Miason, Voyage en Italie, 4* édil. 1702, t. II, p
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palais Colonna où Pierre Mazarin, père du Cardinal, avait rempli les modestes fondions d'intendant, et d'où luimême, dans sa jeunesse, était sorti pour accompagner en Espagne, avec le simple titre de secrétaire, Toncle du Connétable.
Mazarin mourut le 9 mars 1661, selon M. de Chantelauze, ou le 7 mars, suivant Guy Patin, qui, dans sa lettre du 9 mars, assure que Ton cacha sa mort pendant deux jours. Si Ton en croit V Apologie de Marie Mancini, le Roi lui aurait alors c offert divers partis parmi la plus illustre noblesse de sa cour », et elles les aurait repoussés, protestant que, « si le Connétable avoit changé de sentiment, elle vouloit aller passer le reste de ses jours dans un couvent. »
Mais le Connétable était loin de renoncer à une alliance si avantageuse; il restait « toujours constant et amoureux », comme auparavant; et en effet, dit Louis XIV dans ses Mémoires^ c le connétable Colonna, à qui le cardinal Mazarin avoit fait espérer une de ses nièces, poursuivit fort chaudement ce mariage, se promettant que l'affection que je conservois pour la mémoire de ce Cardinal s'étendroit sur tous ceux de sa famille ».
Ce mariage, si vivement désiré par tous les intéressés et par le Roi lui-même, eut lieu le 12 avril. M. Chantelauze, qui ne donne la date ni de la naissance ni de la mor de Marie Mancini, oublie aussi d'indiquer celle de son mariage. Il lui suffisait, pour se renseigner, de consulter Guy Patin :
« La nièce Marie, qui est une des princesses Mazarines, a été
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mariée auJourd*hai par procareur au prince Cdonna. »*- [UUredu 4 2 avril i664.)
Puis, le 18 avril :
« Enfin la petite Marie, nièce du cardinal Mazarin, a été mariée par procureur avec le prince Colon na. et est partie le 13 de ce mois, par ordre du Roi, pour aller trouver son mari. Elle emporte dUci un million d^argent comptant. C'est ainsi que la France nourrit ces petits poissons* dllalie. »
€ Par ordre du Roi », dit Guy Patin. M. Chantelauze ne s'avance donc pas beaucoup quand il dit : « La vérité est que le Roi ne fut pas fâché de la voir partir... On peut trouver la preuve de ce sentiment, peu favorable à Texilée, dans ses refus constants de la laisser revenir à Paris. » Cette preuve, M. Chantelauze l'aurait plus sûrement trouvée dans Guy Patin, s'il n'avait pas négligé de le consulter.
Nous arrivons à un moment où, pour suivre avec ordre, dans ses divers incidents, la vie aventureuse de Marie Mancini, il faut avoir recours à ses écrits. M. Chantelauze y puise abondamment et avec raison; on peut même dire
1. Pour comprendre ce passage, qui ne parait pas avoir jamais été expliqué, il faut se rappeler que les armes des Mancini portaient deux poissons; ils étaient disposés parallèlement dans le sens Yertical.
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que, à partir du départ pour l'Italie, son ouvrage n'est guère qu'une suite d'extraits reliés entre eux par un léger fll. Tantôt il les puise dans les Mémoires de M.L.P.M.M. (Madame la princesse Marie Blaneini) Colonna, {Grande) ConnélabU du royaume de Naples^ Cologne, 1676; tantôt il les tire de V Apologie ou les Véritubles mémoires de Madame Marie Mancini^ conneslabU de Naples, écrits par elle-même^ Leyde, 1678. —Il importe donc d'étudier raulhenlicité et la valeur historique des deux ouvrages.
Voici en quels termes M. Chantelauze parle du premier:
« Les ^fémoirc8 de la duchesse de Mazarin, que celte belle personne écrivit de compte à demi avec le galant abbé de Saint-Réal*, obtinrent un tel succès qu'an anonyme s'empressa de publier presque aussitôt des Mémoires en partie apocryphes, attribués à la connétable Colonna. La première moitié de cet opuscule est évidemment fabriquée à plaisir :
1. Rien n'est moins prouvé que cette collaboration; M"' Dunoyer attribue ces mémoires à M*« du Ruth ; on les trouve parmi les Œuvres de Saint-Évremont. Par une singulière inadvertance, M. Chantelauze écrit en note : « Hortense Mancini, après avoir fui le palais de son mari, le duc de Mazarin, s'était réftigiée à Chambéry... L'abbé, qui revint dans cette ville en 4616, ne pouvait manquer de plaire à la belle duchesse. » Suit un passage non moins erroné de Desmaizoaux. En effet, les mémoires d'IIortense ont été publiés en 1675; de plus, en 1676, la Duchesse n'était plus ^ à Chambéry, où elle était venue en 1672, et où elle était restée
trois ans; déjà en 1675 elle était en Angleterre. Le Factum pour dame Hortense Mancini, duchesse Mazarin, défenderesse et demanderesse, attribue les Mémoires à la Duchesse elle-même; elle les au^ fait composés 5 Chambéry avant son départ pour Londres, par conséquent avant 1676 : « Ce fut là {à Chambéry) que... elle composa les mémoires de sa vie, où Ton voit, à leur naïvoté, que le > cœur couduisoit la main. »
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pas la moindre vraisemblance, pas le moindre esprit, le tout dans un français détestable. Il n*en est pas de même d& la seconde moitié, remplie de récits piquants, d'aventures parfois très légères, de détails qui ne peuvent avoir été donnés que par la Connétable elle-même, mais en confidence, et à quelque ami intime. Cette relation, qui n'était pas destinée à voir le jour, parait avoir été écrite par elle en Espagne, pendant qu'elle était captive dans le couvent de Soin t- Dominiquele-Royal. Une indiscrétion fit sans doute tomber cette relation entre les mains d*un inconnu, et celui-ci, en la faisant précéder de quelques pages de sa façon, s'empressa de la publier. »
Nous ne partageons pas sur ce point Tcipinion de M. Chantelauze. Nous pensons, avec M. Ademollo et avec M. Ferrero', que la mention placée au bas de Y Avis au lecteur est vraie, et que Touvrage, écrit d'abord en italien, fut traduit en français par un écrivain peut-être Italien aussi, mais, dans tous les cas, peu expert dans notre langue. Nous ne faisons aucune différence, quant au mérite du style et à Tintérèt des épisodes, entre la première et la seconde partie du livre, ne sachant même où s'arrêterait Tune, où commencerait l'autre ; nous croyons que cette relation, destinée à voir le jour, n'a été écrite que pour être publiée, qu'elle n'a pas été composée par Marie Mancini, qui a protesté en termes énergiques et sincè-
1. Voyez VOpinione, n« du 12 juin 1879, et la Rassegna êettima^ nale, n«« du 18 décembre 1881 et du 15 janvier 1882. Nous devons la copie de Tarticle de VOpinione, dont les exemplaires sont aujourd'hui introuvables, à robligoance de M** la marquise Isabelle de Saint'Ândrô, née Villamarina, à qui nous sommes heureux do pouvoir témoigner ici hautement notre gratitude.
rement indignés contre sa publication, bien que Tauteur n*Ait parlé d'elle qu*en termes convenables; et enfin qu'aucune indiscrétion ne la fit tomber aux mains d'un inconnu.
Aux hypothèses de M. Chantelauze nous nous croyons fondé à substituer, après l'examen attentif du texte des Mémoires^ cette opinion qu'il y faut voir seulement un de ces petits romans à scandale dont la mode s'était propagée à la suite du succès de VHisloire amoureuse des Gaules, un de ces livres de Mémoires apocryphes comme il en parut plusieurs avant et après ceux qu'on attribuait «^à Marie Mancini, tels que les Mémoires du comte de Rochefort ou de d'Artagnan, fabriqués à l'aide de faits publics, connus de tous, et d'aventures imaginées à plaisir. La liste est longue des ouvrages de ce genre : il y faut comprendre les prétendus Mémoires de Marie Mancini.
Quant à V Apologie, ou véritables Mémoires de Marie Mail" cini, nous admettons leur authenticité; avec M. Ademollo et M. Ferrero, nous pensons qu'ils ont dû être écrits en italien, la seule langue que Marie connût bien, et qu'ils furent aussi traduits en français, non pas c écrits par une grande dame très familiarisée avec notre langue», comme dit M. Chantelauze, mais par un étranger dont le style est hérissé d'italianismes.
De ces deux ouvrages, l'un nous parait digne de toute confiance, l'autre n'en mérite aucune, au moins pour les faits qu'il est seul à raconter, et nous avons peine à nous expliquer que M. Chantelauze, sans plus de critique, les cite indifféronimunt tous les deux.
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Nous avions à faire ces réserves avant de suivre en Italie la jeune princesse qui quittait alors la France pour n'y plus revenir que dans sa vieillesse.
Elle partit, emmenant avec elle pour secrétaire Baudeau de Somaize, Tauteur du Dictionnaire des Précieuses, qui lui avait dédié deux de ses ouvrages : en 1660, la traduction en vers des Précieuses ridicules, de Molière, et, en 1661, Alcippe ou Du choix des galants. Elle était accompagnée d'un oncle de son mari, Tarohevêque d'Amasie, plus tard patriarche de Jérusalem, et d'une escorte de cinquante gardes, « à qui Son Éminence avait donné Tordre de l'accompagner jusqu'à Milan » : moins peutêtre pour lui faire honneur, que pour protéger, sur les routes peu sûres, le million qu'elle emportait.
Nous n'avons point la prétention de refaire ici, après M. Cbantelauze ou plutôt après YApologie, l'histoire de Marie Mancini jusqu'au jour où s'arrêtent ses souvenirs. Mais peut-être ne sera-t-il pas inutile de parler de sa famille, de donner quelques dates qu'on cherche vainement dans l'ouvrage de M. Chantelauze, et de combler quelques lacunes qu'on y remarque.
Après une première grossesse, qui fut malheureuse, la Connétable eut, à des intervalles assez rapprochés, trois enfants, trois fils, qui devaient, à ce qu'il semble, être autant de liens entre les deux époux. Son premier fils, né le 7 août 1663, fut Philippe-Alexandre, qui, en 1689, succéda à son père dans ses titres et dignités ; le second,
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Marc-Antoine, né le 15 octobre 1664 ; le troisième, Charles, né le 4 novembre 1665.
Dans rintervalle de ses grossesses, la vie de la jeune Connétable n*est qu'une suite non interrompue de plaisirs : les voyages, les bals, les festins, le jeu, les mascarades, à défaut des comédies alors momentanément interdites à Rome, se partageaient son temps; son frère le duc de Nevers, le duc et la duchesse de Brunswick, le cardinal Chigi, le chevalier de Lorraine, se joignent à son mari pour lui faire oublier la France et aimer cette Italie où elle n'est pas venue sans quelque tristesse.
Une si heureuse existence ne pouvait durer toujours : Marie elle-même prit soin de l'interrompre. Après la naissance de son troisième fils, elle crut avoir payé ce qu'elle devait au légitime désir du Connétable d'avoir une postérité, et refusa de s'exposer aux dangers d'une nouvelle grossesse; elle le dit elle-même assez brutalement : « Ce troisième successeur, dit-elle, m'ayanl beaucoup plus coûté que les autres deux, jusqu'à me mettre en danger de ma vie, je pris la résolution de n'en faire pas d'autre, pour ne m'exposer pas à de semblables dangers. Mais, afm que cette résolution fût valide, il éloit nécessaire de son consentement : de quoi je le pressai fort et l'obtins, n'ayant, depuis cela, en tout le temps que nous avons été ensemble, jamais manqué à sa parole. >
Or le Connétable était fort épris de sa femme. Lorsqu'elle arriva en Italie, il était allé au-devant d'elle jusqu'à six lieues de Milan : « Le Connétable voulut consommer le mariage le même soir que nous fûmes arrivés, sans s'arrêter aux scrupules de ma gouvernante, qui disoit
que cela ne se devoit faire que le lendemain, après avoir ouï la messe » ; — et sa passion avait toujours continué. Les Mémoires font remonter à une époque postérieure rimprudente exigence de Marie, et Tatlribuent à d'autres causes. D'abord, lorsque l'abbé Marc-Antoine Colonna, frère du Connétable, se maria, en février 1671, avec Clélie Cesarini, fille du prince de Gensano, il reçut de son frère, en pure libéralité, la principauté de Sonnino et d'autres riches seigneuries : on prétend que Marie aurait craint, si elle avait d'autres enfants, de ne pas leur laisser une fortune suffisante pour les besoins de leur nom et de leur rang. Ensuite Marie, qui s'occupait beaucoup d'astrologie, comme son père, et qui avait même fait venir à Brouage un astrologue turc que le Cardinal son oncle dut éloigner d'elle; Marie, qui, en 1670\ avait publié sous son nom un livre d'astrologie, sorte de calendrier contenant les prédictions du temps pour l'année 1671, Marie aurait lu dans les astres qu'une nouvelle grossesse en-
1. Discorso aslrosofico délie mutazioni de' tempi ed d'^altri accidenli mondani deW anno 1671, di M"* Maria Mancini Colonna, principessa Romana,... Modena» 1670.
Amédéc Renée prétend que « lo caractère de Tauteur se retrouve dans cet ouvrage fort singulier ». — Il y a lieu de croire, dit M. Ademollo, que Renée n^avait pas vu ce livre qu'il proclame caractéristique et fort singulier. Singulières en effet sont les règles pour les médecines et les saignées; mais, caractéristiques do Marie Mancini, non assurément. » — Opinione, n» du 12 juin 1879.
L'astrologie restait en grand.honneur, môme on Franco. Â ce sujet, nous renvoyons les curieux à une lettre adressée le 29 décembre 1664 à Colbert par lo marquis de Castries. [Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV.)
traînerait sa mort. VApologie ne mêle à ses craintes ni Tastrologie ni lavarice ; le motif qu'elle donne suffit seul à expliquer sa conduite et le parti pris par elle dès la fin de 1665, six ans avant le mariage de Tabbé Colonna.
Le Connétable n'avait rien perdu de sa première ardeur; son tempérament s'accommodait mal du serment qui lui avait été arraché. Marie ne tarda pas à reconnaître son imprudence. Son mari porta ailleurs, sans sortir toutefois de la famille, un amour rebuté. La marquise Muti, une nièce peut-être de la sœur de Mazarin, qui, mariée à FrancescoMuti, n'en avait pas eu d'enfants, attira d'abord ses regards, et provoqua les premières jalousies de la Connétable; bientôt la marquise Rusca lui porta ombrage. Peu lui aurait importé, à ce qu*il semble, si son mari avait conservé pour elle les mêmes égards et surtout la même faiblesse qu'autrefois; mais, dès ce moment, le prince commença à résister à ses caprices, à ses perpétuels et dispendieux déplacements ; lui-même aussi était jaloux, et ne se plaisait guère à la laisser voyager sans lui. Un jour qu'elle l'avait prié de lui permettre d'aller à Venise avec son frère, le duc de Nevers, et sa sœur Hortense, duchesse de Mazarin, déjà séparée de son mari, a il me répondit à cela, dit-elle, qu'il ne pouvoit pas encore partir et qu'il ne vouloit pas que j'y allasse sans lui. Ce refus, de la manière qu'il me le fît, choqua si fort mon esprit, qui s'irrite par la résistance,... que je l'aurois quitté dès ce moment-là, si mon ressentiment ne se fût rendu aux fortes raisons de la marquise sa sœur, » (Anne Colonna, femme de Paul Spinola, marquis de Los Balbaces).
Nous connaissons par les Mémoires de la duchesse de Mazarin la date de cette première pensée d'une rupture définitive : c'est pendant Tété de 1669 que se fit le voyage de Venise, où Marie obtint enfin, sur les instances de son frère et de sa sœur, la permission de se rendre, pour aller de là assister à Sienne aux grandes chasses du cardinal Chigi. Mais une idée folle, dès qu'elle avait germé dans le cerveau de la Connétable, ne pouvait que s'y développer rapidement. L'avocat Érard, dans son plaidoyer contre la duchesse de Mazarin, attribue aux conseils de celle-ci la résolution de Marie Mancini; Saint-Evremond, au contraire, dans l'oraison funèbre de la Duchesse, écrite, sinon prononcée de son vivant, assure que celle-ci n'avait oublié aucune bonne raison pour l'en détourner. Nous croyons que Saint-Évremond dit la vérité, qui s'accorde avec les faits.
Quoi qu'il en soit, Marie hésita pendant trois années; mais enfin, en 1672, le 29 mai, elle prit irrévocablement le funeste parti qui devait à jamais la jeter dans celte vie d'aventure où nous avons maintenant à la suivre jusqu'à sa mort. « Quand les cervelles de nous autres femmes se démontent, écrit M"' de Scudéry à Bussy, le 6 mars 1671, à propos d'Hortense, en vérité cela ne se raccommode jamais. »
Les Mémoires d'Hortense Mancini et VApologie de la Connétable, sa sœur, sont d'accord pour nous apprendre les difficultés, les dangers, les terreurs de cette fugue.
Ensemble elles sont parties; ensemble elles arrivent à la Ciotat, enchantées de quitter ce brigantin de Gênes' dont le capitaine pouvait si facilement les faire jeter à la mer pour s^emparer de leur fortune. Les voici à Marseille. Marie y va faire une visite à M. Arnoul, intendant des galères, correspondant actif de Golbert, dupe de M"" du Ruth, cette intrigante qui était parvenue à s'en faire épouser, et à qui M™" Dunoyer attribue la rédaction des Mémoires d'Hortense Mancini. Arnoul lui remit un paquet fermé, a où je trouvai, dit la Connétable, un passeport et une lettre de Sa Majesté, avec une autre de M. de Pomponne pour M. de Grignan, lieutenant du Roi pour la Provence, par laquelle il le chargeoit particulièrement do me recevoir à Aix et de m'assister de son autorité et, généralement, de tout ce qu'il me pouvoit offrir ».
Les deux sœurs s'empressent d'aller à Aix : six gardes et un gentilhomme, envoyés d'avance par le comte de Grignau, les y accompagnent depuis Marseille; le Gomte et la Gomtesse les attendent à une lieue de la ville. Bien piteux devait être leur équiqage quand elles se montrèrent aux regards, plutôt moqueurs que respectueux, du gendre et de la fille de M"° de Sévigné; et M*"* de Grignan en fait une si plaisante description à sa mère, que dans un temps où « tout le monde pleure ou craint de pleurer, » à c^use des pertes éprouvées au passage du Rhin (12 juin), M"' de Sévigné lui répond (20 juin 1672) : « Au milieu de nos chagrins, la description que vous me
1. Lo texte donné par M. d^Heylli, et non corrigé par lui, donne Ginobès au Heu de Genova^ Gdnes.
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faites de M"*Colonna et de sa sœur est une chose divine ; elle réveille, malgré qu'on en ait; c'est une peinture admirable. » — Le Menagiana prétend que les princesses allèrent alors rendre visite à M"' de Sévigné, qui se serait trouvée chez sa fille, et que la Marquise, peinée de voir le délabrement de leur costume, leur aurait envoyé, le soir même, une douzaine de chemises avec une lettre commençant par ces mots : « Vous êtes comme les héroïnes de roman; force pierreries, et point de linge blanc. » Mais Tanecdote est fausse, puisque M<"* de Sévigné était à Paris. On voit aussi par une lettre de M"*' de Scudéry à Bussy (26 juin) que le bruit courait qu'elles étaient arrivées vêtues en cavaliers. Elles étaient parties de Rome, en effet, avec des habits d'hommes, mais cachés sous leurs vêtements de femmes.
Un autre bruit s'était répandu, qui n'était guère à leur honneur, et que nous connaissons aussi par M"'* de Scudéry : on disait qu'elles avaient fait leur équipée pour rejoindre à Aix le chevalier de Lorraine et son frère, le comte de Marsan; mais rien ne confirme cette assertion, qui paraît controuvée.
Le fait seul de cette fugue et ses incidents romanesques, n'étaient-ce pas d'assez lourdes fautes? La duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, les deux sœurs de Marie et d'Hortense, a sont en furie contre ces folles, écrit M"' de Sévigné, et disent qu'ils les faut enfermer; elles se déclarent fort contre cette extravagante folie. On ne croit pas aussi que le Roi veuille fâcher M. le Connétable, qui assurément est le plus grand seigneur de Rome. — En attendant, ajoute M"' de Sévigné (et ce
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passage est Torigine de raoecdote du Ulenagiana), nous les verrons arriver comme M"* de l'Éloile », rhéroïHe du roman comique de Scarron.
M"« de Sévigné ne vit arriver à Paris ni Marie, ni sa sœur. Après un séjour de deux semaines à Aix, elles partirent, Hortense pour Turin, Marie pour Grenoble, où elle fut reçue avec les plus grands témoignages de respect par le duc de Lesdiguières. Là, un ordre du Roi défendit à celle-ci de passer outre, malgré les prévisions contraires de M"" de Scudéry, qui croyait le Roi fâché qu'on les eût arrêtées, car, disait-elle, c comme il aime M'^'Colonna, il ne lui voudroit pas nuire ». Sur cette défense, la duchesse de Mazarin, qui était revenue à Grenoble, retourna à Ghambéry ; mais Marie, déjouant la surveillance de M. de La Gibertière, chargé de l'arrêter au passage du pont de Roanne, Ty laissa s'y morfondre et, suivant la route de Paris par Nevers,arrriva jusqu'à Fontainebleau.
Plaisante odyssée que la Sienne, et qui se lit comme un roman : maître de poste gagné, voitures versées, calèche faite pour une personne en recevant plusieurs, à la grande colère des postillons, poursuite de La Gibertière : mille incidents animent le curieux récit que la Connétable nous a laissé de ses tribulations.
De Fontainebleau, Marie avait écrit au Roi pour le supplier de lui permettre le séjour de Paris : Louis, fidèle à une promesse qu'il avait faite au Pape et au cardinal Colonna, fut inflexible, et lui envoya l'ordre de retourner à Grenoble; sur de nouvelles instances de celle qu'il avait tant aimée, il consentit seulement à autoriser son séjour dans l'abbaye du Lys. En même temps il lui envoyait
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mille pistdles, libéralité qu*il renouvela tous les six mois, tant que Marie resta sous sa protection : mille pistoles, onze mille livres, équivalaient â environ cinquante-cinq mille francs de notre monnaie.
Au Lys, la Connétable reçut les visites de ses deux sœurs, la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, et de ses deux beaux-frères, le dernier peu de temps avant sa mort. Les bons conseils qui lui furent alors donnés ne purent calmer cette cervelle indomptée; elle écrivit au Roi et à Colbert des lettres inconvenantes dont elle se repentit trop tard : on les trouve au tome IV de la Correspondance adminislrative sous Louis XI V*. Le Roi, irrité, lui enjoignit de se retirer dans une abbaye à soixante lieues de Paris, et finit par lui assigner pour rési-