LE CHRIST
«J'aime mieux que le pays des rois le pays où la » chaumine soupire, où la grotte pleure, où la » feuille sanglote. »
Après la rencontre sur le chemin du Calvaire, l'Ahasvérus du poète commence son odyssée fantastique. Rien n'est éclatant d'une beauté vraiment homérique comme les adieux que lui fait son père, ignorant de la faute et par conséquent de Tarrèt qui pèse sur le voyageur éternel. Pas un épisode du reste qui ne soit étrangement poétique, jusqu'à la troisième journée où se produit la péripétie qui forme le nœud du poème. Comme de Vigny dans
Elotty comme Soumet dans sa Divine Épopée^ Quinet a créé le type d'un ange déchu par pitié pour les maux d'un mortel. C'est l'ange Rachel qui, pour avoir un moment oublié les souffrances du Christ à la vue d'Ahasvérus condamné, a été réduit à la condition féminine et voué à la compagnie de la vieille Mob, c'est-à-dire de la Mort. Mais que cet ange est plus sympathique sous les traits d'une femme victime de sa compassion ! Combien surtout dans ce Faust français cette Rachel est-elle supérieure à la Marguerite de Gœthe plus insignifiante encore que naïve !
A partir de ces épisodes les beautés ne discontinuent pas : l'amour passionné d'Ahasvérus pour Rachel, la tendresse ardente et communicative de la vierge angélique, la fin des âges magnifiquement déroulée, tout nous donne, tout nous suggère l'impression de la grandeur épique, telle que notre temps la peut concevoir. Aucune œuvre aussi puissante n'avait encore été construite, et, pour qu'Ahasvérus fût surpassé, il a fallu que Victor Hugo produisît ses Bur graves et sa Légende des siècles. Mais, après ces chefs-d'œuvre complets, au-dessous do ces enfantements gigantesques du moderne Eschyle, si l'on nous demandait quelle est en seconde ligno la plus vaste conception du siècle dans le genre épique, nous irions droit à Y Ahasvérus de Quinet, malgré notre estime pour le Dernier Homrhe de Grainville, la Panhypocrisiade de Lemercier, la
Chute d'un Ange de Lamartine et surtout la Divine Épopée de Soumet, si admirable et si oubliée. Qu'on nous permette un regret à Tendroit de ces œuvres inégales mais encore grandioses. Comme nos pères, ces aEFronteurs d'épopée, étaient de tout autres chevaucheurs de Pégase que nos timides contemporains, la plupart si rétrécis dans leurs développements, si parcimonieux de souffle et d'inspiration ! Quant à la fièvre d'amour qui circule dans cet ouvrage, ne nous en étonnons pas. Quinet y avait mis toute sa longue tendresse pour la fiancée qui, un an après, devint sa femme. Rachel était la transfiguration poétique de Minna More.
A partir de 1839, une existence nouvelle va s'ouvrir pour Edgar Quinet, la vie militante de renseignement supérieur. Jusque-là il avait été plutôt un littérateur ; mais une large érudition débordait de ses compositions les plus romanesques. La traduction de Herder, le Voyage en Grèce, le Rapport sur les épopées inédites, étaient les garants d'une aptitude au grand professorat confirmée par une publication récente, une rapide et brillante Histoire de la poésie épique^ trop peu familière a nos jeunes étudiants et trop connue en revanche de plagiaires qui
ont fait leur fortune scienlifique en s'appropriant les idées contenues dans cet ouvrage bref et substantiel. En réalité nul n'était mieux préparé qu'Edgar Quinet aux fonctions qu'il allait remplir, lorsqu'à la fin de 48381e ministre d'alors, M. de Salvandy, le nomma professeur des littératures étrangères à la Faculté des Lettres de Lyon. Le 10 août 1839 Quinet prenait possession de sa chaire par un discours sur Yuniié morale des peuples modemes. Ses cours de Lyon devaient former le beau livre sur le Génie des religions.
Ce livre résume éloquemment des idées que nous connaissons déjà. Animé de sympathie pour la pensée religieuse, pour ses diverses évolutions à travers les âges, Quinet cherche à démêler leur concordance avec les progrès de l'esprit humain. L'idée d'ensemble nous paraît élevée et impartiale; dans le détail on dirait une encyclopédie de faits et d'aperçus; les titres seuls des chapitres indiquent et le nombre et l'importance des questions traitées. C'est le Discours sur rhistoire universelle refait avec une érudition plus ample, un génie plus compréhensif; c'est le Bossuet du XIX' siècle, parlant aussi de haut à la jeunesse française qu'il convient d'instruire, tout comme le Dauphin d'autrefois, et qu'il sera toujours opportun d'enlever sur les cimes de l'histoire audessus des réalités vulgaires, au-dessus de l'existence au jour le jour, prosaïque et mesquine comme la Nécessité. Détachons une de ces pages sur les
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transformations religieuses de Thumanité (p. 324-25):
« Si Ton recherche en quel temps l'homme a
» vécu le plus satisfait de la terre, il est aisé de voir
» que ce fut pendant le règne de cette religion de
» poètes (le polythéisme hellénique). Il avait renoncé
» à creuser les anciennes questions; oîi il trouvait
» un abîme il plaçait une divinité qui en cachait les
» profondeurs sous la pourpre. Ces divinités indul-
» gentes, toujours près de lui, jeunes, imprévoyantes
» comme lui, nées de THymne, le rassuraient con-
» stamment sur sa propre destinée ; il s'endormait
» sous leurs regards. Pourvu que la terre vînt à
» sourire au lever du soleil, qu'avait-il besoin d'en
» demander davantage? C'est là qu'il avait attaché
» son âme et ses désirs. Il y eut un moment de
» trêve pour lui. Nourri de nectar, sa sérénité fut
» même si profonde qu'à peine elle fut troublée par
» la chute de la société grecque. Les villes tom-
» baient en ruines qu'il refusait encore de s'in-
» quiéter. Pour le réveiller sur les roses il fallut
» que le christianisme vînt déchaîner en lui une
» ambition sans limites. Depuis cette heure il a
» regardé la terre avec dédain. Les plaisirs mêmes
» des souverains de l'Olympe lui ont paru indignes
» de ses convoitises. Ces prodigieuses contradictions
>) dont parle Pascal sont entrées dans son cœur. Que
» sont le nectar et l'ambroisie pour celui qui a sojf
» de la vie de l'esprit? La vallée de Tempe est
» devenue une vallée de larmes ; par un contrat
» héroïque Thomme a conquis rinfini au prix de » l'infinie douleur. »
On comprend qu'un tel cours attirât, soulevât, transportât un auditoire enthousiaste. Deux ans plus tard, Quinet devait trouver à Paris le même succès, décuplé par le retentissement d'un milieu plus vibrant et plus vivant encore. Villemain, en rentrant au ministère, avait créé pour lui le cours des littératures du Midi au Collège de France. L'enseignement de Quinet fait partie de notre histoire contemporaine. Il y mit la passion de l'heure présente, la polémique d'actualité, parfois non sans quelque outrance, si l'on en croit ses adversaires et même des contradicteurs d'esprit moyen et tempéré. Nous n'avons pas à plaider pour un homme aussi sincère, mais il faut reconnaître qu'ayant à traiter des littératures méridionales et devant, comme tout professeur du haut Enseignement, confronter la société avec l'art, il rencontrait forcément les Jésuites et rUltramontanisme sur sa route dans la décadence de l'Espagne et de l'Italie. Il les a jugés comme le faisait alors la France de 1830, depuis M. Victor de Broglie et M. Thiers jusqu'à la gauche radicale. Il a exercé le droit de libre contradiction et d'appréciation historique. La suite des temps a-t-elle donné raison ou tort à ses jugements, à ses prévisions ? Les trente dernières années nous répondent. L'évanouissement définitif ou passager, mais en ce moment incontestable, du gallicanisme et de l'école
catholique libérale s'est chargé de justifier les horoscopes d'Edgar Quinet. Le jour où les Maret, les Darboy, les Gratry, l'évêque d'Orléans lui-môme, ont éié les vaincus et M. Louis Veuillot le triomphateur, a donné sa conclusion logique et son dénouement au cours prophétique d'Edgar Quinet.
C'est de ce cours si réclamé, si fêté par la jeunesse, que sont sorlis ces deux beaux livres, le Christianisme et la Révolution française, les Révo* huions d'italicy le dernier terminé, puis rédigé seulement après la fermeture du cours. Car ce cours fut fermé sous l'action des polémiques ultramontaines. Vaine satisfaction accordée par un gouvernement plus libéral d'ordinaire à ses implacables ennemis ! Ceux mêmes auxquels il sacrifiait la liberté du professeur devaient être les premiers à battre des mains à Técroulement de la monarchie de Juillet. Quoiqu'il en soit, Quinet, loin de se décourager, consacra ses loisirs forcés à l'achèvement des Révolutions d Italie ; il avait donné précédemment une saison de vacances à une excursion en Espagne dont il nous a conservé le récit. Ce n'est pas un de ses meilleurs livres ; mais partout chez Quinet reparaissent les qualités maîtresses, la raison clairvoyante et le large enthousiasme. C'est cet enthousiasme qui a été le plus combattu, le plus persécuté dans les cours du Collège de France. A nos yeux, Quinet n'a pas de plus beau titre pour assurer sa gloire de professeur.
En effet, si nous estimons qu'en principe toute ingérence exorbitante dans les controverses du moment doit être exclue d'un sentiment élevé, surtout quand on représente un ordre d'idées triomphantes, faut-il, en vertu de ce scrupule, tomber dans l'excès opposé, faire disparaître l'enthousiasme de l'enseignement? Nous ne croyons pas que les investigations savantes, dont il sied avant tout d'exposer les résultats, doivent de parti pris comprimer les cris intermittents du cœur, étouffer les soudains élans de l'âme. Non ! l'autorité morale et l'appel à la conscience seront toujours compatibles avec les développements et la dignité de la science. Quinet, Michelet, avant eux les trois Maîtres illustres de la Restauration, après eux quelques contemporains, fidèles à la méthode persuasive, ont bien su réaliser l'accord de l'érudition indispensable et de la direction des âmes. Faut-il, comme on le prêchait surtout dans ces dernières années, renoncer à cette partie sacrée de la mission du professeur ? on y perdrait la maîtrise de la jeunesse française, abandonnée au scepticisme et à l'indifférence, sinon livrée aux influences hostiles. Combien nous semble plus efficace la tradition de nos devanciers ne séparant pas l'inspiration de la recherche et la conscience de la science? Nos Facultés ne sont pas seulement des laboratoires de larges études ; elles doivent encore, comme après léna les Universités allemandes, être l'école des hauts sentiments et du patriotisn)o
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traditionnel. Il est temps que, selon l'expression de Michelet, de nouveau « la flamme morale tombe sur la foule ardente. »
Edgar Quinet devait remonter dans sa chaire après la révolution de février. Ce ne fut que pour quelques mois. La vie politique le prit à la littérature et à renseignement, et il y transporta ses nobles habitudes de pensée et d'action. Il y déploya dès les premiers jours cette prescience des événements qu'a témoignée Lamartine, qu'ont plus d'une fois manifestée les poètes d'ordre éminent et l'élite des hommes d'étude. Comment en efiTet ces esprits, dont l'intuition est le privilège quotidien, dont la connaissance du passé constitue l'aliment continuel, ne verraient-ils pas plus loin dans l'avenir que des parvenus de la politique, législateurs improvisés, trop souvent étrangers à toute vue générale et ignorants des leçons de l'histoire? En réclamant les élections immédiates au lendemain de la révolution, en démasquant dès le principe le péril d'une expédition dans les états romains, en prouvant le sort de la République inséparable de l'éducation du suffrage universel, Edgar Quinet se montra clairvoyant là où ne cessèrent d'être aveugles tous ces
hommes qui passent leur temps à se rire des théoriciens et des rêveurs. De même, après avoir prévu Torage, il resta des plus fermes et des plus courageux quand la tempête eût éclaté. Il fut de ceux qui peuvent dire avec le poète latin : « Tout était soumis, sauf Tâme irréconciliable de Caton. »
A Bruxelles, àVeytaux, pendant la proscription suivie de Texil volontaire, nous le voyons remplir son devoir de citoyen et de penseur en protestant par tous ses écrits contre la brutalité du fait triomphant. Pas un de ses livres qui n'inflige une réplique au Césarisme victorieux ! Après les Révolutions d*Italiey publiées en 1852, paraissent les JSsc/ave^ avec cette dédicace: « Exsulibus exsul ». Ce poème dialogué, qui met en scène Spartacus et ses compagnons, réclamait contre rabaissement des multitudes promptes à perdre l'héritage civique des aïeux pour un peu plus de pain et beaucoup de spectacles. Marnix de Sainte- Aldegonde^ histoire de la République des Provinces unies, apprenait aux républicains trop facilement abusés le secret d'échapper aux pièges de leurs ennemis. Les Roumains revendiquaient la justice en faveur d'une nationalité alors méconnue. Une étude imprimée dans la Revue des Deux Mondes (1885) produisait une révolution dans la critique historique. Au fatalisme hégélien qui faisait le fond de presque tous les récits accrédités et qui voulait expliquer le mal comme le bien par un enchaînement géométrique, Quinet substituait hautement
une théorie de Thistoire fondée sur la conscience et l'idée du Droit applicable à notre pays comme à toute autre nation, mais surtout à notre pays. Il dénonçait cette tactique d'historiens complaisants qui, depuis 1812, avaient conspiré sans cesse à réhabililer les plus tristes souvenirs du moyen âge ou de Tancien régime. Lui, Quinet, n'admettait pas que Tarbitraire et Tabsolutisme eussent travaillé au profit de la Révolution française; il établissait au contraire que cet écrasement de toutes les résistances, ce nivellement continu, ces habitudes de servilité, avaient rendu la nation incapable de supporter sans vertige et sans chute la nouveauté de son émancipation. Il prononçait en concluant ces paroles décisives :
« Choisissez parmi les despotes les plus intelli- » gents et les plus populaires, joignez les Tibère aux » Tibère, les Louis XI aux Louis XI, les tsars aux » tsars ; que tous à Tenvi dépriment les grands, » caressent les serfs, coudoient les bourgeois, hi- » vellent la propriété ; je dis que de cette poussière » ne sortira jamais le miracle spontané d'un monde » libre ».
Ces vues si judicieuses étaient comme les prémisses de cette Révolution qui vint, vers la fin du second Empire, réveiller l'esprit public et troubler à propos les opinions toutes faites, les préjugés démocratiques non moins dangereux que les sophismes réactionnaires. L'école jacobine, qui dominait
SOUS Louis-Philippe dans le parti républicain, encore peu nombreux, avait fait prévaloir la légende d'un groupe et d'un homme sur l'effort collectif des grandes assemblées et de la nation tout entière. Girondins, Dantonistes, Montagnards indépendants, étaient systématiquement sacrifiés à l'apothéose de Robespierre. On se réjouissait encore dans les sociétés secrètes de la proscription dBs Girondins, de la ruine de Danton, comme si toutes ces immolations de patriotes n'avaient pas laissé la France à la merci du premier général aventureux. Byzantins de la Terreur, nos aînés ne savaient pas reconnaître combien leur métaphysique de guillotine était infirmée par le dénouement du 18 brumaire. Michelet, dans son histoire de la Révolution, avait sur tous ces points rétabli la vérité, remis les Girondins et Danton dans leur lustre, démontré l'unanimité décisive de la Montagne contre la dictature des Triumvirs ; mais sa passion chaleureuse faisait contester l'excellence de ses idées. Louis Blanc avait professé l'inutilité barbare de la Terreur et flétri son double caractère' d'ancien régime et d'inquisition. Mais Louis Blanc perpétuait et préconisait la légende maximilienne. Quinet, avec une éloquente raison, une logique serrée, vint détruire la tradition mensongère et funeste, éclose dans les conciliabules et contredite par tous les témoignages des hommes de la Convention ; au fanatisme pour ce rhéteur autoritaire que Bonaparte glorifiait encore à Sainte-Hélène il fit succéder le
culte réfléchi de la Révolution limité à ses actes irréprochables et à ses principes immortels. Il a remplacé rhisloire robespierriste par Thistoire républicaine. Cette entreprise courageuse souleva des récriminations amëres et violentes dans les rangs du parti démocratique. Mais les idées de Quinet sont acceptées maintenant, et nul ne songe à renfermer la vie de la Révolution dans un club et dans un homme. L'histoire a quitté le lit de Procuste et poursuit sa marche librement.
Nous n'hésitons pas à proclamer Touvrage de Quinet le plus beau livre de philosophie historique produit par le XIX* siècle. Les idées y sont d'un penseur sans égal, le style d'un grand écrivain mûri par Tâge et les épreuves, ayant dépouillé l'exubérance de l'imagination et frappant ses pensées comme des médailles à l'empreinte de la concision antique. C'est Thucydide, c'est Tacite, c'est Montesquieu, avec l'envergure plus large de Tesprit moderne. Une page que nous détacherons fera comprendre l'esprit du livre et résumera sa beauté
morale :
« La démocratie n'a pas aujourd'hui la force pour » elle. Que lui reste-t-il? l'idée du Droit. C'est d'^c » au Droit qu'il faut qu'elle s'attache avec inflexiL* » lilé pour en ôter la rouille sanglante que les temp- » y ont déposée, c'est le Droit qu'il lui appartient » de découvrir, d'exhumer, de séparer de tout al- » liage, de faire resplendir dans.rhis»(^*:e ""ans la
» morale, dansée passé, dans le présent. U faut » qu'elle offre au monde l'image du Droit la plus » pure, la plus humaine, Tidéal le plus accompli qui » ait brillé jusqu'ici aux yeux des hommes. Là est » son espoir, là est sa raison d'êlre ; sinon elle » légitime toutes ses défaites. Qui ne voit pas cela » est bien aveugle ».
Méditons ces instructives paroles. Elles conliennent la solution des problèmes de l'avenir. C'est à nos contemporains, et plus encore à nos successeurs, d'élever et de maintenir la République à la hauteur de cet idéal.
Durant ces fécondes années d'exil Quinet déployait une activité d'esprit vraiment admirable. Aux ouvrages que nous avons énoncés se joint une Histoire de la campagne de 1815 mêlant les impressions du patriote aux jugements du politique, et une nouvello épopée en prose, sœur à' Ahasvérus : « Merlin /'ewchanteiir ». Aux traditions celtiques, d'oîi sont issus les romans de la Table ronde, Quinet avait demandô le thème, les principaux personnages de son œuvre, mais il avait tout transfiguré par la puissance do l'esprit moderne appliqué aux conceptions du passé. Il a surtout grandi les types de Merlin et do Viviane. Voici la première rencontre de ces deux êtres surnaturels et pourtant si humains, si reconnaissables (t. 1", p. 37) :
« Us marchaient tous deux au bord de l'Océan. » Leurs pieds laissaient à peine une empreinte sur
» le sable argenté; et, pendant qu'ils conversaient, » le flot curieux, parti de la haute mer, se brisait à » leurs pieds en les couvrant de coquillages et sem- » blait dire : « Prenez-moi pour témoin ».
« Qui donc es-tu? disait Merlin. Quand neus mar- » chons par les prés, les regards sont plus doux que » le muguet et la jonquille entr'ouverte à la rosée? ). Maintenant ton regard est plus profond que w rOcéan.
» Ai-je demandé qui tu es? répondait Viviane en » frissonnant. Merlin! que tu me feras souffrir! » 11 ne te suffit donc pas de savoir que je t'aime? Les » pensées de toi ne sont donc pas toutes renfermées » comme les miennes dans le moment oîi nous » sommes? Pour moi ce moment est l'éternité 1 »
Puis elle ajouta : « Qui je suis ! je l'avais oublié. » Pourquoi me le rappeler? Demande-le, si tu le » veux, aux roseaux et aux aigles. Ils le savent peut- » être. Moi je ne le dirais pas. »
Quinet a promené Merlin comme Ahasvérus à travers tous les siècles et toutes les civilisations ; il en a fait partout l'athlète infatigable du Droit, le lutteur éternel de la vérité, le prophète errant de la Justice. Il nous le montre révélant à Jacques Bonhomme la mission de la France, rapprochant les armées, réconciliant le riche et le pauvre, éteignant les bûchers, délivrant les victimes, puis, luimême proscrit, traversant les longs exils et l'ingratitude des hommes plus longue encore, mais ne
désespérant jamais, jamais ne fléchissant, portant et proclamant partout Thorreur du sophisme, la passion de la tolérance, la foi dans la résurrection des peuples au tombeau, contraint de descendre dans la solitude ténébreuse, mais dans ces abîmes mêmes inaccessible au découragement, et attestant dans Toublieusenuitla victoire future de la lumière. Il émerge enfin des noires profondeurs ; avec lui les peuples, les héros sortent du sommeil et du sépulcre; la Justice domine sur la terre, et, selon le mot de Mirabeau, le Droit devient le souverain du monde. Combien cette nouvelle Table ronde, ce nouveau Saint-Graal nous semblent plus poétiques et humaiûs que les mythes et les légendes du passé !
Quiconque a su lire ce beau livre a dû reconnaître Edgar Quinet dans le personnage de Merlin l'enchanteur. De même la Viviane transformée dans ce poème n'est pas non plus une inconnue. Si, dans le vieux roman de la Table ronde, Viviane apparaît comme une perfide enchanteresse, Fhéroïne du maître contemporain est tout autrement représentée. Elle ne rêve pas pour Merlin un bonheur égoïste et stérile, elle ne veut point Tenchaîner dans un cercle de délices. Ce n'est plus la charmeuse des heures joyeuses, la dame frivole des cours d'amour, l'idole capricieuse des tournois. Cette Viviane nouvelle sera l'amie des heures Iristes, l'alliée des heures vaillantes, la femme du XIX* siècle, telle qu'Edgar
Quinet Ta vue et dépeinte d'après un modèle qu'il avait sous les yeux. Cette bienfaisante enchanteresse du moderne Merlin, c'était la seconde femme d'Edgar Quinet, cœur vibrant, âme d'élile, intelligence supérieure, qui n'a pas été seulement la compagne, mais l'inspiration du travailleur, du penseur, du poète. Faite comme la Porlia de Shakespeare pour s'associer à la destinée d'un lutteur et d'un proscrit, M"® Edgar Quinet, douée par elle-même d'un rare talent d'écrivain, a par son influence élevé le génie déjà si beau de son illustre mari. Auprès d'elle, Edgar Quinet s'est renouvelé en composant ses œuvres les plus pures et les plus sereines. Il lui a dû l'allégement de ses déceptions civiques, l'affermissement dans sa foi, la continuité de l'invincible espérance. Elle a été vraiment la moitié d'Edgar Quinet, et elle restera inséparable de son compagnon sublime dans la mémoire des âmes éprises de grandeur et de dévouement.
On sait comment Edgar Quinet revint en France. Cette dernière partie de son existence ne fut pas la moins remplie d'actes et d'œuvres. Partageant toutes les misères et tous les périls de Paris assiégé, le
grand cîloyen ne cessa d'offrir à son pays les conseils de son expérience et l'exemple de sa fermeté stoïque. Peut-être encore fit-il office de voyant. Nous avons entendu des hommes du métier louer sans restrictions le plan de campagne proposé par Edgar Quinet. Ce qui ne peut être contesté, c'est le patriotisme indomptable qui respire dans ses quinze manifestes publiés par le Siècle et le Temps :
« On veut faire rentrer la France du dix-neuvième » siècle dans la France des Mérovingiens. Mais qui » peut faire entrer Thomme adulte dans le berceau » deTenfant? Comment ramener le Paris delacivili- » sation moderne au Paris de Chilpéric? Qui peut » Timaginer cette chose insensée? Et c'est là » pourtant ce que prétend FAUemagne militaire et » savante. Voilà le fond de sa science. Un crime et » une folie envers la France et le monde.
» J'ai toujours pensé qu'au fond de ses systèmes » il y a quelque grand vide ; il apparaît aujourd'hui » tout gonflé de haine et d'envie. L'Allemagne par » toutes ses voix a soutenu depuis un siècle le res- » pect des choses humaines consacrées par Thistoire. » Et ce que l'histoire a fait de plus grand, la nation » française, c'est là ce que l'Allemagne jalouse veut » détruire en un jour.
« Honte, malédiction sur son œuvre I »
Ce patriotisme eut promplement l'occasion de 88 déployer sur un autre champ de bataille. Nul
n'ignore Je rôle qu'Edgar Quinet arempli àTAssemblée de Versailles ; il y représentait la dignité des principes, la purelé des doctrines, l'idéal du républicain. En même temps, ses écrits du siège, ses articles, ses réflexions devenaient d'excellents livres de polémique et de propagande. Il avait auparavant formulé sa conception de la nature et de Dieu dans les deux volumes de la Création où le Bossuet, le Montesquieu de la démocratie intelligente en devient le Buffon plus exact et non moins majestueux.
« Quand je refais en idée ce voyage infini de » gradins en gradins dans le puits de l'éternel, je ne » peux me contenter de ce que je suis. Moi aussi je » demande des ailes. Je conçois des séries futures » ou inconnues de formes et d'êtres qui me dépas- » seront en force et en lumière, autant que je » dépasse le premier né des anciens Océans.
» Alors je m'explique ce prodige d'orgueil et » d'humilité qui est tout l'homme. Orgueil en face » des êtres antérieurs qui gravitent obscurément » vers lui ; humilité en face des êtres supérieurs » dont il porte en lui la substance et dont il sent » intérieurement le battement d'ailes incessant » depuis l'époque de Platon.
» La religion comme la poésie n'est souvent que » la conscience de ces deux mondes, anciens rugis- » sements de la nature en travail, sifflements de ser- » pents diluviens qui ont trouvé un dernier écho
» dans le cœur de Thomme, pressentiments cachés » de formes futures, encore enveloppées dans les » formes du présent. Comme Thomme a aujourd'hui » la perception obscure des organisations précé- » dentés qui grondent dans son sein, de même les » fttres supérieurs, dont le monde est éternellement » en travail, auront la perception distincte des con- » ditions de vie antérieure dans une conscience » plus claire et moins troublée par le bruit du » chaos.
» C'est là ce que veut dire cette foi à l'éternel » vivant, que rien ne peut tarir, cri de toute créa- » ture, aspiration de toute vie à une vie plus haute » et plus complète ».
Les derniers ouvrages de Quinet et même un livre posthume, Vie et mort du génie grec, ont été autant de preuves d'un talent sans défaillance et d'une jeunesse sans hiver. C'est en travaillant, en luttant, que ce vieillard, plus jeune en effet que bien des hommes de trente ans, s'est endormi dans la mort. Mais, si nous ne l'avons plus parmi nous, nul plus que lui ne revit dans son œuvre qui peut en toute occasion servir d'enseignement et de modèle, dans le souvenir d'une existence qui a été l'immortel exemplaire du devoir accompli et de r*héroïsme pratiqué simplement. Jamais ne lut plus manifeste l'union de la conscience et du génie que chez cet homme, l'un des plus dignes et plus glo-
rîeux fils de notre siècle. Edgar Quinet occupera toujours une des premières places dans ce sanctuaire idéal, ce Panthéon symbolique, où chaque peuple contemple les types les plus purs et les plus nobles figures de son histoire.