LA BATAILLE DU MANS
Depuis longtemps la nuit, en s^épaississant sur la ville, avait envahi tout. Il était quatre heures du matin. Dans le vieil hôtel où les généraux Kléber et Marceau s'étaient établis avec leur état-major, un feu de bois flambait, illuminant les tentures, les vitres, la haute table chargée d'ordres et de plans militaires ; la bise, en
LE GÉNÉRAL MARCEAU ET m"^ DES MELLIERS 251
soufflant, repoussait avec des plaintes toute la fumée acre. Au loin, les cloches tintaient comme pour sonner les morts. La nuit était triste et troide ; l'air était peuplé de plaintes et, dans le grand silence, le général Marceau — que Kléber avait laissé — entendait très bien les soldats marcher, boire et chanter tout haut. Parfois un bruit d^armes troublait la quiétude de cette nuit affreuse. Il y eut une détonation assez proche dont tremblèrent les vitres. A ce bruit sinistre, le jeune chef s^éveilla du rêve où il s'engourdissait, lentement passa la main sur son front et, comme si ce bruit mortel l'eût frappé aussi, il parut rêver et pâlir davantage. Cependant, avec la perception très nette de Tangoisse, il avait compris. Du pommeau de son sabre, il frappa sur la table, appela à voix haute. Les adjudants généraux Vachot et Savary reposaient dans la salle voisine ; ce fut Savary qui se leva et vint :
— Ils tuent encore, les malheureux! Allez Savary, allez en mon nom et que cela cesse!...
L'adjudant-général salua, sortit, et, quand Marceau fut seul, sous le poids effrayant de sa fatigue et de son découragement, il s'assoupit encore. Absorbé dans ses pensées, il songeait à son destin ; de sa longue main fine, il semblait en même temps éloigner de son visage les lauriers
amers de sa dure victoire. Le grand mot magnanime, la déchirante plainte du général Hoche s'adressant, plus tard, à de mêmes ennemis : « Français, rentrez au sein de la patrie!... Je viens vous consoler... Et moi aussi j'ai été malheureux ! » voilà qu^ils erraient à présent sur ses lèvres, voilà qu'ils planaient sur le vide et la désolation de son cœur! Ah! cette journée , du Mans, qu'elle lui avait coûté ! Que de sang dans les rues, partout dans la ville et sur luimême et sur ses mains ! « Son cœur ardent, son âme pure.., * » en étaient épouvantés.
Penché sur la carte où le dessin feuillu des bois, le trait des fleuves, l'inclinaison des coteaux apparaissent, le général, dans le silence, se retrace, à lui-même, tout l'atroce et meurtrier combat. D'abord, dans son souvenir, il aperçoit les soldats de Westermann et leur chef terrible, impatients de combattre, se dirigeant, malgré Bourbotte et malgré lui, à Tattaque de la ville. Mais ces braves, dans leur superbe élan, ont compté sans la résistance que leur opposent les Vendéens; un instant Westermann, que rien jusqu'ici ne put arrêter dans son rôle exterminateur, a la douleur de voir ses troupes fléchir; les soldats de la division Muller ne mettent
1. « The witheness of his soûl... », Byron : Pèlerinage de Childe Harold (chant III).
point assez d'ardeur à Tappuyer. C'est alors que Marceau, jugeant le moment critique, accourt, et, suivi des bataillons de Cherbourg, des chasseurs francs de Cassel et des grenadiers, passe THuisne à la nage, Tartillerie en avant faisant la trouée rouge. A ce moment, il était neuf heures du soir ^ et le feu de l'incendie, la lueur des torches et le bruit de la poudre guidaient seuls les combattants. De tous les clochers du Mans, de Notre-Dame-du-Pré, de Saint-Pavin-des- Champs, de Saint-Pierre-de-la-Cour, le tocsin sonore étendait partout le bruit de sa voix, appelait à la guerre; et, quand tonnèrent les cloches dans la cathédrale, la voix de bronze des canons se mêla si bien à elles qu'il semblait que ce fût dans une ville d'airain qu'avançaient les troupes.
Massés sur le pont Saint-Jean, coupant la grande rue qui mène à la place des Halles, les Angevins de Martin la Pommeraie et d'Autichamp, les Bretons de Cadoudal et Lemercier opposent une résistance désespérée ; le prince de Talmont et M. Henri, dans toutes les voies étroites, élèvent des barricades; Stofflet, le garde-chasse, celui qu'on appelle Mi stoufletda.iis Tarmée sainte, se répand partout^ excitant de