour ne pas chérir les extrêmes. Elle vécut sans nul doute de la dure vie des carmélites ; elle s'ingénia à se nourrir de

i60 PORTRAITS DE FEMMES.

choses qui lui répugnaient, coucha sur une paillasse, ue voulut dans sa cellule qu'une chaise, un banc servant de table, un bénitier, une croix et quelques images de papier collées au mur. Qu'importe? Le roi, les princes. Mesdames de France, les ministres, les ambassadeurs, les évêques, les archevêques, tous ceux que l'affection ou le respect amène déjà en foule au couvent de Saint-Denis, y viendront bientôt faire leur cour à la sœur Thérèse de Saint-Augustin et prendre le mot d'ordre de la politique du jour. Dès le jeudi de Pâques 19 avril, les quatre sœurs se retrouvèrent ensemble : Adélaïde, Victoire et Sophie voulurent servir les religieuses au réfectoire, c Madame Adélaïde ayant manqué à un point du service^ dit une relation inédite que j'ai sous les yeux. Madame Louise lui fit baiser la terre, selon nos usages en pareils manquements, et le tout se passa avec la satisfaction possible de part et d'autre. > Le dauphin, qui allait épouser dans quelques jours Marie- Antoinette, les comtes de Provence et d'Artois, les

princesses Clotilde et Elisabeth vinrent visiter leur tante: tout ce monde était gai et fort bruyant. Louis XV parut le 4 mai.

Le il du mois, Sa Majesté nous honora encore de sa visite, écrivait le 22 mai 1770 une religieuse carmélite de Saint-Denis à une autre de la rue Saint-Jacques, dans une lettre inédite que nous publions (1). Il arriva à deux heures moins un quart. Le roi était accompagné de Monseigneur le dauphin et des trois dames de France, avec une seule dame dhonneur, car ce jour-là comme les autres le roi ne permit à personne d'entrer. Dès que Sa Majesté fut entrée dans le dedans, il demanda la communauté, à laquelle il parla avec un air de bonté dont nous fûmes enchantées. Je crois que nous aurions eu le temps de r entendre plus longtemps, si les dames n'avaient averti de Fheure du dîner.

Toute l'auguste famille sortit pour se mettre à table dans Fappartement de M. notre supérieur, à qui Madame Victoire avait demandé la veille un dîner aux carmélites pour la famille royale : le dîner avait été préparé par vingt-cinq cuisiniers de M. Bertin, ministre, et la magnificence du repas surprit le roi. Ce fut M. l'abbé Bertin et deux de ses neveux qui servirent-à table. Il y avait onze couverts pour le roi. Monseigneur le Dauphin, Mesdames et les dames d'honneur; dans une autre cham«

(l) Bibliothèque nationale^ manuscrit français^ n* 14447. ÇQfm^

bre à côté étaient les seigneurs; dans une autre les écuyers, et une quatrième table dans le jardin, qui était au dehors, pour les gardes du corps.

Le roi entra dans toutes les chambres ; il y rencontt^a notre confesseur, il lui demanda ce qu'il était; ayant appris qu'il était confesseur, il lui dit : a Qu'est-ce qu'on vous dit en confession ? »> Le confesseur lui répondit que c'était lettre close. Monseigneur le gouverneur de Monsei* gneur le dauphin dit : « Les péchés des carmélited %e* raient les vertus de la cour. » Le roi eut uni de dîner le premier, et il vint frapper seul à notre porte. Monsei» gneur le dauphin et Mesdames suivirent de près, et toute lauguste famille entra, passant dans le cloître. Il lut les tombes des sœurs; il entra dans le réfectoire^ ensuite dans la cuisine, où il fut surpris de ne point voir de feu ni d'apparence de souper. On répondit à Sa Majesté qu'oA le commencerait à cinq heures pour le servir à six heu» res. On le conduisit au chapitre, où, voyant par une fenêtre l'abbaye de Saint-Denis, jl dit : «< Voilà mon dernier gîte. » Il partit pour Gompiègne en nous promettant de revenir le mardi et de nous amener Madame la dau* phine, qu'il allait chercher.

En effet, 8a Majesté arriva le 15 à six heures du soir; il demanda qu'on fît venir les religieuses, que je lettr fisse voir Madame la dauphine. C'est, ma révérende mère, une princesse accomplie pour la figure, la taille et les façons, et, ce qui est infiniment plus précieux» on la dit d'une piété émiuente. Sa physionomie a tout à la fois un air de grandeur^ de modestie et de douceur. Le roi, ^(esdatnes^ et surtout Monseigneur le dauphin, en |)a^

raissent enchantés. Ils se disaient à Tenvi : a £lie est incomparable. » La visite ne fut que d'une demi-heure. La cour partit pour Versailles.

Madame Adélaïde est venue vendredi soir voir son illustre sœur : elle. lui. dit que dimanche en sortant d'ici pour aller à Gompiègne elles avaient rencontré à Gonesse lé très-saint sacrement que Ton portait à un malade, que non-seulement le roi et toute la cour étaient sortis de carrosse, mais que Sa Majesté avait accompagné le trèssaint sacrement, et qu'il serait entré chez' le malade, à ' qui on avait porté Notre-Seigneur, si on ne l'eût empêché.. ►

La cérémonie de la vêture de Madame Louise au monastère de Saint-Denis fut une des plus magnifiques du siècle. Avant de se prosterner dans la poudre, vêtue de la bure du Carmel, la princesse apparut au milieu de sa maison dans des splendeurs d'apothéose, couverte de perles et de diamants, dont les feux l'entouraient d une sorte de nuée lumineuse, vraiment fille de roi dans sa robe de cour lamée d'argent et parsemée de fleurs d'or. Ce fut la jeune dauphine qui lui remit le scapiUaire, le manteau et le voile religieux, tout mouillés de ses James i On reoçu-

naît ici la sensibilité un peu nerveuse de cette c gentille Antoinette, » qui vit sans doute les cieux s*ouvrir et l'esprit-saint descendre sur sa tante la carmélite. L'illusion ne dura guère : la fille de Marie-Thérèse caractérisera bientôt cette même tante d'un de ces mots terribles et frappés au bon coin qui, en regard des montagnes de papier des apologistes, ont la durée et Tin- . flexible sévérité d'une médaille de bronze antique.

Quant à Madame Louise, on ne peut s'étonner qu'elle ait si vite oublié l'affectueux souvenir qu'elle devait garder à celle qui l'avait assistée en ce jour; elle eût immolé le genre humain à la religion (entendez aux jésuites), en cela de tous points semblable à larchevèque de Paris, Christophe de Beaumont, ce « bon gros garçon borné, entêté comme tous les sots, » écrivait l'abbé Baudeau en sa Chronique secrète. Malheur à qui lui semblait tiède- pour la sainte cause! Si ses sœurs, sa chair et son sang, avaient mal pensé, elle les eût poursuivies comme une furie*

Par ce qu'elle aurait fait contre ses sœurs, qu'on juge de ce qu'elle a osé entreprendre contre Mavie-Antoinette, lorsqu'elle a cru que la reine encourageait l'impiété en France! Après Madame Adélaïde, le comte de Provence et le duc d'Orléans, nul n'a plus contribué que Madame Louise à perdre Marie-Antoinette. Ce n'est pas de la malveillance, c'est de la haine qu'elle voua dans sou cœur à l'Autrichienne.

On sait combien Madame Adélaïde était contraire au mariage du dauphin avec une archiduchesse d'Autriche. Hostile à Choîseul et à son parti, pénétrée d'une façon plus ou moins inconsciente des principes traditionnels de la politique française, entêtée des préjugés séculaires et trèspatriote à sa manière, jamais elle n'approuva l'alliance de la maison de France avec la maison d'Autriche. Certes, quand on lit certaines lettres de Marie-Thérèse, quand on se rend à l'évidence sur la conduite politique de Marie-Antoinette à l'égard de la France, on constate que les rappro* chements entre ces deux puissantes maisons n'ont

guère amené cette union de vues et d'intérêts rêvée par Louis XV, poursuivie par ses ministres. C'est surtout parce qu'elle n'était guère capable de réfléchir qu'Adélaïde eut cette intuition très-juste.

Elle n'en fit pas moins bon visage d'abord à la petite Antoinette. Marie-Thérèse avait remis à sa fille des lettres pour Mesdames : alors elle célébrait leurs vertus, vantait leurs talents, exhortait son enfant à mériter leur amitié. Deux mois aprèS| en juillet 1770, le comte de Mercy- Argenteau, d'ailleurs endoctriné par le duc de Choiseul, ne manque pas de signaler les iiiconvénients, les périls même, d'une intimité trop étroite de la dauphine avec seg tantes • U reconnaît que ces princesses sont respectables, qu'aucune société ne convient mieux à l'archiduchesse, mais il redoute leur exemple et leurs conseils : déjà elles la rendent timide, l'éloignent du roi. L'envahissante influence d'Adélaïde est sur* tout notée avec défaveur. « Le refus de porter un corps 4e baleines, la répugnance è^ teuii' |9

cercle et le jeu..., un peu plus de tiuiidité contractée vis-à-vis du roi, tout cela et bien d'autres circonstances sont Teffet des jdfinseils de Madame AdéMde (19 septembre 1770). » Sophie, subjuguée par sa sœur lULuée, est enveloppée dans le mêmç blâme : ou leur oppose Ma*' dame Victoire, < la meilleure des trois sœurs. » Cette bonne princesse en effet traita la nouvelle dauphine comme feu sa sœur Henriette avait traité Marie- Josèphe de Saxe ; elle la guida en toute franchise, la conseilla sans arrière^pensée, lui fit peut-être entendre d'une façon discrète qu'une conduite unie et simple^ un éloignement décidé pour les cabales de la cour, une apparente approbation de ce qu'on réprouve intérieurement, aissureraiçnt sou repos» et lui vaudraient Taffection du roi. Malheureusement Tâge et le caractère différaient trop : la jeune dauphine ne profita guère de ces fines maximes de ^agei^se pratique. Tant de modération Tétonnait, surtout en présence 4^ la du Barri, € la plus sotte et impertinente çréi^ture qui soit imaginable, m

Elle goûtait infiniment plus les maximes hautaines et absolues d'Adélaïde. Celle-ci, désireuse de conser^p Tempire qu'elle avait pris sur sa nièce, montrait une grâce charmante à lui procurer les amusements de la jeunesse. Ainsi, malgré les instantes prières de sa mère et en dépit des assurances un peu hypocrites qu'elle lui donnait, la dauphine brûlait du désir de suivre à cheval les chasses royales. Adélaïde se chargea d'obtenir la permission du roi ; un complot hardi fut formé. « Il avait été décidé qu'un des premiers écuyers de la petite écurie, et le seul admis dans la confidence, tiendrait un cheval prêt dans un endroit marqué de la forêt, qu'on y enverrait aussi les ânes, mais que Madame la dauphine, arrivant au rendez-vous, monterait sur le cheval, et que les autres montures seraient ren-^ voyées (16 novembre 1770). »

L'intimité de la dauphine avec Mesdames avait de plus graves inconvénients. C'est peu de noter la faiblesse d'esprit, la légèreté de paroles des princesses : elles manqiuiient de tact et de clair-^

voyance à un point qu'on ne saurait imaginer. € M. le dauphin lui avait promis d'aller coucher dans son appartement le surlendemain, c'est-àdire le 20 septembre, écrit Mercy en parlant de la dauphine. Madame l'archiduchesse, fort aise de cette promesse, n'avait rien eu de plus pressé que d'en aller faire confidence à Mesdames Adélaïde et Sophie et à la comtesse de Narbonne. Celles-ci, de leur côté, le confièrent à tant de monde que cela devînt la nouvelle du jour. Madame Adélaïde voulut de plus joindre à cette indiscrétion celle de faire des exhortations à M. le dauphin, et il en fut si effarouché qu'il manqua tout uniment de parole à Madame la dauphine. Il avait renouvelé une semblable promesse pour le 10 de ce mois; elle fut confiée à Mesdames ainsi que la première, et M. le dauphin ne l'a pas tenue plus exactement (20 x)ctobre 1770). » Faire certaines confidences à Mesdames n'était pas, on le voit, sans danger. Comme leurs bonnes intentions ne sont pas douteuses^ on reste confondu de tant de naïveté.

Sans les périls très-réels où courait la dauphine, Mercy n'aurait pas toujours été t sur la brèche, » Marie-Thérèse n'aurait pas écrit à la fin une de ces grandes lettres qui frappaient comme la foudre l'entendement, sinon le cœur, de sa fille. « •.. Ce qui m'a fait de la peine, dit l'impératrice, et m'a convaincue de votre peu de volonté de vous en corriger, c'est le silence entier sur le chapitre de vos tantes, ce qui était pourtant le point essentiel de ma lettre et qui est cause de tous vos faux pas. Dans le reste, c'est sur ce point, ma chère fille, que vous me devez suivre et me mettre au fait. Est-ce que mes conseils, ma tendresse, méritent moins de retour que la leur? J'avoue, cette réflexion me perce le cœur. Comparez, quel rôle, quelle approbation ont* elles eue dans le monde ? Et, tela me coûte à le dire, quel est-ce que j'ai joué? Vous devez donc me croire de préférence quand je vous préviens ou conseille le contraire de ce qu'elles font. Je ne me compare nullement avec ces princesses respectables, que j'estime sur leur intérieur et.

qualités solides, mais je- dois répéter toujours qu'elles ne sont fait ni estimer du public ni aimer dans leur particulier. A force de bonté et coutume de se laisser gouverner par quelquesuns, elles se sont rendues odieuses, désagréables et ennuyées pour elles-mêmes, et l'objet des cabales et tracasseries. Je vous vois prendre le même train, et je dois me taire ! (31 octobre 1771.) > La dauphine ouvrit enfin les yeux sur les défauts de ses tantes. Dès le commencement de 1772, elle secoue le joug de Madame Adélaïde, timidement d'abord : elle la craint. Au lieu de passer toutes ses soirées chez Mesdames, elle va chez le comte et la comtesse de Provence. Elle daigne adresser une parole à la favorite : les tantes se bornent à un peu de bouderie. Lors de l'inauguration du pont de Neuilly (octobre 1772), à laquelle la dauphine devait assister avec Louis XV et la comtesse du Barry, elle déclara à ses tantes, qui désapprouvaient ce projet « qu'elle jugeait convenable d'aller partout où il s'agissait de se trouver auprès du

roi. B On en vînt, patÉ^t-il, à des propos piquants de part et d'autre : tout Versailles le sut bientôt. Quand Mercy entra chez rarchiduchesse, il la trouva très-irritée. < Si maman me voyait dans ce moment-ci, s'écriait-elle, elle saurait que je ne suis pas du parti de mes tantes. » Enfin le 16 décembre de la même année Mercy écrivait à l'impératrice : « La tutelle de Mesdames a cessé. » Plus d'intimité ni de confiance, du moins avec Adélaïde et Sophie, car Victoire continuait à bien traiter la dauphine. Il s'en fal* lait de beaucoup que la faveur d'Adélaïde fût alors ce qu'elle avait été. Un baron de Montmorency, son chevalier d'honneur, lui déplaisait; elle supplia le roi de l'en délivrer : soutenu par la favorite, le baron garda son titre. Quand on forma la maison du comte d'Artois, Adélaïde, qui avait surveillé l'éducation de son neveu, comptait disposer des places à donner : la du Barry renversa tous ses projets. L'altière princesse avait alors de magnifiques colères ; elle s'efforçait d'associer à sa cause toute la famille

U8 nus BB was xr. 273

royale, vonlait que la danpliine portât ses doléances aa pied dn trône; mais oelle^ se dérobaittonjours. La tante insistait-elle, montrait-elle de rhnmenr an point de s'oublier, rarchiduchesse lui répondait arec nngnuid sang-firoidi d*un ton ferme et sec.

Telle était la situation assez etbcée de Mes* dames à la cour de France, lorsque la mort de leur père et raTénement de leur neveu, le roi Louis XVI, leur rendirent pour un moment tout l'éclat de leur ancienne fiiTeur. On sait le touchant dévouement des princesses, — vrai mira' cle d'amour! — qui toutes trois s'enfermèrent avec leur père dès que la petite vérole fut déclarée : le doux ressouvenir des belles années de leur jeunesse, l'inaltérable fidélité d'une affection unique, se réveillèrent dans l'âme de ces pauvres délaissées, qui se remirent à aimer comme on n'aime plus> comme on ne doit peutêtre pas aimer. Seules pendant la nuit dans cette chambre empestée, pressées sous les rideaux du lit royal où gisait ce corps tout cou-

27i PORTRAtTS DE FEIOCES.

vert de pustules, suffoquées par l'air chaud et mal odorant, atteintes déjà du mal terrible, elles songeaient sans doute, ces tristes filles de France, à ceux qu'elles avaient aimés et qui les avaient quittées pour toujours, à leurs sœurs Henriette et Elisabeth, à leur frère, à leur mère. Nul doute qu'alors elles ne fussent résignées à ne sortir de cette chambre où elles veillaient que pour aller avec leur père dans les caveaux de Saint-Denis. Oh ! ces affections exclusives, silencieuses et tenaces, ces amours infinies, doucement implacables, plus fortes que la mort même, qui les scrutera sans tremblement?

tl ne fallait pas moins que ce spectacle tragique pour arracher les princesses à leurs mesquines intrigues de tous les jours. Quelques mois auparavant, le chancelier et l'archevêque de Paris, de concert avec Madame Louise, avaient formé le projet de transférer à Versailles le couvent des carmélites de Saint-Denis pour s'emparer de la direction spirituelle du roi à la moindre velléité de repentance; il paraît même que la

carmélite, poussée par le duc d* Aiguillon, devait demander au pape de dissoudre le mariage de la du Barry : Louis XV aurait fait de cette fille une Maintenon. Enfin, si l'abbé Maudoux confessa le roi, c'est que la religieuse de Saint- Denis ne put parvenir à l'éloigner. Encore malades de la petite vérole. Mesdames allèrent à Choisy avec la cour. Adélaïde, surexcitée par la fièvre, parle en souveraine, nomme les ministres, l'emporte sur la reine, confond le parti de Choiseul et fait rappeler Maurepas, saint homme dont le Recueil de petits vers est plus célèbre que la ferveur religieuse, mais qui pourtant communiait très-régulièrement chez les carmélites de Saint-Denis.

Cependant Marie-Antoinette avait juré qu'elle serait reine et que la domination de ses tantes finirait. Quand elles reparurent, <r très-maltraitées de la petite vérole et encore fort rouges, > la fille de Marie-Thérèse les accueillit avec une grâce un peu sèche, leur laissa voir que le temps de leur règne était passé : c'est du moins ce que

Mercy-Argenteau mande à Timpératrice (2 juillet 1774). Quelques jours plus tard, il note que Mesdames c se tiennent dans un état de tranquillité qui ne leur est pas trop naturel;» il constate qu'Adélaïde perd son empire sur le roi; il dément, mais il rapporte le bruit alors très-répandu de la retraite des princesses en Lorraine» Madame Adélaïde devait avoir le titre de gouvernante de cette province. « Un beau présent à lui faire, écrit Tabbé Bandeau en juillet 1774, serait de lui donner par-dessus le marché la carmélite, afin que nous restions tranquilles. > Le comte de Mercy semble avoir été trompé par les apparences : rien n'était moins sûr que cette € tranquillité > des tantes. C'est à cette époque, entre autres griefs, qu'au mépris de toutes ces traditions de l'étiquette qui étaient une seconde religion pour Adélaïde avait lieu l'innovation des soupers où les hommes étaient admis à la table de la reine : comment Mesdames seraientelles demeurées impassibles? Louis XVI avait très-longtemps hésité ; il voulait en écrire à Ma-

dame Victoire, c'est-à-dire à Madame Adélaïde; on prévint Tarrivée des tantes, et on les invita pour le troisième souper de ce genre qui eut lieu le 2 novembre. Elles se vengèrent comme femmes se vengent.

C'était un plaisir pour la reine d'aller en cabriolet au Petit-Trianon (qu'elle avait baptisé le Nouveau- Vienne) et de conduire elle-même :

on dit au roi que ces qourses faisaient scandale ; il ne le cacha pas à Marie-Antoinette, insinuant que les usages de France n'étaient pas ceux de la cour de Vienne. La reine sentit que < les vieilles tantes > lui avaient encore joué ce tour-là; elle pleura, de colère sans doute. Ses conversations, ses jeux, ses promenades, sa toilette, ses gestes, ses paroles, tout était épié, dénoncé à Mesdames et à Maupeou : à Bellevue comme à Brunoy, au Palais-Royal comme à Versailles même, on lisait de petits vers sur TAutricliienne, on fredonnait des couplets satiriques, on se passait d'odieuses caricatures,

d'ignobles libelles. Mercy pouvait-il ignorer

i?8 ^RTRAÎTS DE fSMltEd.

alors qu'on tîmît ta boulets rouges» sur la fille de sa soureraîne? Ne savait-îl pas qu'avant d'être gaiamment tournées par les beaux esprits, tels que le comte de Provence, le marquis de Louvoîs ou M. de Champeenetz, les satires contre la reîne avaient été élaborées dans les pieux conciliabules du chancelier et de Mesdames?

Oupiqué sans portefeuille, Adélaïde était toujours uue espèce de ministre ! elle faisait main^ tenir MX affaires ses créatures, Maupeou et Terray, elle présidait les comités qui se tenaient chez la carmélite de Saint-Denis et chez l'archevêque de Paris : c'est de là que partaient les Calomiiîes les plus envenimées, les plus sûres d*atteîndre la reîne, d'empoisonner sa vie, de salir sa mémoire (1).

Ce n'était pas toujours assez au gté de sœur Thérèse de Saint-Au^stin : elle se jetait alors sur sa plume, et, parlant à la fois le langage

(1) Véhhé Bandeau^ Chronique êecfêté de Paris âoUs le règne de Louis XVJ^ dans la Revue rétrospective i t. III, p. 281^

d'une fille de France et d'une fille de TEglise, elle écrivait h rAutrichiepne quelqu'une de ces lettres fanatiques et impérieuses dgnt parlant les contemporains. Ne s'agissait^il point d© <ï sau« ver la religion^ » toujours menacée par le parti de Glioiseul, cet antechrist ? Naturellement les tantes n'en faisaient pas moins l^on visage h leur nièce ; elles l'invitaient à dîner en leur château de Bellevue, elles allaient avec la cour à Fontainebleau ; Madame Victoire sollicitait des plaqes d'ambassade, Madame Adélaïde demandait des évêchés et des abbayes pour ses bons amis, Madame Sophie osait réclamer un régiment pour quelque petit écuyer de sa maison, mais }a plus infatigable solliciteuse et quémandeuse était Madame Louise, c Voici encore une lettre de ma tante Louise, s'écriait souvent Marie-Antoinette : c'est bien la petite carmélite la plus intrigante qui existe dans le royaume (1). »

Si l'on songe que la sœur Thérèse de Saint»

Augustin, à bout de calomnies contre sa nièce,

(1) Madame Campan^ t. III^ p. 89.

Hèù PORTRAITS DE FEMMES.

ne fut pas moins ardente qu'Adélaïde pour la faire renvoyer dans sa famille, que Maurepas dut se décider à dénoncer au roi Todieuse comédie, et que la reine n'ignorait rien de tous ces beaux projets, on avouera qu'elle n'a pas caractérisé en termes trop vifs la carmélite, et que, pour un apôtre de l'antechrist, elle pratiquait assez bien la plus cbrétienne de toutes les vertus, la charité.

Des quatre dernières filles de Louis XV, Sophie mourut la première au commencement de mars 1782. Dans une lettre écrite le lendemain, Madame de Bombelles, dame d'Elisabeth, racontait que la princesse avait une hydropisie de poijbrine. c Elle est morte étouffée, de la même mort à peu près que l'impératrice, i On possède son testament : elle y demande que son corps ne soit pas ouvert, sinon aux pieds, que des prêtres et des filles de charité le gardent vingtquatre heures, qu'il soit ensuite porté à Saint- Denis, sans pompes ni cérémonies, pour être réuni à ceux de ses père et mère comme une

marque de son respectueux attachement à leur personne. En 1776, elle avait acquis avec Adélaïde l'un des plus beaux domaines de Champagne, la terre de Louvois, que Louis XVI érigea pour ses tantes en duché-pairie : tous les documents relatifs à cette aflFaire, qui fut un événement considérable dans la vie de Mesdames, sont conservés aux Archives, ainsi que deux petits cahiers sur lesquels la princesse a de sa main écrit les comptes de sa maison : ce n'est pas ici le lieu d'insister. Quelques mots d'une lettre posthume, adressée par Sophie à

Louis XVI, ajoutent un dernier trait, comme

une douce lueur d'outre-tombe à cette physionomie étrange, un peu vague et fuyante, mais bonne et tendre : c Ne soyez pas eflfrayé, mon cher neveu, de toutes ces demandes; pensez que vous gagnerez encore beaucoup à ma mort ; pensez aussi, je vous prie, à l'amitié dont je me suis toujours flattée que vous aviez pour moi, mais plus encore à celle que j'avais pour vous,

qui était bien tendre, je vous assure. >

i83 PORTRAITS D£ FEMMES.

Madame Louise ne survécut guère à sa sœur :

non que cette mort Tait affectée plus qu'il convenait à une telle chrétienne; elle tracassait plus que jamais la cour au nom du ciel, suivant le mot de la petite maréchale de Mirepoix ; elle dénonçait à Tautorité séculière les attentats de l'incrédulité, les outrages à la religion, la licence de la presse. De la petite cellule du monastère de Saint-Denis s'en allaient à chaque heure des courriers qui portaient sur presque tous les points du royaume des exhortations et des avertissements aux princes de l'Eglise. L'infatigable prieure les conjurait nuit et jour d'arrêter les progrès de l'impiété philosophique et du débor-» dément des mœurs. Ayant peut-être eu vent que l'évêque de Clermont mollissait au sujet de la stricte observance du maigre pendant le carême (je dis peut-être, car elle avait à peine besoin d'un texte pour faire un sermon) : c Ah ! mon père, s'écrie-t-elle, soutenez l'Eglise et l'esprit de l'Eglise ; ne vous laissez point entraîner à une fausse compassion, L'al^stin^nçQ du carême

LES FliLSS DE LQUIS XV.^ 383

une fois lâchée ne sera plus rétablie : il en a été ainsi de Tusage des œufs..; Il en sera de la suppression du maigre à Clermont comme dé celle des fêtes à Paris. M. de Beaumont s'est laissé gagner il y a trois ans, et nous en a ôté quatorze, sous la promesse que la police tieadrait la main à Tobservation des autres. Tous les abus ont recommencé avant la première année expirée, et hier, fête des Rois, lea boutiques de Paris étaient ouvertes, et Ton criait tout dans les rues. >

Elle ne veillait pas d'un œil moins jaloux &UV la conduite du clergé régulier. Les religieux carmes de Charenton étaient déchus de leur première ferveur; elle obtint un bref du pape et fît refleurir dans ce couvent la règle primitive. Quand Tempereur Joseph II, frère de Marie-Antoinette, supprima dans ses Etats cent et quelques monastères, Madame Louise fit venir en France leç religieuses sécularisées des Pays-Bas et reçut à Saint-Denis toute la communauté de§ carmélites de Bruxelles, t 3i uiQU

cher neveu impérial me lisait, écrit-elle à h prieure de Bruxelles, il aurait peut-être envie de me faire tordre le cou; mais mon neveu de France me défendrait, puisqu'il veut bien vou! ouvrir un asile dans son royaume. » En effet, 1( ■1 comte de Vergennes, ministre d'Etat, avait éU

■;< mis par Louis XVI aux ordres de sa tante.

■' A cette époque, elle trace d'elle-même ui

j; portrait qui, pour n'être pas flatté, n'en est pa

moins exact : c Votre servante est fort petite 4 grosse tête, grand front, sourcils noirs, yen:

bleus-gris-brun, nez long et crochu, mentoi fourchu, grosse comme une boule et bossue. Oj dit cependant que, depuis qu'elle est revêtue d l'élégant habit du Carmel, sa bosse ne paraît qu peu. »

Mais, entre tant de passions qui la consn ■ maient, la plus ardente était peut-être celle de

reliques. Elle avait une sorte d'amour malad pour les corps saints : sans trêve ni merci, el] en réclamait au pape, aux cardinaux, aux an jl bassadeurs, à tout le monde. Pour sainte Th(

rèse, il fallut bien se contenter d'un c fragment considérable de chair, > mais quant au commun des saints, c'étaient des corps entiers qu'on lui adressait de tous côtés : le monastère de Saint- Denis en était à la lettre encombré. M. de Mac- Mahon, parent de Julienne de Mac-Mahon, qui, on Ta dit, avait été Vange de la princesse, lui fit la gracieuseté d'envoyer de Rome un corps de sainte qu'il mit dans une c caisse à son adresse. » Bien que l'abbé de Landen n'eût rien négligé pour faire c emballer > la sainte (je me sers des expressions de la carmélite), on l'annonçait toujours et elle ne paraissait jamais : grande inquiétude à Saint-Denis ; enfin sainte Justine arriva après six semaines de séjour c àla douane, > encore c le ballot i manqua-t-il d*être ouvert par les douaniers, fort curieux de savoir ce qu'il renfermait.

Ce serait à ce goût pour les reliques qu'il conviendrait d'attribuer la cause de la mort tragique, du martyre de la carmélite. Le mot était déjà dans Tabbé Proyart, mais on pouvait le prendre

286 PORTRAITS DE F£JiM£S,

pour une métaphore. Suivant Topinion des contemporains, c'était redit royal de novembre 1787, rendant l'état civil aux protestants, qui avait avancé les jours de Madame Louise ; la pureté de la foi lui semblait mise en péril par le rappel des hérétiques en France. Que des réprouvé^ méritassent d'être traités comme des hommes, voilà ce qu'il lui répugnait d'admettre. Après avoir consacré sa vie à la défense de l'Egalise romaine, au triomphe de la plus pure orthodoxie ultramontaine, elle se sentit frappée deux fois à mort par cet édit doublement sacrilège, puisque c'était un fils de saint Louis qui l'avait signé. Elle se rappelait certaine maxime tirée des Enseignements du saint roi à son fils, qu'en sa jeunesse elle avait transcrite pour l'avoir toujours présente : « Chassez-en (de votre Etat) les hérétiques (1). » Que les temps étaient changés ! La sœur Thérèse de Saint- Augustin ayant adressé

(1) Méditations eucharistiques^ par Madame Louise de France, dédiées à Madame Adélaïde (Paris, 1789), p. 237. Ce précepte des Enseigneme^its ent authentique.

LES FÎLLES DÉ LOtJÎS XV. 287

à son royal neveu une véhémente épître de huit pages contre les protestants, Louis XVI avait fait à sa tante une réponse < très-dure : » c*est la douleur qu'elle en avait ressentie qui Taurait tuée. Toutefois ses dernières paroles, rapportées par le roi lui-même, auraient moins été d'une sainte que d'une écuyère. Dans les rêves délirants de Tagonie, elle se revît sans doute avec ses sœurs au mîUeu des chevaux, des pîqueurs et des chiens, chassant le cerf dans la forêt de Fontainebleau, et elle â*éeria : c Au paradis, vite, vite, au grand galop ! i

Telle était la version du dix-huitième siècle.

Aujourd'hui on n'hésite plus, on affirme fout net que Madame Louise a été empoisonnée par les ennemis de la religion (1). Elle sortait du parloir lorsqu'on lui remit un paquet portant ces mots : € Saintes reliques. » Elle déchira une pre-^ mière enveloppe et lut sur une autre : c Reliques du Père étemel. » Elle rompit le sceau et aper-

(1) Vie d$ la révérende mère Thérèse dé SahiUAngnetin^ i. Il, p. 303 et suiT.

1 respiré cette poudre, et jeta les c reliques » ai

çut un gros paquet de cheveux couverts d poudre. Aussitôt elle se sentît fort mal d'avoi

ïj feu. Tout critique non prévenu ne verrait san

3 1 doute dans cet événement qu'une plaisanterie d

mauvais goût : les carmélites y ont découvei

f: un empoisonnement, et voilà comment Ma

;;j: dame Louise de France, en religion sœur Thé

■'■ rèse de Saint-Augustin, mourut martyre de 1

«* foi ! Inutile d'ajouter que les guérisons de ma

; ladies incurables et autres grâces surnaturelle

> jl f dues à sa médiation ont été et sont plus qu

jamais nombreuses dans les monastères de l'ordr

du Carmel. Quelle martyre ne fait des miracles

Adélaïde et Victoire restaient seules des fille

de Louis XV. Eloignées de la nouvelle cour

sans pouvoir sur l'esprit timide et irrésolu di

roi, pénétrées jusqu'au fond de l'âme par le re

consolaient de leur disgrâce en menant un< grande existence à l'Hermitage, à CJhoisy, l Bellevue. La foule considérable de prélats, de

Il '

,f gard froid et acéré de Marie-Antoinette, elles si

dames, d'écuyers, de femmes de chambre, de valets, d'huissiers, d'officiers de toute sorte attachés à leurs maisons, formaient une autre cour de France où duchesses, marquises et comtesses possédaient les plus nombreux, les plus authentiques quartiers de noblesse.

Adélaïde avait vu lui échapper l'éducation des enfants de France ; elle n'avait même pu réussir à faire donner un régiment de cavalerie à ce comte Louis de Narbonne qui passait pour son fils; elle assistait avec stupeur à la fin d'un monde, ne sortait de ses noires rêveries que pour remplir Versailles des éclats prophétiques de sa colère. On la laissait errer et vaticiner dans le palais de ses pères, où elle était devenue comme une étrangère. Elle eut en 1787 plusieurs longues conférences avec Louis XVI : il en sortait pensif et très-sérieux. Un jour, la reine entra tout à coup : € Vous n'êtes pas de trop. Madame, dit Adélaïde, il est question de sauver l'honneur du roi, le vôtre, et la nation du danger qui les menace. »

âOO 1>0RTIULITS DE FEMMES.

La bonne princesse Victoire avait des mœurs infiniment plus douces : elle se promenait daus les allées anglaises du parc de Bellevue, elle causait avec ses dames, caressait ses chiens, et s^assoupissait légèrement pendant qu'on lui fai* sait la lecture. Elle avait aussi une bergerie^ une laiterie, une ferme, une basse-cour, et elle prenait un plaisir extrême à regarder traire les vaches ou à écouter le bêlement des agneaux : aussi bien c'était la mode alors. Pourtant, si elle ne le disait elle-même, on n'imaginerait jamais en quelles aventures romanesques la poétique du temps îetait une personne d'aussi grand sens.

... Vous savez que j'ai passé toute la nuit du jeudi au vendredi dans le jardin, écrît^elle à la comtesse de Gba«* tellux le 7 août 1787. Oh ! que le soleil était beau à son lever, et quel beau temps ! Je me suis couchée cependant à huit heures du matin, après avoir déjeuné avec une soupe à V oignon excellente et une tasse de café à la crème. Je n'ai ressenti aucune incommodité de cette jeunesse. Oh ! comme tu m'aurais grognée ! Madame de Mesmes y a été d'une humeur charmante; îe me suis

réellement amusée du beau temps, de la belle lune, de

armante; i€ , de la beU<

Taurore et du beau soleil, ensuite de mes vaches, mou« tons et volailles» et du mouvement de tous les ouvriers qui commençaient leur ouvrage gaiement...

Victoire.

La Bévolution fut le conp de tonnerre^ précurseur de Torage, qui, comme dans les idylles, dis-* persa moutons, bergers et bergères jusqu'aux grottes prochaines, mêla le fracas de la foudre eux grêles sonneries des Taches efiarées, et d'une pastorale de Florian fit une tragédie de Marie- Joseph Chénier. Les journées d'octobre décidé* rent Mesdames k quitter la France ; elle» ne pouvaient qu'aller à Bome^ Dans les conversa^ tiens de la Ticomtesse de Bemis, nièce du car^ dinal^ ^es avaient appris à connaître im peu ritaUe et surtout la ville sainte; on leur avait vanté la douceur du climat^ Taménité dei$ carae^ tères, Tagrément de la société* Gonmie au heà temps, Tancien abbé de Bernisfiusait toujours sa cour aux princesses : de Borne il leur adressait des offnus^ des reliques, de soperbea chapelets de jaspe sanguin montés en or; elloi savaient avec

quelle magnificence, digne de Tancienne cour, elles seraient accueillies par le dernier favori de Madame Infante.

Le récit des troubles très-graves que le bruit du départ de Mesdames causa en France, leur fuite furtive de Bellevue dans la nuit du 19 février 1791, et les hideuses scènes de désordre qui suivirent, l'agitation des sections de Paris, la lettre du roi à TAssemblée touchant le voyage de ses tantes, le soulèvement des populations sur leur passage, leur arrestation à Moret, puis à Amay-le-Duc, le décret de T Assemblée qui leur permit d'aller, comme à toute « citoyenne, » où bon leur semblait, étendraient outre mesure les limites de cette étude purement psychologique. Tous ces faits appartiennent bien plus à l'histoire de la Révolution française qu'à celle des filles de Louis XV ; ils sont trop généraux, partant trop vagues, et n'apporteraient aucune lumière sur le caractère des princesses. Il faut en dire autant de deux derniers écrits, qui nous fourniraient quelques renseignements, d'ailleurs dénués de

toute critique (1), sur le séjour de Mesdames à Rome, et sur leur nouvelle fuite devant l'envahissement de ritalie entière par les armées et les idées de la Révolution, à Albano, à Caserte, dans le royaume de Naples, à Manfredonia, dans tout le sud de la péninsule; elles s'embarquèrent à Brindisi sur une frégate russe qui les conduisit à Corfou, puis à Trieste (19 mai 1799).

Les princesses avaient beaucoup souffert pendant cette lamentable odyssée, Victoire surtout : elle périssait du même mal que Sophie, éprouvait de continuelles nausées, sentait venir l'angoisse suprême. Dix-huit jours après être arrivée à Trieste, elle s'éteignit doucement, ainsi qu'elle avait vécu, sans colère ni rancœur. Au milieu de sa petite cour d'évêques, de prêtres, de dames et de vieux gentilshommes qui l'avaient suivie jusqu'au fond de l'Adriatique, Adélaïde demeu-

(1) Mémoires historiques de Mesdames Adélaïde et Vie-' toire de France^ nouvelle édition, par M*** t***; Paris, an IX (1803], 2 vol. — Relation du voyage de Mesdames tantes du roiy de Caserte à Trieste^ par le comte de Chastellux ; Paris,

rait seule debout comme une statue voilée sur un sépulcre. Dure et hautaine dans le palais de JLouis XÏVy possédée du sombre esprit des voyants au château de Bellevue, Texil, l'anxiété douloureuse, le désespoir, la haine, l'avaient rendue &rouche. Elle passa huit mois encore sur la terre après Victoire, puis elle disparut ; on ne sait rien de sa mort qu'une date : 18 fé* vrier 1800.

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