‹ Portraits du 19e siècleChapitre 14 sur 23 · MGR BERTAUD · texte numérisé non relu

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tout s'est agité. Et pourquoi ces frémissements ? C'était pour composer la chair, le vêtement du Sauveur qui allait naitre. C'était pour ce Fils très beau d'un Père très beau. Car, comme l'a dit un docteur : Pulcherrimus Pater pulcherrimum Filium genuit...

Pendant les belles cérémonies de la Consécration d'une église, l'évèque, avec son bâton d'or, trace sur une poussière étendue les lettres de l'alphabet. Et, en ce moment, il semble que ces lettres parlent, que ces alphabets ambitieux ont une voix et s'écrient : <c Prenez-nous, prenez-nous, et arrangez-nous. Faites avec nous des discours éloquents, faites de beaux poèmes, faites de la grande et savante controverse ; portez-nous ainsi sous le chaume ou dans le palais des rois. Prenez-nous, arrangez-nous, et que le Verbe soit caché en dessous et que par nous le Verbe soit béni... »

La chaîne d'or d'Homère est vaincue. Vous le savez, il y avait une chaîne d'or que portait Jupiter dans ses terribles mains, et il y tenait suspendus le monde, les océans, les dieux. Mais notre Dieu à nous est Amour. C'est nous, au contraire, qui l'enchaînons avec nos prières, anneaux resplendissants qui montent jusqu'au ciel. Dieu est le captif des âmes...

Ce sont des princes, ce sont des monarques qui naissent d'Adam. Tous les fils des hommes sont ici-bas les vicaires-nés de Dieu; ce sont les dieux du dehors. Les époux sur cette terre sont les multiplicateurs, de par Dieu, des maîtres de l'univers. Ces petits enfants qui vagissent dans leurs langes et qui déplient leurs bras délicats comme des guirlandes de roses, ce ne sont pas des êtres de peu : ce sont des seigneurs plus grands que la terre, le soleil et les étoiles, qui doivent leur obéir. Oh! qu'il est vrai que l'EgUse n'abaisse pas la race humaine !..

La terre n'est que la pépinière du paradis. Ici-bas la foi nous greffe dans le Christ sur la tige d* Dieu, le baptême nous transmet sa sève^ les sacrements nous trempent de sa rosée, la parole nous lance sa lumière, la grâce nous berce de son souffle, l'EgUse nous

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cultive de sa main. Comme Ta dit un Père : « Nous sommes des dieux en fleur : dii n flore. »

La nation française est une nation originale, voulue de Dieu, spirituelle, brave, solide, chez qui le sophisme ne prend pas, et qui met l'hérésie à la raison ; une nation qui croit tout d'abord au Christ-Dieu , qui sert résolument l'Eglise , qui conquiert le droit d'aînesse parmi les nations chrétiennes, qui se sent la nation ouvrière et familière de la Providence, et qui s'écrie dans la loi salique : « Vive le Christ! il aime les Francs. » Voilà notre tempérament : nous sommes un peuple substantiel. Et l'on voudrait nous altérer, nous frelater, nous rapetisser, nous vaporiser, nous dissoudre, faire de nous une nation en l'air, sans tenue, sans logique, sans nerf. On complote pour arracher au corps du Christ sa grande augmentation : la France. Il n'en sera pas ainsi. Nous ne deviendrons pas un tas d'hommes, une poussière. Byzance et Photius peuvent attendre. Nous n'abdiquerons pas notre vocation pour courir aux comptoirs sans foi de Tyr ou au trône de Babylone. Tribu de Juda, nous n'ensevelirons pas le Lion de notre drapeau, pour arborer celui de Baal ou de Mammon. Nos jours ne verront pas cela. On ne réussira pas de sitôt à faire une France anticathohque et antifrançaise. Les petits enfants qui naissent sur le sol français, je les salue comme la grande augmentation, qui se soutient toujours, du corps de mon Christ, comme l'armée d'élite qui rajeunit Clovis, Charlemagne et saint Louis...

L'Eucharistie est le vrai principe de l'égalité parmi les hommes. Quand le prince a mangé, quand le mendiant a mangé, c'est la même chose. Est-ce qu'il y a une eucharistie royale et une eucharistie plébéienne?

Qu'ils sont malheureux, ceux qui désertent l'Eucharistie ! Ils ne mangent pas Dieu ; ils commencent dès ici-bas le jeûne de l'enfer. L'enfer, c'est le jeûne de l'Eucharistie dévoilée. Les damnés sont des jeûneurs de Dieu. Ils ne peuvent point participer à la Raison universelle, à la Lumière, à la Charité infinie. On parle de ceux qu'on enfermait autrefois en des donjons de granit, et qu'on laissait mourir de faim. Les damnés sont bien plus à plaindre, et

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ils commencent leur jeune dès ici-bas : c'est être bien pressé. Le paradis aussi commence sur la terre. Il est là, dans les tabernacles, dans les âmes des enfants et des saints. Nous sommes déjà ici-bas assis à la droite de Dieu, sur des chaises de paille, il est vrai ; mais le reste est une question de temps...

S'il vous arrive de paraître au milieu de certaines gens auxquels Jésus-Christ déplaît, relevez la tête , et, comme le dit un Père, ayez du front, sitis frontosi. Vos fronts n'ont pas été en vain sculptés, ciselés par la main de l'évêque. Ce n'est pas en vain que l'Église y a attaché de superbes audaces et des effronteries divines. Rendez, rendez témoignage à la Vérité.

Nous avons hâte d'en arriver au plus riche, au plus beau des trois fleurons qui surmontent le diadème de notre orateur, à la doctrine. Après l'avoir seulement entendu pendant deux minutes, il est très aisé de s'apercevoir que l'évêque de Tulle est un de nos plus profonds théologiens. ïl est même un des érudits de la théologie : peu d'hommes ont lu autant d'in-folio, mais surtout peu d'hommes ont mis autant d'intelligence dans leurs lectures. Les plus fanatiques lecteurs ne sont pas toujours les plus intelligents ; surtout ils ne sont pas les plus jeunes d'esprit et de cœur : il semble que les bibliothèques ont le don de rendre vieux leurs visiteurs les plus assidus, et que les in-folio communiquent aux âmes je ne sais quelle décrépitude prématurée. Tout au contraire, Mgr Berteaud puise une jeunesse ardente dans la poudre des bibliothèques : ii s'y sent pousser des ailes quand les autres y perdent les leurs ; il y devient aigle

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quand les autres y prennent des habitudes rampantes! Il fait passer rapidement dans sa propre substance la substance des vieux théologiens ; il a le don de l'assimilation à un degré étrange. Il n'est pas rare que, durant tout un quart d'heure, il cite de mémoire quelque Docteur, quelque Père de l'Église. Cette fidélité de ses souvenirs n'est comparable qu'à la beauté originale de ses commentaires ei à l'énergie de ses traductions. Quel traducteur ! Dans l'hymne Veni Creator se trouve ce beau vers : Sermone ditans guttura ;]di\ là, sous les yeux, une ancienne traduction bien ridicule de ces trois mots : « C'est vous seul qui faites publier ses merveilles et chanter dignement ses louanges. » Quatorze mots au lieu de trois. Notre orateur, lui, traduit avec une superbe brutalité : « Enrichissez nos gorges de discours. » Et ainsi du reste. Les Pères qu'il se donne le plus souvent la peine de traduire, sont ceux qui ont avec son propre esprit le plus d'harmonie et de ressemblance : c'est saint Denys l'Aréopagite, dont il a souvent l'élévation métaphysique ; c'est Tertullien, dont il a le tonnerre ; c'est saint Augustin, dont il a l'ampleur surnaturelle ; ce sont les Pères grecs, dont il a la poésie. Il est presque superflu d'ajouter qu'il aime saint Thomas d'Aquin; mais nous n'avons pas été peu satisfait d'apprendre qu'il avait pour Duns Scot une affection toute particulière, et qu'avec toutes les réserves nécessaires il lui avait emprunté quelques points de sa doctrine sur l'Incarnation.

Nous voudrions cependant donner une idée ou (comme le disait si bien le xvii' siècle) un crayon de la doctrine théologique de Mgr Berteaud. Bien que ce soit chose téméraire d'essayer, essayons. Pour ne rien avancer d'incertain, nous nous servirons uniquement, en cet exposé

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rapide et incomplet, d^s discours que nous avons nousmême entendus et recueillis.

Dans toute harmonie, dans toute pièce musicale, il y a une dominante : dans toute doctrine aussi, cette dominante existe. Cherchez bien : vous la trouverez. Tout homme, tout génie même a une idée favorite qui est leterme de toutes ses autres idées, qui donne le ton aux. autres, autour de laquelle se groupent toutes les autres comme pour lui former une cour. Mgr de Tulle n'a pas échappé à cette loi : mais qu'elle est belle, qu'elle est élevée sa pensée dominante ! C'est l'Incarnation du Verbe,, dans toute son économie, dans toutes ses harmonies. Mgr Berteaud voit partout le Verbe incarné, toujours il parle de Lui, et, le nommant toujours, il ne se répètejamais. Mais ce qu'il voit surtout dans l'Incarnation, c'est que le Verbe s'est incarné pour nous, et que nous sommes DES DIEUX PAR PARTICIPATION. (( L'humauité, dit-il, est le second Dieu. » A ces mots il relève la tête, et de là vient celte belle fierté, de là viennent ces cris : « Allons, allons, soyez superbes, soyez fiers, » ces grands cris qui éclatent tant de fois dans chacun de ses discours. Qui donc a pu croire que ces paroles sont une sorte d'attentat à l'humilité chrétienne? L'évêque de Tulle, promenant ses yeux sur son auditoire, y voit autant de membres réels de Jésus-Christ, autant de divinités, autant de dieux par participation. Il constate uniquement un grand fait théologique : c'est de la clairvoyance, et non pas de l'orgueil.

L'Incarnation, voilà pour notre grand orateur la solution de tous les problèmes, non pas seulement de l'ordre religieux, mais encore de l'ordre politique et social. Par l'Incarnation décrétée de toute éternité, Dieu le Père a eu sur la terre le grand, l'immaculé Témoin dont il avait

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besoin ; et Mgr de Tulle nous fait voir le grand témoignage existant sur la terre dans Jésus-Christ /?^wré par Abel, dans Jésus-Christ immolé sur le Calvaire, dans Jésus- Christ qui est continué ici-bas en qualité de témoin par l'Église, parles martyrs, par tousles fidèles.

Par l'Incarnation s'illumine toute la nature humaine : (( C'est j»ow;' diviniser /'/zo??2/?ze que Dieu a pris celle nature. » Et là se retrouvent les doctrines des scolastiques sur la convenance de l'Incarnation, sur cette beauté intime du plan divin. L'homme représentait, résumait, renfermait en lui l'univers matériel et l'univers spirituel; il était le trait d'union, le pont jeté entre les deux mondes; mais Jésus-Christ représente, résume, renferme en lui l'univers tout entier, le monde des esprits et le monde des corps, la nature humaine et la nature divine ; il s'agenouille ainsi devant le Père, et il agenouille avec lui cet univers tout entier; c'est un Dieu adorant devant un Dieu adoré, un Dieu glorifiant devant un Dieu glorifié. Et voilà le seul culte digne de Dieu ; voilà le seul bonheur digne de l'homme qui est uni à Jésus-Christ, de l'homme qui est le membre réel de Jésus-Christ !

Par l'Incarnation, les anges ont eu là-haut l'objet et l'occasion de leur épreuve. Il y a eu deux présentations de Jésus-Christ : la première aux anges, la seconde à la terre, et les anges tombés sont ceux qui ont été jaloux de l'Inearnalion, ceux qui n'ont pas dit comme saint Michel : Qais ut Jésus ? Une des thèses les plus aimées de l'évêque de Tulle, c'est la supériorité qu'il accorde à l'homme sur l'ange : « L'homme, suivant de célèbres docteurs, a sur l'ange des supériorités réelles. Si l'ange, comme esprit, va plus vite au terme ; nous, avec notre esprit et notre corps, nous sommes plus larges, plus vastes que

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lui. Nous sommes un abrégé de l'univers entier ; nous en renfermons tous les règnes. » Et le poète ajoute : « Voyez ce petit enfant qui va apprendre les syllabes d'or du catéchisme : c'est l'univers en petit, c'est le monde tout entier, ce sont toutes les manifestations de Dieu au dehors qui vont s'asseoir avec lui sur un banc de chêne ! »

C'est par l'tncarnalion que la Vierge Marie occupe une place si magnifique dans le plan divin. Confiât a été attendu de Dieu ; elle a été par ce fiatXdi corédemplrice du genre humain et, comme le dit si bien Mgr Berteaud, elle a véritablement contribué par ce fiatk la dilatation, à l'agrandissement de Dieu.

L'Église n'est que l'Incarnation continuée dans le monde; l'Eucharistie n'est qu'une incarnation personnelle en chacun de nous, ou, en d'autres termes : « une diffusion de l'Incarnation. » Et c'est à cause de cette Incarnation que Tévêque de Tulle, jetant un regard fier sur notre terre, la considère comme le centre théologique de tous les mondes. Jamais on n'a autant estimé que Mgr Berteaud la terre qui a reçu l'empreinte des pieds de Jésus-Christ. Tous les soleils pâlissent à ses yeux, et en comparaison de cette chère planète, toutes les étoiles ne lui paraissent que d'humbles et médiocres satellites. Ces astres forment l'armée du roi, mais c'est la terre qui porte couronne.

C'est encore par l'Incarnation que cette noble terre reçoit son gouvernement surnaturel. L'Infaillibilité habite parmi nous, sa maison est à Rome : c'est le vicariat du Verbe incarné; c'est la suppléance divine du divin professeur de toute vérité. Et qu'est-ce que c'est que le progrès ici-bas, si ce n'est l'achèvement à travers les siècles du corps de Jésus-Christ? ««Dieu se complète sans cesse dans l'homme, qui est le second Dieu ; Dieu se fait en

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nous. Il se fait, il se dilate, il grandit, non pas en luimême ET PAR LUI-MÊME, PUISQu'iL EST LNFINI, Hiais danS

la personne de l'homme. Il faut que nous grandissions de la sorte. Il faut que nous ayons avec Jésus-Christ des adhérences de plus en plus intimes, que nous nous développions, que nous atteignions enfin toute notre stature. Il y a là un progrès réel qui se fait au dedans des âmes, et non pas au dehors ; qui se fait par la vertu, et non par les découvertes des savants ; et ce progrès ne s'arrêtera qu'à la fin des siècles, quand l'humanité aura conquis sa vraie taille. Tant que cet achèvement ne sera pas accompli, les soleils ne seront pas fracassés et l'univers subsistera. » 0 grande, ô magnifique doctrine!

Qu'il nous soit permis de signaler à la fin de cette élude tout le bien qu'ont déjà produit la doctrine et les enseignements de l'évêque de Tulle. Ce n'est pas en vain que des milliers d'auditeurs auront senti, en l'entendant, que leur âme s'élargissait ; ces milliers d'âmes agrandiront sans doute et surnaturaliseront des milliers de familles. Ce n'est pas en vain que l'illustre orateur a mis tant d'obstination à prononcer les mots beau et beauté. Ce n'est pas en vain qu'il a essayé de nous inspirer des fiertés nouvelles. Il y aura des dilatations inattendues. Les théologiens et les poètes comprendront enfin, que rien nest plus théolor/ique que la poésie, que rien nest plus poétique que la théologie. Les vieux programmes de nos études classiques recevront un contre-coup salutaire, et l'on ouvrira les portes plus larges à ces Pères

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de rÉglise, à ces Docteurs que notre grand évêque traduit si bien, qu'il commente et complète si lumineusement. Et il y aura aussi, à cause de cette parole, une recrudescence d'amour pour les doctrines romaines que Mgr Bertcaud a si énergiquement professées du haut de la chaire.

Non, non, ce n'est pas en vain que cet orateur et ce poète aura passé au miheu de nous. Nous avons lu, dans une légende de la Perse, qu'un Génie étant un jour descendu dans un pays oii tous les hommes étaient de petite taille, eut pitié de cette infirmité et fit un grand prodige : il les réunit dans une grande plaine, et à mesure qu'il passait devant leurs rangs pressés, tous ces hommes grandissaient, grandissaient merveilleusement. Les nains devenaient des géants.

C'est, au moral, ce que Mgr Berteaud vient de faire à Paris. Il a passé devant les âmes.

Jusqu'à ce jour nous n'aimions pas, el, devons-nous le dire ? nous allions jusqu'à repousser ces sortes de livres. Nous leur trouvions un caractère trop personnel. Représentez-vous l'etîet étrange que produirait un père ou un époux transformant sa propre maison en un musée public où il exposerait sous des vitrines tous les objets consacrés par le souvenir de sa femme ou de son fils. Le public égoïste passerait sans s'émouvoir dans ces tristes lieux baignés de tant de larmes ; il profanerait tout ce qu'il ne comprendrait pas : « C'est ici qu'elle est morte, » dirait l'époux en sanglotant ; le public hébété contemplerait ces larmes sans pleurer. Peut-être même sourirait-il. 0 douleurs, intimes douleurs ; larmes, larmes vénérables qui coulez sur les tombes, cachez-vous, cachez-vous bien : en devenant publiques, vous cesseriez d'être sacrées !

Les Mémoires d'un père nous ont fait changer d'avis, mais seulement en ce qui les concerne. Nous serions d'ailleurs désolé que l'auteur de ces Mémoires rencontrât beaucoup d'imitateurs. Ce ^que les délicatesses de son cœur et les habiletés de sa plume ont si convenablement,

' Mémoires d'un père sur la vie et la mort de son fils.

si religieusement effleuré ; ces confidences paternelles, ces révélations, ces larmes discrètes, ces sanglots contenus, ces voiles pieusement jetés, ces ombres scrupuleusement épaissies quand il convient, ou demi-éclairées quand il le faut, toutes ces qualités rares et charmantes disparaîtraient dans une œuvre médiocre, et nous n aurions plus que le récit banal d'une douleur commune. Hélas! qui de nous ne possède, dans quelque tiroir secret, les éléments de quelques 31 é?noires, je ne dis pas semblables, mais analogues à ceux dont nous allons parler ? Ce sont de vieux bouquets flétris, de vieux papiers jaunis ; mais, ces fleurs il les a tenues ; mais ces papiers il les a couverts de sa chère écriture, //y a exprimé sa pensée secrète, il y a traduit son âme, déposé son être tout entier. Ce sont de ses reliques, pour ainsi parler. Nous les lirons, ces lettres, nous les relirons en pleurant ; mais nous ne les publierons pas. Aucun œil indifférent ne s'y promènera ; aucun libraire ne cotera la seconde édition de meslarmes et ne fera de réclame sur le troisième tirage^ de mes regrets et de mon agonie. 0 mes sanglots, personne ne vous entendra ; ô mes larmes, vous no relèverez pas des critiques littéraires !

Tel est le langage que s'est tenu longtemps l'auteur des Mémoires d'un père, et cependant il s'est décidé à publier ces souvenirs intimes, ce mémorial secret du foyer, ces notes écrites d'une main tremblante et sur lesquelles sont tombées sans doute tant de larmes brûlantes. Des conseillers autorisés, des prêtres de Jésus-Christ se sont approchés de cette grande douleur et lui ont dit : « Votre fils a été l'honneur de la race chrétienne ; il faut qu'il en soit l'exemple. Nous avons besoin de jeunesses pures, chastes, ardentes, au service de la sainte Église : séchez

VOS larmes, ô père, contenez les sanglots qui brisent votre poitrine ; allez chercher dans le coin le plus sacré de votre mémoire les souvenirs où votre bien-aimé tient le plus de place, et publiez-les à haute voix, afin que votre fils ait des imitateurs, afin que nous ayons à nous réjouir d'un accroissement de pureté et de force parmi les jeunes générations de notre temps. Nous vous le demandons au nom de Jésus-Christ, que votre fils a tant aimé. » Le père a eu le courage d'obéir ; et c'est à cette obéissance que nous devons les Mémoires cVun père.

Le livre est d'une belle simplicité. Pas de rhétorique, pas de phrases : de vraies larmes, une sincérité profonde. Ce père a eu la force indicible de révéler les défauts de son fils : il a écrit les Confessions de celui qu'il regrettera toujours. Avez-vous déjà remarqué quel caractère splendide revêtent ces révélations intimes au sein de la société chrétienne : a J'ai péché, disent les chrétiens, ne m'imitez pas, et apprenez de moi combien le péché coûte de larmes à l'œil de l'homme et de désolations à son âme. » Ainsi parlent les Augustins. Les Jean-Jacques, au contraire, s'écrient : « Regardez-moi, et considérez une victime de la destinée. Contemplez une âme vertueuse qui a eu des malheurs. Surtout, admirez-moi. »

Faut-il analyser \Q'è Mémoires d'un père? Non, ces livres ne s'analysent pas. Rien n'est plus ordinaire que la vie de cet Auguste si regretté j» rien ne le distingue très nettement de tant d'autres enfants. Jusqu'à sa première communion, il est d'une nature presque ingrate ; sur vingt

et un ans que dura son existence, plus de douze ont été perdus, en apparence, pour la vie d'en haut. C'était une nature positive et qui ne montrait aucune disposition pour la piété. Mais la première communion opéra chez lui une de ces merveilleuses transfigurations auxquelles sont habituées les familles qui vivent dans le surnaturel. Combien en avons-nous vu de ces petits Sauls qui ont passé, le jour de leur première communion, sur la route de Damas, et qu'un coup de tonnerre dé la grâce a prosternés aux pieds de Jésus-Christ vainqueur ! Le mot transfiguration doit être pris ici au pied de la lettre. Nos enfants de douze ans ont leur Thabor.

Après les salutaires splendeurs de la première communion, commence pour l'Auguste des Mémoires d'un père cette période généralement si difficile, si laborieuse, de la seconde enfance ou de la première adolescence. Rien n'est moins aimable, rien n'est d'un gouvernement si pénible que les jeunes garçons de douze à dix-huit ans. Ils n'ont plus rien des grâces charmantes de l'enfance : ils n'ont pas encore l'énergie et les aspirations de la jeunesse. Leur intelligence épaisse cherche lourdement à s'envoler et n'y réussit pas toujours ; leur cœur est endormi : c'est l'époque de la formation. La statue soit difficilement du bloc informe^ et il y faut de rudes coups de marteau. Il est néanmoins une vertu dont la conservation sauvegarde le présent et garantit l'avenir des adolescents chrétiens : c'est la chasteté. Donnez-moi une nature de quinze ans, sauvage, indomptée, inintelligente, mal façonnée, ingrate enfin et très ingrate ; si cette nature est chaste, je réponds d'elle : à vingt ans je vous donnerai un homme fort et véritablement viril. Tel fut le fils que pleure encore le père de nos Mémoii^es : il con-

serva inaltérablement la fleur de la virginité. Sans doute il avait certains défauts haïssables ; il était égo'iste, il était personnel, il se faisait centre. Mais ces mauvaises tendances n'avaient rien de désespérant puisqu'il était pur : Beati mundo corde !

Cependant le voilà sur le seuil de la dix-huitième année; ô le bel âge, ô la riche splendeur ! Le jeune homme est dégrossi, si je puis ainsi parler. Il est léger, alerte, dispos, et se précipite avec son petit bagage sur tous les chemins de la vie. Les chemins sont verts, il fait beau ; tous les désirs s'éveillent, et même les passions commencent à faire sentir leurs premiers frissonnements. Mais quel charme, surtout si l'âme est chrétienne ! J'en ai connu, de ces âmes de vingt ans, angéliques et fières, ardentes et tranquilles, faisant la charité avec une douceur de vierges, combattant le mal avec une fermeté de soldats. On admire tout, les arbres, les oiseaux, les régiments qui passent, les églises surtout. On passe tout ému devant un couvent de Dominicains ou devant un grand séminaire ; on s'arrête, on écoute : « Dieu ne m'appelle-t-il point? » On est tout ravi de ces excellents accueils que savent faire les familles chrétiennes, et si l'on voit quelque jeune fille belle, douce et pieuse, on s'interroge de nouveau, on se demande si l'on n'est pas destiné à fonder quelque jour une famille profondément catholique et calquée sur celle des anciens âges. Voilà les anxiétés, les incertitudes de la vingtième année : elles sont pénibles, mais encore plus charmantes que pénibles. C'est par elles que dut passer le jeune homme dont nous esquissons ici la très simple et très noble histoire. Il hésita longtemps entre le mariage et le cloître : il essaya tour a tour des austérités de la Trappe et des contemplations du Carmel, et il parut qu'il

n'était point de force à supporter le poids de ces austérités ni la hauteur de ces contemplations. Ce ne fut pas en vain, toutefois, qu'il fut saisi de cette ambition magnifique de servir Dieu sous la robe du religieux : s'il ne dépouilla point les vêtements du siècle, il dépouilla cette personnalité qui, d'après le sincère aveu de son père, était à peu près sa seule imperfection. Il ne resta plus en lui qu'un ange, et déjà les ailes invisibles de son âme semblaient s'agiter pour l'emporter prématurément au ciel. Il faudrait citer tous ces Mémoires pour transporter réellement nos lecteurs dans cette famille antiquement chrétienne dont Auguste n'était pas la seule parure. Ce père, cette mère purent agenouiller un jour, dans la même chambre, leurs neuf enfants aux pieds de la Vierge corédemptrice. Il est vrai que le jour était solennel. Auguste allait mourir, et ces chrétiens composaient avec leurs dix âmes une seule énergie pour l'arracher à Dieu par la prière. Oui, à vingt et un ans, dans la plus riche gloire de son adolescence, dans la plus vive blancheur de sa virginité, portant depuis peu de jours la robe du fiancé, sur le point d'épouser une chrétienne qui allait devenir, qui était déjà devenue la dixième enfant de sa mère, le jeune chrétien fut tout à coup réclamé au ciel. Au mois de janvier 18G1, à l'improviste, comme un voleur, ou plutôt comme un soldat chargé d'exécuter la consigne céleste etTexécutant brutalement, un mal horrible tomba sur lui. Ce fut en vain que sa famille se débattit sous l'étreinte de ce mal : sa famille, disons-nous, et non pas lui. Le mal faisait tous les jours des progrès effrayants. I\Iais comment un étranger raconterait-il ces choses? La mort d'un fils, grand Dieu ! Un père, un père lui-même la sent trop fortement pour la raconter comme il le voudrait. Suivre

sur le visage de son fils les envahissements de la douleur dernière, les triomphes de l'agonie, les suprêmes résistances de la vie qui recule en s'éteignant ; voir ces yeux se ternir, se vitrifier peu à peu, ces lèvres se contracter, celte sueur froide s'étendre sur la peau horriblement blanche, tout cela ne se peut raconter. Mais l'auteur des Mémoires d'un père est vigoureusement chrétien, et il a passé par- dessus ces accidents pour s'attacher à la substance de la dernière heure, c'est-à-dire à l'espérance de la bienheureuse immortalité. Cet écrivain qui dans ses livres a glorifié Jésus-Christ et la Vierge, a fait mieux encore que d'écrire ces livres : il a aidé son fils à mourir chrétiennement. Écoutez-le, dans le récit de la dernière minute : « Avec quelle ardeur je lui parlai de ce Dieu qu'il avait tant aimé, comme d'un père, de son vrai Père, dont je n'avais été que l'ombre grossière et que l'indigne image ici-bas, et dans le sein duquel j'aimais à le remettre ! » Et cependant le coup fut épouvantable : « La mort de mon fils est entrée dans mon âme, et elle n'en sortira que par la mienne, qu'elle commence et qu'elle acheminera. Elle m'est devenue personnelle. Je la porte en moi : elle fait comme le fond sanctifiant de mon existence. » Mais le père chrétien n'est pas de ceux qui succombent pour toujours sous le poids de leur douleur : ils ont sans doute de terribles défaillances, mais ils ont aussi, suivant la langue du Moyen-Age, de belles et subites relevaisons. Même il arrive que la faiblesse du père selon la nature et l'énergie du père selon la grâce se fondent ensemble, et il résulte de cette union un sentiment on ne peut plus touchant et vrai. « J'ai voué, dit l'auteur des Mémoires d\m père/] di\ voué le'reste de ma vie aucuUe de cette chère mémoire : j'ai noué, pour ainsi parler, mon

existence au fil tranché de la sienne, et j'ai pris à tâche de le continuer pour mériter de le suivre. Toutes ses pieuses pratiques, toutes ses dévotions, toutes ses résolutions et ses intentions, je les exécute, je les acquitte et les accomplis religieusement, aulant qu'il est en moi, comme il l'aurait fait lui-même. Je fais son intérim sur la terre. Je trouve à cela tout à la fois consolation et douleur : car la même religion qui me fait accepter le sacrifice me le représente et me le renouvelle. Plus je suis les traces de mon fils, plus je me rapproche de Dieu; et plus je me rapproche de Dieu, plus je retrouve mon fils que tout le mouvement du siècle me dérobe ; plus je le vois dans sa lumière, plus je le sens dans le douloureux attrait de sa mort et de sa sainteté. » Nous pensons qu'il est peu de pages aussi simplement belles et aussi lucidement chrétiennes que celles que nous venons de citer, et il est peu de traits aussi théologiques et aussi touchants à la fois que celui-ci : <( Je fais son intérim sur la terre. » i\ous n'aurions qu'une critique à faire, et encore est-elle de nature à apporter une consolation de plus au cœur brisé du père, et plût à Dieu qu'on ne nous fît jamais que de telles critiques ! L'auteur des Mémoires cVun'père ne parle presque toujours que de l'immortalité de l'âme et nous avons souffert de ne pas l'entendre plus souvent invoquer le dogme admirable de la résurrection des corps. Il sait pourtant, il sait à n'en pas douter, que son Auguste lui apparaîtra un jour dans la gloire, avec ces mêmes traits angéliques et purs qui ravissaient sur la terre les yeux paternels et qui révélaient l'âme. Est-ce faiblesse, est-ce infirmité de ma part ? mais l'espoir de revoir au ciel les corps de ceux que j'aime me soutient bien davantage et me transporte bien plus vivement que l'espoir de

revoir leurs âmes. Leurs traits, ce sont leurs traits que je veux, c'est leur visage, c'est leur sourire, et, par la grâce de Dieu, je les reverrai, comme ce père dont nous parlons reverra son fils. Oui, il le reverra, tel qu'il nous Ta décrit le jour de sa première communion : « C'était lui, et ce n'était pas lui ; sa taille svelte légèrement inclinée ; sa figure charmante entre toutes, empreinte d'un suave recueillement ; ses yeux aux longs cils baissés, tout occupés à l'attrait intérieur que goûtait visiblement son âme ; son front, son front si pur, modelé sur celui d'un ange, et dont la pâle candeur était relevée par les noires touffes de sa chevelure ; toute sa personne, transparente comme un vase d'albâtre, reflétait dans ses prémices TinefTable mystère auquel il était initié et l'amabilité de Dieu qui s'y donnait. » 0 père, c'est ainsi que vous reverrez votre enfant ; car on doit avoir au ciel la physionomie que l'on avait au jour de sa première communion : la physionomie d'un être à qui Dieu se donne.

Lgs 31 é?noir es cr un père ne doivent pas être seulement une lecture édifiante destinée à entretenir ou à calmer la douleur de tous ceux qui ont perdu un fils bien-aimé : ce bon livre ne doit pas être un débilitant. Avant tout, il doit nous encourager à la grande lutte ; il doit nous fortifier. On y trouvera, si l'on cherche bien, tout un Traité d'éducation chrétienne, et c'est de ce Traité que nous avons peut-être le plus besoin. Rien n'est plus flasque, rien n'est plus ondoyant que les éducations de notre temps. Généralement, en quoi consistent-elles? L'enfant

naît : une nourrice l'attend et l'emporte comme une proie depuis longtemps promise. On a soin d'ailleurs de l'écarter loin du retrait délicieux où ses cris troubleraient le quiétisme pratique de son père et de sa mère; on ne le fait voir à ses parenls qu'habillé de soie et de dentelles, et on le montre comme un bouquet. Cependant il grandit : le monde exigeant creuse un abîme entre les premiers besoins de cette petite âme et les occupations inuliles de ses parents : tout est laissé au hasard. Il commence à lire, et ce qu'on place d'abord entre ses mains, c'est ce recueil de mythes païens et de fables celtiques qu'on appelle : les Contes des Fées. Le soin de la prière de l'enfant est depuis longtemps abandonné à des domestiques dont la superstition égale l'incurie, ou la surpasse, s'il est possible. Dès l'âge de cinq ans, on le revêt de costumes voyants, bizarres, élégants, prétentieux; ou plutôt ce ne sont pas des babils, mais des travestissements. L'enfant se regarde avec une fierté qui n'est pas longtemps naïve, et se dit en lui-même qu'il produit un certain effet. iMais vite, qu'on se hâte, qu'on se hâte encore plus : un trousseau, vite, un trousseau. La pension, le collège le réclament. Quelle pension choisira-t-on? La plus distinguée, si c'est une fille ; celle dont les études sont les plus fortes et qui fait le plus de bacheliers, si c'est un garçon. En voilà pour cinq, sept ou dix ans. On voudrait d'ailleurs que la première communion fût déjà faite « afin de s'occuper plus sérieusement à^ cette éducation. » Dès le lendemain de ce grand jour où généralement les parents donnent un fort beau dîner, le père prend son fils à part et lui dit gravement (nous l'avons nous-même entendu vingt fois) : « Désormais je ne te considérerai plus que comme un ami, je serai pour toi un camarade. » Va pour

la camaraderie : elle entre par une porte, et le respect sort par l'autre; le fils tutoie son père, lui frappe sur l'épaule, lui emprunte ses cigares. Quant au collège, on ne s'y occupe pas un seul instant «lu cœur de l'enfant; mais on s'y occupe beaucoup trop de son cerveau dans lequel on empile avec rage toutes les connaissances humaines. Deux heures de récréation par jour sur dix ou douze de travail ! Il sera, oui, il sera bachelier. Cependant il a perdu toute sa foi, et déjà plaisante sa mère et ses sœurs. Dans la « cour des grands » les jeunes gens se partagent en plusieurs écoles. Il y a les réalistes, les fantaisistes, les coloristes ; voilà pour la littérature. 11 y a les positivistes, les éclectiques, les sceptiques surtout; voilà pour la philosophie. Non, je ne parlerai pas de la politique. Us rougiraient de jouer aux barres : ils se promènent en discutant, ces péripatéliciens de quinze ans. La religion n'est à leurs yeux qu'une science spéciale enseignée par le seul aumônier, et qui leur paraît en contradiction avec les autres sciences : ils daignent subir la messe le dimanche. Puis arrive la préparation aux écoles spéciales. Deux ou trois ans d'un travail désolant auquel on ne gagne pas toujours une fièvre cérébrale. Les concours sont difficiles, presque impossibles. Travaillons au détriment de la santé, au détriment de l'âme ; seulement, le dimanche, jetons aux orties notre tunique de lycéens et faisons parler de nous sur le turf. Encombrons les petits théâtres de notre présence bruyante ; apprenons comment nos contemporains sont parvenus à créer un art dramatique plus abject et plus fatal aux âmes que celui de l'antiquité; éreintons sur la scène les vieux partis et la vieille France, l'Église, les rois et totttce qui est vaincu. N'ayons même pas les goûts littéraires de la mauvaise jeunesse de

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1830 ; soyons un composé hybride de francs-maçons et de gandins. Ou plutôt, ne pensons à rien et ne soyons rien. Telle est notre jeunesse. Je sais qu'il y a aussi une jeunesse catholique, et personne ne l'aime plus ardemment que moi ; mais je ne la trouve ni assez nombreuse, ni assez virile. Et d'où vient? C'est qu'elle n'a pas reçu l'éducation que l'auteur des 31êmoires cf un père adonnée à ses fils.

Il est encore des races et des familles énergiquement chrétiennes. Chez elles, l'enfant n'est pas abandonné dès sa naissance à des mamelles vénales, à des soins mercenaires. L'enfant grandit dans la lumière, sur les genoux maternels. Le père jette avec mépris loin de lui les niaiseries des Contes des Fées : c'est dans l'Évangile que l'enfant apprendra ses premières lettres et assemblera les premiers mots. Les légendes des saints, racontées au foyer, remplaceront le faux merveilleux de ces mauvais petits romans pleins d'enchanteurs et d'ogres. L'enfant sera trempé tout entier dans le surnaturel; oui, tout entier ; car si une partie de son ame échappait à ce bain libérateur, elle serait un jour mortellement vulnérable. Plein d'un respect affectueux, l'enfant s'attachera dès lors à son père et à sa mère, et rien ne saura plus l'en détacher jusqu'à sa douzième année. 11 vivra là, sans cesse, jouant beaucoup, étudiant un peu, mais assidu surtout à ces excellents catéchismes qui sont des cours sublimes de théologie élémentaire, apprenant ce que c'est que Dieu, ce que c'est que la grandeur d'une ûme, et quelle est la destinée de l'homme. On le verra aux champs, prenant des bains d'air, développant les énergies de son petit corps, domptant déjà la nature qu'il doit dompter, nageant, sautant, montant achevai, courant, remplissant tout de son

ardeur; puis, fatigué, se rapprochant du père et lui demandant de petites leçons d'histoire naturelle sur tous les beaux arbres qui l'entourent, sur les oiseaux qui chantent, sur les pierres, sur les étoiles, sur l'herbe et sur le soleil. Le père répond à tout : mais cette histoire naturelle, il la fait surnaturellement ; il raconte les victoires des saints sur la nature, saint François d'Assise s'entretenant avec les oiseaux, saint Antoine de Padoue causant avec les poissons, et le lion de saint Jérôme, et le corbeau de saint Paul. Ainsi arrive le jour de la première communion, et cette transfiguration dont nous avons parlé tout à l'heure, ce Thabor des âmes de douze ans. Les catéchismes de persévérance continuent cette transfiguration ; et quoi de plus difficile qu'une transfiguration continuée ! D'ailleurs, à partir du « grand jour, » l'éducation de l'enfant chrétien doit prendre d'autres allures, une autre physionomie; elle doit devenir plus forte, plus a. critique », plus virile, plus fière. Bslo t7>^ telle doit être la devise que le père doit donner à ses fils, et l'homme achevé, l'homme terminé, complet, c'est le chrétien. Toutes les sciences humaines seront concurremment enseignées à cette jeune intelligence ; mais toutes seront enseignées catholiquement. Car il y a une chimie catholique, une histoire catholique, une algèbre catholique. Tout sera pénétré de Dieu, tout sera imbibé de Jésus-Christ. Pas de séparatisme surtout ; pas de science isolée qui soit sans rapport avec toutes les autres, qui soit sans rapport avec la théologie, reine et maîtresse des sciences. Les Pères de l'Église tiendront autant et plus de place, dans cette éducation surnaturelle, que les auteurs de l'antiquité païenne. Saint Thomas sera placé plus avant qu'Aristote dans» l'estime de l'enfant ; saint Anselme primera Platon. On apprendra d'ailleurs à l'en-

fant à examiner toujours les questions par leur grand côté, généreusement, largement; on lui dira que Tliomme, quand il est humble, ne saurait jamais monter trop haut; on ira jusqua lui inspirer de la fierté, dans le sens chrétien de ce mot. Je trouve que nos jeunes gens ne sont pas assez fiers, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas assez joyeux d'être hommes, d'être chrétiens ; qu'ils ne relèvent pas assez leur tête illuminée de ces deux clartés, ceinte de ces deux couronnes. Qu'ils ressemblent donc un peu plus à ce Godefroi de Bouillon dont on disait que c'était « le plus fier chrétien » de son temps. Qu'ils soient des chevaliers, malgré Don Quichotte et malgré Cervantes ; qu'ils aiment passionnément leur âme, plus passionnément leur pays, très passionnément la Vérité, TÉglise et Dieu. Qu'ils ne soient étrangers à aucune question historique, scientifique ni littéraire ; qu'ils sachent se tenir au courant de tout ; qu'ils ne désertent jamais le champ de bataille de la discussion, qu'ils y défendent vigoureusement leur drapeau, et qu'ils ignorent ce que c'est que reculer. Mais qu'avant tout ils soient pleinement vierges et absolument chastes : qu'ils aient de beaux yeux purement baissés, ou courageusement et franchement ouverts. Les nouveaux baptisés, dans la primitive Église, gardaient huit jours leur robe blanche ; les jeunes chrétiens devront garder jusqu'au jour sacré de leur mariage la robe blanche de leur virginité. Puissent les jeunes gens de nos jours accomplir tous ces devoirs difficiles ; puissent-ils nous préparer une forte génération chrétienne ; puissent-ils, pour tout dire en deux mots, ressembler à cet ange de la terre que l'auteur des Mémoires (Tun père nous a fait connaître et qu'il pleurera toujours !

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