‹ Portraits de maitresChapitre 8 sur 13 · COMPENSATION · texte numérisé non relu

COMPENSATION

n naît sous le soleil de nobles créatures

Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver

Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.

Dieu semble les produire afin de se prouver; n prend pour les pétrir une argile plus douce. Et souvent passe un siècle à les parachever.

II met comme un sculpteur l'empreinte de son pouce Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux, Et l'ardente auréole en gerbes d'or y pousse.

Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, Sans quitter un instant leur pose solennelle, Avec rœil immobile et le maintien des dieux.

Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle, Tout cède devant eux ; les sables inconstants Gardent leurs pas empreints comme un airain fidèle.

Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, L'orage ou le repos, la palette ou le glaive ; Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.

Leur existence étrange est le réel du rêve ;

Ils exécuteront votre plan idéal

Gomme un maître savant le croquis d'un élève.

Vos désirs inconnus sous l'arceau triomphal Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte, Passent assis en croupe au dos de leur cheval.

D'un pied sûr jusqu'au bout ils ont suivi la route Où dès les premiers pas vous vous êtes assis. N'osant prendre une branche au carrefour du Doute.

De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six, Cinq ou six tout au plus dans les siècles prospères, Types toujours vivants dont on fait des récits.

Nature avare, ô toi, si féconde en vipères,

En serpents, en crapauds tout gonflés de venins,

Si prompte à repeupler tes immondes repaires.

Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains. Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites. Tant de monstres impurs échappés de tes mains,

Nature, tu nous dois encore bien des poètes.

On ne connaît pas assez le Gautier songeur et mé-

lancolique, le Gautier de la Comédie de la mort, soupesant les crânes et comptant les os des puissants défunts après Villon, Shakespeare et Pascal. Sait-on aussi qu'il y avait chez Gautier dans un autre ordre dMdées l'étoffe d'un poète familier, d'un causeur didactique, Régnier plus adouci, Boileau plus coloré? Les fntérieurSy sesépîtresA un jeune tribun^ Ce monde et f autre, A trois paysagistes^ pourraient l'apprendre à ceux qui l'ignorent. Ailleurs il excelle dans des « prouesses d'art pur » comme a fort bien dit à son sujet M. Nisard,*plus équitable pour les modernes qu'on ne la donné à entendre et juge si délicat des choses de l'esprit. Là « sa plume dessine, peint, grave, cisèle. Le titre d^Émaux et Camées que porte un de ses recueils caractérise et loue tout à la fois l'ensemble de ses œuvres poétiques » *• Et ce peintre, ce graveur, ce ciseleur, comme l'a fait encore remarquer M. Nisard, comme Sainte-Beuve et M. Emile Montégut l'ont fait ressortir, est à son heure le plus ému des poètes, jusque dans ses Émaux et Camées^ œuvre d'art avant tout, mais non moins œuvre de sentiment. Tristesse en mer, les Vieux de la vieille, le monde est méchant, les joujoux de la morte, le Château du Souvenir, sont autant de triomphes pour Témotion discrète et pénétrante. Seulement chez Théophile Gautier, comme toujours chez les classiques, l'émotion est sobre et reste sereine. Tels ces marbres divins que Virgile a vus pleurer !

Ne pas apprécier, ne pas aimer le génie de Théophile Gautier, ce serait donc ne rien comprendre à la tradition gallo-latine dont il fut l'un des représentants les plus authentiques. Mais c'est surtout en rimitant dans cette tendance classique chez lui si profonde que nous lui rendrons le plus juste hommage. En rappelant ses titres les plus incontestables nous avons cédé non seulement à un sincère enthousiasme et à une gratitude personnelle des plus ferventes, mais à la plus vive sollicitude pour la jeunesse à qui nous destinons spécialement ces portraits de Maîtres. Il sied d'enseigner aux nouvelles o-énérations que Ton ne s'inscrit au nombre des grands écrivains qu'en s'attachant, comme Théophile Gautier, à l'étude et à l'assimilation de tous les modèles du passé, qu'en s'appropriant un savoir encyclopédique et en se formant une pensée qui domine tous les âges, en un mot par l'union du travail le plus sévère et de l'art le plus scrupuleux. « Science et conscience » telle doit être la devise de tous ceux qui prétendent au rang de bon prosateur ou d'éminent poète. S'ils préfèrent à cette méthode des succès plus faciles ils pourront enlever par surprise ou scandale une vogue éphémère et de mauvais aloi : la solide estime et la renommée durable ne seront pas faites pour eux.

Le poète dont nous devons retracer la physionomie sévère et sympathique, dont nous allons résumer Tœuvre abondante et variée, était de ceux qui, selon l'expression de M"*® de Girardin, sont plus illustres que connus. Salué dès son début comme le chanteur naissant de Téglogue virgilienne par tous les amateurs de lyrisme, reconnu poète de premier ordre par les éloges de la haute critique, fêté dans une partie restreinte mais assurément distinguée de la société française, M. de Laprade a joui de la vraie gloire, de celle que Télite confère, et il a compté, selon nous, au petit nombre des maîtres qui, n'ayant rien demandé pendant leur vie au succès facile, à la connivence des passions malsaines, à la vogue banale, à l'excentricité de mauvais aloi, sont destinés au bénéfice d'une renommée durable.

Nous sommes heureux d'avoir à vérifier les titres si nombreux d'un homme à jamais regrettable et qui nous fit l'honneur de nous traiter en disciple et en ami.

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Nous ne nous étendrons pas sur la biographie de Victor de Laprade : sa vîe est liée à ses écrits et chacun des incidents de son existence se rattache aux phases de son œuvre littéraire. Nul n'ignore que Victor de Laprade était originaire du Forez, d'une vieille famille attachée à l'ancienne royauté, qu'il a passé sa jeunesse et j presque toute sa vîe à Lyon, dans la pratique de la poésie et l'exercice de toutes les vertus privées. Sa carrière de poète commence donc réellement en 1841 avec l'apparition et le succès de Psyché,

La publication de Psyché marqua une date de la poésie contemporaine. En effet, depuis les Contes d'Espagne et d'Italie et les ïambes^ aucun poète débutant ne s'était imposé soit au grand public, soit aux lettrés. VAibertus, la Comédie de la Mort, de Théophile Gautier, n'avaient été accueillis qu'avec force restrictions même par les connaisseurs : un article de Sainte-Beuve, en 1838, porte le témoignage de cette résistance à un talent dont on ne paraissait pas soupçonner la superbe nouveauté. Quand Psyché ipSiTui, on attendait donc depuis longtemps l'apparition d'un poète original et cette révélation se produisit avec une impérieuse évidence.

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Pour le fond aussi bien que pour la forme, M. de Laprade apparut aux juges compétents comme le phénomène poétique dont on commençait à déses* pérer. On lui reconnut un caractère neuf et personnel. Or créer c'est tout pour un poète et dans cet ordre de produclîons plus qu'ailleurs se justifie la sentence d'André Chénier :

Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise.

Victor de Laprade venait accomplir un rêve que ce même André Chénier n'avait qu'en partie réalisé : traiter des sujets antiques avec une forme et une couleur qui pussent se rapprocher des modèles grecs et revêtir de cette forme et de cette couleur des « pensers nouveaux », c'est-à-dire interpréter dans un sens moderne et philosophique des mythes anciens vraiment éternels. Ce que Chateaubriand avait pressenti par lueurs rapides, ce que Ballanche avait tenté, mais avec bien des indécisions et des obscurités, du premier coup Victor de Laprade le menait à bonne fin. Grâce à lui, l'exégèse de l'antiquité grecque faisait désormais partie de la poésie française ; elle en constituait un des modes essentiels et, si cette intelligence de Thellénisme a été attestée dans la suite par des œurres magistrales de Théodore de Banville et de Leccnle de Lisle, par de belles pages de MM. André Lefèvre, Louis Ménard, Arsène Houssaye, Armand Silvestre, Sully Prudhomme et Anatole France, la première démonstration et non la

moins éclatante a été fournie par la Psyché de Victor de Laprade. ^^

Le développement du vieux mythe, objet de la curiosité constante de Tart grec, évoqué successivement par les inspirations si diverses de Calderon, de la Fontaine, de Corneille et de Molière, était chez Yictor de Laprade aussi nouveau qu'ingénieux. La destinée de Psyché s'identifiait avec celle de Vkmè humaine en suivant les péripéties de l'histoire. Elle passait d'abord du bonheur primitif à la déchéance, selon toutes les conceptions traditionnelles de l'humanité ; elle traversait ensuite la série des épreuves pour arriver k la réconciliation avec le bonheur divin, au pacte renouvelé du fini et de l'infini dans un ciel plus chrétien peut-être qu'hellénique, si Plotin et Proclus ne contenaient des élévations aussi mystiques que celles de saint François d'Assise et de Dante.

En même temps Laprade élargissait le cadre ancien en mêlant et graduant comme dans une symphonie ces voix de la nature que les lyriques et les épiques grecs avaient fait plutôt murmurer que parler distinctement. Sans doute Daphnis et Linos et l'Adonis de Syrie avaient été déplorés par l'âme éparse dans la création ; mais cette plainte n'était arrivée à nous ni bien précise ni bien définie. Ici avec une hardiesse d'invention que le panthéisme d'Alexandrie eût enviée, et qui avait eu seulement ses promoteurs dans le Lamartine de la Chute d'un Ange et le

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Quinet d'Ahasvérus, Laprade associait un chœur invisible à toules les émotions, à toutes les sensations de Psyché.

Mais l'univers visib! est un frère qui t'aime,

disail-il à son héroïne. La nature devenait Tamie et la confidente de la fugitive Psyché, cette amante d'Éros. De plus l'originalité résidait dans Timprévu de la forme autant que dans l'inattendu de la pensée. Psyché vint apprendre aux lettrés une langue non moins mélodieuse que celle de Lamartine, mais pure de faiblesses et de négligences et contenue en son abondance par Tétude d'André Chénier et les exemples d'Alfred de Vigny. La délicatesse de celte langue, sa beauté fraîche et sonore seront à jamais senties par quiconque abordera chronologiquement l'œuvre de Laprade par ce poème de Psyché dont personne n'a dépassé Téléganle et sévère perfection, pas môme lui. La période poétique s'y déroule avec une largeur magistrale qui n'a d'égale que certaines phrases musicales d'un Weber ou d'un Beethoven :

D'une main supportant son corps demi penché, Rejetant de son front ses longs cheveux, Psyché Écarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle, Respire et sent la vie et voit la terre belle, Et blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis, Hors du gazon touffu monte comme un grand lis.

Ce grand lis féminin, qui n'a cessé depuis de tleu ir et c[ue la mort ne fanera point, c'est Tem-

bième de la Muse de Victor de Laprade qui nous apparaît avec celte démarche altiëre et svelte à la fois que le poète définit :

Latente majesté du port et de la taille.

Les qualités h la fois délicates et saisissantes de Psyché avaient ému des juges tels qu'Edgar Oyînet., Charles Magnin, Sainte-Beuve, Saint-René Taillandier encore jeune, mais déjà très épris de poésie spiritualiste. Lamartine, George Sand, Lamennais avaient été touchés. Cette promptitude d'assentiment fut confirmée deux ans après; car le second recueil de Laprade, Odes et Poèmes^ est, pour nous du moins, le plus original, celui qui renferme le plus grand nombre de pièces achevées. Le choix hésiterait entre ces admirables reconstructions de bas-reliefs antiques, les Argonautes, les Corybantes^ Sunion^ Eleusis, et ces pénétrantes et neuves investigations sur le monde extérieur, Hermia que récitait Tenthousiaste mémoire de Victor Cousin, le Poème de /MrAr^dontrintensîté put en notre présence troubler jusqu'au frisson de grands paysagistes, comme nous avons vu de célèbres statuaires envier le marbre des strophes de Leconte de Lisle ; Valma pareiis s'enlevant dès le début par ce vers d'une largeur infinie :

J'irai boire Teau vierge aux sources des grands fleuves.

D'autres pièces encore exprimaient cette interprétation de la nature plus profonde que chez les

poètes antérieurs. Le sunt lacrymse rerum avait trouvé son commentaire le plus expressif. Jamais poète ne s'était plus identifié avec le mystérieux univers. Pourtant il ne s'était ni absorbé ni anéanti dans les courants de vie : ici rien de commun avec le nirvana des bouddhistes. Cette fréquente et fraternelle assimilation avec la nature n'impliquait pas, comme on l'a prétendu, des tendances exclusivement panthéistes. L'ode éloquente icontre le Repos^ le Baptême de la Cloche^ prouvaient d'une part que Laprade savait ramener sa muse sur le terrain de la réalité et dans le domaine de l'action, et d'autre part que la conscience d'une vie spirituelle circulant k travers les mondes ne dérobait pas au poète la notion d'un dieu personnel et distinct. Mais k celte époque il était de mode dans les mandements des évêques et dans les journaux soi-disant religieux d'accuser tout homme d'esprit de panthéisme germanique. Personne n'y échappait dans les lettres et surtout dans l'Université, depuis M. Cousin jusqu'à M. Villemain, jusqu'à l'inoffensif M. Damiron.

Une autre inculpation fut à cette époque insinuée contre l'auteur des Odes et Poèmes^ celle de socialisme phalanstérien. Quelques poèmes y prêtaient peut-être. A coup sûr Victor de Laprade n'était alors ni catholique, ni conservateur, ainsi qu'il le devint ultérieurement par une évolution de sa pensée, respectable comme toutes les transformations sincères et désintéressées de l'àme humaine. Même une partie

de ces odes avait paru dans la JReviie indépendante auprès des romans babouvistes de George Saud et des études radicales de Pascal Duprat, d Esquiros, de Théophile Thoré. Quoi qu*il en soit, Laprade n*a fait que traverser le monde de la libre pensée et de la révolution humanitaire ; mais il lui est resté une plus grande liberté d'esprit dans Torlhodoxie la plus scrupuleuse, une réelle indépendance d'allures visà-vis de ses amis royalistes, et la haine de toutes les tyrannies que Ton n*a guère rencontrée dans le camp où son âge mûr s'était abrité. Pour tout dire, il faisait profession de détester Técoie de ï Univers et nous tenons de sa bouche que, s'il eût gardé son siège à l'Assemblée nationale, jamais il n'eût consenti, comme ses compagnons de la Droite, à pactiser avec les débris du parti césarien.

La dernière partie de ce beau livre était remplie par des odelettes d'une grâce légère et souriante qu'on n'a pas assez reconnue chez Victor de Laprade, et par trois épîtres méditatives dédiées à un ami qui devait mourir avant la publication. Cet ami était un rêveur, un philosophe, Barthélémy Tisseur, un de ces Lyonnais mystiques et poètes jusqu'au fond de l'être dont Michelet a suivi la trace à travers toute l'histoire de leur ville. On peut rapprocher ces trois compositions, à la fois pénétrantes et solennelles comme certains oratorios, des poèmes analogues qu'auparavant Victor Hugo, à la En de ses recueils lyriques, de 1833 à 1841, avait dédiés également &

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une amitié choisie, à Taffection sereine de M"* Louise Beptin.

Outre Talexanârin ductile et robuste de Psyché^ les Odes et Poèmes offraient une nouveauté ou du moins un iCnouvellement rythmique; c'était l'emploi de .a stance de Malherbe, de Racan,de Maynard, de la stance des quatre ver» de douze syllabes ramenée comme chez ses maîtres aux proportions d'un cadre précis et comprenant tout un tableau dans l'espace d'un quatrain. C'est Victor de Laprade qui a enseigné le maniement de cette strophe aux poètes qui sont venus après lui. Et d'une manière plus générale il avait réellement créé, comme il le dit dans un de ses recueils plus récents, un vers qui n'appartenait qu'à lui,

Un Ycrs âpre et nerveux vêtu de pourpre et d'or.

Une deuxième manière commence réellement pour notre poète avec son troisième volume les Poèmes évangéliques. M. de Laprade avait consacré ce recueil à sa mère alors étendue « sur un lit de douleur. » Comme René jadis il avouait céder aux influences maternelles; îi témoignait une certaine résipiscence sans renier son passé avec ostentation. Ses Poèmes évangéliques étaient l'œuvre, sinon

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encore d'un fervent catholique, au moins d'un néochrétien.

On avait dît autrefois de Lamartine que c'é/.ait une malencontreuse idée de tirer un poème du Phédon. Il semble à plus forte raison que TÉvangile se dérobe à l'émulation du poète, car il la défie par son inimitable simplicité. Nous ne croyons pas qu'on puisse calquer le Nouveau Testament^ mais il est loisible au talent, au génie, de faire jaillir de beaux développements religieux ou philosophiques de ces entretiens, de ces récits, de ces paraboles. M. de Laprade l'a prouvé vraiment à son honneur et, pour apprécier le succès de sa tentative, il suffirait d'en rapprocher l'effort de ceux qui depuis ont risqué de semblables essais, entre autres M. Marc Monnier, en qui l'on doit pourtant reconnaître un poète d'un talent très sûr et très exercé.

Dans son ensemble du reste cette œuvre de Victor de Laprade est faite pour plaire à tous les penseurs que n'anime aucune intolérance à rebours. C'est un livre de grand souffle ^,t de haut vol, traversé d'un esprit large, digne du temps où le parti clérical n'exislait qu'à l'état de minorité turbulente. L'esprit si libéral d'Ozanam, de Lacordaire, d'Alfred Tonnelle, proche parent du catholicisme républicain de Bûchez, d'Arnaud de l'Arîège, de Bordas Demoulin, domine^ cette œuvre de foi compréhensive et tolérante. Ces interprétations de TÉvangile pourraient même rallier les chrétiens de toutes les com-

munîons et les philosophes spiritualisles, car elles sont aussi larges qu'élevées. On s'explique aisément que des esprits étroits, comme ceux des ultramonlains fanatiques, aient jusqu'au dernier moment honoré ce poète de leur infatigable malveillance. Leur haine avait sa raison d'être. En effet de temps à autre ces Poèmes évangéliques se ressentent du passage de Tau leur dans les écoles républicaines. Certains morceaux qui datent de 1839, de 1840, même de 1846, 1847, ne sont pas exempts de tendances humanitaires. Mais plus loin le poète rompt en visière au socialisme phalanstérien dont il avait adopté les formules équivoques. Il en démasque les convoitises matérielles et dénonce en prophète les périls du cosmopolitisme qui nous a livrés et nous livrerait encore à l'Allemagne. Sévère contre les appétits des niveleurs, le poète n'est pas moins rigoureux pour les fautes d'une société pareillement éprise de jouissances. Ses anathèmes rimes contre les mauvais exemples donnés par les classes dirigeantes offriraient de frappantes analogies avec certaines pages d'Edgar Quinet ou d'Eugène Pelletan qui furent à leur heure les Isaïes du parti républicain. Ces illustres champions de notre cause n'ont pas cessé durant le second Empire de protester contre la licence des mœurs ; ce qu'ils ont fait au nom de la morale indépendante et de la tradition républicaine, Victor de Laprade le fit au nom des idées libérales et delà morale chrétienne; le

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point de départ est différent, mais la marche est la même et le but identique.

En résumé ces Poèmes évangéliques nous représentent un livre d'une haute inspiration morale. Le style, moins distingué, moins rare, moisis artiste que dans les deux premiers recueils, trahît en revanche d'autres qualités : il est plus simple et plus net; la phrase rythmique se déroule avec une aisance incomparable. Des pages soutenues attesteront toujours la beauté d'une langue poétique bien mieux que des morceaux plus éclatants parfois, mais pleins de taches et d'inégalités. Ici la perfection de la forme répondait à la noblesse de l'idée et le poète avait justement défini le rêve qu'il réalisait dans son œuvre :

Beau vase athénien plein de fleurs du Calvaire.

Les Symphonies (1855) sont en quelque sorte aux Poèmes évangéliques ce que les Odes et Poèmes étaient à Psyché^ le livre lyrique après le récit épique. Elles décidèrent l'élection de M. de Laprade à l'Académie française où il vint remplacer Alfred de Musset en 1857. Ce fut M. Vilet qui le reçut et qui l'accueillit dignement, sans se croire obligé de faire payer par des épigrammes l'admission du nouveau venu. Ces 5ymjoAo7i2e5 justifient leur titre; ce sont des chants oîi, plus encore que dans Psyché, la nature s'unit par toutes ses voix avec l'homme. Les beautés de ce livre, descriptives et philosophiques

en même temps, n'ont été dépassées à noire avis par aucun de nos contemporains. Cette muse des lacs, des glaciers, des montagnes, occupe par droit de conquête les cimes de l'imagination contemplative, les sommets de la pensée. Et, de loin en loin, entre ces symphonies grandioses, se détachent de petites odes fraîches et dansantes : telles les fleurs roses qui s'égaient aux flancs des plus imposants rochers.

Les Idylles A^roïyt«^5 contiennent l'inspiration des Symphonies avec un mélange de tons adoucis et de notes de plus en plus familières. Auprès de l'évocation de tous les héroïsmes et de tous les idéals, des chœurs de jeunes Allés gazouillent les louanges de l'enfant et la chanson des berceaux ; le coq entonne sa fanfare, le vendangeur glorifie le vin comme « le soleil des âmes )>. Le poète des Alpes et des forêts n'avait laissé échapper de ses doigts aucune des cordes de la lyre.

Les Voix du Silence (1865) vinrent attester une remarquable diversité d'inspiration chez un poète que plus d'une fois on a taxé de monotonie : un préjugé entre si vite dans la circulation ! La partie lyrique de ce volume se rattachait aux deux recueils précédents, mais le poème de la Tour ditwiredénO' tait un progrès dans l'art si malaisé de raconter en vers, mais surtout V Entretien avec Corneille, l'apostrophe aux Polonais, marquaient une transition à ce qu'on pourrait appeler la troisième manière de

Victor de Laprade. Le poète d'action, de combat, s'annonçait par des indices non trompeurs. Déjà dans la dédicace « à la jeunesse » d'une de ses Idylles héroïques il avait cherché à secouer la nouvelle génération de sa léthargique torpeur:

Frères de Roméo, vous n'êtes qu'endormis.

Et dès les premières strophes il s'écriait :

Vérités que la foule insulte, Indignations des grands cœurs, Décrets de la justice occulte, Dressez-Yous contre les vainqueurs.

V faisait dire à Corneille :

Ne touchons à ce temps que par notre mépris,

Et auparavant, en guise de conseil :

Je voudrais aujourd'hui parler en citoyen, Gomme jadis, soldat de Brute ou de Pompée, Chez les Romains j'aurais porté ré|ée.

A partir de ce moment, Victor de Laprade ne cessa de parler en citoyen, suivant ses inclinations, et il n'a pas cessé non plus de parler en poète de premier ordre. Car ce n'est pas le choix du sujet qui relève ou dégrade la Muse, c'est lé plus ou moins de grandeur ou de dignité dans l'expression de la pensée. Aussi bien certaines parties des Châtiments et des poésies semblables de Victor de Laprade peuvent vieillir, mais l'ensemble subsistera ; car le génie y a mis son indestructible empreinte. Au contraire la plupart des vers de circonstance, fort

bien frappés pourtant, de Béranger, de Barthélémy, de Méry, d'Hégésippe Moreau, étaient destinés à périr ou à s'éclipser ; car Tîdée éternelle du droit ne s'en dégage pas. Ces strophes agiles, ces alexandrins vigoureux, n'expriment généralement que des luttes de parti, des controverses d'actualité. Chez M. de Laprade lui-même tout ce qui traduit les animosités particulières, les préférences politiques de l'homme, nous paraît d'une durée fort incertaine. Mais ce qui demeurera toujours, au grand honneur du poète et du patriote, c'est cette revendication de la justice et de la liberté qui n'a pas été seulement courageuse et opportune, mais qui est de tous les lieux et de tous les temps, qui éveillera toujours un écho dans les âmes généreuses et ennemies de l'oppression, qu'elle soit exercée par un despotisme ou par une démagogie plus tyrannique peut-être.

M. de Laprade était depuis 1847 professeur à la Faculté des lettres de Lyon quand il publia dans le Correspondant ^Q^ satires politiques. Elles venaient faire entendre le verbe du poète dans ce chœur de voix éloquentes, graves ou railleuses, qui signifiaient à l'Empire la résurrection future de la liberté. Il fiillait un poète à TUnion libérale qui se formait k

peine, mais qui grandissait tous les jours. Les immortels Châtiments n'étaient arrivés qu*à un petit nombre de Français ; car la douane et la police les arrêtaient au passage. D'ailleurs Yictor Hugo était plus essentiellement le vengeur de la République ; Laprade fut spécialement le champion de la liberté qui comprenait alors dans sa querelle une élite de Français divisés depuis, au grand détriment de notre pays. Les satires politiques répondaient à cette opposition si généreuse qui dans le Courrier du Dimajiche unissait sous le même drapeau MM. Prévost-Paradol, Assolant, Frédéric Morin, Pelletan, Weiss, Ranc, Spuller, Caslagnary, Louis Ulbach, avec leurs adversaires d'aujourd'hui, MM. d'Haussonville, de Broglie, Lambert de Sainte-Croix, Hervé, Lefèvre-Pontalis.

Il nous souviendra toujours quel frémissement de joie honnête, quel tressaillement de libre enthousiasme, coururent au lendemain de ces satires dans les rangs de la jeunesse studieuse. Peu de temps après une disgrâce aussi honorable qu'illégale, vint frapper M. de Laprade. Au mépris de tous les droits il fut révoqué de ses fonctions de professeur titulaire à la Faculté de Lyon.

Tout le siècle défile dans ces satires, depuis les faux dévots, que le poète n'épargnait pas, jusqu'aux faux démocrates, qu'il démasquait si vertement danc leur opposition offi^^'^use:

?assez, tribuns d'hier, orateurs des banquets, Passez la bouche close en habits de laquais.

Ces Satires politiques ont été réunies depuis dans la première partie des Poèmes civiques. On relira toujours, pour y trouver d'admirables vers, des documents historiques, et, comme a dit Boileau, « d*afifreuses vérités », ces satires élincelanles : Pro aris et fociSy les Muses d'État^ ce gueux de Tacite^ VAge d'or, la Chasse aux vaincus. Peut-être quelques noms propres sont-ils de trop; mais le critique éminent auquel nous songeons surtout n'avait pas encore racheté des complaisances et des faiblesses trop notoires par la brillante campagne des dernières années de sa vie en faveur de la plus imprescriptible des libertés.

Dans le volume publié en 1873 sous le titre : Poèmes Civiques^ ces Satires se sont heureusement accrues d'un certain nombre de poèmes pris en dehors de nos luttes civiles, dans l'idée pure et universelle de dévouement à la patrie. La Guerre^ VEsto vir, ï Hymne à Cépée ^ M Ode à la France^ sont des chefs-d'œuvre de patriotisme inspirés par les désastres de la guerre ou la pensée féconde du relèvement. Yoilà le langage qu'il faut faire entendre à la jeunesse. Quelles qu'aient été les préférences politiques de l'auteur, ses Poèmes Civiques dans leur seconde moitié sont, de toutes les productions suscitées par nos malheurs de 1870, les plus pro-

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près à suggérer les vertus nécessaires aux futurs 3itoyens d'une république. De plus ces poèmes sont écrits dans une langue excellente, et le patriotisme ne gagne rien à s'énoncer en vers de mirliton. Ce n'est pas aux rimeurs ignorants de la syntaxe et de la prosodie qu'il appartient d'enseigner la patrie à la jeunesse française déjà nourrie du Cid et des Horaces; c'est à l'Eschyle de V Année Tennble, c'est au Tyrtée des Poèmes Civiques.

Ce beau volume des Poèmes Civiques^ dans la partie où la satire confine à la comédie, a été complété par les Tribuns et Courtisans du même poète. Ce sont trois saynètes dont Tune est du genre semidramatique, le Procès de Thraséas^ et les deux autres de Tordre purement comique. Le Procès de Thraséas ajoute à cette ironie, à cette verve, la beauté du stoïcisme éloquent. Thraséas y prononce de fières paroles, profession de foi d'un grand poète et d'un honnête homme ; car dans Victor de Laprade il y avait du Thraséas non seulement par ses hautes qualités, mais par ce que nous nous permettons d'appeler les rares lacunes de sa belle intelligence. Il aimait la France comme Thraséas aimait Rome, avec trop d'attache au passé. Dans les dernières années de sa vie, il a vraiment méconnu la république et le parti républicain. Il jugeait trop hâtivement un régime auquel M. Guizot lui-même a rendu justice, un régime qui a constitué la force el la gloire de plusieurs États, un grand parti qui est devenu la

nation ; il avait le tort, nous dirions même Tiniquité, de le juger d'après les folies bruyantes des factions extrêmes ou les erreurs de tel ministère, erreurs qu'un déplacement de majorité peut réparer le lendemain comme dans tous les gouvernements parlementaires. Son irritation nerveuse l'emportait trop loin et Tégarait au delà du vrai et du juste. Et pourtant il ne se faisait pas trop d'illusions sur ses amis politiques. Nous avons souvent entendu sur ses lèvres l'expression de son découragement monarchique, quand il venait chaque année demander à Royat le soulagement de ses souffrances incurables.

Un poème dialogué, qui parut sous TEmpire, Harmodius^ et que M. Lemerre a eu raison de joindre à Psyché et aux Odes et Poèmes^ tant cette œuvre respire l'hellénique sérénité, trahit à l'insu de l'auteur un idéal, non pas seulement libéral, mais républicain. Cet idéal, malgré Laprade même, nous paraît l'inspiration latente de ses poèmes, en tant qu'on se figure la République comme nous nous la sommes toujours représentée, non pas comme la proie disputée par des politiciens faiseurs de programmes mensongers, mais comme la forme la plus large, la plus conciliante, la plus accessible à tous, comme le régime le plus lié à l'idée de patrie, comme le gouvernement le mieux fondé sur les principes de moralité et de vertu. Avec une telle république, l'œuvre du poète est e^n harmonie constante ; elle y a sa place comme les odes de Pindare et les chœurs

de Sophocle dans les cités antiques. Aussi les meilleurs du parli républicain peuvent-ils dire de Victoi deLaprade, comme Valentine de Milan le disait de Dunois : « Celui-là nous a été ravi et dérobé. »

Pemettey qui a précédé Tribuns et Courtisans et la publication des Poèmes Civiques^ est née de la même inspiration: guerre déclarée au césarisme bonapartiste, revendication énergique de la liberté. Nous y admirons d'éloquentes beautés ; mais nous hésitons à en accepter la donnée fondamentale par des scrupules de patriotisme et de légalité dont on ne saurait nous faire un reproche. Un réfractairene nous paraît pas un héros d'épopée et nous ne croyons point qu'un soldat de l'an II, tel que celui qui est mis en scène, eût sanctionné de son assentiment cette violation du devoir social. Nous ne saurions admettre qu'un simple particulier s'arroge le droit de manquer au pacte universel qu'accepte une nation et puisse se croire dispensé du service militaire, consenti par l'immense majorité des citoyens, fût-il entraîné à des guerres injustes et folles comme les dernières expéditions 4e Napoléon I". Jugez aussi sévèrement que vous le voudrez l'esprit de conquête du dominateur, mais n'exaltez pas l'action d'un jeune homme qui se réfugie dans les bois, pendant que ses camarades se font tuera Lutzen etàBautzen sous le drapeau de la France. Aussi le dirons-nous hautement: « C'est le seul ouvrage de Victor de Laprade qui nous semble suspect au jugement d'une

VICTOR DE LâPRÂDE 231

conscience délicate ; car ce n'ost pas le libéralisme, mais l'esprit de parti qui Ta inspiré. »

Le patriote impeccable se retrouve dans le Livre d'un père, l'un des meilleurs ouvrages et Tune des meilleures actions de ce poêle, homme de bien. Ce beau livre, simple recueil des impressions du père de famille, est devenu classique à juste droit. Il n'y a pas d'ouvrage plus instructif et plus fortifiant. On y voit le poète aimer ses enfants de la bonne manière, avec une tendresse mâle, en les voulant fermes de cœur et fortement trempés, sans aucune tendance à ces faiblesses, à ces complaisances modernes qui ont énervé l'éducation. Dans ses filles ce père prépare la mère ; dans ses fils il pî*épare le citoyen. Ce livre contient le secret de l'éducation salubre et vivifiante. Il renferme aussi l'enseignement du plus ardent, du plus sérieux patriotisme. « Vivez, mourez, s'il le faut, pour la France», telle est la virile pensée de ce père ; tel le dernier mot de ses efforts, de ses labeurs, de ses aspirations. Son but suprême est de faire de ses enfants de dignes serviteurs de la France. Il y a réussi pour tous ; car ce livre est un de ceux qui auront le plus éloquemment appris son devoir à la génération nouvelle. Dans toutes les familles, dans toutes les écoles, ce recueil doit occuper la place d'honneur. M. de Laprade dans sa modeste fierté n'a jamais du reste rêvé de gloire plus haute et de triomphe plus radieux : servir la patrie par son talent de poète.

Tels sont les aspects successifs et variés à coup sûr, sous lesquels s'est présenté depuis longtemps à nous le génie'poétique de Victor de Laprade, aussi multiple que la vie de cet homme excellent est restée une dans sa direction continue vers le Bien et le Beau. Celui qui débutait par un chef-d'œuvre avec Psyché di été tour à tour Févocateur de TAntiquité mythique, puis du Christianisme primilif, l'interprète de la nature, grand symphoniste des forêts et des montagnes, le narrateur épique de la Totir d'ivoire et dePernette, le satirique à la Juvénal des Tribuns et Courtisans et des Muses et État, enfin le patriote inspiré des derniers Poèmes Civiques et du Livre d'un père. Un seul de ces titres eut fait le renom d'un poète. Devant une telle vie, une telle œuvre, on ne peut se dissimuler que les maîtres s'en vont, et l'on se prend à répéter ces vers d'une mélancolique grandeur que Victor Hugo inscrivait au Tombeau de Théophile Gautier :

Tout penche, et ce grand siècle, avec tous ses rayons, Entre en cette ombre immense où pâles nous fuyons. Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule !

Celui qui vient de nous quitter aura été l'un des plus grands et des meilleurs. Son idéalisme infatigable le recommande à l'affection des nobles esprits ; son Mbéralisme courageux le désigne à la reconnaissance de la postérité. Aucun de nos poètes ne peut montrer une existence mieux remplie, plusconstam-

VICTOR DE LAPRADB 233

ment vouée à l'honneur el à la conviction, plus résolument consacrée à la famille, aux lettres, à la liberté, à la patrie. Victor Hugo étant mis à part comme un génie d'exception, nul à notre avis, parmi les lyriques contemporains, n'a plus complètement, soit par la beauté de son caractère, soit par l'élévation de son talent, réalisé le type du Poète, c'est-à-dire un enthousiaste préchant d'exemple, un sublime témoin du Juste, un éloquent apôtre du Beau, une grande âme au service du grand Art.

Si le rêve que formait en 1798 la généreuse ambition de M"" de Staël peut se réaliser à cent ans d'intervalle, si la génération qui grandit est appelée à voir l'avènement d'une littérature fidèle aux lois supérieures du Beau, mais non moins profondément imbue d'esprit civique, ce phénomène désirable, qui nous relèvera de la description à outrance, de rimmoralité calculée et du parti pris naturaliste, sera dû certainement à l'action incessante d'un petit nombre de grands écrivains. En effet de nos jours, au milieu des purs dileltanti, des sceptiques, des rétrogrades, des virtuoses de palinodies, des quêteurs de vulgaires suffrages et de popularité facile, quelques Maîtres tout au plus, suivis de leurs adeptes, ont maintenu l'art contemporain sur les sommets délaissés de l'Héroïsme et de la Grandeur. Ces maîtres, qui nous auront légué les modèles de la langue du XIX® siècle, ont en même temps conquis le droit d'être présentés en exemple à la jeunesse patriote que nous réserve l'avenir. Quand on a prononcé le nom de Victor Hugo, l'on a désigné

le plus grand de ces artistes complétés de citoyens : après lui les premiers noms à inscrire sur cette liste, aussi glorieuse que brève, seraient à coup sûr ceux des deux frères par TafFection naturelle et la pensée commune, des modernes Dioscures, Edgar Quinet et Jules Michelet. Tous deux ont traversé les mêmes épreuves, combattu le même combat; tous deux ont obtenu le bonheur mérité de trouver des compagnes de leurs idées aussi bien que de leur existence, futures Vestales de leur mémoire. Ce qu'a été Michelet dans son expansive nature, dans son œuvre de lumière et d'amour, nous avons essayé de le faire comprendre. Nous proposons maintenant de retracer ce que fut, durant sa vie et dans son œuvre intimement liées l'une à Tautre, ce sympathique, ce vénérable Edgar Quinet, c'est-à-dire le génie inspiré par la vertu et armé pour la vérité, le Juste d'Aristophane servant le Vrai comme Socrate, cherchant le Beau comme Platon.

C'est aux plus tendres années, comme parlaient les Anciens, qu'il faut prendre cette vie digne du livre d'or de Piutarque. Tout est significatif, tout est exemplaire dans la formation morale et intellectuelle d'Edgar Quinet; négliger les premières an-

nées de son.exîstence serait en méconnaître l'unité. Chez lui l'enfance a donné toutes les promesses qu'ont tenues la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse si verte encore. Les germes de toutes ses œuvres ont été déposés en impressions premières dans ce cerveau d'artiste, jdans cette conscience de penseur. Lui-même en a porté le témoignage dans son précieux essai d'autobiographie publié en 1858, VEistoire de mes idées. Plus d'une fois nous y pourrons démêler le poète et le citoyen dans l'enfant. Cet enfant naquit à Bourg, le 17 février 1803. Ses

yeux s'ouvrirent sur les choses en Allemagne où on l'emmena voir son père, alors commissaire des guerres à l'armée du Rhin. Comme Victor Hugo pour l'Espagne, il eut donc une perception, plus vague, il est vrai, de ce monde germanique oîi sa curiosité devait se reprendre tant de fois: Les premiers jeux de cet être, plus tard si préoccupé de patriotisme, eurent pour camarades des dragons qui revenaient d'Austerlitz:

Reptasti per scuta puer.

A partir de 1807, le fils de Jérôme Quinet et d'Eugénie Rozat vécut continuellement avec samère, femme supérieure, véritable éducatrice de son esprit. Le père, homme de science et de vertu, caractère trempé à l'antique, s'occupa peu de sa famille ; pendant les longues années de loisir que lui fit une retraite prématurée, due à sa fermeté républicaine,

240 PORTRAITS Dbl MAITRES

Jérôme Quinet s'absorba dans ses travaux mathématiques. La mère appartint tout entière à son enfant. Ce n'est pas la seule fois dans notre siècle qu'on ait vu l'enfance d'un grand poète couvée par la tendresse et l'intelligence maternelles. Des Feuillantines à Milly les échos pourraient nous répondre. Ici ce fut un village près de Bourg qui servit de milieu poétique à cette initiation du premier âge, Certines, « un des points les plus cachés qui fussent alors en Europe», comme nous dit plus tard Edgar Quinet. La nature solitaire et silencieuse, ainsi que pour Chateaubriand à Combourg, moins grandiose, aussi pénétrante, y déroulait devant ses yeux de spacieuses forêts de chênes, de grands étangs séparés d'un rideau de montagnes par des bruyères, des taillis, de vraies savanes, de vastes plaines, de longues et calmes ondulations de genêts et de seigles, sous l'air languissant des maremmes. Ce paysage sévère et triste, ces champs chargés de fièvre, eurent pour le jeune Quinet un charme ineffaçable :

« Plus les lieux étaient incultes, plus ils me plai- » saient. J'aurais été désolé que nos landes, nos » bruyères eussent été converties soudainement en » riches champs de blé. On respirait en tout je ne » sais quelle douce sauvagerie primitive qui m'en- » chantait. On n'entendait jamais que le bruit des j> chaînes de fer de chevaux dans le fond des taillis. » Ma mère elle-même cédait à ce charme. Malgré le » souvenir des grands pacages de la Suisse où elle

» avait élé élevée, et, quoiqu'elle eût un certain » dédain pour nos misères, elle avouait que dans » aucun lieu de la terre on ne trouvait un tel silence » joint à une peine si profonde. »

[Histoire de mes idées, p. 30).

Quînet garda toujours le souvenir et parfois la nostalgie du pays natal. En 1821, étudiant dans la capitale, il juge que Paris ne vaut pas « les prés de Cerlines ». Dans un des intermèdes de son Ahasvérus il regarde vers la maison natale « sous les cerisiers fleuris », vers la triste et pensive campagne « à l'heure où le soleil emporte dans les bois des Bombes sur son épaule sa gerbe d'épis blonds ». Et il ajoute une parole de compassion sur la fièvre « froide en été ». Lorsqu'à la tribune de la Législative il viendra réclamer pour ses concitoyens, victimes de l'état de siège et des persécutions officielles même avant le Deux-Décembre, il plaindra ce pays couvert d'eaux dormantes, empoisonné, morbide, mais avec lequel il se sent en communion de souvenirs. Au reste il reconnaît devoir à cette nature inculte « l'instinct irréfléchi des choses primitives.» Cette intuition exquise se retrouve dans Ahasvérus, dans Merlin, dans la Création. Mais à la page suivante, avec sa franchise accoutumée, Edgar Quînet ne craint pas d'avouer que certaines obscurités, relevées dans ses premiers ouvrages, ont pu dériver de ces vagues solitudes. Quoi qu'il en soit, il put de bonne heure lire le grand livre des champs, recela

voir le précieux enseignement de la nature avec l'éducation malernelle.il apprit de sa mère à respecter rhumanilé dans le travail de la campagne, à acquérir la saine notion de Tégalité pratique fondée sur les égards mutuels entre honnêtes gens :

(( Combien je respectais le sillon couvert d'épis de )) seigles, les prés rares, jonchés de fleurs, et à plus » forte raison le bouvier qui le soir ramenait sa » charrue. Car ma mère ne perdait pas une occa- » sion de m'inculquer le respect de la nature » humaine dans le laboureur, dans le moissonneur, » le semeur, le faucheur, auxquels j'étais si loin de » pouvoir atteindre. » {loc, cit. p. 2S).

Sa mère devait encore lui suggérer d'autres instructions. Elle lui conamuniqua le goût précoce (Je la tolérance et le sens du divin dans la plus haute acception de ce mot. Sa conception du Christianisme, vaste comme l'infini, se reflète dans toute l'œuvre de son fils qui, de même que Michelet, Victor Hugo, George Sand, en vertu de ses origines, différera complètement des libres-penseurs contemporains. Chez Quinet nulle trace d'irréligion systématique comme dans le groupe encyclopédique ou dans les écoles actuelles. Son déisme était plus voisin de celui de Socin que de celui de Rousseau. Lsi doctrine d'ensemble, qui se dégage de tous ses écrits, semble la synthèse d'une philosophie très spiritnaliste avec un christianisme très compréhensif. Dans

cei ordre d'idées il restera jusqu'au bout le disciple de sa mère.

« Je reçus d'elle, je ne sais comment, l'idée d'un » père tout-puissant qui vous voyait à toute heure, » qui veillait sur nous. Il fallait le prier pour en » obtenir la sagesse, et nous le priions ensemble, » partout où Toccasion se présentait, dans les » champs, dans les bois, dans le jardin, dans le » verger, jamais à des moments fixés d'avance.

» L'éloquence qu'elle mettait dans ces prières, » toutes conçues au moment même, était surpre- » nante, lorsqu'à voix basse, partout où l'émotion » la saisissait, mais le plus souvent le soir, avant » qu'on eût apporté la lumière, elle s'élevait en » esprit vers le Père commun. Chaque jour, cha- » que fois, la prière changeait, suivant le besoin, » les fautes de la journée, les tristesses, les an- » goisses présentes ; car elle m'initiait à toutes ses » peines, à toutes ses anxiétés sur l'avenir, et dans » ces moments choisis je comprenais ses chagrins, » comme je les comprendrais aujourd'hui. Ces » prières étaient des conversations en face de Dieu » sur ce qui nous touchait, elle et moi, de plus » près. C'était notre vie de chaque jour exposée, » dévoilée devant le grand témoin. »

A celte préparation religieuse M"® Quinet joignait une méthode d'éducation à la fois sloïque et tendre qui lui assura la confiance et la docilité de son enfant. Nul fils n'aima plus respectueusement

et plus profondément sa mtre. Trente ans plus tard il prononça lui-même son éloge funèbre, avec des paroles pleines d'onction filiale et de tendresse inspirée. Au début de son autobiographie il caractérise suffisamment cette âme maternelle en lui attribuant « un enthousiasme sacré pour tout ce qu'il y a de grand, défier sur la terre ». Cette formule pourrait aussi bien servir de devise à l'œuvre qu'à la vie d'un tel fils. Eugénie Rozat voulut son enfant «parfait », nous dit M"*' Quinet dans son étude suvYBiS' toire de mes idées. Jamais ambition plus noble n'a été plus complètement réalisée.

Avec l'amour filial, l'intelligence de la nature et l'initiation spirituelle, un autre sentiment, un de ceux qui dominent et remplissent une existence, va s'éveiller dans le cœur d'Edgar Quinet sous l'impulsion des événements, ces rudes et puissants précepteurs. ACertines, il vivait loin des tumultes de la guerre. Ses parents haïssaient dans Napoléon le destructeur de la République et l'envahisseur hasardeux de l'Espagne et de la Russie : ils ne pronçaient jamais son nom. Leur pessimisme découragé avait même retardé l'instruction régulière d'un enfant destiné dans leur pensée à grossir les hécatombes humaines qu'amoncelait la folie des conquêtes. En revanche, cet écolier encore réfractaire à Lhomond avait sous la direction maternelle lu Racine, Corneille, VHamiety le Macbeth de Shakespeare ; on lui avait fait même entendre les accents magiques

de M™« de Staël, la grande exilée de la liberté.Bientôt la protestation taciturne de ses parents fut étouffée parla voix des alarmes retentissant sur le sol français comme ravant-courrière deTinvasion. Le desjiotisme de Napoléon fut oublié quand se dressa la sanglante apparition de la France menacée. Il n'y eut plus en 4814 et surtout en 481S que des combattants dans les familles des patriotes. Alors dans Napoléon, comme le dit nettement M"'* Edgar Quinet, « le soldat sidentifia pour tous avec la défense du territoire ». Aussi l'Empereur apparaît-il pour la première fois aux yeux de Quinet enfant sous un jour incomplet et dans une attitude momentanée. De là le mirage auquel ne s'est soustrait presque aucun des génies illustres de notre siècle. Comme nous avons été obligé de le dire déjà, la plupart ont construit la légende et la légende a reconstruit le Césarisme. Mais, auprès du grief qu'il est permis de leur intenter, l'excuse et l'atténuation doivent immédiatement intervenir, comme dans les beaux mythes homériques les Prières viennent sur les pas de la funeste Até pour réparer le mal qu'elle a fait aux humains.

Les deux invasions de 1814 et de 1813 enseignèrent à Quinet et aux hommes de son &ge un précoce amour de l'intégrité nationale, une hâtive impatience de revanche et de gloire. Dans son admiration pour le vieux pauvre qui se ressouvenait d'avoir été soldat et allait à soixante-quinze ans se faire tuer pour la

France, dans son empressement d'arborer la cocarde tricolore au retour de l'île d'Elbe, il révélait cette passion de la patrie qui sera maîtresse de son être. Ce ne fut pas en face des spectacles de la Terreur blanche que ces ardeurs naissantes pouvaient s'amortir. Dans nos provinces de TEst, sous le moindre prétexte, on décrétait, on emprisonnait, on fusillait, on guillotinait libéraux et partisans du régime déchu confondus sous la dénomination de bonapartistes. Le jeune Edgar, pendant ses vacances, vit ainsi juger, condamner, exécuter en quarante-huit heures Tun des hommes les plus riches et les plus modérés du département, mi grand propriétaire inculpé pour un complot imaginaire, et qui resta souriant jusqu'au prononcé de la sentence. De telles impressions d'enfance achevèrent de décider la vocation libérale d'Edgar Quinet. Il sortit des collèges de Bourg, puis de Lyon. Il entra dans la vie d'étudiant avec la ferveur patriotique, Tilusion napoléonienne, la haine de l'ancien régime, l'horreur de l'étranger. N'en doutons pas, toutes ses données de patriote clairvoyant ont été senties d'instinct dans cette période de son existence avant d'être formulées par l'expérience et le génie de l'homme fait. A l'âge où Victor Hugo était déjà l'enfant sublime, Edgar Q uiiiet fut l'enfant héroïque.

EDGAR QC[N£T 247

Après ce noviciat de Tenfance, le stage de la première jeunesse n'a pas été moins décisif pour Edgar Quinet. « Qu'est-ce que la vie ?» a fort bien dit Alfred de Vigny, w une grande pensée de la jeunesse réalisée par l'âge mûr. » Les pensées de ce genre ne manquèrent pas à Edgar Quinet. Il connut les incertitudes de l'esprit pour le choix d'une profession, mais il ne tarda pas, tout en faisant son droit, à se décider pour les Lettres, jaloux d'offrir sa contribution intellectuelle au relèvement de sa Patrie. Recueillons son propre témoignage et voyons dans quelles dispositions en 1820 un jeune homme, un étudiant, se préparait au plus noble des métiers, à l'art d'écrire. Ce témoignage peut servir de leçon à ceux des jeunes écrivains nouveaux qui, après une quatrième invasion, ne comprennent pas la gravité de leur mission et leur devoir envers la grande vaincue :

« L'idée que nous nous formions tous alors de la » France me donnait un grand ressort pour échap- )î per à ce premier accablement. La France, après » ses deux chutes, ses deux invasions, navrée, per- » cée au cœur, toute saignante, iious paraissait si » belle, si noble, si fière dans ses calamités. Elle » n'était pour rien dans ses opprobres ; ils la ren-

248 PORTRAITS DE MAIÏRLS

» dâient cent fois plus touchante à nos yeux. Il n y » avait pas alors dans le monde entier un seul » homme qui ne la crût faite pour la vérité, pour la » liberté, pour tout ce qui honore le genre humain. » Avec quelle tendresse de fils nous regardions, » nous comptions ses plaies I Qui n'eût voulu les » guérir au prix de sa vie? Qui n'eût voulu lui » apporter en hommage son travail, son œuvre, » son livre, son ébauche, son obole d'idées, à » défaut de tout cela une partie de son cœur * ».

Quels accents sincères ! quelle confiance dans les destinées du pays! Qui n'aime point la France de cette façon brûlante n'est pas digne de vous, ancêtres aussi grands par vos malheurs que par vos gloires, vainqueurs de Fieurus et d'AuslerliLz, vaincus de Waterloo et de Gravelotte, plus chers peut-être à notre piété patriotique !

Telles étaient les idée.^ des meilleurs de la génération nouvelle. Mais ces idées ne trouvaient pas faveur chez les personnes plus âgées. Il y avait beaucoup de routine et de frivolité dédaigneuse dans le monde de la Restauration. Tel qui se croyait indépendant en politique tenait l'esprit fermé à toute audace et gardait la léte farcie de préjugés pseudoclassiques ; des libéraux et même des ultras, comme le Gillenormand des Misérables^ restaient voltairiens dans le sens étroit du mot, impitoyables contre

i. Histoire de mes idéesy p. 242-243.

EDvîAR QDINET 249

tout ce qui s'écartait de la tradition servile du XVIII* siècle mal compris. On voyait des affidés de la Congrégation faire alliance avec des matérialistes contre toute nouveauté philosophique. Sous la réaction déterminée par le ministère Villèle, les Joiiffroy, les Dubois, les Cousin, furent remplacés dans les chaires des collèges de Paris où à l'École Normale par des sensualistes moins odieux au parti régnant que les spiritualistes de la France nouvelle. Louis XIV n'avait-il pas donné l'exemple de préférer les athées aux jansénistes? De là bien des dissidences tournant en querelles dans les salons et dans l'intérieur des familles, bien des résistances de parti pris aggravées par la moquerie et le persiflage. Les jeunes enthousiastes souffrirent cruellement de ces coups d'épingle plus redoutables parfois que des coups d'épée ; ils durent tout emporter de haute lutte, mais après avoir au début joué forcément ce rôle d'incompris qui laisse parfois des ressouvenirs amers et de cruelles cicatrices, Edgar Quinet^ comme beaucoup de ses contemporains, éprouva d'abord cette sensation pénible et se reconnut isolé même dans les maisons où on l'accueillait en parent et en ami. Toutes ses impressions de ce temps sont du reste déposées dans les deux volumes de sa correspondance avec sa mère. Prenons au hasard une lettre écrite pendant un voyage à Londres (t. I*', loc. cit. p. 287) :

« Que je te remercie de ton excellente lettre ! Ne

250 PORTRÂIIS DE MAITRES

» dis plus jamais que tu ne peux rien pour moi, » quand tu me reiids la vie, la vie de l'âme. Il n'est » donné qu'à loi de me faire trouver de l'intérêt et » Un but à des jours qui se suivent sans que la » destinée devienne plus claire. Dieu merci, j'ai » été compris, et ce petit voyage qui me laissera » de si longues traces ne sera pas nul pour toi. » Comme tu es digne dé ces plaisirs de l'intelli- » gence que l'on a une fois, deux fois, et que l'on )) ne retrouve plus. Ne crois pas que Tair de la pro- » vince ait éteint ta vie intérieure. Il ne faut qu'une » occasion digne de toi, potir que tu la retrouves » lout entière. Que n'as-tu senti tout ce qui a passé ') dans mon cœur depuis quelques jours? Tu sais à » quel point d'abattement j'élais tombé, et voilà que ^> je suis plein d'espérance dans l'avenir; je suis » l'homme renouvelé. »

Et plus loin dans la même année 1823 (p. 3i3): « Comment vas-tu distribuer tes projets pour cet » automne? Quand te reverrai-je? Dieii le sait. ») C'est pourtant le seul désir qui ne meurt pas datis » mon cœur. Je ne puis te dire combien tes paroles » d'amitié, de tendresse me font de bien. »

Quinet ne connut pas les milieux plus ou moins excitants de la Muse française, du Globe ^ de la Revue française, du Cénacle. Il créa son originalité dans la solitude : elle n'en fut peut-être que plus sûre et plus vivace. Certains hommes ont besoin du conlact de leurs semblables pour aiguillonner leur

EDGAR QD1N£T 251

imagination et accroître l'abondance de leurs idées ; d'autres perdraient à ce contact la fraîcheur etTénergie de leur pensée native. Edgar Quinet nous semble de ce nombre. Sa préparation ne fut fas infertile. Dès 1823 il publiait une fantaisie satirique, les Tablettes du Juif-Errant qui depuis a été réimprimée à la suite d'Ahasvérus. La légende du marcheur fantastique avait hanté de bonne heure les rêves d'Edgar Quinet; elle courut une première fois sous sa plume encore inexpérimentée, encore Juvénile, mais aiguisée déjà par Tesprit et par la raison.

Edgar Quinet n'avait que vingt ans quand parut cet opuscule. A vingt-trois ans il frappait un coup de maître en donnant Ja traduction des idées ce Berder sur la philosophie de l'histoire^ complétée deux ans après par un essai sur les œuvres de Eerder. La préface de cette traduction révélait un des futurs maîtres du style renouvelé et de la pensée moderne. Une tradition rapporte qu'Augustin Thierry, lisant les Martyrs au collège, se promenait à grands pas en répétant le bardit des Franks dans l'inoubliable bataille et s'enivrait longuement de ces phrases rythmées. De môme quel jeune homme épris de poésie n'aurait profit et plaisir à redire ces strophes de prose ondiileuse et sonore, comme no'ro langue. Chateaubriand mis à part, n'en connaissait plus depuis Pascal et Bossuet. ^

« Le jour où la liberté manquerait aiî monde

>y serait celui où Thistoire s'arrêterait. Poussé par » ane main invisible, non seulement le genre hu- » main a brisé le sceau de Tunivers et tenté une » carrière inconnue jusque-là, mais il triomphe de » lui-même, il se dérobe à ses propres voies et, » changeant incessamment de formes et d'idées, » chaque efiort atteste que l'univers l'embarrasse et » le gêne. En vain l'Orient qui s'endort sur la foi des » symboles croit-il l'avoir enchaîné de tant de mys- » térieuses entraves ; sur le rivage opposé s'élève un » peuple enfant qui se fera un jouet des énigmes de » l'Orient et les dénoncera à son réveil. En vain laper- » sonnalité romaine a-t-elle tout absorbé pour tout » dévorer ; au milieu du silence de l'empire est-ce » une illusion décevante, un leurre poétique, que ce » bruit sorti des forêts du Nord et qui n'est ni le » frémissement des feuilles, ni le cri de l'aigle, ni » le mugissement des bêtes sauvages? Ainsi, captif » dans les bornes du monde, l'Infini s'agite pour en » sortir » .

A.U moment de rééditer cette production de jeunesse, en 1857, Edgar Quinet nous fait cet important aveu que son introduction, saluée par la parole de Gœthe, est comme l'ébauche de son œuvre, renfermant des idées qui n'ont fait que se développer en lui, croyance à la liberté comme au principe de l'histoire, proclamation du règne de la conscience supérieure à la nature aveugle, respect de l'individualité. « Et que servirait d'écrire, si Tâge mûr ne

EDGAR QL'INËT 2d«#

// confirmait la jeunesse, si la vieillesse ne confir- » mait Tâge mûr. C'est alors que nous serions un » roseau et le plus misérable de tous ». Heureux et rares les hommes qui peuvent se rendre de semblables témoignages !

Cette publication procura presque simultanément deux amitiés très différentes au solitaire de la veille, l'une solide et sûre, contractée pour ne finir ici bas qu'avec la vie d'un des deux compagnons ; l'autre, captivante, impérieuse, mais trompeuse, passagère, et destinée à ne laisser que le ressentiment d'une discussion imprévue. L'ami de toujours fut Michèle t, l'ami de quelques heures décevantes fut Victor Cousin. Cousin, alors destitué, populaire par sa disgrâce, sympathique par son talent de parole et son attitude d'orateur, jouissait à la fois de l'estime des connaisseurs et de la popularité bien gagnée. Quinet partagea cet enthousiasme. Il voulut le transmettre à sa mère. L'accueil démonstratif, un peu théâtral de Cousin, le ravit, mais plus encore l'ardente foi, la grandeur morale qu'il lui supposait :

« C'est un charme inconcevable. Je ne me lasse- » rais jamais de parler de lui. 11 remplit mon cœur. » Je tremble de joie en le voyant. C'est de l'amour, » c'est bien mieux que de l'amour, c'est de Tadrai- » ration la mieux sentie et la plus méritée qui fut » jamais. Il est impossible de parler de sang-froid » de ces hommes qui dans leur vie ont atteint aux » sublimes pensées. Us répandent je ne sais quel

234 PORTHAITS DE MAITRES

» charme autour d'eux. Tout devient plus touchant, » plus solennel. Quand ils vous parlent, c'est une » incroyable douceur, Tharmonie pure d'une âme » qui se révèle. En les quittant vous vous sentez plus » de force contre les difficultés elles angoisses de la » vie. Quel dommage que tu ne le connaisses pas.

» Oii voit aux regards fixes de cet homme quand » il parle, à toute sa physionomie qui se recueille, » à son accent harmonieux mais déterminé, que tout » est arrêté dans cette tête, et la vie et la mort. Le » voilà qui croit au triomphe de la raison, de ia jus- » tice, comme à sa propre existence. Et de là l'ex- » trôme douceur qu'il met dans la discussion, parce » qu'il n'en est plus à l'expérience et qu'il se repose » avec confiance sur la force du destin ».

(Lettres à ma mère, t. 1er, p. 323-24, juin i825.)

La déception devait succéder à celte confiance dithyrambique. En septembre 1830, dans la suite de sa correspondance, Quinet accusera ce même Cousin d'avoir montré « le plus misérable caractère ». Bientôt il traitera de « commediante » celui qu'il eût suivi jusque dans les prisons, comme Criton auprès de Socrate. La vérité d'appréciations ne résiderait-elle pas entre ces deux opinions extrêmes? Que Victor Cousin ait trompé l'attente de Quinet en lui découvrant un homme habile au lieu d'un homme austère, qu'il ait manqué surtout à ses engagements d'amitié, nous ne pouvons en disconvenir. MaiJi i peu d'attrait que puisse inspirer

EDGAR QDINET 2S5

Cousin par certains incidents de sa vie privée ou publique, on ne saurait non plus méconnaître sans injustice les premiers services rendus par un tel orateur au libéralisme renaissant, l'impulsion que ses écrits et ses recherches imprimèrent aux études philosophiques, la préférence louable qu'il accorda toujours à la politique de M. Thiers sur le système gouvernemental du Centre Droit, enfin dans ses ouvrages d'histoire biographique une assez vibrante intonation de patriotisme. On ne peut surtout éluder les solides apologies que lui ont dédiées d'illustres disciples, un Bersot, un Paul Janet, pour ne citer que ceux dont les plus difficiles ne suspecteraient pas rattachement aux institutions libérales. L'éclectisme en philosophie a fait son temps comme toutes les doctrines transitoires : il serait inique de lui dénier son efficacité morale et sa saison de grandeur ».

Tout en stipulant ces réserves, il ne nous coûte pas de reconnaître, en même temps que la distinction intellectuelle de Cousin, son infériorité morale sur l'idéal que s'était formé Quinet, véritable idéal de chef d'école et de penseur souverain. C'est qu'Edgar Quinet appartenait à une autre race malheureusement très restreinte, à l'élile de ceux qui tiennent leur vie en harmonie avec leurs principes. Si Tin-

1. Quinet nous semble avoir trop oublié le service capital que lui a rendu Cousin en lui inculquant la conGance en lui-même, en lui persuadant qu'il serait un « grand écrivain » .

256 POIITRAITS DE MAITRES

dulgence n'était un devoir même pour la désillusion, de tels hommes auraient seuls le droit d'être sévères ; car ils sont les meilleurs de la famille humaine. A toutes les époques de l'histoire l'identité de l'acte avec la parole, la conformité de l'âme avec l'esprit, est le signe le plus rayonnant de la noblesse morale ; c'est à cette lumière que la postérité reconnaît et désigne les élus de la conscience.

Deux voyages qui suivirent la première publication d'Edgar Quinet devaient exercer sur sa destinée la plus active influence. En 1828, passionné pour la cause de l'indépendance grecque qui avait suscité la croisade des poètes, il obtint d'être adjoint à la commission déléguée par l'Institut dans le Péloponèse. Il partit le 10 février 1829 avec ce zèle d'antiquité qu'avaient excité ses lectures d'adolescent. Quoique plutôt nourri du génie latin, comme tous les hommes de sa génération, il était déjà sai<i par cette nostalgie de la divine Hellade qu'éprouvent tous les artistes dignes de ce nom. Qu'était-ce donc quand la Grèce moderne asservie, foulée, écrasée, se débattait contre les barbares et s'armait non pas seulement de balles et de flèches, mais de traditions et de réminiscences sacrées I L'art et

Théroïsme du passé combattaient encore pour cette terre sainte. Quinet fut Tun de ces volontaires dont Byron avait été le devancier. Il 'arrivait au lendemain des luttes acharnées, mais il n'en affrontait pas moins les plus sérieux dangers, ayant à traverser les villes occupées par les Turcs, défiant la peste et la maladie, toujours avec le visage souriant et rintrépidité du cœur. Il en rapporta la Grèce moderne qui parut en 1830 et lui valut de glorieux suffrages, entre autres ceux de Villemain, toujours bienveillant et juste envers lui, et de Victor Hugo, qui plaçait ce livre au-dessus de t Itinéraire, C'est qu'en effet ce livre, plein de verve pittoresque et d'éloquente sympathie, est toujours jeune pour ceux qui ne se défendent pas d'aimer, autant que les philhellènes de 1827, ce petit peuple héritier de si grands souvenirs *.

1. Plus tard Quinet, dans un livre posthume : Vie et mort du génie grec reviendra à ce culte de sa jeunesse. Mais dans rintervalle tout son amour pour la Grèce éclate dans cette page de Merlin Venchanteur (p. 45S) : « Et moi aussi puissé-je revoir » avec toi le matin printanier sur la cime du mont Lycée au » seuil du temple d'ÂpoUon le Secourable. Je voudrais que la » première aube nous caressât tous deux de son haleine de jon- » quille, tandis que l'odeur des serpolets et des vignes vierges » monterait vers nous des ravins boisés de Phigalée.

» Puissé-je encore, quand viendra Theure suprême, ma main » dans ta main, exhaler avec toi mon âme sereine dans les tem- » pies sereins sous la voûte d'azuv, en même temps que le » rossignol chantera dans la vallée d'Ampellone et que Tile de » Zante fleurira dans la mer épanouie à nos pieds. »

258 PORTRAITS DE MAITRIiâ

Dans cet ouvrage, ainsi que dans ses belles pages sur les théories de Herder, le poète de la prose se décèle à tout moment : c'est la Grèce renaissante assimilée à une fleur du matin éclose dans la nuit ; c'est le contraste des légendes nombreuses et de la brève destinée de la Messénie comparée au mont Ithome « large et verdissant à la base, tronqué et dépouillé à son sommet; ce sont les chants de Klephte, « nus et fauves autant que les crêtes d'où Ton entend glapir Tépervier ».

Par ces étincelantes images se traduisait une vision rapide et nette de la Grèce. En face de la moderne délivrée, Quinet franchissait les âges classiques et avant nos trois grands poètes hellènes, Laprade, Banville et Leconte de Lisle, retrouvait les temps primitifs. Cette initiation du voyageur se fera désormais sentir dans tous les écrits d'Edgar Quinet et plus tard dans son enseignement, rattachés à l'Hellade par un enchaînement radieux d'allusions et de métaphores.

Comment Quinet avait-il supporté si allègrement les fatigues du voyage et les périls que sa modestie dissimule? Il faut remonter à Tannée précédente pour s'expliquer ce courage presque insoucieux. Le traducteur de Herder avait voulu visiter l'Allemagne. On lui conseilla le séjour de la ville universitaire de Heidelberg dans la riante vallée du Neckar. Là le voyageur, par l'intermédiaire du mythologue Creutzer, reçut l'hospitalité dans une famille qui vivait de

la vie studieuse et patriarcale que Ton menait alors au pays rhénan. Le chef de cette famille, M. More, ancien pasteur, devenu notaire de village, était un homme instruit, austère, unissant à la simplicité de son pays un cœur tout français. Il avait été l'hôte de Desaix et de nos généraux républicains ; il avait suivi Tentraînement d'Adam Lux et de Forster vers notre Révolution. Quinet le trouva au milieu de sa famille, groupe charmant de neuf filles qui en ce moment exécutaient un oratorio de Haendel, Samson^ avec le recueillement le plus correct. Dans ce groupe se détachait une jeune fille d'une beauté régulière et délicieuse, dont les allures révélaient la douceur de Tâme et l'élévation du caractère. C'était Minna More, qu'Edgar Quinet, à partir de la première heure, aima d'un amour profond, préludant au mariage par de longues fiançailles. Il emporta donc en Grèce cette image, inséparable désormais du souvenir de sa mère. Quelques-unes de ses lettres à sa fiancée ont été recueillies dans sa correspondance. Rien de romanesque, rien d'emphatique. Elles traduisent d'une manière remarquable la sincérité du sentiment, l'intensité de la tendresse.

Cette union à longue échéance souleva bien quelques objections dans l'esprit si net de la mère d'Edgar Quinet, mais ces objections tombèrent devant l'évidence de l'amour et la certitude des affinités morales. Au reste ces fiançailles de plusieurs

Grunstadt, près de sa fiancée. Rien n'égala son émotion quand tout le long de la route il vit sur les bords du Rhin ce symbole de vie nationale qu'il appelle « le divin drapeau tricolore ». Il écrit à sa mère qu'il ne se consolera jamais de n'avoir pas « marché avec les faubourgs ». Sa première pensée fut pour un conventionnel, vieil ami de sa famille, témoin de son enfance, exilé par les Bourbons, et dont il espérait le prompt relour, Baudot, dont les mémoires inédits ont servi de fondement à la Révolution d'Edgar Quinet. Mais que de déceptions pour l'homme et le patriote ! Au lendemain de 1830 les doctrinaires prirent le pouvoir et, comme il arrive trop souvent, les militants de la veille furent écartés au profit des transfuges du régime déchu. Malgré l'appui de Yillemain, Quinet attendit huit ans la chaire d'enseignement supérieur qui lui était promise et due. Pendant ces huit années il fit deux parts de sa vie : l'une vouée à l'action, c'est-à-dire à la polémique, sinon républicaine, au moins démocratique et patriotique ; l'autre consacrée aux recherches studieuses, aux écrits d'imagination, à la pensée et au rêve. Le premier il retrouve les épopées inédites du XII' siècle, découverte dont tous ont tiré parti, dont personne ne lui a fait honneur. L'érudition officielle, aussi dédaigneuse alors du moyen âge qu'elle en a été engouée et fanatique par la suite, lui suscita mille dégoûts. Fauriel, qui devait se rallier à ses idées, Génin, qui devait les

mettre en œuvre, Raynouard en première ligne, lui firent une opposition véhémente. Il eut pour défenseurs Michelet, Charles Magnîn, Jules Janîn, son camarade de collège. Lamennais qui ne le connaissait pas encore et qui publia de lui-même son rapport au Ministre dans le journal Y Avenir. Ce rapport établit des données aujourd'hui vérifiées, Torigine celtique des poèmes de la Table ronde, l'antériorité des chansons de geste sur les versions en prose, le privilège épique de la langue d'oïl. Voici comment Quinet apprécie nos origines dans son Essai sur f Histoire de la Poésie {p. 34) :

« Le génie guerroyant de la France respire prin- » cipalement dans ces valeureux poètes. Ajoutez » que leur langue de fer les secondait à merveille, » pauvre en moralités, singulièrement riche et à » l'aise, quand il s'agit d'armures, de hauberts » rompus et démaillés, de sang vermeil, de vas- » saux navrés et de cervelles répandues. Aussi, au » milieu de leurs interminables épopées, où sou- » vent ils sommeillent comme leur ancêtre Homère, » le signal de la bataille est-il toujours pour eux le >^ réveil du génie. Un enthousiasme sincère les pos- » sède ; ils trouvent des lumières soudaines au plus » fort de la mêlée. Des prouesses d'imagination les » égalent à leurs héros ; car ils sont eux-mêmes les » chevaliers errants de l'art et de la poésie. Malgré » toutes les difficultés d'un idiome embarrassé, » leurs fières fantaisies éclatent par de grands

Grunstadt, près de sa fiancée. Rien n'égala son émotion quand tout le long de la route il vit sur les bords du Rhin ce symbole de \ie nationale qu'il appelle « le divin drapeau tricolore ». Il écrit à sa mère qu'il ne se consolera jamais de n'avoir pas « marché avec les faubourgs ». Sa première pensée fut pour un conventionnel, vieil ami de sa famille, témoin de son enfance, exilé par les Bourbons, et dont il espérait le prompt relour, Baudot, dont les mémoires inédits ont servi de fondement à la Révolution d'Edgar Quinet. Mais que de déceptions pour l'homme et le patriote I Au lendemain de 1830 les doctrinaires prirent le pouvoir et, comme il arrive trop souvent, les militants de la veille furent écartés au profit des transfuges du régime déchu. Malgré l'appui de Yillemain, Quinet attendit huit ans la chaire d'enseignement supérieur qui lui était promise et due. Pendant ces huit années il fit deux parts de sa vie : l'une vouée à l'action, c'est-à-dire à la polémique, sinon républicaine, au moins démocratique et patriotique ; l'aulre consacrée aux recherches studieuses, aux écrits d'imagination, à la pensée et au rêve. Le premier il retrouve les épopées inédites du XII' siècle, découverte dont tous ont tiré parti, dont personne ne lui a fait honneur. L'érudition officielle, aussi dédaigneuse alors du moyen âge qu'elle en a été engouée et fanatique par la suite, lui suscita mille dégoûts. Fauriel, qui devait se rallier à ses idées, Génin, qui devait les

mettre en œuvre, Raynouard en première ligne, lui firent une opposition véhémente. Il eut pour défenseurs Michelet, Charles Magnîn, Jules Janin, son camarade de collège. Lamennais qui ne le connaissait pas encore et qui publia de lui-même son rapport au Ministre dans le journal Y Avenir. Ce rapport établit des données aujourd'hui vérifiées, Torigine celtique des poèmes de la Table ronde, Tantériorité des chansons de geste sur les versions en prose, le privilège épique de la langue d'oïl. Voici comment Quinet apprécie nos origines dans son Essai sur r Histoire de la Poésie {ç. 34) :

« Le génie guerroyant de la France respire prîn- » cipalement dans ces valeureux poètes. Ajoutez » que leur langue de fer les secondait à merveille, » pauvre en moralités, singulièrement riche et à » l'aise, quand il s'agit d'armures, de hauberts » rompus et démaillés, de sang vermeil, de vas- » saux navrés et de cervelles répandues. Aussi, au » milieu de leurs interminables épopées, oîi sou- » vent ils sommeillent comme leur ancêtre Homère, » le signal de la bataille est-il toujours pour eux le >^ réveil du génie. Un enthousiasme sincère les pos- « sède ; ils trouvent des lumières soudaines au plus » fort de la mêlée. Des prouesses d'imagination les » égalent à leurs héros ; car ils sont eux-mêmes les » chevaliers errants de l'art et de la poésie. Malgré » toutes les difficultés d'un idiome embarrassé, » leurs fières fantaisies éclatent par de grands

» traits, comme la Durandal hors du fourreau. Sans » le secours de Tart ils combattent à proprement » dire nus et sans armes, et par la seule vaillance » de la pensée, ils s'élèvent à un sublime naïf que » Ton n'a plus retrouvé depuis eux. »

Peut-être, comme tous les novateurs, Quinet s'exagérait-il la valeur poétique et même pittoresque de ces épopées qui, recommandables par l'invention et surtout par l'ascendant sur les littératures européennes, sont dénuées de couleur et de ce qu'on appelle l'éclat. Ébauches au point de vue du goût et de l'art, elles n'en restent pas moins de précieux documents pour l'histoire littéraire. C'est dire que Tinitiative de Quinet mérite d'être glorifiée.

Nous avons rapporté à cette parlie de sa vie ses nombreuses études sur l'Allemagne. Elles furent réunies en 1836 dans un seul volume à ses impressions de voyage en Italie. Ces chapitres annonçaient des travaux plus étendus sur cette Italie, alors si opprimée, à laquelle tous les libéraux croyaient payer une dette en hâtant de leurs vœux son retour à l'indépendance. Quinet ne fut pas le moins épris de cette cause. C'est encore pendant cette période qu'ont été composés plusieurs essais rattachés sous le titre de Mélanges au tome IV des œuvres complètes : l'un sur V avenir de la religion qui semble la préface des grands ouvrages qui suivront ; l'autre sur les arts de la Renaissance; un troisième sur le champ de bataille dArcole ; un quatrième sur le

champ de bataille de Waterloo. Cette dernière notice est trop empreinte à notre gré de cet esprit de démocratie napoléonienne qui se justifie moins après 1830 que sous la Restauration. Quinet y fait trop bon marché des institutions libres ; il accepte le Consulat sans restriction. A la vérité la plupart des républicains ne tenaient pas un autre langage depuis Carrel jusqu'aux accusés du procès d'Avril. Le National^ la Tribune, les feuilles lyonnaises, faisaient à Tenvi de Napoléon le messie armé de la Révolution, un agent providentiel des principes de 89. Le retour triomphal des cendres de l'Empereur ne rencontra dans les Chambres que de rares contradicteurs, parmi lesquels Lamartine, comme nous l'avons déjà dit, prophète en cette occasion. Quinet partagea cet entraînement de bonapartisme républicain qui chez des hommes tels que lui tenait aux complaisances de l'illusion, mais qui chez les politiciens de cette époque doit être considéré comme un expédient d'opposition d'une moralité très douteuse.

Voilà pourquoi nous n'insisterons pas sur Tune des trois œuvres d'imagination qui marquent cette phase de la vie d'Edgar Quinet, le poème de Napoléon oîi la fatale légende supprime la vérité historique située entre le dithyrambe et le pamphlet. Napoléon, comme Prométhée, comme plus tard les Esclaves, est écrit en vers. Quinet est un si grand poète dans sa prose qu'on peut, sans lui faire tort.

émettre quelques restrictions sur rexcellence de ses alexandrins. Son imagination était trop jaillissante pour qu'il pût se soumettre à la précision du détail, à la symétrie du rythme qu'observent dans leurs plus grandes audaces les Pindare et les Yiclor Hugo. A tout moment la pensée déborde l'expression. Les images multipliées ne sont pas harmonieusement suivies, rigoureusement opposées comme chez les meilleurs poètes de notre temps. De là beaucoup de métaphores incohérentes et de phrases obscures. Le siège de Constantine, le Combat du poète, une ode à Lamartine, qui figurent dans les Mélanges, sont par moments d'une lecture malaisée. Et pourtant le génie d'Edgar Quinet est si naturellement poétique, si riche son imagination, sa pensée si élevée et si noble, sa sensibilité si vive et si frémissante, que les beaux vers s'élancent en grand nombre. Mais il serait difficile de détacher beaucoup de pages soutenues, d'une facture égale, d'une prosodie résistante. C'est le défaut général du Prométhécy des Esclaves, publiés longtemps après, et surtout du Napoléon. Ce défaut ne doit pas du reste rendre insensible aux beautés éparses.

Le mythe éternel de Prométhée qui depuis a tenté des poètes de talent, MM. Louis Ménard, Edouard Grenier, Gustave Vinot, Charles Grandmougin, a été compris par Edgar Quinet comme l'avait entendu TertuUien. Pour le poète moderne comme pour les Pères de l'Église, Prométhée est le précurseur du

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Christ. Quînet s'engage bien avant dans le dogme chrétien en donnant pour libérateur au martyr du Caucase les archanges Raphaël et Michel. Dans sa préface il proteste contre Taccusation d'impiété : « Si c'est être religieux », dit-il, « de reconnaître » en chaque chose la présence de l'infîni ; si c'est » être croyant de garder le culte des morts et la foi » dans l'éternelle résurrection ; si c'est être ami de » Dieu de le chercher, de l'appeler, de le recon- » naître sous chaque forme du monde visible et » invisible, alors celui qui écrit ces lignes est tout » le contraire de l'impie. » L'homme qui a dicté cette profession de foi, plus chrétienne encore que spiritualiste, est assurément plus voisin de Channing, deCoquerel, même d'Arnaud de l'Ariège et de Frédéric Morin, que des matérialistes ou des positivistes d'aujourd'hui.

Aux beaux vers inégaux de Napoléoji et de Prométhée nous préférons de beaucoup la merveilleuse prose poétique à* Ahasvérus. Pour nous ce poème dialogué n'a pas vieilli. Les beautés en sont aussi neuves, aussi fraîches qu'elles pouvaient le paraître aux contemporains. La donnée mystique plaîrait moins de nos jours. Pour se mettre dans l'esprit du poème, il faut, dès le début, suivre l'auteur dans un Paradis qui ne serait pas désavoué par Dante, écouter les dialogues des anges et des saints, assister au déluge, à la salutation des Rois Mages, aux stations du Calvaire, admettre la légende du Juif errant. Mais

que Ton soit un croyant, ou que Timagination, à défaut de la foi, concède au poète la mise en œuvre de ces traditions canoniques ou apocryphes, on découvrira sans peine des splendeurs qui selon nous égalent les morceaux les plus vantés du Faust de Gœthe. Le chœur des sphynx, les villes qui se répondent en échangeant le secret de leur grandeur et de leur décadence, le contraste du vieux monde avec un monde nouveau dans les chants alternés des Rois Mages et des bergers, nous offrent d'admirables inventions traduites dans une prose musicale et peinte qui rejoint les sons et les couleurs des plus grands poètes. Une citation pourra tout au moins en donner quelque idée:

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