‹ Portraits du grand siècleChapitre 35 sur 115 · CONNÉTABLE COLONNA · texte numérisé non relu

CONNÉTABLE COLONNA

L'histoire de Marie Mancini a tenté plusieurs écrivains : M. Âmédée Renée en 1856, plus récemment M. Chantelauze et M. Georges d'Heylli lui ont consacré des monographies plus ou moins étudiées, mais suffisantes pour montrer a quel point, dans certaines vies, la vérité peut présenter l'intérêt du roman.

M. Chantelauze a un peu élargi ce cadre restreint : à côté des aventures aussi nombreuses que variées de Marie Mancini, il a voulu expliquer de grands sentiments par de grands intérêts, et relever son sujet par des considérations politiques dignes de la grande histoire.

La notice de M. Renée, celle de M. d*Heylli, en tête de la réimpression de V Apologie de Marie Mancini, sont de médiocre importance auprès de l'ouvrage de M. Chantelauze; à en juger par son étendue, il semblerait avoir épuisé la question.

1. Louis XIV et Marie Mancini d'après de nouveaux documents^ par R. Chantelauze. — Paris, Didier; 1 vol. iD-8°.

Véritables mémoires de Marie Mancini, princesse Colonna, réimprimés pour la première fois avec notice et notes, par Georges d'Hcylli. — Paris, E. Hilaire; 1 vol. in-18.

Cependant M. Ghantelauze, qui, par ses précédentes publications, nous avait donné le droit de compter sur un travail déflnitif et qui ne devait laisser rien à dire après lui, a été loin de répoudre à notre attente. On peut s'étonner à juste titre du petit nombre de textes qu'il a consultés, du parti pris évident avec lequel il travestit des intentions qu'il ne lui est pas permis de suspecter, et se livre a des interprétations que les faits contredisent. On constate avec surprise l'absence de critique dans le choix des documents, acceptés sans contrôle suffisant, le vague, les à peu près dans lesquels M. Chantelauze se tient souvent, les contradictions qui lui échappent, l'ignorance enfin où il est resté de sources qui lui auraient permis de préciser et de compléter son récit. Croirait-on, par exemple, pour n'insister que sur ce dernier point, qu'il n'a pas cherché, jusqu'à ce qu'il les ait rencontrés, la date exacte de la naissance, la date du mariage, la date et le lieu de la mort de Marie Mancini? Ce ne sont pas là cependant des détails sans importance, puisqu'ils forment la charpente en quelque sorte de son histoire, et nous pouvons assurer que, sans même se donner beaucoup de peine, M. Chantelauze les aurait trouvés aussi bien que nouç.

Marie Mancini naquit à Rome le 28 août 1639, dans le palais de sa famille, aujourd'hui palais Salviati, sur le Corso. Voici son acte de naissance :

MAAIE MANCINI. 87

€ 5 septembre 4659, — Ego Hieronymu' Barbensius, vie, perpeiuue Sanclœ'Mariœ-in^Via-Ijiiaf baptiszavi infante' nata^ die vigesima octava mcnsis prœterili Augusti 4659, ex Domino Laurentio, filio Domini Pauli Mancini, et ex Do^ mina Ilieronyma de Mazzariniis, conjugibus, cui impositu* fuit nomen Maria. Patrinus fuit Dominas Vincentius Mar^ tinozzius de Fano\ »

« 3 septembre 1639. -> Je, Jérôme Barbensi, vicaire perpétuel de SaDcla-Maria-in-Via-Lata, ai bapUsé une fille, née le 28 août dernier, de Monsieur Laurent, fils de Monsieur Paul Mancini, et de Madame Hieronyme Mazarin, mariés, à laquelle fut donné le nom de Marie. Le parrain fut Monsieur Vincent Martinozzi de Fano. »

Nous glisserons sur les premières années de Marie Mancini. Lorsque le cardinal Mazarin, son oncle, Tappela en France, elle ignorait la langue française, et dut rester huit mois à Aix, un mois en voyage, avant de pouvoir paraître à la cour; mais son éducation fort incomplète et ses manières trop peu formées ne permirent pas au Cardinal de la conserver près de lui : il la plaça au couvent de la Visitation du faubourg Saint-Jacques, et Ty laissa dix-huit mois, sous la direction de la Mère de Lamoignon; elle n'en sortit que pour rejoindre la cour à La Fère et suivre de loin celte campagne contre Valenciennes, qui se termina par un insuccès et une savante retraite de Turenne (16 juillet 1656).

Le Cardinal avait voulu profiter de ce voyage pour rapprocher sa nièce du grand -maître de Tartillerie,

1. La Rassegna settimanale, n« du 15 janvier 1882; article de M. AdemoUo.

Ârmand-Gharles de la Porte, alors âgé de viagt-cinq ans, fils du maréchal de la Meilleraie, cousin germain du cardinal de Richelieu, et d'une fille du maréchal d'Efiîat; mais le jeune grand-maitre préférait Hortense, sœur cadette de Marie, et ce fut elle qu'il épousa, pour leur commun malheur, en substituant à son nom de La Porte de la Meilleraie le nom et les armes pleines de Mazarln.

Dès cette époque, Marie montrait une nature indisciplinée et rebelle qui appelait les sévérités de sa mère et de son oncle; elle se plaint beaucoup de Tun et de l'autre, et il n'est pas douteux qu'en comprimant outre mesure un semblable caractère on l'exaspérait, on lui donnait le goût et l'habitude de la résistance, on s'assurait sa haine : aussi, disait dans ses Mémoires Hortense Mancini devenue duchesse de Mazarin, « c'est une chose remarquable qu'un homme de ce mérite (Mazarin), après avoir travaillé toute sa vie pour élever et enrichir sa famille, n'en ait reçu que des marques d'aversion, même après sa mort. »

Introduite à la cour, Marie ne tarda pas à y marquer sa place ; si elle n'avait pas alors, à dix-sept ou dix-huit ans, la beauté rayonnante qu'on admira en elle à quarante ans, elle avait aux yeux du jeune Roi un don infiniment plus précieux que la beauté : l'art de lui plaire.

Tous les Mémoires du temps ont parlé de l'impression profonde qu'elle fît sur l'esprit de Louis XIV, de l'influence qu'elle prit sur lui, de la passion violente qu'elle lui inspira et qu'elle éprouva elle-même. D'abord, le jeune Roi n'avait vu en elle qu'une camarade, dont l'esprit et l'enjouement l'amusaient, et avec qui une certaine

familiarité lui était permise, dans eette cour sévèrement gourmée où la Reine-Mère veillait, avec un soin scrupuleux, à prévenir toute inclination qui pût le porter à offenser Dieu, comme le dit pudiquement M"* de Molleville. Puis vinrent la campagne de 1658, la prise de Dunkerque, la maladie du Roi à Calais : maladie grave, qui permit de distinguer les amis vrais des courtisans ambitieux. Pendant qu'avec une affectation cynique autant qu'imprudente certains s'empressaient autour de Monsieur, en qui l'on voulait être des premiers à saluer le prochain successeur de Louis, d'autres, comme la comtesse de Soissons, exagéraient une indifférence calculée; bien rares étaient ceux à qui la pensée de la perte prématurée du jeune prince causât une douleur sincère et désintéressée. C'est parmi ces derniers que se fit remarquer Mario Mancini : « M"* de Mancini, à qui le Roi ne parloit que comme à la nièce de M. le Cardinal, et d'une manière fort indifférente, se tuoit de pleurer : cela donna occasion de dire, ajoute M*'* de Montpensier, qu'elle aimoit passionnément le Roi. »

Peu de temps après, la Reine-Mère et le Cardinal, soit avec l'intention sincère de prémunir Louis XIV, en le mariant, contre les entraînements de sa nature ardente, soit pour forcer l'Espagne à se déclarer, négocièrent le mariage du Roi avec la princesse Marguerite de Savoie, fille de Christine de France et, comme lui, petite-fille d'Henri IV. Un voyage à Lyon fut décidé : c'est là que (levaient se voir et s'aimer Louis et sa jeune cousine. Marie Mancini suivit son oncle et la cour. Il faut lire dans les Mémoires de M"* de Montpensier les intéressants dé-

tails de ce long trajet : ce que nous y notons surtout, c'est le développement rapide de la passion du Roi pour Marie. Une partie de la roule se fît à cheval : < Le Roi fui toujours auprès de M'** de Mancini, à lui parler le plus galamment du monde. » On s'arrêta à Dijon : c Sa Majesté ne soupoit point avec la Reine, et de cette manière il fut quatre ou cinq jours à causer avec M"* de Mancini. » On arrive à Lyon ; l'entrevue du Roi et de la princesse a lieu : « N*êtes-vous pas honteux, dit au Roi Marie Mancini, qu'on vous veuille donner une si laide femme? » Le soir, on se réunit chez la Reine-Mère; Madame Royale vient avec sa fille, la princesse Marguerite : « Le Roi causa toujours avec M"* Mancini devant elle, et sans lui dire un mot. »

L'Espagne a fait enfin une démarche décisive; le projet de mariage est rompu ; ce n'est plus de l'autre côté des Alpes, c'est de l'autre côté des Pyrénées qu'une alliance est désirable : la cour de Savoie quitte Lyon; mais la Reine, le Roi, le Cardinal et leur suite y prolongent leur séjour : « Le Roi alloit voir le Cardinal, et, le reste du jour, il causoit avec M"* de Mancini, avec laquelle il faisoit collation à l'ordinaire. Quand la Reine donnoit le bonsoir pour se coucher, il ramenoit M"* de Mancini chez elle. Au commencement, il suivoit le carrosse, puis servoit de cocher, et à la fin il se mettoit dedans. Les soirs qu'il faisoit beau clair de lune, il faisoit quelques tours dans Bellecour. M"* de Mancini fut malade deux ou trois jours; il alloit souvent la voir. »

Jusqu'ici, mille circonstances montrent l'amour du Roi; mais le mot n'est pas encore prononcé. Enfin on quitte

MARIE MANnNI. 91

Lyon; entre un mariage manqué et un autre qui peut ne pas réussir, Louis a repris sa liberté : sa passion éclate à tous les yeux, et M"' de Montpensier n*hésite plus à reconnaître que « le Roi est de bien meilleure humeur depuis qu'il est amoureux de M"* de Mancini ». Encore quelques mois, quelques semaines, et nous arrivons à celte époque décisive où la cour entière put douter, où Marie elle-même se demanda si un jour ne viendrait pas qui ferait d'elle une reine de France.

Le rôle que joua le Cardinal dans cette grave affaire n'a pas été assez discuté : il semble que la haine contre le Mazarin dure encore après deux siècles passés. Nous en avons la preuve dans la persistance de ces couplets satiriques que l'on continue em^orc à chanter dans les vieilles familles, comme

Un vent de fronde  soufflé ce matin ; On dit qu'il gronde Contre le Mazarin...

Les préventions subsistent : on les retrouve dans le choix exclusif que l'on fait de documents notoirement hostiles à Mazarin, comme les Mémoires haineux et partiaux de M"«» de Molteville ; dans le soin exagéré que l'on prend de recueillir les plus petits faits, une ligne, un mot, pour en tirer à perte de vue des déductions honteuses contre sa duplicité et son ambition. On paraît subir une contrainte

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lorsqu'on est forcé enfin de lui reconnaître quelque désintéressement, quelque patriotisme. Ce sont des conditions peu favorables à la vérité de l'histoire que celles où se placent ainsi certains historiens et particulièrement, puisqu'il faut arriver à lui, M. Chantelauze.

Nous protestons énergiquement contre cette manière de faire. Nous croyons qu'il faut savoir distinguer, parmi les écrivains de l'époque, les amis des ennemis, examiner sans parti pris les textes des uns et des autres, se défier des appréciations, aussi suspectes que variables à cette époque comme dans tous les temps, donner aux faits une importance prépondérante et, si on les explique, préférer toujours, pour l'honneur de l'humanité, les motifs les plus honnêtes à ceux qui le sont moins. M. Chantelauze appartient à l'école pessimiste; il se comptait à nier le bien, à mettre le mal en relief : y trouve-t-il un grand profit pour la moralité de l'histoire?

Le guide principal de M. Chantelauze est M"« de Motteville; il prétend que « son témoignage ne saurait être suspect », qu'il est « irrécusable » parce que « elle savait mieux que personne ce qui se passait dans l'intérieur de la Reine >. En vain M. Choruel, dont on connaît les savantes études sur celte époque, se montre favorable à la probité patriotique de Mazarin : qu'importe à M. Chantelauze quand M"« de Motteville a parlé? M"** de Molleville se contredit parfois : qu'importe encore? N'est-elle pas d'accord avec Brienne et avec M"® de La Fayette pour infirmer d'avance les a suppositions » de M. Chéruel?

Pour nous, nous le disons hautement : nous croyons que Mazarin repoussa toujours et dès la première heure

la pensée du mariage du Roi avec Marie Mancini. Craignait-il que sa nièce ne lui nuisît plus facilement dans l'esprit du Roi quand elle serait sur le trône, et quand le mariage aurait calmé sa passion, que pendant les premières et folles ardeurs d'un amour contrarié? Nous ne le croyons pas; à nos yeux, Marie était plus dangereuse dans une période de résistance, où elle avait le Roi pour complice, qu'après l'apaisement qui aurait suivi le triomphe de leurs communes espérances.

Nous récusons M"^ de Motteville toutes les fois qu'elle donne des faits une explication désavantageuse; nous la croyons, au contraire, toutes les fois que, se contredisant elle-même, elle donne de la conduite de Mazarin une interprétation favorable; et notre opinion, dans les deux cas, se justifie par cette seule raison que M*"® de Motteville était l'ennemie implacable et injuste de Mazarin.

Mais, dira M. Chantelauze, l'opinion de M™« de Motteville est confirmée par Brienne et par M*"® de La Fayette. Où a-t-il vu cela? Pour nous, dans les textes qu'il a cités, nous n'avons trouvé que des appréciations suspectes et non des faits, et encore ces appréciations sont-elles contredites par des contemporains dont les témoignages méritent plus de confiance.

Ecoutons Tabbé de Ghoisy :

« Ça été un grand problème entre les politiques de savoir si le Cardinal agissoit de bonne foi, et s'il ne s'opposoit pas au torrent pour en augmenter la violence. »

Disons bien vite que celte idée ne serait jamais venue

aux politiques du temps si, comme nous, ils avaient connu la correspondance de Mazarin, qui ne flit publiée que beaucoup plus tard. Ghoisy continue :

« J'ai vu le maréchal de Villeroy et feu M. le Premier (le premier écujer,M. de Béringhen} agiter fortement la question, Ils apportoient une inûnité de raisons pour et contre, et d'ordinaire ils concluoienl en faveur de la sincérité du Cardinal, »

Quoi qu'en puisse dire M. Ghantelauze, si Ton s*en tient aux appréciations, Tavis raisonné du vieux maréchal de Villeroy et de M. de Béringhen nous paraît plus sûr que celui d'une ennemie, M™® de Motleville, d'un mécontent, Brienne, et d'une jeune femme de vingt-cinq ans, M"* de La Fayette, qui, par son mari, tenait à une famille de frondeurs.

Si, sans nous préoccuper de ces opinions, qui ne s'appuyaient, en somme, que sur les sentiments éprouvés à l'égard du Cardinal, nous examinons sa correspondance, qui ne nous est bien connue que depuis ces dernières années, le doute n'est plus permis; il est certain que, dans un temps où l'entourage même du Roi sacrifiait la patrie à ses intérêts, où Gondé combattait pour les ennemis de la France, Mazarin, étranger d'origine, mais Français de cœur, donna un glorieux exemple du patriotisme le plus pur et le plus désintéressé.

M. Ghantelauze fait deux reproches à Mazarin : d'abord d'avoir « élevé le Roi dans l'ignorance et rindifîérence des choses de l'Etat » ; ensuite, d'avoir voulu marier sa

nièce avec Louis XIV, et de n'avoir renoncé que par intérêt à ce beau projet.

C*est maintenant à Mazarin et à Louis XIV lui-même que nous demanderons une réponse. Pressé de justifier le Cardinal, nous ne nous arrôterons pas même sur cet étrange passage où M. Ghantelauze, copiant Âmédée Renée sans nous prévenir, — ce qui louche au plagiat, — nous montre « Lyonne, Saint-Évremond, La Rochefoucauld causant avec Marie Mancini, Tun de politique,' Tau tre d'histoire, celui-ci de morale; — Marie faisant à haute voix la lecture des romans et des tragédies à la mode, devant le cercle de la Reine; sa voix passionnée, amoureuse, et jusqu'à son accent italien donnant un charme étrange à sa diction; — Marie faisant Téducalion Httéraire du prince qui devait être le Mécène de son siècle, — lui inspirant Tamour du pouvoir et de la gloire. » Peut-on se figurer plus de fantaisie dans un tableau plus faux!

Mais revenons à Tignorance des aiïaires oii Mazarin aurait laissé le Roi. Louis XIV, qui, a plusieurs reprises, dans ses Mémoires, se reproche d*avoir commencé trop lard à s'occuper du gouvernement, n'a pas, pour s'excuser, un seul mot qui accuse Mazarin ; dans une letre à la Reine sa mère, il lui annonce c qu'il a reçu du Cardinal une grande lettre dans laquelle le ministre l'exhorte à apprendre son métier de roi, et qu'il est bien résolu à suivre ses conseils ». — Nous avons en effet des lettres de Mazarin qui insistent vivement auprès du Roi pour qu'il prenne une part active a la direction de son Etat.

Ce qu'on a dit de l'ambition du Cardinal pour sa famille, et de sa conduite en présence de l'amour réciproque qui

entraînait le Roi et Marie Mancini, n'est pas plus vrai que les prétendus calculs du Cardinal imposant au Roi l'oisiveté et les plaisirs au lieu d'un travail nécessaire. Ses lettres, inconnues de ses contemporains, mais publiées au XVIII* siècle et, tout récemment, avec une plus exacte fldélité, par M. Chantelauze lui-même, ne portent pas seulement sa justification : elles font son plus incontestable éloge.

Avant d'en donner des extraits, nous voulons cependant relever chez M°»« de Motteville, entre plusieurs contradictions qui sont autant d'hommages à la vérité, le passage suivant, relevé par M. de Chantelauze, et qui nous parait décisif :

« Faisait-on entendre a la Reine, dit M. Chantelauze, que, sans elle, le Cardinal ne se serait jamais avisé de faire partir sa nièce? Elle répondait toujours que lui seul avait pris celle résolution pour mettre fin aux folles prélenlions de Marie Mancini, et que la timidité n'avoit point eu de part à sa conduite. Enfin murmurait-on à ses oreilles que le Cardinal n'était pas fâché que le Roi persévérât dans le dessein d'épouser sa nièce? Elle as8W*oil que, par lui-même et par ce quii devait au Roi, à elle et au royaume, il ne consentirait jamais à cet excès d'honneur, dont la pensée seule le rendrait criminel devant Dieu et devant les hommes. »

Comment M. Chantelauze, a qui nous empruntons tous ces passages, n'a-t-il pas été frappé des témoignages qu'ils apportent en faveur de la loyauté et du désintéressement de Mazarin? Qui donc opposa aux pleurs, aux supplications du Roi la plus énergique résistance : est-ce

Marie mancini. 97

Mazarin^quiexilasesnièoes àBrouage els^oppoaftàceque le Roi, allant dans le Midi, se détournât de sa route pour les aller visiter; ou la Reine-Mère, dont la faiblesse arracha au Cardinal cette concession qu'il blâmait, et qui se prêta à faire venir auprès d*elle Marie Mancini pour que son fils la vit au passage?

Nous arrivons aux lettres qui mettent à nu la vraie pensée de Mazarin, lettres dans lesquelles son habileté lui eut facilement permis de jouer un double rôle, de ménager deux volontés contraires, celle de la Reine et celle du Roi, afin d'avoir toujours gain de cause, quelle que fût Tissue de Tévénement; lettres dans lesquelles, au contraire, il s'expose hardiment à la colère du Roi, sans espérance d'aucun profit personnel, et même avec l'arrière-pensée d'un échec probable, suivi d'une disgrâce plus probable encore.

Ce serait affaiblir la portée et la noble éloquence de ces lettres que de les citer seulement par extraits; il faut les lire tout entières dans le texte même qu'en a donné, d'après des copies authentiques, M. Chantelauze. Nous sommes assuré que quiconque les lira, dégagé de tout parti pris, sans ces préventions que leur éditeur s'applique à inspirer, sera forcé d'admirer ce Cardinal si injustement calomnié. Non, l'on n'écrit point ainsi quand on a désiré le contraire; non, mille fois non, on n'écrit point ainsi si Ton a une arrière-pensée, un regret, et si Ton n'est pas animé par le désir sincère de jouer un rôle glorieux dans l'histoire, d'être uniquement utile au Roi et à la France.

Le mariage de Louis XIV et de Mario Mancini n'eut

donc pas lieu; mais il ne fallait pas même que la jeune nièce de Mazarin restât à la cour, exposée à souffrir d'un amour déçu, à rallumer peut-être dans le cœur du Roi une passion qu'elle partageait, et à devenir la maîtresse de celui dont elle n'avait pu être la femme. C'est alors que Marie est reléguée à Brouage, près de la Rochelle, et qu'elle dit, en partant, ces paroles si connues : c Sire, vous êtes roi, je pars, et vous pleurez ! » Tous les Mémoires les ont rappelées, longtemps après la date où elles ont été prononcées ; mais, un poète du temps les ayant mises en vers, il est difficile d'en nier l'authenticité, si souvent douteuse quand il s'agit de ces mots qui résument une situation *.

1. Voici ces vers, peu connus et que nous n*avons trouvés que dans un seul recueil du temps : Sentiments d'amour, tirés des meilleurs Poètes modernes, par le s' Corbinelli. — 2 vol., Parts, Barbin, 1671. — Privilège du 29 mars 1665.

PREUVES D^AmOUR.

Alcandre estoit aux pieds d*Âminle, Le cœur gros de soupirs, la langueur dans les yeux;

Et mille serments amoureux

Accompagnoient sa triste plainte.

Elle, ne se payant de pleurs ny de sanglots.

Bannissant alors toute crainte,

Luy respondit en peu de mots :

« Je croy que mon départ vous touche,

Qu*il vous accable de douleur,

£t que vous avez dans le cœur

Ce que vous avez dans la bouche :

Je croy tous vos serments et tout ce que Je voy ; Mais enfin je pars, Sire, et vous êtes le Roy 1 •

(Auteur inconnu.)

Racine, dans Bérénice, 1670, a repris \a même idée, vers 1151 : BÉRÉracB : Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez !

MABIE M4NCim. ' 99

 Brouage, Marie entretint une correspondance suivie avec le Roi, malgré la surveillance active de sa gouvernante, M™ de Venelle, et peut-être avec la complicité de Oolbert de Terron. Le résultat en fut que Louis, allant aux Pyrénées, voulut absolument avoir une entrevue avec elle : Mazarin, persistant dans sa généreuse résistance, s'opposa de toutes ses forces à ce désir; ce fut la Reine- Hère elle-même qui réunit les deux amants : incroyable faiblesse, qui permet de penser qu'elle eût eu peut-être moins de fermeté que Mazarin lui-même pour empêcher le mariage de son fils avec la nièce du Cardinal.

Une des plus graves préoccupations du grand ministre, dans les derniers mois qui précédèrent sa mort, et pendant lesquels Guy Patin, çuivanl jour par jour le progrès de sa maladie, nous le montre irrémédiablement atteint, ce fut de préparer le mariage de Marie avec un prince étranger qui remmènerait loin de la France. Le prince Colonna, grand connétable du royaume de Naples, d'une famille qui avait produit deux papes, dix-neuf cardinaux et cinquante-quatre généraux d'armée \ fut accepté par Mai'ie et agréé par le Cardinal. Si Marie pouvait regretter ses illusions perdues en pensant au Roi; s*il est vrai qu'elle eût préféré au Connétable le prince Charles de Lorraine, Mazarin, de son côté, était heureux et justement fier de voir sa nièce entrer comme épouse dans ce riche

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