‹ Portraits du 19e siècleChapitre 13 sur 23 · ÉVÊQUE DE TULLE · texte numérisé non relu

ÉVÊQUE DE TULLE

Chrysostome est à Paris. Il a ouvert ses lèvres d'or, il a parlé, et depuis plusieurs jours nous sommes convoqués aux fêles que donne cette parole. Les foules s'empressent, les églises sont trop étroites. De proche en proche on se communique celle nouvelle : a Un grand poète et un grand théologien sont montés dans la chaire de vérité, et ces deux ne sont qu'un. Venez entendre l'évêque de Tulle, l'évêque bouche cFor. » On est venu. Parmi nos églises, Dieu a choisi la plus vaste, afin que, dans la plus grande assemblée possible, le plus d'audileurs possible entendissent la voix de ce charmeur d'oreilles et de ce charmeur d'esprits. Un silence s'est fait, et l'on a tout à coup entendu une voix grave et joyeuse, austère et colorée, chaude, brillante, enflammée : et cette voix était en effet celle de l'antique théologie, qui s'était vaillamment emparée du rhythme et de l'image, qui avait eu l'audace enfin de devenir poétique comme au temps des Pères de l'Église. Depuis longtemps on attendait cette réconciliation difficile : on était fatigué, dégoûté de la poésie qui s'obstinait à n'être j)oinl théologique, et de la théologie qui s'obstinait à n'être point poétique. On a été

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surpris, on a été ravi de voir enfin celte alliance si désirée se réaliser, sans effort et naturellement, dans la plus simple, dans la plus spontanée de toutes les paroles. Ne cherchez pas ailleurs la cause des triomphes de Mgr Berteaud : elle est dans cette noble aspiration de notre siècle qui veut voir le Beau et le Vrai réconciliés, unis et confondus. D'ailleurs, il faut le dire, la gloire de l'évêque de Tulle ne date pas d'hier; mais elle est plus jeune encore aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Les vraies gloires sont celles qui ont de ces rajeunissements.

Nous l'avons entendue, cette voix puissante et sans apprêt; nous l'avons entendu, celui que nous avons appelé ailleurs « le plus poète des théologiens et le plus théologien des poètes. » Et voici qu'aujourd'hui nous nous proposons d'analyser ce génie synthétique, et d'esquisser un portrait de cette physionomie si une et si complexe. Quelque vastes que soient les cinq nefs de notre plus grande basilique, tous les chrétiens de Paris n'y ont pu trouver place ; et combien de catholiques, loin de Paris, sont légitimement avides d'entendre au moins quelque écho de la grande voix ! C'est pour ces déshérités que nous allons essayer de peindre au naturel le plus naturel de tous les orateurs.

Certaines éloquences portent couronne ; on peut le dire presque sans figure. La parole de l'évêque de Tulle porte un beau diadème, où brillent, comme incomparables diamants, la poésie et la doctrine. Mais le premier caractère, de celte éloquence est certainement la spontanéité; et c'est celui qu'il nous faut étudier tout d'abord. Nous

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avons été très longtemps avant de nous persuader que certains orateurs gravissent les degrés de la chaire sacrée, portant écrit tout leur discours sur les parois de leur mémoire. Jamais le génie et la sainteté ne nous étaient apparus avec le caractère mnémotechnique. Je ne sais quel versificateur (Boileau peut-être) s'est enorgueilli de faire seulement deux vers par jour : mais il nous est souvent venu dans l'esprit que cette lenteur ne convient pas à l'éloquence véritablement chrétienne. Cette éloquence se prodigue, se répand, se donne ; en d'autres termes, elle est spontanée : Mgr Berteaud l'a bien fait voir. Il s'élance, inspiré, jusqu'à la chaire sacrée sans avoir confié rien de particulier à sa mémoire. Il a des ailes, pour ainsi dire. Les orateurs mnémotechniques ressemblent aux harangueurs de Tite-Live ; notre grand évêque n'a de ressemblance qu'avec les saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont les discours n'ont jamais senti l'huile. Montaigne a dit que la parole « doit être telle sur le papier qu'à la bouche ; » mais le programme de Montaigne n'a pas été réalisé par lui. L'évêque de Tulle le réalise sans y penser. Sa seule préparation, c'est sa prière. Puis il se lève, très grave et très épiscopal; il ouvre les digues de sa parole : elle coule. Pas d'exorde, pas de points, pas de péroraisons conformes aux petites formules de la rhétorique.

On nous parlait récemment d'un bon prêtre qui s'est vanté toute sa vie d'avoir fait un jour certain sermon en trente et un points ! Mgr Berteaud est bien l'antithèse de cet orateur trop méthodique. Il ne divise pas en morceaux le torrent impétueux de son* discours. Il n'a pas été non plus aux écoles de déclamation ; ses bras ne décrivent pas des courbes raisonnées, son geste n'est pas studieuse-

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ment varié ; sa voix elle-même est simple, et il est loin de ressembler à ce Gracchus qui se faisait accompagner au Forum par des joueurs de flûte afin « de se donner le ton ». Loin, bien loin toutes ces coquetteries d'orateurs féminins! Mgr de Tulle jette sa charité dans sa parole; il fait circuler sa charité jusque dans ses mains et dans ses bras ; il la fait très naturellement resplendir sur son visage : c'est assez. Nous avouerons très volontiers qu'il pourrait se tracer et suivre un plan plus régulier, et que ses auditeurs retiendraient plus aisément un discours dont les grandes lignes seraient plus accusées. Il est très vrai que ce noble voyageur abandonne souvent la route royale, la grande route de son sujet principal, et qu'il se jette amoureusement dans les chemins de traverse; et même — devons-nous l'avouer — les chemins de traverse sont eux-mêmes abandonnés par cet admirateur candide de la nature, qui se lance dans les demi-sentiers des blés ou des vignes, quand il ne s'aventure pas jusque dans les taillis et les forêls. Petite, très petite critique! Ils sont si frais, si fleuris, si odorants, ces sentiers non frayés; et le voyageur nous en rapporte de si beaux bouquets de fleurs des champs. Je vous dis que ce grand orateur n'a aucune coquetterie : est-ce que la beauté vraie, est-ce que le génie pourraient être coquets? Notre évêque ne réserve même pas pour la fln de son discours ce qu'on appelle en rhétorique a le trait final ». Il aurait bonne grâce à terminer par un coup de foudre ; point ; il lance le tonnerre, puis il entre dans un parterre de roses. C'est là qu'il vous laisse en descendant de chaire : il vous a portés au Thabor, et à la fin, vous vous retrouvez dans le coin parfumé d'un jardin plein de fleurs. Rien ne nous empêchera d'aimer passionnément ce genre d'éloquence.

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Voyez l'évêque de Tulle en chaire : au milieu même de ses plus belles inspirations, il conserve une simplicité presque champêtre. Il vient d'exposer une doctrine toute nouvelle, profonde, sublime : le voilà qui jette un regard scrutateur sur ses auditeurs émerveillés, et qui leur lance un mot simple, populaire, pour leur bien clouer cette doctrine dans la tête. Ce sont des clous de fer qui attachent ces diamants. Il n'est jamais si beau avoir que dans ces instants qu'on aurait tort de croire vulgaires : frémissant d'enthousiasme ou d'indignation, il a des gestes terribles et des regards presque farouches ; il bondit ; il a de magnifiques trépignements, des cris sublimes. Il s'indigne contre le langage qui ne suffit pas à sa pensée ; il crée une foule de mots nouveaux, et il les crée de la façon la plus heureuse ; ce sont des mots très viables. Notre français n'est pas assez riche pour la richesse de cette intelligence : cet orateur est véritablement un dompteur de mots. Qui pourrait lui reprocher ces néologismes spontanés ? Il nous est arrivé d'entendre rire, à côté de nous, de ces hardiesses philologiques. Eh quoi! faudrat-il que j'apporte à l'Eglise un dictionnaire de l'Académie,et que dans les plus beaux passages, je me dise à moi-même : « Attendons, attendons, et voyons, avant d'admirer, si l'Académie le permet. »

Le second caractère de cette grande parole que nous étudions, c'est la poésie; et ici, nous nous sentons heureux de pouvoir faire au moins quelques citations. Il est si doux de se taire pour céder la parole aux éloquents.

La poésie de l'évêque de Tulle présente, à nos yeux, presque tous les caractères de la poésie orientale, et c'est avec raison qu'on l'a comparé aux Pères de TEgiise grecque. 11 n'a pas, en effet, la tempérance un peu rude,

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la sobriété un peu austère des Pères de l'Occident latin. Avez-vous quelquefois remarqué la différence profonde qui sépare la liturgie romaine des liturgies orientales ? A Rome on est concis, net, serré : dans l'Orient il y a effusion, il y a opulence, il y a éblouissement. L'évêque de Tulle est un évêque d'Orient ; s'il ressemble à un docteur, c'est à Grégoire de Nazianze. Ou plutôt, suivant nous, il est un composé admirable, une mixtion merveilleuse de Grégoire de Nazianze et de Tertullien. 11 a la force de celui-ci, il a l'imagination de celui-là ; il a les indignations du latin, il a la grâce et la fécondité du grec: il sait foudroyer comme Tertullien, et attirer comme Grégoire. Nous en appelons à tous ceux qui ont longtemps étudié Mgr Berteaud : il y a deux caractères principaux dans sa physionomie : le geste terrible de son bras, quand il est courroucé contre les impies, qu'il appelle ces gens-là, et le beau sourire de son visage quand il parle des petits enfants. Eh bien ! ce bras, c'est celui de Tertullien ; ce sourire, c'est celui de Grégoire.

Il est d'ailleurs aisé de voir qu'il est un évêque campagnard, n'aimant pas les villes, se plaisant dans les bois et dans les prés. La plupart de ses images sont empruntées aux champs. Il aime surtout à parler des fleurs, et en particulier des roses. Les mots « parfum, odorant, embaumer, » reviennent cent fois dans chacun de ses discours, et il ne se lasse pas de les appliquer à l'éternelle Vérité, qui est pour lui le parfum éternel. Il a le talent rare de rajeunir sans travail les vieilles métaphores et de les remettre en circulation, comme des pièces de monnaie qu'on aurait fait splendidement reluire. Tout lui est matière à comparaisons, et il est presque inutile d'ajouter qu'il possède à fond la science difficile du symbo-

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lisme chrétien. Il sait par cœur le De re Symbolica du cardinal Pitra, et en fait de nombreuses applications avec un bonheur toujours nouveau. Presque toujours c'est par une image gracieuse qu'il commence ses discours, et il s'empare par là très aisément de l'âme de son auditoire. La première fois qu'il parla à Saint-Eustache, un soleil radieux pénétrait dans cette incomparable basihque par toutes ces belles entrées que les architectes du Moyen-Age ont ménagées au soleil dans leurs édifices lumineux. L'évêque vit ces traînées de lumière, et tout d abord : « J'aperçois, s'écria-t-il, de beaux rayons d'or : c'est un glorieux symbole que le ciel m'envoie. Les rayons qui illuminent cette église sont l'emblème de Jésus-Christ, et ce soleil nous représente le Soleil de la Vérité. » Et il commençait un autre discours en ces termes : « Tout à l'heure, en sortant du sacrarium, j'ai vu un groupe de petits enfants qui se sont approchés de moi. 0 les gracieux introducteurs de l'évêque à la chaire sacrée ! » Ce spectacle des petits enfants émeut toujours les entrailles de ce père. Un autre jour, il se laisse encore aller à ce cher sentiment : « Je viens de voir un petit enfant que sa nourrice tenait entre les bras. On allait^ le baptiser. En vérité, ce petit enfant est revenu très agrandi au toit maternel. Ah! autrefois, quand les triomphateurs revenaient du champ de bataille, on renversait des pans de muraille pour les laisser passer. Et vous aussi, ouvrez, ouvrez largement les portes de votre demeure pour laisser passer cet être agrandi, ce petit surnaturalisé, ce charmant et véritable triomphateur. )> Et que dire de ce mot touchant : « Le premier banc d'école d'un petit enfant, c'est le bras de sa mère ? » En le disant, le doux évêque montrait son bras, son bras paternel, où tant

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de petits enfants sans doute ont été soutenus et bénis. Tout est imagé, tout est rhythmé, tout est poétique dans la parole de Mgr Berteaud. Oh ! les pauvres têtes que celles de ces rhéteurs, disant qu'il faut « écrire en vers pour être poète. » Oh! les pauvres livres que les Traités de rhétorique, où l'on trouve encore de telles platitudes! La vraie poésie, n'est-ce pas le Rhythme et l'Image au service de la Vérité? Écoutez plutôt notre grand orateur, notre grand poète. Et ici nous voulons renoncer à enfiler dans le fil grossier de notre commentaire les admirables perles de sa parole. Nous allons renverser la boîte aux perles; nous allons vider l'écrin pêlemêle sous les yeux éblouis de nos lecteurs.

Avez-vous assisté à une Confirmation dans nos campagnes chrétiennes ? 0 le beau jour I Les petits bergers arrivent, et les bergères leurs sœurs. Il y a dans Pair des ruisseaux d'harmonie qui déchirent les nuages. On voit sortir les petites filles, vêtues de blanc, les petits garçons aussi. Ces magnifiques théories se déroulent le long des prés verts, sous de belles haies d'églantiers. Et voici qu'on appelle l'Esprit Saint^ cet Esprit qui est l'insinuateur de la Parole. Et tous ces petits lui crient : « Enrichissez nos gorges de discours : Sermone dites guttura. »« Nous voulons être, ajoutent-ils, de beaux diseurs, des docteurs illustres : nous voulons savoir la foi; nous voulons défendre notre condition sacrée. Venez, Esprit Saint, venez. » Ah ! si Pythagore et Platon avaient pu considérer un tel spectacle, quel étonnement ! « Quelles sont, se fussent-ils écriés, ces théories mille fois plus belles que celles de Corinthe et de Delphes ? Quel est ce théurge en robe de lin? » Et qu'eussent-ils dit, s'ils avaient entendu l'évêque interrogeant ces enfants ! Eh I sans doute, ces petits parlent patois, et les savants méprisent ce langage. Mais il n'importe : les patois ne résistent pas au Verbe : le Verbe y rayonne, y éclate, y rutile. Dans nos campagnes chrétiennes, le Verbe parle, et les enfants

répondent.

Un jour la terre a frémi, l'air s'est ému ; les soleils, le ciel tout entier, les fraîches rosées, les trois règnes de l'univers visible,

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