ŒUVRES POSTHUMES
Naguère, en relisant les ouvrages de Mîchelet publiés depuis la mort de ce maître, il nous semblait, dans un des recoins de notre mémoire, entendre cet hémistiche isolé d'une des cent tragédies grecques à jamais perdues et comme dissoutes dans une poussière de marbre brisé : « Les morts vivent. » Cette mystérieuse parole ne saurait mieux trouver son application que dans la vitalité spéciale de la nature et du talent de Jules Michelet. Une telle chaleur d'âme abonde encore dans les dernières pages recueillies, un tel sentiment des besoins, des luttes, des aspirations du temps présent, y palpite que maintes fois nous ne pouvons croire à l'irrémédiable absence de cet homme toujours si vivant dans ses moindres créations. Par moments nous pensons le revoir ; nous nous attendons à le rencontrer, plein de verve et d'éloquence soudaine, essayant ses idées sur son interlocuteur, improvisant ses chapitres, causant ses livres. Remarquez que nul de nos
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grands morts ne suggérerait pareille illusion. Qui songerait, en effet, à chercher sur nos places ou nos boulevards Chateaubriand, Musset, Alfred de Vigny, Lamartine I Tous sont immortels sans doute, mais aucun d'eux ne se présenterait à nous comme un contemporain. Car un monde d'idées et de faits nous sépare de leur action. Seul parmi les génies disparus, Michelet pourrait revendiquer ce privilège. Tous les ouvrages extraits de ses portefeuilles et successivement mis au jour par une veuve qui fut la plus précieuse des collaboratrices laissent à leur auteur un caractère d'ingérence efficace et de présence réelle dans le mouvement de notre société. 11 n'est pas un de ces livres qui ne répondu à l'une des nécessités ou pour le moins des préoccupations du moment : on dirait des arbres plantés dans une sépulture et poussant à leur sortie les jets les plus sveltes et la végétation la plus robuste. En effet quoi de plus imprégné d'actualité, de plus marqué d'utilité quotidienne, qu'une Histoire du XIX"" siècle^ une galerie des soldats de la Révohuioji^ un cours d'enseignement supérieur, et enfin un rêve d'harmonie sociale, le Banquet? — Nous avons eu l'occasion do retrouver dans ces publications d'outre-lombe Michelet sous ses trois principaux aspects: l'historien; le professeur, le poète.
C'était une heureuse idée que d'aborder résolument le XIX* siècle. Le titre faisait espérer beaucoup, elle premier de ces trois volumes justifie seulement cette attente : ce n'en est pas moins dans Tensenible un livre neuf et surtout véridique. Quant au génie de Tauteur, il n'a connu ni la faiblesse, ni l'épuisement. Jusqu'à la dernière heure Micheleta gardp l'ineffaçable jeunesse ; il eût pu, comme le prince d'iUyrie dans Shakespeare, prendre à témoin les roses du printemps. Résumons, d'après les grandes lignes, cette œuvre spacieuse qui, partant du Neuf Thermidor, ne s'arrête qu'à Waterloo.
L'avant-propos établit pour la première fois plusieurs faits qui marquent bien le déclin d'un siècle et la venue d'un autre âge : l'avènement de l'industrie avec ses agglomérations et casernements ; la naissance du socialisme dans l'ombre ; le goût violent de la nouveauté qui ravira la nation dans toutes les aventures de la conquête. Le premier livre contient ces deux parties distinctes : fin de la Convention, exorde de la fortune napoléonienne. La période thermidorienne est trop connue sous un certain côté pour que nous insistions avec Michelet sur ces représailles passionnées. Contentons-nous de dire qu'il s'en dégage, comme des violences qui
les ont provoquées, cette salutaire, cette constante leçon: les divisions d'un parti ne peuvent aboulir qu'^ sa destruction graduelle au profit de ses adversaires. Autrement, comment expliquer Téclipse des traditions républicaines sous le premier Empire? Comment comprendre que, jusque vers 1832, le peuple français eût oublié le nom môme de la République ? que ce nom magique n'eût suscité ni les résistances de 1815, ni les complots de la Restauration? Autant de questions dont Michelet s'est inquiété le premier. Notre parti, qui avait au début fait corps avec la nation, s'était lui-même anéanti par coupes réglées ou éliminations alternatives. Or les idées ne vivent pas à l'état d'abstraction : il leur faut des soldats, et, pour diriger ces soldats, une élite d'hommes de pensée et d'action.
Ce qu'il y a de vraiment nouveau dans ce volume, d'inconnu pour les lecteurs, c'est la justice rendue pour la première fois à l'intensité laborieuse, à la fécondité créatrice de cette période thermidorienne. C'était l'heure de nos plus grands succès militaires, de nos plus belles fondations civiles. Les merveilles sortaient du sol, et l'on croyait alors à la République immortelle ; car, en dépit des erreurs et des fautes humaines, malgré les meilleurs qui manquaient, peu s'en fallut, sous le Directoire, que la République ne fût à jamais fondée. Tout semblait compromis à certains moments, mais rien ne fut détruit que par l'intervention d'un seul homme.
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Aucun autre n'eût pu profiter des causes éparses d'affaiblissement ou de désaffection.
Cet homme, Michelet le définit et le juge à sa manière, avec moins de parti pris que Lanfrey, mais pas encore avec une impartialité suffisante * car il déprime trop son génie militaire, inséparable de la gloire française. Sur ce point notre glorieux maître Victor Hugo n'admettrait pas de restrictions, et nous nous rangeons à son autorité décisive. Mais à combien d'autres titres Bonaparte ne doit-il pas être jugé avec une clairvoyance sévère! Longtemps on en fit un dieu, et, républicains ou libéraux, nos pères ont presque tous une part de responsabilité dans cette fatale apothéose. Aussi ne nous déplaît-il pas de voir Michelet jeter une instructive clarté sur les origiiies de Bonaparte, et nous faire connaître en lui le partisan versatile, maratiste d'occasion, robespierriste par calcul, thermidorien au besoin, lancé par un mariage équivoque, patroné dans la grande guerre par le monde des fournisseurs, fait à tout, prêt à tout. Ce Bonaparte, Michelet nous le montre commençant par ne rien comprendre à l'Italie qu'il ne délivre que pour l'asservir, et devant ainsi successivement convertir les sympathies des peuples étrangers en haines inexpiables, préparer Leîpsig et Waterloo, au lendemain du jour où, comme dit la chanson aux ailes d'ode.
« Les nations, reines par nos conquêtes.
Geignaient de fleurs le front de nos soldats ».
A rintérieùr il n'est plus qu'un avis sur l'illégalité du Dix-Huit brumaire ; mais Michelet achève de nous révéler les secrets de cette désastreuse journée qui pour beaucoup fut une journée des Dupes. Cependant on ne peut assimiler cet attentat à celui du Deux Décembre; il n'y eut point de guet-apens et d'écrasement pareil, ni surtout de protestations indignées, de révoltes de la conscience. Par de récents exemples autant que par une tradition séculaire, notre pays était façonné à tous les coups de force et à tous les coups d'État : les Trente-et-un Mai préparent les Dix-Huit brumaire. La chose est peu flatteuse pour Tamour-propre national, mais Michelet ne peut dissimuler la connivence de la population civile. En 1799, les armées, et cela sans Bonaparte eût pu suffire, étaient encore pleines de sève républicaine ; la bourgeoisie, le peuple principalement, semblaient découragés ou plutôt déconcertés par une suite de fautes dont la répétition, dans le cours de l'histoire, a toujours produit les mêmes défaillances: faiblesse et népotisme des gouvernants, divisions précédemment indiquées, menaces impunies des conspirateurs à ciel ouvert, royalistes ou bien ultra-révolutionnaires. A ce propos le récit de Michelet contient des épisodes piquants et dont on peut tirer profit. Il est curieux pour Tobservateur de voir, au lendemain du coup d'État, se rallier des exclusifs tels que Lamarque et tant d'autres qui flétrissaient la constitution de
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l'an III comme trop modérée et qui, si le nom avait été inventé, auraient taxé le Directoire d' « opportwiisme ». Les mêmes hommes ont rempli le Sénat et les préfectures de Napoléon. Que « d'intransigeants » de la veille appelés à devenir comtes et barons de TEmpire, et quelle leçon à l'adresse des exagérés de tous les temps I
Le deuxième volume a été consacré à la première campagne d'Italie, à la féerie militaire d'Egypte, à la politique intérieure. Le troisième, trop succinct, comprend le Consulat et l'Empire. Sous le nom de Consulat, sous l'étiquette de la République, sévit déjà le despotisme. A certains retours vers le passé comme à d'éclatants dénis de justice, on croirait lire lenomd'unCésarquelconquedansri?2>/oi>ei4wyi/5^^. Au dehors nous suivons l'odyssée de Napoléon, accélérée par les plus étonnantes victoires, mais trop fréquemment entravée et finalement interrompue par les fautes les plus pesantes jusqu'à la chute définitive, inévitable. Ici une vue nouvelle est suggérée par Michelet : il nous prouve jusqu'à l'évidence combien Bonaparte ménageait les rois après leurs écrasantes défaites, ces rois qui, sous ses pieds, se redressaient comme les tètes de l'hydre sous la massue d'Héraklès. En revanche l'historien ne découvre aucun souci de la France' chez le conquérant aveugle qui, devant le désastre de Russie, n'a pas même les larmes d'un Xerxès et qui, tour à tour, à Dresde, à Châtillon, refuse avec la paix l'intégrité de
notre territoire sacrifiée à son implacable orgueil, Mais voici que, plus imprévoyants encore et franchement odieux, les souverains de TEurope infligent au vaincu le lointain supplice de Saint-Hélène et trompent les générations en donnant à César la destinée suprême de Prométhée. Cette captivité deviendra la principale excuse de Bonaparte et la raison plausible d'une légende présentement abolie. Être terrassé et enchaîné par des êtres subalternes, quelle revanche du sort î Dans la hiérarchie morale la sottise méchante est de beaucoup inférieure au génie égaré.
Les lacunes se décèlent en grand nombre dans ce volume. Ainsi la réorganisation administrative de la France n'est qu'à peine énoncée. Rien des discussions du Code civil, de l'opposition du Tribunat, de la résistance plus marquée qu'on ne croit des sénateurs idéologues ; quelques lignes tout au plus sur la conjuration de Malet ; rien au sujet des sociétés secrètes de l'armée, frères bleus ou philadelphes, dont l'existence reste obscure sans pouvoir être contestée, La campagne de France en 1814, les Cent Jours sont également tracés d'un crayon rapide ; mais la mort venait, et ses approches senties par l'illustre malade hâtaient sa main frémissante.
En résumé, malgré quelques objections à produire, en dépit de notre réticence patriotique en faveur du génie guerrier de Bonaparte tout différent de sa manie conquérante, c'est encore de l'excellente histoire qui nous est départie dans cet ouvrage en
quelque sorte testamenlaire. C'est, comme toujours, une œuvre de verve et de passion, de science et de lyrisme, oîi ne vît pas seulement une pensée, mais une âme, Tâme impétueuse et tendre de Michelet. Appelez-la patrie, république, ode ou satire, il y a une muse dans ce livre ainsi- qu'aux préludes des chants d'Hérodote. C'est la muse même de l'histoire avec ses larmes, son rire vengeur, ses balances homériques et son glaive caché sous les fleurs, comme aux Panathénées ; l'histoire qui n'a jamais été plus grande qu'en étant franchement et hardiment poétique, deux fois à travers les siècles, à Rome avec Tacite, avec Michelet à Paris I
Les Soldats de la Révolution sont le complément et le couronnement de la sincère histoire qui a mis à néant toutes les apologies, royaliste ou jacobine. Ga petit livre achève ce cycle, à l'égal d'une œuvre antique, dans l'harmonie et dans la sérénité ; car il ne remet en scène que les héros indiscutables de celte grande épopée, ceux dont aucune fatalité tragique n'a fait des prescripteurs et des frères ennemis. Michelet avait rêvé des légendes de la Démocratie. Il n'a pu mener à bonne fin qu'un chant de ce Romancero projeté; il nous aura du moins laissé, cet opuscule ù
la gloire du patriotisme militaire dans les années impérissables. Ce sont quelques fresques, et non les moins pures, du Panthéon de la République. Après des préliminaires qui posent la pierre d'attente d'un monument national, autel de la Révolution « à dresser suF la plus large place de Paris », après quelques mots encore à la louange des obscurs et sublimes soldais, Michelet ouvre sa « légende » avec La Tour d'Auvergne. Est-il rien de comparable, même dans Plularque, à ce descendant de Turenne qui fut un des combattants modestes autant que prodigieux des nouvelles guerres médiques? Aristide n'apparaît pas plus rayonnant d'abnégation et de simplicité. La Tour d'Auvergne comptait quarante-cinq ans déjà quand il entreprit la lude campagne des Pyrénées, surprenant les Espagnols par les chemins des isards, prenant à lui seul la place de Saint-Sébastien, transformant, décuplant, électrisant les soldats par l'ascendant de Texemple et la magie du caractère. Parmi tous ces hauts faits il voulait rester simple capitaine et consentait à peine à grouper sous ce titre des régiments de grenadiers. Prisonnier des Anglais, a son retour de captivité, pour toute récompense il est mis à la retraite ; il n'en reprend pas moins, à cinquante-quatre ans, le sac du grenadier pour libérer le fils d'un ami et se joint à l'armée du Rhin ; rendu par la paix de Campo- Formio à ses études celtiques, il repart en 1799 pour la campagne de Suisse: La Tour d'Auvergne ne
pouvait manquer au rendez-vous de la patrie en danger. En 1800, une fois encore, il repartira pour mourjr. Qui ne sait le culte filial dont Tarmée honorait sa mémoire, son nom prononcé à Tappel, son cœur porté dans une boîte d'argent, à la tête de la 4r demi-brigade?
ilomme sur les sculptures d'un temple atlique s'avancent après cet Aristide les généraux émules des stratèges d'Athènes et des consuls romains. Thémistocle, Cimon, Thrasybule, Camille, Scipion, semblent renaître quand on a prononcé ces noms toujours jeunes et sacrés, Kléber, Desaix, Hoche, Marceau. Hommes de guerre aussi grands que ceux qui sont venus après eux et de tout autres patriotes I « Ils furent citoyens avant tout, obéissant aux lois jusqu'à la mort » et, de plus, désintéressés dans la guerre étrangère, humains dans la guerre civile jusqu'à se pencher sur le berceau d'un enfant abandonné (p. 92). La vieille Egypte les contemple et les trouve aussi grands que ses souvenirs. Comme ils avaient égalé les anciens par leurs vies, il les rappelèrent encore par leurs morts prématurées qui eussent arraché à Tacite ce soupir d'une émotion impuissante à se comprimer: Brèves et infaustos amores. Oui, passagères amours de l'humanité, marquées, hélas ! de la fatalité des deuils précoces. Mais pourquoi vivre davantage ? eussent-ils pu nous dire, s'ils avaient vu l'avenir se dérouler. Pour languir dans une disgrâce volontaire, dans un re-
pos infécond pour le bien de la patrie, ou subir avec Jourdan, Bernadotte, Augereau, des vanités étrangères à leur passé républicain? Vivre pour ôlre les proscrits ou les serviteurs de Bonaparte... A quoi bon ! Voici du reste une page éloquente où le Maître a résumé ces destinées si tôt interrompues et si complètes peut-être.
« En écrivant ces légendes, je les avais toutes » autour dlB moi, ces touchantes images des fils » légitimes de la République, de ses grands défen- » seurs qui, nés d'elle, moururent avec elle. Mé- » diocres portraits, mais ressemblants, naïves, im- » parfaites images, dessinées à la hâte par des amis » ardents qui tremblaient de les perdre et d'a- » vance volaient à la mort une ombre de ces hom- » mes adorés.
» Le soir, lorsque le jour avait baissé sans dispa- » rattre encore, je posais la plume et marchais en )) long, en large, au milieu d'eux. Leurs images » pâlies me disaient bien des choses. Leurs traits » se marquaient moins ; mais d'autant plus en eux; » dans ces ombres imposantes, je sentais le vrai » fond, Tâme commune des masses qu'ils ont re- » présentées. Ils ne furent pas des hommes seule- » ment, mais en réalité des armées tout entières. » Us en eurent la grande âme, ils en furent à la fois » les pères et les fils.
» Et quand parfois, en les regardant, je me de-
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» mandais ce qui faisait la tristesse de ces fiers et » doux vit3ages :
» Ce n'est point, me disaient-ils, notre mort pré- » coce, notre destin inachevé. Notre vie courte n'en » fut pas moins entière. Nous fûmes les soldais de » la Loi, nous mourûmes avec la République. De » quoi nous plaindrions-nous ? Ce qui met sur nos » visages le nuage que tu vois, c'est que nous ne /) sommes pas morts tranquilles ; nous avons en- » trevu déjà qu'on ne continuerait point. Nous » avons vu commencer ce qui nous fut odieux, Tado- » ration du succès et la religion de la force. »
Le professeur a-t-il égalé, chez Michelet, l'évocateur du passé, le poète de la nature ? Nous ne pouvons sur ce point que nous en rapporter au témoignage de ceux qui ont entendu le Maître dans ses conférences à l'École normale, en sa chaire du Collège de France. D'après ce témoignage, d'après ce que notre propre expérience du professorat nous permet de deviner derrière la lettre des seuls cours imprimés, Michelet était dépourvu de deux qualités nécessaires à Thomme qui parle en public : l'ampleur et l'égalité de la diction oratoire, la pratique d une composition savante et régulière. Sa parole
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était en effet, au dire de ses auditeurs, pénible et saccadée ; de même, aucune de ses leçons ne produit cette impression d'un tout achevé, n'offre cette plénitude d'ordonnance qu'un cours de Faculté doit laisser dans le souvenir. Il en résulte quelque confusion et je ne sais quoi d'étranger à la vraie notion d'une œuvre d'art. Or chaque cours doit constituer une œuvre d'art par son ingénieuse symétrie et son élégante structure, C'est même là le caractère original de l'enseignement français chez Yillemain, chez Cousin, chez Jouffroy, le trait qui le distingue des lectures périodiques, des énumérations de faits dont se contentent les universités allemandes. C'est le signe de noblesse et d'excellence qu'il n'est pas à la veille de perdre, malgré les efforts d'une école qui a remplacé l'anglomanie du siècle dernier par l'imitation servîle de l'Allemagne. Cependant ces deux lacunes que nous regrettons sont bien compensées dans l'enseignement de Michelet par un don qui devient de plus en plus rare et que la même école germanique voudrait absolument proscrire : le don des paroles émues, vibrantes, chaleureuses, communiquant à l'auditoire Je zèle des nobles idées, l'amour des entreprises généreuses, la triple religion de la patrie, de la liberté, de l'idéal. C'est par là que, malgré leurs défauts, ces leçons restent belles et durables et qu'elles font comprendre leur puissance et leur action sur la jeunesse. C'est par là qu'elles sont dignes d'exciter l'émulation des
professeurs de notre temps, de ceux du moins qui ont en eux quelque parcelle de ce don enflammé. L'enseignement public, pour être complet, doit réunir ces trois conditions: d'abord la plus nécessaire, la valeur scientifique du fond et ce que nous appellerions la probité de la recherche et la conscience du détail; ensuite le soin de la forme et l'entente de la composition; enfin cette passion intermittente et cet enthousiasme soudain qui donnent à la parole un empire moral et une prise non plus seulement sur les intelligences, mais sur les cœurs. Cette dernière condition d'un enseignement à la française, Michelet Ta possédée au plus haut degré : il a fait, mieux que tout autre, du professorat ce qu*il doit être par intervalle, au moment décisif d'une leçon, ce que Schiller appelait une prédication laïque. C'est ce que Michelet entendait à merveille, ce que ne comprennent pas assez de nos jours nos plus fins lettrés ou les plus sagaces érudits ; à savoir : que la recherche séparée des élans de l'âme, la connaissance se désintéressant du cœur, n'aboutiraient qu'à former des sophistes ou des mandarins, et qu'il est indispensable de faire passer à travers cet amas de documents un éclair enthousiaste, un rayonnement de conviction et d'amour fraternel.
Dans cette partie vivante et féconde de son enseignement résident pour nous les titres de Michelet professeur. Pendant de longues années il a, par ses sorties éloquentes, prêché, catéchisé la jeunesse
avec la ferveur d'un apôtre, et dans quel esprit I dans un esprit constant de bonté, de justice, de sympathie entre les hommes, de paix entre les nations, d'absolu dévouement au génie et à la gloire de la France, de confiance filiale envers cette Révolution alors si incontestée, même parmi les conservateurs, qu'un prince royal en mourant ne craignait pas de recommander à ses fils d'en être n les serviteurs exclusifs et passionnés ».
Qu'il serait fructueux pour l'éducation de la jeunesse de posséder tous ces cours dans leur suite I Malheureusement un seul se trouve recueilli, celui que fait paratire aujourd'hui M"' Michelet, le cours de 1847-48. Nous y trouverons d'ailleurs dans son essence la « prédication » de ce professeur des âmes, avec sa chaleur qui ne s'est pas refroidie, avec son accent qui n'a pas cessé de résonner.
V Etudiant ! On ne pouvait grouper sous un titre plus heureux cet ensemble de leçons qui s'adresse comme tout l'enseignement de Michelet, à la jeunesse avant tout, c'est-à-dire à ceux qui ont le plus besoin de la parole instructive, comme étant innocents du passé, mais responsables de l'avenir. En effet, qu'il professât à l'École normale ou au Collège de France, Michelet a surtout parlé pour des étudiants, pour des hommes très jeunes, et il leur parlait comme ayant charge d'âmes. On peut s'en convaincre en parcourant ce livre aux plus beaux passages qui sont les plus émus. Toutes ces leçons
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du reste n'ont pas été prononcées ; mais nous les avons en substance telles que Michelet les eût fait entendre. Le cours fut interrompu par les craintes et les complaisances des ministres d'alors. Michelet se mit donc pour la première fois à rédiger les entretiens qui furent publiés séparément, et les voici maintenant ramenés en faisceau.
Feuilletons ces pages militantes et souvent prophétiques, comme dit si bien M"* Michelet, ces pages où passent les souffles d'une révolution prochaine, comme ces tempestueuses haleines et ces vagues rumeurs d'orage qui dans Virgile font trembler les cimes, frémir les flots, frissonner les plages, tressaillir les bois dans leurs profondeurs murmurantes [Georg. 1. 185.199). Michelet professeur se redressera tout entier devant nous dans son attitude apostolique. Croyez-vous qu'il fût indifférent alors de poser à la jeunesse cette grave et pathétique interrogation : « Faites-vous assez pour le peuple? » et de se demander s'il n'existait pas une séparation trop marquée entre les différents groupes de citoyens, si ce n'était point précisément le rôle de la jeunesse étudiante de seconder le rapprochement des hommes entre eux et d'élre la médiatrice dans la cité ? Or Michelet revient souvent sur cette idée, j'allais dire sur ce texte de sermon démocratique. Après avoir constaté la facilité de ses concitoyens à se méconnaître mutuellement, il s'écrie (p. 98) : ^
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» Je voudrais confier au jeune homme une mîs- » sion plus haute, celle de la pacification sociale. » C'est que je lui suppose non seulement un ardent » amour de justice que nul intérêt n'altère encore, » mais aussi, mais surtout une magnanimité natu- » relie à décider contre lui, une noble balance iné- » gale, injuste à son propre intérêt. Qu'on ne » vienne pas me dire ici que nous aurons demain » ou après-demain des lois si justes que, tous les » droits étant parfaitement égalisés, ajustés, ali- » gnés, on n'aura plus que faire de sympa Ihie, de » magnanimité, que les hommes seront dispensés » d'avoir du cœur, la loi seule en ayant pour tous. » Et il conclut ainsi : « L'alliance est faite entre le » jeune homme et le peuple, le jeune homme et le » pauvre. »
Cette donnée est des plus généreuses, mais peutêtre y a-t-il un peu de chimère dans l'application proposée par Michelet, dans ces relations de plus en plus familières entre l'étudiant et l'ouvrier. Quoique la part de l'équité soit certainement plus grande et les progrès de la démocratie incomparables depuis 1847, ces relations de voisinage et de conversations se trouvent moins faciles et moins fréquentes qu'au temps où Michelet s'en inquiétait. Étudiants et travailleurs manuels n'habitent plus les mêmes maisons, les transformations de Paris ayant relégué ces derniers vers les quartiers suburbains : ensuite, il faut bien l'avouer, quelle que soil lin-
tîme générosité des sentiments, et nous sommes de ceux qui ne doutent et ne désespèrent jamais de la jeunesse, on peut discerner chez les étudiants d'aujourd'hui des allures plus mondaines, de plus aristocratiques dehors que n'en affectaient leurs devanciers, auditeurs de Michelet et de Quinet, lecteurs de la Réforme et du National. Ainsi nous voyons régner moins de bonhomie, moins de simplicité dans les mœurs des générations nouvelles; la raideur anglaise ou le laisser-aller américain a prévalu chez beaucoup de nos jeunes hommes sur la bienveillance naturelle et la facile gaîlé d'autrefois ; le fond n'en est pas atteint, mais la forme est de plus en plus contraire au génie du rapprochement, à la pratique d'une égalité quotidienne. Déjà leurs habitudes de bien-être, l'élégance de leurs toilettes suffiraient pour empêcher nos étudiants de se mêler à la vie de nos ouvriers. Ceux-ci d'autre part, étant incontestablement plus instruits et plus conscients de leur dignité qu'il y a trente ans, se tiennent davantage sur la réserve. Il ne faut donc pas espérer, comme Michelet pouvait encore le faire, la solution des malentendus par des fréquentations de palier et des entreliens dans la rue. De ce côté la séparation semble plus accusée que jamais. Mais ce que le jeune homme doit toujours faire, s'il est imbu du sentiment civique, s'il a l'âme républicaine, c'est de prendre en toute circonstance oîi il est appelé à parler ou à agir, dans sa famille môme, comme ly'
exhorte Michelet, la défense et nous dirions presque la tutelle du peuple, du faible, du pauvre, « du frère cadet ». Voilà des conseils pratiques et dont Tetâc^cité n'a pas varié depuis le précepte donné par le Mattre. Il est vingt occasions dans notre société moderne où Tinstruclion de l'étudiant peut venir en aide aux nécessités de l'ouvrier. Que dans ces occasions la fraternité ne se refuse jamais !
Ne citons qu'un exemple : L'empressement des ouvriers d'élite à suivre les conférences répond aussi bien aux plus nobles besoins de l'esprit qu'aux insuffisances de l'enseignement primaire. A Paris des citoyens de tout &ge et de tout état se prêtent cordialement à cette transmission du savoir. Mais en province, si nous faisons exception pour quelques grandes villes, jamais les conférences populaires dans l'ordre des sciences, des lettres ou de l'histoire ne sont entreprises que par les professeurs de nos facultés et de nos lycées toujours debout au premier appel. Combien de jeunes avocats, de jeunes ingénieurs, die jeunes médecins pourraient assister dans cette t&che d'enseignement du peuple l'Université sur qui retombe exclusivement la besogne, sans qu'elle en retire d'autre bénéfice que la satisfaction du devoir accompli I Combien pourraient, sans être des orateurs de profession, faire part du savoir qu'ils possèdent et dont ils sont plus avares qu'ils ne le seraient à coup sûr de leur argent noblement dépensé? A combien de nos amis de la
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province devrait-on répéter cette question de Michelel : « Faites-vous assez pour le peuple? » C'est dans des conférences du même genre et de moindre vol, uniquement à la portée des ouvriers, que les étudiants eux-mêmes pourraient utiliser au profit de leurs concitoyens cette épargne d'instruction accumulée par huit années d'enseignement secondaire, et réaliser ainsi le noble vœu du Mattre, la pacification sociale parla jeunesse.
Peut-être estimera-t-on qu'à ce propos, comme sur bien d'autres points, Micbelet demande trop de dévouement et d'abnégatiomà un &ge qui ne peut se déprendre de ses passions et de ses amusements. Mais, du plus humble collège à la chaire la plus élevée de la Sorbonne, un instituteur quelconque ne saurait placer trop haut l'idéal qu'il propose à ses disciples. C'est en exhortant les jeunes gens à devenir des héros que l'on obtient des citoyens capables d'efforts et de sacrifices : les faiblesses se feront trop aisément leur part pour qu'on ne doive exiger de la nature humaine tout ce qu'elle peut donner de ressources et d'énergies. Ces salutaires exigences sont l'honneur de l'Université, toutes les fois que nos professeurs ne se montrent pas infidèles à leurs principes ; ici Michelet reste le plus puissant interprète de la vraie tradition universitaire. Ce n'est pas seulement l'artiste et le savant, c'est le pasteur d'&mes entraînant les étudiants à sa suite sous son impulsion de bienveillance civique
et d'apostolat populaire, dans son prosélytisme de désintéressement et d'universelle bonlé.
En dehors de ces préceptes d'ensemble sur lesquels nous avons insisté, que de vues judicieuses, que de fructueuses indications dans cette partie dogmatique du cours de 1847 ! Qui ne reconnaîtrait le plus grand poète de notre siècle dans ce portrait de rhomme de génie « le plus accessible de tous, plus peuple que le peuple, plus simple que le simple? » Qui de nous ne s'associerait aux plaintes du professeur contre les programmes trop chargés de renseignement de l'État? Notez que Michelet, comme tous les bons esprits, ne veut rien retrancher à notre enseignement classique, à l'institution de l'Attique, au noviciat de Rome. Mais en d847 il demande, il imagine des allégements, des rajeunissements dans les méthodes que la France n'a pas attendus moins de trente ans. A ces vues que l'on pourrait appeler prophétiques se joignent les mots profonds qui pressentaient Février et qui allaient droit à la conscience de ses auditeurs (p. 69-70) :
« Élevons-nous à la hauteur d'un monde. Voyons » comment ce monde s'est trouvé de ce mépris des )) faibles. Le monde romain, ferme sur son pré- )) toire, sur ses cent légions, entend quelque chose » un matin: « Quel est ce petit bruit?... Cela? ce » sont ces vaincus, ces esclaves, un Térence, un » Epictète. Ce sont les chrétiens, ce ne sont que » les esclaves. »
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. Heureux les jeunes gens à qui l'on fait entendre ûe telles paroles ? Heureux le professeur qui devant s^s élèves peut se rendre ce témoignage : « J'aimais » la vérité et je vous aimais. » Conscience et amour, toute la partie morale de l'enseignement tient dans cette formule. Sans doute la fortune de professeurs tels que Michëlet ou Quinet ne se rencontre pas fréquemment ; mais ne serait-il pas désirable de retrouver plus souvent chez leurs successeurs universitaires cette pratique d'exhortations morales et de conseils patriotiques. L'enthousiasme n'exclut ni la finesse du goût, ni la solidité de l'érudition, et par réciprocité l'érudition et le goût ne doivent pas tenir l'enthousiasme à distance. Sans quoi l'Enseignement Supérieur risquerait d'anéantir le feu de Vesta que les grands professeurs de 1820 et de 1847 ont si religieusement entretenu. Malheur à ceux dont le dilettantisme glacial ou la pédantesque aridité laisserait s'éteindre cette flamme toujours allumée au cœur de la jeunesse I
Nous retrouvons enfin dans le Banquet ce poète de la prose, plus élégiaque et plus lyrique à coup sûr que certains dompteurs du rythme et de la rime. C'est bien l'enchanteur qui a décrit h subtile
nature de Tinsecte et de Toiseau, pénétré la mobile existence de la mer et la sérénité mystérieuse des montagnes. Ne nous attendons pas, comme le titre pourrait donner lieu de le croire, à Tun de ces dialogues antiques où la plus haute sagesse se jouait dans le cadre aimable et flexible d'un banquet. Ici point de festin souriant à la manière de Platon, de Xénophon et de leurs continuateurs de la Renaissance ; et pourtant c'est vraiment à une agape que Michelet nous convie, et celui qui nous invite, poète autant que Platon, n'est pas moins expert que Socrale dans la connaissance des hommes. De même près de lui celle qui, muse et compagne, semble inclinée sur toutes les pages de son œuvre, est tout aussi douée des hautes pensées et des mythes ingénieux que la femme invoquée au banquet platonicien, Dîotime, Fétrangère de Mantinée.
Pour nous faire arriver à ce repos promis, mais qui lient seulement la moitié du livre, Michelet n'emploie pas moins de 142 pages à nous raconter, avec quel charme : Thistoire d'un voyage au pays de la faim. L'antithèse est facile à saisir. D'où vient pourtant cette rencontre, ce voisinage avec la terrible ennemie des corps et des âmes, la faim farouche, l'impérieuse faim, comme disaient les Anciens ? En 1853, au mois de novembre, renversé de ses espérances civiques par le coup d'État, atteint dans sa fierté de Fiançais par le succès d'une mauvaise cause, nécessairement spolié de sa chaire du col-
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lège de France et de sa place aux Archives, malade d'ailleurs, ayant besoin de se retremper dans un air libre, Michelet voulut se confier ètTItalie. Le voici sur la route de Gônes avec a celle qui lui re- » présentait la Patrie ». 11 s'y trouve en pleine émigration italienne, parmi les patriotes persécutés de Naples et de la Sicile qui n'avaient pas encore regagné leur indépendance. Gènes est bien caractérisée par ce maître peintre : « patrie des âpres génies, des hommes aventureux et de sage audace. » Cependant le climat de Gènes est trop rude. A deux lieues Michelet et sa femme choisissent Nervi qu'on leur donne pour un paradis. Ce paradis était Tenfer des pauvres. En ce pays la misère se traduisait par l'extrême pénurie (p. 37-38) : « Nous ne trouvions » exactement rien en légumes à Nervi. C'est quel- » que chose de si singulier, de si rare que son pro- » priétaire l'admire, Thonore, le révère, le salue » chaque matin. Les moutons y sont si maigres » qu'on n'ose les tondre de peur de les montrer à » nu. Les bœufs vivent et meurent ayant faim. Peu » de chevaux, ni chiens, ni chats, ou très peu. Point » d'oiseaux : où nicheraient-ils? L'eau est rare, le » feu presque inconnu. »
Alors la fibre plaintive s'éveille chez Thistorienpoète, et la pitié, cette inspiratrice de ses plus belles pages, suscite ces élans, ces attendrissements, ces efTusions soudaines qui nous ravissent dans l'œuvre de Michelet. II se désole sur ce peuple ligu-
rien condamné à un jeûne perpétuel, à une nourri* ture d'herbes ou de pâtes insuffisantes ou malsaines, affamés d'ailleurs par le fisc et Tusure, peuple infortuné qui n'a que trop contracté l'habitude de souffrir. « Les pauvres gens », s'écrie-t-il à plusieurs reprises, ému par la misère de cette race maigre, par la dureté de la vie environnante. Avocat des créatures douloureuses, il demande à tout prix qu'on fertilise, qu'on reboise, qu'on rende ii la fraîcheur, aux eaux ménagées, à la culture, un pays qui fut jadis ombreux et fécond. Il est triste de cette faim qui l'enveloppe et s'adresse à lui-même les plus touchantes objurgations (p. 139) :
a Jusqu'ici », me disais-je à moi-même, « tu as » vécu sans le sentir, poussant à l'aveugle en avant, » comme une machine à vapeur qui a h&te de » produire, nullement informé du monde, sinon » par les rares combats qui par moments retar- » daient ta production. Le sens du dénuement, du » jeûne, même en ta rude enfance indigente, tu ne » Tavais eu jamais. Pourtant c'est un des traits les » plus généraux de l'existence humaine. L'igno- » rer, c'est ne pas être homme, c'est n'avoir pas » vécu.
» Regarde autour de toi, regarde. Ces montagnes » nues, vrais prédicateurs, te donnent naïvement » de leurs sommets arides la révélation trop vraie » de l'état presque universel des hommes. Elles to » disent ; Le monde a faim I Félicite-toi de n'être
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» pas mort sans avoir senti, expérimenté ce côt^ » profond de la vie.
» Ne t'occupe plus de toi. Que tu sois malade, » qu'importe! Le monde est bien malade aussi... » Voilà le mal qui mérite qu'on y songe. Laisse le » tien, et, si tu peux, de malade fais-toi médecin. ))
Au milieu de ces préoccupations fraternelles nous retrouvons comme d'habitude deîj contemplations merveilleuses. Tantôt le poète s'attarde aux étoiles dans ces nuits qui sont des <c fêtes de lumière j», tantôt il cède àTattrait de la belle mer bleue, « invitante, empressée », et si transparente ; tantôt sa pensée se fixe sur les montagnes, « personnes solides et graves ». Patriote même dans ses transports en face de la nature, il n'oublie jamais le pays natal et sait distinguer au loin dans le cercle du golfe, « la percée vers Albengha où TApennin s'abaissa devant notre armée dltalie », le Var à la porte de la terre adorée.
L'auteur de VOiseau, de Y Insecte^ ne pouvait rester indifférent à la vie animale d'une parenté quelquefois mystérieuse avec l'existence humaine. Nous devons à ce souci des pages délicieuses, tantôt sur un petit mulet noir « hôte du foyer », tantôt sur des lézards, « compagnons de Midi » qui étaient devenus des amis pour Michelet. Ces lézards se faisaient un régal d'une mouche. L'esprit ingénieux et compatissant de Michelet en tire une comparaison rapide avec le sort des pauvres gens du pays (p. 57-58) :
« Tel ranimai et tel Thomme. La sobre vie de mes » lézards, pour qui une mouche est un ample fes- » tin, ne différait en rien de celle de la povera K gente de la côte. Plusieurs faisaient cuire de » Therbe, mais l'herbe non plus n'est pas com- » mune dans la monlagne aride et décharnée. Je » me rappelle la surprise contenue, l*étonnement » béatifique d'une petite marchande à qui, dans un » compte inextricable de mauvaises monnaies loca- » les, je donnai et je laissai par delà son dû un » centime. Ce centime et cette mouche en disent » beaucoup sur ce pays. »
Après celte première partie où domine Téloquente pitié, s'ouvre le Banquet dont l'exposition se déroule pendant douze chapitres. Devant cette existence famélique Michelet, le penseur humain, rêve pour tous la suffisante vie. Qu'entend-il par cette invitation universelle et comment fondera-t-il le Banquet? Alors, un à un, il examine tous les banquets offerts à l'appétit du XIX® siècle par les chercheurs de bonne volonté. C'est d'abord le banquet mystique de Lyon, la ville du travail et du rêve. Le poète applaudit à cette patiente recherche du mieux, à cette souffrance souvent héroïque, mais on sent qu'il redoute l'ivresse brumeuse de l'utopie. Il s'éloigne. Voici les tables des Saint-Simoniens et des Fouriéristes qui l'appellent. On y passe à la ronde, on y échange la coupe d*amour et d'harmonie ; mais le breuvage n'est pas assez pur.
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Salut au banquet de la Révolution, à la cène du sacri6ce, où rien n'est donné qu'àleSbri et au travail. Michelet veut mieux encore ; il instituera le banquet de l'âme. Comment le créer? Quelques-unes des pensées lui reviennent qui l'ont guidé dans les leçons de 1847. 11 sMnquièle du grand peuple séparé de la petite nation cultivée, et, pour le rapprocher ce grand peuple de ceux qui s'en isolent, il demande des livres d'école, des livres d'adultes a où rayonne la chaude idée de la patrie. » Il réclame des almanachs où les saints laïques aient leur place, des légendes de la vérité où soient inscrits les martyrs de toutes les libertés ; il appelle surtout des fêles avec l'expansion chaleureuse d'une foule sympathique. « Le vrai soleil de l'homme est l'homme.» Il les exige, ces fêtes, pour le rapprochement des citoyens, en répétant la belle parole de Périclès : « La patrie a institué des fêtes pour adoucir dans nos cœurs la mélancolie de l'existence. » Et celte parole était prononcée dans la vie multiple et lumineuse de l'Attique. Quel besoin en effet n'aurionsnous pas, pour sortir un peu de la vie affairée et lourde du monde moderne et nous revivifier au contact de nos semblables, de ces fêtes qu'imagine Michelet, avec un théâtre populaire où ressusciteraient les héros, où la tradition nationale prendrait en quelque sorte une chair et des os pour arriver par nos yeux jusqu'à nos cœurs. « Yiennent les » grandes réunions fraternelles, les fêtes colossales
» de la nouvelle Fédération au Champ de Mars, » aux amphithéâtres d'Arles, de Vérone délivrée! » Des fêtes, donnez des fêtes ! Que le peuple y voie, » y écoute sa propre pensée, s'y nourrisse de sa » jeune foi ! »
C'est par ces fêtes, ce théâtre populaire, cet agrandissement de la vie, que Michelet conclut au Banquet universel, c'est-à-dire au rapprochement définitif de tous les citoyens, de toutes les nations, dans rintelligence de la justice et la communion de l'amour. Ce rêve splendide d'un poète est-il destiné à se transformer en réalité grandiose? Pourquoi pas, si on laisse la France accomplir pacifiquement et progressivement son œuvre? Que ne peut-on espérer de ceux qui sont à cette heure des enfants? L'abondance de l'instruction déjà si répandue depuis quelques années, l'action lente mais certaine des lois sur les mœurs, la profusion d'idées morales que l'on sème et qui fructifieront, nous préparent assurément un avenir supérieur à l'époque de transition où nous devons nous contenter d'accomplir notre devoir. L'avenir verra mieux que le succès légal de notre idée ; il verra la République vivante dans les cœurs et dans les caractères, la disparition des partis égoïstes, le bon sens public vainqueur de toutes les exagérations criminelles, l'évanouissement de tout esprit d'intolérance rétrograde ou jacobine, l'avènement du concours, de l'examen, du droit en un mot substitué partout au
favoritisme encore trop fréquent, c'est-à-dire le banquet de vie non pas suffisante seulement, mais excellente. Alors, sans expédient socialiste, sans utopie niveleuse, le rêve de Michelet se sera accompli. Et qu'on n'objecte pas la difficulté de cet accomplissement au poète du Banquet et à son commentateur. Quiconque eût prédit au XYII® siècle tout ce que la France a conquis d'entente civique, d'unité dans la législation, dans les usages et dans les mœurs, eût été traité de fou chimérique et relégué au nombre des Visionnaires de Desmarets ou renvoyé avec Cyrano de Bergerac aux lointaines régions de la lune. Cette plénitude de l'union et du respect mutuel entre les citoyens du même pays ne sera que la conclusion d une prémisse existante et qui doit s'appeler la République libérale.
Nous avons signalé comme un des principaux mérites de Chateaubriand le retour à la tradition gallo-latine et gallo-grecque interrompue par le XVIIP siècle. Celte entreprise a trouvé des continuateurs dans les meilleurs écrivains de ce siècle ; mais nul ne Ta plus constamment poursuivie que l'homme au large front de penseur, aux yeux de lion, le grand artiste et poète rare dont nous pleurons la perte, comme si elle datait d'hier, notre Théophile Gautier. Ce Maître que d'abord Sainte-Beuve n'admettait pas sans réserve, auquel le môme Sainte- Beuve décernait seulement en 1865 un hommage éclatant, à qui tous les gens de goût rendent justice aujourd'hui, n'a pas moins été qu'un classique au XIX® siècle, lui le hardi combattant des batailles romanliques. C'est qu'il a vraiment conçu et réalisé, selon le vœu d'André Chénier et la formule de Jouberty à la suite de Chateaubriand, un romantisme vraiment français, un romantisme classique. Car toutes ses produclions, à peu d'exceptions près, sont douées de mesure et marquées de perfection. I! a
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mis en œuvre un système d'innovation régulière et de correction scrupuleuse qui n'a rien à démêler avec la liberté à outrance des irréguliers de l'école.
Nourri de fortes études dont nous avons constaté les témoignages irrécusables sous forme d'hexamètres dans la manière de Stace ou de prose latine à la façon de Quintilien, Théophile Gautier a de bonne heure fixé ses regards sur l'idéale Beauté. Il avait pris dans la triple antiquité la sève de sa pensée, le suc de son style. A l'âge où l'on est encore un enfant, la mythologie, l'histoire des anciens n'avaient plus de secrets pour lui. Dès le début il combinait avec son imagination pittoresque l'exactitude et la symétrie des métaphores construites d'après les modèles antiques. Comme un grec au temps de Ménandre il était épris de netteté, de précision, de clarté. Il s'interdisait aussi rigoureusement qu'un Properce les chutes rapides, les dissonances, les pages négligées et sacrifiées. Il visait à la perfection et l'obtenait par des effets savamment calculés. C'est ainsi qu'il répondait à notre définition du romantisme classique.
Déjà Victor Hugo, quoique attaché moins strictement à la tradition antique, était un vrai Latin, fils de Virgile et de Juvénal. Il devait rejoindre la Grèce parla clairvoyance de son génie. Ainsi /^5 Burgraves sont plus près d'Eschyle que toutes les œuvres tragiques accumulées depuis la disparition de la scèno athénienne. Mais cette filiation grecque et surtout
latine est plus sensible dans les œuvres restreintes de Théophile Gautier. Il nous apparaît comme un de ces jeunes Romains qui allaient se former à Athènes et s'exercer à Rhodes. Les Latins lui sont familiers comme ils Tétaient à Corneille, à Segrais, à Brébeuf. De même par une déduction logique il s'apparente avec tous ces vieux Gaulois dont il conseillait Témulation dans une de ses premières poésies :
Guillaume de Loris dont l'œuvre inaccomplie Poétique héritage, aux mains de Glopinel Après sa mort passa, monument éternel De la langue au berceau ; Pierre Vidal, trouvère Dont le luth tour à tour gracieux et sévère Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux ; Peyrols l'aventurier qui rime en Palestine Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine ; Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur, Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur.
Maître Clément Marot, madame Marguerite De ses jolis dizains la muse favorite, Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur...
Gautier tenait surtout au X\T siècle et au commencement du XVIP. Il est de la lignée de Rabelais, de Bonaventure des Périers dans le Cymbalum rmmdi, d'Agrippa d'Aubigné dans le baron de Féneste. Il leur a pris le don de la joie robuste, de la verve ironique, de la bouffonnerie qui fait penser. Il a de même à ses heures le style empanaché, les allures grandioses des contemporains de Richelieu
depuis Balzac jusqu'à Cyrano. Avant d'être l'apologiste de Théophile et de Saint-Amant il a été leur camarade d'écritoire. Il a pour ainsi dire transfiguré Scarron dans un nouveau Roman comique. Car Le Capitaine Fracasse^ ce chef-d'œuvre en prose de Théophile Gautier, semble un ouvrage du XVIP siècle oublié dans la grotte de quelque Épiménide, et reparaissant avec toutes ses couleurs de jadis sauf quelques teintes de mélancolie, quelques touches de passion qui sentent le moderne. D'autre part, Le Tricorne Enchanté y Pierrot Posthume ^ semblent donner la main à Don Japhet d Arménie et à tEtourdi comme aux Fâcheux de Molière. Quelle saveur gauloise dans ce style empreint d'archaïsme ! Écoutons Pierrot de retour dans ses foyers :
Mouillez-Yous, ô mes yeux, et toi, lèvre attendrie,
Baise sur le pavé le sol de la patrie !
Respirez, mes poumons, Pair du natal ruisseau.
Bonjour, Paris ; salut, rue où fut mon berceau I
Le cabaret encor rit et jase & son angle ;
A ce cher souvenir Témotion m'étrangle ;
Mon nez qui se dilate aspire avec douceur
Les parfums que répand Tétai du rôtisseur.
Rien n'est changé... Voici la maison de ma femme ;
Pauvre femme ! j'ai dû faire un vide en son âme.
n le lallait. . . J'ai fui. Je ne sais pas pourquoi
La justice s'était prise d'un goût pour moi;
Elle s'inquiétait de mes trous à la lune.
De mes moyens de vivre et de chercher fortune ;
Pour lui faire sentir son indiscrétion
Je rompis un beau jour la conversation,
Et j'allais, n'aimant pas qu'en route on m'accompagne.
Errer incognito sur les côtes d'Espagne^
Oîï je lis connaissance avec d'honnêtes gens Très peu questionneurs et très intelligents.
Voilà bien les vers de théâtre, le carillon joyeux de la muse allègre, les rimes de cristal qui devraient par la bouche de Coquelin sonner sur les planches du Théâtre-Français assourdi par tant de languissantes syllabes. Gomme ces vers nous raniment et nous restaurent ! Au sortir d'une telle lecture jetez les yeux sur les pages tourmentées, surchargées d'empâtements des disciples de M. Zola, comparezles à ces morceaux si justement colorés de Gautier, poète ou prosateur, et vous comprendrez la différence d'un classique moderne et des naturalistes du jour, d'un grand peintre et de malencontreux barbouilleurs.
Théophile Gautier, en qui l'un des grands esprits de notre temps, M. Emile Montégut, aime à voir un dilettante supérieur *, joue à notre estimation un rôle plus important. Il nous représente dans la littérature contemporaine cette intelligence du passé qu'a ressaisie Chateaubriand et que Victor Hugo a possédée par divination comme tous les dons du génie. Il avait, outre l'intuition particulière aux poètes, une érudition profonde dont nous avons reçu les précieuses confidences. Qu'il s'agît de métrique ou de mythologie, d'archéologie ou de gnose mystique, de géographie
i. Nos morts contemporains.
OU d'histoire, la science de Théophile Gautier était toujours prête à jaillir. Entre deux de ces plaisanteries rabelaisiennes où se laissait aller sa gaîté puissante, il édifiait en un quart d'heure le plan d'une thèse sur les Telchines ou le vers saturnien, sur TAcropole ou la vision du Paraclet dans Joachim de Flore. C'est par cette plénitude de connaissances qu'il donnait la réplique à M. Renan et à M. Taine, ces deux magiciens de la science exquise ou éclatante, en même temps qu'il égalait ou surpassait les poètes les plus accomplis de ce siècle, sauf celui dont il s'avouait l'élève avec une modestie qui rehaussait toutes ses radieuses qualités. Cette immense capture du passé peut sembler & quelques détracteurs un privilège de décadence, une aptitude alexandrine. Qui d'ailleurs a le droit de mépriser Alexandrie avec son vaste déploiement de poésie et d'éloquence? En quoi du reste l'érudition serait-elle chez les poètes un signe d'infériorité? A-t-elle dérobé la moindre beauté à Virgile ? A-t-elle contrarié le génie de Pétrarque ou de Milton? arrêté le développement de Goethe ou de Shelley ? Nuit-elle à la merveilleuse floraison de Swinburne ? N'a-t-elle pas accru Léopardi ?
L'ignorance ne délivre pas un brevet d'inspiration comme le croient certaines gens qui nous imposeraient des théories renversantes sur la prétendue naïveté des poètes et voudraient au besoin planter le laurier delphique sur le bonnet d'âne. Où décou-
vrent-îls les « sublimes ignorants » qu'ils opposent aux Gautier et aux Leconte de Lisle ou d^ns les générations plus récentes aux SuUy-Prudhomme, aux Aindré Lefèvre, aux Anatole France? Est-ce dans cette grande poésie grecque pleine d'allusions, de souvenirs, de légendes, de mythes? Est-ce dans les doctes poèmes de Rome, de l'ilalie, de l'Angleterre, de l'Allemagne? Ce n'est pas à coup sûr dans l'œuvre de notre savante Pléiade ? Est-ce chez Corneille plein de la vie romaine? Chez Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, tout imbus, tout pénétrés d'antiquité? Ce n'est même pas chez Musset, lauréat de tant de concours universitaires, ou chez Lamartine qui savait confusément, mais qui avait beaucoup appris. Non ! il faut le dire une fois pour toutes, bien des gens commettent une méprise formelle, une intolérable erreur, quand ils se permettent déjuger le caractère et la fonction du poète. Le poète n'est pas ^'homme abrupt qui, témoin inconscient de son époque, jette ses impressions avec une aventureuse vivacité, mais bien l'être réfléchi qui, possédant le trésor de toutes les traditions littéraires et de la plupart des connaissances humaines, doté de certitude autant que d'invention, se passionne et s'inspire d'abord et sait ensuite se dominer et se régir. Impétueux et maître de lui-môme le vrai poète apparaît comme le Dionysos de la Fable sur un char de victoire traîné par les Idées asservies et \es Rythmes domptés.
200 PORTRAITS DE MAITRKS
Grâce à cet universel savoir, à cette vue qui s'étendait sur tous les âges, Théophile. Gautier nous a donné la vision multiple et cosmopolite du Beau. Il a compris et rendu toutes les races, toutes les civilisations, tous les moments de l'humanité. L'antique Egypte, rOrient sacerdotal, la Grèce harmonieuse, le Moyen Age, l'artistique Italie, la picaresque Espagne, le XVIP siècle français, la saison facile de Lancret et de Clodion, successivement ont vécu dans ses livres sous leur forme la plus exacte et la plus achevée. Son œuvre semble une de ces grandes villes de l'Empire romain, une Carlhage, une Antioche, oîi tous les arts, tous les cultes, tous les génies se donnaient rendez-vous.
Parmi ces merveilles d'évocation nous détacherons du Roman de la momie une description comme Gautier en a fait par centaines, le tableau de Thèbes à son réveil :
« Oph, c'est le nom égyptien de la ville que l'an- » tiquité appelait Thèbes aux cent portes ou Dios- » polis magna, semblait endormie sous l'action » dévorante d'un soleil de plomb. 11 était midi ; une » lumière blanche tombait du ciel pâle sur la terre » pâmée de chaleur ; le sol luisait comme du mé- » tal, et l'ombre ne traçait plus au pied des édifices » qu'un mince filet bleuâtre, pareil à la ligne d'en- » cre dont un architecte dessine son plan sur le » papyrus; les maisons, aux murs légèrement in- » clinés en talus, flamboyaient comme des briques
THÉOPHILE GAUTIER 20i
» au four ; les portes étaient closes et aux fenêtres, » fermées de stores en roseaux clisses, nulle tête » n'apparaissait.
» Au bout des rues désertes et au-dessus des ter- » Fasses se découpaient dans Tair la pointe des » obélisques, le sommet des pylônes, l'entablement » des palais et des temples dont les chapiteaux, à » face humaine ou à fleur de lotus, émargeaient à » demi, rompant les lignes horizontales des toits et » s'élevant comme des écueils parmi l'amas des édi- » fices privés.
» De loin en loin, par-dessusle mur d'un jardin, » quelque palmier dardait son fût écaillé, terminé » par un éventail de feuilles dont pas une ne bou- » geait; car nul souffle n'agitait l'atmosphère; des » acacias, des sycomores et des figuiers de Pharaon » déversaient une cascade de feuillage, tachant » d'une étroite ombre bleue la lumière étîncelante » du terrain ; ces touches vertes animaient et ra- » fraîchissaient l'aridité solennelle du tableau qui, » sans elles, eût présenté l'aspect d une ville morle.
» Quelques rares esclaves de la race Mahasi, au » teint noir, au masque simiesque, à l'allure bes- » liale, bravant seuls l'ardeur du jour, portaient » chez leurs maîtres l'eau puisée au Nil dans des » jarres suspendues à un bâton posé sur l'épaule ; » quoi qu'ils n'eussent pour vêtement qu'un caleçon » rayé bridant sur les hanches, leurs torses brillants » et polis comme du basalte ruisselaient de sueur,
» et ils hâtaient le pas pour ne pas brûler la plante » épaisse de leurs pieds aux dalles chaudes comme » le pavé d'une étuve. Les matelots dormaient dans » ie naos de leurs congés amarrées au quai de brique » du fleuve, sûrs que personne ne les éveillerait » pour passer sur l'autre rive au quartier des Mem- » nonia. Au plus haut du ciel tournoyaient des » gypaètes dont le silence général permettait d'en- » tendre le piaulement aigu qui à un autre moment » du jour se fût perdu dans la rumeur de la cité; )) sur les corniches des monuments deux ou trois » ibis, une patte repliée sous le ventre, le bec enfoui » dans le jabot, semblaient méditer prolondément » et dessinaient leur silhouette grêle sur le bleu » calciné et blanchissant qui leur servait de fond ».
Voici maintenant la note de réflexion et d'attendrissement sans laquelle une description reste uniquement matérielle, c'est-à-dire insuffisante :
« Cependant tout ne dormait pas dans Thèbes ; » des murs d'un grand palais, dont l'entablement » orné de palme ttes traçait sa longue ligne droite » sous le ciel enflammé, sortait comme un vague » murmure de musique. Ces bouffées d'harmonie se » répandaient de temps à autre à travers le trem- )> blement diaphane de l'atmosphère où l'œil eût pu » suivre presque leurs ondulations sonores.
» Élouffée par l'épaisseur des murailles, comme » par une sourdine, la musique avait une douceur » étrange; c'était un chant d'une volupté triste.
» d'une laigueur exténuée, exprimant la fatigue du » corps et le découragement de la passion ; on y » pouvait deviner aussi Tennui lumineux de Télernel » azur, rindéfinissable accablement des pays chauds.
» En longeant cette muraille, l'esclave, oubliant » le fouet du maître, suspendait sa marche et s'ar- » rotait pour aspirer, l'oreille tendue, ce chant im- » prégné de toutes les nostalgies secrètes de Fâme, » et qui le faisait songer à la patrie perdue, aux » amours brisés et aux insurmontables obstacles du » sort.
» D'où venait-il ce chant, ce soupir exhalé à petit » bruit dans le silence de la ville? Quelle âme in- » quiète veillait, lorsque tout dormait autour d'elle?»
C'était le privilège de Théophile Gautier de créer à nouveau le passé, le passé de tous les peuples, sans oublier celui de la France. Dans cette belle étude sur l'auteur d'Avatar que nous avons déjà citée, M. Emile Montégul fait bien ressortir ce dernier caractère :
« Elle va cette imagination brillante, spontané- » ment et d'un vol facile et léger, vers tout ce qui » lui ressemble, c'est-à-dire vers tout ce qu'il y a » de plus français au monde, les farces salées de » nos vieux conteurs, la fantaisie gracieusement » tourmentée de l'époque Louis XIII; Télégance » spirituelle du XVIII* siècle. Elle se sent également » à l'aise dans les bouges de Régnier et dans les » boudoirs de style Pompadour, sur le vieux Pont- » Neuf et au milieu de l'élégant bal masqué de
» Watteau ; elle otj T)laïl également dans les pauvres » coulisses du théâtre à la nudité primitive, où Ton » répète quelque pièce de Scudéry ou de Cyrano et » au milieu des splendeurs de l'Opéra français oîi » l'on chante TArmide de Rameau ou TAlcesle du » chevalier Gluck. Panurge et Macette n*ont point » de secrets pour elle ; Léandre et Isabelle, le Ma- » lamore et Scapin sont ses amis : les portes d'É- » liante et d'Alcindor ne lui sont jamais fermées. » Elle a donc cette imagination le sens exquis de ce » qui est vraiment français.... » *.
Cet homme ainsi pourvu du plus large sens archaïque, de la compréhension exotique la plus complète, avait aussi la plus vive intelligence de la nature. Ses paysages innombrables Tattestent, Ajoutons qu'à l'exemple des grands maîtres dont il était le frère, il savait donner une âme à la description, l'âme des choses. Ses dernières œuvres, la Nature chez elle, les Tableaux de siège, le prouvent encore plus que ses ouvrages antérieurs. Car sa sensibilité s'épanchait davantage aux abords de la vieillesse dans laquelle il ne lui fut pas donné de pénétrer. On ne saurait encore lui dénier les facultés d'observation. Sans cesse des réflexions justes et spirituelles en font preuve dans ses écrits, et nous les irions chercher spécialement dans sa fine comédie la Double Conversion^ dans ses contes, dans ses petits romans,
i . Nos morti contemporains^ Hachette, deuxième série, c 14 •
Militona^ Jean et Jeannette , dans les Jeunes France, surlout dans quelques récits parisiens, Partie carrée, les Roués innocents, qui sont empreints d'expérience et témoignent d'un sentiment très juste et très fin de la vie élégante.
Prosateur impeccable, comme Ta si bien dit Charles Baudelaire, Gautier est le plus souvent un poète supérieur. Non qu'il dispose du grand vol lyrique ou du suave enchantement de mélodie, mais il garde toujours une proportion parfaite entre la forme et ridée; il excelle dans la précision, la propriété, le définitif de l'expression. Éloquent à propos, noble sans emphase, il déploie le sérieux aussi bien que la grâce et la fantaisie. Ce fantasque inventeur de chinoiseries, de rocailles et de chansons de matamore, prend naturellement dans sa Thébaïde d'une terza rima, la grave démarche de Michel Ange et de Vitloria Colonna, ou d'un Malherbe, d'un Mainard, d'un Gombaud dans leurs s lances majestueuses. Une seule de ces pièces en tercets trop peu citées dans les anthologies donnera Tidée de ce mâle génie de Gautier qu'on n'a pas admiré sous toutes ses faces :