AUTHOR OF ROBINSON CRUSOE
PORTRAITS DE SENTIMKNT
Aujourd'hui le cimetière est désaffecté ; mais^ il est traversé toujours d'un chemin étroit bordé de buis et semé de sable. De Tune à l'autre des rues, c'est le va-et-vient continuel des passants, la promenade des amoureux. A l'endroit où reposent les morts, des ouvriers, des employés viennent lire à l'heure de midi, d'autres mangent et boivent, de petits polissons jouent à shuffle-half -penny sur les tombes. Toi, dans tout ce mouvement et ce bruit, comme le pauvre naufragé au milieu de son île, tranquillement tu dors à jamais.
Ah ! si le Hasard, ce vieux gentleman équivoque qui joua un rôle si grand dans tes aventures, si le Hasard n'eût conduit mes pas, qui donc, Daniel, eût bien pu me faire connaître que tu étais là ? O toi vers qui je venais depuis longtemps et tendais les mains,
Toi qui as vu les îles planer sur l'Océan comme des oiseaux,
Toi qui nous as menés vers les Amériques I
A force de t'imaginer, debout, dans un paysage d'émeraude, entouré d'oiseaux multicolores, marchant sous les palmes, abrité par un parasol, vêtu d'un sayon de poils de chèvre et suivi de ton perroquet Poil répétant ton nom à tous les échos, il fallait bien que tu parusses quelque jour à mes yeux. Mais, mon pauvre
Daniel, ta vie n'a pas été aussi éclatante ; elle n'a pas rayonné au milieu des mers ; le tabac du Brésil ne Ta pas parfumée de ses senteurs ! Tu n'as pas vécu libre sous le ciel de Dieu !
Maintenant, je sais quel a été ton lot terrestre, de Foë.
Tes yeux, tes beaux yeux clairs de la couleur des eaux si limpides de cette Ecosse que tu aimas tant, tes yeux ont versé bien des larmes. Tu as bien pleuré, tu as bien souffert. La prison, le pilori, la misère, l'ingratitude des rois et des hommes, voilà quelle a été ta part, mon vieux Robin Gruso ! Les larrons et les prostituées, les ruffians et les soldats ivres, tels sont les compagnons auxquels on te mêla, tels sont tes confidents, tels sont tes amis î Le capitaine Singleton, Duncan Campbell, lady Roxana et Moll Flanders, voilà les gens que tu as vus, tandis que tu étais dans Newgate, sous Sa Majesté la reine Anne.
Les hoquets des ivrognes, les baisers des voleuses et des condamnés à mort, les injures des gueux, la chanson des guichetiers, les appels des malades et les râles des mourants se mêlaient, se confondaient, grondaient, tandis que tu étais captif, autour de ton cachot ; et c'était comme quand la Tamise, toute couverte de brouillard et de fumée, monte en battant les quais de Lon-
dres ! Den wlld zee! la mer sauvage des Hollandais, que connut Robinson, la mer déchaînée, bouillonnante d'écume, n'est rien au prix de cela, Daniel ! Mais toi, qui avais le cerveau rayonnant et le génie visionnaire, toi qui souffrais des maux de ta patrie autant que des tiens propres tu élevas ta pensée au-dessus des cris et des râles, des blasphèmes et des sanglots, et, le jour que tu écrivis Robinson, tu entras dans une anse heureuse, tu touchas à la côte du grand Paradis 1
A cause que je t'ai rencontré dans le petit cimetière de Bunhill Fields, Daniel, j'ai compris mieux tes livres, j'ai senti mieux ta pensée âpre et tourmentée. Ah ! toi, tu n'es pas comme le calme, comme le tranquille Pope : un monde bout dans ton cœur I
C'est dans une petite rue étroite et sombre, un peu fumeuse, du quartier de Cripplegate, du côté de Saint-Gilles. C'est là, de Foë, que tu es venu au monde, que tu as grandi, dans la demeure de ton père le boucher. C'est là, dans la paroisse de Saint-Gilles de Londres, que tu pas-
DAMBL DIÎ FOE 13
as l'anneau au doigt de ta chère femme Suanne. Et, ce jour-là, tinta la cloche grêle de 'église !
Ton grand-père, le fermier du comté de Norhampton, était venu à la noce ; il avançait apluyé sur un bâton de ses forêts. Tes parents t les parents de ta femme étaient assemblés ; ous marchiez, simples et doux, parmi les muiques. Il n^y eut pas, ce jour-là, de gamin de îripplegate qui ne touchât son penny, il n'y eut ►as de pauvre qui ne reçût sa part duplum-pudling à la pâte dorée et au raisin sec.
Il y a, de cela, deux ans, Daniel. Et quel chenin, déjà, cela fait dans ta vie I
Le lendemain de tes noces, tu t'es établi bonletier ; tu as ouvert une boutique sur la rue ; u t'es retiré derrière un comptoir de chêne envahi de ballots, surchargé d'étoffes ; et tu as )randi les ciseaux, tu as manié Faune ! Ils sont Lccourus aussitôt, de Gheapside à Saint John's !t de Holborn au Guildhall tous ceux qui ont me dentelle à acquérir, un ruban à nouer, à Lcheter deux draps pour l'amour ou un suaire )Our la mort ! C'est là, n'est-ce pas, pour la prenière fois de ta vie, derrière ton comptoir de ]ripplegate, que tu sus ce qu'étaient les homnes et les femmes; et ce qu'étaient la cupidité, 'envie, l'orgueil et la luxure apparut à tes re-
1 i PORTRAITS DE SENTIMENT
gards sur les traits flétris ou charmants des uns et des autres : vétérans du temps du Protecteur vêtus de vestes de cuir toutes tintantes de croix et de médailles ; filles délicieuses et déjà fanées que Peter Lely avait peintes sous Charles II et dont les yeux brillants, les lèvres fardées et la gorge nue disent la dissipation ; badauds de théâtre et cockneys revenus de la foire de Southwark; mauvais drôles dont on ne sait, tant leur mine est chélive et leur habit parcimonieux, s'ils sont juges, pickpockets ou prêtres ; gracieuses maids menées pdiV d'inquiétantes vieilles que suivent, à distance, d'antiques gentilshommes galantins tout parfumés de poudre, noyés de musc et d'odeurs ; canaille de la rue, magistrats du Temple, plèbe des tavernes, nobles lords, gens des tories et gens des whigs, tout cela en un brouhaha d'appels, de rires, de baisers, de coups et de jurons, marchant le nez au vent et les pieds dans la boue. Les uns viennent de Cheapside, d'autres de la Fleet, d'autres par Paternoster Row, la rue aux livres et aux chapelets, des tribunaux où il y a des hommes affublés de perruques qui se croient assez intègres et assez purs pour juger d'autres hommes, de Foë.
Et toi, à travers les carreaux étroits de ton magasin, derrière le comptoir mal éclairé, tandis que ta femme Suzanne est penchée sur les
livres des comptes et commence à s'user les yeux sur les chiffres, tu regardes et écoutes avidement .ces êtres. Tu es terriblement occupé d'eux. Tous n'entrent pas dans ton magasin, tous n'ont pas besoin d'un jabot, d'un mouchoir, d'un gilet pour le jour, d'un bonnet pour la nuit mais, que ce soit le vaurien dont les pieds sortent de souliers éculés ou l'alderman notoire qui marche à pas composés en dandinant sa bedaine et en regardant le monde à travers le verre cerclé d'or de ses lunettes, tous parlent, tous disputent, tous clabaudent sur la religion, les affaires, la politique des princes et la guerre des peuples ! Et c'est bien là le tableau ardent, cynique et divers dont tu emplis tes yeux et ta mémoire, de Foë I
Ah! le singulier monde qui agitait Londres alors, dans le temps que la meute jacobite tenait la cité et faisait la loi ! « Poisson de Dieu î » comme eût dit Charles II le crapuleux, s'il eût vécu encore, « voilà un étrange relent dans Londres, et quand, dans Billingsgate, les pêcheurs apportent, dans les lourds paniers dégouttants de vase et d'eau, les poissons les plus visqueux de la mer, il ne s'échappe pas des caques une odeur plus forte ! »
Toi, Daniel, oppressé par tout le poids de cette révélation de ce que sont les hommes,
tu as l'intuilion presque soudaine qu'il y a, dans le monde, autre chose que des bonnets à vendre, des bonnets, des chausses et des mitaines. Gomme celle de Robin Cruso, ta « tête commence à se remplir de pensées vagabondes ». Tu vois la foule battre, ainsi qu une mer qui monte, la porte de ta maison ; de même que la mer, tu l'entends rugir et bouillonner, chanter et lever jusqu'au ciel la vague de ses cris et de ses désirs. Mon maître, il faut fixer cela ; et, le soir, à la lueur d'une mauvaise chandelle, tandis que ta femme prépare non loin de toi la soupe du soir, au lieu d'ouvrir les livres des comptes et de tracer des chiffres dans les colonnes du Doit et de V Avoir, sur les feuillets blancs où ta main nerveuse semble trembler un peu, tu écris le Journal de la peste dans Lon-
dreS'
Quand celle peste, apporlée par on ne sut jamais quel navire, s'abattit dans Londres et fit, en peu de semaines, que le nombre des morts fût ésçal à celui des vivants, alors, Daniel, tu n etais plus toul à fait un enfant vagissant suspendu sur le sein de la mère. A ce moment, tu nais, tu chantais, tu étais déjà un joli bor frisé; tu ne savais point que Londres fût un charmer sillonné de tombereaux funèbres ni que les corbeaux vinssent, jusque dans les maisons, depe-
cer les cadavres. Et ce que tu ne savais pas non plus, c'est que, durant que les lamentations des survivants se mêlaient au chant des prêtres, à la voix avinée des fossoyeurs, Charles II, the merrjyKing, le joyeux roi, continuait à trinquer, banqueter, courir le lièvre entre ses chiens, ses favoris et ses maîtresses. Tout empanaché, chargé de bijoux et paré de velours, glabre et blanc comme une poupée de cire, il dansait, le soir, aux flambeaux, dans Whitehall. LaStewart, craquante de soie et de satin, était aussi une poupée magnifique ; elle tournait finement, par devant lui, sur ses talons rouges et parfois, dans rivresse, levait haut la jambe !
Alors ta longue et belle main, toute frémissante des choses effroyables que tu traces, tu la passes parfois sur ton front baigné de sueur. Lentement vient la nuit lourde ; la flamme de la mauvaise chandelle tourne autour de toi et fait trembler ton ombre géante sur le mur audessus du comptoir. Il y a longtemps, depuis le dîner hâtif, que Suzanne et les enfants se sont retirés ; ils sommeillent maintenant dans la chambre voisine ! Ah ! ce souffle court, doux et régulier I Voilà qui pourrait rythmer tes heures, apaiser le tourment dont tu souffres, de Foë. Mais quoi ? N'écris-tu pas des mois irréparables ? Et ces Stuarts que tu hais, ce Char-
les II dont tu exècres la mémoire I Et York, Jacques duc d'York, le nouveau roi ! Voilà d'infâmes drôles. Tant que leurs noms, penses-tu, ne seront pas effacés des mémoires, il y aura toujours la peste dans Londres. Uannus mirabilis qui a fait verser au vieux Dryden des pleurs de sang. Tannée de peste et d'incendie, continuera de peser sur le monde. Et voilà, voilà qui est une étrange chose ! Tandis que tu écris dans le silence et dans la nuit, tandis qu'au dehors — seules — les façades des tavernes brillent sous le ciel opaque comme les flammes d'un punch, la serrure de la porte a grincé lentement, jetant comme une plainte aigre au fond de la nuit et du silence ; la porte, non loin de toi, s'est ouverte sur la rue ; il est entré des hommes avec des mousquets et des épées ; plusieurs ont des casques et des masques. Tous parlent à voix basse. Ils ne sont pas cette fois, disent-ils, envoyés au nom du paie Monmouth, du bâtard dégénéré. Celui qu'ils acclament dans Tombre et dont le nom luit comme un fer d'épée, c'est Guillaume : Guillaume prince d'Orange.
Alors, sans surprise ni peur, tu as regardé ces hommes qui venaient vers toi en se glissant, la nuit, le long des murs des couvents, des prisons et des hôpitaux ; doucement tu as repoussé les feuillets tout trempés d'encre où flambe Tin-
cendie et vit la peste, où rhumanité, frappée deux fois et deux fois torturée, se tord dans les spasmes de l'agonie comme dans une géhenne . L'un des hommes d'armes a, dans le même instant, élevé jusqu'au plafond sa torche enflammée. Il t'a semblé qu'une jeune, une rayonnante Angleterre entrait, avec cette flamme, dans ta maison, éblouissait de son apparition tes yeux et Ion cœur. Alors, toi qui étais un bien étrange bonnetier, Daniel, à cause de ta femme et de tes enfants qui dorment, tu as posé un doigt sur tes lèvres ; puis, te levant, tu as rabattu ton chapeau sur tes yeux, tu t'es drapé dans ton manteau ; comme un vrai cavalier du temps deGromwell,tu as mis tonépée à ta taille. Et, maintenant, tandis que la petite troupe, jurant de combattre pour Dieu et pour Guillaume, rentre dans la nuit, tu trembles, hésites, souris tristement, reviens vers cette porte au travers de laquelle tu entends — penses-tu dans ton trouble — la respiration des chers êtres de ton cœar ; puis, brusquement, d'un grand efl'ort, saisissant la clef, tu la tournes et la mets dans ta ceinture.
« Ladies et gentlemen, vous qui portez habit de drap et col de guipure, à qui conviennent le linon, le velours et la dentelle, voulez-vous acquérir de beaux tissus de France, des toiles de Lancashire et de Hollande ? Entrez dans la boutique du bonnetier de Foë ; et, là, pour moins d'une guinée ou d'un souverain d*or, vous aurez richement de quoi vous affubler pour Noël qui vient. Vous, bourgeois obèses, tout rutilants de graisse et de whisky, marchandes qui voulez aller parader à Smithfield pour la fête ; squires maniérés et coquets qu'aguichent de minauderies les petites demoiselles de Waux-hall ; jolies filles qui faites, entre Saint-Paul et Cheapside, par le balancement de vos hanches et par le rire de vos yeux, la joie du cockney et du musard qui passent, voulez-vous acheter, pour moins d'un carolus ou d'un schelling d'argent, qui un mouchoir brodé, qui des manchettes, rubans, bas de soie ou ceintures ? Entrez dans la maison du bonnetier de Foë. Milords et Messieurs, entrez 1 Le magasin du bonnetier est le mieux achalandé de tous ceux de Gripplegate ; et, pour chausser
une jolie jambe, rajeauip une vieille tête ou donner un tour de grâce à la laideur, il n'y a que le bonnetier qui ait ces secrets-là dans sa boutique I »
Mais, à cet appel d'une voix inconnue qui parle en vain dans le brouillard, rien ne répond que la bise glacée qui souffle, que le vent qui passe. Le bonnetier de Foë n'est pas là. Il est à la guerre des princes. Et, ceux qui rentrent dans le magasin n'ont à dépenser ni un souverain d'or ni un carolus d'argent. Quelque pauvre commis libraire de Paternoster R.ow à l'habit élimé et aux bas troués, quelque malheureux protestant français ayant fui devant les rigueurs de sa patrie, un greffier de la cour sans solde depuis le départ du roi Jacques, des religieux mendiants, de chétifs marchands, des femmes sans sou ni maille, voilà les maigres clients de l'humble magasin de Gripplegate.
De très loin, par les carreaux étroits piqués d'étoiles de givre et de fleurs de cristal, vous guettez ceux qui viennent, pauvre Suzanne de Foë ! Et ceux qui viennent ne sont ni bien riches ni bien gais ; ce sont d'humbles Anglais des basses classes. Parmi les femmes qui sont là, il y en a beaucoup qui, comme vous, ont des maris à la guerre...
Pendant que vos enfants gémissent, que la
soupe du soir bout sur le maigre feu, malgré vos doigts gourds et vos yeux rougis, vous vous portez au-devant des pratiques, et fouillant parmi les ballots, les tiroirs et les casiers de chêne, vous amenez à vous les tricots de marins, les bas de femmes et le linge. Et, tandis que vous vous hâtez, que vous souriez — pauvre petite femme — d'un sourire mouillé de larmes, tout à coup vous pensez : « Quand reviendra Daniel ? Sera-ce pour Noël ou pour Saint-Valentin ? — « Ce ne sera pas pour plus tard, mistress, répond Barbe la voisine qui vend des pommes cuites, ou John le gagne-petit qui affûta longtemps les couteaux du boucher James Foë. Encore un mois à peine et l'on dit que, vers février de Tannée qui vient. Sa Grandeur Tarchevêque de Ganterbury couronnera roi, dans Westminster, Guillaume prince d'Orange...»
Suzanne de Foë, vous chancelez sous le poids de la nouvelle ; avec effusion vous baisez le front de vos enfants ; vous riez, vous chantez. En vain tombe la neige, en vain souffle le froid en vain tinte la petite cloche de Saint-Gilles pour les morts de Saint-Bartholomew's Hospital à qui rhiver a croisé les mains sur les draps, vous vous tenez au comptoir de chêne et pâle, heureuse, gaie, vous écoutez la prédiction de Barbe et du gagne-petit John.
L'on dit des rêves trop beaux que, parce qu'ils sont trop parfaits et trop lumineux, ils ne peuvent pas toucher à la réalité. Pourtant, le 13 février 1689, quand, de Saint-Paul à la Tour, de la Tour au Temple et du Temple à Westminster toutes les cloches de Londres répandirent sur la ville leur rafale de bronze, alors, pauvre Suzanne vous comprîtes que c'était le grand jour qui se levait pour ceux qui — comme vous — attendaient depuis si longtemps passionnément.
Avec quelle hâte vous habillâtes de neuf ce matin-là les enfants et comme vous vous fîtes belle, Suzanne, au miroir qui n'avait pas reflété depuis longtemps votre sourire.
Et le bronze, et le bronze tintait.
Et c'était une cohue de coachs et de chevaux de chaises et de carrosses, de carrioles et de cavaliers qui se succédaient; tous les pauvres, tous les riches — clique et gentry mêlées — descendaient à flots pressés Gripplegate. Et partout se voyaient des arcs de gui, de lierre et de feuillage ; partout des flambeaux, partout des étendards !
Les premiers de ceux qui parurent, tête empanachée, mollets nus, soufflant dans des cornemuses, furent les gardes d'Ecosse. Vinrent les hallebardiers, tout dépenaillés par les combats auxquels ils avaient pris part, soufflants, rouges,
robustes et portant, à la pointe de fer de leurs armes, ces preuves de leurs rapines : des jambons fichés et des poulets avec leurs plumes. Suivirent les arquebusiers tenant sur l'épaule leur arquebuse, les pertuisaniers avec leurs pertuisanes, les uns droits, riant, chantant haut et fort tels des reîtres d'Outre Rhin ; les autres le front bandé, la figure tailladée de coups de dague ou brûlée de l'éclair des balles. Et les chevaliers bannerets, barons, comtes, écuyers avançaient en bel ordre de bataille, étincelants d'armures, d'écharpes et de panaches, écussonnés comme princes ; les fers de leurs chevaux frappaient parmi les étincelles, le pavé de la rue. Et, dans un grand bruit de lames, le claquement de soie des bannières et le roulement des tambours, parurent, également à cheval, les ducs et lords, l'épée hors du fourreau, montés sur selles de cuir et housses de satin, en bottes blanches et éperons d'argent. Chacun avait son écuyer portant le casque et l'écu avec les noms et devises. Et l'un était Beaufort, l'autre Richmond, l'unGrafton, l'autre Leeds, l'un Rutland, l'autre Devonshire, Ormond ou Somerset. Les lords de courtoisie et chevaliers de Jarretière suivaient à l'amble dans le même sillage. Et les vagabonds, matelots, portefaix, brasseurs de bière, débardeurs des navires, commis des
docks et banques, mêlés aux nobles dames, marchands riches, notables et squires, se poussaient, se pressaient jusqu'à étouffer aux carrefours des rues, croisées des voies, tables des tavernes, balcons enguirlandés des maisons et des hôtels. Et, partout, ce n^étaient que cris, bravos et acclamations. Quand parurent les ducs, quand les carrosses portant le lord de l'Echiquier et le lord-chancelier précédés et suivis de valets poudrés, parés, musqués et plus simiesques que les sapajous de la comtesse de Southampton, s'avancèrent au milieu de la cohue des hommes d'armes, la foule, amusée et naïve, acclama comme si elle eût été devant les baraques de Soutliwark ou les tréteaux de Drury Lane. Enfin, les hérauts surgirent, les hérauts et les rois d'armes, empanachés, silencieux, hautains, gantés de fer ! Les gens regardaient de toute leur âme et de tous leurs yeux. Un instant, on vit le fauconnier du roi portant le faucon encapuchonné tenu sur le poing par une petite chaînette, les valets de meutes avec les chiens couplés suivant les bardes, d'admirables chevaux, opulents, héraldiques ; à la suite, deux chaises se montrèrent, surmontées de dais portés à bras, avec deux vieillards accablés de pierreries, de chasubles et du poids des mitres : les archevêques d'York et de Ganterbury. Puis, ce
fat comme une déchirure se faisant dans le cortège, comme un rideau s'ouvrant tout à coup sur une apparition éblouissante.
De l'angle de la boutique où vous étiez réfugiée avec le vieux boucher James, Barbe la vendeuse de pommes et le gagne-petit John, Suzanne, vous aperçûtes beaux, superbes, étincelants, précédés des deux ducs de Norfolk et de Glarence caracolant à côté d'eux, le roi Guillaume et la reine Marie. Alors, ce fut comme quand la tempête vient balayer le pont des navires ou fracasser les cimes des chênes et des peupliers dans la forêt. La foule, soulevée de joie et de délire, oscilla d'une même poussée forte ; tous battaient des mains, tous voulaient voir. Il n'y eut qu'un seul, un long cri de triomphe : « Hip I Hip ! Hurrah ! » Un instant même, en vous haussant un peu sur le bout des pieds, vous vîtes, tels que dans une apparition de pourpre, d'azur et d'or, les lord-maire et aldermen portant les clefs de la ville en un plateau et, tout inclinés, les offrant à Marie et à Guillaume.
Mais à vous, Suzanne, à vous, que vous faisaient les hallebardiers, baronnets, écuyers, princes, évèques ? Que vous importait la lordship ? Et ces juges en perruques à marteau, ces députés des Communes, ces docteurs d'Oxford et Cambridge en bonnets carrés, et le roi et
la reine eux-mêmes, qu'étaient-ils pour vous, Suzanne, à côté de Daniel de Foë ?
Avidement, mettant toute votre âme dans votre regard, vous fouilliez dans ces cent mille visages ! Et c'était le grave, tendre et franc visage de Daniel que vous vous efforciez de découvrir dans la cohue de ces hommes enivrés de joie et de triomphe.
Sur les pas mêmes du couple royal, parurent, assemblés suivant les villes^, les régiments des volontaires. Vous reconnûtes ceux de Douvres, de Deptfort, de Gravesend, de Weymouth, de Greenwich, de Windsor. Tous, au pas, opulents, tranquilles et chamarrés, avançaient sous le claquement des bannières, dans un grand froissement d'armes et d'oripeaux, au vol des feutres et dans Téclat un peu fauve des bottes et des ceintures. Crispée au bras de Barbe la vendeuse, soutenue par John et le vieux boucher James, vous considériez les uns et les autres, et les mâles figures sous les grands chapeaux. Enfin, se montrèrent ceux de Londres plus nombreux, plus serrés et plus beaux encore de tous leurs panaches, de tous leurs fers et de tous leurs manteaux.
Tout à coup, vous le vîtes, vous vîtes Daniel ! Il marchait, un peu en avant des autres, au premier rang de la compagnie de M. de Peterbo-
rough. Et lui aussi vous aperçut ! Vous échangeâtes le même doux regard d'amour, qu'au matin de vos fiançailles, qu'au jour où vous fûtes unis, au bruit de la petite cloche, à la paroisse de Saint-Gilles. Et le vieux boucher James aussi reconnut son fils et lui tendit la main ; et Barbe la vendeuse de pommes et le gagne-petit John étaient heureux, heureux et parlaient comme des insensés tout en riant et pleurant à la fois. Et le cortège allait, allait ; les gens continuaient à crier et vociférer. Des hommes passaient, brandissant au bout de leurs piques les deux tètes postiches de Kirke et de Jelfreys, les conseillers damnés du roi Jacques, enlevées dans un musée de cire.
Parmi les hauts estafiers roux, les cavaliers et les vivandières, commençait de se mêler à présent le petit peuple. Les baladins faisant le boniment, taverniers empressés, montreurs de merveilles, coqs claironnant avant le cockfight, marchands de croquets, lard et saucisses, tout cela pressé se confondait en un tumulte assourdissant. Une odeur de graisse s'exhalant des fourneaux installés en plein vent, les relents du vin aigre et du gin, les flammes du punch, un bruit de gloire et de musique ajoutaient au spectacle et se mêlaient à l'air au point de le rendre irrespirable. A bout de forces, vous alliez
défaillir Suzanne de Foë. Mais, de loin, Daniel avait jugé du danger. Écartant un peu rudement les groupes, fendant la foule en hâte, paré, resplendissant, beau comme un vrai capitaine de troupes, il parut magnifique, et, d'un seul grand geste, vous saisit dans ses bras, vous arracha d'au milieu du peuple, vous, les enfants, le vieux boucher James, Barbe la vendeuse de pommes et le gagne-petit John.
Cependant, le soir, il y eut le solennel et fastueux dîner offert par les corporations de Londres à Marie et à Guillaume. Ah I le formidable banqueting-house que fut le Guildhall, ce soir-là, Daniel ! Vous y fûtes et cela était juste. Ce n'est que quand vous rentrâtes chez vous, la nuit, tous les bruits éteints et les lumières mortes, que vous vous retrouvâtes, non sans stupeur, dans le petit magasin de bonneterie de Gripplcgate.
Le lendemain, à Taube, ceux qui pénétrèrent virent, accrochés au mur, dans le fond de la maison, votre épée, vos pistolets, votre manteau et votre grand chapeau militaire. Derrière le comptoir, amène, doux, grave, et, malgré tout un peu souriant, Daniel, vous aviez repris Faune et l'habit du bonnetier ; vous débitiez à nouveau de la toile ; à nouveau vous vendiez de la laine et du coton.
Ce n'est pas toute Tannée la fête. Il arrive un jour où il n'y a plus de banquet au Guildhall, où l'immense champ de foire de Smithfield luimême est déserté des bateleurs, des montreurs de coqs et des taverniers, un jour où il n'y a plus d'arcs, de fleurs et d*étendards. Alors il faut songer à travailler et à vivre. C'est ce que tu fis, de Foë, de tout ton courage.
Abattue par l'excès des veilles et des fatigues, brisée par Témotion qui avait succédé à ton retour, Suzanne avait dû arrêter son labeur. Ses traits amincis semblaient douloureux maintenant sous le voile de la coiffe, ses yeux brillaient de fièvre ; elle était sans pensée ni force. Et alors, Daniel — beau volontaire des guerres — c'est toi qui dus assumer toute la tâche ; c'est toi qui soignas les enfants, toi qui te multiplias à ton tour dans la maison, toi qui, durant la journée, vendis les bas, les rubans, le fil et les mitaines.
Il n'y avait qu'un moment, à la fin du jour^ où tu pouvais respirer ; c'est quand le vieux boucher James avait rejoint sa boucherie, Barbe ses pommes et John sa pierre à repasser ; c'est
DANIEL DE FOE 3 l
quand, contre le mur où pendait déjà ton épée de volontaire, tu avais jeté ton aune de bonnetier I Alors, de môme que dans le temps où tu composais le Journal de la peste dans Londres^ il arrivait qu'à la lueur de la mauvaise chandelle et tandis que les idées venaient en bourdonnant tinter dans ta tête, il arrivait, de Foë, que tu pensais à l'ironie de cette destinée qui, pendant bien des jours, faisait de toi un marchand, maintes fois un militaire, et, le plus souvent, un écrivain.
Ton front battu de fièvre enfoui dans ta main, tu songes, devant la flamme fumeuse, à Tétonnement des voisins qui ne savent si tu es, comme eux, un artisan, un pamphlétaire ou un soldat du roi. Le jour du banquet offert par les corporations de Londres à Guillaume et à Marie, ne marchais-tu pas, sous les bannières, à côLé des drapiers ? Mais, un drapier, c^est un homme comme Swift, bilieux, amer, plein de causticité et d'ironie ! De Foë, tu n^es pas de ces hommes-là. Et jamais rien ne se vit de comparable au bonnetier que tu es, portant tantôt l'épée, tantôt tenant la plume 1
Le soir, propice à toutes les méditations que le silence amène avec la nuit, enveloppe à ce moment ta pensée confuse ; mais l'ombre et le silence ne sont jamais aussi complètement qu^on
le croit le silence et l'ombre ; et comme dans le temps où venaient te chercher les soldats de M. de Peterborough, il y a toujours, dans les ténèbres et la paix de la nuit, d'étranges êtres qui rôdent autour de ta maison, poussent la porte et entrent.
Celui-ci, qui se glisse à pas prudents, famélique, étriqué et tourne — en riant niaisement — sur ses talons, quel est-il ? Mais, c'est le pauvre Jacques, celui qui est né parmi les voleurs! Et cet autre qui est un drôle de boy, mince, hirsute, qui s'avance auprès de Jacques et dresse vers toi, dans la demi-clarté, le large rire de ses dents aiguës, c'est Bob Singleton le pirate, le marin qui, comme Robin Gruso, porte déjà Thabit de poils et le parasol. Mais Jacques, mais Bob, ces êtres de ton iniagination, Daniel, ne sont pas seuls à entrer. Voilà, non loin d'eux, le pauvre artisan qui a survécu à la peste de 1C66. Il a bien vieilli, de Foë ; il n'a plus toutes ses dents, son chef est branlant et chenu ; ses yeux vagues et sans lumière trahissent que le gin l'a un peu abruti. Malgré tout, c'est un compagnon amical ; c'est bien lui — et nul autre — qui t'a dit toutes les choses épouvantables qui se passèrent à ce moment dans Londres.
Ces hommes vont, viennent, à pas mesurés, à gestes obliques. Ils ont d'étranges et furtives
manièpes de tourner autour du comptoir, de se couler entre les étoffes, de s'arrêter devant les vitrines et les tiroirs. Et ce jeu des mains sous les capes sombres, ces objets cachés sous les pans des manteaux ! Fantômes de ton imagination, ces êtres ne hantent pas que ton imagination, mais ta demeure, de Foë. Plus tard, tu les mettras dans tes livres ; mais Robin Gruso, Robinson Kreutznaër n'est pas parmi eux encore l
Pourtant, voilà qu'un parfum exquis, un froufrou de satin et un rire perlé s'exhalent et tintent autour de toi. Lady Roxana est là ; elle a le sein à moitié nu, des fleurs fanées pendent à son corsage et son large chapeau empanaché ressemble à celui que Barbara Palmer portait sous Charles II. Regarde-la marcher en se faisant coquette et câline, de Foë : c'est encore une des figures qu'à grands traits vivants tu peindras un jour. Elle rit ; elle est belle encore, mais moins que jadis et une jambe charmante paraît sous sa robe !
Toi, tu écris toujours ! Tu es un whig enthousiaste, de Foë ; tu rédiges d'abondants mémoires dans ton idée. Mais, tant de fluides ombres, de bougeantes apparitions rayonnent dans ton imagination et dans ton cœur ! Et la porte ne s'est pas plutôt entre-bâillée devant lady Roxana, qui est sortie rejoignant pauvre Jacques, Duncan
Si PORTRAITS DB SENTIMENT
Gampbell et Bob Singleton, qu'une créature singulière est entrée à son tour dans ta maison.
Celle-là, comme lady Roxana, est aussi une courtisane ; mais regarde, ô Daniel, comme elle est modeste ; Ton ne voit ni son sein ni sa jambe. Elle a une petite figure pâle et sérieuse, des yeux battus de larmes et un regard plus doux que celui d'un enfant. Qui peut-elle être ? Sinon Moll Flanders, tu sais, cette petite coquette qui, à huit ans, voulait être déjà une dame de qualité et qui — à cet àge-là — commençait à porter des dentelles, à tenir sa peau blanche et parfumée, à friser ses cheveux avec le fer. Maintenant, vois : c'est une miss tout à fait avenante. Elle est bien un peu prostituée et un peu voleuse, certes ! Mais sa mère lui enseigna tellement de bonne heure à emprunter sans les rendre « trois pièces de tîne Hollande à certain marchand de Gheapside »M Et elle a suivi la leçon, la pauvre 1 Et quand elle n'est pas avec les tirelaine, les voleurs de Drury Lane, les crocheteurs de Govent-Garden, les garnements du Strand et autres lieux de Londres fréquentés de toutes sortes d'agréables et charmants voyous, alors elle fait comme au temps oij elle allait dans Gheapside, à côté de sa mère, la bonne