‹ Portraits du 19e siècleChapitre 20 sur 23 · LES FORMES DE LEUR GOUVERNEMENT ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

LES FORMES DE LEUR GOUVERNEMENT ECCLÉSIASTIQUE

Un peu plus loin, il ajoute que les dissidences entre les Eglises chrétiennes sur des questions spéciales, ou les diversités de leur organisation et de leur gouvernement, deviennent des intérêts secondaires . EnQn, « c'est toute l'Eglise chrétienne, et non pas telle ou telle des Éghses chrétiennes, qui est maintenant et radicalement attaquée. » Voilà, en réalité, les lignes qui nous ont inspiré le plus de tristesse dans le livre de M. Guizot ; voilà où il cesse

d'être grand ; voilà où se trahit la mesquinerie de l'idée protestante K

Rien ne révolte l'esprit de notre philosophe dans le spectacle de ces milliers de sectes qui se déchirent entre elles et qui déchirent les entrailles de la vérité. Si nou& ne nous trompons, M. Guizot n'est pas scandalisé de cette multiplicité de confessions chrétiennes. 11 y voit sans dégoût la manifestation libre de la pensée rehgieuse sous mille formes diverses; il écrit sans trembler le moi Eglise au pluriel : « les Églises chrétiennes ! » Il n'y a pas dans tout son livre un regret pour l'ancienne unité, ni surtout un soupir vers l'Unité future. Il ne voit pas d'inconvénient à ce que la fragmentation, la pulvérisation actuelle continue toujours ; il ne se dit pas : « Mon Dieu ! quand donc le monde sera-t-il un comme vous êtes un? » Eh bien! entreprenons, malgré notre faiblesse, de raisonner contre cet ennemi de l'unité.

Dieu est un : donc le gouvernement divin doit être un ; tel est le résumé de notre argumentation. Le gouvernement divin doit être un, et il l'est réellement en tout ce qui touche l'administration du monde matériel. Est-ce que les lois qui règlent cet univers visible, est-ce que ce& lois sont doubles? est-ce qu'elles ne sont pas d'une simplicité absolue ? est-ce qu'il y a des sectes parmi les animaux et parmi les plantes, des espèces qui ne sont pas soumises au même oxygène et au même soleil, surtout à la même providence de Dieu? Et dans le monde moral,

* M. Guizot dit ailleurs : « Parmi les protestants, quand il s'en est rencontré qui n'ont pas trouvé dans l'É^'lise protestante soutenue par l'État la pleine satisfaction de leurs convictions, ils n'ont pas hésité à s'en séparer et à fonder avec leurs seules forces des Églises libres » {page xv). Cette négation de l'Unité est encore plus violente que les autres. Où s'arrêter sur cette pente?

est-ce que celte Providence ne gouverne pas tous les hommes dans l'unité? est-ce qu'il y a des lois morales secondaires qui sont légitimes pour les uns, illégitimes pour les autres ? Si maintenant nous arrivons au règne surnaturel, c'est donc là que nous commencerions seulement à trouver, non plus la variété dans l'unité, mais la multiplicité contre l'unité! M. Guizot nous répondra que « les Eglises chrétiennes » sont d'accord sur les « vérités principales ». Cet accord n'a jamais existé et n'existera jamais. Bien des sectes protestantes ne croient plus à la divinité de Jésus-Christ, et c'est pourtant là une « vérité principale. » Et de quelle autorité d'ailleurs M. Guizot fait-il une distinction, un triage entre les vérités principales et celles qui ne le sont pas? De quelle autorité déclare-t-il que le sacrement Eucharistique, la Communion des saints, le Purgatoire, l'Immaculée Conception de la Vierge Marie sont des « questions spéciales » ? Ah ! n'évoquez pas ce mauvais argument. 11 n'y a pas de petites vérités : toutes sont également dignes de notre respect. On ne tranche pas la vérité en morceaux comme du pain. Et d'ailleurs, si ce classement n'était pas impossible, s'il n'était pas sacrilège, il faudrait encore une autorité sur la terre, et une autorité une, pour déclarer au monde quels sont les dogmes de première ou ceux de seconde catégorie. Toujours, partout, il en faut venir à l'Unité.

Dieu est un ; donc le gouvernement divin doit être un. Que se propose Dieu, si ce n'est de se refléter le plus possible dans sa création ? il a créé l'homme, mais il a aussi créé l'Église à son image et ressemblance. L'Église doit être une, puisqu'elle est le miroir d'un Dieu un. Ce ne sont pas là des figures :*ce sont des raisons qui nous paraissent sans réplique. Nous serions désolé de dépasser,

^ans le ton de celle discussion, les limites que l'immense mérite et la grande âme de M. Guizot nous imposent ; mais nous voulons nous adresser ici à son propre jugement. Nous lui demandons si l'état actuel de la société chrétienne, au seul point de vue de la mulliplicité des Églises, lui paraît conforme à l'idéal divin. Est-ce que Dieu peut voir sans douleur ces déchirements cruels de l'unité, ces sectes, ces communions diiïérentes? Communions ! encore un nom que les prolestants écrivent au pluriel. Dieu ne connaît qu'une communion, celle de tous les hommes entre eux et avec lui. Dieu n'a pu avoir qu'un plan et qu'un idéal : c'est que tous les chrétiens récitassent exactement le même Credo, se prosternassent sous les mêmes temples, fondissent tous leurs cœurs dans une seule et même prière, et se missent à genoux devant son unique représentant. Unité toujours, unité partout ; pas <ie barrières ; pas de frontières pour la vérité. Sur un trône unique, au centre du monde, l'unique suppléant d'un Dieu unique gouverne une Eglise unique, qui, à travers les aspérités de l'unité présente, s'élance jusqu'à la béatitude de l'unité future. Telle est l'idée catholique. Nous demandons une dernière fois à la haute raison de M. Guizot s'il ne la préfère pas aux dissentiments parti- <3uliers et aux différentes formes du gouvernement ecclésiastique : c'est lui demander s'il préfère la lumière à la nuit et la haine à l'amour.

En comparaison de la grande erreur que nous venons <ie relever, les autres erreurs de M. Guizot ne paraîtront pas mériter une réfutation si étendue. Nous ne pouvons pas cependant laisser passer sans quelque protestation les lignes oîi M. Guizot, non content d'estimer à sa juste valeur le mariage chrétien, voit en lui le fondement « sur

lequel repose tout le sort moral des femmes. » C'est la virginité surtout qui, à nos yeux, a fait progresser rapidement dans le monde la condition de la femme. Nou& renvoyons volontiers M. Guizot à saint Paul. Où l'auteur des Méditations a-t-il pris que les catholiques font un dogme de l'immobilité et nient le progrès ^? Nous croyons, en réalité, au. progrès, mais dans l'Église et par l'Église. Nous sommes assurés qu'il est donné à chaque siècle de tirer sans cesse de nouvelles conclusions dans l'ordre religieux, dans l'ordre politique et dans l'ordre social, dans tous les ordres enfin, et de les tirer catholiquement des mêmes principes immuables, des mêmes textes divins, des mêmes traditions infaillibles. Un immense mouvement se fait sans cesse au sein de l'Église immobile. Et tout mouvement dérive ici-bas de ce mouvement, tout progrès de ce progrès.

11 nous est dur d'avoir à relever, en terminant, une calomnie sans doute involontaire de M. Guizot. L'ancien homme d'État est d'une remarquable bienveillance pour ceux qu'il appelle les a catholiques libéraux ». C'est fort bien, et nous nous résignons à ne pas avoir les préférences de M. Guizot. Mais fallait-il aller plus loin, et déclarer que, seuls, les catholiques libéraux sont l'espoir et le salut de l'Église ? « Les catholiques libéraux de nosjours sont les plus zélés défenseurs des traditions et des institutions fondamentales du catholicisme . » Et ailleurs : « II y a, dit M. Guizot, il y a des catholiques qui comprennent leur temps et le nouvel étal social, et qui acceptent franchement ses libertés politiques et religieuses : et ce sont

< u Les uns (les catholiques) croient que, parce que la foi religieuse a des points fixes, la société religieusa ne compoite pas le mouvement et le progrès » (p. 12],

p?'écisément ceux-là qui ont le plus hardiment témoigné leur attachement à la foi cathoUque^ qui ont réclamé avec le plus d'ardeur les propres libertés de leur Église et défendu avec le plus d'énergie les droits de son chef. » M. Guizot n'a-t-il plus de mémoire? Nous nous imaginions que tous les catholiques avaient, en ces belles occurrences, fait preuve du même courage, sinon du même talent. Nous croyions qu'on ne pouvait sans injustice accuser le zèle ni des uns, ni des autres, et que tous les enfants du Père commun s'étaient placés avec la même ardeur devant le trône paternel pour lui faire un rempart de leurs corps. Il nous semblait même qu'un journal avait été frappé, qu'une bonne plume avait été brisée, et, en consultant bien nos souvenirs, nous pensions nous rappeler que ces victimes n'appartenaient pas tout à fait à l'école libérale. Mais trêve à ces revendications. Nul ne désire autant que nous la réconciliation de tous les catholiques, et si nous déplorons aussi vivement les accusations de M. Guizot, c'est précisément parce qu'elles nous paraissent de nature à retarder celle paix désirable.

En résumé, malgré ces lacunes et malgré ces erreurs, le livre de M. Guizot est l'œuvre d'une grande intelligence et d'une âme noble. Ce livre fera du bien. Il augmentera singulièrement le respect dont M. Guizot était déjà entouré; il sera son meilleur titre devant les hommes et devant Dieu. Nous n'avons pu le lire sans éprouver nous-mêmes un frémissement de respect pour Tauleur. S'il nous est échappé dans cette discussion quelque pa-

rôle trop vive, c'est que l'ardeur de la lutte emportait notre pensée : mais jamais nous ne nous sommes départi d'une profonde déférence envers le vieillard, envers le penseur, envers le chrétien. « Seulement, nous permettrons-nous de lui dire, relisez votre livre et tirez-en rigoureusement toutes les conclusions. Vous passez pour un grand logicien : faites preuve de logique. Vos cheveux sont blancs; l'âge ne vous courbe pas encore, mais vous use au dedans ; à un esprit tel que le vôtre, on peut sans imprudence annoncer les approches de la mort. Eh bien î dans vos dernières méditations, les plus augustes, les plus sacrées de toutes, demandez-vous si l'Église catholique n'est pas la Vérité. Une petite cloison vous sépare seulement de cette Eglise : quelle est cette cloison? Je le sais, mais vous le savez mieux que moi. Brisez-la d'une main courageuse, et tombez aux genoux de votre Mère. L'Eglise vous attend : ses bras sont tendus et son cœur est ouvert ! »

Page 1