‹ Portraits de sentimentChapitre 16 sur 42 · A L OMBRE DE LA TOUR DE MONTBARD · texte numérisé non relu

A L OMBRE DE LA TOUR DE MONTBARD

C'était après 1752 et dans le temps que l'illustre auteur de V Histoire naturelle commençait à écrire sur les quadrupèdes. A cette époque, la plus laborieuse et la plus douce de sa vie, M. le comte de Buffon ne s^était pas soumis encore à l'autorité de W^' Blesseau, du P. Ignace et du valet La Rose. M""" la comtesse de Buffon existait toujours ; elle seule, tandis que son mari, réfugié dans le cabinet de travail de la tour Saint-Louis, commençait de composer les chapitres de son livre, assumait le gouvernement de Montbard. Avec une grâce charmante, une activité inlassable. M""" de Buffon veillait sur tous les détails de cette grande maison. A la lingerie c'était elle qui souvent préparait ce linge toujours si net, ces manchettes toujours si belles, dont M. le comte, si soigneux de sa personne, usait en si grand nombre ; au cellier,

au fruitier, au potager même, elle portait ses pas. Rien, dans le domaine si riche de terres et de troupeaux, n'échappait à sa surveillance ; on a vu M"* la comtesse de Buffon recevoir, pour épargner le temps de son mari, les métayers des fermes, les intendants des forges ; pour un peu elle eût accepté la difficile tâche d'assurer elle-même, de Montbard, toute la correspondance avec MM. Thouin, M. Lucas, M. Van Spaëndonck et toutes les autres personnes qui dirigeaient à Paris, en l'absence du comte, le Jardin du Roi. Mais, où un zèle si beau s'exerçait surtout avec une patience dévouée, une affection qui allait jusqu'au devant du désir, c'était au plus près de M. de Buffon lui-même. Ce dernier se plaisait-il à rassembler, dans de grandes volières, pour les étudier mieux, les oiseaux les plus rares de toutes les contrées, M'^'la comtesse entendait leur porter elle-même les grains. Le perroquet Coco, qui était, avec le P. Ignace et le bonhomme Verniquet, l'un des familiers de M. l'Intendant, avait tous ses soins. C'était elle aussi, durant que l'auteur de ÏHisioire naturelle était enfermé dans sa tour, qui préparait la toute frugale collation au moyen de quoi M. le Comte réparait des forces toutes perdues au service des lettres.

« Deux verres de vin et un morceau de pain,

voilà toute la nourriture de M. le comte pendant le travail ^ » Ce travail, que M. de Buffon fût seul ou avec quelqu'un des collaborateurs qu'il s'était choisis, se prolongeait fort avant dans la soirée. Ce n'était souvent que très lard que l'illustre écrivain, s'arrètant enfin de composer, venait rejoindre, au salon, les personnes qui l'attendaient. Ce salon, tout meublé de tapis en point d'Aubusson représentant des sujets tirés des Fables de La Fontaine, était « orné de tous les oiseaux enluminés, tels qu'on les voit dans la grande édition de VHistoire naturelle ^ ». Mais c'était une chose bien connue — et M"" la comtesse le savait bien — que le plus bel ornement que venaient contempler là les curieux était M. de BufFon lui-même. C'était le plus souvent vers les neuf heures du soir que ce dernier apparaissait, parfois seul, mais parfois aussi appuyé au bras de quelqu'un de ceux qui, comme le docteur Louis-Jean-Marie Daubenton, Guéneau de Montbeillard ou l'abbé [Bexon, avaient partagé son labeur du jour. I M. le comte de Buffon, à qui M°' la marquise !de Pompadour devait donner un jour du « joli garçon », était fort bien fait. Il était de haute taille et d'abord calme et noble. Encore que ses

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