‹ Portraits du 17e siecleChapitre 2 sur 2 · M"'^ DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

M"'^ DE SÉVIGNÉ

M"" DE SEVIGNE

f « Elle est charmante, elle est charmante, <( elle est charmante. » Ce vers delà Pliiliberte d'Augier vient presque involontairement à l'esprit et aux lèvres, tandis qu'on lit les lettres de la « grande marquise. » Le charme en est tout français. Que les femmes de tous les pays et de tous les temps aient excellé dans l'art d'écrire, c'est un axiome qui est universellement admis, même par les hommes. Il n'est pas de petite bourgeoise en Europe qui, de nos jours encore, ne tourne gentiment une lettre et ne sache s'y montrer aimable. Mais M™^ de Sévigné n'a rien d'anglais, rien d'allemand, rien d'italien : elle est absolument de France, et il semble que les critiques ne l'aient

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pas encore assez observé. Ce n'est là d'ailleurs qu'une remarque superficielle, et il faut aller plus au fond. Il y a chez M"'*" de Se vigne à étudier la femme, la chrétienne et l'écrivain. La division semblera peut-être naturelle, et donnera plus de clarté à cette étude.

Nous avons dit : « la femme », et aurions dû écrire : « la mère ». Chez M^'^de Sévigné, en effet, la maternité est plus que le sommet de l'àme : elle en est l'essence. On sait comment elle fut mariée, et combien peu de temps. Elle sut garder toute sa vie un profond respect à la mémoire d'un homme qu'elle eut sans doute quelque peine à respecter ; mais enfin son mari • ne lui fit pas assez aimer le mariage. Elle fut la femme la plus honnête et, comme elle le dit de sa fille, la plus « régulière » de son temps; mais elle vit dans le mariage les convenances sociales et la « réputation à l'abri » plutôt peut-être que la profonde unité de deux êtres. Encore un coup, je ne saurais l'en accuser sans quelque injustice et, pour bien juger M'"" de Sévigné sur un point aussi délicat, il

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faut se rappeler M. de Sévigné, Bref, ce n'est pas comme femme, mais comme mère que la postérité connaîtra l'auteur des Lettres.

Il est vrai que l'amour maternel n'a jamais trouvé une expression plus aimable, ni plus tendre, que dans les lettres de cette mère « qui devait un jour mourir en soignant sa fille, et de l'avoir soignée. » Ce sont, en vérité, d'adorables caresses. Ses angoisses pour la santé de M'"^ de Grignan prennent elles-mêmes un tour agréable et qui n'est pas sans plaire. L'affection est partout visible et tangible. On entend le cœur qui bat, dans le temps même où la plume court sur le papier. C'est délicat, lin, gracieux. Mais...

Gomment dirais-je bien, sans paraître un esprit chagrin, que je ne trouve pas cette affection assez profondément chrétienne ? J'ai tout l'air, n'est-il pas vrai, de prononcer un blasphème.

Eh bien, oui ! je trouve que M""" de Grignan

est un peu trop un « enfant gâté », et ce n'est

pas ainsi, selon moi, qu'une chrétienne doit

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aimer sa fille. Une mère, qui est plus sévèrement catholique, sait dire à sa fille de plus rudes vérités ; elle ne l'accable pas sans cesse sous cette pluie de fleurs ; elle ne fait pas brûler tant de cassolettes autour d'elle. Dites tant que vous voudrez que le parfum en est exquis ; mais laissez-moi ajouter qu'il est capiteux. La vertu de M'"^ de Grignan n'en a pas souffert, je le sais et en suis heureux. Mais combien d'autres auraient succombé à une louange aussi assidue et aussi excessive! Ce que je condamne plus sévèrement encore, c'est le caractère un peu trop matériel d'une affection qui est d'ailleurs si noble et si vraie. M""" de Sévigné adore l'esprit de sa fille, et s'extasie atout instant sur le style aimable de ses lettres ; mais elle a pour la figure et la beauté de M""® de Grignan un culte que je me permets de trouver superstitieux. A plus d'une reprise, elle lui écrit pour la prier avant tout... de

n'être pas mère trop souvent. Elle craint les !

grossesses de sa fille a l'égal du plus grand

malheur. Sans doute, la santé de M"'^ de Grignan

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est pour beaucoup dans cette crainte ; mais sa beauté y est, hélas! pour quelque chose. Cette horreur pour les nombreuses familles commençait déjà à se faire jour au xvii® siècle : notre décadence est venue de là. A ce point de vue, M""^ de Sévigné n'est pas assez bourgeoise. Dans les Mémoriaux de famille qui sont dus aux familles chrétiennes de ce même temps, on trouve un accent maternel qui est autrement énergique et autrement profond.

Le xvii^ siècle, à vrai dire, n'était point en général une époque complimenteuse. Les mères n'avaient pas accoutumé d'encenser leurs filles de la sorte, et faisaient bien. Les grands mères elles-mêmes étaient rudes quelquefois, et se disaient qu'un compliment, un seul, est de nature à perdre une âme. J'estime qu'elles avaient raison et qu'il faut, avant tout, forger des âmes solides. Au reste, les lettres de M"'^ de Sévigné nous offrent mille pages absolument irréprochables et où ces vilains compliments ne tiennent aucune place. Les mères sévères, elles aussi, savent écrire,

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et il n'est pas impossible de donner à ses enfants de rudes conseils en un excellent style. La chrétienne, chez M'"" de Sévigné, est savante, sincère, vivante. Néanmoins, la grande Marquise n'est pas toujours pour moi la grande chrétienne. Il lui manque la simplicité et la profondeur. Elle est séparatiste à sa manière et porte l'empreinte de son temps. Il ne saurait entrer dans mon plan de trancher la question de son jansénisme. A-t-elle été janséniste, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ? Elle aimait trop Port-Royal pour n'avoir pas été imbue des idées de la secte, et c'est à ces doctrines rigoureuses qu'elle doit les défauts les plus incontestables de son étonnante intelligence. Si elle se fût davantage assimilé les doctrines de saint François de Sales, au lieu de savourer à l'excès tout ce qui venait de M. Pascal ou de M. Nicole, elle eût été tout autre sans cesser d'être charmante. Elle eût tout pénétré de christianisme : oui, tout, sa vie intime, son affection pour sa fille, et ses lettres elles-mêmes, qui fussent devenues plus

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joyeuses en devenant plus vraies. Le jansénisme, lui, est l'antithèse de la joie, et il fait de la religion quelque chose de si maussade qu'un grand nombre de chrétiens se sont depuis longtemps empressés d'être seulement religieux à certainesheureset en certaines occupations de leur journée. Comparez la correspondance de l'évèque de Genève avec celle de M'"^ de Sévigné : vous comprendrez ce que je veux dire.

Quant au talent proprement dit de M""" de Sévigné , il est tout simplement incomparable, et Ton n'a rien exagéré en la plaçant audessus de tous les épistoliers, anciens ou modernes. Jamais grec, jamais latin n'a connu cette admirable aisance et souplesse. Avec une vivacité toujours verte, avec une sorte de vaillance toujours gaillarde et une imagination toujours en éveil, elle aborde tous les sujets. 11 semble que, de parti délibéré, elle se propose de toucher à tout. Il n'en est rien et, si elle touche à tout, c'est sans le vouloir et par don de nature. Je parlais de souplesse tout à l'heure : c'est bien là sa première et sa meil-

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leure qualité. Vivant en un siècle où tous les genres littéraires étaient sévèrement distingués l'un de l'autre et claquemurés chacun dans une petite celiule, M""® de Sévigné a, tout au contraire, fondu et harmonisé tous les genres. Elle pleure et rit dans une seule et même lettre, et le siècle de Louis XIV, qui se serait scandalisé d'un tel mélange dans un drame ou dans un poème, daigna le tolérer dans l'intimité de ces lettres. Par bonheur, et malgré Voiture, on n'avait pas encore décrété d'une façon trop officielle la création du genre épistolaire. Il fut donc permis d'y être humain et vrai. Le grand siècle ici voulut bien se dépouiller de sa grandeur, et nous autoriser à faire de notre style le refiet de notre vie.

Que M"^ de Sévigné ait été naturelle, on n'en saurait douter, et il convient de lui en savoir gré ; mais je ne voudrais point tomber ici dans l'excès de certains critiques qui regardent les Lettres comme l'idéal du style naturel. Je suis convaincu que, tout en les écrivant rapidement, elle les travaillait quelque peu et ,

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s'il faut tout dire, qu'elle les ciselait volontiers. Je crains même qu'en les écrivant, elle n'ait un peu songé à leur publication future. <c J'espère, écrit-elle le 20 juin 1(578, que, si « mes lettres méritaient d'être lues deux fois. « il se trouverait quelque charitable personne « QUI LES CORRIGERAIT. » Par boiihcur, les « charitables personnes », dont parle la Marquise, se sont contentées de publier les Lettres^ et se sont donné garde de les corriger. Les incorrections nous y plaisent autant que le reste. Somme toute, elle n'en commet point tant, ni de si lourdes. Elle a l'habileté merveilleuse de donner, même à ce qu'elle travaille, l'apparence d'une œuvre spontanée, facile, primesautière. On ne saurait lui adresser le reproche qu'on a pu faire à La Bruyère : ses écrits ne sentent pas l'huile, et l'appareil en est ingénieusement caché. Aussi ne souffre-t-on jamais en les lisant. C'est à la fois la lecture la plus aimable et la plus reposante. Nulle agitation chez l'écrivain, nulle agitation chez le lecteur. C'est un frais ruisseau qui coule sur de beaux

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cailloux polis comme l'argent. Cette eau charmante ne fait aucun tapage. Les mots ne s'y précipitent pas; ils ne sautillent point. Les phrases de la Marquise sont rarement longues^ sans être trop coupées. Tous les secrets du style s'y trouvent agréablement condensés. Tout ce que la langue française, enhuit siècles, avait trouvé de délicatesses, de tours vifs, de rapidités heureuses, toutes ces inventions de notre génie trouvent dans les Lettix's leur expression suprême et véritablement achevée. Pas de rhétorique, ni d'enflure ; rien qui trahisse l'effort. Les images même ne sont employées qu'avec sobriété, et ce pinceau n'abuse pas des couleurs. Avant tout, M""' de Sévigné est une grande dame, et il n'y a rien de vulgaire ni dans les allures de sa vie, ni dans les allures de sa plume. Elle n'est pas d'ailleurs sans quelque impertinence, et tient toujours les autres à la distance qu'exige l'étiquette. Ne lui demandons pas de tendresses pour les petites gens : elle a bien de la peine à ne pas les mépriser. Elle a le style marquis.

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Il va quelques années, un de nos plus illustres publicistes lit de M"'"' de Sévigné le type absolu et idéal delà chrétienne. Ce jugement ne fut pas sans me paraître excessif, et nous n'avons vraiment qu'à jeter un regard autour de nous pour trouver, dans nos mères, dans nos femmes, dans nos filles, d'aussi parfaites chrétiennes et d'une trempe peut-être plus forte.

Un jour, Joseph de Maistre se prit à écrire cette boutade : « Si j'avais à choisir entre M'"^ de Sévigné et sa fille, j'épouserais la fille, et puis je partirais pour recevoir les lettres de l'autre. » C'est charmant, et c'est vrai. Je ne crains pas d'ajouter — et c'est à dessein que je quitte ici le terrain littéraire — que la grande marquise m'effraie quelque peu, et que je me sentirais plus à l'aise avec des âmes plus simples. 0 chrétiennes inconnues, ô mères admirables qui savez cacher votre vie, je connais vos grandes âmes ; je connais ces hauteurs de pensée auxquelles M"* de Sévigné ne s'est pas toujours élevée. Vous avez une façon de voir toutes choses chrétiennement et de les consi-

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dérer avec je ne sais quel bon sourire qui n'est pas le rire aimable de l'auteur des Lettres, mais qui vaut mieux. Vous savez écrire, vous aussi, et bien écrire : puissent vos lettres demeurer l'honneur secret de vos familles et ne pas trouver d'indiscret qui les tire de vos tiroirs et les profane en les publiant !

On parlait récemment devant moi delà mère de Lamartine, de cette grande chrétienne. EUe est fort inférieure à M"'^ de Sévigné comme finesse de plume et délicatesse d'esprit ; mais je ne crains pas d'affirmer qu'elle a l'esprit plus intimement chrétien. Relisez ce Manuscrit de ma mère que le pauvre Lamartine a eu l'indélicatesse de livrer aux imprimeurs, et, — si vous n'avez pas le loisir de goûter tant de nobles pages qui n'auraient peut-être été ni pensées, ni écrites par M™" de Sévigné, — écoutez à tout le moins ces quelques lignes :

J'aime le temps daiilomneet les promenades sans autre entretien qu'avec mes impressions : elles sont grandes comme l'horizon et pleines de Dieu. La nature me fait monter au cœur mille rétlexions et une espèce de mélan-

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coliequi me plaîl. Puis, quandje me retourne et que je vois, du liaut de la montagne, la petite lumière qui brille dans la chambre de mes enfants, je bénis la Providence de m'avoir donné ce nid caché et tranquille pour les aimer. Je finis toujours par une prière sans beaucoup de paroles, et qui est comme un cantique intérieur que personne n'entend. Mais vous, Seigneur, vous l'entendez, puisque vous entendez le bourdonnement d'un insecte dans cette petite forêt de bruyère que je foule à mes pieds....

Il est temps de revendiquer, pour tant d'humbles chrétiennes, une gloire qu'elles n'ont jamais cherchée et qu'on se plaît trop à leur refuser. On ne trouvera jamais dans les Ze^6'e6' le ton d'une Eugénie de Guérin, ni ces fraîcheurs délicieuses que nous a fait connaître le Récit d'une sœur. Mais, pour m'en tenir aux mères, qui ne souhaiterait d'avoir une mëre comme M'"® de Lamartine ? Et qui ne répéterait volontiers à ces femmes modestes et courageuses, à ces héroïnes de la vie domestique, ces deux vers charmants du vieux Ducis :

Oui, j'aurai l'esprit, mes fileuses, De couler mes jours près de vous.

La poésie didactique mérite-t-elle décidément ce nom trop profané de « poésie » ? Nous ne le pensons pas. Toutefois, il n'en a pas toujours été de même. A l'aurore de leur civilisation, les peuples, pour retenir plus aisément les éléments de leur science traditionnelle et les procédés même de leur agriculture rudimentaire, ont certaines exigences mnémotechniques que le rythme seul peut satisfaire complètement. Les peuples primitifs ne s'étonnent pas de voir quelque Hésiode se faire leur professeur poétique et revêtir de la splendeur de ses vers la nudité de ses préceptes. Suivant le commun sentiment des érudits, que rien jusqu'à ce jour n'est venu démentir, les Druides au-

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raient tour à tour subi et professé un enseignement de cette nature, à la fois poétique et mnémotechnique. C'est bien; mais, quand à l'aurore a succédé le plein midi, quand à la demie-barbarie a succédé une civilisation demicorrompue, est-il encore utile, est-il opportun de choisir la forme poétique pour apprendre aux hommes l'architecture ou la musique, la menuiserie ou la versification ? Il va sans dire qu'il faut, de toute nécessité, créer une exception en faveur de la poésie rurale et de ce chef-d'œuvre éternel, les Gêorgiques ; mais le poète, ici, a l'inépuisable ressource de toutes les couleurs, de toutes les harmonies, de toutes les splendeurs de la nature. Pour tout le reste, nous maintenons notre dire, et affirmons qu'en un siècle civilisé, la prose seule est vraiment didactique. C'est ce que n'ont pas su comprendre tant de prétendus poètes depuis le xif jusqu'au xviii^ siècle, et nous avons ainsi l'heur de posséder des milliers de platitudes en vers, depuis le Bestiaire de Philippe de Thaon jusqu'à la Gastronomie de Berchoux : œuvres

d'une médiocrité et d'une inutilité qui détient généralement toute comparaison. Eh 1 Messieurs, si vous avez réellement la prétention de nous apprendre quelque chose, choisissez la prose, « ce mâle outil fait pour les fortes mains » ; descendez de vos échasses et daignez enfin vous abaisser à notre portée. Si vous n'avez au contraire que le désir fort légitime de nous charmer, traitez d'autres sujets, et ne consacrez plus laborieusement quelques milliers de vers à nous ennuyer sans profit pour la science et sans honneur pour la poésie.

Ces réflexions nous sont suggérées par 1',!/'^ poétique de Boileau.

Quel but s'est en réalité proposé l'auteur de VArt poétique? Je ne saurais croire, en vérité, qu'il ait prétendu donner les règles techniques du sonnet et apprendre à ses contemporains éperdus que ce petit poème se compose de quatorze vers distribués en deux quatrains et deux tercets. Ceux qui avaient besoin de ces infimes détails les auraient trouvés énoncés de leur temps avec beaucoup plus de

précision dans le premier Traité de versification française. Il convient donc, tout d'abord, de défalquer du poème de Boileau tant de préceptes inutiles ou déplacés. Ajoutons que c'est faire preuve de quelque étroitesse d'esprit et de quelque myopie d'entendement que de considérer aussi minutieusement d'aussi médiocres objets. C'est que Boileau a perpétuellement confondu la versification avec la poésie. Je demande pardon de ma liberté grande ; mais la poésie, à mon sens, ne lui est point apparue comme une glorification de Dieu et un agrandissement de l'homme par la musique, par la peinture et par la pensée harmonieusement réunies et fondues en un seul Art. Elle ne lui est pas apparue comme un langage divin parlé par les âmes élevées et pour les âmes élevées, destiné surtout à faire connaître et à faire aimer la Vérité. Non : la poésie n'est guère, à ses yeux, qu'une amusette à l'usage des esprits délicats et fins, « et cela fait toujours passer une heure ou deux. »

Despréaux a, suivant nous, exercé sur les

destinées de la poésie en France la plus regrettable, la plus mortelle influence: il a, pour plus d'un siècle, empêché la naissance parmi nous d'un véritable poète. Il a été plus loin, et, malgré son titre, son A7H jjoétiq ne à^eui-êire été aussi fatal à l'art qu'à la poésie. Oui, Boileau a tellement régularisé, aligné, ratissé, les abords du Parnasse, il y amis tant d'allées correctes, tant de poteaux indicateurs : « Ceci est la y^oiUe de rélêgie, cela est le chemin du poème épique ; » il l'a si bien transformé en un jardin Lenôtre, donnant à chaque « genre » son petit jardinet à part, et séparant ces enclos par de grands murs destinés à empêcher toute communication, il a si bien fait que l'on s'est enfin dégoûté de tous ces artifices et de tous ces apprêts. On avait fini par ignorer qu'il y eût ici-bas de vrais bois désordonnés et touffus, avec de vrais oiseaux et un vrai charme, et, il faut le dire à la louange de notre siècle, c'est lui qui, après Jean-Jacques, a retrouvé le souvenir des chants oubliés et le chemin de la nature délaissée.

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Veut-on savoir jusqu'à quel point les conceptions littéraires de notre temps sont plus élevées que celles du xvif siècle? Qu'on lise la Poétique nouvelle de Brizeux après VArt poétique de Boileau. Les vers du poète breton ne sont qu'une esquisse, mais on y sent je ne sais quelle grandeur. Tandis que Boileau nous attarde péniblement dans ses définitions subtiles de genres et d'espèces, Brizeux, lui, nous prend par la main et nous conduit aux trois grandes sources de toute poésie humaine : le Temple, la Nature, la Cité. Qui oserait comparer cette classification à celle de Boileau ? L'une est large, etl' autre étroite; l'une est factice, l'autre vraie; l'une est d'un grammairien, et l'autre d'un poète.

La distinction de la poésie en genres rigoureux et infranchissables était faite pour arrêter tout élan vraiment poétique. Rien de plus stérile, ni de plus faux. Gomment ! si j'ai l'âme inondée de tristesse et si j'éclate en larmes, je devrai pleurer jusqu'à la fin de mes vers impitoyablement qualifiés d'élégie, et il me sera

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interdit de terminer cette « élégie » comme une hymne enflammée, avec des chants d'action de g-ràces ou même avec des cris de consolation et de joie! Si je parcours une belle campagne, je n'aurai pas le droit, après l'avoir décrite à ma façon, de m'élever graduellement jusqu'à l'ode, jusqu'au cantique où je chanterai le Créateur de ces montagnes et de ces vallées incomparables ! Si je fais agir sur la scène les personnages d'un drame, je serai contraint de leur prêter sans cesse une grimace solennelle et lugubre, parce que ce genre s'appelle « tragédie », ou une grimace sans cesse exhilarante et rieuse, parce que cet autre genre s'appelle (( comédie » ! Il me sera défendu, en mon drame amoindri, de faire pleurer et rire le même homme qui, dans la réalité de la vie, a parfois l'occasion de pleurer et de rire durant l'espace d'une seule heure ! Toutes ces règles seraient odieuses, si elles n'étaient pas ridicules. Un Victor Hugo s'en est très noblement affranchi. Il a jeté bas tant de barrières, et a bien fait.

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Dirai-je comment Dieu fut chassé de la poésie par la main janséniste de Boileau : « Défense à Dieu de pénétrer en ce lieu ; défense au poète d'y chanter ses louanges, celles de son Fils, celles de la Vierge et de l'Eglise. » De telles besognes étaient laissées aux théologiens, et l'on se persuadait qu'il fallait uniquement, pour être poète, se pénétrer jusqu'aux moelles des seuls procédés de Virgile et d'Homère. C'est la première fois, il faut l'avouer^ que la poésie a été entendue de cette façon, et aucun peuple, dans toute l'histoire du monde, n'en a jamais eu cette conception étroite. Toutes les nations, civilisées ou sauvages, partoutet toujours, ont fait de leur poésie l'expression, non pas des idées d'une autre nation et d'un autre temps, mais de leurs idées, mais de leurs cœurs, mais de leurs intelligences, mais de leur foi, mais de tout leur être. Elles n'ont pas été emprunter le sang d'un autre peuple pour se le transfuser, décoloré, sans vigueur et froid. Elles ont pu quelquefois ne posséder qu'une pauvre poésie ; mais enfin, c'était une

poésie à elles, une poésie religieuse et nationale. Elles n'ont pas été mendier la coupe dorée d'Athènes et de Rome, et ont préféré dire : « Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. » Voilà la vraie notion de la poésie.

La France ancienne n'a pas été mieux comprise ni mieux traitée par Boileau. Ni les combats de l'Eglise, ni les premiers siècles de notre histoire nationale ne lui semblèrent poétiques. Doctrine véritablement monstrueuse et contre laquelle il ne faut pas se lasser de réagir. Que dans toutes les annales de l'humanité , il y ait eu seulement deux instants vraiment poétiques et dignes d'occuper les poètes à travers tous les siècles des siècles; qu'Athènes sous Périclès et Rome sous Auguste soient l'unique aimant qui nous doive attirer et retenir sans cesse, c'est une idée que nous ne supporterons jamais. Boileau, par un excès de respect sans doute, n'a pas voulu se hasarder à parler de Moïse et de David ; mais il n'eût certes pas écrit de l'an-

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teur des Psaumes ce que notre Lamartine en a dit : « Essayez de lire Pindare après David ; « quant à moi, je ne le puis plus. » Dans l'histoire de la poésie, il biffe en réalité tout l'Orient et tous les siècles chrétiens jusqu'à cette grande lumière, jusqu'à cet astre dont la vue est difficile à supporter, jusqu'à ce géant qui se nomme Malherbe. Du moyen âge, il ignore tout, et nous ne songeons pas à lui en faire un reproche : car c'est le défaut de son siècle^ et non pas le sien. Où a-t-il cependant puisé les éléments de cette fausse érudition? Où a-t-il vu que, « durant les premiers temps du Parnasse françois, — le caprice tout seul faisait toutes les lois? » Lui était- il impossible de lire dans Fauchet ou dans Gatel quelques vers des xii" et xiif siècles, d'en compter les syllabes, et de se convaincre que la versification de ces temps barbares était tout aussi régulière, et peut-être plus sage que la sienne? Où a-t-il vu que <( chez nos dévots aïeux » le théâtre ait été u abhorré », alors que ce fut peut-être leur unique et profonde passion lit-

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téraire ? Non, non, il faut, encore un coup, pardonner à Boileau des erreurs qui lui ont été imposées par son siècle. Mais c'est le caractère propre du génie de s'élever au-dessus de ces idées, de ces ignorances et de ces préjugés de son temps, et Boileau ne saurait vraiment passer pour un génie.

Presque partout dans son œuvre, on est amené à constater le même manque d'essor et de coups d'ailes. Gomment ce satirique a-t-il compris la satire? A-t-il été ce Ju vénal chrétien dont le grand siècle avait tant besoin ? A-t-il, en vers légitimement audacieux, flétri les adultères du Roi, les complaisances des courtisans, les envahissements du césarisme, les attentats contre l'Église romaine mère de toutes les Églises, les premiers symptômes de cette épidémie d'athéisme qui allait tout infecter, les excès du luxe royal, la servilité des grands, l'extrême misère des pauvres, et tous les vices d'un temps dont il n'a guère raillé que les travers ? Non : Boileau s'est donné le plus souvent pour tàchede faire la guerre aux

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méchants petits poètes qui pullulaient autour de lui, et ses yeux ont peut-être été plus inclignés de ces minces abus que des vrais crimes de son époque. Que Gotin ait fait bâiller ses auditeurs et que Chapelain ait écrit de mauvais vers, tel n'est pourtant pas le principal souci de l'humanité chrétienne et française. Ce sont là des accidents sans doute, mais des accidents secondaires, et nous comprenons autrement l'utile et noble besogne d'un satirique. Aujourd'hui nous ne ferions pas, grâce à Dieu, de succès durable à l'écrivain qui se contenterait de berner le style de ses confrères et n'aborderait jamais les grands problèmes de la vie. Cependant les satires de Boileau ont été décrétées classiques, et l'on impose à la fraîche intelligence et au petit coeur tout neuf de nos enfants le Repas ridicule et les Embarras de Paris ! ^

La physionomie de Despréaux est presque toujours la même dans toutes les parties de son œuvre, he Lutrin appartient à ce genre faux qu'on appelait héroï-comique, et qui est, àpro-

prement parler, la parodie. C'est une sorte de pseudo-comédie qui consiste à prêter àde petits personnages l'allure et le langage des héros. La chose est amusante durant quelques cents vers ; plus longue, elle agace ou endort, et je ne crois pas qu'un esprit vraiment haut puisse jamais goûter le Ltih^in. Il n'en est pas de même des Épîtres, qui sont incontestablement le meilleur titre de Boileau et où abondent les beaux vers honnêtes et francs, pleins d'un bon sens vigoureux et d'une lucidité toute française. Dans son Épître sur l'amour de Dieu dont nous n'avons pas à juger le fond et qui, pour la forme, est regardée avec raison comme indigne de lui, il aborde une haute question, et nous n'étions guère habitués à lui voir prendre cet essor vers les hauteurs. Nous le félicitons vivement d'une telle tentative, et estimons qu'il méritait d'y mieux réussir.

Notre jugement paraîtra sévère; mais nous n'avons encore parlé que de nos griefs. Loin de nous la pensée d'amoindrir la valeur réelle de cet excellent écrivain qui fut un chrétien con-

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vaincu. Je ne pense pas qu'on ait jamais respecté ses lecteurs avec autant de conscience, ni que jamais on ait si honnêtement travaillé une œuvre littéraire. Le vers de Boileau est net, franc, correct, et vraiment frappé de main de maître. J'ajoute (jue cette admirable régularité et ce parler sans tache étaient profondément nécessaires en un temps où la langue achevait de se former, et où le vers était encore un peu lâche, malgré le sublime effort de Corneille. L'auteur des Épîtres a rendu par là un signalé service à notre littérature nationale, qui ne s'en montrera jamais assez reconnaissante. La guerre impitoyable qu'il fit aux médiocrités poétiques de son temps eut, du moins, ce bon effet de déblayer le terrain littéraire et d'en expulser les indignes. Le mérite particulier de Boileau, un mérite qu'il a presque poussé jusqu'au génie, c'est le bon sens. Je ne crois pas, « quoi qu'on die », que ce soit précisément l'attribut spécial des vrais poètes, bien que cette excellente qualité soit partout à sa place et ne soit nulle part inutile. La poé-

sie n'est pas une folie, comme Ta prétendu certaine école ; mais ce n'est pas non plus une sagesse bourgeoise et craignant les courants d'air. Malgré tout, Boileau restera et méritera de rester, en raison même de cette correction et de cet équilibre. 0 rare puissance de ces vertus qui n'ont rien de vulgaire ! En réalité elles assurent l'immortalité, que ne donneront jamais ni la fécondité, ni l'imagination toutes seules, ni tous les dons de l'esprit sans ceuxlà. Dans notre nomenclature littéraire qui est si riche, cent esprits peut-être sont supérieurs à l'auteur tranquille et peu inspiré de VArû poétique; mais ils n'ont pas été corrects, et ne seront pas adoptés par la postérité qui a besoin de modèles achevés.

Il est encore un point qui me ravit chez l'auteur de VArt poétique :c est qu'il n'est point bas; c'est qu'il n'a jamais fait de vilenie ; c'est qu'il a révélé l'intime noblesse de son âme dans ce vers, l'un des plus beaux de'notre langue et de toutes les langues : « Le vers se sent toujours des bassesses du cœur ; » c'est

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que, loya. et bon dans sa vie, il le fut dans ses oeuvres ; c'est qu'enfin, s'il est à nos yeux un poète de seconde volée, il est, dans toute la force de ce mot, un honnête homme de premier ordre.

S'il ne fallait pas désespérer d'interrompre jamais le cours d'un préjugé, nous aurions à répéter ici, pour la millième fois peut-être, que ce prétendu naïf fut en réalité le plus madré et le plus profond de tous les égoïstes. Ce qui domine en lui, ce n'est pas le cœur, ni la cons-^ cience, ni l'âme : c'est l'esprit. Je m'évertuç à chercher ce qui a mérité à ce fin matois le surnom de (( bonhomme », et j'avoue en toute humilité que, malgré la constance de mes efforts, je ne suis pas encore parvenu à le découvrir. Intelligence acérée, pénétrante, mordante, piquante, charmante, il n'a jamais eu de la bonhomie vraie que certaines apparences trompeuses ; pour tout dire, je ne connais pas de

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type plus accompli du « faux bonhomme. » Il est essentiellement sceptique, et rit sans cesse en dedans. C'est une sorte de Voltaire qui n'est pas venimeux et qui, par paresse, ne se donne pas la peine de haïr, mais seulement de mépriser. Encore ce mépris est-il sans profondeur, comme il est sans fiel. Il observe, sourit, puis écrit,

La Fontaine a loué quelque part l'auteur des i Maximes, et il l'a fait avec amour, avec passion, sans réserve. C'est que l'auteur des Fables n'est en réalité qu'un La Rochefoucauld moins bilieux, moins sec, moins anguleux, mais plus dangereux peut-être et cachant mieux son jeu. Au demeurant, c'est le «

même tempérament de mépriseur de la nature humaime, et ils étaient bien faits pour se comprendre.

Voici un homme qui, doué d'un rare et merveilleux génie, et maniant le vers avec une facilité que personne n'a jamais possédée à ce point, se prépare à écrire un volume de Fables^ Il a d'illustres modèles sous les veux : les In-

dous ; Ésope chez les Grecs et, chez les Latins, Phèdre. Tous ces conteurs, que La Fontaine a si mag-nifiquement dépassés, ont vu dansFapolog-ue une façon populaire de dire la vérité aux peuples et de leur faire un cours de haute morale. Les origines de l'Apologue sont sacrées, j'allais dire divines. On le trouve dans l'Ancien Testament, et l'on peut affirmer que les paraboles de l'Evang-ile ne sont que des apologues surnaturalisés. Chez les nations même qui n'ont pas vécu dans la pleine lumière delà révélation, l'Apologue est resté quelque chose de mystérieux, de théologique et presque de sacerdotal. Oui, les Indous, Ésope et Phèdre lui-même sont des moralistes qui sont convaincus jusqu'à paraître inspirés. Si l'on n'avait pas tant abusé de ce mot, je dirais qu'ils semblent remplir un sacerdoce. Ils ne se dépouillent jamais d'une certaine gravité, qui est belle; ils ne raillent, ni ne plaisantent, et ce sont des prêtres qui croient à leur Dieu. Quel est, dans notre monde occidental, quel est le premier fabuliste qui a fait entrer le scepticisme dans

l'apologue? Quel est le premier qui s'est dépouillé de sa toge de moraliste? Quel est le premier qui, dans cette littérature grave, a montré la grimace d'un sourire moqueur ? Ce sont les auteurs de Renart aux xif et xiii* siècles, mais c'est surtout La Fontaine au xvif . Il se sert de la fable pour montrer le ridicule et l'inanité de l'homme , mais non plus pour lui prêcher une morale supérieure. Il est heureux de nous percer à jour. Au milieu de tant de vices et de petitesses, il nous donne à entendre que le seul moyen de nous tirer d'affaire consiste en une bonne petite prudence, en une honnête petite habileté renardière qu'il se prend à nous enseigner tout au long. L'important, c'est d'ai:river parla finesse au succès, sans rompre trop ouvertement avec la morale. Le trompeur n'a qu'un écueil, c'est d'être trompé, mais il peut l'éviter. Le renard, enfin, est la bête favorite du « bonhomme », qui fut lui-même un fin renard. Prenez l'une après l'autre toutes les « moralités » des fables de La Fontaine et," à part un certain nombre d'exceptions dont il

convient de faire estime, vous n'y trouverez qu'une morale des plus naturalistes et des plus sceptiques. Il est certain que les Indous et Ésope ont été de grands théologiens, si on les compare à La Fontaine. Après seize cents ans de christianisme, ce fabuliste chrétien a trouvé aisément le moyen d'être infiniment moins élevé et moins moral que les fabulistes païens. Il n'y a ici bas que deux classes d'écrivains : ceux qui concluent et ceux qui se bornent à constater. La Fontaine est de ceuxci, et c'est, pour tout dire, un prêtre qui ne croit plus à son Dieu.

La cause de cette étrange infériorité doit être cherchée dans cette odieuse doctrine, née aux xvf et xvii^ siècles, qui scindaitl'hommeen deux, lechrétiend'uncôté,lepoètedel'autre. Dès qu'on prenait laplume, on n'était plus tenu à conserver sesidées ordinaires, saphysionomie intime. Tout au contraire, on croyait entrer dans le domaine delà fiction, dans un pays où il fallait se masquer. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire aux défenseurs de La Fontaine : « Il faisait

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des fables, et non pas de la théologie ; » de même que nous avons eu le chagrin d'entendre dire à des publicistes fort catholiques : « Nous ne faisons pas de la théologie, mais du journalisme. » Gomme si de telles choses étaient réellement divisibles ! Gomme si la foi n'était pas la substance réelle de toute poésie et de tout art! Gomme si l'on pouvait renfermer en soi ces deux êtres si complètement différents et opposés: un chrétien qui s'agenouille devant Dieu et un poète qui ne prononce même pas ce nom sacré! Nous ne craignons pas d'affirmer que La Fontaine, vivant en plein payschrétien, pouvait et devait écrire des fables chrétiennes. Puis donc que le niveau de la morale humaine s'était si prodigieusement élevé dans le monde depuis le sacrifice du Galvaire, il était à tout le moins obligé de se mettre à ce niveau, et d'être plus

grand que les fabulistes anciens. Il est, à ce

point de vue, notablement plus petit.

Nous avons là, sous les yeux, un Recueil

d'apologues indiens qui ont été traduits en

chinois ; puis, du chinois en français par ,

- LA FONTAINE |(j9

M. Stanislas Julien. J'en citerai ici q^,,ue's pièces, plutôt que de citer Esope et Phèdre trop connus, et nos lecteurs verront sans peini combien ces pauvres Bouddhistes avaient de la fable une idée plus haute que notre La Fontaine... Ecoutez ce récit, dont le titre et la moralité sont contenus en ces sept mots : Il faut être fidèle à sa parole.

un"s'l''"r".| "' ■'"'','""' ""^ '"*' ^"'' '« '■"!'- avec "n smge. C..]u,-c, conlla un jour ses deux pelils au lion

«ans ce moment un vautour, ^ui étai, pressé pach fe^'

oda,t en cherchant sa proie.Co.me le HonsV.arellT

^JutourpntlespetHs du singe elallaseflxerauhauld™' . rb e. A son reveil, le lion chercha les pelils du sin^e et ne

es rouva plus et a.vant levé les yeu., aperçut le Cl : qu, les le„a,t au haut d'un arbre : ,. J'avais reçu, dil-i 1

garde, „a,s je ne les ai pas protégés avec assez de vi" nce e, de soin, ., vous en avez prolilé pour I s pre X' les „,p„r,er. De celle manière, J'ai manqué d lo J 'OU., en pne, rendez-les moi. Je suis le roi des quadru «es, et vous le maure des oiseau»: noire hts'/; nolre^puissance sont égales. ,1 serait juste de me les

- «Vous ne connaissez pas les cireonslances, lui répondu le vautour. .Maintonanl je meurs de faim. Ou'ai-ie beso.n de considérer la ressemblance ou la diiréreU jn

PORTRAITS DU XVif SIÈCLE

Le lion voyant qu'il n'obtiendrait rien, déchira avec ses ongles la Jhair de ses flancs pour racheter les petits

du singe. >>

El cette auli^e fable dont la moralité n'est pas moins haute :P/'«^^-g^^^^^ VlmmaiiUè, n'estelle pas cligne aussi d'être regardée comme une œuvre vraiment chrétienne ?

« Jadis, dans une grande forêt, il y avait une multitude d-animaux. Le feu, ayant été allumé dans une p lame sauvage, s'étendit rapidement et consuma trois cotes de la îo;èt. Il n'en restait plus qu'un qui futlibre; ma.s, devant, coulait une grande rivière. Les animaux, rédmtsa 1 extrémité, ne savaient plus comment sauver leur vie

« Dans ce moment, dit le Bouddha, je pns la forme d'un cerf gigantesque et doué d'une force extraordmaire. Je posai mes pieds de devant sur le bord ultérieur, et ceux de derrière sur l'autre rive, et je hs de mon dos un pon pour passer les animaux. Ma peau et ma cha.r furent cruellement meurtries et déchirées; mais, par un sentiment d'affection et de pitié, j'endurai la douleur au risque de mourir. Après tous les animaux arriva un lièvre. Quoique la vigueur de mon corps fut epuisee je fl an dernie'r et suprême effort PO- qu'il P^t passer. De que le lièvre fut sauvé, mon dos se brisa. Je tombai dans l'eau, et je mourus. »

Nous pourrions multiplier ces exemples et en citer d'aussi décisifs ; mais personne n'hési-

tera désormais à établir entre les Iiulous et La Fontaine une ditférence qui ne sera pas à l'avantage du dernier. Il est presque inutile d'ajouter que ce caractère primitif de l'apologue a persisté chez toutes les nations chrétiennes et, en particulier, chez la notre. Marie de France, au xiir siècle, a versifié des fables, imitées de l'antiquité, qui présentent une morale sévère et élevée. Dans le Coq et la Perle, le fabuliste du xv!!*" siècle nous seml^le donner pour conclusion et pour morale cette idée fort réaliste que l'Utile est souvent préférable au Beau. Telle n'est pas, au contraire, la pensée de l'auteur du moyen âge, quand il compare le coq à ces esprits qui « méprisent l'honneur et choisissent le pire. » Je préfère cette morale et m'y tiens.

Mais si La Fontaine est à nos yeux le moins religieux de tous les fabulistes, il en est certainement le plus admirable et le plus parfait, si Tonne considère que laforme. Autant de fables, autant de drames vivants, autant de chefsd'œuvre. Pour trouver dans ce livre sans pa-

SO'iJ PORTRAITS DU XVif SIECLE

reil, un mot déplacé, une expression fausse, une faiblesse, il faut de longues recherches et qui aboutissent rarement. Sous la main de cet homme prodigieux, le vers français prend une souplesse, une variété, une élasticité dont Boileau ne l'aurait pas cru capable. Les rythmes changent sans cesse, et l'harmonie n'en soutFre jamais. La Fontaine procède par images, ou plutôt par tableaux. Il dédaigne avec raison les sécheresses d'Esope et la brièveté de Phèdre : il met tout en action. Plus de style indirect : du drame, toujours du drame. Chaque animal a la parole : on le voit, on l'entend. Les Indous , par exemple, connaissaient la fable de L' Aîie couvert de la peau d'un lion; mais quelle concision désespérante ! « Un âne s'étant couvert de la peau d'un lion, se pavanait fièrement et s'imaginait qu'il était le roi des quadrupèdes. Quelques personnes, l'ayant aperçu de loin, le prirent pour un vrai lion ; mais, quand il se fut approché d'eux, il se mit à braire, et tous connurent que ce n'était qu'un âne. » Tels sont presque tous les thèmes

de La Fontaine, et vous savez comment il les a embellis. Des tableaux d'une infinie variété, un drame plein de vie, un style plein de facilité, ce n'était pas encore assez : La Fontaine j joint la pointe de son esprit, qui est d'une méchanceté délicate. Vous vous heurtez, dans chaque fable, à vingt observations délicieusement vraies. Le bon sens domine et éclaire toute l'œuvre. Ce n'est pas celui de Boileau qui était parfois grave jusqu'à la lourdeur : c'est le sien, qui est plus français. Il accepte, d'ailleurs, et consacre volontiers les données de la morale naturelle et, s'il ne leur ajoute rien, il lui arrive le plus souvent de ne les point défigurer ni amoindrir. Somme toute, avec les Fables on ne charmera jamais un chrétien, mais on amusera honnêtement les honnêtes gens. C'est le plus parfait de tous les chefs-d'œuvre, et il est visiblement immortel. Je crois néanmoins qu'il n'a pas augmenté icibas la somme du bien ; j'ajoute qu'il n'a pas agrandi une seule àme ; je suis convaincu, enfin, qu'avec le seul bon sens, même doublé

d'esprit, on ne fondera jamais ici-bas rien de vraiment grand.

Je ne parle pas des Contes de La Fontaine. Ils déroutent certains de ses admirateurs, qui les trouvent décidément trop gaulois. Jl les faut tenir dans la même estime que nos Fabliaux du XIII* siècle et le Dêcamèron de Boccace.

Venant de l'auteur des Fables, ils nous désolent plus qu'ils ne nous surprennent.

Quelles que soient les réserves qu'un honnête homme soit en droit de formuler sur les jugements de l'illustre chroniqueur, Saint-Simon est aujourd'hui hors de pair. Du premier coup, il s'est établi parmi nos classiques, et dans un

,/ rang qui n'est pas médiocre. Il est un de ceux qui honorent la langue française, et les littératures étrangères pourraient difficilement nous opposer un génie plus souple, plus varié, plus fécond.

P'' On s'étaitlongtemps défié de cet «irré gulier » , et les délicats n'avaient pas voulu, tout d'abord, l'admettre dans l'auguste voisinage de Bossuet

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et de Racine. De fait, on ne le trouvait point assez aligné. Saint-Simon est une façon de romantique. Il a un tempérament fougueux et ardent dont il n'essaie même pas de triompher. Je n'ignore pas tout ce qu'il doit au Journal de Dangeau et qu'il en a fait, pour ainsi parler, la première substance d'une partie considérable de son œuvre ; mais ce n'est point pour affaiblir le jet impétueux de sa pensée. Je sais aussi qu'il a mis deux fois son livre sur le chantier et que nous possédons le trésor de ces deux rédactions. Mais, à ne considérer que ce qui lui appartient en propre, on peut dire qu'il laisse courir la plume et ne prend pas souci de cent incorrections. Il ne faut pas voir, dans cette étrange composition, autre chose qu'une suite de grandes fresques (( sans fin » et qui vous font passer sous les yeux deux siècles de notre histoire. J'ai dit « deux siècles » et ne m'en repens pas. Mais, à vraiment parler, c'est un homme du XVIII" siècle. Il en a l'esprit, la langue, l'audace et le fiel.

SAINT-SIMON -lÙM

La lang'ue de Saint-Simon n'est pas de celles que Ton puisse offrir pour modèle : c'est un écrivain qu'il faut lire à un âge quelque peu mûr, et les jeunes gens se trouveraient assez mal d'une telle lecture. Ils n'y apprendraient ni à se contenir, ni à se corriger, et y puiseraient trop aisément l'habitude d'écrire avec une rapidité malsaine. Le génie seul peut procéder avec une telle désinvolture d'incorrection. Que Saint-Simon se permette des phrases de vingt lignes et y enchevêtre péniblement les incidentes dans les incidentes, c'est pour lui petite affaire. Avec deux coups de pinceau, il rachète tout et se fait tout pardonner. Mais de telles libertés ne sauraient être permises qu'à ceux qui peuvent ainsi les faire oublier. Pour conclure, c'est La Bruyère, et non pas Saint-Simon, qu'il faut mettre aux mains de la jeunesse.

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Ajoutons que, pour de jeunes entendements, le fond n'en serait pas meilleur que la forme elle-même, et Saint-Simon est un professeur de mépris dont on n'a pas besoin à vingt ans.

Ce n'est pas, pour en revenir à son style, qu'on ne lui puisse reprocher des longueurs ; mais véritablement on n'en oserait rien supprimer. C'est par l'ellipse qu'il pèche le plus volontiers, et il montre une telle hâte dans le rendu de sa pensée qu'il prend plaisir à employer un mot au lieu de dix. Mais, par la force de son esprit, il trouve dans ces ellipses mêmes un des plus merveilleux secrets de son style et, comme on l'a dit avant nous, « une effrayante propriété de l'expression. » Quelques exemples ne seront peut-être pas inutiles.

Après avoir décrit, de main de maître, comment le saint viatique fut administré à Louis XIV ; après nous avoir montré le très humble cortège qui, ce jour-là, accompagna le Dieu, créateur du ciel et de la terre, à travers les appartements de Versailles ; après nous ' avoir parlé de ce « très petit accompagnement

qui monta chez le Roi par le petit escalier de ses cabinets, » Saint-Simon ajoute qu'après le sacrement reçu, il ne demeura dans la chambre de Louis que M'"" de Maintenonet le Chancelier, et qu'ils profitèrent de cette solitude pour lui faire signer ce fameux codicille, « si fraîchement fait, qui mettait le couteau dans la gorge à M. le duc d'Orléans, dont il livrait la manche en plein au duc du Maine. » Voilà qui est fièrement dit; mais ici les plus magnifiques ellipses abondent : « Tout aussitôt, et cet aussitôt fut un peu étrange, le Chancelier lui présenta le codicille. » Puis, quelques pages plus loin, parlant des deux cardinaux de Rohan et de Bissy, qui reçoivent du Roi mourant une si vigoureuse harangue en pleine poitrine : a Leur réponse, dit Saint Simon, ne fut que sécurité et louanges. » Ailleurs il entretient son lecteur, avec son amertume habituelle, de sa réconciliation si superficielle avec le duc de Noailles : <( Ma persévérance sèche, froide et précise aux simples devoirs d'indispensable bienséance, m'ont délivré et l'o/i^ réduit au même point que

moi. » Tout Saint-Simon est dans cette phrase dont l'incorrection est si manifeste : mais où trouver deux mots mieux accouplés que ceux-ci : « Persévérance sèche ! » C'est un coup de génie, et rien n'est plus fréquent dans les Mémoires.

Saint-Simon ne procède guère que par tableaux. Toutes les fois qu'il n'est pas peintre, il est médiocre. C'est alors qu'il se perd en ces incidentes que nous signalions tout à l'heure. Écoutez plutôt : « Le soir, fort tard, ne répondit pas à l'applaudissement quon avait voulu donner à la journée, 'pendant laquelle il avait dit au curé de Versailles, c[ui avait profité de la liberté d'entrer, qu'il n'était pas question de sa vie, sur ce quil lui disait que tout était en prières pour la demander, mais de son salut, pour lequel il fallait bien prier. » On se ferait difficilement l'idée d'une telle lourdeur, et il est bien peu de pages de Saint-Simon qui n'en soient gâtées. Mais comme il se relève, et par un mot ! Vojez-le peindre le Roi « avec Jésus» Christ sur les lèvres encore, qu'il venait de

recevoir »? Et maintenant, voulez -vous un tableau complet, un tableau avec son cadre? Lisez cette page, étonnante en sa simplicité, où il nous montre toute la Cour abandonnant le Régent, le jour où l'on croit que le Roi va revenir à la santé : « Le matin de ce jeudi, il parut plus de force, et quelque rayon de mieux qui fut incontinent grossi et dont le bruit courut de tous côtés. Le Roi mangea même deux petits biscuits dans un peu de vin d'Alicante, avec une sorte d'appétit. J'allai, ce jour -là, sur les deux heures après midi, chez M. le duc d'Orléans, dans les appartements duquel la foule était au point, depuis huit jours et à toute heure, qu'exactement parlant une épingle n'y serait pas tombée à terre. Je n'y trouvai qui que ce soit. Dès qu'il me vit, il se mit à rire et à me dire que j'étais le premier homme qu'il eût encore vu chez lui de la journée, qui jusqu'au soir fut entièrement déserte chez lui. Voilà le monde. » Ces quelques lignes peuvent passer pour un type parfait, comme un abrégé de

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toute la manière de l'auteur. Et maintenant rhéteurs, relevez, tant qu'il vous plaira, les constructions défectueuses, les inélégances, les tours incorrects, les pesanteurs, les lapsus. Vous n'empêcherez pas que cela ne soit vivant. Oui, cela vit, cela frémit, et je préfère cette incorrection animée à votre correction sans mouvement. Dans les Traités de Rhétorique, on n'a pas encore écrit de chapitre qui porte ce titre : « De la vie dans le style ». C'est qu'en effet on peut tout apprendre et tout acquérir, sauf cette chaleur vitale dont le génie a voulu garder le secret.

Saint-Simon, malgré tant de qualités et qui sont de premier ordre, n'est pas en grande estime auprèsdes catholiques, etje ne sauraisleur donner tort. Quoi qu'on en ait dit, ce n'est ni un grand cœur, ni un beau caractère, ni un

esprit élevé. L'élévation surtout lui fait absolument défaut. Les horizons de cet historien sont étroits: il ne voit pas haut, et il ne voit pas loin. Homme de cour, il n'a pas même imaginé qu'il pût y avoir, au-delà de la cour, quelque spectacle digne de fixer un moment l'attention d'un galant homme. On a dit que la race humaine finissait au baron : Saint-Simon eût été dans le cas de le penser. Glest un duc plutôt qu'un homme. Il ne semble pas avoir le sens de la nature, de même qu'il n'a pas le sens de l'humanité. Le palais de Versailles est tout son paysage. Il faut se le représenter frétillant sans cesse au milieu de tous ces groupes en jaquettes dorées, et trottant dans tous les coins et recoins de ce château, qu'on a si bien appelé « une caserne à courtisans ». Il ne saurait demeurer un instant en repos, et l'agitation est son état normal. Il va de l'un à l'autre, il s'inquiète, il s'informe, il entre partout, il connaît les ateliers où se fabriquent les bruits qui courent ensuite dans tout le royaume, il les recueille avec une sincérité passionnée, et les

colporte d'autant plus volontiers qu'ils favorisent les vingt ou trente haines dont son cœur est gonflé. Il y a du reporter dans Saint-Simon; ou plutôt, c'est un reporter de génie. Les autres ne lui vont pas à la cheville, mais ils sont bien de la même famille. On a prononcé à ce sujet le mot de commérage, et je ne pense pas qu'on se soit, ce jour-là, rendu coupable d'une grande calomnie. C'est une simple médisance.

Cette médisance a, néanmoins, échauffé les oreilles de tous les adorateurs de Saint-Simon et nous a particulièrement valu une magnifique indignation de Sainte-Beuve, lequel était rarement indigné : «Oui, dit-il, les cow?m^ra^^,s de Saint-Simon ; mais, comme qui dirait les harbouillages de Rembrandt ou de Rubens. » L'indignation paraît ici égarer quelque peu l'esprit ordinairement si précis de Sainte-Beuve. Le commérage ne réside pas dans le style, mais dans les habitudes de la vie, et l'on peut être en même temps une commère de premier ordre et un écrivain de première valeur.

Saint-Simon haïssait tout ce que haïssait

Sainte-Beuve, et c'est cette haine bilieuse qui lui a fait trouver un partisan si décidé dans l'auteur des Lwulis. Il se trouve que 1(? duc Saint-Simon a été janséniste, et que Sainte- Beuve, tout en ne croyant à rien (absolument à rien) a voulu se donner les allures de défendre le jansénisme. On ne saura jamais supputer le nombre des athées qui ont de la même façon aimé Port-Royal et combattu la bulle Unigenitn^ ; mais il est, à tout le moins, permis d'affirmer que Saint-Simon a eu contre la Papauté une aversion profonde qu'il conciliait, je ne sais trop comment, avec une foi sincère et une piété grave. Il inventa perfidement tout un S3''stème pour empêcher les évêques de correspondre librement avec Rome, et l'on voit par là qu'il est bien fait pour donner ici des leçons à tous nos brochuriers contemporains. Il demande qu'il ne soit permis» à aucun évêque, ni à aucun ecclésiastique d'écrire à qui que ce soit de la Gourde Rome, ni d'en recevoir des lettres sans la permission expresse dt^ Roi SUR CHAQUE CHOSE ». Etplusloiu : (( G'cst bien

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assez de laisser le commerce de Rome libre aux trois cardinaux uniquement, et celui du Nonce à cinq ou six prélats ou gens de second ordre, bien choisis, et nommés pour cela par M. le duc d'Orléans ; et châtier sévèrement et irrémissiblement tous prélats et gens de second ordre qui oseraient transgresser la défense le moins du monde. »Ne croirait-on pas lire quelque écrit semi-officiel du second empire? Mais Saint-Simon ne s'est pas défié que des évêques. Même passion contre les Jésuites, et surtout contre M"^ de Maintenon. C'est un brochùrier gallican ; c'est un pamphlétaire janséniste. Tous les ennemis de l'Église se servent de ce croyant pour fortifier leur incroyance.

Nous parlions tout à l'heure de certaine étroitesse de cette intelligence ; mais, encore ici, nous trouvons devant nous la colère de Sainte-Beuve : « Vous parlez de Tacite, qui

a admirablement condensé, travaillé, pétri, cuit et recuit à la lampe, doré d'un ton sombre ses peintures chaudes et amères. Ne vous repentez pas, Français, d'avoir eu chez vous, en pleine cour de V,ersailles et à même de la curée humaine, ce petit duc à l'œil perçant, cruel, inassouvi, toujours courant, furetant, présent à tout, faisant partout son butin et son ravage, un Tacite au naturel et à bride abattue.^ Et le critique de s'emporter ici contre ces impertinents qui ont osé parler de « l'horizon borné de Saint-Simon, de ce Tacite à la Shakespeare. » L'éloquente réponse de Sainte- Beuve ne nous paraît répondre à rien : c'est une réplique à côté. Il ne s'agit pas, en effet, de savoir si Saint-Simon peut être comparé à Tacite, et nous admettons fort volontiers la justesse de cette comparaison. Mais il s'agit, mais il importe de savoir si Saint-Simon a réellement connu autre chose que la Cour et les courtisans ; et sans crainte, nous répondons : Non. Il n'a même pas connu la noblesse rurale de son temps, ni cette bourgeoisie qu'il

220 PORTRAITS DU XVIl^ SlÊCLE

dédaigne si insolemment, ni ce brave peuple, si honnête, si travailleur et si chrétien, qui n"a même pas d'existence à ses yeux. Quelques prélats de cour sont à peu près les seuls prêtres dont il ait essayé le portrait. Il n'est même pas au courant de la vie chrétienne qui circule à Paris et qui n'est point sans pénétrer alors dans les meilleurs endroits de la Cour. Si ce ne sont pas là des « horizons bornés », qu'appellerez-vous de ce nom ? Et ne vaut-il pas mieux reconnaître que le « petit duc, dont la vanité était si folle », ne saurait être considéré comme le peintre exact de l'ancienne société française? Il en a merveilleusement connu les parties gangrenées et pourries, mais non pas les autres. Il a connu, il a peint un Français sur dix mille. Sa façon de défendre la noblesse et d'en parler nous prouve assez qu'il ne « faisait pas grand. » Il est impossible d'avoir un large horizon quand on s'occupe à ce point de préséances et de tabourets. Ces petitesses de Saint-Simon nous donnent une fâcheuse idée de la portée de son regard, et, décidément, il

n'y a en lui rien de grand que son talent de peindre.

Je comparerais volontiers Saint-Simon à La Rochefoucauld. Ce sont esprits de môme trempe. Tous deux méprisent. Tout deux sont effroyablement aristocrates, dans le plus mauvais sens de ce mol. Tous deux ont un champ d'observations restreint. Tous deux sont décourageants et ne croient qu'à l'intérêt. Saint- Simon, c'est La Rochefoucauld écrivant l'histoire et ne voyant partout qu'intrigues, bassesses, vilenies, trahisons, consciences vendues, simonies, vices, travers ou crimes : le tout sous les apparences les plus décevantes. Mais^ si la trempe de l'esprit et le système philosophique sont les mêmes, rien n'est plus différent que la nature du talent et le tissu du style. Saint-Simon est un La Rochefoucauld fécond et incorrect, ardent et pittoresque ; La Rochefoucauld est un Saint-Simon classique, abstrait et froid. Le premier répand son fiel; le second le condense. L'un brosse des fresques splendides, le second cisèle délicieu-

sèment des paradoxes ou des axiomes. Leur commerce, d'ailleurs, nous semble également funeste. Nous n'avons, certes, aucune peine à rendre justice à leur génie ; mais nous avons regardé comme un devoir de proclamer très haut que ce génie est trop souvent dangereux et malsain. C'est fait.

DERNIER REGARD SUR LE XVir SIÈCLE

DERNIER REGARD SUR LE XVir SIÈCLE LES LIVRES DE RAISON

' Nous avons eu souvent l'occasion d'établir .ce grand principe que « la Littérature et l'Art

» doivent être l'écho précis de la pensée ». D'où |ette loi à laquelle les littérateurs et les artistes semblent parfois ne pas songer assez : « Il faut penser le vrai, et parler comme on pense ». Rien de mieux, et il suit de là que la Littérature et l'Art devraient être le reflet exact de leur temps. Tel siècle, tel art. Oui, c'est en effet ce qui devrait être, mais c'est ce qui n'est pas. Il semble en particulier que la France

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ait, presque de tout temps, possédé une certaine littérature qui ne correspond pas à la réalité historique. Pour tout dire en un mot, la France, trop souvent, a mieux valu que sa littérature.

D'où vient un tel phénomène?

C'est que nous avons le malheur de posséder chez nous un millier de romanciers, de poètes, de dramaturges et de caricaturistes qui ne vivent pas de notre vie et ne meurent pas de notre mort; qui ne nous connaissent point; qui ne s'assoient pas à nos foyers ; qui nous traitent volontiers de bourgeois ; qui nous trouvent prosaïques et plats ; qui ignorent enfin qu'il y a dans l'énorme Paris cent mille familles honnêtes, vertueuses, modestes, chrétiennes. Or, ces hommes sont les seuls qui fassent du bruit, et chacun d'eux en fait bien comme cent. Seuls ils tiennent la plume, le pinceau, le crayon. Seuls, hélas! ils représentent aux yeux de l'étranger, la grande nation, et celle qui, à coup sûr, possède ici bas la plus haute dose d'enthousiasme et de générosité.

Allez à Vienne, à Londres, à Florence : la pauvre France n'est représentée là-bas que par ses opérettes, ses romans, ses journaux. Ajoutez-y nos actrices et nos coiffeurs. La plupart des étrangers ne se doutent guère que, malgré tous ces éléments étranges ou médiocres, nous sommes encore le peuple le plus chrétien et le plus honnête de la terre. Ils ne se doutent pas que la femme française, dans toutes les classes sociales, est la plus laborieuse, la plus simple, la plus vaillante de toutes les femmes. Ils ne soupçonnent pas les prodiges d'économie et d'honnêteté qui sont j ournellement accomplis au sein de nos petits ménages ouvriers et bourgeois. La faute en est surtout, comme nous l'avons dit, à ces lettrés qui vivent uniquement dans l'espace compris entre la Ghaussée-d'Antin et le faubourg Montmartre, et auxquels on a si justement infligé le nom de boulevardiers. Ah! qu'ilsnous ont fait et qu'ils nous font de mal !

Ce n'est pas que le boulevardier soit un être pervers, et il y a chez lui plus d'une noble

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tendance, plus d'une vertu d'origine chrétienne; mais son grand malheur est de vivre en dehors de la vie réelle. Son existence est surmenée, son intelligence surchauffée. Dans le milieu restreint ou il promène son existence fiévreuse, il ne rencontre guère que la convention et non la réalité. Le théâtre, qu'il fréquente assidûment, le nourrit de chimères. Il en vient à croire à tous les adultères qu'il fabrique et nesaurait voir une femme sans se l'imaginer bassement ou dramatiquement coupable. Si l'on juge unjour notre pauvre époque d'après nos drames et nos romans, on s'en fera une idée qui sera scandaleusement inexacte et fausse. En réalité, nous valons mille fois mieux que notre réputation, et les boulevardiers nous calomnient.

Eh bien ! je viens de faire bien tard cette triste découverte : c'est que le « boulevardisme » a existé de touttemps parmi nous, et qu'il serait injuste de juger les siècles passés d'après nos poètes, nos romanciers ou nos philosophes. Il y a des exceptions, je le sais. Nos Chansons de

geste au xii^ siècle, Villehardouin et Joinville au xiii% les sermonnaires et surtout les chants populaires de tous les temps, ces documents précieux nous offrent souvent des tableaux exacts et qui n'ont rien de conventionnel. Mais que de boule vardiers, même au temps de saint Bernard, même au temps de sainl Louis î

Je viens de relire le Roman de Renart, et il est depuis longtemps démontré qu'un certain nombre de ses « branches » remontent au xif siècle. Convient-il d'v voir une peinture ressemblante? Non. non, mille fois non. L'auteur de Renart est un sceptique qui, visiblement, ne croit à rien. Il a une manière eff'rojable de plaisanter sur les choses les plus saintes. Il persiftle, persiffle, persifffe. Il faut voir comme il raille le Paradis, la prière, la messe. C'est un Voltaire anticipé, un horrible petit Voltaire. Si cependant nous lisons avecun œil loyal les documents sincères de cette même époque, nous ne trouvons chez le peuple chrétien rien de semblable. Ce peuple a des vices qui sont souvent grossiers, et il n'est pas

230 DERNIER REGARD SUR LE XVif SIECLE

encore dégrossi par l'Église ; mais, à tout le moins dans le nord de la France, il croit avec une admirable ardeur. Il ne raille pas, il se prosterne; ilnepersiftlepas, il adore. L'auteur de Re/im^t est un boulevardier.

Je relisais encore ces jours derniers le Roman de la Ro^-e , et nos Fabliaux. Les admire qui voudra ! C'est une abominable littérature, et elle est surtout abominable parce qu'elle n'est pas vraie, parce qu'elle est conventionnelle. Je n'ignore pas que lexiii*" siècle, par de certains côtés, est une époque de décadence, et que les folles filles avaient l'impudence, durant la croisade, d'aller planter leur tente à côté de celle de saint Louis. Il m'a été donné de connaître un grand nombre de documents historiques de cette époque; j'ai sous les yeux ce très sincère registre des visites d'Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, lequel trouva dans son diocèse bien des abus à réformer et les réforma. Ces faits ne me sont pas étrangers, et je pourrais citer encore bien d'autres scandales qu'il convient de mettre en

pleine lumière. Mais que le clergé, la noblesse et la bourgeoisie aient été alors aussi pourris qu'il plaît aux Fabliaux de l'affirmer ; qu'il n'y ait pas eu à cette époque de mariage respecté ; que l'adultère ait foisonné à ce point ; que nos pères aient été de tels gredins et nos mères de telles coquines, je le nie absolument. Les honnêtes familles, les religieux austères et les bons prêtres étaient chez nous en majorité. La plupart des femmes étaient à peu près ce que nous les montre un document admirable du siècle suivant, le Mèaagier de Paris : simples, travailleuses, pures, chrétiennes. Elles ne mettaient pas en pratique cet Art d'aimer d'Ovide, que Jean de Meung a presque rendu populaire : elles ne connaissaient pas de telles vilenies. Sans doute il y avait, alors comme aujourd'hui et peut-être plus qu'aujourd'hui, des amours coupables, des débauches, des crimes, mais pas à ce point là, mais pas de cette façon-là. Les auteurs de la Rose et des Fabliaux sont des boulevardiers.

Je ne veux pas pousser plus loin ma thèse ;

232 DERNIER REGARD SUR LE XVIl'' SIECLE

mais j'ai déjà eu l'occasion de prouver que le xvii^ siècle lui-même a été infecté de boulevardisme. Cependant, grâce à laforce et à la vitesse acquises dans tous les siècles précédents, la famille en France n'avait jamais peut-être été plus profondément chrétienne. Oh! les admirables mariages, chastes et féconds! Oh ! les nobles figures des pères chrétiens, sévères et douces ! Oh ! les charmantes femmes, austères et aimables ! Notez que ces vertus ne fleurissaient pas seulement sur les sommets de la société : le ménage bourgeois valait autant et souvent mieux que le ménage noble. Les paysans valaient les bourgeois. Il n'y avait guère de gâté que la cour. Or, c'est la cour surtout que les lettrés de ce temps-là ont observée et décrite. Lisez La Fontaine, lisez LaRochefoucauld, lisez Molière : ils ne vous disent pas un mot de tant de vertus. Si, pour juger le xvif siècle, nous ne possédions par aventure que le théâtre de Molière, quelle idée nous en ferions-nous? Ne me dites pas que l'auteur comique n'est tenu qu'à mettre en relief les vices et les ridicules

de son temps. Je dis, tout au contraire, qu'à côté de ces petitesses ou de ces noirceurs, il doit, à tout le moins comme contraste, tenir compte des éléments honnêtes et vrais de son temps. C'est un devoir qu'ont parfois remplis les poètes du xix'' siècle, mais bien rarement ceux du xvif . Par quels personnages est représentée dans Molière toute cette bourgeoisie admirable de son temps? Par M. et M'"" Jourdain, ou par les Ghrysale et les Orgon que je m'entête à ne pas trouver ressemblants. 11 y a du boule vardier dans Molière.

Toute l'histoire intime de notre passé et, en particulier, toute celle du xvii^ siècle reste à faire, mais d'après d'autres sources. 11 nous faut des narrateurs exacts ; il nous faut des historiens ayant réellement vécu de cette vie même qu'ils nous racontent. Nous sommes désabusés de la convention: il nous faut le vrai. Assez, assez de boulevardiers!

Ce sera l'honneur de M. de Ribbe d'être, un des premiers, remonté aux sources vraies de notre histoire intime, et son livre « sur les anciennes familles de France » est véritablement destiné à faire époque. Cet homme d'esprit est allé chercher dans la famille même les historiens de la famille. Tandis que les «amateurs », comme on les appelle assez sottement, cherchent dans les vieilles maisons les bahuts sculptés et les armoires Louis XIII, M. de Ribbe a fait mieux : il a ouvert les vieux tiroirs et y a trouvé les souvenirs écrits de nos arrière-grands-pères. Nous n'avons pas la prétention d'apprendre à nos lecteurs que dans chaque ménage, on tenait jadis des livres de compte ou « livres de raison » , et qu'àcôté delà comptabilité domestique, on y écrivait aussi les grands événements de la famille,

LES LIVRr-:S DE RAISON 235

mariages, morts ou naissances :1e tout accompagné de quelques réllexions simples et brèves. Au chef de la famille, il appartenait de rédiger ce Mémorial intime et de le tenir au courant, et cet humble Journal n'était pas le moins précieux héritage qu'il laissait plus tard à ses enfants. Or, quoi de plus sincère et de plus vrai que de pareils documents? Les auteurs n'y prétendaient pas à la publicité : ils ne prenaient la plume que pour leurs lils. C'est là que nous avons le plus de chances de trouver des tableaux exacts : car la rhétorique n'a pas pénétré dans ces pages sans prétention, et nous avons affaire, u joie ! à une parole profondément sincère et d'où tout boulevardisme est exclu. Consultonsla donc avec vénération, cette chère littérature domestique, et voyons, d'après un autre ordre que celui de M. de Ribbe, ce qu'étaient vraiment les familles de nos pères...

Ce qui frappe tout d'abord, en ces centaines de livres intimes des trois derniers siècles, (mais nous citerons de préférence ceux du xMfj, ce qui leur donne leur véritable carac-

236 DERNIER REGARD SUR LE XVif SIECLE

tère, c'est la présence perpétuelle de l'idée de Dieu. Cette vieille société française, dont on a tant médit, était bâtie sur ce fondement, ou, pour mieux parler, l'idée de Dieu était l'air, était l'oxygène qu'elle respirait sans cesse. Il faudrait ici tout citer, et le mot « Dieu » éclate délicieusement à toutes les pages de nos Mémoriaux. Ecoutez les paroles d'un mourant : «Ma femme, je vous prie, ne vous peinez pas de l'avenir. Dieu pourvoit à tout ce qu'il cognoist nous estre nécessaire. » «■ Que nos descendants, dit un autre, ne ressemblent pas aux bestes brutes qui mangent les fruits qui tombent des arbres, sans lever les yeux en haut pour voir les arbres dont ils tombent. Qu'ils en remercient le Créateur, auteur de tout leur bonheur, et qui est le vrai Arbre qui produit les bénédictions de la terre et du ciel. » Mais on pourrait croire que la vieillesse et la mort, heures augustes entre toutes, ont particulièrement inspiré d'aussi nobles pensées. Qu'on se détrompe : l'idée de Dieu anime tout aussi vivement la jeunesse des temps anciens.

Les contrats de mariage commencent tous par ces mots : « A l'honneur de Dieu et pour l'augmentation du genre humain. » Toute la vie est imprégnée de Dieu. « Beaucoup de ces recueils intimes, ajoute M. de Ribbe, portent des professions de foi comme celle-ci : « Telles sont les affaires que j'ai faites en cette année, priant Dieu de me faire de mieux en mieux travailler, et que ce soit à sa gloire. » Chaque naissance d'enfant est saluée par un cri vers Dieu : « Dieu le fasse vivre pour le servir chrétiennement. » A la fin de chaque année, au moment où minuit va sonner et où l'on va clore le journal ou les comptes, la même image de Dieu se présente doucement aux yeux de nos pères : « J'ai passé mon année fort heureusement et fort honorablement . Sit noinen Domini henedictum. »

Partout, partout, et dans toutes les atïaires , « Dieu est imploré, gomme article fondamental DU ménage. » Ces derniers mots sont d'Olivier de Serres qui, avant été un agriculteur, ne fut jamais un boulevardier.

238 DERNIER REGARD SUR LE XVIl" SIÈCLE

Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire, combien de fois n'entendons-nous pas répéter dans notre pauvre pays, où l'éducation est si routinière, que « l'idée de patrie remonte à 1789 ». Il n'y a guère de plus impertinente erreur, et les livres de raison nous le font bien voir. Le mot « patrie » s'y trouve souvent ; l'idée plus souvent encore ; l'amour, partout : « Dieu, s'écrie Montluc, veuille conserver mes enfants pour faire service à leurs roys et à leur patrie, sans faire honte au nom qu'ils portent. » Il convient de lire la très noble énumération que M. de Ribbe nous a donnée des ancêtres de Bayard et des services qu'ils ont rendus à la France. Un livre de raison qui résume ici l'esprit de tous les autres est celui de Henri de Forbin, baron d'Oppède. Il commence en ces termes : « Je recommande à mes enfants la crainte et l'amour de Dieu, de vivre en gens de bien, et de souffrir plutôt mille morts et la perte de tous leurs biens, que de manquer au service qu'ils doivent au Roi. » Que si ce dernier mot déchirait les

oreilles de quelques-uns de nos lecteurs, nous sommes en mesure de leur prouver, d'après mille textes accumulés, qu'il était alors synonyme, absolument synonyme de « patrie ». En histoire, il ne faut pas se payer de mots,, mais savoir ce que ces mots recouvrent.

Dans aucun pays on n'a eu un sentiment aussi profond de cet héroïsme et de cette délicatesse de la vertu qu'on a si bien appelée l'honneur. La France est le pays de Thonneur, et ce serait étrangement se tromper que de croire ici au monopole des classes élevées. Nos petits bourgeois n'ont pas de l'honneur une idée moins élevée quelesducs, etnelui font pas une moindre part dans leur vie : « De vieux papiers sont inutiles à une famille qui n'a pas de preuves de noblesse à faire, et qui est connue dans cette ville pour une des plus honnêtes et des plus anciennes. » Ainsi parle un certain Gautier de Gavaillon, et il ajoute : « On doit plutôt travailler à la conservation de l'honneur des familles que des biens qu'elles possèdent, parce que le premier leur doit être infiniment plus cher que les

derniers. » Les nobles parlent aussi noblement: (( Vous êtes de l'ordre de la noblesse incontestablement, dit M. de Gardane à ses enfants. Gela ne suffit pas : soyez bons chrétiens. Servez le Roy avec zèle, tidélité, fermeté et activité. Soyez en même temps modestes, honnêtes, bienfaisants, prévenants; il vous faut tout cela au moins, et vous serez dès lors de la première et vraie noblesse. Il n'y a, à la vérité, rien de brillant dans votre naissance : il vous est réservé d'en transmettre à vos neveux. » Un autre dit avec une éloquence plus concise : « Il se peut que notre famille ne remonte pas bien haut; il doit nous suffire que tous nos ancêtres aient toujours été de très honnêtes gens. » Et plus loin : « Il vaut mieux une bonne réputation que dix mille livres de revenus de plus. » Tous nos mémoriaux (tous, vous entendez) sont pleins de cette pensée, et il n'est pas rare de trouver, dans les testaments ou dans les livres de raison, cette devise qui renferme un magnitique enseignement : (( Vivre en gens de bien; suivre le droit che-

min des honnêtes gens. » Je ne connais rien de plus beau que ces lignes écrites en 1684 par Joseph de Garidel, après la célébration de son mariage : « Dieu veuille que la bénédiction du Ciel descende sur nous, afin que nous puissions vivre sans reproche, en véritables chrétiens, et suivant les traces de nos ancêtres qui ont vécu avec tant de candeur d'àme. » C'est bien là tout le manifeste et, s'il m'était permis de le dire, tout le programme du véritable honneur. Rien n'est alors plus ordinaire, rien n'est plus banal que de tels sentiments au sein des plus humbles familles. Nos Mémoriaux le prouvent bien, et l'on a eu tort de ne les étudier jusqu'ici qu'au point de vue du droit et de l'économie sociale.

La constitution de la famille chrétienne est, grâce à ces journaux intimes, mise en une admirable lumière. Rien n'a paru au monde d'aussi beau ni d'aussi grand que la famille française, telle que le christianisme l'avait faite. La fécondité en est le premier caractère. Un jeune homme écrit sur son journal, au lendemain de

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son mariage : « Naissances des enfants que Dieu voudra bien me donner. » Et un autre ajoute, avec une honnête et noble candeur : (( Je commençai en ce temps à devenir père par la naissance de ma fille. Ma famille a par la grâce de Dieu augmenté en la suite, ma femme ayant mis au monde dix-huit enfants. C'est une bénédiction de Dieu. » Quelle que soit la joie qu'inspirent aux parents tant de naissances, ils n'hésitent pas, dans leur rudesse aimante, à s'écrier : (< Que notre enfant meure plutôt que de donner à gauche. Si notre fille doit offenser Dieu, que Dieu lui fasse la grâce de la retirer du monde avant qu'elle ait l'usage de la raison. Aut sancta, mit nulla. Que Dieu l'enlève plutôt que de faire brèche à sa vertu. » Ces âmes viriles n'en étaient pas moins tendres, et il faut les entendre pleurer leurs enfants morts : « Voicy, dit Joseph de Sudre, voicy le plus triste et le plus funeste endroit de ma vie et de tout ce livre. C'est la mort de mon fils Jean-Joseph, tué à la bataille de Marsala. Je ne puis en dire davantage, fondant en larmes

dans ce même moment que j'escris. Il ne m'a jamais donné aucun déplaisir que celui de sa mort. » Le pauvre père ajoute qu'il a été « malade à mourir » depuis le jour de celle triste nouvelle. Mais « le bon Dieu, dit-il, veut que je ressente plus longtemps la perte que je viens de faire et que mon affliction soit plus longue. Elle ne cessera jamais. Je prierai Dieu toute ma vie pour son âme. » De telles pages abondent dans les documents que nous citons, et il en est d'autres sur l'éducation qui ne sont pas moins éloquentes. La sévérité était la dominante de cette éducation austère et chrétienne ; mais il n'y avait pas d'excès. « La trop grande sévérité, la trop facile indulgence sont à craindre; mais bien plus cette dernière. » Et ailleurs : « Nous ferons tout notre possible pour élever chrétiennement cet enfant et en faire un bon chrétien et un parfait honnête homme. » Ici encore, la pensée de Dieu pénétrait tout : (( Je veux me flatter, écrit un père à son fils, que, faisant tout votre possible pour devenir un parfait honnête homme, vous con-

cevrez qu'on ne peut pas l'être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit. » Ces dernières lignes sont de Jean Racine, en 1698. Elles l'honorent davantage que Britannicus ou PJœdre,

D'une telle éducation il sortait une race de fer. Nous en avons connu les derniers représentants, et il était trop aisé de voir la supériorité de ces cœurs virils sur leurs égoïstes et faibles descendants. Dès l'enfance, ces hommes du xvif ou du xviii^ siècle étaient formés au sacrifice. On les accoutumait à ne se compter pour rien et à s'oublier absolument. Nous en avons vu qui n'avaient jamais, une seule fois durant toute leur vie, contenté un seul de leurs caprices. Tels sont les hommes qui ont fait les campagnes de la Révolution et du premier Empire. Ils ont pu, sans trop soutïrir, supporter vingt-cinq ans de guerre, manger rarement, coucher à la dure, avoir du sang jusqu'au poitrail de leurs chevaux, traverser et retraverser l'Europe, aller de l'Espagne à la Russie et de la Russie à l'Espagne, entrer dans vingt capitales. Mais ils n'auraient pas

fait toutes ces merveilles s'ils n'avaient pas été élevés, avec une aimante et salutaire rudesse, par des pères chrétiens et des mères chrétiennes. Je ne crains pas d'affirmer que nos victoires de 1792 à 1814 ont été gagnées par des chrétiens. Ils ne l'étaient plus dans leur vie, je le veux bien; mais ils l'étaient assurément par leur éducation. On n'a pas encore osé le dire.

Quoi qu'il en soit, les textes qu'a publiés M. de Ribbe sont les plus précieux qui puissent éclairer notre histoire. Il est vrai qu'ils sont souvent en contradiction avec les affirmations des gens de plume et les lazzis des gens de théâtre ; mais on ne saurait scientifiquement mettre en doute ni la profonde véracité, ni la haute valeur de ces journaux intimes. Voilà qui nous console des écrits de tant de boulevardiers illustres, et tel est le vrai tableau de

l'antique bourgeoisie, de l'antique noblessse, de l'antique France. On a dit bien souvent, et nous lisons encore tous les jours en plus d'un Manuel à l'usage de nos enfants, que la tradition française est représentée dans les lettres par le Renart, par les fabliaux, par Rabelais et par Molière. A tout le moins c'est une hyperbole. Il y a bien eu une certaine France représentée par ces livres et par ces hommes; mais la vraie France, c'est celle de nos livres de raison. Ces livres, grâce à Dieu, n'ont rien d'artificiel ni de « convenu ». Encore un coup, tout y est vrai, et il serait à désirer que nos boulevardiers adoptassent enfin pour devise ces belles paroles tirées d'un de nos Mémoriaux : Ct^eator omnium rerimi, fac me se^nper scr ibère verum.

PREiMIER REGARD SUR LE XVIir SIÈCLE

PREMIER REGARD SLR LE XVIIl'^ SIÈCLE VOLTAIRE

Voltaire ! Il est aujourd'hui possible d'en parler froidement, et cette froideur de jugement ne peut que lui être défavorable. Il n'est pas de ces écrivains qui gagnent à être approfondis, et le recueillement du lecteur n'est pas pour lui de bon augure. La passion et la haine lui conviennent mieux, et il fallait cette atmosphère à la vitalité de cette gloire. Le xix' siècle est trop honnête, trop consciencieux, trop chercheur pour aimer véritablement Voltaire. Ce siècle est l'antithèse de celui qui l'a précédé. Il n'est pas sceptique, il n'est pas railleur, il n'a pas ce rire grimaçant. On le voit entrer

en d'effroyables rages, nier tout et tout détruire ; mais on le voit aussi, dans ses heures d'amour, tout affirmer et tout rebâtir. Ils n'auront donc pas de succès, ces odieux petits abrégés du Dictionnaire philosojjhique qu'un évêque dénonçait naguère à l'indignation de la France. Nous sommes allés plus loin dans la négation comme dans la foi. Voltaire n'est plus au courant; il est démodé.

Quoi que ses admirateurs puissent alléguer en sa faveur, ce révolutionnaire n'a pas eu le courage de ses révoltes. Quelle que puisse être la subtilité de leurs arguments, il a changé vingt fois d'idée, et c'est un caractère hypocrite doublé d'un esprit versatile. Nous n'aimons plus ni ces esprits, ni ces caractères, et la question, grâce à Dieu, est aujourd'hui posée avec une tout autre netteté.

Avec Voltaire l'impartialité n'est plus difficile.

VOLTAIRE 2.J l

Il suffit de lire Y Essai sur le poèriie épique pour être persuadé, tout d'abord, que cet homme d'esprit, qui a su frapper de si bons vers, ne s'est jamais élevé à la notion de la vraie poésie. Rien ne semble plus étroit que les théories de cet ultra-classique. Boileau, en comparaison, a des ailes immenses et domine tous les mondes de la sublimité de son vol. L'Art poétique est d'une élévation désespérante, et il faut renoncer à en suivre du regard l'éclat vainqueur. Nous l'avons lu et relu, cet Essai de Voltaire. On y retrouve la doctrine étroite de ses contemporains sur la Renaissance, sur les anciens, sur la brutale séparation des genres littéraires. Nous sommes bien loin de Fénelon et de cette Lettre à r Académie française où brillent çà et là de si belles, de si splendides lueurs. C'est tout

252 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIECLE

le ratatinage de la vieille école critique, et, en vérité, La Harpe est plus grand.

A l'appui de ces théories, Voltaire a composé la Henriade qui ne pouvait leur donner tort. Avec une candeur, qui a pour circonstance atténuante d'avoir été partagée par tout son temps, il s'imaginait être le premier à <( doter » la France d'un poème épique. Le moyen âge, en effet, était pour lui un millénaire de ténèbres où il n'essayait même pas de plonger son regard, etilne pouvait prévoirqu'un jour on aurait la témérité d'opposer à sa Henr«acZ(? notre Chanson de Roland. Donc, il rédigea son poème avec un soin qu'il faut louer. Il était jeune encore et tout plein de la lecture de Racine. A son vers, qui est solide et monotone, il sut donner tout à la fois une correction et une solennité qui sont véritablement désolantes. L'ennui sort de là comme le parfum de 1 la fleur. Sans doute les beautés abondent: sans doute le style est égal, le mot juste, le vers bien forgé ; mais enfin, mais malgré tout, c'est ennuyeux, effroyablement ennuyeux. C'est de

VOLTAIRE ioS

la poésie conventionnelle. A côté du vrîii l)icu, on y voit, non sans quelque stupéfaction, descendre parfois les vieilles fictions mj'thologiques avec la friperie du vieil Olympe, Le sens historique n'y est ni plus profond ni plus vrai. La haine de la Ligue est, à vrai dire, ce qui échauffe ces vers froids, et Voltaire, pour bien accentuer son dessein, voulait d'abord intituler son poème : La Ligue. Avons-nous besoin d'ajouter que c'est là une haine mal raisonnée ou, pour mieux parler, une passion et un préjugé? Il est trop vrai que les Ligueurs se sont rendus coupables de cent sottises et de cent crimes ; mais la Ligue n'en dedemeure pas moins une grande chose, et elle a sauvé la France. Elle a été victorieuse en sa défaite même, et a empêché l'hérésie de s'asseoir sur le trône de saint Louis. Parmi ces bourgeois ligueurs, il y avait de grands caractères et des dévouements incomparables. J'estime même que, durant le siège de Paris à cette époque , les assiégés furent i)lus grands et plus héroïques que les assiégeants.

254 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIECLE

L'amour pour la ro3'auté française, tel que celui de Voltaire clans la Henriade, est un amour de légiste césarien, un amour dont je me défie. J'entends qu'on admire davantage nos pères les Ligueurs, et qu'on veuille bien ne pas trop oublier que les vaincus d'Arqués, comme ceux d'Ivry, étaient des catholiques. Le Roi ne saurait nous faire oublier l'Église.

La Henriade n'est certes pas ce que Voltaire a écrit de meilleur, mais c'est peut-être ce qu'il a laissé de plus élevé, et il serait injuste de méconnaître qu'il y a une certaine hauteur dans la conception de cette prétendue épopée. Cet esprit allègre et vif était-il mieux fait pour le théâtre? C'est en vain que ses partisans les plus enthousiastes ont essayé d'inscrire son nom, sur les marbres immortels, à côté de ceux de Corneille et de Racine. Entre ces deux génies et l'esprit de M. de Voltaire, il y a un abîme qu'aucune admiration ne saura jamais combler. Les vingt-huit tragédies de Voltaire sont pleines de vers heureux, et il lui a été donné d'en frapper quelques-uns qui se sont tournés

en proverbes. Certaines scènes sont gracieuses, et d'autres sont dramatiques autant que les plus belles de ses illustres devanciers. Mais où la faiblesse se fait trop aisément sentir, c'est dans le style. En général il est faible. Il n'3- a pas là de ces traits vigoureux qui abondent dans le vieux Corneille ; il n'v a pas là surtout cette adorable harmonie qui fait des vers de Racine la plus ravissante musique que puissent entendre les oreilles humaines. Voltaire est le plus intelligent de tous les imitateurs ; mais ce n'est qu'un imitateur. Il s'attaque d'ailleurs à Racine plus qu'à Corneille, et celui-ci, en effet, prête moins à l'imitation. Cependant, il faut tout dire : Voltaire n'a pas été sans hardiesse au théâtre. Ce sceptique, ce futur ennemi de « Flnfàme », est celui de tous nos tragiques qui, après l'auteur de Polyeucte^ a peut-être jeté sur la scène les personnages les plus chrétiens. Il serait injuste de ne lui pas tenir compte de Lusignan. Il y a dans Alzire, comme dans Zaïre, des accents sincèrement évangéliques, et c'est là, de toutes

256 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIECLE

les originalités de Voltaire, celle qui me paraît avoir le plus de droits à notre reconnaissance. Je n'ignore pas, d'ailleurs, qu'il a été auda- <îieux de vingt autres façons; que, malgré ses dédains pour le théâtre anglais, il a introduit ^^ parmi nous quelques témérités shal^espeariennes ; qu'il a sans cesse innové en matière de mise en scène, et parfois fort heureusement. Mais ces audaces me laissent froid, et je suis de ceux qui lisent MêroiJe sans enthousiasme. Je lui préférerais, comme œuvre nationale, Adélaïde du Gués clin , si elle était mieux agencée et mieux écrite. Somme toute, j'en reste à Alzire^owY avoir la joie d'admirer sans contrainte une œuvre de cet homme.

La comédie ne pouvait porter bonheur à un esprit qui riait d'un si mauvais rire. Il ne faut pas haïr, il ne faut pas être rongé de haine pour faire franchement rire les autres. Le rire de Voltaire, qu'Ernest Hello a si bien appelé la grimace du désespoir, n'était pas de nature à induire le public en une loyale et durable gaieté. Voltaire est traînant dans la comédie,

il j est gêné, il y perd sa vivacité et quelque peu de son esprit. On n'a pas ri de ses comédies au xviif siècle, et on a pris, au XIx^ le parti fort sage de ne plus les jouer. Nanine elle-même n'a guère plus d'admirateurs, et je doute que, si un directeur voltairien la voulait remettre à la scène, il trouvât pour l'applaudir un public assez courageux. Voltaire, cependant, savait discerner chez les autres la véritable vis comica. Dans ses Commentaires sur Corneille il a compris, l'un des premiers, toute la valeur de la Suite du Menteur. Mais que dire, hélas ! de ses observations sur les autres comédies ou tragédies de l'auteur du Cid. On ne saurait imaginer rien de plus médiocre, ni de plus pédant. Corneille, le grand Corneille épluché par ces affreux petits doigts malins ! Pohjeucte disséqué par ce méchant et minutieux carabin ! Cinna^ Horace et Nicomède passés au crible sous ces yeux pétillants et jaloux ! Il est difficile d'exprimer les sentiments que la lecture de ces notes provoque dans les esprits les plus calmes.

258 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIECLE

Et vivent les éditions sans commentaires ! Les Épîtres de Voltaire, tout àl'opposé, sont charmantes, et elles le sont par plus d'un côté. Il y a là l'épanouissement naturel de ses qualités les plus innées : de la vivacité, de l'es- j prit, du mordant, delà facilité, de la verve. La haine n'en pouvait pas être longtemps absente, et on l'y retrouve, hélas ! alors même qu'on ne l'y cherche point. Ce méchant esprit, mis au service d'une haine aveugle et satanique , devait aboutir à une infamie. Oui, un jour, tout ce que Voltaire avait en lui d'exécration contre le Christ et de mépris pour la France, il le condensa en une œuvre que quelques-uns ont eu l'audace d'appeler poétique. J'ai nommé la Pucelle. Il semble que, pour punir certains esprits de leur haine contre la Vérité, Dieu permette qu'ils écrivent certaines œuvres où ils donnent presque involontairement, avec l'exacte mesure de leur taille, la conclusion véritable de tout leur système. La Pucelle est la condensation, réelle et scientifique, de toutes les idées de Voltaire. Il a été condamné à en venir là; il a

été condamné à la Pucelle à perpétuité. On jugera par cette œuvre de la portée secrète de cet esprit. Il a été forcé de s'j démasquer. S'il n'avait pas écrit cette ig-nominie dont la plupart de ses amis ne se vantent guère, on aurait pu conserver quelques doutes sur les désastres que son scepticisme peut produire dans les meilleurs esprits. Mais il n'est plus possible d'en douter. Le Dictionnaire philosophique étant donné, la Pucelle est inévitable. Le crime devient le châtiment.

On a beaucoup parlé du regard perçant de Voltaire. En histoire, il a la vue courte. Un des plus grands défauts chez un historien est, en effet, de vouloir tout ramener aux idées, aux mœurs et aux habitudes de son temps. Combien ne voit-on pas, en nos jours troublés, de prétendus érudits qui écrivent encore des livres historiques d'après ce funeste et condamnable

260 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIÈCLE

système ! Mais personne n'a été, Là-dessus, plus surprenant que Voltaire. Il parcourt tous les âges de l'humanité, et les juge uniquement d'après leur plus ou moins de ressemblance avec le xvni' siècle. C'est ainsi notamment qu'il a compris toute l'histoire du peuple juif; c'est ainsi par conséquent qu'il n'y a rien compris. A toutes les pages de ses œuvres, il se plaint vivement que Dieu ait traité ce peuple étrange avec trop de rudesse. Il se scandalise des exécutions terribles de la Justice divine. Il voudrait que la miséricorde de Dieu eût fait sans cesse de la nation juive l'objet de ses pardons, et il n'a pas vu combien ce peuple « à la dure cervelle » (c'est l'Écriture qui l'appelle ainsi à dix reprises) méritait réellement d'être châtié. Il n'a pas vu davantage combien ces punitions célestes étaient utiles à ceux-là mêmes qui en étaient l'objet, et qu'elles les ont sauvés, même temporellement. On ne gouverne pas toujours un peuple avec la seule douceur, et la justice n'y est pas moins nécessaire que la clémence. Cette sévérité était d'au-

tant plus nécessaire chez les Juifs, qu'ils étaient appelés à préparer dans le monde la grande Société universelle des esprits, l'Église. Il y allait de l'intérêt de l'univers entier, comme de leur propre intérêt. La justice de Dieu, en les frappant très équitablement, donnait lieu à sa miséricorde de sauver tous les mondes dans le sang de Jésus-Christ, lequel naquit au sein de ce peuple si charitablement puni et si rudement préservé.

En histoire, comme en philosophie, il convient de tenir compte, non seulement de l'âme de l'homme, mais de son corps. Voltaire ne l'a pas entendu de la sorte et est ici tombé dans l'erreur de tous les philosophes qui ne sont pas chrétiens. Tantôt il abaisse l'homme à l'excès, comme dans Candide et la Pucelle ; tantôt il oublie que ce même homme n'est pas un pur esprit, témoin maint passage de son Dictionnaire philosophique. Il ne comprend pas, il ne veut pas comprendre que nous ayons jamais eu besoin de signes extérieurs, de culte, de religion visible. Il

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feint de croire que, du temps de Moïse ou du temps d'Homère, la philosophie pure aurait parfaitement suffi à l'humanité spiritualisée. Pas de temple ; fi donc! Pas de rites, pas de liturgie, pas de symboles, pas de législation matérielle, pas de supplices même. Théories insensées, et auxquelles Victor Hugo a vainement essayé de donner une vie nouvelle. La vérité est que la loi de Dieu, comme les lois humaines, doit tout à la fois atteindre le corps et l'esprit de l'homme. Il n'est donc pas étonnant que, partant d'un principe absolument faux. Voltaire se prenne de mépris pour toutes les observances delà loi mosaïque. Il raille le Tabernacle, le Saint des Saints, l'éphod, les pains de propitiation, le chandelier aux sept branches. Il tourne en dérision tous les cultes ; il éclate de rire devant toutes les religions. Tout ce qui est visible l'irrite, et celui qui a écrit les livres les plus charnels est en même temps celui qui n'accorde au corps aucune place ni dans son système historique ni dans sa prétendue philosophie. Ajoutez à cela que lïdée

de la prière lui est suprêmement antipathique et qu'il se refuse à admettre riulervention de la Providence dans la conduite des événements humains. Reste un Dieu vague et indéterminé, perdu nébuleusement dans je ne sais quel ciel et se croisant les bras devant le spectacle de notre humanité misérable. Quelle histoire , quelle philosophie de l'histoire peut-on attendre d'un tel parti pris et d'un aussi coupable aveuglement?

Ce sera trop souvent de l'histoire anecdotique, de la petite histoire.

Voltaire, en etfet, ne nous otîre rien de plus dans son Siècle de Louis XIV , dans cette œuvre beaucoup trop vantée. Sans doute il serait difficile d'écrire en une langue plus aisée, plus claire, plus transparente. Il semble que la France ait décidément conquis son vrai langage, son vrai style. Nul apprêt, nulle solennité, nulle prétention, nulle cheville. Gela coule comme un ruisseau limpide, mais qui n'a pas de profondeur. Quant au plan, il n'en faut point parler et c'est ici que les esprits légers

264 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIÈCLE

trahissent leur impuissance. UHisloire de Chay^les X// est excellemment écrite, suivant l'ordre chronologique ; mais il faudrait être dix fois complaisant pour admirer la division du Siècle de Louis XIV . Ces chapelets d'anecdotes plus ou moins authentiques, ces listes d'hommes célèbres, ces récits militaires qui ne présentent point de suite, ces commérages habilement narrés, ces lambeaux mal cousus, tout cela ne donne pas l'idée de la véritable histoire. Ce n'est pas là un livre vraiment grand. Ni l'antiquité, ni le moyen âge, ni le xix^ siècle n'ont ainsi compris une oeuvre historique, et il convient de leur donner raison. L'absence de prétention n'est pas la seule qualité qu'on puisse exiger d'un historien, surtout quand cette absence de prétention se trahit par une absence de plan. Il faut encore de la composition, de l'ordre, de l'harmonie, quelque grandeur, et même de l'élévation. Le Siècle de Louis XIV ne se recommande point par ces qualités. On n'en fera jamais un chef-d'œuvre. U Essai sur les mœurs est plein de cette

ce

haine contre Jésus-Christ que nous avons déjà dénoncée. On a la douleur d'v trouver par avance ces doctrines que Michelel devait revêtir un jour de couleurs si voyantes : a savoir « que le Christianisme a été un point arrêt dans le mouvement de l'humanité, et que ^tte halte honteuse a duré quinze cents ans » . \'oltaire n'a peut-être pas été aussi loin, mais à coup sûr la même fièvre l'a dévoré. Il est cependant moins inexcusable que l'auteur de VA)7îour et de la Bible de Vlmmanitè: car on connaissait bien mal le moyen âge en son temps, et nos évêques eux-mêmes ne craignaient pas alors de décerner aux siècles chrétiens l'épithète de barbares. Le génie eût ici consisté, comme partout, à s'élever au-dessus des idées qui sont particulières à une nation ou à un siècle. Mais le génie n'a rien à faire p II nous reste chez Voltaire à étudier le « philosophe ». Ce n'est pas, d'ailleurs, un portrait achevé que nous nous proposons de faire ici passer sous le regard de notre lecteur ; mais

seulement, et à peine, « l'esquisse d'une esquisse ».

C'est du Dictiouîiaire philosophique^ avons-, nous dit, qu'ont été extraits ces « Morceaux choisis de Voltaire » dont on a voulu, dont on voudrait faire le classique de nos paysans et de nos ouvriers. Un tel choix n'est pas maladroit. C'est dans ce Dictionnaire et dans sa Correspondance que l'on trouve en etfet Voltaire tout entier. Il nous y donne l'essence et la quintessence de son esprit. Il s'y met visiblement à l'aise et prend la liberté de changer d'avis. 11 y est enfin d'une hypocrisie plus franche et descend sans contrainte jusqu'à l'effronterie et au cynisme. Le tout avec l'habituelle clarté de son style et cette petite flamme qu'on appelle ici-bas de l'esprit, mais qui ne gardera pas ce nom dans l'autre vie. Je î profite de l'occasion (|ui m'est oti'erte pour

Ui-clarer tout net que je ne suis pas de ceux qui admirent outre mesure la plaisanterie voltairienne, et j'ai même l'audace de penser qu'il n'est pas permis au diable d'être spirituel sans un mauvais mélange de grimaces et de mauvais rire. Le" véritable esprit, l'esprit qui n'a rien de pénible pour personne, est le propre des honnêtes gens qui croient en Dieu.

Mais je me sens arrêté, dans le développement de ma thèse, par la voix solennelle de ce Joseph Prudhomme qui a toujours fait profession d'être voltairien : « Voltaire, dit-il, c'est le bon sens. » Je demande humblement la permission d'être ici d'un avis contraire, et vais essayer de persuader, non pas Joseph Prudhomme, lequel ne change jamais d'avis, mais le lecteur impartial et vraiment philosophe.

Qu'est-ce que le bon sens ? Il consiste fort simplement, suivant nous, « à voir les choses telles qu'elles sont. » Voltaire voit toujours plus petit que la réalité. S'il ne s'agissait, pour avoir du bon sens, que de ne pas trouver

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de profondeur aux choses profondes, Voltaire serait en effet et serait excellemment l'homme du bon sens. C'est le plus terre-à-terre de tous les observateurs ; c'en est le plus bourgeois, et il était bien fait pour former toute notre bourgeoisie à son image. Il ne voit que le contingent. Il se rit des causes invisibles et des résultats intangibles. A ses yeux, le but de cette vie et de cette terre, c'est celte vie et cette terre elles-mêmes, et il est vraiment impossible d'être plus éloigné du système chrétien qui ne voit dans cette existence terrestre que la préparation d'un jour à une éternelle vie, un passage, une préface, un portique. Les deux points de vue sont donc absolument contraires, et il ne reste plus qu'à se poser cette question : « La conception d'une terre sans ciel, est-ce vraiment du bon sens? Ne pas supposer d'horizon éternel, ne pas admettre à' au-delà, est-ce réellement faire preuve de sagesse, de modération et de clairvoyance ? » Oui, si l'rtw-cï^/d n'existe^ point ; non, mille fois non, s'il existe.

Quelque soit, d'ailleurs, le problème dont il

aborde l'étade, Voltaire fait preuve de la même étroitesse d'entendement. Ni élevé, ni large. Il est ultra-terrestre, il est ultra-temporel. Son bon sens, encore un coup, n'est que de la myopie.

Il importe cependant de prouver nos dires par quelques exemples, et nous allons les choisir à dessein dans ces petits livres où l'on essaie aujourd'hui de rendre Voltaire une seconde fois populaire. L'idée des Anges chagrine l'auteur de Candide^ et il épuise sa verve à prouver que le règne angélique n'existe point; mais il s'y prend vraiment de la plus étrange façon. Il fait le tour de toutes les nations de l'antiquité, parcourt l'Occident, traverse l'Orient et démontre, avec une richesse étonnante de documents, que « tous les peuples ont cru à des anges. » Là- dessus, il raille agréablement les noms « bizarres » de quelques uns de ces intermédiaires entre le ciel et nous, et il se rit de quelques superstitions auxquelles cette croyance a dû et a pu donner lieu. Mais que pensez-vous qu'il conclue ? Il a admis quelque

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part que la religion était « ce qui avait été cru toujours et partout. » Il constate partout ET TOUJOURS la foi aux anges et, au lieu d'en déduire l'existence réelle du monde angélique,^ il s'écrie « qu'il ne faut que de l'imagination pour inventer des êtres supérieurs à nous. » 0 logique puissante !

Et notez que c'est là, en réalité, la seule méthode de Voltaire et le nec plus ultra de son raisonnement. Il ne procède guère autrement pour prouver la fausseté de tous les dogmeè catholiques. Il s'évertue sans cesse à montrer qu'ils ont été l'objet de la croyance de tous les peuples de l'univers. « Ils sont donc faux, puisque le monde entier les a crus : » ces quelques mots sont, à peu de choses près, tout le résumé du Dictionnaire philosophique . Les catholiques, au contraire, arrivent à cette déduction rigoureuse et nécessaire : « Si nos dogmes se retrouvent partout, c'est que tout d'abord ils sont conformes à la nature de l'homme, qui les a si universellement soupçonnés et désirés. S'ils se retrouvent partout, c'est

aussi qu'ils ont une source commune, et celte source n'est autre que la révélation. » Entre les deux raisonnements, le lecteur de bonne foi peut choisir.

J'en reviens aux Anges et à l'article mesquin dont Voltaire en a fait l'objet. Il est aujourd'hui établi fort scientifiquement que tous les êtres du règne inorganique et du règne organique sont étagésles uns au-dessus des autres, suivant une admirable progression et hiérarchie, depuis la pierre inerte jusqu'au zoophvte^ et depuis le zoophvte jusqu'à l'animal qui est le plus voisin de l'homme. Eh bien! est-il permis de croire que la même progression et hiérarchie n'existe pas entre l'homme et Dieu ? Peut-il, vraiment, ne pas exister, entre ces deux termes si éloignés, toute une échelle d'êtres de mieux en mieux organisés, de plus en plus parfaits ? J'exposais un jour cette doctrine devant un mathématicien, et il s'écria : « C'est mathématique. » Sans aller jusqu'à cette épithète, il conviendrait peut-être de tenir ce raisonnement en une certaine estime. Voltaire n'en a rien fait.

272 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIECLE

Partout, c'est la même absence de profondeur. L'allégorie et le symbole horripilent tout particulièrement l'auteur du Dictionnaire 'philosophique. Rien n'est plus facile à comprendre : car l'allégorie et le symbole supposent nécessairement l'existence d'un monde supérieur et invisible. Tous les faits et toutes les opérations du monde matériel ont, dans le monde spirituel, les équivalents les plus exacts. Ces deux mondes sont pour ainsi dire couchés l'un sur l'autre. Il y a une vie, une respiration, une nourriture, des maladies et une mort immatérielles, commme il y a une vie, une respiration, une nourriture, des maladies et une mort corporelles. Dieu gouverne par les mêmes lois les deux règnes visible et invisible, d'où il suit que, dans le langage humain, les faits et les opérations du monde moral sont exprimés par des mots qui ont désigné, à l'origine, les faits et les opérations analogues du monde physique. On procède enfin par voie de comparaison, et de là, non seulement la métaphore, mais tout le langage figuré qui est fondé sur ce symbolisme

même dont Voltaire a tant ri. Essayez maintenant, essayez de lire ou de relire son charmant €t profond article. Il se contente d'y relever quelques traits de symbolisme ridicules. Hélas! il lui eût été facile d'en recueillir un plus ^rand nombre, et nous pouvons enolfrirde plus ridicules encore à ceux qui continuent ou vulgarisent son œuvre. Mais, malgré ces abus inévitables, le symbolisme subsiste, et il est le fond même de Tàme humaine comme du langage humain.

Il est à peine utile d'observer ici que ce mot « abus » a fourni à Voltaire l'occasion de quelques pages venimeuses autant que faciles. Il est •encore là tout entier, et c'est vraiment d'un pauvre esprit. Lesa"bus sont dans l'ordre historique ce que les exceptions sont dans l'ordre du raisonnement. Il en faut faire estime, mais dans une certaine mesure et sans jamais oublier ni les lois, ni les règles. La verrue ne doit pas empêcher de rendre justice au visage. Voltaire n'a vu que la verrue.

Il lui était certes permis de blâmer le mau-

274 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIECLE

vais emploi que certains hommes d'église ont fait de la fortune des pauvres. Même il pouvait aller jusqu'à Hëtrir, avec une énergique éloquence, certaines institutions qui ont été scandaleusement oublieuses de leur mission ëvangélique. Une telle indignation est légitime, et l'on peut même affirmer chrétiennement qu'elle constitue un devoir strict. Un grand nombre de Saints se sont armés de ce fouet, et ont formidablement fustigé tout leur siècle. Ils n'étaient inspirés, eux, que par l'amour de Dieu et par l'amour des pauvres; mais Voltaire, lui, déteste les richesses du clergé d'une haine bilieuse et injuste. Avec son regard '( perspicace et pratique, » il eût pu cependant se rendre un compte exact des immenses entreprises et des incomparables fondations de la charité chrétienne. Il y avait, de son temps, je ne sais combien de cent milliers d'hommes qui vivaient uniquement de cette charité et qui étaient nourris, vêtus, instruits, moralises par elle. Les hôpitaux, les orphelinats, les écoles étaient innombrables, et tous ces établisse-

iiients, tous sans exception, portaient dans leurs fondements la trace visible de la main de l'Eglise, Pourquoi Voltaire en a-t-il si peu parlé, ou n'en a-t-il rien dit ? L'évidence était là : pourquoi n'a-t-il pas constaté l'évidence? A tout moment, vous le voyez, nous surprenons cet homme en flagrant délit de médiocrité ou d'injusJico.

Malgré quelques bons mouvements dont il faut impartialement lui savoir gré, je ne saurais admettre qu'il y ait eu dans son canir plus de profondeur que dans son intelligence. Il s'élève quelque part contre le chômage des fêtes et trahit, par là, son peu d'amour pour le peuple. Sans doute, il ignorait quels efforts avait dû faire la sainte Église, aux premiers temps de son histoire, pour obtenir, en faveur des malheureux esclaves, un chômage d'un ou de deux jours par semaine. Ah ! ce chômage avait été le premier signal de la grande délivrance, et il avait été salué par un de ces soupirs de joie et d'apaisement dont rien ne sauraitrendre la douceur. Puis, l'Église avait appliqué la loi du

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chômage à tous les petits, à tous les pauvres, à tous les déshérités de ce monde. Un jour d'oasis, un jour à' alléluia par semaine ! Chants aux lèvres et joie en l'âme, tous les malheureux se paraient d'habits de fête pour célébrer, dans une église étincelante d'or et de mosaïques, la fête de quelque pauvre artisan qui leur montrait le chemin du ciel. C'était apaisant, c'était reposant. Dans tout cela. Voltaire ne voit qu'une chose : la parure exagérée du temple et le temps perdu dans les ateliers ou dans les campagnes. Eh bien! Userait satisfait aujourd'hui. Partout, le dimanche, il verrait des troupeaux d'êtres humains attelés à d'ignobles fardeaux, répandant le blasphème avec la sueur, portant la haine au front et la rage au cœur. C'est en partie son oeuvre, à lui. Voltaire. Le jour de Pâques dernier (nous nous en souviendrons toujours) nous sortions d'une messe ouvrière, et venions en effet de voir des ouvriers chrétiens s'approcher, timides et beaux, de la Table eucharistique. Mais à peine étions-nous au dehors qu'un spectacle désolant

nous serra le cœur : personne, dans tout un grand et beau quartier de Paris, personne n'avait pensé à chômer la fête de Pâques. Pas de trêve, pas de repos, pas de halte dans la joie. Travaille, bête brute, travaille encore, travaille toujours. Et, le soir, de retour au logis, n'oublie pas de lire à ta femme et à tes enfants quelques pages du Dictionnaire philosophique? Est-ce encore faire preuve d'un bon sens profond que de s'écrier, au sujet de la confession : « Dans, les pays protestants on se confesse à Dieu et dans les pa3's catholiques aux hommes. » Il n'y a pas, il ne saurait y avoir de résumé plus perfide et, disons le mot, plus menteur. Nous avons, catholiques, l'honneur de nous confesser à des hommes qui représentent Dieu, et c'est le pardon de Dieu qu'ils répandent en réalité sur nos têtes, avec le sang de Jésus-Christ. Telle est la doctrine ; et il est bon, il est excellent que des hommes servent ainsi d'intermédiaire à ce pardon : car il est bon et il est excellent que nous sovons humiliés dans notre or.a'ueil. Nous ne

278 PREMIER REGARD SUR LE XVIIl^ SIECLE

pouvons guère pécher que de deux façons : en nous faisant plus grands que nous ne devons l'être, et l'Aveu expie ce désordre; ou en descendant au-dessous de nous-mêmes, et la Contrition, qui est une douleur, expie nos voluptés animales. Quant à la Satisfaction, elle répare tout le mal que nous avons pu faire aux autres, et remet toutes choses dans l'état qui est le plus conforme à la justice. Telle est l'admirable économie du sacrement de la Pénitence. Rien n'a jamais paru de plus beau, et Voltaire n'a rien vu de cette beauté profonde. Il est petit, très petit, et sa petitesse a vieilli.

L'étroitesse de vues n'est pas, d'ailleurs, le seul défaut que présente l'œuvre de Voltaire, et il nous est impossible de ne pas flétrir chez lui l'erreur sans ambages et le mensonge sans excuse. Les preuves ne sont, hélas ! que trop abondantes, et il ne sera pas superflu,

encore ici, de citer quelques exemples })Our rédification de tant d'ignorants et de demi -savants... Voltaire, qui s'est pris de haine personnelle contre la divinité du Christ, l'attaque avec toutes les armes, per fas et uefa.s .: « Saint Paul, dit-il notamment, ne rep-arde pas Jésus-Christ comme Dieu et ne l'nppelle jamais de ce nom. » Le pauvre ouvrier, qui lira cette affirmation audacieuse, se dira fort naturellement : « C'est imprimé ; donc, c'est vrai », et classera désormais l'apôtre des nations parmi les adversaires de la divinité de Jésus. C'est en vain, d'ailleurs, que nous lui répondrons par vingt textes accumulés : on ne leslira point, et le mensonge suivra victorieusement son chemin. Voltaire, cependant, n'avaitil pas lu les Épîtres de saint Paul, et son regard n'avait-il pas été frappé par ces magnifiques paroles de rÉpître aux Romains, qui s'appliquent uniquement au Christ : Qui est super omnia DEUS benedictus in sœcula. Dans les Actes des Apôtres^ dans ce livre plusieurs fois admirable. Voltaire n'avait-il pas entendu saint

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Paul, parlant avec sa parole enflammée de- A^ant les premiers fidèles, leur tenir cet énergique langage : Sjnrifus Sanctus posuit episcopos regere ecclesiam dei quam acquisivit sanguine suo ? 0 magnifique suo, et dont les rationalistes ont en vain essayé d'atténuer la portée ! Voltaire ne l'avait donc pas lu, et il ne se souvenait donc pas de cet incomparable passage de l'Épître aux Philippiens : Jésus Christus, qui cwn in forma Dei essei, non rapinarn arhitratus est esse se œqualetn deo. Voilà la troisième fois que ce mot (( Dieu » frappe délicieusement mon oreille; voilà la troisième fois qu'il donne à Voltaire un insolent démenti. Plus loin, saint Paul salue le Christ de cette appellation qui équivaut à une affirmation de sa divinité : Dominus omnium. Qu'il l'ait nommé Filins Dei, c'est ce qu'il est trop difficile de nier ; mais ce qu'il est impossible d'écarter, ce qui vous serre Voltaire à la gorge, ce sont les premiers mots de VJEpîtreaux Hèhy^eux (j'adopte ici à dessein les attributions et les données de l'oxegèse catholique), c'est

co divin exorde où saint Paul dit du Christ : Per qnem Devs fecit sœcula, et où il le nomme splendo?^ gloriœ et figura suhstantia^ rjus portansqiip omnia verbo virtutis suœ, \'oilà des textes, n'est-il pas vrai, et des arguments avec lesquels il faut compter. Eh bien ! soyez assurés que le mot de Voltaire : (( Saint Paul n'appelle jamais Jésus -Christ du nom de Dieu », que cette abominable calomnie continuera à circuler et à empor-ter la croyance universelle. Le mensonge se rit de nous ; le mensonge est vainqueur. Tout ce que nous aimons est à terre.

C'est par milliers que l'on pourrait relever, dans l'œuvre de Voltaire, ces affirmations mensongères ou erronées. Quelle audace n'a-til pas fallu pour écrire » que Jésus n'enseigna jamais aucun dogme métaphysique et qu'il n'a jamais dit: « Je suis consubstantiel? » La plaisanterie roule ici sur le mot « consubstantiel » que Jésus-Christ, en eifet, n'a jamais prononcé. Mais comme le divin Sauveur a dit à plus d'une reprise: « Mon père et moi, nous sommes ?m, »

28^ PREMIER REGARD SUR LE XYIlf SIECLE

la plaisanterie perd de son sel, et nous nous trouvons simplement en face d'un mensonge. Ailleurs, cet adversaire intime du Pentateuque, Voltaire, observe cauteleusement que les Démons ne figurent pas dans ces cinq livres. Par malheur, il oublie qu'il a lui-même écrit en un autre endroit de ses libelles : « Le serpent qui tente Eve a été reconnu pour le Diable. » Il aurait pu également, touchant la croyance antique au Démon, citer le livre de Job où Satan apparaît dans toute l'infamie de sa fausse gloire. A-t-il encore, a-t-il vraiment pu croire « qu'il n'y a pas eu de messe dans les premiers siècles )^, quand il lui était si facile de lire la démonstration mathématique de la thèse contraire dans l'admirable livre de l'abbé Renaudot sur les liturgies orientales ? Les liturgies apostoliques n'ont été écrites qu'après le triomphe de l'Eglise; mais il est prouvé qu'elles existaient oralement depuis l'antiquité la plus reculée: les preuves abondent et surabondent. Elève des jésuites, Voltaire devait connaître les « Lettres édifiantes «et, atout le moins, l'his-

toire abrégée de nos Missions ; il savait, à n'en pas douter, que le sang- de nos missionnaires avait partout coulé comme l'eau. Il le savait, et cependant il ne craint pas de mettre ces mots infâmes sur les lèvres d'un missionnaire : (( Épargnez-nous le bonheur du martyre. » Que dire de cette prétendue bulle d'Urbain VIII qui, suivant Voltaire, <( donne la permission de manger gras pendant tout le carême et absout DE TOUT CRIME , cxccpté de cclui d'hérésie, » Ici les sottises se heurtent aux sottises, et il n'est pas d'écolier qui ne hausse les épaules. Un enfant de dix ans sait fort bien qu'on ne saurait être absous d'aucun crime sans l'intervention des sacrements, sans la confession, sans l'absolution du prêtre. Mais il importe peu : le mensonge est lancé dans le monde, il y triomphe, ily règne, et en vain que nous demanderons à voir le texte, le texte même de cette bulle indignement imaginaire ou plus indignement falsifiée.

Le mensonge et l'étroitesse sont trop souvent les signes auxquels on reconnaît la phi-

284 PREMIER REGARD SUR LE XVIlf SIECLE

losophie de Voltaire ; mais il en faut bien venir à cette plaisanterie qui en est le condiment. Gomment m'y prendrais-je bien pour avouer que cet esprit n'est pas toujours du meilleur goût, et que la finesse, oui, la finesse, lui fait trop souvent défaut ? Je lis un « Dialogue sur la vertu entre un honnête homme et un excrément de théologie. » Ce dernier est appelé tout court : « L'Excrément. » Trouvez-vous cette pointe délicate ? La grande, et salutaire loi de l'abstinence, cette loi qui est de tous les temps et qu'on constate chez tous les peuples, est-elle véritablement battue en brèche par cet autre mot que tous les commis-voyageurs répètent avec un sourire fin : (( Quelle étrange aversion les évêques ontils pour les omelettes? « Ailleurs, Voltaire oublie le vieux proverbe: « Qui veut trop prouver ne prouve rien, » et s'en prend certain jour à ce grand, à cet immense saint Jérôme, dont la parole a réchauffé le monde. Et que lui reprochet-il ? De n'avoir dirigé que des femmes. Car ajoute-t-il, a les hommes ont pour cela trop de

barbe au menton. » Plaisanterie forcée et médiocre. Il convient d'ajouter que cet homme d'esprit se répète , et que toutes ses finesses pourraient être ramenées à un certain nombre, assez restreint, de procédés presque mécaniques. Que de fois ne trouve-t-on pas dans son œuvre l'emploi de ce mode de raillerie : (( Tous les Conciles sont infaillibles, sans doute; car ils sont composés d'hommes. » C'est le cliché n" 1. En voici un autre: « Il est impossible que les intrigues pénètrent jamais dans un Concile. » C'est le cliché n° 2. Il y en a ainsi une vingtaine, peut-être, qu'il ne serait pas difficile de classer scientifiquement. Je ne voudrais pas cependant aller dans cette voie plus loin que l'impartialité ne l'exige, et conviensque souvent, très souvent même et presque à toutes les pages de son œuvre immense, Voltaire est fin, spirituel, pétillant de malice et étiucelant de verve. Si cette gloire lui suffit, qu'il s'en contente. J'en sais une autre, cependant, que je préfère pour lui et dont je ne veux pas me taire : c'est d'avoir mis parfois tant

d'esprit au service d'idées généreuses et vraiment humaines. Un chrétien doit être assez loyal pour lui reconnaître un aussi rare mérite, et je ne fais, en le publiant, que remplir un devoir.

Il est un dernier reproche que je lui veux faire et qui va surprendre tous ses admirateurs et quelques-uns de ses adversaires. Voltaire n'a pas eu le sens pratique. Il n'a point possédé, en histoire, la notion vraie de la réalité des choses, et c'est ce qui se traduit surtout dans ses attaques contre la Bible. Il ne part pas de cette vérité « que la Bible n'a pas été écrite pour Dieu, mais pour l'homme. » Eh! Dieu n'en avait pas besoin. Sa Bible à lui et pour lui se résume en cette parole éternellement lancée dans le plus profond de sa béatitude : « Je suis. » La Bible de Dieu, c'est son Verbe, lequel est son discours intérieur et sa pensée profonde. Mais notre Bible à nous a été écrite pour nous. Elle a été écrite pour remédier à un certain état de l'humanité tombée, pour guérir telle ou telle maladie de

riiumanité déchue. C'est, comme ou Ta dit, le traitement de l'homme malade. S'agit-il, par exemple, de douuer, eu uu certaiu momeut de l'histoire, une idée humble de sa propre uaturcà l'homme qui s'enorgueillit outre mesure? L'Ecclèsiaste est écrit. Faut-il, au contraire, communiquer à ce même homme une notion anticipée de l'amour ardent que l'âme un jour ressentira pour son Dieu, et esquisser par avance toute la mystique catholique ? La parole est donnée à l'auteur du Cantique des cantiques. Parmi les versets de la Bible, il n'en est pas un seul qui ne soit entré, comme une pierre utile, dans les fondations de l'Église et qui n'ait ainsi contribué à la formation nécessaire et lente de cette société de Dieu avec les hommes. C'est ce dont Voltaire ne lient aucun compte, et il ne semble pas admettre davantage que Dieu, souveraininspirateur des Livres saints, aitlaissé aux écrivains sacrés la liberté de leur style. Surtout, il paraît ignorer que la Bible n'est pas un catéchisme destiné à renfermer l'exposition complète de TOUTES les vérités. Il y a de ces vérités,

288 PRExMIER REGARD SUR LE XVIIF SIECLE

en effet, qui étaient alors restées clans la tradition, et d'autres dans la raison. La Bible en offre d'autres que la raison n'aurait jamais pu découvrir; mais elle est surtout destinée à faire avancer sûrement, d'étape en étape, la misérable humanité depuis l'Eden perdu jusqu'à l'Eden retrouvé. Les moyens qu'emploie Dieu peuvent sembler rudes, mais ils ne le sont qu'en apparence, et un petit esprit comme Voltaire pouvait seul s'y tromper.

Ce manque de sens pratique — et le sens pratique n'est qu'une forme du bon sens, — on le constate partout dans le Dictionnaire philosol^hique. Voltaire s'y plaint notamment des cérémonies matérielles du baptême : cette eau l'ag-ace. Il va même jusqu'à répéter ces méchants '■ petits vers : <( C'est une drôle de maxime — -Qu'une lessive efface un crime. » Mais enfin nous sommes des hommes ; mais enfin nous avons un corps qui est en rapport direct avec | la nature ; mais enfin il est nécessaire que les législateurs ne s'occupent pas que de notre âme. La nature essentielle de l'homme consiste

à être le trait d'imion vivant entre la matière et l'esprit : donc, il faut que chez nous l'élément-matière reçoive quelque satisfaction. De là ces signes visibles qu'on appelle les Sacrements. Par eux, d'ailleurs, tout le monde ma- , tériel reçoit une fonction auguste et divine : Teau, le sel, l'huile, les parfums, le froment et le vin sont ainsi appelés à la gloire d'un symbolisme très élevé, et même à quelque chose de plus réel. Toute la nature sert à glorifier l'homme qui glorifie Dieu. Nous voilà bien loin de la lessive de Voltaire, et plus loin encore de cet affreux rire qui n'a jamais été qu'un ricanement.

Les sophistes ne manquent guère à nous faire observer que la définition de la vertu par Voltaire est supérieure à celle qu'en ont pu donner tous nos théologiens. Nous la connaissons, cette thèse de Voltaire et de son école : (( Il faut faire le bien sans espoir d'une récompense céleste. » En d'autres termes : « Il y a deux choses qui méritent d'être aimées pour ellesmêmes. Dieu et la vertu. » C'est là de la fausse

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élévation, et c'est encore pécher par manque de sens pratique. On peut affirmer que des millions et des millions de crimes ont été évités par la crainte de l'enfer, et l'espoir du ciel a produit un très grand nombre d'actes qui ont été d'un poids décisif pour le véritable progrès de riiumanité. C'est une loi de l'ordre naturel, une loi éternelle et imprescriptible, que le bien mérite une récompense et le mal un châtiment. On n'efface pas les axiomes, et l'on ne pourra jamais effacer celui-là; mais il en est un autre que Voltaire a également méconnu : c'est que l'homme est un être qui a soif de bonheur. Gomment! nous sommes ici-bas accablés par tous les maux ; nous avons à subir les maladies qui rongent notre corps, les passions qui ravagent notre âme, les larmes qui brûlent nos yeux; nous nous traînons en gémissant sur la route des tombeaux ; l'amitié nous trahit, la pitié nous abandonne ; les tentations nous oppressent ; nous tombons en des abîmes que nous n'avions pas vus ; nous voulons nous relever, et nous tombons encore ; nous avons les

mains et les pieds déchirés par les ronces du chemin; l'angoisse est dans notre âme et la fièvre bat notre sang; tout ce que nous avons aimé s'écroule et disparaît ; nous soutirons, nous pleurons, nous mourons... Et voilà que cet affreux sophiste nous refuse la consolation suprême de la récompense céleste. Voilà qu'il dit à tous les misérables de la terre, à ces paysans, à ces ouvriers, à ces maudits qui ont été si rudement éprouvés durant toute leur vie : « Aimez la vertu i)0ur elle-même. » Ah! le malheureux! Et c'est lui, c'est ce désintéressé qui a écrit Candide^ la Piicelle et tant d'autres livres malsains et troublants, tant d'autres œuvres impies et désespérantes ! Il aimait la vertu pour elle-même ! ! !

Si l'on va au fond, tout au fond du système de Voltaire, il est aisé d'en découvrir toute la ^ dominante. Elle n'est autre que la méconnaissance ou la haine de la souffrance. Tout est là.

Mais c'est surtout la Souffrance volontaire, mais c'est l'Expiation pour soi et l'Expiation pour les autres qui excite sans cesse le détestable rire et la colère de Voltaire.

Il a écrit quelque part certain petit conte que ses amis racontent en se léchant les lèvres. Il s'agit de je ne sais quel fakir ou ermite de l'Orient qui est fort en vogue dans tout son pays, parce qu'il se macère de toutes façons et que notamment il prend soin de s'enfoncer sans cesse des clous dans la chair. Notez, lecteurs, que je gaze l'original. Et voici qu'un très honnête homme vient un jour consulter ce fakir et lui dit sans modestie: « Je remplis tous mes devoirs; je suis bon fils et bon époux, bon père et bon citoyen. Que faut-il faire de plus pour arriver au ciel? » L'ermite lui répond : « Enfoncez-vous des clous dans le corps. »

Il est assez facile de voir que, par cet apologue, Voltaire a prétendu railler tout le système chrétien de l'Expiation et de laSoulïrance. C'est, en fin de compte, tout le résumé de sa philosophie.

Eh bien! malgré ce misérable apologue, la pauvre humanité en larmes demeurera toujours fidèle à ces axiomes chrétiens, plus éblouissants que tant de millions de mondes découverts par les modernes télescopes : « Il faut souffrir pour expier ses fautes ; on peut souffrir pour expier les fautes des autres ; quelqu'un enfin est descendu en terre pour être TExpiateur universel, et ce quelqu'un, c'est Dieu. » Ce sont là des vérités qui sont fixées au plus profond de notre âme, et le spectacle de Jésus portant sa croix, de Jésus souffrant et mourant pour toute l'humanité, ce spectacle est fait pour satisfaire éternellement notre raison et passionner éternellement notre cœur. L'humanité ne s'y trompera pas : elle considérera Jésus comme son véritable représentant, comme son type éternel, et l'imitation du Christ au Calvaire demeurera le secret de tous les dévouements comme la source de toutes les vertus.

Convient-il, en terminant, d'accorder à Voltaire le bénéfice de quelques circonstances atténuantes ? Nous croyons que, s'il lui est

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pardonné quelque chose là-haut, (et nous le souhaitons très vivement) ce sera à cause de ce jansénisme qui avait alors enlaidi et dénaturé toutes les idées chrétiennes. Le jansénisme avait fait de l'Eglise et du Ciel quelque chose de si étroit, de si repoussant, de si odieux, que Voltaire est peut-être un peu moins inexcusable de s'être pris contre le christianisme d'une haine si injuste et si perfide. La doctrine du très petit nombre des élus circulait presque partout, et le ciel n'était promis qu'à une infime minorité de prédestinés. En dépit de son amour pour les jansénistes, Voltaire a réellement été perdu par eux. Tout se tient dans l'histoire des idées. Sans Voltaire, pas de Révolution; mais sans les jansénistes, pas de Voltaire. Telle est notre conclusion à laquelle nous ne voulons pas donner un caractère rigoureux et qui, dans une certaine mesure, demeurera toujours à l'état d'hypothèse. Nous la soumettons, en toute humilité , à tous ceux qui cherchent à découvrir, dès ici-bas, l'enchaînement mystérieux des grands faits de l'histoire.

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