LE GÉNÉRAL MARCEAU
ET
W' DES MELLIERS
Elle fut courte, vaillante et glorieuse, sa jeune carrière...
BYRo^ {Pèlerinage de Childe Harold^ ch. III).
A Maurice Renard,
l'armée en marche vers le MANS
Une bise aigre et coupante, dans la campagne d'hiver, inclinait les hauts arbres ; la plaine était nue à l'infini et, çàet là, se voyaient dans les champs gercés, sur le bord des sillons, allant de meule en meule, de petites corneilles Qoires et des gelinottes.
1 De la buée du matin se dégagea, dans le blanc soleil, l'horizon des bois ; des troupeaux se montrèrent dans les métairies, et voici que, du chenin d'Arnage, par le bois du Taillais, vers la Four-aux-Fées, parurent prudemment des voiures de paille menées par des paysans. Les îoqs chantèrent dans la cour des fermes ; un /o\ noir de corbeaux parut dans le ciel pâle, jaonnant la route d'AUonnes à Pontlieue ; çà et à les taillis épais bruirent d'une vie secrète et, lans les halliers, le craquement des branches nquiéta partout les oiseaux surpris ; d'obscurs
murmures animèrent les chemins et les sentiers creux.
Bientôt, à Tendroit où se croisent les trois chemins allant vers Le Mans, non loin d'un calvaire, les paysans du Maine arrêtèrent leurs charrettes ; les chevaux, placés en travers comme pour barrer la voie, commencèrent à tondre l'herbe rare. Trois des paysans se portèrent un par un du côté des trois chemins ; élevant, au-dessus de leurs yeux, leurs grands chapeaux de drap, ils semblaient scruter l'infini des bois, de la lande et des routes. Rien ne s'étant montré qui pût les surprendre, l'un des conducteurs revint à Tendroit des chars et claqua du fouet comme s'il eût voulu pousser à nouveau les chevaux en avant.
A peine ce signal fut-il entendu que, de toutes parts, du creux des genêts et des prunelliers, du couvert des chênes et des courts buissons, dix, vingt, cinquante, cent paysans parurent, les uns en rampant, les autres ployés en deux, tenant leurs sabots à la main. Vêtus de culottes larges et brunes, guêtres de cuir, drapés de gilets bleus à petits boutons blancs, ils vinrent en silence se grouper au pied du calvaire. L'un de ceux qui avaient amené les équipages monta, d'un pas lent, les degrés du tertre et, vivement, rejeta le méchant sarrau de poils de bique qui lui cou-
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vrait le torse. II fat visible alors que c'était un prêtre ; à peine tous les autres Teurent-ils aperçu qu'ils tombèrent à genoux avec vénération; courbés dans le respect, les fronts de tous ces hommes donnèrent dans la poussière; un même geste épars d'abandon total les inclina au point qu'on n'aperçut plus, sortant du col brodé des vestes, que de rudes échines tannées par la bise ou parle vent des mers; et le plus impressionnant, dans ce spectacle, était de voir que les blondes boucles des adolescents se confondaient presque, dans le frais matin, aux blanches mèches des solides vieillards. Et, quelle qualité était celle de ces hommes? L'un, à l'exemple de Gottereau, était sabotier ; Tautre, comme M. Jacques, était grand seigneur; beaucoup avaient été brigands et faux-sauniers ; pour le plus grand nombre, recrutés dans les campagnes, c'étaient des paysans.
Maintenant le prêtre étrange, monté sur le 1 tertre, se tenait debout contre la sainte image ; 1 il avait les traits durs d'un curé guerrier, et ce i fut à voix grave, sourde et un peu contenue, i qu'il commença de prier :
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, reprirent, avec un tremblement d'adoration sainte, les assistants groupés devant le prêtre.
— Au nom de M'"' Sainte-Anne d'Auray...
— Au nom de M"' Sainte-Anne d'Auray...
— Au nom de Monseigneur Saint- Yves...
— Au nom de Monseigneur Saint- Yves...
— Au nom de M. de Lescure tombé à Morta-
gne...
— Au nom de M. de Lescure...
— Au nom de M. de Bonchamp frappé à Cho-
let...
— Au nom de M. de Bonchamp...
— De M. de La Rochejaquelein...
— De M. de La Rochejaquelein...
— Et de M. le général de Gharette...
— Et de M. le général de Gharette...
— Nous jurons de combattre...
Nous jurons de combattre... I
— Et, s'il le faut, de mourir...
— Et, s'il le faut, de mourir...
— Pour Jésus, Roi du Giel...
— Pour Jésus, Roi du Giel...
— Et pour Sa Majesté le Roi Louis XVII, détenu dans la prison du Temple...
— Et pour Sa Majesté le Roi Louis XVII. Le prêtre, élevant les mains au-devant de sa
poitrine, d'un geste ample et beau, bénit l'assemblée.
— Ainsi soit-il... ajouta-t-il d'une voix un
peu tremblante.
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— Ainsi soit-il!... répétèrent en chœur les paysans.
Sans rien quitter de sa dignité, le prêtre descendit du tertre. Il alla vers les voitures toutes chargées, écarta la paille, et, sous le blanc soleil, l'acier pâle des armes bientôt miroita. Il y avait là des faux et des carabines, des couteaux et des pistolets, des sabres avec des fourches, toutes armes de la guerre sauvage :
— Prenez, mes fils, prenez! disait le curé du roi.
Et, d'une voix un peu plus lointaine :
— Pour venger nos morts de Torfou, de Mortagne et de Cholet, ceux de Châtillon et de Saint-Symphorien...
Tous avaient eu des morts dans ces grandes journées ; beaucoup se signèrent aux noms que venait de prononcer le prêtre, et, maintenant, dans le frais matin des bois, dans le parfum des mousses et la rosée, tous essayaient leurs armes, en admiraient Téclat, en caressaient l'acier poli, les lames et les poignées.
Brusquement, tandis qu'ils semblaient écouter encore les derniers mots de Tardent appel, il y eut, non loin d'eux, un bruit de branches froissées, un remuement d'herbes. Le fourré s'ouvrit devant une sorte d'être hirsute, tout vêtu de peaux de bêtes et chaussé de vieilles
bottes, serrant sur son cœur un bâton de chêne ferré. D'un bond, cet homme se redressa ; puis sans que les autres eussent été autrement étonnés de sa visite, il porta ses doigts à sa bouche et fit retentir tout le bois de Tappel strident, de l'aigu cri de guerre, pareil à celui des chouettes, dont les gars bretons s'appelaientl'un Tautre. Tous tendirent Toreille, et, du fond de la forêt immense, des extrémités de la morne étendue d'arbres, un cri aussi perçant, un houhou semblable mais un peu plus lointain, retentit bientôt qui répondait à l'autre. L'homme se coucha de tout son long, l'oreille contre le sol froid ; il écoutait comme s'il eût voulu surprendre le monstrueux battement du cœur de la terre. Bientôt, il se redressa avec agilité ; sa face, tout à l'heure impassible, éclatait à présent d'un bonheur sauvage :
— Les voilà! cria-t-il, les voilà. Ce sont eux ! J'entends les pas des chevaux et les roues des canons !
— Prenez vos fusils, laissez vos sabots ! ordonna le prêtre.
En un instant ils furent armés, et, pieds nus, le visage caché sous Tample chapeau à la cocarde blanche, tous « s'égaillèrent », s'enfoncèrent sous bois, disparurent sous terre, s'effacèrent ainsi que les tremblantes ombres
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d'eux-mêmes. Sur la route déserte, gardés par un enfant, ne restèrent bientôt plus que les chevaux broutant Therbe humide de rosée ; des perdrix, alourdies par le froid, volaient à la lisière des champs ; l'air était devenu clair et subtil, et, dans le lourd silence, dans le recueillement, monta du sol dur, dans la forêt muette et le long du fleuve, le sourd et lointain mouvement d'une armée en marche. Et Ton eût dit, tant le rythme était vaste et la cadence géante de cette masse humaine, que c'était tout un peuple qui allait passer.
Un éclaireur parut, puis un autre, et puis un troisième. Ils allaient lentement, serrant contre eux la crosse de leurs fusils. Vint l'avant-garde. Beaucoup de ceux qui la composaient avaient le front serré d'un mouchoir sanglant ; quelques-uns tenaient le bras en écharpe, beaucoup traînaient la jambe ; la plupart, mal chaussés, mal vêtus, semblaient soulFrir atrocement du froid ; plusieurs n'avaient plus de fusil, mais tous portaient des sabres et des pistolets ; dans les uniformes bleus, maculés de boue et de poudre, les épines des bois, les balles des ennemis avaient laissé des traces. Il y avait là des hommes de tous les âges et de tous les aspects : des Normands et des Mayençais, des Picards et des Bourguignons, des Lorrains et des Champenois ;
tre en lui le commandant en chef de cette armée immense.
Animé d'une sorte d'irrésistible élan, de force impérieuse, ce cavalier juvénile semblait, au-devant des autres, avancer comme à découvert, dans le mépris le plus complet du danger.
Soudain, comme il allait passer devant le petit tertre à la croix, un éclair raya lair, une balle siffla, frôlant presque son visage ; en même temps les branches et les lianes gémirent, révélant une fuite éperdue. Dix, vingt, cent soldats s'élancèrent ; les arbres craquèrent, les oiseaux etlrayés s'enfuirent ; enfin le tireur, un gars au brun visage, aux yeux farouches, aux mains noires de poudre fut rejoint, saisi, poussé durement au devant du général.
Maintenant, l'homme à la peau de bique et au cri de chat-huant se tenait fièrement, tête nue, devant les bleus. Le général, lentement, slnclina sur le col de son grand cheval, regardant le Chouan au visage ; le Chouan ne baissa pas les yeux. Le généra) regarda Thomme à la poitrine et, sur son méchant sarrau, entre les poils de chèvre, il vit, brodées en rouge, la fleur de lis et la croix sur un cœur de laine. D'une voix extrêmement bienveillante et triste :
— A qui es-tu, mon gars ? demanda-t-il doucement.
L'autre étonné, mais sans peur, contemplait surpris ce jeune homme tranquille, si grave et si beau.
— Je suis à M. de La Rochejaquelein, répondit-il.
Et, comme un homme épaulait, voulant le tuer immédiatement :
— Laissez, les bleus I Nous aussi, nous sommes à M. de la Rochejaquelein ! Nous allons au Mans; le gars, viens avec nous trouver ton général...
— Vive le Roi ! Vivent le Roi et M. Henri ' ! Ayant jeté ce cri, le Chouan pensait mourir.
Mais, de sa main tendue, le général en chef écartait les fusils.
— Laissez cet homme, disait-il, il est brave... Aucun coup ne partit des armes. Les canons
des fusils se relevèrent. Le général, muet et doux, regardait ses soldats, les plus exaltés et les plus fous, les plus fanatiques et les plus sauvages et il les dominait avec sérénité. Domptés, tous baissèrent les yeux. Aussitôt, comme un grand frisson de joie secoua Tarmée entière. Depuis Tavant-garde jusqu'aux convois que suivaient les vivandières, les bleus, en un instant, avaient su que leur chef, visé par un chouan,