VobTAiRE, Histoire des Voyages de ScarmenUdo
Louis Chénier, Français délicat, nourri de Rousseau, de Voltaire et de tous les écrits policés de sa nation, était peu préparé à supporter ces spectacles d'horreur. Il convient pourtant que les Maures « par leur tempérament ou par les circonstances morales ou physiques de leur éducation, sont moins sensibles que nous à la douleur ». « L'Empereur du Maroc, cite-t-il comme exemple, a fait souvent couper la main à des voleurs qui, renvoyés tout de suite, ramassent leur main à terre et se mettent à courir. » Quand TEmpereur ordonne de tels châtiments ou, simplement, s'il rend la justice, il se tient à cheval, entouré de gardes, et pendant tout le temps que dure Taudience, il reste couvert du parasol.
L'auteur des Recherches historiques sur les Maures, animé d'un esprit d'équité qui lui fait honneur, sait, quand il le faut, montrer le naturel humain de Sidi Mahomet. « Le règne de ce prince, écrit-il, n'a été ni varié par des révolutions et par des combats, ni souillé par des actes de violence et de férocité qui ont distingué celui de ses aïeux. »
De l'humeur, de la brusquerie, un caprice mal guidé dans le commandement, des ruses trop visibles dans le témoignage le plus apparent de Tamitié, voilà les seuls défauts queLouis
Ghénier déplora toujours dans le caractère si vif et si prompt de Sidi Mahomet. Encore qu'ils ne fussent ni cruels, ni violents, ces défauts, dont le chargé d'affaires de France eut à souffrir durant les dix-sept années d'une mission aride, suffisaient à décourager les efforts les plus bienveillants, à dépiter la bonne volonté la meilleure.
Une heure arriva bientôt, dans la vie de Louis Ghénier, où la lassitude commença de succéder à l'espérance. Après tant de travaux, de négociations diplomatiques laborieuses, accablé du poids d'une charge difficile à tenir auprès d'un monarque impatient, Louis Ghénier pensa qu'il serait beau de rentrer enfin en France, de revenir à Paris et, là, loin des vieux cadis, des vieux vizirs, d'un sultan fantasque et querelleur, de goûter, au sein de la plus unie des familles, un repos qu'il avait bien mérité d'atteindre. Les lettres qu'il commence d'adresser, verscetemps de sa vie, au ministre des Affaires étrangères ne tardentpoint de retentir de ses doléances. « Votre Excellence, va-t-il jusqu'à écrire un jour, verra avec étonnement les dégoûts aussi variés que suivis auxquels un galant homme se voit exposé dans ces climats barbares. » Dès le début de l'année 1779,1e consul français ne cache point le dépit qu'il ressent à demeurer éloigné
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depuis si longtemps de sa femme et de ses enfants. Pendant près de dix-sept ans, ne tarde-il point de faire savoir au ministre du roi, il remplit son mandat sans que « les sentiments d'un sujet fidèle au souverain eussent étouffé en lui ceux de la nature ». Mais, la rigueur d'une séparation dont il continue à ressentir cruellement la souffrance, la peine et la durée d'un exil dont le terme lui paraît si éloigné, ont raison enfin de son obéissance et de son dévouement. Des plaintes sur son emploi, son isolement et sa santé, le consul général ne tarde point d'en arriver, auprès de ses supérieurs, à des sollicitations plus pressantes. Dès le printemps de 1779, las enfin de prier, d'insinuer, d'exposer les griefs sans nombre de son emploi? il écrit nettement : «Je supplie votre Excellence de me permettre de partir pour la France dans le courant de Tannée prochaine, ne fût-ce qu'en congé. »
Il faut croire que les bureaux de ce temps-là étaient, plus que ceux du nôtre encore, lents à élaborer les termes des réponses qu'ils faisaient aux lettres que leur adressaient les Français éloignés de leurs pays. Le ministère des x\ffaires étrangères d'alors ne mit, en effet, pas moins de trois années avant de donner satisfaction aux demandes réitérées du Consul général.
La mise à la retraite qu'il avait sollicitée avec tant de persévérance lui ayant été accordée enfin, Louis Ghénier put s'embarquer à Tanger le 17 août 1782 ; mais, son voyage de retour fut, lui-même, d*une longueur invraisemblable : la frégate royale à bord de laquelle il était monté ne toucha terre à Cadix que le 13 septembre et ne parvint à Brest qu'au milieu d'octobre.
A ce moment le bonheur de se retrouver, après tant d'épreuves, au sein de la félicité familiale animait Louis Ghénier au point d'adoucir, pour un temps du moins, l'amertume des maux qu'il avait soufferts sous le ciel d'Afrique. En voyant le sol de France grandir à l'horizon, la forêt des mâts se rapprocher de lui à mesure qu'avançait le navire, son souvenir se reportait vers ces années de sa vie où, jeune homme encore, il était arrivé — pour la première fois — . d'un pays oriental, accompagné d'enfants déli- 1 cats et mutins, suivi d'une jeune femme coiffée i à la grecque, vêtue de longs voiles et^, comme la chaste Emire, soulevant autour d'elle, par sa beauté et sa modestie, l'admiration et les hommages. A ce moment, malgré l'âge et la dure expérience, le consul général vieilli dans le service, tout à l'ivresse du retour, imaginait la joie qu'il allait goûter dans le repos auprès d êtres si chers et dans un monde meilleur. Il ne se
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doutait pas, à cet instant encore, dans son illusion, que Télonnement de tout ce qu'il avait découvert, durant son séjour au Maroc, était loin d'atteindre à la surprise qu'il allait éprouver à retrouver, après un si long éloignement, sa patrie en rumeur, ses amis tourmentés d'idées philosophiques nouvelles, la société française modifiée déjà dans ses aspirations et dans ses vœux.
Certes, dès qu'il eut, à Paris, passé le seuil de cette maison de la rue de Gulture-Sainte-Gatherine où Tattendaient les siens si impatiemment, il éprouva, lui le voyageur fatigué d'un séjour chez un peuple brutal, une satisfaction infinie. Toujours parée à ravir, enveloppée de voiles à longs plis, chaussée de babouches fines, aimable et langoureuse autant que dans le passé lointain de sa jeunesse, il retrouva Elisabeth, il revit réponse tendre et fidèle, la femme aimée à laquelle, durant son exil, sa pensée était demeurée attachée toujours. Ainsi que dans le petit tableau de Gazes, elle s'offrait soudain à nouveau à lui — les traits changés à peine — vêtue à l'ottomane et coiffée à la Bajazet, la belle Cypriote !
Des mêmes mains longues et blanches, chargées de bagues brillantes qui confectionnaient savamment, comme cela se pratique en Grèce,
des gâteaux faits de miel et de raisin de Gorinthe il apprend qu'elle compose à son habitude des pages délicates sur les usages anciens et charmants de sa patrie. A l'instant du soir où, dans la demeure studieuse arrivent, toujours si empressées et si jolies, dans le sillage de M""" Lebrun, les belles amies de jadis, Elisabeth Ghénier chante au clavecin, d'un accent qui n'a pas cessé d'être aussi pur, l'air si fameux de Gluck: Dieu de Paphos et de Gnide.., Et là, dans son ombre, auprès de cette mère affectueuse et toujours si jeune qu'on la prendrait presque pour sa sœur, Louis Ghénier voit sa fille Hélène qui porte un beau nom de la Grèce ; il voit ses fils Gonstantin-Xavier, Louis-Sauveur, André et Marie-Joseph ; Taîné a maintenant vingt-cinq ans et le plus jeune dix-huit. Tous quatre sont des garçons sérieux, à Tesprit ouvert, cultivés, respirant la franchise et l'espérance. Gonstantin — à l'exemple de son père — sera consul ; Louis- Sauveur, dans son uniforme flambant neuf de cadet-gentilhomme au régiment d'infanterie de Bassigny, se présente déjà comme un fort brillant officier. André et Marie-Joseph, de même que leur aîné, deviendront de beaux militaires, se distingueront au service du roi, André, au régiment d'infanterie d'Angoumois, Marie-Joseph aux dragons de Montmorency.
Fier de ses fils, fier de sa femme et de sa fille, Louis Ghénier,les larmes aux yeux, le cœur en fête, touche enfin à la réalisation du bonheur, au but final d'une carrière qui fut difficile et longue. Les propos, étrangement nouveaux, que tient le jeune Marie-Joseph à ses côtés, le déconcertent bien un peu ; mais, au milieu de la joie si complète et si grande qu^il éprouve, Louis Ghénier ressent un malaise plus grand et plus secret encore à contempler le plus frêle, le plus sensible et le plus enthousiaste de ses enfants, cet André que lui-même appelle affectueusement Saint- André, de qui la voix est si prenante, dont ies yeux jettent de vives flammes et qui rassemble déjà, dit-on, à la façon de sa mère, en mots harmonieux, des pensers épars. Devenu subitement grave, le vieux consul du roi, devant les manifestations d'une nature aussi ardente, éprouve — lui, le tranquille, le timide ami de Malesherbes — une appréhension inexprimable. Par un secret recul de ses pensées, le voilà tout à coup (lui-même ne saurait dire pourquoi) qui repense, dans ce salon français, au pays africain, à Sidi xAbdallah, à Talcaïde qui fut — sur l'ordre du sultan — décapité jadis. Ah I s'il eût pu prévoir, l'imprudent vieillard, le père trop confiant, en regardant son fils chéri, qu'un moment viendrait où ce ne serait pas seulement au Ma-
roc que les maîtres du destin feraient, ainsi que Muley Ismaël, « couper des têtes tous les vendredis après la prière * » l
1. C'est au soir funeste du 7 thermidor an II que fut, comme ou sait, exécuté, plus tard, André Ghénier. Son père, le vieux consul Louis Ghénier, lequel fait l'objet de cette étude, lui survécut peu. « Frappé à mort, comme Ta écrit M, Emile Faguôt, par le meurtre de son fils, il mourut le 25 mars 1795. » Il avait 73 ans et logeait alors 97, rue de Gléry. G'est là que, le 8 prairial an III delà République, un détachement de cavalerie, une compagnie de canonniers, des membres de la section Brutus, enfin un citoyen « portant un étendard entouré de cyprès, avec une inscription : Pompe funèbre d'un citoyen vertueux », vinrent chercher la dépouille du plus malheureux de tous les pères. Un panégyrique de l'ancien chargé d'atîaires de France près l'i^mpereur du Maroc fut prononcé peu après par le citoyen Vigée. « Après la motion, dit sans ironie le compte rendu des obsèques, le Président(de la section) a donné l'accolade fraternelle aux fils de Louis Ghénier. »