‹ Portraits de maitresChapitre 12 sur 13 · LE GÉNIE ÉPIQUE · texte numérisé non relu

LE GÉNIE ÉPIQUE

L'homme incomparable que la France a perdu sous sa forme terrestre et visible, et qui désormais ne nous apparaîtra plus que dans son œuvre impérissable, a révélé pendant sa vie la suprême incarnation du génie poétique. Il a créé le drame dans notre pays et formulé un art tragique indépendant de ses prédécesseurs, qui lui appartient, comme la trilogie à Eschyle, la tragédie de la Renaissance à Shakespeare, la tragi-comédie à Corneille, la tragédie classique à Racine. Il a décuplé la puissance du Lyrisme et donné à TOde l'envergure de Tlnfini. Enfin il a mis son empreinte souveraine sur l'Épopée et démenti par son exemple cette assertion trop hâtive de Voltaire qui refusait « la tête épique à notre nation. » La Henriade^ il est vrai, paraissait lui donner raison. C'est donc cette puissance épique, inconnue dans notre littérature jusqu'à l'avènement du Maître, que nous prendrons pour objet d'une brève étude en l'honneur du Poète de nos préférences, de l'in-

294 PORTRAITS DE MÂllHES

variable élu de notre culte enthousiaste et réfléchi. Nous ne voulons ici que rendre un pieux hommage à Celui que nous avons tant aimé, tout en fixant quelques traits d'un modèle que nous nous réservons d'embrasser plus tard sous ses multiples aspects.

Cette épique faculté, la plus haute de toutes, qui n'avait été décelée que dans quelques éloquentes prosopopées d'Agrîppa d'Aubigné, nous la trouvons de bonne heure chez Victor Hugo. Elle se manifeste dans le discours de Carr au cinquième acte de Cromwell. C'est en effet un récit d'épopée que la

description de la chute de Sennachérib :

La nuit le camp semblait une plaine enflammée,

Et, quand se réveillait cette innombrable armée.

Le pêcheur, apprêtant sa barque de roseaux.

Croyait entendre au loin mugir les grandes eaux.

Tout jetait des éclairs autour du roi superbe :

Ses cavales volaient et du pied broyaient Pherbe;

U passait, dominant de son front étoile

Son char pyramidal d'éléphants attelé,

Et sur ses pas couraient drapeaux, flammes, bannières,

Pareils aux astres d'or qui traînent des crinières.

Voilà certes la richesse d'énuméralion et la précision colorée de la première poésie grecque. Homère si copieux en images, Hésiode aux comparaisons abondantes, Eschyle encore plus métaphorique, se présentent à notre pensée. Nous ne pouvons insis ter sur chaque ouvrage de Victor Hugo. Mais les Burgraves ne sont-ils pas de l'épopée en même

temps que du drame? Les types de Job et de Barberousse déploient les proportions colossales des dieux 'et des titans.

Pendant que Victor Hugo construisait sa double architecture lyrique et théâtrale, il s'édifiait en France des poèmes épiques d'une incontestable valeur, la divine Épopée d'Alexandre Soumet, la Chute d'un Ange de Lamartine, mais la démonstration de notre génie national dans le plus malaisé des genres poétiques n'a été complète qu'après l'apparition de la Légende des Siècles en 18S9. Sous la forme plus accessible des romanceros l'antique Épopée renaissait dans son éclat et sa gloire. Quoi de plus majestueux et de plus profond en effet que cette première partie de la Légende^ la partie biblique et orientale : La Conscience ^ les Lions, BooZj et surtout Zim-Zizimi? Toute l'inanité des grandeurs humaines tient dans ce poème où, par un phénomène remarquable, la couleur produit là rêverie.

Zim-Zizimi est un padischah d'Egypte. Il résume en lui toute la promptitude des invasions asiatiques et toute l'omnipotence des régimes musulmans. Il est dans la légende ce que Gengiskhan fut dans l'histoire, le conquérant prodigieux et foudroyant, le destructeur capricieux ou systématique, un de ces fondateurs de dynasties qui s'écouleront après eux comm'* une onde fugitive, d'empires qui après eux seront emportés comme une feuille morte; il est celui qui marche au pas de course à travers les

royaumes subjugués, les amas de cadavres, les longues files des captifs, les ruines, les incendies, les cris des mères, le sang et les larmes, pesant et terrible comme un fléau, rapide comme un rêve, faisant au-dessus de Tépouvante humaine un grand bruit qui n'a de comparable que le silence qui lui succède.

A ces oppresseurs éphémères la Bible a dit depuis longtemps : « Tout est vanité », mot éternel dont Victor Hugo a déduit le plus admirable des commentaires. Au début de ce poème, le sultan Zim-Zizimi s'ennuie, saturé de plaisirs, de flatteries et de supplices. 11 lui vient à Tidée d'interroger les dix spb^vnx de marbre qui soutiennent son trône, et de se créer des interlocuteurs surnaturels avec ces êtres au regard d'énigme. Il consulte donc les sphynx, et les sphynx lui parlent pour lui dénoncer tour à tour la même vérité funèbre, le vide des conquêtes et de la puissance terrestre. Sur ce thème unique ils font entendre des variations sublimes, comme un chant qui monte des profondeurs du temps à la surface changeante de la vie.

La Légende comprend une deuxième partie, la plus spacieuse, la plus fertile, spécialement féodale et chevaleresque, reposant sur une grande idée historique, l'idée du duel continu entre le Droit et la Force. Lutte perpétuelle entre TAntée qui trop souvent se relève et l'Hercule parfois fatigué de ses victoires qui ramènent des combats.

VICTOR HPGO 297

Tantôt le Jour des rois est solennisé par des massacres qu'ordonnent les plus cruels oppresseurs, ou bien Ratberl, roi d'Arles, égorge le vénérable marquis lï'abrice et Tinnocente Isora; tantôt le preux Roland sauve le petit roi de Galice et le paladin Éviradnus délivre la marquise Mahault. Éviradnus et Roland nous figurent dans la pensée du poète Tidéal de justice, tel qu'on pouvait le concevoir au temps oîi les revanches du droit étaient purement individuelles. Aymerillot représente encore un triomphe de l'Idéal dans son apparition juvénile.

Une Iroisième partie se déroule, consacrée au monde moderne. C'est là qu'éclate le Satyre^ cette prodigieuse résurrection de la Renaissance, la Rose de rinfante, cette frappante antithèse entre la nature toute-puissante et les accablantes déceptions des pouvoirs humains, le régiment du baron Madruce^ une apothéose de la Suisse libre, surtout les pauvres Ge7iSj qui dans l'épopée ont introduit la vie moderne et l'accent familier. Ce n'est pas le réalisme artistique de certains contemporains ; c'est l'idéalisme transporté dans la réalité quotidienne: page consolante qui du moins atteste la bonté cbez les humbles, le maintien des fortes vertus.

Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites ? Crois, pleure, abîme-toi dans Pinsondable amour. Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour; Quiconque est bon habite un coin du ciel...

La muse de Victor Hugo pourrait revendiquer ce coin sacré, tellement elle est inspirée par la douceur et la bonté. Rien de dur, de désolant dans son œuvre. C'est la Charité transfigurée sous les traits de la Polymnie; un rayonnement d'Évangile court à travers ces poèmes, ces romans, ces drames, et ce n'est pas la moindre gloire du Maître, ce n'est pas son moindre titre à la fidélité des races futures. L'admiration fleurit éternellement quand elle a pour racine la sympathie.

En 4877 parut une nouvelle série de la Légende des Siècles, qui comprenait encore deux volumes, Le poète suit toujours pour la fixer d'âge en âge la tradition légendaire, sœur mystérieuse et spontanée de l'histoire. Le même génie épique respire dans l'œuvre plus récente qui oppose en quelque sorte des pendants à la première. Ainsi le Titan dans l'antiquité primordiale reprend le procès du Satyre de la Renaissance. L'évasion de Phtos, le géant captif, constitue à elle seule une merveille d'évocation. L'héroïsme de la Grèce revit dans Cassandre^ les Trois cents, le Détroit de rEuripCy les Bannis. U Aigle du casque vient faire face au petit roi de Galice. U Aigle du casque semble le chef-d'œuvre de cette nouvelle Légende. Rien de plus saisissant ni de plus accompli que ce poème où la grâce s<* môle toujours à l'épouvante :

Fanfares, c'est Angus. Un cheval d'un blanc rose

Porte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor.

Qui semble presque femme et qu'on croit vierge encor,

Doux être conflant comme une fleur précoce...

Il rit; ses témoins sont du même âge que lui;

Tous chantent légers, fiers, laissant flotter leurs brides

C'est Mars, Argile, Athos, Rotsay, roi des Hébrides,

David, roi de Sterling, Jean, comte de Glascow;

lié ont des colliers d'or ou de roses au cou ;

Ainsi se presse au fond des halliers sous les aulnes

Derrière un petit dieu l'essaim des jeunes faunes.

Welff castellan d'Osbor, tout un drame en quelques scènes, nous rend, après les Bur graves y Tépopée dialoguée. D'autre part Jean Chouan^ le cimetière (TEylaUj la Colère du Bronze , le Petit Paul^ contiennent le genre d'épopée moderne qu'avaient créé les Pauvres Gens. C'est ainsi que la deuxième Légende se relie à la première en l'égalant. Un cinquième et dernier volume de cette œuvre immense devait paraître en 1883. Il est moins spécialement épique à notre avis que les précédents. La volonté du Maître y a fait dominer le lyrisme philosophique. Les Quatre jours d'Elciis, le Cercle des tyrans, la vision de Dante, y font presque seuls entendre la grande voix d'airain de l'épopée. Mais cette voix, si naturelle à Victor Hugo, avait encore vibré dans des œuvres de genres différents. La conception du Pape n'est-elle pas une conception d'épopée des plus originales et des plus puissantes. Cette odyssée d'un pape, voyageur apostolique, en quête d'amour et de fraternité, ces épisodes si variés et conspirant au même but,

300 POUTRAITS DE MAITRES

ne sont-ce pas les étapes d'un moderne Alîgliieri ? La même grandeur, dépassant Tode et le drame, ne marque-t-elle point certaines situations de Torquemada? Enfin les Quatre vents de P Esprit ne renferment-ils pas la Révolution, un mythe grandiose portant le nom et le caractère de Tépopée?

Cette revue rapide, où nous avons voulu surtout apporter notre tribut à Celui que nous aimions comme un père, avant de Tadmirer comme notre Maître, était destinée à établir une fois de plus la primauté de l'être qui, selon nous, a de nos jours le plus glorifié la France, honoré Thumanité. Les siècles successifs ont en quelque sorte travaillé pour produire ce génie synthétique de Victor Hugo; bs poètes antérieurs se sont résumés dans sapoésîe multiple comme la création ; un seul homme a été tour à tour un second Eschyle, un autre Shakespeare, un nouveau Corneille, et lui-même, c'est-à-dire un enfantement inconnu de la Muse. Cet homme a contenu et déployé Tâme poétique de tous les temps. Son œuvre pourrait porter pour titre : Toute la lyre. Mais ce que nous avons voulu montrer aujourd'hui parmi nos larmes et sous un deuil écrasant, c'est que la Légende des Siècles est notre épopée, et que nous devons à Victor Hugo ce laurier qui manquait à la France. Ce mort d'hier, ce vivant de l'immortalité, nous a prodigué toutes les gloires.

Page 1