MiCHELET : Les soldats de la Révolution
une lettre à Kléber, après l'attaque du pont de Neuwied. Et la témérité qui portait le général, au mépris du danger, à se porter au point ie plus exposé du combat, donnait une grande force à cet argument.
Ce matin-là, sa destinée devait se jouer ; mais lui ne faisait rien pour que le dénouement d'une carrière si magnifique tardât d'un moment ; mieux même, il se jetait avec un sorte d'audace au-devant du péril. Tandis qu'il pressait la marche de ses troupes sur Molsberg, on le vit se placer tout d'un coup à l'entrée d'un petit bois qui se trouvait en talus de la route de Hoechstenbach à Vallerod. A ce moment, il semblait plein de décision, de jeunesse, de force ; la hardiesse avec laquelle il maintenait sa monture, la netteté avec laquelle il donnait des ordres décelaient la vigueur d'une âme capable, malgré tous les chagrins, de dominer la nature et de s'élever dans le devoir. Mais cette action prompte, qu'il accomplissait avec le mépris le plus grand de la prudence, le jeta, en l'éloignant de ceux qui veillaient sur lui, au milieu des ennemis. Un houzard de Kayser, dissimulé derrière un petit bouquet d'arbres, surgit tout à coup, caracolant, le sabre haut. Déjà Marceau se mettait en devoir de se défendre, mais un chasseur tyrolien, que nul n'avait vu, profitant
du jeu du houzard, épaula son arme. Le coup partit. Le général, mortellement atteint, jeta un cri, étendit les bras. Il eut encore la force de se tenir à cheval, pendant deux ou trois cents pas ; là, ses fidèles chasseurs, qui étaient accourus, le reçurent dans leurs bras, retendirent comme ils purent sur un lit de fusils. Pourtant les Autrichiens, encouragés dans leur attaque, tiraient sans interruption. Le petit cortège avançait dans un nuage de poudre, sous la pluie des balles ; Tun des soldats qui soutenaient le blessé tomba foudroyé ; mais le capitaine Souhait, l'adjudant Gleveno, Mitteau, secrétaire, deux officiers de santé et quelques chasseurs, commandés par un lieutenant, faisaient un rempart de leur corps au général. C'est dans cet état que l'escorte, après trois heures de marche, parvint à Altenkirchen. Le général Jourdan, prévenu en hâte, se porta au devant de Marceau ; mais tandis que Jourdan, ne pouvant faire taire sa douleur, avait le visage baigné de larmes, le blessé, animé d une sublime grandeur d'âme, rassurait ses compagnons, s'efforçait de sourire et demandait à tous si l'ennemi, repoussé, allait lui permettre de mourir en paix.
Hélas ! profitant de l'embarras qu'un tel deuil jetait dans l'armée, l'ennemi, loin d'être vaincu, avançait plus nombreux sur Altenkirchen ! Il
fallait se replier. C'est ce que fit Jourdan; mais, lui et Bernadotte, avant de donner Tordre de la retraite, firent transporter Marceau dans la maison du gouverneur. C'est là que Farchiduc Charles le fit visiter par son chirurgien ; c'est là que les généraux ennemis, Haddick et Kray vinrent, suivis de tous les officiers des régiments de Barco et de Blankenstein, porter leur hommage aux pieds d'un héros qui les avait tant de fois combattus et dont la bravoure, exaltée jusque dans la mort, causait leur admiration. Vers une heure du matin, dans la nuit qui suivit, le blessé témoigna d'une grande agitation, dicta son testament dans tous ses détails, léguant son cheval gris àKléber,enfin,à Jourdan, sa jument de Mecklembourg avec les harnais Puis la fièvre, plus forte que la volonté, s'empara de son être. II divagua, parla confusément de l'armée, de ses campagnes et peut-être aussi des tragiques souvenirs de la guerre contre la Vendée. Le général autrichien EInitz, qui tint à veiller jusqu'au jour un si grand ennemi, ne recueillit que confusément ses paroles. Mon ami, je ne suis plus rien ! lui dit Marceau, quelques instants avant de passer. Enfin, il « perdit le pouls » et, le cinquième jour complémentaire de l'an IV, à 6 heures du matin, il cessa tout à fait de vivre. A ce moment même l'archiduc Char-
les, suivi des généraux Bellegarde et Schmit, du colonel Mack, pénétrait dans la chambre et, le front découvert, venait s'incliner devant la dépouille du jeune homme illustre, du fier gé- [ néral républicain qui mena tant de fois, avec I tant d'audace et souvent de bonheur, les plus j rudes attaques contre ses légions.
! Au matin du 3 vendémiaire, l'armée de Sam- I bre-et-Meuse procéda aux obsèques du plus grand de ses chefs, du meilleur de ses officiers. Une suspension d'armes, conclue entre les belligérants, permit à toutes les brigades d'apporter le suprême hommage à celui qui venait de tomber au champ d'honneur. Et partout ces vieilles troupes, qui s'étaient comportées sur le Rhin avec tant de vaillance, exprimaient, par leurs lamentations, le chagrin de la perte irréparable qu'elles avaient subie. « Ce n'était, dit le capitaine Souhait, qui ne quitta pas d'un moment la dépouille de Marceau, que tristesse et cris de douleur K » L'ennemi même, qui rendit la veille au mort les plus grands honneurs, ne resta pas indifférent au deuil de l'armée, et tandis que les généraux Jourdan, Beurnonville,
1. Journal de la mort du général de division Marceau, commandant l'aile droite de rannée de Sanihre-et- Meuse, par le capitaine Souhait. Voir également : Robrrt : Une année de la vie militaire de Marceau (Paris, 1850).
Bernadotte et Kléber suivaient en pleurant les restes de leur ami, le tonnerre de l'artillerie impériale, en montant au-dessus du Rhin, vint se mêler aux plaintes des canons français.
Le lendemain, le commissaire des guerres Robert, qui fut de tous temps l'ami fidèle du héros, dressa l'inventaire des effets laissés par le général. Et c'est là, dans une petite malle, parmi des chemises en toile de Hollande, des cravates de mousseline, un pantalon bleu de hussard, un habit brodé et des bas noirs, que Robert trouva deux petites montres, serrées soigneusement ^ Qui sait si l'une de ces montres, liède encore du sein qui l'avait portée, n'était pas — bien qu'on en ait dit — la même que le bourreau de Rennes apporta un jour à Marceau, de la part du bourreau de Laval ?