‹ Portraits du 19e siècleChapitre 3 sur 23 · MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

MONTALEMBERT

pelle à côté de la grâce sévère de Noire-Dame ; si, dans chaque diocèse/ on construit cent églises romanes et gothiques; si notre sol se revêt, comme en Tan mille, de la robe blanche des basiliques nouvelles, c'est à ces deux esprits, c'est à ces deux œuvres que nous le devons. Chateaubriand les avait devancés, je le veux bien : mais Victor Hugo et xVIontalembert peuvent tout au moins être appelés les « seconds fondateurs » de l'Art chrétien en notre siècle. Et c'est une de ces gloires dont il est permis d'être jaloux.

Sainte Elisabeth de Hongrie produisit exactement dans les études historiques le même mouvement que le Yandalisme di\di\{ produit dans l'archéologie et dans l'art. Qui de nous ne se rappelle avoir lu, à sa sortie du collège, cette Introduction si chaude, si colorée, si vivante? Non, il était impossible de la lire sans se prendre pour le Moyen- Age d'un amour passionné et profond. Ce livre a décidé je ne sais combien de vocations d'historien et d'artiste. Pourquoi n'ajouterais-je pas, fort humblement, qu'il m'a converti moi-même à l'examen et à l'amour de cette époque trop dédaignée ? Je me rappelle avec quelle ardeur je transcrivis alors la plus grande partie de cette hitroduction, et avec quel zèle fraiset jeune je relisais ces pieux fragments. Certes, la science a marché, et plus d'une idée de M. deMontalembert ne serait plus acceptée par nos historiens. Peut-être a-t-il vu le Moyen-Age « trop en beau ; » peut-être, du moins, n'en a-t-il vu que les grands et splendides aspects. Mais enfin, il a fait des élèves, il a commu-

nique à son siècle la passion de ces études, il a enfiévré sa génération pour nos antiquités nationales et religieuses. Bonne fièvre, et qui dure encore. De là tant de milliers de livres, tant de monographies savantes, tant d'excellents travaux. Les Moines d'Occident, œuvre d'un critique plus sévère et d'un historien plus exercé, sont sortis euxmêmes de Sainte Elisabeth de Hongrie : fleuve large et majestueux sortant d'une source herbue, fleurie, charmante. L'impulsion est donnée, et le mouvement ne s'arrêtera plus. Nous n'en sommes plus depuis longtemps à la période de lenthousiasme ; nous sommes arrivés à celle de la critique, j'allais dire de l'algèbre historique, et nous avons maintenant afl'aire, notamment pour l'étude du Moyen-Age, à une science qui a des procédés presque mathématiques. Qu'importe? ceci est sorti de cela, et cette érudition vigoureuse ne vivrait pas comme elle vit, si Sainte Elisabeth de Hongrie ne lui eût frayé la voie.

Les Moines d'Occident resteront « le livre » de M. de Montalembert, et c'est à nos yeux, le meilleur titre de sa gloire. Ses dernières années ont été remphes par ce travail, ou, pour mieux dire, embaumées par ce parfum. Il aimait passionnément ce sujet, et néanmoins a voulu mettre une sage lenteur à le traiter, donnant par là une leçon à ces jeunes gens de notre temps qui bâclent un livre en six mois, et en sont fiers. xM. de Montalembert, bien loin de là, allait jusqu'à se déclarer très mécontent de son œuvre, et l'on sait même qu'il en voulait détruire une partie. C'est ainsi qu'il respectait un pubhc trop rarement habitué à ces respects. Nous avons lu les Moines d'Occident, et nous avons eu l'occasion d'en dire ailleurs toute notre pensée. Il est certain qu'une critique plus scientifique n'aurait pas nui à ce beau livre; mais la lé-

gende séduisait trop vivement l'auteur de Sainte Elisabeth, et il l'aimait un peu à la façon de ces amants dont parle Molière :(( Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable.» M. de Montalembert a fait mille efforts très méritoires pour s'arracher à ces dangereuses amours : il y a réussi, mais peut-être imparfaitement. On a, d'ailleurs, singulièrement exagéré ce défaut que nous signalons dans les il/ome^â^'OcaV/en^.La Légende, quand elle résume toute une époque, peut être considérée par un certain côté comme plus historique que l'histoire elle-même. C'est ainsi que M. de Montalembert l'a comprise, et il a jeté en réahté de grandes lumières sur l'histoire de la civilisation, alors même qu'il ne donnait pas à sa critique assez d'acuité et de rigueur. Pendant plusieurs siècles on peut dire fort exactement que l'histoire des moines a été celle du Progrès, de la Liberté, du Bien : c'est ce qu'a fait voir l'illustre historien, tout fier et tout joyeux de pouvoir dire à sa chère Angleterre : « Vous ne seriez rien sans l'Église. »

Et maintenant, nous voici placés devant la tombe trop tôt ouverte du grand homme qui a eu une telle influence sur la politique, sur la littérature et sur l'art de son temps. Montalembert est un O'Connell. Il est moins iin peut-être que le libérateur de l'Irlande ; mais il est plus vaste et d'un génie plus étendu. Il a peut-être exercé une influence moins profonde, mais il a eu certainement un plus grand nombre d'influences. C'est une des plus belles figures de ce siècle, et tout historien de l'Église aura désormais à la rencontrer, à la juger et à l'aimer. Ah ! je

sais trop bien ce qui le séparait de nous ; mais à Dieu ne plaise que je rappelle ici ces souvenirs poignants ! 11 n'est plus, ce grand défenseur de la liberté de l'Eglise. Il n'est plus : mais que du moins sa mort soit féconde et son cercueil éloquent ! Oui, puissent, sur cette tombe, tous les catholiques se tendre la main, se réconcilier et former le vœu de vivre désormais dans la paix, dans la concorde, dans l'amour ! Si cette grande réconciliation se fait dans cette occasion tristement solennelle, ce sera comme un dernier discours de Montalembert et le plus éloquent de tous.

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