VEUILLOT
U Histoire de la littérature catholique au dix-neuvième siècle e^i encore à faire. C'est un noble sujet, et bien capable de tenter une bonne plume. Peu de nos écrivains écriraient mieux ce beau livre que M. Louis Veuillot ; mais, dans cette œuvre que nous attendrons peut-être longtemps, il y aurait par malheur une lacune regrettable : M. Veuillot n'y parlerait pas de lui.
Il est certain qu'il est une des figures les plus vivantes et les moins effaçables de cette galerie trop peu connue de nos grands écrivains catholiques. Sa popularité cependant ne date que de quelques années. C'est la suppression de r Univers qui lui a valu cette récompense presque inespérée de l'opinion publique, et le succès de Çà et Là a décidé en sa faveur un grand nombre de juges, que n'avaient pas touchés vingt livres d'une valeur tout au moins égale, sinon supérieure. Aujourd'hui enfin, il se fait moins de tumulte autour du nom de M. Louis Veuillot ; moins de tumulte, mais un bruit meilleur et plus durable. Nous ne voulons pas essayer ici une inutile comparaison entre M. de Chateaubriand et l'auteur des Libres Penseurs ; mais il y a entre eux plus d'un point
^ Écrit en juin 1862.
commun : ils ont été arrachés, l'un et l'autre (l'un plus volontairement que l'autre), au fracas périlleux de la politique, et ils ont tous deux vécu dans une retraite que les lettres ont consolée. L'un et l'autre enfin ont senti (le second plus modestement que le premier) que leurs noms et certaines de leurs œuvres vivraient après eux. C'est ce que jadis on appelait assez prétentieusement « Assister vivant à sa propre immortalité. »
Nous résumerions volontiers tout un éloge de M. Veuillot en ces quelques mots : « 11 a le sens catholique. » Cela dit tout. Personne avant lui n'a, dans notre siècle, mérité plus complètement cet éloge. Quelque sujet qu'il ait abordé, il a toujours trouvé le mot cathohque, la forme et la pensée catholiques. Il n'avait pas grand fonds de théologie, quand il entreprit de devenir un apologiste; mais alors même qu'il ne savait pas, il soupçonnait ; il faisait plus que soupçonner, il trouvait. La théologie a ses fondements dans le cœur régénéré par la grâce, et les livres de M. Veuillot ont toujours fourni la preuve d'une âme naturellement chrétienne : testimonium animœ naturaliter christianœ.
D'ailleurs, M. Veuillot a eu des pères en littérature, auxquels il peut avouer sans honte qu'il a de grandes obligations. Quand il mit pour la première fois sa forte plume au service de l'Église, la première moitié de notre siècle s'était déjà écoulée, cette première moitié qui a si ardemment cherché la Vérité. C'est peut-être ici le lieu de résumer en quelques lignes cette histoire des lettres chrétiennes depuis la Révolution française. Quand on ne se sent pas de taille à écrire un livre, on peut en risquer le résumé.
Nous ne savons pas si, depuis la prétendue Renaissance du xvf siècle, il serait facile de trouver, dans le monde chrétien tout entier, dix écrivains qui aient été absolument, uniquement catholiques. Une désastreuse opinion, presque érigée en axiome, était la cause permanente de cette déplorable rareté. On a cru, pendant trois siècles, qu'on ne devait être littérairement catholique que quand on écrivait sur des sujets Ihéologiques ou pieux. On faisait, on daignait faire à la littérature chrétienne sa petite part, mais elle devait ne jamais franchir les bornes étroites qu'on voulait bien lui assigner. Il en était ainsi de tous les genres littéraires. Ils étaient claquemurés chacun dans sa cellule, comme les cardinaux au conclave. Il était rigoureusement défendu à l'idylle d'entrer dans le compartiment de l'ode ou de l'élégie : il était surtout défendu à la poésie de pénétrer dans le domaine de la foi. De là cette pénurie d'écrivains chrétiens. C'est l'époque du séparatisme littéraire, et ce séparatisme est plus qu'une demi-hérésie.
La vérité nous force à le reconnaître : le premier qui prolesta efficacement contre le séparatisme littéraire, fut ce Chateaubriand dont nous venons d'esquisser le portrait. Le premier livre nettement antiséparatiste (pardonneznous le terme)aété le Génie du Christianisme, œuvre faible quant au fond, et qui, comme nous le disions plus haut, peut se résumer en ces quelques mots : « On a vraiment bien tort de faire la guerre au catholicisme ; il est plein de si jolies choses ! » mais œuvre i\nmense quant à l'influence
et au résultat final. On y parlait littérairement de la Bible. La vraie critique y naissait ; la critique grammaticale de Laliarpe y recevait le coup dont elle est morte. L'archéologie y était involontairement fondée. Partout on faisait le mélange, scandaleux pour l'époque, de la religion avec tous les anciens genres, avec la poésie, avec l'art, avec tout. Les Martyrs, ridicules par quelques points, continuèrent cet heureux mouvement. Une école se forma, singulièrement demi-chrétienne, et parlant encore la langue de Bernardin de Saint-Pierre et de Rousseau. Le séparatisme était vaincu.
Quoiqu'il ait abordé tous les anciens genres, M. de Chateaubriand demeurera surtout comme poète : et la réconciliation qu'il a opérée est celle de la Religion et de la Poésie. Mais Dieu, qui paraît vouloir faire de notre temps une époque véritablement triomphale pour son Église, a voulu placer, sur le seuil même de notre siècle, un grand homme à l'entrée de chacune des voies de l'intelligence. Dans Joseph de Maistre et dans le Lamennais de la première époque, nous avons eu le théologien, comme en M. de Chateaubriand nous avions le poète ; en M. de Bonald nous avons eu le philosophe, comme nous devions avoir en M. de Montalembert l'orateur de la tribune, et dans le P. Lacordaire l'orateur de la chaire. Grands noms, malgré cent réserves que nous pourrions faire ; grands noms, dont pas un ne mérite de périr. Et voilà vraiment nos pères spirituels ; voilà notre généalogie et nos lettres de noblesse.
Avons-nous le droit d'ajouter que, dans un rang plus modeste, mais dans le plus fort peut-être de la mêlée, un journal catholique a dignement représenté cette littérature quotidienne qui tend de plus en plus à remplacer
toutes les autres? Nous avions la poésie, la philosophie, la théologie, l'éloquence et l'art : nous eûmes le journal. Sur tous ces terrains, le séparatisme littéraire fut vaincu. 11 y eut désormais toute une noble foule de poètes, de philosophes, d'orateurs et d'artistes exclusivement catholiques ; il y eut même des romanciers et des nouvellistes chrétiens : rara avis in terris. Il y eut enfin un rayon de nos bibliothèques qui reçut des livres à la fois joyeux et chrétiens ; la tristesse, qui est d'origine janséniste, s'enfuit à tire d'aile pour ne plus revenir. En deux mots, la littérature catholique était définitivement fondée : elle ne doit plus mourir.
Quand, en 1841, M. Louis Veuillot devint un écrivain chrétien. Chateaubriand était populaire ; Joseph de xMaistre avait déjà conquis toute la demi-popularité qu'il est seulement destiné à conquérir ici-bas; Lamennais était tombé, mais on entendait encore assez distinctement les derniers échos de cette voix puissante ; M. de Monlalembert était dans la riche adolescence de sa gloire ; le P. Lacordaire entraînait la jeunesse ; l'Univers, depuis plusieurs années, luttait déjà pour emporter à la pointe de l'épée cette liberté d'enseignement qu'il a fini par conquérir avec le hardi concours de tout ce qu'il y eut alors de catholiques en France ; Mgr Parisis se montrait le champion le plus vigoureux de toutes les libertés de l'Éghse. Tous les catholiques semblaient fraternellement unis. On marchait gaiement, tous ensemble, à l'assaut
de l'incrédulité ; on combattait ensemble, on tombait ensemble, on se relevait et on triomphait ensemble.
M. Louis Veuillot ne dut pas échapper à l'action puissante de ses amis dans la foi. Il n'est certes pas un imitateur : personne ne l'est moins que lui. Il est nettement, vigoureusement original. Mais quel mot employer pour dire que, sans imiter personne, il reçut l'empreinte de plusieurs autres intelligences? Il est certain que Joseph de Maistre lui a laissé sa marque vive, sa haute doctrine et la fierté de sa polémique. Chateaubriand (qu'il n'a jamais aimé) a agi également sur l'auteur de la Petite /?^i- /o50/?A2eet lui a communiqué le goût invincible de la poésie chrétienne. Ne sent-on pas (notamment dans certaines pages du Çà et Là, alors même que M. Veuillot n'avait pas encore abusé du style à versets), ne sent-on pas le souffle du premier Lamennais ? M. Louis Veuillot, enfin, n'a-t-il pas toujours possédé quelque chose de la verve particulière à M. de Montalembert, de la dialectique de Mgr Parisis, et même de l'éclat du P. Lacordaire ? Mais toutes ces qualités n'ont pas agi sur l'intelligence de M. Louis Veuillot à la manière de l'objet qui agit grossièrement sur une surface de verre, dans la photographie brutale ; elles ont agi à la manière du feu, qui donne la chaleur et la vie sans rien ôter à la personnalité de ceux qu'il échauffe et vivifie. M. Louis Veuillot, disons-le hautement, n'est pas un disciple, mais un chef d'école. Il est certainement plus complet qu'aucun des grands esprits que nous venons de nommer : il a l'intelligence plus souple, plus facile, plus universelle. Il est à la fois poète, orateur, polémiste et théologien; il est même, à ses heures, romancier et nouvelliste. La philosophie seule a toujours eu peu d'action sur sa pensée, et je crois que M. de Bonald n'a pas exercé
sur lui une influence Bien vive ni bien profonde. C'est, à coup sûr, une lacune regrettable : mais quel esprit n a point de faiblesses ? Il n'en est pas moins vrai que M . Louis Veuillot a heureusement, tout en restant lui-même, résumé et fondu en son intelligence les mérites divers de vingt intelligences distinguées, et qu'il est, jusqu'à ce jour, le meilleur type et le plus complet, encore une fois, de r homme de lettres catholique.
Nous avons dit tout à l'heure qu'avant tout il possède précisément le sens catholique. Cela est vrai absolument. Quelle fierté ne peut-il pas légitimement se permettre en considérant qu'il n'est pas dans la vaste série de ses œuvres (quarante volumes environ) une seule ligne, non, pas une seule qui n'ait été inspirée par l'amour de l'Église. Quelqu'un de ses amis nous disait récemment que Vintention involontaire de M. Louis Veuillot avait été de toucher tous les genres, parce que Voltaire les avait tous également déshonorés; de les toucher, disons-nous, et de les christianiser pour toujours. La modestie de M. Louis Veuillot ne nous permet pas de croire qu'il ait eu cette intention, même involontairement ; mais l'effet a été produit, et Voltaire a été détrôné. Voulez-vous un parfait modèle du pamphlet chrétien, dur aux doctrines et charitable aux personnes : lisez les Libres Penseurs ; du roman chrétien : voici Corbin et cVAubecourt, Pierre Saintive, et même celte Honnête femme qu'on a si hypocritement calomniée. Quel drame catholique que le Lendemain de la
victoire ! Nous avons dans ie Droit du Seigneur un livre de saine et solide érudition. Et d'autre part, nous avons pu juger, parle ÇàetLà, des beaux vers, un peu rudes, que ce grand prosateur saurait écrire.
On ne peut donc se refuser à reconnaître dans toute l'œuvre de M. Louis Veuillot un noble et trop rare caractère d'universalité. Cette littérature est en antithèse parfaite avec la littérature du siècle dernier. L'auteur brise, avec violence quelquefois, les portes de tous ces genres qui, autrefois, étaient fermés à l'idée chrétienne : il les brise et y introduit triomphalement l'Église, tout éblouissante de lumières. Son sens catholique est d'une merveilleuse sûreté. Pas de fausse note : tout le clavier est chrétien. Quelques notes sont quelquefois un peu trop vibrantes ; l'effet produit n'est point dangereux, mais désagréable. On voudrait rayer dix mots peut-être en chacun des livres de M. Veuillot, mais dix mots seulement, qui détonnent, et que ses ennemis accusent de grossièreté. Ce que ces livres ont fait de bien ne saurait se dire. Ils ont affermi les intelligences et « revigouré » les cœurs. Si tant de jeunes gens se déclarent hautement et généreusement chrétiens au milieu d'un monde qui est forcé de les estimer, c'est surtout grâce à ces livres. Le surnaturel y est au naturel. Rien de forcé ; tout est spontané, tout est vrai. Ni trop de sévérité, ni trop d'abandon ; de la joie partout, jusque dans les larmes. On a écrit plus profondément que M. V^euillot : on n'a jamais écrit plus chrétiennement.
On n'a pas assez remarqué Tamour des champs que professe, non pas Fesprit, mais le cœur de M. Veuillot. Ses livres abondent en descriptions charmantes de la nature. Ils sentent la fenaison et les jardins rustiques; ils ont une bonne odeur de vraie campagne. Que de fois notre peintre a décrit le coucher ou le lever du soleil ! 11 se plaît en ces tableaux ; il les refait volontiers, et presque toujours avec la même perfection. C'est peut-être notre écrivain le plus paysagiste : beaucoup de ses pages ressemblent aux toiles de Troyon.
Dussions-nous passer pour paradoxal, nous affirmerons, de la façon la plus nette, que M. Louis Veuillot est surtout supérieur dans l'expression des sentiments doux. Il y a dans ses écrits, quoi qu'on dise, beaucoup plus de miel que de vinaigre. Corbin et d'Aifbecoiirt est une suite de lettres qui sont présentées comme l'œuvre d'une jeune fille : la plus délicate, la plus virginale de nos jeunes filles pourrait les signer. Les Historiettes et fantaisies contiennent des perles dont l'éclat est des plus doux : rien n'est plus calme que le Vol de l'dme, plus finement touché que V Épouse imaginaii^e, plus intime que les huit admirables pages de la Chambre nuptiale. Nous ne parlons point de Çà et Là, dont les deux tiers au moins sont tout de sucre. C'est là surtout que l'on sent l'homme, le père, le frère, le fils, le chrétien. Nous ne sommes pas suspect en cet éloge de la douceur, et avons toujours aimé à voir M. Louis Veuillot chasser, le fouet en main, tous les marchands du temple. En vérité, il se sert bien de ce fouet, et les marques
rouges en sont restées sur les épaules de tous les adversaires de la Vérité. C'est fort bien fait, et nous nous mettons volontiers à l'école de ce rude fouetteur, quand il ne fouette que les idées. Mais nous voulions insister sur une qualité de M. Louis Veuillot qui n'est pas assez connue, ou qui plutôt est méconnue : c'est qu'il est doux aux siens autant que terrible à l'ennemi.
Son style a longtemps porté l'empreinte du xvii' siècle, ei, dsiiiè les Libres Pe?iseurs notamment, on a pu naguères constater trop aisément l'imitation plus ou moins réfléchie de La Bruyère. Mais peu à peu ce style s'est échauffé : la verve qui est propre à notre siècle l'a progressivement envahi, et les derniers livres de M. Veuillot n'ont presque plus rien du xvii^ siècle. Quelques tours de phrase, quelques mots attestent seuls que l'auteur fait de Bossuet et de Bourdaloue sa lecture la plus ordinaire.
Nous avons l'intime conviction que plusieurs volumes de M. Louis Veuillot demeureront comme des œuvres oii la langue française est aussi honorée que l'Église catholique ; mais on nous embarrasserait vivement, comme nous l'avons dit d'ailleurs, si on avait l'indiscrétion de nous demander quels sont ces livres qui résisteront au temps, et ceux qui n'y sauront pas résister. Enfin, si Ton nous poussait à bout, nous pourrions peut-être répondre que les Pèleinnages de Suisse et Borne et Lorette, malgré cent pages exquises, ont le grave défaut de manquer d'unité. L'Honnête femme est trop dangereuse encore.
malgré la pureté de rintention, pour que Dieu lui accorde ine immortalité qui pourrait en certaines occasions être fatale à certaines âmes. Le dénouement inattendu et défectueux de Pierre Saintive empêchera le durable succès d'une œuvre dont les deux premiers tiers sont à peu près sansdéfauts.Mais nous sommes persuadé qu'une partie des Mélanges vivra longtemps encore après ce siècle. Et si nous avions à nous prononcer, en terminant, sur les œuvres que nos petits-neveux admireront autant que nous, et qui passeront toujours comme de véritables chefs-d'œuvre, nous nommerions les Libres Penseurs et deux livres qui, en ce moment encore, sont loin d'avoir toute la popularité qu'ils méritent : Corbin et cV Aubecourt et le Lendemain de la victoire.
Janvier 1894.
Il y a plus de trente ans, nous écrivions les pages que l'on vient de lire, et nous avions essayé d'y mettre tout notre cœur. En les relisant aujourd'hui, nous les trouvons froides, médiocres et insuffisantes. C'est qu'en effet nous avons peut-être exprimé suffisamment notre pensée sur les ancêtres intellectuels de M. Louis Veuillot, sur la nature et l'étendue de son esprit, sur l'immortalité de son œuvre ; mais nous n'avons pas assez mis en lumière notre amour, disons mieux, notre reconnaissance. Nous avons été au nombre de ces jeunes gens dont nous parlions plus haut, et qui ont dû en partie à M. Louis Veuillot la solidité de leur foi et les ardeurs de leur dévouement. 11 ne nous a point converti ; mais il nous a soutenu, encouragé, réchauffé. Nous aimofis à ne pas nous en taire.
D'ailleurs, les bégaiements et Tinsuffisance de notre critique viennent peut-être de notre reconnaissance ellemême. On demandait un jour au fils d'un grand orateur d'écrire « le portrait littéraire » de son illustre père. Le fils répondit simplement — et nous sommes presque tenté d'appliquer ces paroles à M. Louis Veuillot, qui est un peu notre père dans la foi : « J'aime assez mon père pour bien le connaître ; je l'aime trop pour bien parler de lui. »
ë.ir
VEUILiLOT
LOUIS VEUILLOTV
Le (( Parfum de Rome l » Ce iilre en langage figuré a froissé certains puristes. Les puristes, une fois de plus, ont eu tort, et en général leur défaut est de n'avoir point de grandeur dans l'esprit. Égarés dans les détails, ils perdent la vue de l'ensenible. Le titre du beau livre de M. Louis Veuillot, condamné par les rhéteurs, est justifié par les Pères de l'Église, par les plus vastes intelligences qui furent jamais. D'après les symbolistes, le parfum est la figure de la sainteté : Aromata, ita viri sancti, dit saint Grégoire le Grand. Et voyez comme ce symbole s'applique bien à Rome. Les parfums, continue le même docteur, n'ont toute leur senteur que lorsqu'on les broie, ou lorsqu'on les brûle : Aromata suam fragrantiam non nisi quum incenduntur expandunt. Plus vous broierez la Papauté, plus elle embaumera le monde de sa délicieuse et salutaire odeur. Et l'on peut lui appliquer ces beaux vers que Pierre de Riga, dans son Aurora, applique au Christ lui-même :
Semper in altari vivit spirans odor : omnem Sic replet Ecclesiam Chrislus odore suo.
Je me laisserais volontiers aller à exposer cet admirable symbolisme tel que je le vois dans les écrits des Pères, et
^ Le Parfum de Rome.
je voudrais encore montrer, avec Fauteur du Liber moralitatum, que le parfum de la Papauté se trouve à la fois in cortice, in flore, in fructu... Mais je m'arrête de peur d'être pédant, et, franchissant le titre, j'arrive au livre lui-même.
« Mon siège est fait, » disait un historien de second ordre à qui l'on osait conseiller un remaniement de son livre. M. Louis Veuillot n'était pas capable de prononcer une telle parole. Quelque succès qu'aient obtenu les premières éditions de son livre, il n'a pas craint de le reprendre en sous-œuvre, ligne par ligne, mot par mot; d'effacer, d'ajouter, de corriger, de refaire enfin un ouvrage dont tant de beaux esprits se seraient tenus pour satisfaits. Il faut avoir écrit un livre pour savoir ce qu'il en coûte de le recommencer. La verve première, hélas! s'est refroidie, le premier feu s'est éteint. On est condamné à relire de sang-froid ce que l'on écrivit jadis avec entraînement. Ah ! comme on préférerait écrire une œuvre nouvelle, avec la fraîcheur charmante de nouvelles idées et de nouvelles paroles! Et, au lieu de ces douces primeurs, il faut se traîner péniblement sur un chemin qu'on a parcouru en des temps meilleurs et dont toutes les (leurs paraissent à moitié fanées. C'est une entreprise presque héroïque.
11 nous eût été agréable d'étudier ici le style de M. Louis Veuillot dans ses nuances les plus délicates, dans tous ses'secrets ; mais la tâche est singulièrement difficile cl complexe. Même dans le seul Parfum de Home, quelle
diversité de tons, quelle fécondité, quelle abondance ! Voici une page grave, majestueuse, qui respire la simplicité du grand siècle, où Ton sent l'influence vive de Bourdaloue et de Bossuet ; et, aii verso, voici une autre page qui aurait scandalisé Versailles, qui est jeune, plaisante, mordante, j'allais dire gauloise, si ce mot n'était pas l'objet de tant de malentendus. Comme tous les livres sincèrement originaux, le Parfum de Rome ne plaira pas à tout le monde. Les délicats savoureront certaines pages : ils se voileront les yeux devant certaines autres. Au cri d'admiration succédera parfois un cri de rage. Mais c'est cela même qui prouve la prodigieuse variété de ce livre étonnant. Cette variété ne peut nous déplaire, et nous y voyons le signe de la force.
Quoi qu'il en soit, il est évident que M. Louis Veuillot a longtemps étudié le dix-septième siècle, qu'il l'étudié encore, qu'il l'aime, qu'il en veut garder le style. A tout instant l'esprit du lecteur est frappé par quelque expression empruntée au noble vocabulaire de Racine et de Fénelon ; mais, à tout instant aussi, et sans qu'il y ail fausse note, riiomme du dix-neuvième siècle se révèle par quelque mot, par quelque phrase dont l'énergie est tout actuelle. C'est ce singulier mélange qui, suivant nous, constitue l'originalité très puissante de M. Louis Veuillot. Il résume en lui deux époques, deux siècles : il en est le trait d'union vivant. Il a la religion du dix-septième siècle, mais il n'en a pas la superstition : il Timitc sans doute, mais avec une belle liberté. Enfin, si l'on nous demandait ici toute notre pensée, nous oserions dire qu'il y a, dans l'œuvre de Louis Veuillot, plus d'éléments romantiques que d'éléments classiques ; que le souffle du dixneuvième siècle anime tout son livre; que sous le règne de
Bossuet, s'il est permis de parler ainsi, on n'eût pas trouvé seulement ce titre : Le Parfum de Rome, et qu'on n'aurait pas écrit deux longs volumes avec cet entraînement, cette fougue, ce lyrisme, celte variété, cette opposition de tons, cette excellente liberté qui nous ravit et qui aurait, je pense, scandalisé Boileau. A nos yeux, et quoiqu'il ait appelé Boileau « maître superbe », M. Louis Veuillot est le plus romantique des classiques.
Et ce n'est pas une critique que nous voulons lui faire. Nous trouvons qu'il a choisi la bonne voie, qu'il est un modèle pour nous, et qu'il nous faut l'imiter. Ce n'est plus aujourd'hui le temps de se séparer en petites écoles littéraires, de se quereller longuement sur certaines questions de forme, de se rattacher servilement qui à Victor Hugo, qui à Boileau. Ces petits problèmes sont bien loin. La grande question est celle de Jésus-Christ et de l'Église, et il faut défendre la Vérité en un style net, indigné, saisissant. Empruntons à Bourdaloue la solidité de sa langue, et surtout celle de sa logique ; mais ne dédaignons pas les nobles ardeurs de notre siècle. Sachons tout comprendre, sachons tout harmoniser, et réglons-nous sur les grands catholiques, nos contemporains.
Nous parlions tout à l'heure de style indigné : M. Louis Veuillot possède surtout ce style. Jamais nous n'avons senti aussi vivement l'horreur du mal qu'après une lecture de ses livres ; jamais nous n'avons eu une aussi puissante envie de demeurer honnête. L'indignation sort de chacune de ses paroles écrites. Ce n'est pas seulement style indigné qu'il faut dire, c'est style indignant. Oui, à la lecture de certains chapitres du Parfum de Rome, une bonne rougeur monte à la face : « Oh ! les malheureux ! » s'écrie-t-on involontairement en poursui-
vant de ses regards irrités quelques ennemis de la Vérité. Et alors le cœur bat violemment, la poitrine se soulève, le sang s'agite. D'ailleurs, cette émotion qui commence trop souvent par la colère s'éteint presque toujours dans la prière, et toujours dans un cri d'amour vers la Vérité menacée.
Certes, dans sa vigoureuse et légitime indignation, M. Louis Veuillot n'emploie pas contre les adversaires de l'Église ce ton doucereux et sucré, auquel nous ont habitués certains polémistes sans croyance et sans indignation. L'auteur du Parfum de Rome nous apparaît souvent armé du fer rouge, et cette attitude terrible a souvent donné le change sur la physionomie de son âme. Un de ses plus beaux chapitres, Le Vrai Infâme, a été regardé comme l'expression d'une haine sans entrailles. Dans la vérité des choses, ce n'est pas l'infâme, c'est l'infamie que déteste M. Louis Veuillot. Je ne sais quel adversaire médiocre lui reprochait tout récemment « de n'avoir rien écrit de tendre ». Cet auteur de bonne volonté n'avait sans doute rien lu de M. Louis Veuillot; il n'avait certes pas lu ce chef-d'œuvre de la langue française qu'on appelle Corbin et d'Auhecourl, et qu'on croirait écrit, comme nous le disions plus haut, par la plus délicate et la plus douce de toutes les jeunes filles.
Ce qui là-dessus a entraîné déplorablement l'opinion publique, ce sont quelques citations trop habilement choisies dans l'œuvre de M. Louis Veuillot, et que certains de ses adversaires ont uniquement placées sous les yeux de leurs lecteurs. Je le connais, ce procédé inique ; je la connais, cette race de critiques... Vous avez achevé un long ouvrage, vous y avez mis.toute votre intelligence, tout votre cœur, toute votre foi ; plusieurs années de votre
vie ont été dévorées par cette tâche. Le livre paraît, et vous êtes tout pâle et frémissant devant l'incertitude du succès. Arrive alors un juge mal disposé qui écrit qu'à la page 397 ou à la page 500 vous avez commis une répétition de mots ; qu'à telle autre page vous avez omis une virgule ; qu'à telle autre enfin vous vous êtes rendu coupable d'un mot grossier. Le critique relève trois ou quatre erreurs de cette gravité; il fait valoir ce relevé, il l'assaisonne de mots agréables, et voilà un ouvrage à jamais jugé. Pauvre auteur, ton livre est perdu : il pourrira sur les tablettes du libraire. C'est ainsi qu'on a procédé à l'égard de M. Louis Veuillot et notamment du Parfum de Rome : on a noté çà et là quelques traits un peu réalistes, on les a cités avec un soin haineux, on en a donné la liste^ on n'a pas ajouté que l'auteur n'avait pas tardé à les effacer lui-même, et on a cru par là empêcher le succès d'un excellent livre... dont on annoncera bientôt la dixième édition.
Loin de reprocher à M. Louis Veuillot ce prétendu réalisme de quelques pages du Parfum de Rome, nous pensons que le vrai défaut de cette œuvre est l'excès de son lyrisme. Je sais que l'auteur a créé le personnage de Coquelet pour nous reposer de ces odes ardentes : je sais que ce Coquelet vaut le Prudhomme de Monnier, et que ce personnage réussit à nous distraire. Mais le ton général est trop continuellement élevé et la corde est trop continuellement tendue. Beau défaut, d'ailleurs, et qu'on ne saurait faire à beaucoup de livres. Il est certain que le Parfum de Rome agrandit l'âme humaine.
Nous avons observé ailleurs que M. Louis Veuillot possédait par excellence le «. sens catholique. » Aucun livre, parmi les siens, n'est plus propre que \q Parfum de Rome
à nous confirmer dans celle pensée. Dans ce livre, qui est naturellement surnaturel, nous avons affaire à une sorte d'encyclopédie, et l'on y trouve toutes les idées de Fauteur sur la philosophie et sur l'histoire, sur la littérature et sur l'art. Tout cependant, tout est inlimement pénétré de catholicisme (et ce n'est pas sans quelque ennui que nous nous servons ici d'un de ces vilains mois en isme, tant délestés de M. de Mellernich). Mais il faut que nous remerciions tout particulièrement M. Louis Veuillot d'avoir hardiment abordé la réhabilitation difficile de la sainte liturgie catholique. 11 avait autorité pour se jeter dans cette téméraire entreprise.
Il est un livre admirable, qui pour la forme est souvent égal, qui pour le fond est toujours supérieur aux chefsd'œuvre les plus vantés de l'antiquité païenne. Cependant ce livre est inconnu de ceux mêmes qui auraient le plusd'intérêt à le connaître, de ceux mêmes auxquels il s'adresse: nous avons nommé le Pontifical romain. Nous nous rappellerons toujours la joie vive, éclatante, profonde, qui s'empara de nous quand, pour la première fois et presque par hasard, nous jetâmes les yeux sur cet incomparable livre. Nous avions pris, dès lors, la résolution de populariser ces splendeurs inconnues, de mettre en lumière ces beautés laissées dans l'ombre ; mais avec toute la puissance de son style et tout le prestige de son nom, M. Louis Veuillot a pris en main cette cause de la liturgie. Il l'a bien plaidée. Il a enchâssé dans la riche monture de son livre les diamants du Pontifical ; il a osé citer et admirer littérairement ce magnifique office de la Comécration d'un autel. Il a osé surtout écrire ces mots qui paraissent presque audacieux : « Je voudrais dérober un accent à cette poésie de la liturgie, plus parfaite en-
core que la poésie des livres saints ; car l'Église du Christ a absorbé et accompli la poésie de la Synagogue, comme la loi du Christ a accompli et absorbé la loi de Jéhovah. » Que ne puis-je applaudir avec plus d'autorité à ces paroles énergiques! C'est là le beau commencement de ce Traité de la Littérature liturgique que nous avons si longtemps rêvé d'écrire, et qui sans doute est réservé à une plume meilleure.
Et maintenant, nous voudrions nous résumer sur ce livre si vivant, si fier, si énergique, si doux, si poétique, si vaste, si complet. Sans doute nous y avons constaté une merveilleuse variété, une indignation qui communique à tous ses lecteurs une honnêteté vigoureusement contagieuse, un style où sont harmonieusement condensées et fondues les sévérités classiques du dix-septième siècle et les énergies romantiques de notre temps, une rigueur très dure à l'erreur, mais qui s'adoucit et se change en miséricorde à l'égard des hommes aveugles ou méchants, une pureté singulière de sens catholique, une constante élévation, un lyrisme constant et dont l'excès même n'est pas sans fatigue pour le lecteur, quelques réalismes qui se sont glissés dans ce beau style et qu'on en bannira facilement, une science réelle de l'art et de la littérature catholiques, une audace admirable dans l'expositioti d'idées nouvelles, et d'autres qualités que nous aurions voulu analyser avec plus de patience. Mais il nous semble qu'un seul mot suffirait pour donner du Parfum de Borne une idée complète aux intelligences catholiques. Si ce
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livre pouvait parler, ildirail : « Je suis 'œuvre d'un grand amour. » Ces quelques mots suffisent : ils disent tout.
M. Louis Veuillot a aimé Kome, et il a fait ce livre.
Il a vu que Rome a toujours été et est encore le sanctuaire de l'humanité chrélienne, et il y est entré avec un amour respectueux. Dieu, en effet, s'est réservé dans l'espace quelques lieux spéciaux où sont bâties nos églises; et c'est l'hommage que l'espace rend à Jésus-Christ. Rome, siège de la Papauté, est un autre lieu choisi et réservé par Dieu. Rome, c'est l'église du genre humain : M. Louis Veuillot le croit, le sait, le dit.
11 a vu que Rome a toujours été et est encore le centre de la lutte entre Dieu et l'Enfer. L'Enfer, en effet, craignait que Dieu ne fît un jour de ce lieu sacré le centre de son œuvre sur la terre. Satan y vint le premier ; il y facilita la fondation et les développements de l'empire romain, et, un jour, il opposa la terrible omnipotence de cet empire aux premiers développements de 'Église. Aujourd'hui encore, c'est de Rome qu'il fait le centre de sa résistance, et c'est de Rome que Dieu fait le centre de son action. M. Louis Veuillot le croit, le sait, le dit.
Il a vu que Rome a toujours été et est encore ici- bas le centre des intelligences, des volontés et des cœurs. Toute science s'éteindra, tout libre arbitre sera méconnu, toute charité disparaîtra de la terre le jour où Rome ne marchera plus dans l'orbite du plan divin. M. Louis Veuillot le croit, le sait, le dit.
Et que pouvons-nous dire après lui, qu'il n'ait dit mille fois mieux que nous? Nous ne trouvons qu'une seule parole tirée de l'Ecriture, et l'auteur du Pm^finn de Rome eût pu la choisir comme l'excellente épigraphe de son livre : In odorem wiguentorum tuorum sequemur te.
Oui, quel que soit l'avenir, quelle que soit la dureté des temps, quelle que soit la méchanceté des hommes, tournons-nous vers Rome avec un amour pacifiquement obstiné et disons-lui : a Parlez, définissez toute vérité, foudroyez toute erreur ; nous sommes vos fils, nous sommes à vous ; nous vous suivrons dans la joie et dans l'adversité, nous vous suivrons de près ou de loin, nous vous suivrons à la trace de votre parfum : In odorem imguentorum tuorum sequemur te ! »
MGR GERBEÏ.
Mgr Gerbet restera aux yeux de la postérité comme une des plus belles figures épiscopales de notre temps. Cette grande âme a su rompre énergiquement les liens qui l'attachaient à tout ce qui n'était pas l'Église ; ni le génie ni l'amitié n'ont eu des droits sur cette intelligence qui ne reconnut jamais de droit qu'à la Vérité. L'amour de l'Église a été la passion de cette vie prématurément éteinte. Quand il vit l'effort de l'impiété révolutionnaire se concentrer uniquement contre la Papauté, il sut donner à son indignation une forme digne d'elle et digne de cette cause : les catholiques se souviendront longtemps de cette page incomparable sur les larmes du Pape, qui se trouve en tête d'une brochure célèbre de l'évêque de Perpignan. D'ailleurs, ce mot « brochure » ne convient guère aux œuvres de Mgr Gerbet, et nous avons quelque regret de l'employer ici. Dans un opuscule de ce substantiel écrivain, il y a plus d'idées que dans certaines Encyclopédies de notre connaissance. Beaucoup de gros livres pourraient prendre pour épigraphe ces trois mots : Pauca in multis. Et, tout au contraire, ce?>i Mîdta in paucis qui serait l'épigraphe légitime du Mémorandum des catholiques français, de la Conférence sur Rome, et de tous les livres de Mgr Gerbet, dont nous nous proposons de faire ici une étude approfondie.
11 semble qu'en analysant avec attention les œuvres malheureusement trop rares et trop brèves de l'évêque de Perpignan, on pourrait se rendre un compte exact du rôle qu'il a rempli dans les grandes luttes de l'Eglise. En ces rudes et immortels combats, tous nos évêques ont servi la même cause et poursuivi le même but ; mais chacun d'eux a gardé sa physionomie propre. Une belle variété s'épanouit au sein de cette belle unité. Mgr Parisis, c'est la logique, vive, pressante, toujours au courant, toujours actuelle ; Mgr Pie, c'est l'orateur et c'est le théologien, c'est l'alliance d'une grande doctrine et d'une grande éloquence ; Mgr Berteaud, c'est la réconciliation de la théologie et de la poésie, c'est Grégoire de x\azianze... Je pourrais ici les énumérer tous et essayer de tracer leurs portraits, et ce serait une belle galerie. Pas une figure ne s'y ressemblerait, et cependant toutes auraient le ciel dans les yeux et Dieu sur les lèvres.
Mgr Gerbet a su prendre une place véritablement originale au milieu de ces nobles champions. 11 fut à la fois théologien vigoureux, érudit aimable, polémiste subtil; ce sont là ses trois titres de gloire, ce sont là les traits qui caractérisent son génie.
Nous nous souviendrons longtemps de l'impression très profonde que produisit sur nous la lecture du « Cours de théologie dogmatique » que l'abbé Gerbet publia dans V Université catholique. Jamais peut-être Revue, plus habilement dirigée, n'eut «de plus brillants commencements. On lisait au bas de chaque article ces noms illustres :
<( L'abbé de Salinis, l'abbé Gerbet, Monlalembert, » et vingt autres encore. Tous ces écrivains étaient jeunes et avaient un entrain de zouaves contre l'erreur qu'ils vainquirent à la française, avec un emportement discipliné. Dans chaque livraison de cette jeune et substantielle Revue se trouvaient des Cours écrits de théologie, de droit, d'histoire. Mais rien ne méritait l'attention au même degré que les pages dues à la plume de l'abbé Gerbet. On ne pouvait les lire sans se passionner pour les études théologiques. Le théologien de YUnwersité catholique était méthodique, clair, élevé. 11 aimait la symétrie dans le raisonnement, et grâce à cette symétrie qui était à la fois réfléchie et spontanée, ses lecteurs retenaient aisément les doctrines les plus ardues.
Nul, peut-être, n'a mieux mis en lumière les harmonies du dogme du péché originel. Il établit que, dans le péché du premier homme, deux péchés sont contenus : l'orgueil et la volupté. Par l'un d'eux, l'homme s'élève PLUS HAUT que sa nature ; par le second il s'abaisse plus BAS ; et Adam a transmis à toute l'humanité le triste héritage de ces deux tendances. Tous nos péchés, en effet, rentrent dans l'une ou dans l'autre de ces deux catégories immenses : ou l'homme se fait plus grand, ou il se fait plus bas qu'il ne doit être. Mais voici que Dieu se penche vers son auguste et petite créature, voici que le grand Médecin entreprend la double guérison de l'homme déchu et malade. Il exige d'Adam la confession, l'aveu de son péché : c'est pour guérir l'orgueil. 11 lui impose la souffrance : c'est pour guérir la volupté. Désormais, le secret de cette double cure ne se perdra plus dans le monde. Chez le peuple de Dieu, on voit le grand prêtre faire à Dieu la confession des fautes de tout le peuple, et la souf-
france volontaire, la morlificalion, le jeûne, sont largement imposés aux enfants de Moïse. Jésus-Christ paraît ; il se charge volontairement de tous nos péchés par orgueil et de tous nos péchés par volupté : au jardin des Oliviers il fait, d'après la tradition, l'aveu de toutes les fautes des hommes ; il s'impose en outre une vie de souffrances et une mort horrible pour expier toutes les voluptés et tous les abaissements de notre race. L'Église continue cette œuvre : elle brise et guérit notre orgueil par l'aveu qu'elle exige de nous au tribunal de la pénitence; elle brise et guérit notre sensualité par la mortification qu'elle nous prêche. L'imitation de Jésus-Christ devient ainsi la règle même, la règle essentielle de la vie de l'homme : par là nous reconquérons et gardons ici-bas notre vrai rang qui avait été doublement compromis par le crime originel, ni trop haut ni trop bas, soumettant notre âme à Dieu et notre corps à notre âme, sujets de Dieu et rois de l'univers !
Tel était le raisonnement, telle était la méthode ordinaire de l'abbé Gerbet, et nous voudrions que ce pâle et informe résumé en donnât quelque idée. Joignez à cela une langue admirable, imagée, poétique et exacte en même temps, ayant la précision des mathématiques et le charme des beaux vers. Et, à propos de beaux vers, disons ici, comme par parenthèse, que le grand théologien savait les frapper avec une élégance et une vigueur peu communes : ce dont nous sommes très loin de lui faire un reproche. Mais il savait mettre autant de poésie dans sa prose que dans ses vers. 11 le montra bien dans son Dogme générateur de la piété catholique , où il professa sur l'Eucharistie la plus magnifique doctrine. De tels livres étaient bien nécessaires et le sont encore aujour-
d'hui pour combattre cet affaissement déplorable de la piété catholique, que produit la lecture de tant de petits livres de dévotion sans théologie, sans substance et sans élévation. Écoutez plutôt la voix de l'abbé Gerbet : (( La foi à la présence réelle ou à l'incarnation permanente nous rapproche du Christ, comme l'incarnation nous a rapprochés de Dieu. Ce n'est plus seulement à l'humanité, c'est à chaque être humain que le Verbe s'unit. Il entre, non pas seulement dans les limites de notre commune nature, mais encore dans les limites de notre personnalité ; il divinise notre essence ; il nous christianise. Son incarnation en nous a pour emblème l'union qui transforme l'aliment en la substance même du corps qui se nourrit. Ne demandez pas une autre union plus intime : vous demanderiez à être l'Homme Dieu. » Vous reconnaissez dans ces quelques lignes la belle élévation, la symétrie, la méthode qui éclataient tout à l'heure à vos yeux dans l'exposition des idées de notre auteur sur la chute et sur le péché originel. Notez que cette noble théologie éclatait, pour ainsi parler, dans un livre de 1829. Elle ne triompha pas immédiatement, et, avant d'être fortement intronisée dans la chaire chrétienne, un long temps se passa. Le P. Ventura ne devait que vingt ans plus tard populariser, dans ses célèbres conférences, les doctrines de saint Thomas. Il faut en admirer davantage le vif et puissant esprit qui sut prendre de si bonne heure une si heureuse initiative et fit ainsi l'éducation de son siècle.
Ce rôle fécond ne devait pas être le seul auquel la Providence se proposait d'appeler fabbé Gerbet. Les grandes
traditions de l'érudition chrétienne étaient presque complètement effacées quand il commença d'écrire. Il y a quelque temps, une parole célèbre, celle de dom Guéranger, exposait en bons termes l'histoire des travaux sur les antiquités catholiques, et en particulier sur les Catacombes. Si le dernier chapitre de cette histoire est glorieux et consolant, les autres sont assez tristes. Le dix-septième et le dix-huitième siècle n'eurent trop souvent qu'une curiosité profane, au lieu d'avoir une science sacrée. Jiien n'est plus vrai, du moins, en ce qui concerne les cimetières romains. Il était réservé à l'abbé Gerbet de réveiller la science qui sommeillait lourdement : son Esquisse de Rome chrétienne fut, dans toute la force du mot, un événement. « Supposons, dit ce théologien qui se fait érudit, supposons qu'il existe encore au pied du V^ésuve une population dont les usages, les mœurs, les croyances s'ajusteraient parfaitement aux monuments de Pompéï : vous en conclurez qu'elle a conservé les idées du peuple qui circulait dans les rues de la ville, lorsqu'elle a été recouverte par les torrents de cendre du volcan. Le christianisme a aussi sa ville souterraine qui a échappé aux ravages du temps : les dogmes primitifs restent pétrifiés sur ses murs; mais il faut, pour s'y reconnaître, le fil conducteur du catholicisme. » Et il ajoute, avec une magnificence de langage que je n'ai pas besoin de faire admirer à mes lecteurs : « Toutes les nations chrétiennes doivent une pieuse reconnaissance à Rome, qui nous a conservé les plus vieilles archives de la foi. Cette ville est le grand bibliothécaire de la chrétienté. Tell devait être, en effet, une des plus éminentes fonctions d'une ville destinée à être le centre du christianisme. 11 fallait qu'elle gardât plus qu'aucune
autre la vive empreinte des clartés primitives de la révélation, qu'elle les réfléchît dans ses antiquités les plus hautes, voisines du temps où l'astre divin s'est levé ; pareille à une montagne qui, laissant les élégances humaines aux villas de la prairie, couronne chaque jour son austère sommet des premiers rayons du soleil de Dieu ^ )) Ces quelques lignes sont tout le programme de Y Esquisse de Borne chrétienne, œuvre où l'on voit avec un attendrissement légitime l'érudition et la poésie marcher du même pas, les bras entrelacés, comme deux sœurs qui sont joyeuses de passer quelques heures ensemble avant de se séparer pour de longues années !
Le livre de l'abbé Gerbet a provoqué dans le monde de la science une double révolution. Tout d'abord, il a conduit l'érudition où elle ne voulait pas aller, il l'a menée par la main vers nos antiquités sacrées ; puis il a prouvé que l'érudition ne doit pas être séparée de l'art ; et que faire de l'art sans science, ou de la science sans poésie, c'est se rendre réellement coupable d'un odieux séparatisme. Essayons de préciser rapidement le rôle de notre grand écrivain dans ces deux rudes lâches que Dieu lui a imposées.
11 apporta dans l'érudition celte méthode, cette clarté, cet amour de la symétrie, de l'ordre, de la transparence, qui était en philosophie le principal caractère de son beau talent. U Esquisse de Rome chrétienne, dont les deux volumes ont été publiés à de longs intervalles, présente cependant une parfaite harmonie, et le plan en est irréprochable. Quant à se servir des textes et à s'en bien servir, personne n'a su le faire avec plus de critique, avec
* Esquisse de Rome chrétienne, t. II, ch. ix.
autant de discrétion. Il a consulté avec fruit tous les ouvrages des grands archéologues romains et tous ceux de nos Bénédictins français ; mais, écrivant au milieu de tant d'in-folio, il garde une charmante aisance, une facilité tout aimable. Les inscriptions des catacombes ont trouvé dans M. de Rossi un investigateur plus patient, plus érudit, plus profond, je le veux bien ; mais je ne pense pas qu'elles trouvent jamais un interprète plus habile, plus sincère, plus éloquent. Les chapitres que l'abbé Gerbet a consacrés à la tradition monumentale sont notamment des plus remarquables. Il parcourt fiévreusement tous lés souterrains sacrés de Rome et de ses environs ; devant chaque peinture il s'arrête, devant chaque inscription il fait une halte ; puis il s'écrie : Voyez et entendez. Ces fresques, ces épitaphes sont des traités de théologie : ils proclament que nos pères des premiers siècles avaient exactement les mêmes croyances que les catholiques de notre temps. Voici les preuves visibles, palpables, irrécusables de l'invocation des saints dans la primitive Église, de l'eucharistie, de la pénitence, de tous nos dogmes enfin. Oh ! les beaux traités en couleurs et en marbre!
On ne se rendra bien compte des procédés de l'abbé Gerbet qu'en lisant attentivement tout son livre. On me permettra de citer, à tout le moins, quelques lignes de cet éloquent érudit où il met en belle lumière les preuves de la croyance à l'unité de Dieu qu'il a trouvées inscrites ou peintes sur les sépultures des Catacombes. Elles donneront peut-être quelque idée de la méthode employée dans tout le livre, autant du moins que quelques morceaux de marbre peuvent donner l'idée d'une belle statue :
« La foi à l'unité de la nature divine se trouve exprimée dans les épitaphes des Catacombes sous une forme très simple. Le nom
de Dieu est invariablement écrit au singulier et d'une manière absolue. Cela suffirait pour marquer un autre ordre de croyances que celles qui percent dans les épitaphes païennes, où ce mot est généralement écrit soit au pluriel, soit avec une adjonction qui lui donne un caractère relatif. Toutefois, le dogme chrétien est de temps en temps articulé dans ses propres termes J'aime à lire, sur une tombe des anciens jours, les premiers mots du symbole que nous chantons sous les voûtes de nos majestueuses cathédrales, et que les sauvages convertis redisent dans leurs églises de planches :