‹ Portraits du grand siècleChapitre 78 sur 115 · FRÈRE DE PIERRE ET DE THOMAS CORNEILLE · texte numérisé non relu

FRÈRE DE PIERRE ET DE THOMAS CORNEILLE

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En 1647 fut publié t à Rouen, chez Jean Le BouUenger, près les PP. Jésuites, » un mince volume de quatrevingts pages, intitulé : « Poésies chrestiennes et paraphrases sur les cantiques et hymnes de V Église^ à rhonneur de la sainte Vierge mère de Dieu^ avec quelques autres pièces pieuses et morales , par M. Cornbille, religieux de Saint- Augustin. »

C'était la seconde fois qu'un ouvrage de quelque importance paraissait signé de ce nom; on ne Tavait vu Jusquelà sur le titre d'aucune des dix-huit pièces de théâtre qui, publiées de 16S3 à 1647, avaient assuré à l'auteur du Cid une gloire sans rivale; il n'avait flguré encore qu'en 1637, en têto de la Lettre apologétique du S' Corneille^ puis, en 1644, sur le titre de la première édition collective des œuvres dramatiques de P. Corneille ; on ne le retrouvait plus ensuite que dans les privilèges accordés pour l'impression de diverses comédies, tragi-comédies ou tragédies, ou encore au bas de quelques madrigaux louangeurs accordés par la complaisance du poète à des

écrivains amis comme Scndéry (1631), Mareschal (1634), La Pinelière fl635). maître Adam (164i), Bois-Robert (1646), ou enHn à la suite de quelques chansons, de quelques stances, de quelques odes dont l'auteur, a l'exemple de Montreuil,

Grossissait à Tenvi les pages d^un recaeil.

Mais qui lisait alors les privilèges, aujourd'hui si intéressants pour nous ? Qui s'arrêtait aux noms cités dans les Recueils ? Qui tenait compte des testimonia arrachés par des importuns à la faiblesse des poètes amis ?

Et cependant le nom de Corneille était illustre; on pourrait presque dire qu'il avait passé fleur, puisque, dès 1635, au dire de La Pinelière ', il ne manquait pas de poètes qui < commençoient à n'estimer plus les comédies de Corneille, » pendant que d'autres, fiers de le connaître, quittaient leur compagnie s'ils venaient à le rencontrer, et la rejoignaient en disant : « Je viens de saluer M. Corneille, qui n'arriva qu'hier de Rouen; il m'a promis que demain nous irons voir ensemble M. Mairet, et qu'il me fera voir des vers d'une excellente pièce de théâtre qu'il a commencée...; il n'a guère encore travaillé au poème, qu'il compose sur un ancien duc de son païs. >

Mais le Corneille dont il s'agit dans ce passage, et qui devait, lui aussi, publier un jour des poésies pieuses, était marié depuis 1640, l'année de Cinna; il n'était donc pas religieux de Saint-Augustin; en outre, quoique son

1. Le Parnasse ou la Critique des Poètes, par de La Pinelière, aDgevin. — Paris, T. Quinet, 1635, p. 5M2.

père, anobli en 1637, fût mort en 1639, et qu'il restât rainé de la famille, il ne faisait pas précéder son nom du titre de Monsieur, que les écrivains les plus vaniteux n'osaient pas prendre, quelque droit qu'ils y pussent avoir, comme dit Saint-Amant.

Quel était donc ce M. Corneille? Il est reste à peu près inconnu jusqu'au jour où des recherches sur les poésies couronnées aux palinods de Rouen, firent retrouver quelques pièces qui ne pouvaient être attribuées au grand Corneille, bien qu'elles fussent signées du même nom. On apprit alors que l'auteur se nommait Antoine. On se rappela qu'il était frère puîné de Pierre et qu'il était né en 1611. Quelques années plus tard, M. le marquis de La Garde, bibliophile normand, publiait dans le Bulletin du Bouquiniste (15 mai 1877), une étude sur le précieux volume qui nous occupe, et dont il possède le seul exemplaire connu jusqu'à ce jour; c'est de cet exemplaire que M. Prosper Blanchemain a donné, pour la Société rouennaise des Bibliophiles, une reproduction scrupuleusement exacte, précédée d'une notice d'un haut intérêt.

Petit-fils d'un conseiller référendaire à la chancellerie de Normandie, fils d'un avocat du roi « à la table de marbre de Rouen, » c'est-à-dire attaché à la juridiction des eaux et forêts, et qui devint, vers 1616 ou 1617, maitre des eaux et forêts en la vicomte de Rouen, Antoine Corneille était c issu de noble et honorable race et famille, » ainsi que le portent les lettres de noblesse qui furent accordées à son père au mois de janvier 1637,

lorsqu'il eut exercé pendant vingt ans ses fonctions ; sa mère, Marthe Le Pesant de Boisguilbert, fille d'un secrétaire du Roi, tenait elle même à une Tamille dont divers membres, plus ou moins rapprochés du trône, avaient occupé des charges importantes, et devaient se signaler encore dans les plus hauts emplois de TEtat : Tun d'eux fut Vauban.

Antoine Corneille, baptisé le 10 juillet 1611, avait pris le nom d'un de ses oncles, qui, à l'époque de sa mort, arrivée en 1647, était, depuis quarante et un ans, curé de Sainle-Marie-des-Champs, près d'Yvetot. Il était le troisième enfant d'une famille où, de 1606 à 1629, naquirent trois fils, Pierre en 1606, Antoine en 1611, Thomas en 1625, et quatre filles, Marie en 1609, Madeleine I en 1618, Marthe en 1623, Madeleine II en 1629. On présume que, comme son frère aîné, Antoine fut élevé par les jésuites; mais pendant que Pierre, tout en se préparant à prendre le titre de licencié es lois et à exercer l'office d'avocat pour lequel il prêta serment le 18 juin 1624, lisait Aristote et préparait Mélile^ son jeune frère se lançait dans les études plus sérieuses encore de la théologie.

Mais, en modifiant un vers connu, de l'un et de l'autre, comme de Thomas, leur troisième frère, on aurait pu dire :

L'esprit de poésie est dans cette famille.

Autant que sa famille, serait-on tenté de croire, sa patrie le faisait poète : il avait l'honneur d'être Normand! — < Comme autrefois, dit La Pinelière en tète de sa tragédie

d'Hippolyte, pour être estimé dans la Grèce, il ne falloit que se dire d'Athènes ; maintenant, pour se faire croire excellent poète, il faut être né dans la Normandie... » Et Tauleur ajoute mille bonnes raisons pour se disculper du crime d'être Angevin, ce qui a fait dire à Tabbé d'Olivet : « Il est assez remarquable qu'il y ait eu un temps où Ton se seroit cru obligé de faire ses excuses au public de ce qu'on n'étoit pas Normand. »

Antoine Corneille, Normand, avait été, comme Pierre, comme plus tard Thomas, visité par Apollon, et avait reçu les caresses de la Muse ; comme son aîné encore, il avait répondu à leur appel en composant des vers profanes. Son propre témoignage en fait foi :

Père du jour, retire ton flambeau; Je ne suis plus désormais ta bannière ; Un nouvel astre et plus digne et plus beau Offre à mon nom sa divine lumière Pour le conduire au delà du tombeau.

J^ay du degoust des ee^ux de ta fontuine; Le doux nectar qui coule dans ma veine

Tout autrement éveille mes esprits'!

Que sont devenus les premiers essais d'Antoine Corneille? Quelques-unes des petites poésies qui sont signées Corneille dans les Recueils^ et qui ont été réunies aux œuvres de Pierre, ne sont-elles pas de son frère? Il est permis d'avoir des doutes à cet égard et de poser une question qui, malheureusement, parait bien difficile à résoudre.

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