Marcel Schwob. — Préface à Moll Flanders (Paris
créature dont Dieu ait l'âme. Elle « emprunte» un peut partout, çà et là^ chez les marchands ; et puis, elle revend plus loin ; et cela lui évite de coucher un peu trop avec n'importe qui, n'estce pas ?
Un jour vient pourtant, Daniel, où tu ne retrouves plus tel ballot d'étoffe dans ton comptoir, où telle pièce de drap, telle dentelle, tel velours, tel objet en coton et laine ont disparu. Et chaque matin qui naît, chaque soir qui s'achève font que tu es un peu plus pillé, qu'il y a un peu moins de marchandises dans ton magasin. — «Quoi? penses-tu, serait-ce pauvre Jacques, Bob Singleton, Duncan Campbell, lady Roxana ou Moll Flanders ? Mais un fils de voleur, un pirate, un gueux et des filles de joie sont des compagnons admirables et singuliers I Des pickpockets 1 ce hardi garçon qui a navigué sur les mers, celte Moll qui a une bouche pâle et des yeux à appeler les baisers, esL-ce que cela peut être un instant possible ? »
Pourtant, Daniel, un jour que tu errais dans The Mint, tu parvins à cette rue étonnante où les voleurs ont le droit de refuge, où nul homme de police n'a pouvoir sur eux. Et qu'est-ce que tu vis aux vitrines des fripiers, à la devanture des mercières, à l'étalage des mauvais petits tailleurs de The Mint ? Mais toutes tes marchand!-
ses qui avaient disparu, tes ballots d'étoffe elles pièces de drap de France el d'Angleterre, la fine toile de Hollande, jusqu'aux vêtements en coton et laine, tout était là, Daniel ! Et Moll Flanders, lady Roxana, Duncan Campbell, Bob Singleton aussi étaient là, tels que lu les avais connus, le soir, dans ton rêve et dans la maison ! Ils faisaient tinter des guinées sur les comptoirs des bouges ; à travers la vitre encrassée, tu les apercevais buvant de grands verres de gin. Au besoin, ils portaient ta santé. Autour d'eux, il y avait des voleurs, des rôdeurs, des coupeurs de jarrets et des coupeurs de bourses. C'était comme un monde que tu entrevoyais pour la première fois. Mais, au bout de cela, après cette révélation, il y avait ta ruine et ta douleur, de Foë 1
Aussi, pourquoi être allé à la guerre ? Pourquoi avoir perdu ton temps et ta pensée dans la politique? Pourquoi avoir veillé les soirs elles nuits à imaginer des récits singuliers, à écrire des déclarations, à rédiger de bellesprolestations dans tes pamphlets ? Désormais lu étais triste, abattu ; ta femme et tes enfants étaient affamés et malades. Toi tu avais vieilli, tu étais ruiné !
Alors vinrent les créanciers. Ils tenaient de durs papiers entre leurs mains. Ils nommaient la loi, tu sais celte loi à double visage si accommodante pour les riches et si pesante pour les mi-
sérables. Tu devais payer, payer, de Foë ! Et pourtant, les choses en étaient arrivées au point que tu n'avais plus une seule guinée 'chez loi. Il en est qui parlèrent alors de l'incarcérer pour dettes, de te jeter dans les cachots deFleet-prison! Toi qui avais entendu dire ce qu'était cette geôle hideuse, malgré tout ton courage — à ce seul nom — tu frissonnas, pauvre Daniel 1 Mais, la prison, ce ne fut pas pour cette fois-là encore. A cet instant ce fut seulement la faillite ; il te fallut signer des arrangements onéreux, assumer de pesantes charges, t'engager à rembourser, par époques, toutes tes dettes aux créanciers I On était en 1692, et cet engagement inexorable, que tu tins avec tant d'honneur, il devait lourdement peser sur toi jusqu'à la mort; il devait te suivre jusqu'au tombeau ; il devait aider, au moment in extremis, à resserrer autour de ton cou cette chose fatale qui étrangle les êtres dans ses serres et que l'on appelle la maladie et la misère.
La faim, le froid, la soif, la douleur d'entendre de petits êtres implorer du feu et du pain, Tennui de vivre en des chambres sordides, d'errer çà et là dans Londres, de maison en maison, voilà ce que tu connus alors ! Un moment (il faut le dire parce que c'est son honneur et que l'honneur des rois aussi existe), Georges III
que tu avais contribué à faire sacrer dans Westminster, Georges III te tendit une main secourable. Alors, comme tu avais une grande énergie, tu le repris à Tespoir de vivre, tu domptas le sort, tu recommenças à espérer. Des voyages commerciaux en Allemagne, en France et en Espagne t'apprirent qu'il y a autre chose sur terre que des rivalités dynastiques et qu'au delà de toutes les querelles des tories et des whigs, des Stuarts et d'Orange, il y a un univers admirable oii tout vit, palpite, rayonne, où le monde agit, pense et se reflète avec une diversité délicieuse au fond du cœur et des yeux.
De retour dans ta patrie, après tant d'escales et de découvertes, il semblait que tu fusses devenu un plus mâle et plus grand écrivain, que le monde se fît voir à toi sous un jour plus riant, dans une sécurité plus parfaite et plus douce. Hélas I ton amer destin te ménageait encore des surprises, il te préparait de terribles déceptions, de Foë 1
D'abord, tandis que tu écrivais le Véritable citoyen anglais et recommençais à te livrer tout entier à tes chimères, la souffrance, la faillite et le deuil s'apprêtaient à te frapper encore : cette fabrique de tuiles qu'il y avait à Tilbury et dont tu étais intendant, elle fit de mauvaises affaires ! Voilà que tu vis disparaître une fois de
plus tes économies. De même que les gredins emportaient jadis, dans The Mint, tous les ballots qu'ils l'avaient pillés, de même, avides de se saisir du peu qui te restait, les hommes de loi revinrent. Tes guinées à nouveau fondirent. Ta poche devint bientôt à peu près aussi plate que celle d'un gueux, pauvre Daniel ! C'est alors que toi qui aurais pu, comme Pope, écrire des balivernes élégances, acheter les sourires des ladies avec des madrigaux distingués, des sonnets amoureux tournés avec le miel, résolument tu te mis du côté des pauvres.
Pour l'intéresser à ces gens-là, tu n'eus, de ces abords de Saint-Gilles et de Cripplegate où tu étais revenu vivre, qu'à descendre vers Southwark, à gagner Whiiechapel, à passer des quartiers où croupissait le peuple au port où vivaient les marins. Que de visions l'apparurent alors, le jour, la nuit, le soir, par les portes entre-bâillées des demeures, par les étroites et poussiéreuses fenêtres ! Le petit tailleur juif qui répare des habits à la lueur d'une chandelle fumeuse, la veuve qui s'use les yeux sur d'interminables et moroses coutures, le savetier qui ressemelle de vieux souliers, la fille qui n'a pas mangé et qui se peint les lèvres pour aller, le soir, sourire au passant, Taveugle et le paralytique qui râlent sur de vieux grabats, les
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marchandes de saucisses et pommes, toutes boursouflées de graisse et qui s'enflent avec Tàge comme des outres, le libelliste qui rédige au fond d'un bar de méchants libelles et va jeter encore de la haine par le monde, jusqu'aux protestants qui ne sont pas de la secte officielle et que l'on poursuit, aux catholiques à qui les protestants font endurer de hideux sévices, voilà tout ce que tu vis, tout ce que tu connus en allant, parmi ces quartiers, dans Londres. Partout ce n'étaient que plaintes, ce n'étaient que sanglots, ce n'étaient que douleur et misère.
Alors un jour, t'inspirant de tout ce que tu avais entendu, de tout ce que tu avais vu et surpris, il te vint une idée audacieuse : ces clameurs de toute une population de malheureux, de persécutés, de gens sur qui pesait la rigueur des lois, tu pensas à les enfermer dans un cri violent, dans un appel suprême.
Au matin du 14 mai 1701, ayant revêtu tout ce que tu possédais de meilleur comme habits, ayant mis ta ceinture et ton grand chapeau de guerre, entourés de seize pétitionnaires vêtus comme toi de noir et graves autant que toi, tu gagnas Saint-Paul, de Saint-Paul le Temple, et, de là, par la Fleet, le Parlement. Au Parlement, malgré les clercs, huissiers, scribes, hommes
portant les masses et d'autres les baguettes, vous parvîntes, au milieu delà surprise de tous, jusqu'à la salle fameuse où les Communes d'Angleterre étaient assemblées. Le speaker, assis en un haut et sévère fauteuil, soumettait, à ce moment, un bill à Tapprobation des honorables membres. Alors, de Foë, sans crainte ni regret, sans insolence non plus, suivi des seize pétitionnaires, tu entras dans l'assemblée et, tète nue, te portas au-devant du speaker. Le speaker, surpris, se leva avec un flegme lent et mesuré. Tu lui tendis la pétition que tu avais rédigée et qui contenait le cri ardent, Tappel désespéré du peuple jeté aux fidèles Communes. Le papier, par une inspiration de génie que tu avais eue, était, comme il convient à une vaste pétition du nombre, signé de ce seul nom : Légion.
Au nom de la Légion des pauvres, des persécutés et des parias, tu venais d'élever la voix à la face du monde, de Foë 1
Mais cela ne fut pas, dans le même temps, le seul des gestes qui commencèrent par accumuler contre toi les colères.
De même que tu t^'étais dressé contre le pouvoir, tu te dressas contre la haute Eglise. Le cri de douleur que tu avais enfermé dans ta pétition aux Communes, dans ta lettre au dur et
puissant cleri^é devint un cri emporté d'indignation. Ton pamphlet ; Le plus court chemin a prendre a^^ec les Dissidents [The shor test wajr mth the Dissenters), éclata comme un trait de feu au-dessus de ceux qui tenaient le cierge en tutelle et ruinaient l'Angleterre avec leur fanatisme. . j T^ ••
Dès cet instant, c'en fut fait de toi, de Foe. Tu avais provoqué les colères, suscité les représailles. Le terrible moment d'expier approchait.
En ce temps-là, les rois tombaient comme des jeux de cartes. Charles I", il y avait des années déjà, était monté à Whitehall porter au bourreau sa belle tète bouclée à la Van Dyck. Charles II était mort ; Jacques II était mort ; maintenant était venu le tour de Guillaume.
Un jour que ce prince revenait de Hampton- Court à Kensington, son cheval — appelé Sorel — buta contre une pierre ; le roi tomba, se fit une fracture. Quelques jours après il mourait entre les bras du comte de Portland.
Il ne pouvait pas arriver, pour toi, Daniel, un événement pire.
A peine Guillaume eut-il fermé les yeux, à peine Teut-on porté en terre à côté de Marie, sa regrettée épouse, qu'aussitôt la reine Anne saisit le sceptre et coitfa le diadème. Avec elle, les jacobites, anglicans, gens du haut clergé et des hauts lords, escaladèrent les degrés de velours du trône. Le nom de Guillaume, banni de toutes parts, fut exécré ; et cela était si vrai que les plus grands parmi les lords et pairs se réunissaient chez eux pour festoyer et s'enivrer ; et là, au milieu de la débauche, ils buvaient à la santé de Sorel, le cheval qui avait tué le roi.
Toi, Daniel, tu connus ces choses et ne tardas pas à sentir se resserrer, autour de toi, les liens nombreux de la vengeance. Tu pensas qu'il serait bien de mettre, dès lors, entre tes ennemis et toi, un espace convenable. Mais, tu avais compté sans la ruse et la haine ; et tu dus voir bientôt qu'ils étaient plus subtils que toi, ceux qui ne pardonnaient pas à ton pamphlet : The shortest wo)^ with the Dissenters, d'avoir dénoncé, avec les accents indignés de l'ironie, l'hypocrisie et l'intolérance. En effet, qu'imaginèrent ces hommes vils qui, connaissant ton cœur élevé et noble, savaient que tu te perdrais toi-même plutôt que de laisser d'autres victimes tomber à ta place ? Ils mirent ta liberté à
prix et promirent, à ceux qui dénonceraient ta retraite, cinquante livres sterling î C'était un chiffre important, cela, surtout en des temps difficiles. Que de convoitises, quelle secrète envie une somme aussi élevée allait susciter dans les cœurs !
Mais toi, Daniel, tu ne permis pas qu'il y eût, sous le ciel de Dieu, de gens qui mangeassent de ce pain-là. Tu pensas aussi que, si Ton ne te prenait pas, l'on prendrait ton imprimeur. Et lui aussi avait des enfants, lui aussi il avait une femme ! Alors, tu n'attendis pas que le wapentake vînt te toucher l'épaule avec son bâton de fer ni que le constable parût, là où il était de droit, pour t'enlever avec des exempts. De toi-même, tu te présentas à Old Bailey Court, au lord-chief justice. Et alors tu fus jugé I Mais avec quelle rigueur impitoyable ! Et quel cri rauque, quels sanglots s'échappèrent de la gorge de Suzanne de Foë, la pauvre sainte créature, dans rinstantque le shérif, flanqué des sergents et greffiers de la cour, monta les degrés et vint lire la sentence condamnant Daniel, fils de James, « à deux cents marks d amende, à avoir les oreilles coupées, à être exposé trois fols au pilori, à être enfermé à Newgate au bon plaisir de Sa Majesté ».
Au nom de Sa Majesté, le shérif inclina sa
haute perruque roulée et poudrée, les sergents et greffiers baissèrent le front, les magistrats firent la révérence ; mais toi^ de Foë, tu te lins debout^ regardant sans faiblesse ni peur le tribunal. Seulement ton cœur était déchiré par les sanglots de ta femme et les cris de tes enfants ; tu crispais ta main sur la barre de justice, une sueur froide perlait sur ton front ; et, bien que tu te tinsses sans parler, il semblait malgré tout que tes lèvres remuassent pour protester contre la bassesse et l'iniquité des juges.
Les murs de Newgate sont d'horribles murs ; s'ils sont épais du côté de la Cité, ils sont minces du côté de l'intérieur si bien que, si l'on n'entend pas les rumeurs de la ville. Ton perçoit tous les bruits de la prison. Il y a là un enfer que n'avait pas exprimé Dante et que Milton, dans Paradise lost avait entrevu à peine. Un immonde grabat, un plafond qui suinte ainsi que le front d'un homme qui contemple un spectacle d'horreur, un plancher soulevé par les rats, une fenêtre étroite au-devant de laquelle les araignées filent leur toile, un concert de plaintes, de chansons, de cris, de râles et de hoquets arrivant vers toi, confondus, des cachots voisins, voilà le lieu où tu allais vivre, la geôle où Sa Gracieuse Majesté la reine Anne t'avait fait jeter, de Foë ! Pourtant, c'est là, sur ce grabat
infect, dans cet in-pace de pierre et de fer, entouré de toutes les clameurs des déments et des condamnés, dans le froid, dans l'humidité €t dans la faim, que tu te préparas à aborder la journée hideuse, c'est là que tu écrivis avec la même force que si c'eût été avec le sang de ton cœur, ton sublime et vengeur Hymn to the pîl-
L'encre avait séché à peine à ta plume ; à peine avais-tu — par quelle main complaisante ? — fait parvenir ton appel de douleur à ceux qui devaient le faire imprimer au dehors que constable, exempts, policemen venaient te chercher pour l'exposition à l'échafaud.
II en est, de Foë,qui se fussent regimbes, qui eussent étouffé un cri, qui fussent, à la vue de ces hommes, devenus pâles comme la mort. Toi, non pas. Tranquillement tu te laissas coiffer du bonnet noir des condamnés, tu te laissas revêtir de la tenue inique, tu acceptas de monter dans la charrette qui allait te mener vers le pilori.
Le pilori ne te faisait pas baisser les yeux, ne répandait pas la crainte dans ton être. Du plus loin que tu l'aperçus, ce fut avec une sorte de défi que tu en saluas l'appareil, que tu en gravis les degrés. « Salut/ hiéroglyphe de honte, symbole d ignominie et de vengeance, salut ! » N'avais-tu pas dit cela dans ton Hymne ? Et
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n'avais-tu pas écrit encore, avec une audace ûère et tranquille ! « Moi, pilori, f aurais peur de toi ! Prynn, Baxton, Bastwick, ces hommes purs et nobles n ont-ils pas été au pilori comme moi ? Le savant Selden lui-même, à travers les vitraux de son cabinet, sanctuaire de la Science, ne Vat'il pas aperçu ? Il était V homme de son siècle, et, si jamais il se fût assis près du pilier infâme, quel homme de cœur eût refusé de prendre place sur un échafaud consacré et glorieux? -f^ {Hymn to the pillorj^) \
Le premier jour que tu fus exposé, — la Gazette de Londres nous l'apprend, — ce fut, en 1703, le 29 juillet, devant la Bourse, dans Gornhill. Il faisait, ce jour-là, un tiède soleil qui baignait et enveloppait de joie les choses et les êtres. Et c'était comme dans le conte gracieux de Ghaucer au moment que les oiseaux, eux aussi, chantent un Hymne, un Hymne moins rauque et moins rude que le tien I
La foule était là dense, compacte, mêlée, hou-
1. William Prynn, jurisconsulte, s'éleva en son temps avec tant de violence contre les Episcopaux qu'il fut condamné en 1647, tout comme de Foë, à la prison, la mutilation et le pilori. Richard Baxton, Bastwick gravirent les degrés du pilori. John Selden, aussi jurisconsulte et l'un des plus judicieux critiques de son temps, surnommé par Grotius la Gloire de V Angleterre, faillit bien y monter à son tour.
leuse. Il y avait un écriteau avec ces mots mal peints en grosses lettres :
Au-dessus de l'infâme plateau, tournant sur an pivot de manière que tu pusses être offert successivement à tous les côtés du public, l'on apercevait les montants avec le trou béant pour enfermer la tête et les deux autres, plus petits, pour passer les mains. Et, c'est là, de Foë, que tu dus prendre place, là que tu fus lié, que tu fus offert aux risées et aux quolibets. Et cela était pire encore qu'à Old Bailey Court quand tu parus devant les hommes d'hermine et de brocart, les juges coiffés de perruques qui portent, en leur crâne rétréci, la notion déformée des lois.
Le second jour que tu subis l'ignominie du supplice, de Foë, ce fut près de l'aqueduc de Cheapside, non loin de Holborn, à deux pas de ce tripot où, devant la canaille de Londres, les condamnés à mort viennent, en sortant de Newgate, trinquer avec le bourreau. En cet endroit on avait dressé Téchafaud. Et c'était le même pilier infâme, avec les ouvertures pour les mains et la tête, pour les mains qui avaient écrit, pour la tête qui avait pensé ce qu'avaient écrit les mains î
Sur le même pilier était le même écriteau avec ton nom. Et, comme ce nom était célèbre, comme The hj'mn to the pillory venait à nouveau — crié un peu partout — de le répandre aux quatre coins de la ville, il arrivait pour te voir, des gens et des gens. Et ce n'étaient pas seulement des passants, des désœuvrés, des cockneys et des musards qui venaient, confondus au peuple ; mais aussi la gentry, mais aussi la lordship : flâneurs de Bond Street, joueurs du West End, beaux et belles de Saint-James, tous étaient là ! De la taverne de la Mitre, de l'auberge du Lévrier, les uns et les autres étaient accourus ; puis aussi les ladies, puis aussi les miss ! Hogarth, dans le Mariage à la mode, n'a pas peint de mégères pires, de plus impudiques et plus cruelles femmes. Et comme elles étaient mises, mjy dear, comme elles étaient parées ! Toutes en belles perruques, nœuds de rubans, gros bijoux et soie ! Mais les pires, Daniel, les pires étaient tes ennemis : anglicans, tories, ceux qui se réunissent au High Flyers, boivent et palabrent : Dyer, Stephen, ceux qui montent sur les tréteaux et pérorent dans les clubs, tous, de Foë, tous étaient là, te raillant, te bafouant, te jetant la boue avec l'insulte.
Mais le troisième jour, ah ! le troisième jour !
Ce jour-là, le dernier de juillet, tu étais ex-
posé à Temple Bar. Du pilori tu apercevais le gibet où le bourreau suspend, après rexécution, la tète des condamnés à mort. Et toi aussi, de Foë, tu pensais que tu étais condamné I Mais c'était à une peine pins terrible que la mort : c'était à une honte, à un déshonneur sans nom. Là, sur ton pilori, tu semblais un crucifié ; et chacun de tes ennemis pouvait venir te percer au flanc avec la lance, te souiller la bouche avec le fiel ! Mais toi tu avais une force surhumaine, de Foë, tu pensais à ta protestation si haute, tu te répétais à toi-même tout ce que tu avais dit dans ton Hrmn : «... V ignominie leur restera ; à moi ce sera la gloire ; et^ s ils ont attaché sur mon front l'inscription qui déshonore le faussaire et le voleur, leur front que la postérité flétrira sera couvert de honte à jamais... ^ » Là, devant toi, tandis que la hideuse machine tournait en t'étourdissant, tu les voyais à nouveau reparaître, anglicans, tories, et Stephen etDyer menant la canaille !
Mais, de Foë, toi qui avais passé là jadis, dans Gheapside et Holborn, au bruit des fifres, au vol des étendards, sur les pas du roi Guillaume, toi qui avais franchi cette entrée le jour que tu portas au speaker des Gommunes, au nom de la légion des pauvres et des réprouvés, la vaste péti-