LES VEUVES AU LABYRINTHE
Les auteurs nous apprennent, de Bonaparte, que, pendant sa jeunesse, il aimait les lectures émouvantes. Ne dit-on pas que, lieutenant à la Fère, il avait veillé sur Cinna, lu Mérope et « donné des larmes à Zaïre ^ » ? Parmi les œuvres de l'imagination, le Comte de Comminge, de M""' de Tenein, les Contemporaines, de Reslif, avaient séduit son cœur. De 1785 à 92, Jean- Jacques, cela était inévitable, avait dominé toutes les plus vastes, toutes les plus hautes de ses lectures ; la sensibilité, la tendresse des airs du Devin de village avaient acquis un prix élevé à ses yeux ; il avait lu les Confessions ;vnaiis, pour YHéloïse, il avoue qu'elle « lui tourna la tête ». Quant à Paul et Virginie, cela le frappa si fort qu'à Sainte-Hélène, à Textrème de sa vie et de l'infortune, il aimait encore à s'en souvenir I
Au moment de partir en Egypte, au lendemain des victoires qui avaient fait de lui le pre-
1. Arthur Chuquet. Ecrits et opinions du lieutenant Napoléon Bonaparte {la Revue du Palais, i" mai 1898).
mier capitaine de son temps, cette passion de lecture, cette soif de poésie, malgré le tumulte de ses pensées, ne sont pas chez Bonaparte apaisées encore. En mai 98, à Toulon, Ton apprend qu'à l'instant de monter sur les vaisseaux de Brueys, le général a fait apporter à son bord une petite caisse de livres. Ces livres ! ce sont ceux qu'il lira, le soir, près d'un feu de bivouac, devant le désert de sable. Tous, comme les Essais de morale ou le Cours d'Etudes pour V instruction des jeunes gens, ne sont point de Bacon et de Condillac ; Joséphine, Joséphine elle-même, a choisi ces autres volumes, « reliéSjdorés sur tranches et portant au dos les initiales P et B entrelacées * », où le général trouvera, pour distraire ses heures et charmer sa pensée, nombre de récits d'amour et de fictions romanesques. Les titres de divers de ces ouvrages ont été retrouvés, et, il est piquant de penser que l'homme qui allait vaincre l'Egypteet se jeter aumilieu delà guerre, emportait, avec lui, pour lire pendant le sommeil des camps, des romans de tendresse aux titres aussi fanés, au style aussi désuet que Fanny
1. PiERHE Vierge, /e.s Lectures de Bonaparte en Egypte {Mercure de France^ 15 février 1907). A propos de ces initiales, M. P Vierge écrit: « J^ai cherché quelles sifçnifications pouvaient avoir ces deux letlres: «Pagerie-Beauharnais », lisaient les uns; « Tagerie-Bonaparte », entendaient les autres. »
OU Vheureux repentir^ Sergines ou Vélève de V amour ^ Lucie et Mêlante, suivie de C/a/^, histoire anglaise, les Epoux malheureux, du citoyen d'Arnaud, enfin, de M"'^ Daubenton, Zélie dans le Désert ^
Les descriptions si chaudes de Tîle de Sumatra, les beautés d'une végétation sans pareille avaient dans Zélie, plus que l^épisode lui-même, de quoi émerveiller un jeune général dont l'ambition avait été un moment de pousser jusqu'aux Indes la conquête du monde. Aussi, ne fut-ce pas sans orgueil que M""" Daubenton reçut, comme une consolation au milieu de ses malheurs, la nouvelle flatteuse de l'attention si exceptionnelle dont son ouvrage avait été Tobjet de la part de celui qui allait devenir le premier Consul. Un instant elle songea que, pour elle et les siens, des jours plus heureux, des jours plus beaux étaient possibles encore. D^'abord, après les heures hideuses de prairial et Tépouvante de tant d'épisodesj d'horreur, elle était demeurée accablée entr< Zélie et Belzy, les deux pauvres petites veuves,]
1. Pierre Vierge : Les Lectures de Bonaparte en Egypte.\ M. Pierre Vierge décrit ainsi ce dernier livre : Zélie dans li désert, par M'"» D..., à Genève et se trouve à Paris, chez Dufart, imprimeur-libraire, rue Saint-Jacques, n° 157, 1792. (Ge^ ouvrage se compose de trois volumes.) Les livres énumérés i( furent déposés par Bonaparte, au retour de la campagn* d'Egypte, à la bibliothèque de Marseille.
à côté de son vieux mari, le berger désormais sans troupeau ni houlette ; mais, sentant le devoir qui s'imposait, comprenant à quelle grande tâche de consolation et d'amour elle était appelée aux côtés de ces êtres, elle découvrit assez de force en elle pour étouffer le chagrin de deuils si douloureux. L^apaisement qui succéda, dès thermidor,^ à l'ardeur des luttes et l'effroi du combat ne fut pas sans communiquer aux hôtes du Jardin des Plantes une quiétude bienfaisante, un adoucissement plus calme et plus salutaire. Le refrain menaçant que Fabre d'Eglantine, l'ami de Danton, de Camille et d'Hérault de Séchelles, avait fredonné jusque sur Téchafaud ;
Entends-tu le tonnerre ?
Il roule en approchant ; Prends un abri, bergère...
le D' Daubenton, le « berger » vénérable de Montbard, ne l'entendait plus retentir sous les tulipiers, les érables et les catalpas de ses belles allées. L^'attachement pour la science, dont le savant avait toujours fait preuve, mais surtout la bonne affection de Marguerite, de Zélie et Betzy, aidèrent le vieillard à se ressaisir après tant de coups du sort. La passion pour l'his-
toire naturelle, dont il n'avait cessé, toute sa vie, de témoigner à un degré si haut, ne tarda pas d'éclater dans de nouveaux ouvrages.
En 1796, les magnifiques collections d'insectes de Barbarie, rassemblées par le citoyen Desfontaines, parvinrent au Muséum ; en 97, ce furent les très rares collections d'oiseaux que Levaillant avait faites en Afrique ; enfin, en 98, le capitaine Baudin apportait lui-même à Paris et remettait, au Jardin, ce merveilleux choix des arbres des Antilles, dont un grand nombre d'espèces, en s'acclimatant, sont venues jusqu'à nous. L'arrivée de ces trésors, le complément que ceux-ci apportaient dans les sciences, l'enchantement qui montait avec les couleurs et avec les odeurs, de ces papillons, de ces arbres et de ces oiseaux de contrées plus fortunées que la nôtre, achevèrent de réveiller le zèle de Daubenton. Les hommes illustres d'une génération nouvelle, tous ceux qui étaient venus après M. de BufPon et commençaient de s'imposer dans les sciences, ne purent, devant l'effort si beau du « berger » ancien, cacher leur admiration. « C'était véritablement, a écrit à ce propos Guvier, un spectacle touchant de voir ce vieillard entouré de ses disciples, qui recueillaient avec une attention religieuse ses paroles dont leur vénération semblait faire autant d'oracles ;
d'entendre sa voix faible et tremblante se ranimer, reprendre de la force et de l'énergie, , lorsqu'il s'agissait de leur inculquer quelquesuns de ces grands principes qui sont le résultat des méditations du génie. »
I Après brumaire, Taccession au pouvoir du général Bonaparte vint tirer complètement de l'obscurité où il se complaisait depuis tant d'an- ; nées un si beau savant. « La modération de ! son caractère, écrit Deleuze dans sa précieuse Histoire du Muséum, avait assuré sa tranquillité, et sa réputation, à laquelle il ne pensait pas, s'était accrue d'année en année *. » Le premier Consul^ en obligeant Daubenton à prendre place au rang du nouveau Sénat, fit violence à une modestie si rare, à un désintéressement si exceptionnel. Le regard du nouveau maître, si perçant que rien n'échappait à son acuité, se posa un instant sur le berger de Montbard,sur le vieux pasteur des brebis de Gourcelotte ; il discerna quel homme rare, quel travailleur conscient et acharné des sciences était Daubenton ; il entendit que la gloire, que les honneurs 56 levassent enfin pour celui qui avait toujours méprisé les honneurs et la gloire. Hélas ! à juatre-vingt-quatre ans, il était bien tard ! Le
1. Deleuze. Histoire et description du Muséum royal (Paris, 823) .
terme était venu, et, nous dit Guvier, « la première fois que Daubenton assista aux séances du corps qui venait de l'élire, il fut frappé d'apoplexie... Les secours les plus prompts ne purent lui rendre le sentiment que pour quelques instants, pendant lesquels il se montra tel qu'il avait toujours été : observateur tranquille de la nature, il tâtait avec les doigts, qui étaient restés sensibles, les diverses parties de son corps, et il indiquait aux assistants les progrès de la paralysie. »
Cette mort survint le 31 décembre 1799. Quelques jours plus tard, le 4 janvier 1800 (14 nivôse an VIII), eurent lieu, au milieu de l'afflaence des « citoyens de tous les âges et de tous les rangs », les obsèques de Daubenton. « Ses restes, ajoute ici Guvier, ont été déposés dans ce jardin que ses soins embellirent, que ses vertus honorèrent pendant soixante années et dont son tombeau va faire un élysée, en ajoutant aux beautés de la nature les charmes du sentiment. »
Tous ceux qui recherchent, au Jardin des Plantes, le silence et Tombre connaissent ce tombeau. Il est au Labyrinthe, et se désigne au regard, sous le couvert des grands pins àpignons, des ifs, des cyprès et de beaux genévriers de la Virginie, par une colonne au fût à demi brisé.
Longtemps, longtemps, tous ceux (jeunes gens
pleins d'espoir ou vieillards accablés de souvenirs) qui fréquentaient, pendant la fin du Consulat et la durée de l'Empire, ces allées calmes et solitaires purent remarquer qu'à Taube de chaque jour trois femmes, en grand deuil et se tenant la main, montaient vers le tombeau. C'étaient Marguerite Daubenton ^, Betzy Buffon et Zélie Vicq d'Azyr. Toutes trois, Tune âgée, les autres jeunes encore, marchaient courbées à demi, comme ployées sous le poids de Tinconsolable veuvage. Et tandis qu'au regard de
1. M"« Daubenton obtint la survivance du logement de son mari au Jardin des Plantes. Jusqu'à la un elle fut l'objet de la sollicitude du pouvoir. On lit, dans le Journal de Paris du 5 décembre 1807: « S. M. V Impératrice a visité, dans la matinée, le Jardin des Plantes où elle a été accueillie avec les témoignages d'intérêt, d'affection et de respect qui accompagnent partout ses pas. Après avoir parcouru les serres chaudes et le Muséum, S, M. n'a pas voulu quitter le jardin sans honorer d'une visite particulière la veuve du célèbre Daubenton. » En 18 1 0, M™^ Daubenton fît son testament ; on voit que, parmi divers dons, elle légua « à M""» de Bufîon, sa vaisselle plate en argent... » La jeune comtesse de Bufîon s'était retirée à Montbard ; née en 1775 elle y mourut, âgée de 77 ans, en 1852). M""" Daubenton resta à peu près seule. Sa plus grande occupation fut, durant tout l'Empire, d'entretenir et de visiter, chaquejour, le tombeau de son mari. « L'impossibilité de marcher Tempêcha seule d'accomplir jusqu'à la fin de sa vie ce pieux devoir. » (D. Nisard.) M""* Daubenton, âgée de 97 ans, mourut au Jardin des Plantes le 2 août 1818, trois mois après l'élection de Cuvier à l'Académie française, cinq jours après la mort de Monge.
la tante et de la plus âgée des deux nièces apparaissait la mort, aux yeux de la plus jeune le trait rouge et hideux du couteau de prairial continuait de saigner sur les beaux feuillages.