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Portraits du 17e siecle

Elles n'ont d'autre mérite que leur sincérité absolue, et cest à ce titre que je' les recommande à votre affection filiale comme à la bienveillance de tous mes lecteurs.

Dans l'œuvre d'un écrivain, il y a toujours une « dominante », et il n'est pas rare qu'on la puisse exprimer en quelques mots empruntés à l'écrivain lui-même. Tout Pascal semble contenu en ces lignes célèbres : « Rien n'est « plus étrange dans la nature de l'homme que « les contrariétés qu'on y découvre à l'égard (' de toutes choses. » Il est encore permis de chercher l'essence de Pascal en ces autres paroles dont a on pu composer aisément le titre de plusieurs de ses chapitres : <« Misère de « l'homme, grandeur de l'homme », et c'est enfin la même pensée que le grand philosophe accentue avec sa logique impitoyable, quand il s'écrie : « La foi chrétienne ne va principale-

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<( ment qu'à établir deux choses : la corruption <( de la nature et la rédemption de Jésusce Christ. » C'est de ce principe que Pascal est parti pour parcourir sa voie, gigas velox, gigas fortis, et c'est par là qu'il est arrivé d'une part à ces admirables vigueurs de son raisonnement ultramathématique, et de l'autre, à ce vice radical de tout son système : trop de mépris pour riiomme, trop de dédain pour la raison. Il est vraiment fort malaisé de ne point ici se laisser choir en quelque exagération. Les partisans de Pascal citent, non sans apparence de vérité, plus d'un texte où il parle de la raison avec un véritable et profond respect. II était trop mathématicien pour ne pas rendre hommage à ce qu'il y a d'éléments naturels dans la composition intime de notre intelligence ; mais il penche visiblement vers le vice philosophique que nous venons de signaler. Il déprime, il étouffe trop volontiers la Nature sous le Surnaturel, et pèche par un excès contraire à celui de Descartes. « Excès » est le mot juste, et il n'est pas admissible, en effet,

qu'un écrivain catholique se permette de dire : « On ne voit presque rien de juste ou d'injuste « qui ne change de qualité en changeant de « climat. Trois degrés d'élévation du pôle « renversent toute la jurisprudence. Un méri- « dien décide de la vérité. Les lois fondamen- « taies changent. Plaisante justice qu'une ri- « vière ou une montagne borne. Vérité en- « deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Et il n'est pas moins difficile d'expliquer, dune façon conforme au Vrai, ces paroles où éclate déjà un je ne sais quel désespoir : « L'homme « n'est qu'un sujet plein d'erreurs ineffaçables (( sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité ; (( tout l'abuse. » Il semble que, dans ces maximes, Pascal arrive, par un chemin détourné, à ces trop célèbres propositions que Rome a si sévèrement condamnées il y a quelques trente années, alors que certains esprits sincères, mais égarés, affirmaient ou laissaient entendre qu'on ne saurait arriver par une voie naturelle à la connaissance de Dieu. Certes, Pascal n'était pas traditionaliste ; mais son

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mépris pour la raison a peut-être produit d'aussi mortels effets que ces théories dangereuses. J'ai dit « dangereuses », et ne m'en dédis point. Car, involontairement et peu à peu, on parvient ainsi à nier tout l'ordre naturel. Si Pascal n'a pas été jusque-là, s'il n'est pas vrai qu'il ait été sceptique, il a du moins induit quelques âmes en un demi-scepticisme fort grave. Ce n'est pas en vain que la Providence nous a donné le rempart et le bouclier des vérités naturelles, et il n'est jamais sain de railler ou d'affaiblir le pouvoir légitime de la raison. Dieu a voulu que l'infortuné qui perd la foi pût encore trouver une protection contre lui-même dans les affirmations suprêmes de sa conscience et de sa raison. 0 sagesse de Rome qui a su si bien garder le juste milieu au milieu de tant d'excès et qui, condamnant également les rationalistes et les traditionalistes, a distingué nettement ces deux mondes de la Nature et du Surnaturel qui se pénètrent sans se mêler et s'unifient sans se confondre !

Si le dédain pour la raison humaine a con-

duit au scepticisme quelques disciples de Pascal, son mépris pour l'homme, loin d'accroître ici-bas la somme de cette joie qui est nécessaire au monde, a épaissi le désespoir dans les âmes. Vous me répondrez que personne n'a mieux parlé de la grandeur de l'homme, et rien ne semble plus certain ; mais comment nier que l'auteur des Pensées n'ait été principalement frappé de notre misère ? Deux pages sont consacrées à notre grandeur, trente à notre néant, et je n'exagère pas ces proportions qui sont exactes. Pascal se complaît dans la constatation de nos impuissances et de nos vices. Il enfonce le fer glacé dans notre chair vivante, avec l'implacabilité presque joyeuse du chirurgien qui, d'ailleurs, pense guérir son malade. Il nous jette un regard qui nous pénètre et nous enveloppe ; il nous perce à jour; il dévoile la perversité ou le néant de la plus insaisissable de nos pensées, de celle-là même que nous avions cru le mieux cacher dans le plus secret repli de notre cœur. Il nous démontre cent fois notre incomparable misère et, bien que nous sentions sur

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notre poitrine le poids de son genou vainqueur, lorsqu'il nous voit abattus et demi -morts, il recommence à triompher de nous et à nous démontrer de nouveau notre faiblesse, dont nous sommes trop convaincus. Il est loin de ressembler à ces philosophes aimables qui savent trouver du minerai d'or au fond de toute âme humaine, et il ne nous attribue guère de grandeur que dans nos facultés involontaires. On aurait tort néanmoins de le comparer à cet autre contempteur de l'homme qui s'appelle La Rochefoucauld et qui est un petit entendement. Pascal est d'une autre envergure : c'est un géant. Il écrase l'homme, mais en l'aimant et en respectant chez lui l'empreinte auguste du Créateur ; La Rochefoucauld, lui, méprise l'homme, mais ne l'a jamais aimé. Pascal, devant la bassesse de l'homme, entre en une sorte d'extase; La Rochefoucauld n'est qu'un railleur froid et méchant. Pascal est un chrétien, La Rochefoucauld un païen. Pascal s'attaque à la misère de l'homme, et La Rochefoucauld à notre égoïsme. Je me défie d'un homme qui aime La

Rochefoucauld, etne puisme défendre d'estimer soudain un homme qui estime Pascal. Toutefois, ces deux mépriseurs nous ont fait du mal. Il n'est pas bon de donnera l'homme une idée trop basse de lui-même, et les Saints ne l'ont jamais fait. Ils mêlent toujours un sourire à leurs reproches et nous montrent plus vivement les traces de notre grandeur originelle. Bref, ils ne nous désespèrent point, et nous répètent sous toutes les formes le Gaudete in Domino qu'on n'entend guère dans Pascal. L'auteur des Provinciales a connu la gaieté, la finesse et un certain rire : l'auteur des Provinciales et des Pensées n'a jamais connu la joie. Oh ! qu'il est doux, après avoir lu les Pensées^ de relire deux pages de V Introduction à la rie dèrole ! Que Pascal ait eu au dernier point l'intelligence de la Bible, c'est ce que démontre aisément la lecture de son livre immortel. Je soupçonne qu'il avait, sans le vouloir, plus d'attachement pour l'Ancien Testament que pour le Nouveau, et son esprit un peu rude se plaisait volontiers à la salutaire rudesse de la loi de

Moïse. Une chose cependant m'étonne : c'est que ce théologien de génie ait laissé si peu de place dans son système à ce dogme véritablement capital de la Résurrection de notre chair.

11 ne parle presque partout que de l'immortalité de l'âme, laquelle sera, pendant une courte durée, un état anormal de notre être. Car nous ne reconquerrons véritablement notre plénitude qu'au jour du Jugement suprême, alors que nos âmes seront normalement réunies à nos corps; alors que l'homme représentera sans fin, aux pieds du Dieu vivant, cette création matérielle qui est devenue intelligente en lui et a été divinisée en Jésus-Christ. C'est depuis le xvif siècle qu'on voit ainsi nos philosophes et nos apologistes parler sans cesse de l'immortalité du Principe pensant, et non pas de l'immortalité réservée à Thomme tout entier, âme et corps. Or, ce dogme de la Résurrection est, à nos jeux, le critérium auquel on reconnaît l'avancement d'une âme dans l'idée catholique. Il a une connexion nécessaire avec le dogme <le l'Incarnation comme avec toute l'économie

du Sacrement eucharistique. Les anciens théologiens et tous les Pères ont tenu en grande estime le corps de l'homme. C'est grâce à lui, en effet, que nous sommes le trait d'union entre les deux mondes matériel et spirituel ; c'est grâce à lui que les martyrs et Jésus-Christ, leur type, ont pu otf'rir leur admirable sacrifice qui a tout rétabli dans la paix et dans l'ordre ; c'est ce corps enfin que le Sauveur a emporté au ciel, transfiguré et glorieux. Descartes et Pascal ont connu ces vérités, mais ne les ont peut-être pas suffisamment aimées.

L'amour n'est pas, d'ailleurs, ce qui domine dans l'âme mathématique de Pascal. Il frappe, il abat, il vainc le monde à coups de dilemmes, et fait bien ; mais il ne faudrait pas lui demander de la tendresse. Je comprends qu'il ne se soit pas toujours élevé à la notion de la Poésie, et qu'il ait accepté, pour les railler, les étroites définitions que ses contemporains en ont données. Mais il rachète ces défauts par des qualités véritablement extraordinaires et qu'aucun autre homme n'a jamais possédées à un tel

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degré. Nul écrivain n'a donné à la métaphysique une allure et une vigueur aussi mathématiques ; nul théologien n'a fait preuve d'un raisonnement plus serré et, pour ainsi dire, plus implacable. Ses pensées sont autant de théorèmes éblouissants, et il marche, vainqueur, de théorème en théorème. Insoucieux de la forme qu'il dédaigne, il n'exprime pas en onze mots son idée, s'il Va peut traduire en dix. Sur les armes terribles dont il pourfend les adversaires de la foi, il ne tolère aucun ornement et ne veut que la nudité du fer tranchant. Il est entraînant à force d'être mathématicien, ou, si vous l'aimez mieux, à force de ne point être rhéteur; et je ne pense pas en effet qu'aucun génie ait jamais enlevé à ce point son lecteur haletant, éperdu, et qui demande grâce. Tout devient mathématique aux mains de ce terrible homme, et voici que la Prophétie et le Miracle ont enfin la place qu'ils méritent, Louis Veuillot a parlé quelque part des « pinces » redoutables avec lesquelles le P. Faber saisit le pécheur : il serait aussi vrai de parler de ces pinces vie-

lorieuses avec lesquelles Pascal saisit l'athée qui s'avoue vaincu, palpite et crie, Pascal est « l'homme qui met ses ennemis au pied du mur », et cette définition grossière n'est pas pour me déplaire. On ne lui résiste pas et, quand Voltaire s'attaque à cet homme immense pour lui piquer les jambes, je crois voir une fourmi sur les serres d'un aigle.

Le style de Pascal est le reflet précis de sa pensée. Vif, clair, léger, charmant, et au besoin chaud et coloré dans ces Prori/iciales dont nous aurons lieu de parler ailleurs, ilest principalement solide et mathématique dans les Pensées. Or ce dernier livre est, quoi qu'on en ait dit, celui qui donne l'idée la plus exacte de son auteur. C'est là qu'il est le plus géomètre de tous les Français et le plus Français de tous les géomètres. C'est là qu'il méprise la forme avec un si parfait mépris. C'est là qu'il s'attache à exagérer la concision et qu'il se défie de la poésie, de l'image, delà couleur. Notons bien surtout, et n'oublions jamais que ce livre unique nous est seulement parvenu à

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l'état d'ébauche et que, si Pascal l'avait revu, il l'aurait longuement parfait et minutieusement corrigé. Dans les sublimes brouillons qui nous en sont restés et que les derniers éditeurs ont si ingénieusement ramenés à leur forme première, il y a certes des obscurités et des lourdeurs. La phrase est parfois enchevêtrée et se débat douloureusement dans les liens gênants de ces qui et de ces que, que l'on y voit si étrangement multipliés. Mais, tout à coup, voilà que ce mathématicien s'échauffe superbement, voilà que ce géomètre se passionne et fait tomber avec rapidité les mots puissants de sa plume domptée. Alors (et c'est souvent), ce créateur auguste de notre prose nationale arrive à une incomparable éloquence, et nous nous écrions malgré nous : (( Que c'est beau ! » Ce contempteur de l'image est vaincu par l'image, et il écrit, par exemple, cette incomparable description de l'univers créé : « Que l'homme considère cette (t éclatante lumière mise comme une lampe (( éternelle pour éclairer l'univers, etc. » Voilà le grand philosophe qui devient grand

poète sans le savoir, et le Psalmistc lui-même n'a peut-être rien improvisé de plus lumineux, de plus imagé, déplus magnifique...

Un excellent critique de nos jours a dit quelque part que « Pascal fut le précurseur de Boileau. » Je regretle ce jugement. La vérité est que Pascal vit isolé dans la noble sphère de son génie. Je ne lui connais pas de précurseur direct^ et il n'a été, suivant moi, le précurseur d'aucun autre génie.

Cette sorte de solitude, qui est à son honneur, n'a pas lieu de nous surprendre. Les plus grands génies ne sont pas les plus inlluents.

L'ancienne critique littéraire, qui pesait des mots, n'eût pas connu l'angoisse que je ressens en commençant ce portrait. Toute la question philosophique est soulevée par ce seul nom. Deux Écoles sont là, au guet, qui épient le critique et sont prêtes à le classer, au moindre mot, parmi les adversaires résolus ou les apologistes passionnés de la Raison. Il n'est guère de cas plus épineux.

Quelle que doive être la sévérité de notre jugement sur le génie et l'influence d'un homme aussi considérable, il est tout d'abord hors de doute, à nos veux, que ses intentions n'ont jamais cessé d'être très pures; voire, très chrétiennes. S'il a fait du mal, il n'a pas voulu le

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faire. Il a péché par présomption, mais sa sincérité ne nous a jamais paru contestable. Il croyait fort candidement être le libérateur de l'esprit humain, opprimé suivant lui par cinq ou six cents ans de scolastique. Il vit, un jour, l'Athéisme lever la tête comme une hydre, et crut qu'il était seul de taille à être le saint Georges de ce monstre. Mais, encore un coup, sa loyauté est de cristal et doit, comme son talent, être mise au-dessus de la discussion.

La doctrine de Descartes peut se résumer en trois données qui sont fort nettes et que nous allons successivement étudier : « Le doute méthodique ; la séparation entre le domaine de la raison et celui de la foi ; la démonstration de l'existence de Dieu tirée de l'idée de Dieu qui est en nous. » Certes, Descartes a touché à bien d'autres questions ; mais telle est l'essence de toute son œuvre, et c'est d'après ces essences de doctrines qu'il faut principalement juger les grands esprits, les esprits vraiment influents.

Il semble qu'on ait trop parlé de ce Doute

méthodique qui ne méritait, en vérité, ni tant d'enthousiasmes ardents, ni tant de réfutations emportées. La méthode est dangereuse, je le veux bien ; mais elle me semble encore plus naïve qu'elle n'est fausse.

Je dis en effet qu'il nous est, non pas seulement malaisé, mais absolument iMPOssmLE de faire table rase de tout ce que nous avons acquis depuis notre enfance ; de tout ce que la tradition nous a appris; de toutes les dictées de notre éducation religieuse et morale. Gela nous est aussi impossible que de nous soustraire à l'oxygène qui fait vivre nos corps. Nous respirons involontairement le christianisme par notre àme, comme nous respirons l'oxygène par nos poumons. S'abstraire de l'oxygène, quelle illusion! S'abstraire de la tradition, quelle folie !

On voit bien ce que Descartes a fait, ou tout au moins ce qu'il a dû faire. Il s'est retiré loin, bien loin du monde ; il s'est enfermé méthodiquement dans l'omljre inspiratrice et silencieuse de son cabinet; il a écarté de ce sanc-

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tuaire tout livre, toute écriture proclamés dangereux ; puis, il s'est mis fort sincèrement à réfléchir sur lui-même ; il a fermé les yeux, il a baissé la tête, il s'est senti entouré de silence... et, alors, il a cru, avec une certaine candeur, qu'il s'était complètement soustrait à toute idée traditionnelle : « Là, s'est-il dit. Je suis seul, je suis bien seul, et le monde n'existe plus. Commençons la philosophie. » En vérité, c'est de la naïveté, et le mot n'est pas trop fort. On eût bien étonné Descartes si on lui avait dit : « Votre table rase, où vous voyez le chefd'œuvre de la raison, fait uniquement honneur à votre imagination. » En réalité Descartes n'est ici qu'un homme d'imagination, et son fameux doute méthodique n'est qu'un mirage. Qui de nous ne connaît ce phénomène, et qui de nous ne sait aussi jusqu'à quel point il s'en faut défier ?

Vous savez ce que font ces chimistes de notre temps qui croient à la génération spontanée. Loin de l'air respirable, ils isolent savamment leurs bocaux et leurs alambics ; puis,

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ils s'ingénient à trouver cent procédés nouveaux qui rendent cet isolement mathématiquement certain ; ils ferment, ils bouchent, ils calfeutrent : ils referment, ils rebouchent, ils recalfeutrent. Efforts inutiles, la poussière animale, impalpable, invisible, victorieuse, pénètre dans leurs réduits les mieux cachés, et des êtres vivants naissent dans ces réceptacles vainement réservés à la mort. Ainsi en est-il de la tradition, mais à un degré absolu. Descartes , lui aussi, fermait, bouchait et calfeutrait toutes les issues, toutes les fentes de son sanctuaire philosophique. Efforts inutiles. La tradition victorieuse pénétrait dans ce réduit du doute méthodique. Que dis-je? elle y était entrée en même temps que Descartes luimême: car elle était dans sa mémoire, dans son intelligence, dans son cerveau, dans tout son être. Il l'emportait partout avec lui, et elle était enfin plus adhérente à son entendement que ses ongles à sa chair.

Un grand poète de ce siècle, Lamartine, a tenté, lui aussi, dans son Tailleur de pierres

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de Saint-Point, d'écrire un petit traité de philosophie « séparée » et fondée sur une sorte de doute méthodique. Mais combien il a été plus franc ! Lorsque le tailleur de pierres expose en traits magnifiques le dogme de l'existence de Dieu, et que son interlocuteur^ effaré de ces magnificences, lui demande où il a appris toutes ces belles choses : <( Ma mère me l'a « BIEN DIT, » répond le philosophe populaire. Et non seulement sa mère, ajoute-t-il, mais aussi <( les âmes saintes » qui ont travaillé dans les églises à l'éducation de son esprit et de son cœur. Ah ! voilà la vérité^ et ce que Descartes aurait dii dire. Il est vraiment étrange de croire que l'on peut un beau matin, entre quatre ou cinq heures, se frapper le front et trouver soudain, a soi tout SEUL, la preuve de l'existence de Dieu. « Sa mère le lui avait bien dit, » et Descartes n'a pu se soustraire aux souvenirs de son éducation. C'est en vain qu'il les chassait comme une importune lumière : ils l'illuminaient malgré lui, et les lumières qu'il a cru

trouver ont été allumées à ce llambeau sacré. Ce qui me choque clans le système cartésien, (iois-je le dire? c'est qu'il est effroyablement aristocratique, dans le sens le moins légitime de ce mot. Descartes ne propose sa méthode qu'à peu de personnes, et montre par là combien, au fond de son âme, il la trouve périlleuse. << La seule résolution de se défaire de « toutes les opinions qu'on a reçues auparavant (( en sa créance n'est pas un exemple que « CHACUN DOIVE SUIVRE : » sur ces seuls mots, je juge tout le système, et il n'est pas possible qu'une philosophie soit vraie, quand elle est seulement le fait de quelques esprits d'élite. La vérité naturelle, comme la vérité traditionnelle, est simple, élémentaire, facilement saisissable à toutes les intelligences, même aux plus ignorants et aux derniers des hommes. Ce n'est pas une lampe délicate réservée à quelques yeux choisis : c'est un soleil qui luit sur le monde entier et qui l'inonde d'une lumière à laquelle rien ne saurait se soustraire. « Leprin- « cipe de ma philosophie n'est pas un exemple

que chacun doive suivre: » encore un coup, ces paroles m'épouvantent, et me dévoilent dans l'intelligence de Descartes un côté que je n'aurais pas voulu y voir. Ce n'est, à coup sûr, ni de la grandeur ni de l'élévation. Je n'ignore pas que Descartes a été catholique; mais, en vérité, ce n'est point là parler en catholique.

Puis, quel danger ! Tout le monde peut, à un jour donné, s'enfermer dans une retraite plus ou moins absolue, frapper son imagination, se croire vraiment isolé et trouver dans son entendement... des conceptions tout autres que celles de Descartes. C'est ce qu'on a constaté plus de cent fois. J'irai plus loin et, bien qu'il m'en coûte, dirai toute la vérité. « Faire table rase, » c'est le procédé révolutionnaire par excellence ; c'est la devise et l'essence de la Révolution. Nous avons eu, hélas ! de curieuses et formidables applications de ce principe. En politique, on a voulu faire! table rase de dix-sept siècles de civilisation chrétienne: on a eu 89, qui a été suivi de 93. En littérature on a voulu faire table rase de

quinze cents ans d'art chrétien : on a eu la Renaissance. En philosophie, on a voulu faire :able rase de toute la philosophie chrétienne: 3n a eu le cartésianisme, lequel nous a coniuits au rationalisme, qui nous a conduits au scepticisme... et nous conduira encore plus loin.

Rien donc, rien ne saurait être plus fatal jue l'emploidu doute méthodique. C'est la ressource commode de tous ceux qui dédaignent le passé et prétendent, en quelques minutes, construire l'avenir. En définitive, c'est l'orgueil qui s'écrie : u Je m'abstrais; » et c'est ce même orgueil qui ajoute : « Je crée. » Nous les connaissons, ces créateurs : ils ont tout détruit.

J'ajouterai que le système du doute méthodique est essentiellement douloureux. Il n'est pas possible que Dieu, l'éternelle Bonté, nous impose immortellement ce rocher de Sisyphe ; il n'estpas possible que cette Miséricorde infinie nous condamne à nous priver, même pour la vérité naturelle, de ces excellentes lumières que les grands philosophes ont découvertes avant

nous : « Non, non, répond implacablement Descartes, tu t'abstrairas, tu t'isoleras, tucbercheras la vérité par toi-même et la trouveras sans aucun secours. » J'aime mieux, o mon Dieu, j'aime mieux creuser la terre à la sueur de mon front. Eh quoi ! me faudra-t-il toujours recommencer la même besogne et douter méthodiquement de tout, même du doute méthodique ! En vérité, Dieu aime trop l'humanité pour l'avoir soumise à une telle épreuve, et l'Egiise nous dit avec une simplicité bien autrement consolante : « Le raisonnement peut prouver avec certitude l'existence de Dieu, la spiritualité de l'àme, le libre arbitre de l'homme. >» Voilà qui se comprend ; voilà qui honore l'homme et ses facultés naturelles, sans porter atteinte à la tradition ; voilà enfin que, pour prouver les vérités essentielles, nous sommes en possession de deux ordres de preuves, les unes naturelles, les autres surnaturelles, qui se complètent et s'enchaînent, qui se corroborent et s'unifient. Je comprends, je sais, je vois. Et je bénis Dieu d'avoir rendu si lumineuse

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une question que certains philosophes sont parvenus à rendre si obscure.

On a souvent comparé Descartes à saint Anselme et, après un examen superficiel, on a cru pouvoir conclure que l'archevêque de Cantorbéry avait aussi procédé d'après le doute méthodique. Rien n'est plus contraire à la vérité. Dans son magnifique Proslogium^ saint Anselmenousfait seulementcomprendre que, pour chercher l'intellig-ence de la foi, il s'est caché dans la retraite « loin des pensées tumultueuses etdes soucis pesants. » Il nous conseille del'imiter : Vaca Deo ett^equiesce aliqitautuhim in eo. Puis, il ajoute délicieusement : Intra in cubiculmn mentis tuse ; excliide omnia pr.^îter Deum et quœ te juvant ad quœrendmn eum. Notez ces derniers mots, qui ont une importance capitale. Anselme se cache : il ne s'abstrait point; il ne fait pas table rase, il n'exclut pas Dieu, et même il n'exclut pas « tout ce qui peut l'aider à chercher Dieu. » Dans cet admirable premier chapitre, il n'a à la bouche que ce mot : « Dieu. » Il se tourne sans cesse vers

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cette unique lumière, vers cet amour éter- t nel, et il a avec lui des entretiens qui sont i charmants. La foi lui sert de base ou, si ■ vous l'aimez mieux, de point de départ, et \ il proclame avant tout ce principe : ^ Je ne i cherche pasà comprendre pour croire, mais je | crois pour comprendre. » Oh ! que voilà un procédé différent de celui de Descartes! Anselme, dans la philosophie, ne substitue pas l'homme à Dieu, Il ne part pas de l'homme, comme l'auteur des Mèditations,msàs de Dieu;; il est objectiviste (passez-moi ces mots un peu rudes) et nonpassubjectiviste. Ilestdansl'ordre, dans l'harmonie, dans la lumière. On peut pro-* poser son exemple àtous les chrétiens, et même

à tous les hommes: car cet exemple n'a rien de;

périlleux. A vrai dire, ce n'est là qu'une retraite |

spirituelle. Descartes voulait l'isolement; Anselme cherchait la solitude. L'un débutait froidement par l'athéisme méthodique dont ses élèves ne surent pas toujours se défaire, et l'autre par des cris d'amour vers ce Dieu qu'il ne supposa pas un seul moment absent de sa

cellule. Entre ces deux esprits, la ressemblance n'est qu'apparente : ils ne sont pas de la même famille.

Il faut en venir au « séparatisme » de Descartes, à cette seconde erreur qui n'a pas été, selon nous, moins funeste à la vraie philosophie. Que Descartes ait été profondément séparatiste, le fait n'est pas douteux. Animé du plus sincère et du plus profond respect pour la théologie , Descartes pousse ce respect jusqu'à l'enfermer pour toujours dans un sanctuaire absolument distinct et séparé de celui de la philosophie. Gomme l'a si bien dit le P. Gratry, (( il distingue les deux ordres de l'intelligible divin jusqu'à les isoler. » Une démarcation infranchissable est solennellement assignée à la Philosophie et à la Raison d'unci' part, à la Théologie et à la Foi de rautre| Entre ces deux domaines, un grand mur s'élève, un mur dont les élèves de Descartes feront bientôt une montagne aussi haute que le ciel. Descartes, il est vrai, ne manque pas à aller de temps en temps présenter ses hommages à la

Théologie, et c'est avec une politesse exquise et presque attendrie qu'il lui dit : « Vous n'irez que jusque-là; » mais il ne tarde pas à rentrer dans le domaine de la philosophie, qui est le sien et qu'il chérit d'un amour de prédilection. C'est là, c'est bien là le séparatisme, et Descartes a singulièrement contribué à propager cette monstrueuse et mortelle doctrine.

Il faut avouer qu'il ne fut pas le premier à entrer dans cette voie : la Renaissance lui avait donné ce triste exemple d'isoler l'un de l'autre les différents ordres de nos connaissances et de nos lumières. Les Renaissants, en effet, n'avaient-ils pas tenu cet étrange langage: « La relig-ion est une chose ; la littérature et l'art en sont une autre? » N'avait-on pas vu des prêtres, des évêques, des cardinaux, se précipiter dans le délire du paganisme ? N'en était-on pas venu, dès lors, à adorer Platon et Gicéron, à leur rendre un culte de « latrie » et à brûler de l'encens devant ces singuliers autels trop solennellement relevés? Encore si l'on s'était contenté de les remettre en honneur et de

saluer en eux, — avec rincontestable perfection de la forme, \ — le légitime usage d'une raison sagement dirigée, les vestiges de la révélation primitive et l'aurore de la révélation chrétienne î Mais non, on les divinisa, et Descartes trouva les chemins préparés. Tout son siècle, d'ailleurs, le suivit dans une voie où il avait trop volontiers suivi les Renaissants. Boileau s'écria: «. Entre la Théologie et l'Art, entre la Foi et la Poésie, il ne saurait y avoir rien de commun. Est-ce que Dieu peut être poétique ? » Les peintres et les sculpteurs s'écrièrent : « En dehors du temple, la foi n'a rien de commun avec l'art, » et ils peuplèrent Versailles de leurs mvthologies. Cependant Louis XIV et ses ministres faisaient aussi du séparatisme en politique, et enfermaient la Papauté dans un sanctuaire « vénéré », d'où ils lui défendaient de sortir pour être, comme autrefois, le Juge en dernier ressort des diiférends entre les peuples et les rois. Partout c'était la même marche de l'esprit humain. On s'agenouillait devant l'Eglise, et on la mettait res-

pectueusement sous clefs dans un domaine qui ressemblait en effet à une prison et dont tous les autres domaines se proclamaient indépendants. Les conséquences d'un tel fait n'étaient pas difficiles à prévoir, et Bossuet eut l'oeil assez perçant pour en découvrir tout le péril. A force d'isoler la foi de la raison, on arriva à délaisser l'une des deux, ou à croire que les deux termes étaient en contradiction. Le XVIII® siècle est logiquement sorti du siècle de Descartes.

Je sais bien ce que les amis de Descartes vont me répondre : ils me diront qu'en réalité la Nature et le Surnaturel sont distincts. Oui,

DISTINCTS, MAIS NON PAS ISOLES. Avaut DcS-

cartes, il y a eu une magnifique lignée de philosophes et de théologiens ; il y a eu les Pères et les Docteurs de l'Église ; il y a eu un saint Augustin, un saint Anselme, un saint Thomas. Tous ont parfaitement distingué les deux ordres, et nous ne comprenons pas fort bien le brevet d'invention que, là-dessus, on décerne à Descartes. Voici saint Anselme, par exemple, i

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et nous aimons à le citer. Est-ce qu'il a été séparatiste, lui, qui, pourtant, s'est élevé longtemps avant Descartes jusqu'à la beauté de la preuve de l'existence de Dieu par l'idée que nous en avons? Est-ce que, dans le Monologàon, où il s'interdit de recourir à la sainte Ecriture, il n'admet pas, comme des preuves incontestables, les vérités de la foi, et en particulier la Trinité? Est-ce que, danslapréface de sonProslugium, il ne parle pas longuement du péché originel, qui est un dogme révélé et non pas naturel ? Est-ce qu'il ne part pas de la corruption de notre nature pour en arriver à chercher en nous mêmes une nouvelle preuve de l'existence de Dieu? Est-ce qu'en déiînitive il ne met pas en œuvre tous les éléments philosophiques et théologiques, qu'il distingue sans les opposer et harmonise sans les confondre ?

Le spiritualisme à outrance de l'école cartésienne ne nous a guère été moins fatal que les excès de son séparatisme. J'ai subi cet enseignement, et il me sera peut-être per-

mis de dire ici tout le mal qu'il peut faire. Donc, on m'avait enseigné tout au long le Traité de l'immatérialité de l'âme et de son immortalité, démontrées l'une et l'autre par la méthode cartésienne. C'était fort bien, et ce sont là en effet des dogmes radieux. Mais, dans ce système qui ne veut rien emprunter aux données de la foi, il n'est pas un seul instant question des destinées immortelles du corps. L'âme y est tellement préférée à ce pauvre et méprisable corps, qu'on est unanime à nous enseigner « que l'âme est tout l'homme. » On ne nous dit pas, avec ces scolastiques si dédaignés, que ce qui distingue l'homme, c'est cette unité profonde de son corps et de son âme; on ne nous ajoute point qu'il est par là, devant Dieu, le représentant intelligent, le pontife, la voix et le cantique vivant de toute la création matérielle. Non, et l'on nous parle de l'immortalité de l'âme comme d'un fait définitif, sans nous dire un seul mot de sa réunion avec le corps qui sera immortellement notre état normal. Je me souviens encore des angoisses qui me bouleversèrent lorsque, tout

imbu d'idées cartésiennes, je fus amené à réfléchir sur ces mots du Credo : « La résurrection de la chair, » Mais, me disais-je, « ce dogme est moins élevé, il est moins céleste que celui de la pure immortalité de mon âme, puisquemes maîtres m'ont appris à tenir le corps en si petite estime. » Et je fus agité par le doute, jusqu'au jour où je connus, pour la première fois, la beauté des doctrines thomistes. Alors les scolastiques m'apprirent l'harmonie de toutes choses, et je vis clair. Mais combien d'autres ont succombé, et que de tristes histoires j'aurais à raconter! Que de scepticismes sont dûs à cette philosophie de nos collèges ! Que de victimes a faites le séparatisme cartésien !

La grandeur de Descartes, sa vraie grandeur, est dans ces pages immortelles où il met en lumière la preuve de l'existence de Dieu « tirée de l'idée que nous avons. » Je ne veux pas disserter ici sur l'originalité de cette argumentation. Il est certain que Descartes a été précédé par saint Anselme; mais il est également certain qu'il a donné à cette preuve une

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clarté et une popularité nouvelles. J'observerai seulement que saint Anselme présente cette preuve d'une façon beaucoup plus objective, tandis que Descartes lui donne une tournure plus subjective. Saint Anselme, dans son Proslogium, pose un axiome : Est aliquid vel in intellectu quo nihil majus cogitaripotesi. Descartes dit : « Nous trouvons en nous l'idée d'un Dieu (( ou d'un être tout parfait ; » mais il ajoute: « Entre toutes les idées qui sont en moi, il en « est une qui me représente Dieu. » Je préfère la forme du raisonnement de saint Anselme ; mais je pense que les deux méthodes conduisent au même but, si elles sont pratiquées par un esprit droit... et chrétien.

Je n'ai rien dit encore du style de Descartes. Il est le reflet exact de sa pensée: froid, sévère, généralement clair et toujours élevé. Je préfère celui de Pascal, qui est infiniment plus concis, plus mâle et traversé de plus vives lueurs. Il y a souvent du trait dans Pascal, et ce grand esprit ne le cherche pas. Dans Descartes, le trait est absent. L'argumentation se

déroule avec une clarté majestueuse; mais on sent toujours que c'est de Targ-umentation. Bien jîIus que Pascal, Descartes a le style des physiciens et des chimistes: « Je reconnais d'a- « bord que... Et ainsi j'arrive à trouver que... « Cependant cela ne me satisfait pas... Or, en « considérant ceci, je juge que... Et, en vous « disant cela, je conclus que... » Tout cela est textuel. Bref, on voit trop la charpente. Mais c'est une belle charpente, et le plus souvent solide. Quelquefois cependant, ce mathématicien veut bien s'échauffer et jette des cris vers ce Dieu dont il approfondit l'essence. Mais combien Fénelon lui est ici supérieur, Fénelon qui est cartésien par plus d'un côté, et qui s'écrie si magnifiquement : « Votre Infini <( m'étonne et m'accable : c'est ma consolation, « ô mon Dieu. Je suis ravi que vous soyez si <c grand que je ne puisse vous voir tout entier. « Mon esprit succombe sous tant de majesté, « heureux de baisser les yeux, ne pouvant « soutenir par mes regards l'éclat de votre « gloire. » Voilà le grand stvle, et l'on ne

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trouve le plus souvent chez Descartes que le style exact et lucide. Je ne saurais admettre, avec un critique contemporain, que l'auteur des Méditations « n'ait pas été dénué des grâces de l'imagination », et je ne puis songer, sans quelque effroi, à la comédie dont il fut l'auteur. Qu'il ait été vraiment poète, je le nie absolument. Cette splendeur de la pensée lui a été refusée: les vrais poètes ne sont pas, ne peuvent pas être séparatistes. Voulez-vous connaître l'antithèse de Descartes? Lisez le P. Faber, lisez ce grand mystique anglais qui est à la fois un théologien si profond et un poète si puissant. Et ne me demandez pas de quel côté vont involontairement mes préférences et mon amour...

Nous entreprenons aujourdhui un portrait diftîcile, et c'est ici que le peintre a besoin de son indépendance. Il est malaisé de parler de Bossuet sans blesser quelques entendements, sans rallumer quelque haine mal éteinte, sans passionner le débat et le changer en duel. Ce grand nom est un drapeau autour duquel se livre une ardente bataille. Ose-t-on faire de Bossuet le plus timide éloge? on est dénoncé comme un suppôt du gallicanisme, et Ton doit encore s'estimer trop heureux si l'on n'est pas sur l'heure traité de janséniste. Hasarde-t-on quelque critique ? d'autres voix s'élèvent, qui prétendent que vous insultez à l'Eglise « de France ». Veut-on prendre place en un juste milieu : « Vous n'avez pas de

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doctrine et flottez à tous les vents. » Il n'est guère possible d'éviter tant de contradictions, et le mieux encore, à notre sens, serait de les braver sans forfanterie comme aussi de les affronter sans peur.

Assurément, nous ne sommes pas de ceux qui admirent Bossuet sans réserve ; mais nous sommes, encore bien moins, de ceux qui l'attaquent sans retenue. Nous allons, en toute simplicité, exposer notre sentiment à nos lecteurs ; mais nous n'espérons, à vrai dire, satisfaire aucun d'eux:, et aspirons seulement au rare honneur d'être impartial. Il est à peine utile d'ajouter que nous éviterons avec un soin constant de scruter, comme tant d'historiens psychologues, les intentions et les mobiles de celui dont nous voulons uniquement juger la vie intellectuelle, littéraire, publique. Nous déclinons toute autre compétence, et n'avons ici d'autre dessein que d'étudier tour à tour, chez cet étonnant génie, le théologien, le philosophe, l'orateur, l'historien. La tâche n'est déjà que trop vaste.

Les adversaires les plus violents de Bossuet n'ont pu lui refuser cette admirable connaissance des saintes Lettres qui est le premier caractère de tous ses écrits. Il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il savait par cœur toute la Bible. Il avait au service de son génie cette faculté de second ordre, mais de première nécessité : une prodigieuse mémoire. Il appartenait d'aiUeurs à une époque profondément tliéologique et scripturale, et l'Écriture était alors le fonds commun de toutes les œuvres intellectuelles. Bossuet ne se contente pas de la citer avec une facilité et une abondance qui tiennent du miracle : il la fond dans son commentaire, et il est parfois difficile de démêler exactement le commencement et la fin de ses citations bibliques. Un érudit de notre temps n'a pas eu de peine à tirer des œuvres de Bossuet une traduction complète des saints Évan-

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giles. On pourrait parfaire cet excellent travail, et emprunter à l'auteur des Elévations \di traduction d'une partie notable de l'Ancien Testament et des Épîtres. Quel traducteur! Il n'a pas les mièvreries, les adoucissements, les bégueuleries de tant d'autres translateurs, et surtout des modernes. Il a la périphrase en horreur, et estime trop le texte original pour lui ajouter aucun ornement. Il est rude, parfois brutal, toujours exact. Sa brièveté est la preuve de son respect, L'Ancien Testament, disons-nous, ne lui est pas moins familier que le Nouveau, et nous ajouterions volontiers que les vigueurs des Prophètes sont peut-être ce qui convient mieux à l'âpreté de son génie. La conclusion et le résumé de toutes les œuvres de Bossuet, c'est en. effet cette constatation du néant de l'homme qui éclate surtout dans l'Ancien Testament. Néanmoins, l'écrivain sacré dont Bossuet s'est le plus profondément assimilé la doctrine, c'est saint Paul. Il se joue familièrement au milieu des splendides obscurités de l'Apôtre, Il a saisi puissamment l'essence do

sa doctrine. Ne s'occupant pas des détails, il nous en offre, comme une gerbe de feu, le lumineux ensemble. Saint Paul n'a pas eu, si l'on en excepte saint Augustin, de commentateur plus intelligent, plus profond, plus vrai. Il pourra paraître étrange à quelques-uns que, dans une étude sur Bossuet, nous commencions pai- louer sa mémoire, sa science scripturale, son talent de commentateur. Cet ordre est, en réalité, très logique : car c'est le point de départ de cette intelligence qui a parcouru une si belle route ; c'est la « charpente osseuse » de ce génie. Le reste lui a été donné par surcroît. Une chose encore frappe l'observateur à la lecture de ces œuvres théologiques : les Pères et les Docteurs des premiers siècles sont mieux connus et plus aimés de Bossuet que les Pères et les Docteurs du moyen âge. Bossuet ne nous semblepas avoir eupour la scolastiquetoutel'estime, toute l'admiration dont elleestdigne. Sans doute il était fait pour comprendre le moyenâge et était bien loin d'avoir pour l'antiquité littéraire l'enthousiasme exclusif de Fénelon. Mais^

enfin, il estplus «en pente » vers saint Augustin que vers saint Thomas. Il faut encore observer que ses luttes incessantes avec les Protestants lui avaient imposé l'habitude de citer de préférence les textes des premiers temps de l'Église ; mais I il convient, malgré tout, d'avouer que c'était ' un génie d'une autre complexion que l'auteur de la Somme. Sa méthode, en particulier, n'est pas la même, et il diffère encore sur plusieurs thèses controversées. Sa nature d'orateur se révèle partout, et saint Thomas n'eut rien de pareil. Quelles que soient les beautés profondes et voilées de l'Ange de l'École, on peut tomber d'accord sur ce point qu'il n'a pas donné à son œuvre immense une forme véritablement artistique. Bossuet, lui, est toujours artiste, et il l'est dans la meilleure acception de ce mot. Qu'il écrive son Histoire universelle ou des Sujets de méditations pour d'humbles religieuses de son diocèse; qu'il soit le correspondant de la sœur Cornuau ou qu'il fasse du haut delà chaire tomber les tonnerres de ses Oraisons, il a toujours une forme merveilleuse. Il

ne se peut dépouiller de cette beauté, et c'est peut-être le théologien le plus littéraire que l'on puisse citer dans toute l'histoire des lettres sacrées.

Il semble toujours puéril de chercher, dans l'œuvre d'un écrivain, quel est son livre le plus achevé. N'était cette puérilité, nous dirions volontiers que les Elévations sur lesMystères €t les Méditations sur r Evangile sont, à nos yeux, le chef-d'œuvre de Bossuet. C'est là qu'il est le plus grand, parce que c'est là qu'il «st le plus simple. Ce n'est plus cet orateur solennel , à la voix large, aux cris éclatants, aux gestes superbes ; ce n'est plus cet écrivain au grand style et qui prolonge avec quelque intention le retentissement calculé de ses périodes. Non : c'est l'improvisateur qui laisse couler rapidement sa plume, mais non pas toutefois sans s'être sérieusement préparé à cette étonnante rapidité. Bossuet travaillait longuement le plan de ses Élévations et de ses Méditations ; il en traçait un canevas puissant, comme pour ses incomparables Sermons.

Sa mémoire et sa connaissance de l'Écriture le mettaient facilement à même de multiplier les textes dans cette analyse qui lui servait de cadre. Il ne lui restait plus qu'à lier étroitement ces citations les unes aux autres, et c'est ce que le grand théologien était accoutumé de faire avec une merveilleuse aisance. Ne se préoccupant plus des qualités secondaires du style^ ne pensant pas à lui donner l'éclat et la sonorité des œuvres plus longuement élaborées, ne songeant qu'à le rendre net et décisif, il lui communique ces dons de premier ordre et atteint, par là même, la perfection idéale. Nulle cheville. Le ton est partout ferme : il n'est jamais eiïéminé. C'est un mysticisme de bon aloi, auquel la tendresse ne fait pas défaut, mais qui est viril. Il n'y faut pas chercher le faux miel et les confiseries de tant de petits livres contemporains. A tout instant Bossuet interpelle son Maître céleste : il abonde en vigoureuses apostrophes ; il interrompt ses raisonnements théologiques pour jeter soudain vers le ciel un bel « o mon Dieu ! » qui nous trans-

B0S8UET ol

porte ; mais la Bible et la Théologie sont toujours la substance de ce noble parler, et ses interjections mêmes ont quelque chose de théologique. Quel Traité de l'Incarnation ! Après cela, que les grammairiens viennent épiloguer sur certaines négligences d'un style trop rapide ; que les rhéteurs y trouvent la phrase trop courte et heurtée : peu nous importe, et c'est là de la petite critique. Les Elêvation.s, écrites pour des religieuses, n'en méritent pas moins d'être lues et relues par tous les chrétiens et, si grand qu'ait été leur succès, on peut se plaindre de ne pas le trouver égal à leur mérite. C'est un modèle de style sincère, et ce dernier mot m'avertit de protester ici contre ceux qui, comme Voltaire en son Siècle de Louis XIV, ont osé mettre en doute la sincérité de Bossuet. Il suffit de lire une page des Méditations ^oViV eivQ absolument convaincu de la profondeur de cette sincérité qu'il ne devrait pas être permis d'attaquer sans preuves. On ne peut se tromper à un certain accent, elles hommes convaincus ont un style qui leur ressemble.

Bien que nous l'ayons surpris tout à l'heure en flagrant délit de mysticisme et de tendresse, Bossuet était principalement taillé pour la lutte, et c'est dans la théologie polémique que se manifeste surtout la force et la souplesse d'un génie si varié. Un pasteur de l'Eglise réformée de France a prétendu, avec douceur, que Claude s'était souvent montré supérieur à Bossuet. Au fond, Thonnête M. Bersier n'a pu le croire, et l'auteur de VExposition de la foi catholique a dû remporter autant de victoires qu'il a livré de combats. Si les protestants connaissaient l'Ecriture, il en possédait tout le trésor; s'ils citaient les Pères apostoliques, il pouvait achever leurs citations et y répondre avec une solidité rapide. Son argumentation, d'ailleurs, était puissamment serrée, et la fausse éloquence n'y pénétrait jamais. On sait combien de conversions fit cette

grande parole, et l'on connaît les noms illustres de quelques-uns de ces convertis. Bossuet, qui avait le flair des événements à venir, avait compris de quel danger le protestantisme devait être pour l'aflaiblissement de la foi. On peut dire qu'il avait deviné le protestantisme libéral et le << latitudinarisme » de nos jours. Aussi passa-t-il sa vie, infatigablement, à veiller sur les moindres manœuvres et mouvements de la Réforme, et à ne laisser jamais aucune de ses attaques sans riposte. Cette persistance n'étonnera que les esprits sans profondeur. On connaît le mot que l'évêque de Meaux prononça certain jour sur les effrayants progrès du cartésianisme. Nul doute qu'il n'ait eu une vue aussi nette sur les débâcles auxquelles le protestantisme pouvait nous conduire et sur la décomposition religieuse dont il devait être la cause. Le quiétisme ne Tinquiéta guère moins vivement, et l'on sait avec quelle vivacité il en attaqua le plus célèbre défenseur. On l'a violemment accusé de cruauté à l'égard de Fénelon. J'avoue qu'il était avant tout un

PORTRAITS DU XVlf SIECLE

évéque cérébral, qu'il n'avait pas naturellement le cœur tendre et était tout en cerveau ; mais je pense, avec plus d'un bon esprit, qu'on a peut-être noirci l'histoire de ses derniers rapports avec l'archevêque de Cambrai. A tout le moins, il avait pour lui de défendre la vérité, et l'on peut même ajouter qu'il l'a sauvée d'un péril considérable. Toute doctrine qui infirme au sein de la société chrétienne la nécessité des œuvres et amoindrit le rôle de notre activité, est une doctrine dangereuse et capable d'abaisser le niveau de notre race. Il n'y a pas si loin du quiétisme à l'immobilité indoue.

Les Maximes sur la Comédie sont de nature à nous arrêter plus longtemps, et c'est par là peut-être que Bossuet a été le plus furieusement attaqué. Je me rappelle encore avec quelle indignation notre professeur de rliélo-

BOSSUET oo

rique nous lisait le célèbre passage où Bossuet raconte en quelques lignes, qui sont dures, la mort de Molière et où, après avoir dit combien il est horrible de tomber ainsi entre les bras du Dieu vivant, il termine sa philippique par les formidables mots de l'Écriture : Vœ vohis qui ridetis . Il importe, avant d'aller plus loin, de relever ici tout ce qui peut être contraire à la miséricorde. Un catholique, un prêtre de Jésus-Christ ne peut (c damner » aussi facilement un de ses frères et, quel que puisse être mon jugement sur Molière et sur son œuvre, j*ai le devoir très strict de prier pour lui et d'espérer pour lui les pardons divins. Gela dit, l'on respire, et il devient plus aisé de traiter théoriquement cette question si complexe du théâtre. Ce que nous avons toujours admis et ce que Bossuet ne semble pas admettre, c'est qu'en lui-même, et abstraction faite des formes détestables qu'il a reçues en certaines civilisations et décadences, le théâtre est un genre légitime. Il y a plus : c'est un genre puissant, populaire, 'possiblement chré-

56 PORTRAITS DU XVif SIECLE

lien, et dont lïnfluence est incontestable sur les passions des multitudes. Il les remue fortement, il les précipite dans le mal et les pourrait précipiter dans le bien. Jeter d'une façon vive plusieurs personnages sur la scène,, charger l'un d'eux de représenter le Vice et l'autre de figurer la Vertu ; puis, après une lutte énergique, donner enfin la victoire à ce dernier, c'est un procédé artistique dont la puissance ne saurait être douteuse et que les hommes 'de bonne volonté peuvent mettre au service de la vérité menacée et de la morale en danger.

Bossuet n'a peut-être pas eu l'occasion de voir toutes ces choses et, ne considérant que le scandale des spectacles de son temps, il s'est jeté sur la comédie et le théâtre avec cette extraordinaire pétulance qu'on lui a si souvent reprochée. C'est surtout contre Molière que ce vigoureux génie s'est emporté. Ici la question change de face, et nous nousretrouvons d'accord avec Bossuet. L'immoralité du théâtre de Molière nous a toujours ré-

volté jusqu'au plus intime de notre âme. Cet homme nous a fait un mal incalculable. Il a traîné dans la boue l'autorité paternelle ; il a passé sa vie à plaisanter sur l'adultère et à le rendre aimable ; il a amoindri le caractère sacré du mariage où ses yeux myopes n'ont jamais vu le Sacrement. C'est un païen et qui est assurément moins moral que certains païens de l'antiquité grecque ou latine. Il n'a même pas eu la notion de l'art chrétien et n'a pas proposé à nos respects un seul type chrétien qui pût servir tout au moins de contraste à ses personnages ridicules ou pervers. Disons tout : il a encore plus méprisé l'homme qu'il ne l'a observé, et son observation ne s'est pas attachée aux portions saines de la société de son temps. Je ne veux pas d'ailleurslui marchander la gloire, et le regarde comme le premier comique de tous les siècles et de tous les peuples. Mais enfin il me sera bien permis, k visage découvert, de le considérer comme un ennemi de l'Église, et d'affirmer (c'est aujourd'hui l'opinion d'excellents juges qui ne sont pas sus-

pects) que son Tartuffe est un libelle contre la parole du .Christ, contre l'Évangile lui-même. Le caractère particulièrement odieux de cette œuvre, c'est ce mélang-e même que Molière, dans le seul et même rôle de Tartuffe, a fait des maximes les plus pures de l'Évangile avec les plus ignobles et les plus révoltantes cafarderies. Le public siffle le tout du même coup. Oui, dans Tartuffe, il siffle, à plus d'une reprise, l'Évangile lui-même et ses préceptes austères. Car enfin il y a des préceptes austères dans l'Évangile, et j'ai toujours cru qu'on pouvait leur être fidèle sans être ou sans devenir janséniste. Quant à moi, j'abhorre le jansénisme sous toutes ses formes, mais je souffre de voir tous les jours appeler et flétrir du nom de | jansénistes ces véritables chrétiens qui ne veulent point ici-bas se donner toutes leurs : aises. Je m'en ouvrais l'autre jour à un vieil ami, et lui disais que le théâtre me rendait aisé- Il ment plus mauvais : « Vous n'êtes qu'un janséniste, » me fut-il sur-le-champ répondu, et je fus officiellement classé parmi les hérétiques

pour ne point admirer sans réserve toutes les comédies de Molière. Je proteste, et persiste à croire que, dans ce chef-d'œuvre autour duquel on fait tant de bruit, l'auteur du Tartuffe ne s'est pas seulement attaqué aux jansénistes, mais aux catholiques eux-mêmes, mais à leur foi, mais à leur Dieu. Toutes les fois que la Révolution triomphe, au lendemain de toutes nos crises, quand on a le désir d'humilier l'Eglise et de contrister les catholiques, que fait-on? On demande aux comédiens ordinaires de la République de donner une représentation de Tartuffe, et il est permis d'observer, sans être pessimiste, que, si quelque clérical osait alors se montrer dans la salle, il serait, je pense, plus qu'à moitié lapidé. D'où j'ose tirer la conclusion que Bossuet avait quelque raison d'attaquer Molière dans ses Maximes sur la Comédie. Son seul tort est de l'avoir fait sans miséricorde, de ne s'être pas attendri devant la mort (ce qui est certainement l'un de nos devoirs les plus sacrés) et d'avoir oublié que l'auteur de ce pamphlet. Tartuffe, était aussi l'auteur de ce chef-d'œuvre, Don Juan.

60 PORTRAITS DU XYlf SIECLE

La Politique tirée de V Ecriture-Sainte sou lève bien d'autres questions, et nous aurons ici à nous séparer plus vivement de Bossuet. C'est qu'en eifet^ Bossuet, dans cette œuvre, est plus d'une fois en désaccord avec l'École, avec les Pères et les Docteurs, avec la Tradition, Sans doute il y a, dans ce livre trop oublié, un grand nombre de thèses qui sont absolument légitimes, et sur lesquelles tous les catholiques peuvent aisément se mettre d'accord. Quand le précepteur du Dauphin énumère le^ devoirs d'un roi, quand il accumule les textebibliques pour donner une sanction à chacun d' ces nobles et nécessaires devoirs, il est presqu toujours en pleine vérité, en pleine lumière. G'esi bon, c'est beau, c'est grand, et les République^ elles-mêmes auraient à profiter de ces conseils donnés aux Royautés. Mais il n'en est plus de même (fuand Bossuet précise les droits du Roi,

el c'est alors qu'il tombe dans ce césarisme dont on lui a fait un si légitime reproche. Sa thèse, ici, nous paraît toute contraire à celle des scolastiques, et en particulier à cette noble doctrine de Suarez que le P. Ventura a jadis exposée si ëloquemment. « Le pouvoir vient de Dieu, » disent à )a fois Suarez et Bossuet. « Il en vient directement, » dit Bossuet. « lien vient, répond Suarez, par l'intermédiaire du peuple. » Ce dernier système est celui auquel s'est rattachée l'immense majorité des théologiens de tous les temps; c'est celui auquel nous sommes heureux de nous rattacher nous-mêmes.

Bossuet, continuantdans sa Politique l'œuvre des anciens légistes, a laissé à la société chrétienne les éléments d'un Gode politique véritablement dangereux. Chose curieuse ! Malgré les protestations de l'auteur en faveur du principe héréditaire, on peut arriver, d'après une trop facile extension de son système, à la théorie des <i. hommes divins » , des « hommes providentiels ». Je regrette d'ailleurs que Bossuet se soit appuyé, pour sa démonstration, sur

l'Ancien Testament plutôt que sur le Nouveau. Il est certain que les deux Testaments sont .également inspirés ; mais il est hors de doute que l'Ancien a été, de l'aveu de tous les Pères, une loi de crainte et de ténèbres. Le Libérateur n'avait pas encore paru, et Ton vivait sous l'esclavage du péché. La loi de grâce, la loi d'amour, la loi de lumière a abrogé l'ancienne, et les conditions de la royauté ont changé comme tout le reste. On ne saurait assimiler l'autorité dans les sociétés modernes au régime purement théocratique du « peuple de Dieu » durant une longue partie de son histoire. Ce n'est pas en vain que le Nova sint omnia a été prononcé sur le monde, et l'idée du Pouvoir, elle aussi, devait être chrétienne-! ment renouvelée.

Puis, le principe de Suarez donne au peuple une dignité dontBossuet le dépouille. L'évêque de Meaux ne lui offre que le mérite d'une' obéissance intelligente : Suarez et toute l'École lui donnent un rôle actif dans le gouvernement des affaires de ce monde. La nature humaine^

en est anoblie. Il reste encore, je le sais, des difficultés d'application qui ne sont pas sans gravité. L'idée mère de Suarez doit être corrigée par un sage emploi de la prescription, et il est sous-entendu que le verdict du peuple ou (le la (<■ communauté parfaite » doit toujours s'exercer conformément aux lois de la justige ET DE LA VÉRITÉ. Mais, sommc toute, c'est un principe plus sûr et, j'ose le dire, plus chrétien que celui de Bossuet. C'est là qu'est l'avenir • c'est dans la démocratie à la Suarez.

Les événements de 1682 ont bien prouvé que l'auteur de la Politique accordait au Roi une place exorbitante dans l'économie de la société catholique, et nous aurons tout à l'heure à juger sévèrement les atteintes qu'au nom de César, Bossuet a portées a l'Unité. Il serait criminel de les oublier.

64 PORTRAITS DU XVif SIECLE

Nous n'avons encore étudié que le Théologien, et voici maintenant que l'Historien se dresse devant nous.

Le xvif siècle n'entendait pas l'histoire comme nous la comprenons aujourd'hui. L'histoire était principalement un genre littéraire. Le mot « Discours » dont s'est servi Bossuet et dont les Bénédictins, auteurs de VHistoh^e littéraire^ se sont servis au siècle suivant dans un sens analogue, ce mot est à peu près synonyme d'essai ou de dissertation. Mais, enfin, tandis que Mabillon et Ducange publiaient les plus précieux documents de notre histoire nationale, les littérateurs n'avaient garde, en général, de les utiliser pour leurs « discours historiques». On se bornait, pour les premiers temps de nos annales comme pour l'antiquité, au témoignage des principaux historiens.

L'idée n'était pas encore venue de mettre à

contribution les monuments figurés ou les actes publics. L'important était de raconter, en grand style, les grandes choses du passé. N'avons-nous pas de nos jours un idéal plus vrai, quand nous exigeons que l'historien s'appuie uniquement sur des documents originaux ? Le xvif siècle, à tout le moins, relevait ses récits par une haute philosophie de l'histoire, et nous l'avons suivi dans cette voie. Il n'est que juste de lui attribuer, en de justes limites, le mérite de cette initiative; mais ce serait se rendre coupable d'une véritable exagération que de regarder Bossuet comme le créateur de la «. philosophie de l'histoire ». Dès que le christianisme parut sur la terre, dès qu'il inspira les historiens, il en fit soudain des philosophes et les força, en quelque manière, à prononcer un jugement élevé sur les faits qu'ils racontaient. « Dieu mène l'homme et est le maître des événements, » tel est l'axiome catholique et, dès lors, il ne reste plus à l'historien qu'à en faire sagement l'application aux principaux faits du passé. Il a

la tâche auguste de raconter les rapports dela providence de Dieu avec la liberté de l'homme. Saint Augustin est l'admirable type de tous ces philosophes de l'histoire, et Bossuet n'a fait, encore ici, que suivre ses traceset celles des Pères. Mais il faut ajouter que, quand Bossuet prit la plume par écrire le Discours sur l'histoire universelle , on avait perdu le secret de la grande méthode patrolo- i gique. Les Mémoires commençaient à remplacer les anciennes chroniques ; les Mémoires, dis-je, qui éclairent l'histoire, mais qui ne relèvent pas. L'œuvre de Bossuet a donc été d'un excellent effet et a provoqué une excellente réaction. Telle est^ je pense, la note exacte de l'éloge qu'on en peut faire.

En de tels travaux, il est plus d'un écueil et,, tout d'abord, pour qui se place au point de vue purement scientifique, ces Traités d'histoire universelle, perpétuellement refaits, semblent toujours à refaire. Il est vrai que Bossuet possédait au plus haut degré le don de l'intuition ; mais enfin ce don, si exquis et si rare qu'il soit^

ne saurait suffire à tout, et il est certain que ce vaste génie concevrait aujourd'hui son immortel Discours d'une tout autre façon. Les découvertes de l'érudition moderne l'inspireraient autrement, et il n'écrirait pas dans les mêmes termes les chapitres, d'ailleurs si remarquables, qu'il a consacrés aux antiquités de l'Egypte. Très inférieurs à Bossuet pour le style et la composition, plusieurs de nos contemporains ont pu facilement se montrer supérieurs par leurs connaissances plus approfondies et la délicatesse plus vive de leur sens critique. Oh! le beau Discours sur l'histoire universelle qu'un grand génie pourrait écrire aujourd'hui avec les merveilleuses dictées de la science !

L'œuvre de Bossuet n'en est pas moins une œuvre étonnante, et l'on en connaît le résumé puissant : « Tous les empires antiques ont été élevés et détruits en vue du peuple de Dieu. — Ce peuple n'a traversé des époques de prospérité et d'abaissement qu'en vue du Christ attendu. — Les empires des temps modernes ne reçoivent eux-mêmes d'ae'randissement ou ne

68 PORTRAITS DU X\ai'' SIECLE

subissent de décadence qu'en vue de TÉglise, fille du Christ. » Rien de plus haut, ni de plus vrai. Les attaques cependant n'ont pas manqué contre certaines de ces conclusions, et il ne sera peut-être pas inutile de dire ici quelques mots de ces ardentes et utiles polémiques.

Donc, on a reproché à Bossuet d'avoir voulu montrer que l'unité de l'Empire romain avait été un fait particulièrement favorable au développement de rÉglise : « Mais ne voyez-vous pas, au contraire, de combien de persécutions cet Empire a accablé l'Eglise noyée dans son très noble sang? Trois siècles de massacres, de tortures, de catacombes, d'esclavage, de mort. D'horribles Césars unissant l'extrême perfidie à l'extrême cruauté; les martyrs indignement sollicités et sur le point de succomber parfois à de trop habiles séductions ; la parole chrétienne brutalement étouffée : voilà le résumé des services que Rome païenne a rendus à la Vérité. Ne dites pas qu'elle a été, même involontairement, l'auxiliaire du Christ : elle en

a été l'implacable ennemie. Elle eût volontiers étranglé TÉglise et éteint le soleil des âmes. L'Empire romain, c'est Satan. » Qu'il y ait plus d'un trait exact dans cette vive réfutation de Bossuet, la chose ne paraît pas douteuse; mais il nous semble que les deux systèmes, loin de se contredire, peuvent aisément se concilier. Rome, en effet, a rempli un office satanique pendant trois siècles, et Bossuet ne l'a peut-être pas assez dit ; mais, une fois cet office rempli et ce rôle achevé, elle a dû s'avouer vaincue et abandonner à l'Egiise un certain nombre d'éléments de sa puissance qui n'ont pas été inutiles à l'agrandissement du domaine catholique. Il est très évident que les routes bâties par les Romains ont servi à nos apôtres et à nos missionnaires ; il n'est pas moins certain que l'administration^ le droit, l'art, la littérature et la langue de Rome ont été utilisés par la société chrétienne qui s'est bien trouvée de cette légitime et heureuse appropriation. Dieu, sans doute, a converti le monde malgré l'Empire romain : il l'a converti à coups de mi-

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racles, à coups de surnaturel ; mais il a aussi employé, à cette conversion nécessaire, certains éléments de l'ordre naturel, et ceux notamment que les Romains avaient eux-mêmes utilisés pour l'élargissement de leur prodigieux empire.

Nous disions que Bossuet écrirait autrement son livre, s'il vivait de nos jours; mais, tout d'abord, nous estimons qu'il ne le diviserait point selon la même méthode. Toutes les découvertes modernes se rapportent ici à deux chefs principaux. Nous avons aujourd'hui sous la main les plus riches matériaux pour faire voir comment les vérités naturelles et traditionnelles sont demeurées, plus ou moins vivaces, chez tous les peuples. Nos savants ont, d'autre part, étudié avec un soin minutieux l'histoire de toutes les mythologies et ont pu constater l'existence des sacrifices sanglants à toutes les époques^ sous tous les soleils, chez toutes les races. « Traditions et sacrifices, » tout est là. L'homme, ne pouvant entrer dans l'éternelle béatitude qu'à la double condition

d'être pur ou purifié, et de posséder tout au moins la notion de la Vérité, il est nécessaire de prouver que Dieu, qui est la Bonté infinie, lui Si toujours rendu ces deux conditions très faciles en lui faisant connaître partout le plus possible de vérité et en lui appliquant les mérites du Sacrifice universel dont les autres sacrifices sont uniquement le prélude ou l'image. « Histoire de l'Expiation, histoire de la Révélation, » telles seraient donc les deux parties d'un nouveau Discours sur l'histoire universelle dont Jésus-Christ serait le centre radieux.

Quoi qu'il en soit, rien ne saurait nous autoriser à retirer au livre de Bossuet ce titre si mérité de chef-d'œuvre que lui a décerné l'unanime et juste postérité. Le btyle y est digne delà pensée. Il est à la fois solennel et simple : en un mot, grand. L'historien ne s'arrête pas suffisamment aux détails et, semblable à tous les écrivains de son temps, n'attache point à la littérature et à l'art cette importance historique que nous savons aujourd'hui leur attri-

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buer. Les grands faits suffisent à la démonstration de sa thèse : nous voudrions la lui voir aussi prouver par les mœurs, par la vie privée, par les mythes des anciens peuples. Ce n'était pas l'usage du xvii^ siècle, et il ne faut pas demander aux grands hommes d'être en toutes choses supérieurs à leur temps.

U Histoire des variations des Eglises pi^otestantes, dont le titre seul est de longue portée, a donné lieu à Bossuet de montrer d'autres qualités d'historien. Il se rapproche ici du système moderne. Il entasse et critique les documents ; il oppose les dates aux dates ; il discute, il réfute, il prouve. Aucun sujet ne pouvait, d'ailleurs, être plus favorable au développement de cet esprit puissamment autoritaire. Le protestantisme, en effet, n'est qu'une révolte de l'esprit : c'est une proclamation d'indépendance, un 89. Or, dès que l'esprit se déclare indépendant, l'unité disparaît et la variété commence. C'est l'inévitable accident, et Bossuet n'a que trop facilement constaté les variations, les contradictions et les folies

BOSST'ET 73

OÙ sont tombées et où tomberont éternellement les intelligences qui ne veulent pas accepter de frein. On peut seulement se demander comment l'auteur de VHistowe des VmHations a pu là-dessus se tromper lui-même en 1682, et tomber en une erreur si propice aux variations, si fatale à l'autorité,

l^esVa7''iations sojit écrites avec une facilité et une souplesse de style dont le Discours ne pourrait donner une idée. La solennité n'aurait pas été à sa place dans un récit où le détail devient le principal objet de l'intérêt. Tout y est vif et entraînant, et c'est ce qui convenait. Nous ne parlerons pas, d'ailleurs, de son (( Abrégé de l'histoire de France » qui est généralement médiocre. Il n'y faut guère voir qu'un cahier de notes ou de rédactions de son royal élève, et nous n'avons pas à nous occuper de ces embryons. Il n'est en résumé que deux œuvres historiques vraiment dignes de Bossuet : nous les avons jugées.

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Il est en chaire : grand, superbe, un peu terrible. La majesté ne l'abandonne jamais, et il est rare qu'il daigne descendre des sommets où se plaît son génie. Il est fier, mais d'une belle fierté épiscopale. A cette rude et vigoureuse nature il ne faudrait demander ni la joie, ni seulement le sourire. Je ne m'imagine pasBossuet souriant. Il lui manque aussi je ne sais quelle souplesse dans les transitions, avec je ne sais quelle aménité qui repose un peu les auditeurs de tant de beautés graves. Il croirait porter atteinte à sa dignité et à celle de sa fonction, s'il se permettait un instant ■d'être familier et aimable : « Toujours, comme l'a dit Ernest Hello, il dit toujours la même chose, mais jamais il ne la dit trop. Il consacre les lieux communs et, quand il repète pour la cent millième fois que l'homme est mortel, sa grande voix a l'air de nous l'apprendre. » Tant de répétitions sont faites

pour lui enlever quelque grâce. Il n'a rien dans son éloquence qui le rapproche des Pères grecs et, tout en étant poète, il n'attache pas aux images assez de prix. Sa parole forme un contraste frappant avec celle de saint François de Sales : elle est plus sévère et moins ornée. N'attendez pas de lui qu'il se perde en descriptions : son esprit est sobre et sa parole concise. Il ne cherche pas le rhjthme, mais il le rencontre toujours. Il v avait chez ce grand prosateur tout ce qu'il faut de musique et de coloris pour faire un grand poète, et les vers qui nous sont restés de lui rappellent en effet les plus belles pages des Harmonies avec quelque chose de plus cornélien dans la facture. Ecoutez plutôt cette strophe magnifique qu'il adresse à Dieu et lance jusqu'au ciel :

Plus je pousse vers toi ma sublime pensée,

Plus de ta majesté je la sens surpassée,

Se confondre elle-même et tomber sans retour.

Je t'approche en tremblant, Lumière inaccessible,

El, sans voir dans son fond TÈtre incompréhensible,

Par un vol étonué je m'agite à l'entour.

76 PORTRAITS DU XVif SIECLE

Ce sont là, en effet, des vers de haut vol et î d'envergure superbe ; mais, malgré tout, ce qu'il y a de plus parfait dans cette incom- ' parable éloquence et poésie, ce qui constitue le caractère essentiel de ce génie, c'est la vigueur du raisonnement théologique. On n'a jamais divisé plus nettement un discours, ni donné une forme plus saisissante aux abstractions de la théologie. Jamais, d'ailleurs, cet étonnant orateur ne cesse de prêcher la simplicité du pur Évangile. 11 ne s'avise pas, comme nos prédicateurs modernes, d'aller prendre les sujets de ses homélies et de ses sermons dans la politique ou les théories de gouvernement et, selon notre langage d'aujourd'hui, dans les sciences économiques ou sociales. C'est un fléau et, pour dire le vrai mot, une peste qui a envahi la chaire depuis trente ou quarante ans, et l'on ne saurait guère entrer dans une église sans entendre parler de la production, de la consommation, des associations et de toutes les applications de notre intelligence et de nos

forces au bien-être de l'individii ou de la so- 'ciété humaine. Le xvii'' siècle ne connaissait pas cette infirmité véritablement désastreuse, et Bossuet aurait rougi de citer d'autres textes que les écrivains sacrés ou les Pères. Cependant, si ce grand homme l'eût voulu, il eût aisément pu transporter dans la chaire les doctrines politiques et sociales qu'il a si longuement exposées dans plusieurs de ses livres ; mais il a compris qu'il ne fallait pas rabaisser la parole de Dieu en la dénaturant, et vous ne trouverez, dans les éditions de ses Sermons, que des renvois à l'Écriture. C'est ce qui lui a permis de lancer aux grands de son temps de si rudes, de si nécessaires vérités. Quoi qu'on ait pu dire de ses complaisances pour le Roi, il ne l'a jamais épargné du haut de la chaire. Personne n'a mieux parlé aux riches de la dignité des pauvres : « Quelle injustice, s'écrie-t-il, que les pauvres portent tout le fardeau, et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en plaignent et s'ils murmurent

contre la Providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice: car, étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrions-nous d'un côté la joie, la faveur^ l'affluence, et de l'autre la tristesse et le désespoir et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude? Dans cette étrange inégalité,, pourrait-on justifier la Providence, si par un autre moyen elle n'avait pourvu au besoin des pauvres et remis quelque égalité entre leshommes? C'est pour cela, chrétiens, que Dieu a établi son Eglise, où il reçoit les riches, mais

A LA CONDITION DE SERVIR LES PAUVRES. » GcS

quelques lignes, que j'oserai appeler presque divines, peuvent donner une idée des libertés évangéliques qu'osait prendre cette grande voix, comme aussi du style que cette haute ! intelligence savait mettre au service d'un courage aussi chrétien. Tout y est substantiel "> et ]ierveux, et nous n'hésitons pas, dans toute l'œuvre de Bossuct, à placer au premier

BOSST'ËT 79'

rang' les Sermons à côté des Elévations. Un grand chrétien de notre temps, et, qui fut à la fois l'un des adversaires les plus résolus du gallicanisme et l'un des plus sincères admirateurs de Bossuet, Louis Veuillot, eut un jour l'excellente idée de réunir en un corps d'ouvrage tous les sermons que l'évêque de Meaux prononça sur la Vierge. On ne saurait s'imaginer le charme profond et durable qui reste dans l'âme après une telle lecture. Il y a là la plus magnifique théologie « mariale » que l'on ait jamais écrite. Où sont-ils ceux qui croyaient que l'âme de Bossuet n'était pas faite pour comprendre les tendresses et les hauteurs du culte de la Vierge ? Il est vrai que c'est une tendresse théologique et nullement efféminée. La Mère auguste de notre Dieu n'est pas représentée par ce rude génie sous les traits d'une petite maman mielleuse. Ce n'est pas une fillette en sucre comme la comprennent certains confituriers de nos jours, écrivains ou peintres. C'est une figure immense, gigantesque, dominant toute l'histoire

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du monde et coopérant librement à son salut éternel. Les adversaires étroits de l'Immacu- | lée-Gonception n'ont-ils pas cru trouver un allié dansl'auteur des Sermons? Jamais ce dogme n'a été exposé avec une vigueur aussi profonde ; jamais il n'a été entouré de preuves aussi puissamment théologiques. Bossuet eût regardé comme une bassesse d'avoir un doute sur un point aussi évident, ou d'exprimer à ce sujet une seule réserve. Nous aurons bientôt à lui faire d'assez graves reproches pour lui rendre ici pleine et entière justice. Avec quelle joie nous le faisons!

Il convient de placer les Oraisons funèbres au-dessous des Sermons. Il va en réalité deux Bossuet : l'un est solennel, un peu apprêté et par trop grandiloqims ; l'autre est simple, naturel, spontané. L'un est celui des Oraisons; l'autre celui des Sermons. Je regrette très vivement que la postérité ait estimé les premières au point d'oublier les seconds, et il ne me plaît guère (pardon de la liberté grande) qu'on mette presque uniquement aux mains

de nos enfants les illustres et éclatants discours consacrés à la reine d'Angleterre, à la duchesse d'Orléans, à Gondé. Je ne nie pas la perfection d'un style si minutieusement travaillé; mais le genre est faux, et tant d'éloges sans contrepoids m'indignent sincèrement. Ouand ils n'indignent pas, ils agacent. Encore lin coup, ce genre n'est pas chrétien. Ce n'est pas en vain que l'Eglise a toujours montré quelque antipathie pour les paroles prononcées sur les tombes : elle a bien vu, de ses yeux divins, qu'il n'y avait là aucune place pour la sincérité. Que Bossuet ait profité de ces circonstances solennelles pour donner des leçons aux puissants du monde, je le veux bien ; mais il sera toujours impossible de dire toute la vérité sur des morts dont les corps sont encore presque chauds. Il est nécessaire, en de telles conjonctures, d'ajouter beaucoup à l'éloge et d'enleverbeaucoup au blâme. Ce sontde grands discours pompeux et superbes: je désire qu'on en décrète la suppression pour cause d'utilité publique. Ils scandalisent les âmes des petits, sans corriger celles des grands.

J'arrive au célèbre Sermon sui^ l'Unité de V Eglise, et en prends facilement occasion pour parler de l'Assemblée de J682. La « Déclaration du clergé de France » est, à mesyeux, l'un des plus graves attentats dont on se soit jamais rendu coupable contre l'Unité romaine, qui est la seule et véritable Unité. Nous avons mis près de deux cents ans à réparer cet outrage et à en atténuer les effets qui ont été plusieurs fois déplorables. Il a fallu le Concile du Vatican pour effacer en 1870 ce que des évêques français avaient eu la témérité de proclamer en 1682. Encore ne sommes-nous pas délivrés de ces vieux liens, et le gallicanisme a-t-il revêtu, en France et ailleurs, une nouvelle forme dont il nous faudra péniblement triompher. Bossuet a dit à la Papauté : •( Nous nous défions de toi, » et deux siècles, n'écoutant que Bossuet, se sont défiés du vicaire de Jésus-Christ. Il n'y a plus eu, parmi nous, cette confiance et communi-, cation d'autrefois entre le père qui était à, Rome et les fils qui étaient en France. Sans doute la voix du Pape a fini par y être écoutée,

lorqu'elle s'est changée eu tonnerre pour foudroyer le jansénisme ; mais après quelles hésitations, après quels combats, après quelles révoltes! Lorsque l'impiété s'est donnée carrière au xviif siècle, la France, qui ne s'appuyait plus sur l'Homme universel, sur le Pape, s'est trouvée isolée et sans force. Les esprits des prêtres et des fidèles étaient depuis long-temps coutumiers de la rébellion, et le Bossuet de 1682 leur avait donné un enseignement et un exemple dont ils ne surent que trop bien profiter. D'une révolte à une autre révolte il n'y a pas une épaisseur, et il ne faut pas s'étonner que tant de jansénistes soient si facilement devenus révolutionnaires. Cette proposition, eniîn, est aisément démontrable : <( Le gallicanisme est au jansénisme ce que le jansénisme est à la Révolution. » La filiation est évidente.

Il ne convient pas de compter Bossuet parmi les partisans directs de la grande erreur jansénienne, et nous ne ferons peser sur lui que la responsabilité dont il a véritablement assumé le poids. Ce poids est assez lourd. Nous aurions voulu sans doute qu'il protestât plus fréquemment et d'une façon plus énergique contre la plus hypocrite et la plus perfide des hérésies ; mais nous lui reprocherons plus vivement d'avoir été « séparatiste » dans un autre domaine de la pensée. Personne n'admire plus profondément que nous ne le faisons la Connaissance de Dieu et de soi-même, et il y a là les plus belles pages peut-être de notre langue. Ils devraient avoir ce livre perpétuellement sous les yeux, ces érudits de petite taille qui prétendent fièrement se passer du style, et qui essaient

d'établir entre le beau langage et la saine érudition une incompatibilité absolue. L'anatomie du corps humain, les veines, les artères, les muscles, les os, les nerfs et les tendons sont décrits par Bossuet avec une merveilleuse exactitude et dans un style incomparable. C'est quand il en arrive à la description de l'âme et à l'étude de nos facultés, c'est alors qu'il nous témoigne qu'il a pour les idées de Descartes un attachement dont nous nous effrayons volontiers. Que Bossuet ait été cartésien, c'est ce qui ne saurait être aujourd'hui contesté par personne. Il s'est rallié, non sans quelques réserves, à cette école qui a fait triompher le séparatisme dans la philosophie. Avec un respect sincère, mais mal inspiré, Descartes et Bossuet ont séparé l'une de l'autre la Raison et la Foi, la Philosophie et la Théologie. Il fallait les distinguer, et non pas les désunir. On sait d'ailleurs ce qui est résulté d'une telle séparation, et combien elle a épouvanté Bossuet lui-même vers le déclin de «a vie. Les successeurs des premiers carte-

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siens en sont venus à se contenter de la seule raison qui, réduite à ses propres forces et n'ayant plus le bras de la foi pour s'y appuyer, a bientôt chancelé et nous a étonnés par la profondeur de sa chute.

Le génie qui était le mieux fait pour comprendre et aimer l'Unité a donc été conduit à remplir deux fois le triste office de séparateur. Il a désuni la France et Rome ; il a contribué à désunir la Raison et la Foi. Qu'en fautil conclure ? Qu'il n'a peut-être pas été assez humble.

C'est le plus grand écrivain de la France; mais ce n'est pas un Saint.

Son immense génie sera l'objet d'une admiration immortelle, mais non pas d'un immortel amour. La lecture d'une seule page de Bossuet nous fait tomber à ses pieds, éperdus d'enthousiasme ; mais la lecture d'une seule page de saint François de Sales nous fait jeter ce cri : a Gomme il est bon î » L'évêque de Genève a eu le sens de l'Unité ; il n'a rien séparé, il n'a rien détruit. On n'en peut dire au-

tant deBossuet, qui eut le cerveau plus vaste et le cœur plus sec. Au sublime qui nous étonne je préfère, quant à moi, la simplicité qui nous charme, et le génie n'a pas, pour nous attirer, cet irrésistible aimant que vous possédez si bien, ô tendre, ô douce, ô sainte humilité!

' FENELON

FENELON

La figure est des plus belles; mais, comme celle de Bossuet, malaisée à peindre. Ces grands esprits du xvif siècle sont trop souvent matière à controverse, et les romantiques ne sont pas les seuls qui les discutent. Sans cesser de les entourer de respect, sans leur rien contester de leur génie, toute une école catholique se permet de ne pas les préférer à toutes les gloires des siècles chrétiens. J'ai l'honneur d'appartenir à cette école : j'ai le culte du XVII* siècle, et n'en ai point le fétichisme. Mes lecteurs voudront sans doute

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m'accorcler ici toutes les libertés que peuti prendre un chrétien parlant sincèrement d'un si I g-rand homme. Il y a, d'ailleurs, dans tout é'crit, jenesais quel ton auquel on ne se trompe point, et l'on estimera sans doute quejeparle de Féne-f Ion avec l'accent d'un admirateur et d'un fils. I

Dans l'œuvre considérable de l'archevêque de Cambrai, trois livres sont principalement caractéristiques : Télémaque, la Leth''e à VAcadémie, le Traité de V existence de Dieu. Les^ idées littéraires de Fénelon ont été réalisées il dans le premier de ces ouvrages ; elles ont été'' réduites dans le second à un certain nombre} de propositions théoriques ; dans le troisième, 1 enfin, le philosophe chrétien s'est manifesté tout| entier. Nous les étudierons tour à tour.

Tèlèmaque ! Bien qu'il me soit difficile de parler avec calme d'un livre que je crois avoir été si funeste à notre littérature nationale, je \ dois commencer et commence par avouer tout 1 le charme dont il est revêtu. On ne saurait échapper à la délicieuse impression que produit ce stjde doux, pur, facile, harmonieux,

admirable. Tèlèmaque n'est, à vraiinenl}>ai'ler, qu'une merveilleuse traduction de l'antique. On s'est essayé récemment à écrire des traduclions de V Iliade où l'auteur français écrit Z^'/^9 à la place de Jupiter et appelle Ulysse Odysseus. Bref, on fait aujourd'hui de la couleur locale, et l'on en fait à outrance. Mais ces imitations, quelque peu brutales, ne sont peutêtre pas aussi exactes que certains livres du Tèlèmaque. Dans le poème de Fénelon, il y a bien plus que des noms et des costumes grecs : il y a l'esprit grec, l'esprit antique. Je sais que ce n'est pas là l'ancien paganisme avec ses épouvantables rudesses et barbaries, avec ses rites grossiers et sanglants, avec cet horrible esclavage contre lequel on ne sauraitassez s'indigner. La belle àme de Fénelon ne connaissait guère ces horreurs, et ne s'y arrêtait point. L'Antiquité lui apparaissait sous l'image de cette Bé tique qu'il a si bien peinte. Il y voyait comme une riante campagne où se promenaient des hommes splendidement beaux et élégamment drapés, des statues antiques animées et parlant le plus

PORTRAITS DU XVlf SIECLE

beau langage qui soit né surles lèvres humaines, j Il se promenait lui-même au milieu des héros ' ■et des poètes hellènes, et ne pouvait s'arracher^ au plaisir délicat de contempler ces demidieux et de s'entretenir avec ces divins parleurs. Fénelon avait imaginé, il s'était fait un paganisme à lui : il l'avait fabriqué de ses mains et l'avait animé de son souffle gracieux. En réalité, ce n'est pas là du paganisme: c'est le rêve d'un chrétien sincèrement épris des beautés de l'art antique... et qui ne veut pas se réveiller.

De beaux, de très beaux vers latins en un ; excellent français, voilà Tèlèmaque. Mais, en dépit d'un long préjugé et d'imparti pris à peu près invincible, laissez-moi ajouter qu'il n'y a vraiment là ni une œuvre catholique ni une œuvre nationale.

Un jour, le Roi de France veut confier à un grand esprit, à une âme pure, à un chrétien, à un prêtre, l'éducation d'un fils de France qui peut un jour être le Roi de ce premier pays de t la chrétienté, de ce premier pays du monde. Il regarde autour de lui et, avec ses yeux sou-

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verainement intelligents, découvre Fénelon, qui était à coup sûr le plus saint évêque de son royaume, l'esprit le plus délicat, l'àme la plus élevée. Le choix du Roi n'est pas douteux : il confie le duc de Bourgogne à Fénelon. Cet homme éminent se met à l'œuvre et, de même qu'un sculpteur modèle et taille sa statue, il entreprend de faire de ce prince une statue, une belle statue chrétienne pour le temps et pour l'éternité. Que n'a-t-on pu écrire toutes les admirables paroles qu'un tel instituteur adressa à son royal élève ? Et qu'on y trouverait de tendresses et d'élévations ! Mais enfin, voulant un jour condenser dans un livre vivant l'enseignement qu'il avait fait jaillir de son esprit et de son cœur, il prit la plume et écrivit... Tèlêmaque.

Ainsi, seize cents ans de christianisme avaient passé sur la terre renouvelée ; les Apôtres avaient fait retentir de leur grande voix tous les échos du vieux monde ; plusieurs millions de martyrs avaient versé leur sang et nous avaient laissé les Actes incomparables

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de leurs morts héroïques ; il y avait eu un saint Paul, un saint Augustin, un saint Anselme, i un saint Thomas, et des milliers de docteurs très lumineux ; il y avait eu d'admirables Traités de politique chrétienne ; cette science avait été superbement élucidée, et tous les devoirs d'un prince envers l'Égiise et ses sujets magnifiquement déterminés ; il y avait eu dans l'histoire de l'Église un saint Grégoire VII et dans l'histoire de France un saint Louis ; nous avions possédé ce géant qui s'appelle Gharlemagne ; nous pouvions, dans les annales de l'Église et sur les vitraux de nos cathédrales, contempler de douces et aimables figures, telles que sainte Elisabeth de Hongrie, rose des cieux, ou telles encore que sainte Agnès, ce petit agneau de Dieu ; il y avait des cirques à Rome dont la poussière pouvait passer pour une relique, toute pénétrée qu'elle était du sang de ces beaux combattants, les martyrs; il y avait des basiliques à Ravenne, où les mosaïques représentaient des théories de saints et de saintes s'acheminant avec une beauté calme vers les palmes

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que leur tendait le Christ ; il y avait, dans le trésor de notre long passé, des réalités historiques mille fois plus belles que toutes les légendes, et des légendes mille fois plus belles que toutes les fables de l'antiquité ; nous possédions le Christ, suprême Beauté, et la Vierge, type auguste de l'art; les Confesseurs et les Vierges marchaient pour nous à la suite des Prophètes et des Évangélistes ; un Fra Angelico, un Raphaël et cent autres nous avaient été donnés par Dieu (magnifique présent) pour peindre toutes cessplendeurs de laterre etduciel ; nousavions été enfin divinisés en la beauté de Jésus-Christ

et de l'Église Et c'est alors, c'est devant

un aussi riche trésor, c'est devant tant de vertus, tant de miracles et tant de gloire, qu'un archevêque catholique très pieux, très charitable, très saint, l'un des premiers génies de son temps, alla chercher, dans les âges les plus nébuleux de l'antiquité, un prince plus nébuleux encore, pour en faire, dix ou douze siècles avant la venue du libérateur Jésus, le t^'pe offert à un prince catholique, le modèle sur lequel devait

se régler le souverain possible de la France très catholique, de la grande France. Non, non, mille fois non, on ne nous fera jamais comprendre un aussi singulier, un aussi prodigieux aveuglement.

Et n'allez pas nous dire, après ce qui précède, que les annales de l'Eglise n'offraient pas à Fénelon la matière d'un poème sublime ou gracieux. L'Eglise, étant la Beauté réalisée par Dieu dans sa création surnaturelle, a mille sujets de poèmes dans le tissu varié de son incomparable histoire. C'est ce qu'a bien compris le xix*" siècle, et il convient ici de le proclamer à sa gloire. A l'aurore de cette époque si discutée, un grand esprit se proposa, lui aussi, de créer un type de poème chrétien. Il fit les Ma7^tyrs , œuYve qu'il est trop aisé de critiquer, mais dont tout notre temps est véritablement sorti. Il fit les Martyrs, où il eut du moins l'équité d'opposer à la Beauté et à l'Art païens le Beau et l'Art chrétiens . Les pa ges de Chateaubriand, 011 il raconte la première apparition de Gvmodocée dans la famille d'Eudore resteront

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éternellement comme un contraste impartial entre deux religions, entre deux mondes. Mais notre siècle a été plus loin. Un cardinal de la sainte Église romaine, un savant, et qui ne se livrait aux lettres que pour délasser son esprit fatigué par d'autres luttes, Wiseman enfin, voulut un jour donner à ses contemporains le goût des premiers siècles du christianisme ; il voulut leur faire connaître la saveur des Acta sincera, les splendeurs cachées des Catacombes, la beauté des premières basiliques, et surtout l'immarcescible splendeur de la mort des martyrs. \\éQ.Ti\i\,Fahiola, œuvre qu'il est peut-être permis de comparer aux Marti/rs, et surtout à Tèlêmaque ; œuvre qu'on a le devoir de faire lire à des enfants chrétiens et appelés à vivre au sein d'une société chrétienne ; œuvre qu'ils comprendront, qu'ils aimeront, qu'ils feront passer dans la moellede leur vie. Il est pénible, au contraire, de se persuader que, pendant deux siècles , une foule de pères catholiques ont mis Tèlêmaque aux mains et dans l'àme de nos enfants. En réalité c'était leur dire que le christianisme

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n'aexercésur l'art aucune influence, etquenous sommes obligés de mendier à l'Antiquité jusqu'aux sujets de nos poèmes. Pauvres enfants, faut-il s'étonner si plus lard ils n'ont plus aimé J l'Église d'un amour aussi ardent , au ssi profond ? On leur a fait croire que la Vérité et la Beauté sont séparables, qu'elles sont séparées, et que, si notre religion garde le Vrai, elle demeure étrangère au Beau. Leurs idées se sont troublées. Païens en littérature, ils sont devenus païens en politique. Ils ont été, ils iront plus loin.

L'auteur de Tèlèmaque ne méconnaît pas d'une façon moins absolue la grandeur de la France, alors qu'il ne trouve pas dans nos annales un prince, un seul prince digne de servir d'exemple à son royal élève. Français deshérités et inféconds, nous sommes vraiment trop malheureux. Durant plus de mille ans, il paraît que nous n'avons possédé aucun héros qui soit digne du regard d'un poète. Fénelon, si supérieur à Boileau, se fait ici l'auxiliaire, de cet observateur aux yeux myopes qui n'aperçoit

rien, avant Villon et avant Malherbe, dans notre littérature « grossière » et barbare. En vérité, la Renaissance n'est jamais allée plus loin, et Tèlèmaque est son suprême épanouissement. Avoir écrit Tèlèmaque, grand Dieu, quand on pouvait écrire: Saint Louis! Il y a là une de ces étrangetés littéraires qu'il faut subir sans trop de résignation et juger sans trop de complaisance.

La Lettre à V Académie n'est pas faite pour atténuer toujours la rigueur d'un tel jugement.

Elle nous offre un résumé, qui peut passer pour exact, de toutes les doctrines littéraires du xvif siècle. C'est par là qu'elle est à nosyeuxd'un intérêt très vif, et nous estimons qu'il sera instructif de comparer les théories de Fénelon à celles de notre temps. Tel est le point de vue auquel nous allons nous placer, et nous verrons bientôt si l'œuvre de Fénelon peut être mise , sans éclaircissements et commentaires critiques, aux mains de nos enfants. Il est vrai — et nous ne voulons pas être le dernier à le reconnaître — que jamais l'archevêque de

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Cambrai n'a écrit d'une main plus légère, ni d'une plume aussi délicate. Certaines pages sont des merveilles de ciselure iine et tout à fait charmante. Mais, hélas! les doctrines ne sont pas toujours à la hauteur du style et ne semblent pas dignes de la même admiration.

Quelles sont, au sujet du Dictionnaire, les idées de Fénelon et de son temps? « Un dictionnaire de la langue , dit en substance l'auteur de la Lettre^ peut être utile aux étrangers. » S'il survient en notre esprit quelque doute grammatical, « il ne sera pas sans quelque utilité pour les Français. » Enfin, il servira plus tard « à faire entendre les lettres et la langue de notre temps. » A part ce dernier argument, la thèse est vraiment des plus faibles. Tout autre est le point de vue de notre siècle. Un dictionnaire, suivant nos érudits contemporains, est avant tout une œuvre philologique et historique, indiquant l'origine et la vie, à travers des siècles, de chacun des mots d'un langage humain. Un bon dictionnaire doit remonter jusqu'aux racines premières de tous ces

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vocables et montrer comment l'iiomme a pu, à l'origine des choses, nommer tous les êtres du monde par tels ou tels sons qui fussent en rapport exact avec ces êtres . Un bon dictionnaire doit être encore une œuvre philosophique et nous montrer comment l'humanité a fait successivement passer tous ces mots du sens matériel au sens spirituel, grâce à une étonnante opération de notre esprit, grâce à une admirable série de comparaisons, grâce à la métaphore, grâce au s^anbolisme. L'histoire du langage figuré, c'est l'histoire de l'intelligence sur la terre, et un bon dictionnaire doit nous offrir les éléments de cette histoire. Nous voici, je pense, transportés à de belles hauteurs, et que le siècle de Louis XIV n'a guère connues. Je ne saurais lui en faire un crime, et il est tout naturel que le savoir humain progresse; mais, le xix*" siècle ayant été mis en cause, je le défends.

Sur la Grammaire, Fénelon exprime à peu près les mêmes idées que sur le Dictionnaire. Il demande qu'on se hâte de rédiger une nouvelle grammaire en faveur des étrangers « que

J04 . PORTRAITS DU XVif SIECLE

« nos phrases irrégulières embarrassent sou- (( vent, » et aussi en faveur de nosFrançais euxmêmes «qui ont de la peine à se corriger sur a certaines façons de parler qu'ils ont prises <( dans les provinces ou par le commerce des (( domestiques. » Rien n'est plus juste, mais ce sont les ailes qui manquent à toutes ces doctrines. J'aime mieux Fénelon, quand ildemande que dans une grammaire « on donne d'abordles « règles générales, et ensuite les exceptions. » Voilà une sage recommandation, et que nos grammairiens auraient souvent besoin de se rappeler. Mais, encore un coup, notre temps a làdessus des idées qui sont à la fois plus étendues et plus hautes. D'après les derniers progrès de la science, il n'y a aujourd'hui d'autorisé que la Grammaire historique, et c'est à elle qu'appartient l'avenir. Or, le xvif siècle n'avait pas sur l'histoire de la langue française une seule idée qui fût, je ne dirai pas élevée, mais exacte. Gomment admettre avec Fénelon que notre langue « manque d'un grand nombre de mots et dephrases » .^Manquerde phrases !! Quant aux

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mots, je ne sache pas que nos poètes du xf au XV'' siècle, que nos historiens depuis MHehardouin jusqu'à Gomines, que nos légistes et nos théologiens aient jamais senti cette prétendue pénurie. Ils écrivent tous avec une charmante aisance, et certes ce ne sont pas là des écrivains en peine de mots. Ils disent bravement tout ce qu'ils ont besoin de dire : quoi de mieux? S'il y a encore aujourd'hui des grammairiens qui partagent à cet égard les idées de Fénelon, je les prie de vouloir bien faire avec nousune épreuve loyale : qu'ils dictentunepage de latin ou de français moderne, on la leur traduira en français du xif ou du xuf siècle, et TOUTES les idées seront rendues. Ne possédons-nous pas, d'ailleurs, de nombreuses et remarquables traductions depuis Philippe-Auguste jusqu'à François I", et voyons-nous que nos traducteurs aient jamais été sérieusement embarrassés ?

Ce n'est pas, d'ailleurs, le français de ces temps reculés que Fénelon regrette : c'est celui de Marot et d'Amyot, et il l'appelle « le vieux

langage »; mais il est aujourd'hui bien connu que ce langage est une seconde langue française qu'on a brutalement fait pénétrer dans la première. Notre langue a été mise deux fois sur l'enclume et, trop souvent, les savants, les clercs ont jugé bon de forger un nouveau vocable sur un type latin auquel nos pères avaient déjà fait un excellent emprunt. Tel fut surtout le caractère de la Renaissance, et FénelonneTa pas vu. Marot et Amyot étaient, à ses yeux, nos vraies antiquités nationales, et il ne craint pas d'écrire ces mots qui expriment, hélas ! l'opinion de tout son siècle : « Il faut se ressouvenir que

<( NOUS SORTONS A PEINE d'uNE BARBARIE AUSSI « ANCIENNE QUE NOTRE NATION. «Voilà qui UOUS

paraît difficilement pardonnable, et je demanderai aux admirateurs exclusifs du xvif siècle ce qu'ils pensent d'une telle théorie. QueFénelon se soit trompé sur l'histoire de notre parler, on ne saurait en faire un grief contre lui ; qu'il ait cru que, pour faire entrer les mots latins dans notre langue, il suffirait de leur « donner une terminaison agréable, » c'est une

3rreur qui se conçoit ; que, méconnaissant l'une façon absolue la philosophie du langage, il en vienne à s'écrier : « Les paroles ne sont

'( QUE DES sons dout OU fuit ARBITRAIREMExNT

<( les ligures de nos pensées, » on peut encore mettre ce système naïf au compte de son époque. Mais que, sur le passé de la France, il pousse ainsi l'aveuglement jusqu'à l'ingratitude et qu'il décerne tranquillement le nom de « barbarie » à dix siècles qui ont connu et aimé le Christ, c'est ce que nous ne saurions supporter et qui dépasse toutes les limites.

Fénelon arrive à la Rhétorique, et déclare attacher encore plus de prix à la rédaction d'une rhétorique que d'une grammaire. Il souhaite qu'on compose cette rhétorique avec des extraits d'Aristote, de Gicéron et de Quintilien, et finit, après mille protestations et réserves qui font le plus grand honneur à son esprit de conciliation et de justice, par opposer victorieusement le génie des anciens à celui des modernes. Voilà, encore une fois, voilà cette sévérité excessive à l'égard des

siècles chrétiens contre laquelle, malgré tout, nous ne nouslasseronsjamaisde protester. Voilà, rabaissées au second rang, toute l'éloquence et toute la poésie catholique. C'est en vain que, quelques pages plus loin, Fénelonfera des Pères un éloge hardi et plaidera en leur faveur les circonstances atténuantes de cette barbarie au milieu de laquelle ils ont vécu. Il est trop évident que tout son système peut se concentrer en ces mots : «Les modernes ne sauraient, littérairement, être placés à côté des anciens. » Ainsi parle le grand, l'illustre auteur du Traite de l'existence de Dieu : ainsi parle le successeur des saint Léon, des saint Augustin et des saint Bernard ; ainsi parle le contemporain de Bossuet. C'est toujours cette même doctrine, c'est celle qu'on retrouve encore aujourd'hui dans la plupart de nos Manuels classiques, et d'après laquelle l'humanité n'aurait produit en six ou liuit mille ans que doux ou trois petites époques véritablement littéraires, de cinquant(> ans chacune. Combien plus large est l'idée du grand Schlegel qui, dès la première leçon de

011 Cours de littérature dramatique, ïixi[ia\\\ir

mie littérature du caractère particulier d'un

euple et de son histoire nationale! Combien

lus juste est cette Critique de notre siècle qui,

:iiis renoncer à faire un choix entre les œuvres

le Fesprit, s'intéresse vivement à toutes

es époques de l'histoire littéraire, parce que

ioutes ces époques sont en réalité l'expression,

le reflet et l'écho de l'humanité parvenue à telle

)u telle phase de son développement légitime

t normal !

Avec quelle joie nous constatons ici que, ians sa notion de la Poésie, Fénelon est supérieur à tout son siècle et le domine de toute sa hauteur ! Il est peut-être le seul homme de son temps qui ait nettement distingué la poésie delà versification, et qui ait osé écrire: « Toute l'E- « criture est pleine de poésie dans les endroits « même où Tonne trouve aucune trace de versi- « fication. » Ilestle seul, tout particulièrement, qui ait eu le rare honneur de s'écrier : « La « poésie est plus sérieuse et plus utile que le « vulgaire ne le croit. » Cette ligne vaut tout

no PORTRMTS DU XVIl" SIECLE

VArt poétique deBoileaii, et c'est l'antithèse de ce mot abominable que l'on attribue à Malherbe : « Un poète n'est pas plus utile à l'État qu'un joueur de quilles. » Notre siècle, avec Victor Hugo, croit que le poète « a charge d'âmes », et Fénelon a porté cette noble idée dans son vaste esprit. C'est encore lui qui a donné de la Parole la plus chrétienne, la plus magnifique définition, quand il a dit que ce n'est pas un art frivole, mais « un art très sé- « rieux destiné à rendre les hommes bons et « heureux, » et qu'il a ajouté : « L'homme digne « d'être écouté est celui qui ne se sert de la

« PAROLE que pour LA PENSEE , ET DE LA PENSEE , (( QUE POUR LA VÉRITÉ ET LA VERTU. » Il faudrait écrire enlettres d'or ces paroles splendidesdans toutes nos classes de Rhétorique, oit plutôt il faudrait débaptiser ces classes de ce vilain nom, qui est absolument païen. En tout cas, il faut opposer ce mot de Fénelon à celui de Talleyrand, qui est fiétri plus de cent ans d'avance. Fénelon mêle ainsi, dans sa Lettre, les vérités les plus audacieuses aux

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jtréjugés les plus regrettables : tantôt esprit sans essor, tantôt g'éant de cent coudées. Peu nous importe qu'après ces splendeurs, il s'emporte contre notre versification dont il est l'ennemi personnel, et qu'il aille jusqu'à formuler cette proposition : « La perfection de la « versification française me paraît presque im- « possible. » Il serait trop aisé de lui répondre en lui citant des milliers de vers incomparables dus à des poètes qu'il a pu connaître, comme Racine et Corneille, ou qui sont venus long-temps après sa mort, comme Lamartine et Hugo. Je m'étonne bien plus devoir un théologien de cette taille admettre, sur les origines de la poésie, les théories les plus ouvertement païennes : « La poésie, dit-il, a donné au « monde les premières lois ; c'est elle qui a « adouci les hommes farouches et sauvages. » Il faut voir dans ces paroles l'effet de ce déplorable séparatisme du xv!!*" siècle : Fénelon n'aurait certes pas tenu ce langage dans sa chaire, et il s'y complaît dans cette partie de sa Lettre où il aime à traduire Horace. Il savait

bien mieux que nous, il savait que Dieu a créé le premier homme dans la splendeur de l'innocence et la lumière de la beauté ; il savait que Dieu a eu des entretiens avec Adam, qu'il lui a enseigné la Vérité, et que les révélations pri- "^ mitives ont de là coulé sur tous les peuples. Il n'ignorait pas que, d'après les données de la foi, les origines de la poésie ont été bien autrement élevées; que, dès l'instant auguste où l'homme parla, il chanta, et que ce furent là les premiers poèmes, les premières hymnes. Fénelon, n'était étranger à aucune de ces idées, et les expose quelques lignes plus haut; mais, que voulezvous ? au xvip siècle, les meilleures intelligences étaient chrétiennes à certaines heures et païennes à certaines autres. Dans cette même page où notre Fénelon expose les théories d'Horace et de Lucrèce en paraissant les adopter, il ajoute, et nous aimerions à rester sur cette note très chrétienne : « Le grand poète est celui qui « ne fait pas de la poésie un jeu d'esprit pour « s'attirer une vaine gloire, mais qui l'em- « ploie à transporter les hommes en faveur de

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« la sagesse, de la vertu et de la religion. » Et, un peu plus loin, mettant ces maximes en pratique, il ne craint pas d'appliquer sur les épaules de Molière le fer rouge de sa colère : « Molière a donné un tour gracieux au vice avec ■<( une austérité ridicule et odieuse à la vertu. » On ne saurait mieux dire. Ce n'est pas, notez le bien, un janséniste qui parle de la sorte ; mais le moins janséniste de tous les esprits du XVII® siècle, mais l'âme la plus aimante, mais l'intelligence la plus ouverte. Molière méritait ce châtiment, et Dieu voulut qu'il lui fût administré par une main aussi charitable et aussi ferme.

Nous nous sommes trop longtemps attardé sur la Lettre à V Académie ; mais tout Fénelon n'est pas là. Il est évident, tout d'abord, que l'auteur vaut mille fois mieux que la Lettre. Puis, il y a ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, le Traité de V existence de Dieu qui, jusqu'à la dernière aurore de ce monde, sera le manuel des âmes sages et des esprits lumineux. Il est de mode aujourd'hui de dédaigner cet ar-

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g'ument des causes secondes que l'archevêque de Cambrai a mis dans une si belle lumière : Rome, tout en laissant le champ libre aux autres démonstrations, a souvent témoigné de l'estime ou elle tient cet argument traditionnel. C'est dans le Traité qu'éclate toute la beauté du st yle de Fénelon, ample et clair, majestueux et délicat, merveilleusement nuancé et toujours un, essentiellement philosophique et cependant imagé, grand et aimable, et où les qualités de Bossuet s'associent enfin à celles de François de Sales.

On ne saurait parler des erreurs théologiques de Fénélon, si ce n'est pour rappeler l'humilité avec laquelle il s'inclina sous la condamnation de Rome. Si Fénelon fut un séparatiste en littérature, il eut l'insigne gloire de ne l'être point en religion. Sa grande âme très large n'était pas faite pour les étroitesses du gallicanisme, et jamais esprit ne fut moins gallican. Il a plu à certains critiques de peser toutes les paroles de ses œuvres qui sont relatives au Souverain Pontife, et on a parfois

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essayé d'en atténuer la portée. On ne niera pas, malgré tout, que l'archevêque de Cambrai n'ait eu l'àme ultramontaine, dans le sens le plus élevé de ce mot. Il avait, dans l'intelligence et dans le cœur, un aimant qui se tournait vers Rome. Tandis que son siècle se précipitait en une sorte de demi-révolte contre la chaire de saint Pierre; tandis qu'on aimait à contrister l'àme des Papes et qu'on commençait à fabriquer des liturgies contre la Liturgie; tandis que le jansénisme du xvif siècle annonçait les rébellions du xviii% Fénelon, doux et calme, restait les yeux fixés vers le Siège romain. C'est en vain qu'à ce point de vue, on a tenté plusieurs fois de le comparer à Bossuet : l'évêque de Meaux, dont le génie est supérieur, n'a jamais eu un amour aussi tendre pour le Souverain Pontificat, et Fénelon, enfin, a été plus que lui un homme de soupirs, un homme de désirs.

Cessoupirs admirables, on les trouve partout dans ses œuvres, partout dans sa vie. En politique, il s'est avancé jusqu'à une sorte de dé-

mocratie respectueuse et hardie : « Tout se dé- « cide aujourd'hui dans le cabinet des princes, « et notre nation n'est point excitée à faire les « mêmes efforts que les Grecs pour dominer (( par la patrie. » Dstns le Télêmaque, il enarrive aux utopies, et sa république de Salente est à peu près devenue légendaire. Certes, on n'aimerait guère à y habiter plus d'un jour, et le séjour à tout le moins en serait effroyablement ennuyeux. Mais enfin il convient de reconnaître que Fénelon eut la gloire de ne point se désintéresser des malheurs de son temps et de leur chercher un remède.

Il n'a pas été césarien : c'est beaucoup. Il a aimé les âmes, c'est encore mieux, et cet amour, plus que Télêmaque, le recommande pour toujours à l'admiration et à la reconnaissance de la postérité chrétienne.

LA BRUYERE

La Bruyère est, pour son siècle, une figure étrange. Il a caché sa vie. Il n'est guère entré dans le grand tourbillonnement de Versailles et s'est tenu à distance. On connaît peu de grands écrivains sur lesquels l'histoire nous ait laissé moins de détails. On sait seulement que l'auteur des Caractères cultiva de nobles amitiés ; qu'il fut un véritable et profond honnête homme et que, sans se faire trop voir, il observa la ville et la cour. Cet homme a fait

un bon livre, et s'est tû. Ouvrons le livre, et laissons l'homme.

On a souvent comparé ces deux observateurs, La Bruyère et La Rochefoucauld. Cette comparaison est une injure pour La Bruyère.

Gomme nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer et comme nous aurons plus loin l'occasion d'en fournir la preuve, l'auteur des Maximes est un païen égaré dans un siècle chrétien, et l'on peut légitimement ajouter qu'à part deux ou trois lignes peut-être, un Grec ou un Romain auraient pu signer toute son œuvre. Je me trompe : ils eussent été plus grands et plus <( chrétiens. » La Bruyère, au contraire, est une came fortement imprégnée de christianisme. Dans cette intelligence un peu austère, il y a une admirable pondération, et il n'a pas pour l'antiquité cette aveugle passion qui caractérise Fénelon etBoileau. Il ose être chrétien en littérature comme en art. Ame noble, il ne méprise pas les autres âmes dont il critique les travers sans injustice comme sans amertume. Disons tout: il flagelle les âmes, mais il estime l'âme. Ses jugements sont empreints d'une équité que La Rochefoucauld n'a pas assez recherchée. Gependant, il était naturellement froid, il n'a pas connu l'enthousiasme, il ne montait pas sur le trépied, il ne s'emportait

point. Lorsqu'il écrit une page où la dig-nité de riionuue est mise en lumière, persuadez-vous que ce n'est point chez lui ardeur d'imagination, mais raisonnement pur. Il ne prononce qu'après avoir longtemps et froidement réfléchi, et mérite enfin qu'on lui décerne cet éloge dont si peu de moralistes se sont montrés vraiment dignes : « Il a su observer l'homme sans le mépriser. »

La Bruyère, sans doute, n'a pas les ailes puissantes d'un Bossuet, et ses yeux ne sont pas faits pour soutenir d'aussi près la vue du soleil. Il ne voit pas si loin; mais il voit sûrement, et voit bien. Il a le regard honnête. Dans la sphère où se meut ce regard, rien ne lui échappe. On l'a dit avec raison : « L'auteur d'un livre historique qui n'est pas suffisamment travaillé est un malhonnête homme. » Il en va de même pour un moraliste qui n'a pas suffisamment (( regardé. »

Les Caractères ne sont pas un livre religieux, de la façon que l'entendait le xvii^ siècle. Ce n'est pas une œuvre de controverse, ni

de théologie, ni même de philosophie ou de morale théorique. Aux yeux de tous les contemporains de La Bruyère, il n'était pas permis de parler chrétien en des œuvres uniquement littéraires. Un des plus rares mérites de l'auteur des Caractères, c'est de s'être montré, par ce côté, fort supérieur à son temps : nous ne saurions assez l'en féliciter. Le chapitre sur les esprits forts est le noble couronnement d'un édifice que personne alors n'eut peut-être songé à couronner de la sorte : c'est un fronton superbe au-dessus d'une architecture élégante. On voit réellement, dans ce chapitre, à quel grand et solide chrétien nous avons affaire : La Rochefoucauld est effacé, et n'est plus a nos yeux qu'un égoïste raffiné et que les égoïstes seuls peuvent trouver charmant. A la façon dont La Bruyère défend le dogme fondamental de l'existence de Dieu, il est trop aisé de deviner jusqu'à quel point le grand siècle lui-même a connu la plaie de l'athéisme ; mais les démonstrations du grand écrivain portent plus loin^ et notre siècle se trouverait bien de les

LA BRUYERE 123

relire. Que de fois, pour ma part, au milieu des outrages que l'on prodiguait devant moi à la sainte Eglise, que de fois n'ai-je pas lu et relu cette belle page: « Si ma religion était fausse, « voilà le piège le mieux dressé qu'il soit pos- « sible d'imaginer. » Il convient d'ajouter que les arguments de La Bruyère sont plus solides qu'originaux : il répète, il vulgarise les doctrines spiritualistes des grands philosophes de tous les temps ; mais c'est un vulgarisateur puissant et qui donne un tour nouveau à d'antiques doctrines. On le voudrait néanmoins plus serré et parfois plus profond.

C'est en effet la profondeur qui, peut être, lui fait le plus défaut. On ne se lasse pas de le regarder comme un observateur incomparable du cœur humain. Je pense qu'il serait plus juste de le considérer, tout d'abord, comme un observateur très exact de ses contemporains. Il est démontré que La Bruyère, pour composer son livre, a pris des notes fort consciencieusementsurtousleshommesde la ville et delà cour. Pour dessiner un seul de ses portraits, il a tracé

sur son carnet les esquisses de vingt figuresqu'il a fondues plus tard en une seule physionomie. C'est ce que prouvent à l'évidence les clefs des Caractères, que le dernier éditeur du grand écrivain a si bien harmonisées ou rectifiées. Je n'entends pas d'ailleurs critiquer une telle méthode, que La Bruyère a heureusement corrigée par un grand nombre d'observations véritablement générales et philosophiques. Malgré tout, l'auteur des Caractères vivait à la cour. Il y vivait à l'écart, je le veux bien, et noblement caché; mais, enfin, la cour était son atmo*sphère, et il n'y pouvait guère observer que des courtisans.^ C'est le plus grand défaut de son livre, comme de tant d'autres à cette époque. On n'y rencontre trop souvent que la peinture et la critique des grands. Çà et là de bonnes figures bourgeoises prennent place / dans cette noble galerie de portraits ; mais je persiste à croire et à affirmer que la vraie bourj geoisie et le vrai peuple du xvii' siècle n'y sont \ pas suffisamment représentés. lien est de même (pour cette excellente nolesse rurale, qui venait.

rarement à la cour. Or, ce sont là, au xvii* siècle, les classes les plus honnêtes et les plus chrétiennes de la société. Leur modestie n'a pas aitiré le reorard des écrivains : ni Molière, ni La ; Bruyère ne les ont connues, ne les ont peintes. / C'est ainsi qu'il ne faudrait pas juger la \ société de nos jours d'après les œuvres de nos \ boulevardiers. Fort inférieurs à La Bruyère, \ ils ont avec lui cette ressemblance unique : ils | ne connaissent qu'une classe sociale. Versailles, aux yeux de la Bruyère, était un peu tout l'univers. Le Versailles de nos littérateurs, c'est le boulevard: ils ne vivent guère plus loin et ne décrivent guère d'autres milieux. C'est particulièrement dans le chapitre consai créaux femmes qu'on peut constater cette infé^ riorité de La Bruyère. Un de nos amis prétenc que, pour bien juger un moraliste, il faut lirj tout d'abord ces sortes de chapitres. Ce serait se montrer injuste pour La Bruyère que de le juger seulement d'après ces quelques pages. Faut-il avouer que nous les trouvons faibles? A coup sûr, elles sont extraordinairement

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incomplètes. L'auteur des Caractères n'y parle guère que des coquettes, et je n'y vois pas assez éclater le triomphe de la femme chrétienne, de la matrona unius viri. C'est toujours cette fileuse de laine qui est obstinément oubliée. L'honnête femme ne préoccupe guère les littérateurs, voire les meilleurs. Elle se cache trop bien pour être seulement devinée par des yeux qui sont faits aux splendeurs des cours. S'il est un siècle qui ait été abondant en femmes chrétiennes, c'est bien lexvii% et La Bruyère ne le dit pas assez. Dans un grand nombre de famiUes on tenait alors au courant un registre intime, un Mémorial de tous les événements qui attristaient ou égayaient ce petit cercle. Nous avons conservé de ces documents intimes, et ils sont, je l'avoue, plus touchants, lïiais surtout plus vrais que \ la magnifique prose de La Bruyère. M. Leplay \ me demanda un jour « à quelle époque il convenait de placer ce moment de notre histoire où la France fut le plus profondément morale ' et chrétienne. » Je lui répondis qu'en vertu de

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la vitesse acquise durant les siècles précédents, je placerais volontiers ce « sommet moral » pendant le règ-ne de Louis XIII. La Bruyère n'en était séparé que par trente ou quarante années, et les mœurs chrétiennes offraient encore, de son temps, une vigoureuse et profonde beauté. Notre philosophe n'a pas constaté ce fait assez nettement; mais, encore une fois, il habitait \'ersailles, et ce fut son vice originel. Il faut, d'ailleurs, descendre jusqu'à notre siècle pour voir les observateurs et les poètes occupés à décrire et à chanter les « petites gens ». C'est une de nos gloires, et nous la revendiquons.

Donc, je n'ai pas la joie de voir La Bruyère m'ouvrir les portes d'un intérieur chrétien, me montrer la mère entourée de ses enfants, le père rentrant joyeux de son travail, la prière du soir faite avec les domestiques, et tant de nobles spec tacles qui étaient si communs à cette époque , La Bruyère méritait pourtantde s'élever jusqu'à l'honneur d'une telle découverte : car c'est lui qui, en quelques lignes immortelles, a plaidé la cause des pa3'sans, dont il a tracé mi

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admirable portrait. Sans doute il a été réaliste dans ce dessin superbe, comme en plus d'un autre tableau ; mais il faut le remercier d'avoir ainsi pensé aux pauvres gens qui sont courbés sur la terre et se confondent avec elle. C'est de l'énergie ; c'était du courage.

Ce n'est pas la seule fois, du reste, que La| Bruyère se montre supérieur à son temps. Ceti esprit noble et sage n'a jamais eu contre les ' siècles chrétiens cette haine, cemépris inique >: qui caractérise presque tous les écrivains du XYii*" siècle. Il se laisse aller, en un passage | regrettable, à outrager l'architecture (( barbare des Gothiques » : mais c'est tout. Il regrette quelque part le vocabulaire oublié de notre vieille langue, etilest le seul à exprimer intelligemment cet intelligent regret. II n'est pas séparatiste comme la plupart de ses contenporains : il n'a jamais cru que Dieu pût ne pas être poétique ; il n'a jamais prononcé le divorce entre le Beau et le Vrai. Même, il en est venu, à force de loyauté, à écrire ces lignes qui lui feront éternellement honneur: « Un Père de l'Eglise,

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« un docteur de l'Église, quels noms, etc. » Je me rappelle encore que cette éloquente sortie me consola fort vivement quand je commençai à aimer le moyen âge d'un amour auquel je suis resté fidèle. Je ne l'ai jamais oubliée.

On a si longuement, si minutieusement étudié le style de La Bruyère, que j'éprouve quelque scrupule à en parler une fois déplus. Ici, je n'ai plus de réserves à faire, et c'est l'idéalde la perfection. Les Caractères sont le livre qu'il faut mettre aux mains de tous les apprentis en l'art d'écrire. On aurait quelque peine à y trouver un seul terme impropre, une seule exagération de couleur. Çà et là quelques enchevêtrements pénibles ; moins cependant que dans Pascal et dans Descartes. La pensée est nette, et la concision néanmoins n'est jamais excessive. Je ne saurais adresser qu'un reproche au grand écrivain : c'est cfu'on voit trop la trame de son admirable travail. Ce livre sent l'huile, et la sent trop ; mais c'est une raison de plus pour le recommander aux débutants. Il est bon qu'ils voient de près l'appareil et la char-

pente d'une telle construction : il est utile qu'ils s'en rendent compte. Ils commenceront par l'imiter et, à force d'imitation intelligente, finiront peut-être par devenir originaux.

Il n'est point malaisé d'imiter La Bruyère, mais il serait dangereux d'imiter Bossuet. Savourez les Elévations sur les Mystrèes ; mais ne cherchez pas à reproduire le style emporté de ce génie superbe. On peut imiter les grands écrivains tels que La Bruyère, mais le génie doit nous tenir à distance. Arrachons-lui ses doctrines, si toutefois nous en avons la force ; mais n'essayons pas de lui dérober le secret de son style.

Nous avons sous les yeux ce livre des Maximes qui a tant occupé les critiques et a été l'objet de si vives contestations. Malgré quelques répliques vigoureuses, il semble que l'œuvre de La Rochefoucauld jouit aujourd'hui d'un crédit universel et absolu. Nous savons certains catholiques qui, séduits sans doute par la perfection d'un style presque incomparable, se sont pris pour La Rochefoucauld d'un amour qui nous désole et" que nous ne saurions aucunement approuver. Nous tenons même à protester contre ces faiblesses de quelques grands esprits. C'est toujours un mal que de trop aimer la forme : ce triste amour conduit à négliger le fond, et porte à

PORTRAITS DU XVir SIECLE

je ne sais quelle indulg-ence condamnable. On a beaucoup pardonné au xvif siècle, bien qu'il n'ait pas toujours beaucoup aimé. Une phrase bien tournée a désarmé trop souvent les juges les plus solidement chrétiens, ell'on en est venu à considérer les Fables et les Maximes comme des œuvres qui sont presque chrétiennes à force d'être bien écrites. C'est une lamentable erreur et dont l'inliuence a été désastreuse.

A nos yeux, les Maximes sont un mauvais livre et, dans toute la force de ce mot, une œuvre païenne.

La Rochefoucauld est un contempteur de la race humaine, c'est un mépriseur et, à ce titre tout d'abord, nous nous défions de lui. On nous alléguera qu'il n'a pas haï, mais seulement méprisé, et qu'à tout prendre, le mépris est un sentiment plus pardonnable que la haine. Il nous est impossible de partager un tel avis, qui ne serait pas loin de nous scandaliser. Le mépris est stérile : il n'a jamais détruit le mal, ni construit le bien. Il est essentiellement

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débilitant. L'homme qui regarde ses semblables avec cette moue dédaigneuse qui est une des grimaces de l'orgueil, cet homme est condamné à l'incertitude et même à l'inaction. Voyez La Rochefoucauld lui-même : » Il a toujours eu, dit le cardinal de Retz, une irrésolution habituelle. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fut très soldat ; il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il eut bonne intention de l'être ; il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il ait été engagé. » Le Cardinal ajoute que l'auteur des Maximes a toujours eu « un air de honte et de timidité », et il avoue d'ailleurs « qu'il ne sait à quoi attribuer cette irrésolution singulière ». Ce sont là les effets du mépris pour les autres hommes: sentiment désespérant et qui nous décide à ne pas agir, parce que nous ne voyons que du mal ou du faux-semblant au fond de tous les actes humains.

Depuis bien des siècles, l'Ecole du mépris existe au sein de l'humanité, et ce n'est pas la moindre de nos plaies. La génération des con-

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tempteurs est éternelle : race ingénieuse, subtile et quelquefois profonde, mais qui se contente de signaler le mal sans indiquer le remède. Dans tout le livre des Maximes il serait malaisé de trouver un seul conseil utile à côté de tant de traits perfides, de tant d'observations vraies et fines, de tant de jolies choses si joliment dites. D'autres philosophes, révoltés de cette sévérité et de cette aigreur inutiles, ont voulu fonder, en face de cette Ecole du dédain universel, l'Ecole de l'indulgence universelle. Ils se sont si bien ingéniés, ils ont fait tant d'honnêtes elforts, qu'ils sont arrivés, en décomposant l'àme humaine, à y trouver uniquement de l'or. Heureux chimistes ! Les plus misérables cœurs leur ont semblé pleins de trésors inespérés ; à défaut de vertus, ils se sont attachés aux instincts, qu'ils ont érigés en vertus. Le plus vil scélérat a été innocenté par eux; les plus effroyables crimes ont été mis sur le compte de la folie et transformés candidement en cas pathologiques ; l'homme, enfin, a été déclaré un être bon et à peu près sans défaut. Est-il

besoin d'ajouter que cette Ecole conduit par d'autres voies à des résultats aussi funestes que celle dont La Rochefoucauld est le chef et mérite de demeurer le type ? Approuver tout dans l'homme, c'est y excuser tout ; ménager tous les criminels, c'est nous réserver le droit de l'être nous-mêmes dans la mesure qui n'est pas contraire à nos intérêts ; passer l'épong-e sur tous les vices, c'est nous autoriser à la passer sur les nôtres.

Entre ces deux écoles se tient l'École catholique, qui sait éviter l'un et l'autre de ces excès. « L'homme créé dans la lumière, avec la plénitude de l'intelligence, de l'amour et delà liberté, a détruit lui-même, par le premier péché, la beauté de sa nature si magnifiquement surnaturalisée. Il est tombé, gardant cependant dans son âme avilie les linéaments de sa beauté primitive, qu'il peut reconquérir tout entière en contemplant le Verbe fait homme, en le prenant pour type, en l'imitant, en s'unissant à lui, en étant sauvé par lui : » telle est la doctrine de l'Église, et c'est la seule

qui parvienne à expliquer les étranges anomalies qui rendent le cœur de l'homme inexplicable aux philosophes. La Rochefoucauld, une seule fois, a prononcé ce mot « péché originel », qui est la clef de toutes ces énigmes; mais en tout le reste il n'a rien vu, et a été pleinement païen.

Ce dernier jugement paraîtra dur, et il ne nous semble que l'expression adéquate de la vérité. Lisez, relisez avec attention les MaxÙ7ies: jewons mets au défi d'j rencontrer un seul trait qui soit chrétien, sincèrement chrétien. Aux jeux de La Rochefoucauld, le christianisme est non avenu ; c'est, à tout le moins, un domaine à part, et bien isolé de celui de la philosophie. La Rochefoucauld est peutêtre, avec La Fontaine, le plus séparatiste de tous les écrivains du grand siècle. On alléguera, je le sais, que ces écrivains n'étaient pas des incroyants, qu'ils se sont inclinés plus d'une fois devant la vérité catholique et que, somme toute, ils ne l'ont point attaquée. Nous ne saurions admettre aucun de ces pitoyables

arguments. Le silence de ces écrivains à l'endroil du Christianisme est la plus sanglante et la plus odieuse de toutes les insultes. <}uoi! le Christ, le Verbe de Dieu est descendu du ciel en terre ; il a guéri nos malades et ressuscité nos morts ; il a ouvert ses lèvres divines €t enseigné toute la vérité ; il a soutïert elll est mort pour nous ; des millions de martyrs ont versé leur sang ; des milliers de docteurs ont parlé ; d'innombrables vierges ont embaumé le monde du parfum de leurs âmes ; des saints, qu'on ne saurait compter, nous ont donné l'exemple de toutes les vertus et le modèle de tous les sacrifices; quoi! la terre depuis seize cents ans est imprégnée, saturée du christianisme; la famille est chrétienne ; la société est chrétienne; les âmes elles institutions sont chrétiennes : et voici qu'un homme d'esprit, fermant obstinément ses oreilles et ses yeux à toutes ces harmonies et à tous ces spectacles, se prendra à écrire une œuvre philosophique et morale où il ne tiendra absolument aucun compte de ce christianisme vainqueur qui a

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tout pénétré ; où il supposera que cette loi lumineuse n'existe pas; où il aura l'audace de se permettre cette hypothèse impie ; où il n'admettra pas l'inliuence historique de la loi de Jésus-Christ; où il donnera à entendre que l'âme humaine est tout aussi perverse de son temps qu'avant le sang- du Sauveur répandu, oui, tout aussi ég-oïste et misérable, malgré la vertu de ce sang- divin, malgré l'Église, malgré les Saints, malgré seize siècles de Lumière et de Vérité !Etil se trouvera des lettrés, des érudits chrétiens qui donneront, qui oseront donner le nom de chrétien à cet aveugle volontaire, à ce philosophe qui, dans toute son œuvre, ne prononce qu'à peine le nom de Dieu! Encore un coup, il faut protester.

Et véritablement, si Jésus-Christ et l'Église ne sont pas parvenus à faire de l'homme autre chose que l'être abject peint par La Rochefoucauld, il faut nier leur divinité. En définitive l'auteur des Maximes a nié cette divinité éclatante tout aussi réellement que l'auteur contemporain delà Vie de Jésus. Les procédés

LA ROCHEFOUCAULD lil

sont différents, mais le résultat est le même. Et qu'on ne dise pas que l'écrivain du x\if siècle s'est peut-être uniquement proposé de démontrer « qu'en dehors du christianisme toutes les vertus sont fausses. » Tout d'abord, si notre philosophe s'était vraiment donné un tel but, il avait le devoir de le proclamer très haut, explicitement, sans ambages. Puis, à ce point de vue même, il eut encore fait fausse route : parce que le christianisme ne peut pas ainsi être mis en dehors delà nature humaine, et parce qu'au point de vue uniquement naturel, l'homme est encore capable de plus de vertus que l'auteur des Maximes ne veut bien le supposer. Les chrétiens ne sont pas les seuls qui doivent rejeter un tel livre, et tous les philosophes sincères le devraient condamner avec une sévérité aussi indignée.

P' Il semble que La Rochefoucauld, qui est trop souvent un observateur exact, n'ait pas poussé bien loin ses études en philosophie positive. Une erreur vraiment prodigieuse se retrouve en chacune de ses Maximes, et elle est,

si Ton peut ainsi parler, le caractère de cette œuvre trop vantée. L'auteur y a perpétuellement confondu les phénomènes volontaires qui engagent la responsabilité de l'àme humaine avec les phénomènes involontaires qui la traversent et la troublent sans entamer sa liberté. Qui ne fait pas en philosophie cette indispensable distinction ne sait pas, ne saura jamais le mystère du cœur humain. Eh ! sans doute — La Rochefoucauld a sur ce point mille fois raison, — nous sommes en pente vers tout ce qu'il y a de pire ; nous avons l'immortelle passion du moi ; nous ne songeons qu'à lui et lui voulons tout rapporter. Là-dessus nous avons des raffinements étranges et, pour ainsi dire, des calculs involontaires qui sont très habilement compliqués. Mais, dans toutes les âmes où le christianisme a pénétré, il est aisé de constater une admirable et puissante réaction qui se résume en un seul mot que La Rochefoucauld n'a pas prononcé et dont il semble surtout n'avoir pas compris le sens : et ce mot est sacrifice. Tout le

christianisme est là. Le chrétien est un être misérable par lui-même, mais très auguste par le prix qu'il a coûté à Dieu ; qui, sollicité par le ïiwi, lui résiste énergiquement ; qui sort à tout instant de lui-même et se répand au dehors en actions charitables et héroïques. Les veux fixés sur Jésus-Christ, qui est le grand Sacrifié et lui a donné l'exemple de toutes les résistances à tous les égoïsmes, il passe à travers le monde en comprimant ses passions, en se retournant sur la pente où ses vices le voudraient entraîner, en levant les yeux vers le ciel qui l'assiste et en foulant aux pieds le démon qui le combat. L'auteur des Maximes n'a rien connu de cette lutte qui tous les jours se renouvelle dans l'âme du plus humble et du dernier des hommes. Pauvres grands esprits, qui ne voient pas souvent les plus simples, et en même temps les plus admirables spectacles du monde des àmesl

Xous venons de toucher à l'une des plus graves imperfections de La Rochefoucauld. Il a trop vécu à la cour et, pour lui, l'espèce

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humaine a véritablement commencé au marquis et au comte. Ce n'est pas le portrait de 1 l'homme qu'il a peint, mais celui du courtisan. Il n'a certainement pas observé (il eut dédaigné de le faire) les petites âmes banales des bourgeois et des paysans. Pour attirer les regards délicats de cet observateur restreint, il fallait porter la jaquette dorée et les grands canons. Il n'a connu que le petit monde où il vivait, où son ambition s'agitait, où il eut à souffrir cent déboires. Or, ce monde des cours est celui que le christianisme pénètre le moins et qui prétend d'ailleurs se passer le plus aisément de la foi, tout en l'affichant avec le plus d'effronterie. De là vient ce mépris universel de l'auteur des Maocimes i^our la race courtisanesque qu'il a prise naïvement pour la race humaine. De là vient que, partout autour de lui, il n'aperçoit que tromperies et pièges, déguisements et trahisons ; de là vient qu'il s'écrie : « Nous « sommes si accoutumés à nous déguiser aux « autres qu'enfin nous nous déguisons à nous- « mêmes. » Tout ce pessimisme est applicable

à la cour de Louis XI\', et même à toutes les cours; mais uon pas, grâce à Dieu, à Ihumauité rachetée par le sang de Jésus-Christ. C'est un malheur, commun à beaucoup d'écrivains , de vivre dans un cercle trop borné, de s'y enfermer avec une obstination presque involontaire, et de ne connaître dans l'univers entier que ce petit pays et les quelques êtres qu'il renferme. Le grand chrétien qui a écrit les Caractères, La Bruyère lui-même, n'a pas tout à fait échappé à ce travers : il a peint souvent les types particuliers à son milieu et à son temps, plutôt que les types universels de tous les âges et de tous les milieux. Xotre xix^ siècle est atteint de la même maladie ; les littérateurs de profession y forment une caste àpart qui habite, à Paris, depuis la Chausséed' An tin jusqu'au boulevard Montmartre ; qui se connaît fort bien elle-même, mais ne connaît pas le reste du monde ; qui a son type de femme, et ce type ne ressemble en rien aux humbles chrétiennes que nous avons l'honneur d'avoir pour mères , pour filles et pour femmes ;

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qui s'est composé un vocabulaire spécial, une philosophie spéciale, des mœurs spéciales. Les plus honnêtes de ces gens d'esprit, ceux qui ont les plus sincères et les meilleures intentions, voient souvent avorter leurs plus légitimes entreprises, à cause de ce monde particulier au fond duquel ils se sont enfermés. L'auteur des Idées de Madame Aubray , s'élevant noblement jusqu'à la doctrine de la rédemption des âmes, voulut un jour la proclamer au théâtre et donner sur la scène la parole à une chrétienne ; mais, parce qu'il ne connaissait pas notre langue et nous prêtait la sienne, il échoua. C'est ce qui, dans une autre sphère, est arrivé à La Rochefoucauld, qui, courtisan lui-même, a prêté à l'humanité le langage et les sentiments des courtisans. Un prêtre qui tiendrait la plume ne commettrait jamais de ces méprises et de ces étroitesses, parce qu'il est tous les jours en communication avec des milliers d'hommes dont il connaît la vie intime et qui, depuis le duc jusqu'au chiffonnier, appartiennent à toutes les classes de la société. Mais

il n'est même pas besoin cFêtre prêtre . Un simple chrétien, fut-il laïqne, ne tomberait jamais dans une telle erreur : il aurait la plume moins fine, mais l'âme plus large. Lorsqu'on écrit un livre intitulé : Réflexions, sentences et maximes morales, il semble que le premier devoir serait d'étudier l'homme sous toutes ses faces. Il convient que le moraliste descende dans la rue, aille s'asseoir à la table des bourgeois et à celle des pauvres, interroge le paysan, fasse parler l'ouvrier, grimpe aux mansardes, y passe de longues heures, lise les lettres touchantes que s'écrivent les petites gens, se pénètre de leurs mœurs, puis revienne dans les palais et prenne partout des notes. C'est là se montrer généreusement universel et vraiment observateur. Mais vous figurez-vous le duc de La Rochefoucauld parlant à des vilains et entrant dans leurs âmes? Est-ce que les paysans, à ses yeux, faisaient réellement partie de cette humanité qui a droit à être observée par les moralistes ? Nous ne le pensons pas. Le vrai titre de son livre eût été :

Réflexions morales s U7^ les ^grands, quoiqu'un certain nombre de traits heureux puissent parfois s'y appliquer à tous les hommes.

A quel esprit solidement épris de la vérité pourra-t-on jamais persuader que ces maximes trop connues de La Rochefoucauld sont l'exacte constatation d'un fait universel ? « Nos « vertus ne sont le plus souvent que des vices « déguisés. » « Les vertus se perdent dans « l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans « la mer. '> <( On peut dire que le monde n'est « composé que de mines. » Jetons nos regards autour de nous : considérons seulement les êtres qui vivent le plus près de nous, et demandonsnous, avec une constante et profonde impartialité, si ce sont là des créatures égoïstes, uniquement préoccupées d'elles-mêmes, hypocrites et fausses, armées de masques et plaçant ces faux visages sur la grimace de leurs vices. Etudions au hasard, dans un pays chrétien, la première famille qui s'olïrira à nos yeux, interrogeons-la, et réfutons les théories de La Rochefoucauld par un examen critique des

réalités vivantes... Voici le chef de la famille, voici le père. C'est une âme ardente, et que vingt passions embrasent. Brûlé par les mauvais feux de la vingtième année, il a su préserver son âme et demeurer ferme au milieu de soutfrances et de tentations que le monde a toujours ignorées. Quel intérêt y trouvait-il, et comment une telle vertu mériterait- elle d'être appelée « un vice déguisé » ? Cette âme, cette même âme fut toujours d'une absolue franchise et loyauté, et il serait plusieurs fois inique de lui appliquer cet odieux paradoxe de notre moraliste : « La sincérité qu'on voit d'or- (( dinaire n'est qu'une fine dissimulation pour <( attirer la confiance des autres. » Pour avoir trop sincèrement donné son avis sur une affaire délicate et où sa conscience lui a paru engagée , cet homme de bien vient de ruiner son avenir: il est menacé aujourd'hui et sera destitué demain. Osera-t-on dire à ce propos que «l'amour de la justice n'est en la plupart des « hommes que la crainte de souffrir l'injus- « tice » ? Voici bien autre chose : élevé par un

parent éloigné, le chrétien que nous observons — il n'est personne parmi nous qui n'en connaisse de cette trempe — a eu récemment la douleur de le voir mourir chargé de dettes. Il a tout voulu payer, s'est refusé pendant plusieurs années le moindre plaisir, en a sevré sa femme et ses enfants, mais est arrivé par là à laver la mémoire de son bienfaiteur. Est-ce le cas de répéter ces paroles vraiment abominables de l'auteur des Maxwies : <( Il en est de la reconnaissance comme de la (' bonne foi: elle entretient le commerce, (( et nous ne payons pas parce qu'il est juste « de nous acquitter, mais pour trouver plus <( facilement des gens qui nous prêtent ? » Ou ces autres paroles encore, qu'il importe de dénoncer et de flétrir plus vivement : « La « pitié est une habile prévoyance des mal- (( heurs où nous pouvons tomber? » Ce n'est pas tout encore. Outragé par un misérable qui lui devait tout et qu'il pouvait aisément écraser, notre homme est allé vers lui, l'a serré dans ses bras, lui a tout pardonné : y a-

LA ROCHEFOUCAULD loi

t-il lieu, devant une telle g-énérosité, de redire avec La Rocliefoucauld, avec cette langue de vipère, qu'un telle réconciliation « n'était « qu'un désir de rendre sa condition meilleure, « une lassitude de la guerre, et une crainte c< de quelques mauvais événements »? Certes l'homme que nous avons choisi pour type est bien fait pour donner un démenti à la perfidie d'un pareil adage; mais que dire de ceux qui l'entourent ? Est-ce par intérêt qu'ils sont, eux aussi, honnêtes jusqu'à la sainteté et dévoués jusqu'à l'héroïsme? Est-ce par intérêt que sa femme, durant la dernière épidémie, a été s'installer au chevet des pestiférés, qu'elle les a pansés et veillés, qu'elle en a guéri plusieurs et qu'elle a enseveli de ses propres mains les restes horribles de ceux qu'elle n'a pu sauver? Est-ce par intérêt que son fils, le capitaine, pour sauver un soldat de son régiment^ est entré seul dans un carré ennemi ? Est-ce par intérêt que sa fille, la sœur de charité, soigne assidûment des vieillards laids, puants, ingrats? Il y avait au temps de La Rochefoucauld, il y

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avait des épouses chrétiennes, de vaillants soldats et des sœurs de saint Vincent? Gomment se fait-il qu'un tel philosophe n'en ait point parlé ?

L'auteur des ilia^^mé-s a, d'ailleurs, méprisé la femme plus encore que l'homme ; mais, pour le réfuter, on se sent ici plus à l'aise, et les femmes honnêtes et bonnes sont moins rares, que les autres. La Rochefoucauld n'a pas connu la femme; il n'a point connu ces belles et fortes âmes d'épouses et de mères qui s'épanouissaient partout au xvii^ siècle; partout, dis-je, et même à la cour. Les quelques maximes qu'il a consacrées aux femmes donnent la mesure exacte de la portée de son regard ; mais il en est une qui est particulièrement odieuse et dont le dernier éditeur des Maximes est forcé de dire «. qu'on n'y retrouve pas la délicatesse et le bon goût ordinaires à La Rochefoucauld ». Nous voulons la citer icipour le châtier : « Il y « a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses « de leur métier. » Qu'en savait-il? Il s'était sans doute attaqué dans sa jeunesse à quelques

LA ROGHEFOrCAULD iolî

gourgandines; car il nous apprend, dans son jwrirait fait 'par lui-même qu'il a élé un peu valant autrefois, et, « que présentement il ne « l'est plus, quelque jeune qu'il soit. » Cet aveu lui permet d'ajouter que « la sévérité des o femmes est un ajustement et un fard qu'elles (( ajoutent à leur beauté. » Mais savait-il, encore un coup, savait-il que de son temps il y avait des milliers de femmes (je dis des milliers) scrupuleusement attachées à l'austérité de leurs devoirs et ne s'en laissant détourner par aucune séduction ; subissant souvent l'humeur difficile de ces maris auxquels elles demeuraient obstinément fidèles ; élevant dans les pleurs de nombreux enfants auxquels elles donnaient toute leur vie; pratiquant d'ailleurs toutes les vertus chrétiennes, pieuses, aumônières, douces, résignées et pures? Le savaitil? S'il l'ignorait, que penser d'une telle ignorance chez un tel observateur? S'il le savait, que penser de cette pointe à laquelle il a sacrifié la vérité ? Et l'indignation ne court-elle pas dans nos veines?

If

Il est temps maintenant de constater les beaux fruits qu'a produits, dans l'intelligence de l'auteur des Maxùnes, ce mépris prodigieux pour la nature humaine. Ne pouvant pas croire qu'une nature aussi dégradée fût sortie des mains d'unDieu créateur, ne pouvantpas s'imaginer qu'un monde si mal fait soit gouverné par l'éternelle providence d'un Dieu intelligent et bon, La Rochefoucauld s'est jeté à corps perdu dans le fatalisme, seul refuge qui reste finalement à ces illustres contempteurs de l'homme. Il n'ose plus, comme nous l'avons remarqué, prononcer le nom d'un Dieu personnel, mais il dit à tout instant : « La Fortune, la Nature », et il transmettra ce baragouin au xvnf siècle, sur lequel il exercera d'ailleurs une influence des plus fatales. « La « nature, écrit-il, fait le mérite, et la fortune «■ le met en œuvre. » « Il semble, ajoute-il, que (( nos actions aient des étoiles Jwm^euses ou « malheureitses kqmelles doivent une graiiide 1 « partie de la louange ou du blâme qu'on leur « donne. » Et il ne craint pas de conclure, plus

LA ROCHEFOUCAULD loo

aveugle que la plupart des philosophes païens : « La fortune et l'humeur gouvernent le « monde. » Il ne s'en tient pas là : devançant de deux siècles les doctrines qui sont aujourd'hui à la mode, il attribue à notre tempérament tous nos vices et toutes nos vertus. En plein règne de Louis XIV, il a la témérité d'écrire : « La force et la faiblesse d'es- « prit sont mal nommées ; elles ne sont en « effet que la bonne et la mauvaise disposi-

« TION DES ORGANES DU CORPS. » Et, pluS baS :

<< La crainte, la honte, et surtout le tempé- « RAMENT, font souvent la valeur des hommes et <( la vertu des femmes, » Il n'y a pas loin de ces aphorismes à celui qu'a formulé le plus hardi de nos matérialistes contemporains, lorsqu'il a dit : a Le vice et la vertu ne sont que des produits, tout comme le vin et le vitriol. »

Nous voulons bien avouer que La Rochefoucauld ne s'est pas toujours laissé emporter aussi loin et qu'il a frappé au bon coin plus d'une maxime juste, résultat d'une observation

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fine et d'une étude exacte. Rien, d'ailleurs, n'est plus concis, ni plus expressif que la plupart de ses pensées, et jamais style n'a été pour l'idée un moule plus exact. Même il va trop loin dans la concision et devient obscur à force d'être bref. Je ne sache pas qu'aucun écrivain ait jamais autant limé son oeuvre ; mais il lui est précisément arrivé ce qui advient aux écrivains trop épris de leur style, et il a plus d'une fois gâté ses idées en voulant les embellir.

Il demeure, malgré tout, une des gloires incontestées de la langue française et de l'esprit français, et ceux qui se proposent de donner une forme précise à leur pensée trouveront en lui un de leurs modèles les plus achevés.

Tant de qualités solides eussent dû préserver un aussi parfait écrivain. Il méritait mieux, à coup sûr, que d'être celui dont la juste postérité pourra dire : « Voilà l'un des hommes qui i ont le plus méprisé l'homme. »

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