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Grétineau-Joly. Histoire de la Vendée militaire

l'épée et de la voix; les plus ardents, les plus fous, grisés par la poudre et par le bruit sacré, le bruit sonore des cloches, intrépides, furieux, marchent à la rencontre des assaillants, presque à bout portant ouvrent un feu meurtrier...

— Vive le Roi 1 Vivent le Roi et M. Henri I criaieut-ils d'une seule et même voix.

Et, dans la nuit et dans la fumée, ils allaient ainsi que des lions hardis, se jetaient au-devant de Tenvahisseur, se portaient jusqu'aux canons auxquels ils s'att^achaient, que, malgré les canonniers occupés de les sabrer, ils semblaient vouloir étoulfer de leur étreinte.

Déroutés par une telle attaque, accablés de la marche qu'ils avaient accomplie depuis Taube, les bataillons bleus s'arrêtèrent, surpris. C'est alors que Marceau, menant les siens, franchit le pont d'un seul bond, reprit les canons, les ht retourner contre les royalistes. En vain ceux-ci résistèrent, une décharge roulante, en abattant un grand nombre des plus opiniâtres, obligea le reste à se replier, parmi les cris, parmi les râles et dans la poudre.

— Vive la République !

C'était l'infanterie des généraux Tilly et Delaage, les chasseurs francs de Cassel et les grenadiers poussant de Tavant à la baïonnette, renversant les blessés, les fuyards. Des soldats de

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ïalmont et Stofflet, embusqués rue des Qaatre- Roues, cachés sous les auvents, derrière les volets des fenêtres, enfouis sous les caissons, les fascines, les redoutes de bois et de fourrage, tiraient, liraient toujours! Enfin, à dix heures du soir, en moins d'une heure de temps, les blancs cédaient la place; « les républicains avaient pris l'entrée de la rue des Quatre-Roues, de la rue de la Couture et le débouché du Champ de la Caserne * »*

Mais, derrière ces blancsAk, il y en avait d'autres se ruant, avec une ardeur sombre, au combat le plus furieux qu'on ait vu encore dans cette atroce guerre.

Enfermer les blancs dans Tespace compris entre le côté du Mans par où avait eu lieu rattaque et tout le vieux et tortueux quartier des places des Halles et de l'Eperon, telle fut alors ridée des généraux. Un corps à corps, où Taptillerie ouvrit un chemin épouvantable, acheva de mêler les combattants. Il fallut emporter chaque rue, chaque place, chaque maison à la baïonnette. Quand Marceau parvint à la place de TEperon, les Vendéens, massés et qui l'entendaient venir, se ruèrent à nouveau désespérément ; le général se souvenait très

1. Henri Chardon. Les Vendéens dans la Sarthe (Le Mans, 2 volumes, 1871).

bien d'un grand et beau jeune homme, debout au milieu d'eux, le visage enflammé, pétillant! de courage et qui menait l'attaque : Henri de la Rochejaquelein !

— Pour Dieu et le Roi 1 Pour Dieu et le Roi ! criait M. de la Rochejaquelein.

Ainsi, dressé au-dessus des autres, avec sa tête de fille, ses jolies boucles blondes, sa fleur' de lis au front et sa croix de Jésus au cœur, on eût dit, de l'ancien officier au régiment de Royal-Pologne, que c'était le candide Archange de cette affreuse guerre. Suivi de ses lieutenants les plus éprouvés, MM. Sepeaux, Allart, Herbault, le chevalier Duhoux, le jeune général vendéen qui, dans le combat, ne « voulait être qu'un hussard ^ », se jetait avec une fougue, un entrain irrésistible au-devant du danger. Sous ses yeux, tandis qu'il sabrait dans la nuit les assaillants, M. Duhoux tomba, M. Herbault, atteint d'une balle au cœur, fut frappé à mort. Accablés de mitraille, affolés des coups qui pleuvaient sur eux, les Vendéens reculaient pas à pas, lentement se repliaient pêle-mêle en un grand désordre ; et, dans ce désarroi, c'était la douleur de M. Henri de chercher, à ce mo-

1. Mémoires de Madame la marquise de la Rochejaquelein écrits par elle-même (1816).

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ment suprême, à ramener les fuyards. Luimême, donnant l'exemple et soutenant Tassant, après chaque tentative, revenait au rang le plus exposé. Monté sur son cheval blanc, l'épée au poing, le manteau ouvert et le shako percé de balles, Marceau arrivait, cherchant à se mesurer à M. Henri. Ils se fussent, dans le combat, sûrement tués Tun Tautre ; et c'eût été un duel épique et formidable que celui de ces deux jeunes hommes, presque encore des adolescents, luttant l'arme en mains pour leurs deux pensées. Sans doute, il est, dans VIliade, de ces sublimes duels ; et, quand Hector bondit, dans es champs troyens, contre le grand Patrocle, a terre même d'IIion ne devait pas retentir de >lus de bruit farouche que, sur cette place du Mans, le sol de la ville sous les héros français 1 Seule la masse des soldats des deux partis, 'obstacle que dressaient les rangs impénétra- 3les de ceux qui tombaient les uns sur les autres, ne permirent pas aux deux adversaires de !se porter les coups qu'ils se destinaient. De toutes parts, dans les rangs des blancs et des bleus, augmentaient la panique et la confusion. \ la faveur de l'ombre, les rangs des Vendéens, »eformés, ramenés sans cesse, soutenaient VI. Henri, Stofflet, le front barré d'un linge pourpre où coulait son sang, et M. de Tal-

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mont ; harcelés, frappés, tournés de toutes parts, Westermann, Tilly, MuUer, Marceau même n'avançaient plus qu'avec peine. A deux heures du matin rien encore, malgré le feu de l'attaque la plus fougueuse, ne pouvait permettre au général en chef d'assurer la victoire. Et les blancs, ravitaillés du côté de la ville, connaissant les issues, étaient maintenant à même, par un grand mouvement, d'envelopper les bleus, de couvrir la retraite ou de vaincre. Seul éloigné du Mans, rappelé en toute hâte avec ses Mayençais, Kléber pouvait venir dégager Marceau^ comme Marceau, la veille, avait dégagé Westermann.

C'est ce qui se produisit, à près de trois heures du matin, quand, dans l'horreur de l'ombre et la plainte du vent, au-dessus de la voix des fusils, on entendit battre la générale. Déjà Kléber était là, Kléber approchait, culbutant, renversant tout, ses légions en armes allant de , l'avant vers la ville. « Rien, devait dire Bona- I parte plus tard, dans un jour de combat n'est plus beau que Kléber. » Les traits mâles de Kléber, ses yeux étincelants, le mouvement de sa chevelure avaient de quoi contraster, dans le feu de la bataille, avec l'ardeur juvénile, hardie et presque douce du général Marceau. Quand ce dernier fut appelé par les représen-

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tants à prendre, à la place de Rossignol, le commandement en chef des républicains, Kléber, sonami, son frère d'armes, son compagnon le meilleur et le plus cher, était venu Tassurer de l'appui de son cœur et de celui de son épée. « Nous nous battrons et nous nous ferons guillotiner ensemble. » A cette promesse si mâle, si belle, Marceau avait répondu par une étreinte ; et voilà que dans la nuit, dans l'incendie, dans le feu et dans la mort, Kléber venait tenir sa parole.

Sous le choc des Mayençais, les Vendéens, complètement repoussés, fléchissent, cèdent la place ou meurent. Une effroyable cohue, une déroute sans nom mêlent, en un grand désordre, hommes, femmes, caissons, chevaux, bagages, jusqu'à des enfants, de pauvres petits « brigands» perdus, pleurant, tout mourants de froid et de faim. Dans la nuit, ce ne sont plus que des sanglots, des cris, des appels, des râles. L'étroite rue de la Vieille-Porte regorge d'êtres pressés, piétines, s'ouvrant, par le feu ou le fer, une issue hors du danger. Et le tocsin sonne, le canon tonne, le tambour bat ! Eperdus, les derniers des royalistes qui n'ont pu s^ échapper encore se retournent, épaulent une arme qui ne veut plus partir, font mine, une dernière fois, de se battre ou de succomber ; mais brusque-

ment, au pas de charge, par la rue Dorée, le poDt Saint-Jean, à la tête des chasseurs et des grenadiers, Tadjudant-général Decaen, le général Delaage les poussent vers la route de Laval, après un dernier corps à corps les rejettent hors des murs du Mans !

Et, maintenant, les représailles n'étaient pas finies. Enivrés par l'ardeur d'une lutte sans merci, les républicains traquaient partout les derniers rebelles. Maintes fois déjà, Kléber, Savary, lui-même Marceau s'étaient portés audevant des troupes, avaient ordonné qu'on cessât le carnage ^ Les coups de feu que le général en chef entendait encore par intervalle venaient, jusqu'à lui, confirmer la dérision de tant d'ordres pitoyables et, c'était — à la lueur d'un flambeau — le front penché sur le plan de la cité, devant les bras bleus del'Huisne et de la Sarthe se jouant, autour d'elle, en de gracieux méandres, que Marceau voyait l'image effacée de ses jours anciens, de sa brève enfance, insensiblement occuper son cœur. Ses yeux n'étaient pas si vieux qu'ils ne reflétassent encore, dans toute leur fraîcheur, les images des jours où il était heureux. Il se revoyait enfant,

1. « On ne saurait, dit Kléber, {Mémoires) se figurer l'horrible carnage qui se fit ce jour-là, sans compter le grand nombre des prisonniers de tout âge, de tout sexe et de tout état. »

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chez le procureur son père, à Chartres, dans la rue du Chapelet. Son père, un homme austère et doux, le fils de solides meuniers beaucerons, et sa mère et ses sœurs et surtout ces beaux jours passés au Luisant, au milieu des vignerons, et la maman Francœur sous son bonnet de tulle, le serrant très fort contre sa poitrine tiède, ah ! que cela était loin ! Qui donc eût pu prévoir, en ces belles années, le destin étrange qui remportait maintenant, avec une force aveugle, dans le plus grand drame ? El, il se voit tel qu^il était alors ; à peine avait-il seize ans le jour où il s'engagea, malgré les pleurs des siens, dans le régiment de Bourbon- Angoulème ! Et depuis ! Ah ! depuis, quel vertige ! Et il semblait, dans le froid silence, que Marceau, penché sur le bord d'un abîme^ entendît vers son cœur ému bondir un Océan farouche, sublime et sanglant.

Quelle force inouïe, dont il ne pouvait pas maîtriser Tardeur, l'avait saisi depuis, dans son impulsion et, d'un jeune homme si frêle, d'un conscrit obscur, avait créé soudain un général en chef I Elle était donc terrible cette Révolution, et sa puissance secrète à créer des héros était donc si forte que, d'un enfant comme lui, elle avait pu faire, par son seul prestige, l'un des merveilleux fils qui luttaient pour elle? D'abord, à ses épau-

les maigres, à ses mains débiles, c'avait été le dur fardeau du commandement. Mais il avait, en lui, des ressources cachées de courage ; des forces profondes l'animaient ; et, ces forces, il les sentait si bien, comme un fleuve heureux, courir partout dans ses veines et soulever son être qu'il ne pensait pas qu'il lui fût possible de faiblir jamais. La liberté, la liberté sainte était son aliment. Désormais, il était « du petit nombre de ceux qui n'ont pas dépassé la mission de rigueur qu'elle impose à ceux qui portent son glaive * ». « En acceptant le titre de général en chef, avait-il déclaré, lors de sa nomination aux Conventionnels, je prends pour moi la responsabilité et les dégoûts et je ne demande que le commandement de Tavant-garde. » Parole noble et courageuse, engagement redoutable 1 Le devoir civique auquel le général s'était voué avec tant d'énergie dominait son cœur et commandait ses actes. Si parfois l'amour, le pauvre amour humain, occupait ses pensées, ce n'était qu'avec le bref et trop furtif éclair d'un amer souvenir. Seule, la sœur chérie de son ami Maugars, une fillette qu'il avait connue dans l'enfance, l'avait jadis ému. Mais le destin farouche avait coupé cette fleur. M^^'Maugars était morte

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