‹ Portraits du grand siècleChapitre 88 sur 115 · SA VIE ET SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

SA VIE ET SES ŒUVRES

Marc-Antoine de Gérard, écuyer, sieur de Saint-Amant (ainsi le désigne le privilège de ses œuvres), naquit en Normandie, dans le voisinage de la fameuse abbaye de Saint-Amant de Rouen, et c*est de là qu'il prit ce nom, sous lequel on Ta toujours connu; mais le nom de sa famille était de Gérard. La date de sa naissance, ignorée ou fixée sans preuve par ses biographes, est 1594. En effet, dans une de ses pièces, où il rapporte des faits de Tannée 1649, le débordement de la Seine entre autres (13 janvier 1649), il dit:

Quand Tan qui court se fermera, J*ouyriraj mon douzième lustre,

c'est-à-dire, en prose : J'aurai cinquante-cinqansàlafln de 1649. Il est donc né à la tin de 1594.

Tallemant prétend que Saint- Amant était huguenot. Si celle assertion est vraie, — mais nous n'en connaissons

aucune preuve, — il n*est pas étonnant que son nom ne figure pas sur les registres des paroisses, les seuls de cette époque conservés à Rouen. Cependant, sur Tindication de Farin, nous avons trouvé dans Tégiise Saint- Laurent de Rouen un tombeau élevé à Jacques Gérard, écuyer, conseiller du Roi, qui parait être de sa famille.

Nous ne prétendons toutefois conclure de là ni que Saint-Amant ait été catholique de naissance, bien qu'il Tait été certainement plus tard, ni surtout qu'il fût d'une illustre origine. Tallemant affirme que « c'est peu de chose que sa noblesse. >

Le nom de Saint-Amant était à la fois celui d'une seigneurie, d'une baronnie et d'un marquisat, triple souche d'où sortirent des branches qui n'ont rien de commun avec celle de notre poète. Il était étranger aussi à la famille de ce Saint-Amant, riche d'argent, pauvre de titres, qui donna sa fille au comte de Grignan, petit-fils deM"^ de Sévigné, et mit, selon l'insolente expression de Saint Simon, du fumier sur une bonne terre.

Rouen n'a conservé aucun souvenir bien précis de la famille de Saint- Amant; nous ne la connaissons que par ce qu'il en dit lui-même.

Il eut deux frères, qui tous deux tombèrent aux mains des Mâhométans. Ils allaient ensemble chercher aux Indes orientales la fortune qu'ils ne trouvaient pas au logis; mais, à l'entrée de la mer Rouge, leur navire fut attaqué par un vaisseau malabare qui venait de la Mecque. L'un d'eux fut tué ; le cadet, après l'avoir généreusement vengé, parvint à se sauver à la nage, et depuis servit dans

la cavalerie sous le comte de Mansfeld, fut cornette-colonel d*ua régiment français en Suède, commanda un vaisseau sur l'escadre du comte d*Hareourt, et mourut glorieusement, dans riie de. Candie, au service de la république de Venise, qui fit écrire à Saint-Amant une épitre flatteuse pour sa mémoire.

Son père, après avoir commandé pendant vingt-deux ans une escadre de la Reine Elisabeth d'Angleterre, fut trois ans prisonnier dans la Tour-Noire à Constantinople, et revint mourir en France. Un de ses oncles resta longtemps aussi prisonnier des Turcs, acharnés par je ne sais quelle fatalité contre la famille do Saint-Amant, peutêtre, comme il le dit, parce qu'elle portait f le nom de ce grand Gérard qui fut le célèbre instituteur de ce bel ordre de Saint-Jçan-de-Jérusalem. » C'est là une hypothèse de son orgueil que nous-même n'aurions jamais imaginée.

A son retour en France, si l'on en croit quelques auteurs, le père de Saint- Amant aurait pris la gestion d'une verrerie : c'est une erreur. On a appliqué au père une épigramme qui raille un gentilhomme verrier quelconque, et qui, contre l'assertion du Ménagiana, démentie dans l'Anti-Baillet, est l'œuvre, non de Théophile, mais de Maynard. Théophile, mort en 1626, faisait déjà le plus grand cas de Saint-Amant, qu'il eut d'ailleurs peu le temps de connaître ; Maynard, mort en 1646, put avoir avec Saint- Amant beaucoup plus de rapports. Toutefois , cette épigramme, que nous avons vainement cherchée dans ses œuvres, figure dans le Cabinet satirique, imprimé en 1618, et cette date ne laisse pas supposer que l'auteur ait eu en

vue notre poète, à peine âgé de vingt -cinq ans et encore inconnu. La voici :

Votre noblesse est mince, Car ce n^est pas d*un prince, Daphnis, que vous sortez.

Gentilhomme de verre, Si vous tombez à terre, Adieu vos qualitez !

Il est peu probable que le père de Saint-Amantaitétéua de ces privilégiés qui devaient être gentilshommes pour être admis parmi les ouvriers verriers, et pouvaient exercer sans déroger leur aristocratique industrie. Ce qui est bien certain seulement, c*est que lui-même adressa, vers 1638, au chancelier Séguier, pour obtenir le privilège d'une verrerie, un placet dont le ton léger montre assez que cette faveur lui dut être facile à obtenir. Une letlre inédite de lui et datée de la verrerie, à Rouen, et Thyrone qu*il chanta en Thonneur du Chancelier dans la pièce du Cidrey nous apprennent qu'il Tobtint en effet.

Le père de Saint-Amant, presque toujours éloigné de sa famille, au milieu des tracas de sa vie si agitée, ne put veiller sur Tenfance de son fils. Livré à lui-même, Saint- Amant préluda de bonne heure à sa vie de débauché. La liberté, qu'il subit avant d'en pouvoir goûter le charme, fut plus d'une fois sur le point de lui être funeste. A trois reprises diflerentcs, il faillit perdre la vie dans la Seine, et la première fois, en 1607, quand il avait à peine quatorze ans. Lui-même nous retrace ces souvenirs de son enfance dans le dernier recueil de ses poésies.

SAINTAMAXT. 323

Son éducation se ressentit de Tabandon où il vécut, et la même cause explique ses goûls aventureux, son penchant à mener joyeuse vie et son ignorance des langues anciennes.

Comme Homère, Saint-Âmant n'apprit, dit-il, que la langue de sa nourrice. Plus tard, ses liaisons avec nombre à'konnesles ge^is et de littérateurs, ses voyages en Europe, en Afrique et en Amérique, ses lectures, enfln, dans des traductions d'auteurs grecs et latins et dans nos vieux auteurs, Marot, Rabelais, du Bartas, qu'il cite parfois, lui donnèrent un savoir réel, qui seconda son inclination pour la poésie. On en trouve des preuves frappantes dans sa lettre inédite à M. Bochart.

c Quoyqu'il ne sût ni grec ni latin, dit Urbain Chevreau, l'auteur de VEscoUe du Sage, il entendoit l'anglois, l'espagnol, l'italien, le caractère des passions, l'usage du monde, et fort bien la fable. »

A tous ces mérites de Saint- Amant, ajoutez son habileté a jouer du luth et à réciter sds vers. Lui-môme dit, dans le Contemplateur :

La sainte harpe de David Preste à mon luth son harmonie.

et, comme pour prouver que c'est du luth du musicien, et non de celui de poète, qu'il veut parler, il écrit ces beaux vers des Visions :

Si, pour me retirer de ces creuses pensées, Autour de mon cerveau pesamment amassées, Je m^exerce parfois à trouver sur mon lulh Quelque chant qui m'apporte un espoir de salut,

Mes doigts, suivans Thumeur de mon triste génie, Font languir les accents et plaindre Tharmonie. Mille tons délicats, lamentables et clairs, S*en vont à longs soupirs se perdre dans les airs; Et tremblans au sortir de la corde animée, Qui s^est dessous ma main au deuil accoutumée, n semble qu*à leur mort, d^une voix de douleur. Ils chantent en pleurant ma vie et mon malheur.

Ces vers eux-mêmes sont déjà d'assez belle musique; mais il parait qu'il savait, comme Bois-Robert, que Ton surnommait l'abbé Mondory, et comme plus tard Boileau et Racine, admirablement faire valoir ses poèmes par Tart avec lequel il les débitait. G*est ce qui lui attira même, dit-on, cette épigramme, attribuée à Gombauld :

Tes vers sont beaux quand tu les dis; Mais ce n*est rien quand je les lis.

Tu ne peux pas toujours les dire :

Fais-en donc que je puisse lire.

Avec tous ces talents, f dès sa jeunesse, Saint- Amant, ami de la débauche et de la bonne chère, s'estoit familiarisé avec les grands, qui estoient ravis de l'avoir à leur table ; et, quoiqu'il fût très libre, il n'abusoit point de l'estime singulière qu'ils avoient pour luy. > Des goûts d'épicurien, des réparties vives et heureuses, un esprit railleur, de l'entrain, tels étaient les mérites de Saint-Amant à table. Aussi fut-il un des convives les plus recherchés de ces seigneurs bruyants qui, jusqu'à l'avènement de Richelieu, égayèrent la cour si mal disciplinée de Louis XIII.

î^AlNTAMANT. 325

Sa réserve même était un mérite auprès des grands, lesquels lui témoignaient d'autant plus d'amitié qu'ils craignaient moins de le voir en abuser.

Toujours aimable, accommodant ses goûts à ceux de ses amis, esprit sans fiel, mais jamais parasite flatteur ou ambitieux, notre jeune poète était un homme de bonne société ; il s'applaudissait fort de jouir de la « conversation familière > des gentilshommes, de ceux même qui, comme le duc de Retz, tenaient le plus à l'avoir auprès d'eux, et il se croyait obligé à des remerciments publics.

Cq fut à la suite de ce dernier seigneur que Saint- Amant se rendit à Belle-Isle, domaine que le père du duc, soutenu par Catherine de Médicis, sa parente, avec laquelle il avait quitté Florence, avait forcé les moines à lui vendre à vil prix. Sans doute il fut à la cour du duc de Retz ce que Bois-Robert était à celle de Richelieu, ce que Harigny était à celle de l'abbé de Gondy : un bel esprit chargé d'amuser sur gages son patron. A ces nouveaux successeurs non titrés de Triboulet et des l'Ângély, tout était permis, même cette audace qui flt la perte de Théophile et de Constantin de Renneville. Leur rôle même leur donnait le droit d'impunité, et Saint-Amant pouvait maudire, sans trop craindre le bûcher, ces villes ou Ton voyait

Plus de trente églises

Et pas un pauvre cabaret,

et présenter les peintures les plus hardies dans les termes les moins ménagés : personne ne songeait même à l'inquiéter. Il faut le reconnaître d'ailleurs, à cette époque

:32r) PORTRAITS DU GRAND SIÈCLE,

les personnes même les plus sévères ignoraient celte pruderie des mots qui sert plutôt de vernis au vice que d'ornement à la pudeur; cet avis est nécessaire pour la lecture de certains passages de Saint- Amant.

La première pièce que nous connaissons de ce poète est la Solitude, Je ne sais quel indiscret ami — les poètes ont si volontiers d'indiscrets amis! — la fît imprimer àsoa insu et avec des fautes qui la déparaient. Il s'inquiétait un peu de livrer ses vers à l'impression et de se prostituer aux yeux du populaire : aussi se plaint-il de cette sorte de trahison. Ce que je crains surtout, dit-il, dans ud style de boutade où il est passé maître, c'est

Qu'on me crie au Palais pour un auteur insigne Que d^un bruit immortel tout le monde croit digne, Bt qu^après, d'un badaud, pour moins d*un quart d'écu, J'aille courir hasard d^âtre le torche-cul.

Sa chère SoUlude^ ce fiobU cwip d'essay^ fanUuqiu Uibleau^ poésie pleine de licence et d'ardeur^ il la dédie à Bernières, sous le nom allégorique d'Alcidon. Cependant, elle est imprimée en entier dans le corps des œuvres de Théophile, parmi les « œuvres envoyées à luy par ses amis. > Nous n'en saurions dire la date précise; mais à coup sûr elle est antérieure à la pièce où Théophile, sorti de prison en 1624, sollicite son élargissement. Alors déjà ce poète reconnaît que « Saint-Amant sçait polir la ryme >, éloge que lui donnèrent aussi tous ses contemporains.

Cette ode, quelque riche de rime qu'elle soit, et quoi-

qu'elle ait paru à Boileau le meilleur ouvrage de Saint- Amant, est loin d*ôlre parfaite dans son ensemble : le vers est de huit syllabes, et le poète n*a pas su lui donner assez de noblesse; les stances d'ailleurs se terminent rarement d'une manière heureuse. Les épithètes ici sont trop iVéquentes et trop peu significatives : ce défaut lui est commun avec son siècle. C'est ce qui, joint à l'usage trop fréquent des conjonclions et des participes, en prose surtout, rend le style de cette époque si lent et si lourd.

Malgré ces défauts, qui semblent devoir éioufTer toutes qualités, il y a dans ce petit poème de fort belles choses, et quelques détails respirent une observation vraie de la nature, aimée pour elle, et non décrite sur un calque emprunté aux Italiens.

Dès son apparition, la Solitude obtint un immense succès, et mérita plusieurs fois, comme plus lard la Rome ridicule^ les honneurs de l'imitation. Nous citerons comme fort belle l'ode d'Arnauld d'Andilly sur le même sujet. Sur le même sujet encore, avec le même nombre des stances de la pièce, des vers de la stance, des syllabes du vers, Vion Dalibray composa une Horreur du désert qu'il donne comme un hommage rendu à Saint-Amant : f La meilleure preuve, dit-il, qu'on puisse donner de l'estime qu'on fait de quelqu'un, c'est de l'imiter; et le plus grand témoignage de son esprit, c'est quand on n'en sçauroit appro* cher que de bien loin. Ainsy cetessay servira du moins à la louange de ceiuy des vers duquel j'ay suivy le subject et la forme, mais sans avoir pu exprimer la majesté de son langage, ni la force de ses pensées, j» Théophile écrivit aussi une Ode sur la solitude. Elle est d'une faiblesse

32S ruiraïAiTs du gkand siei le.

extrême, et, si on la compare à celle de Saint-Amant, on conçoit Texagération de Faret, le fidèle amt, qui la vante dans sa plus belle prose : f Qui peut voir, s'écrie-t-il cette belle Solitude, à qui toute la France a donné sa voix, sans estre tenté d'aller resver dans les déserts! Et si tous ceux qui Tout admirée s'estoient laissés aller au premier mouvement qu'ils ont eu en la lisant, la solitude même n'auroit-elle pas été détruite par sa propre louange, et ne seroit-elle pas aujourd'huy plus fréquentée que les villes? » Tel est le style des panégyristes du temps. 11 plaisait fort. Je me garderai bien de le défendre.

On ne se borna pas à imiter ce poème ; j'en sais une traduction en vers latins, qui se trouve dans les Horx subcisivsB d'Etienne Bachot, célèbre médecin.

Bachot, qui sans comparaison.

Vaut mieux que la nef enchantée Où ce grand coquin de Jason, Quand il eut volé la toison, Enleva la fille d'Miée.

(QOHBBRTILLB.)

Quel était donc ce fameux poème de la Solitude qui jouit d un si grand succès? C'est la vision fantastique d*un esprit rêveur, d'une imagination exaltée ; un tableau bieu noir dans le fond, avec des rochers escarpés, des arbres séculaires, des torrents fougueux, des ruines peuplées de magiques apparitions, de sorciers, de hiboux, de lutins ; la mer est là, mugissant encore après la tempête; un ruisseau s'y jette; le temps s'est calmé; la naïade sort de sa grotte humide; Philomèle égaie le silence; le zéphir

fait trembler le rameau fleuri de Taubépiae; sous une grotte fraîche qu'il aperçoit, le poète vient provoquer l'écho par la céleste harmonie de son luth enchanteur, et^ l'âme attendrie, donne un souvenir à un ami absent.

Telle est l'idée poétique de l'ode de Saint-Amant. Que de traits gracieux ! que d'idées fraîches ! que de caprices heureux ! Mais pourquoi une forme si peu limpide pour un sujet si poétique? Saint-Amant, son époque plutôt, qu'il était trop faible pour entraîner, mais qu'il a suivie, ignora trop la science d'asservir les mots à l'idée. La langue n'est souvent alors, au moins dans les sujets graves, qu'un voile uniforme, à travers lequel il faut deviner la beauté. L'écrivain peut imprimer son cachet à ses idées, rarement a son style monotone.

L'ode sur la Solitude fut composée A Belle-lsle, dans cette grotte peut-être qui, plus d'un siècle après, portait encore le nom de grotte de Saint-Amant, et où il se retirait, dit M. Roger dans une lettre adressée à Desforges- Maillard, f quand il étoit malade à force d'avoir bu. > Dans la même lettre se trouvent quelques particularités curieuses dont l'authenticité paraît certaine. L'auteur, commissaire de la marine à Belle-Isle, avait dans sa famille de vieux parents auxquels un de ses ancêtres, sénéchal de l'île, ami intime de Saint-Amant, avait transmis i*es détails.

« Saint-Amant, dit M. Roger, vint à Belle-Isle, non pas seul, mais à la suite du duc de Retz, comme de sa maison, en qualité de bel esprit... Ce poète y demeura bien des années. Il y composa une grande partie de ses

ouvrages, et surtout sa Solitude^ qui est le meillear de tous. Son sonnet qui commence par ce vers : Assis siir un fagots une pipe à la main^ fut fait chez un cabaretier du bourg de Sauzon, nommé La Plante, dont la postérité existe encore.

» Saint- Amant étoit un débauché. La nature seule l'avoit fait poète. Le vin lui donnoit de Tenlhousiasme. > — Aussi, le vin, c'est le vin seul qu'il célèbre. Ne cherchez pas dans ses vers le nom des liqueurs à la mode, du populo, de Thypocras ou du rutafla : il n*en dit root, et il oublie même le rossoiy. — Mais je reviens i ma citation :

c Souvent le maréchal de Belle-Isie et lui montoient sur une vieille crédence où ils avoient une pelite table chargée de bouteilles de vin. Là, chacun élant sur sa chaise, ils y faisoient des séances de vingt-quatre heures.

> Le duc de Retz les venoit voir de temps en temps dans cette attitude. Quelquefois la table, les pots, les verres, les chaises, les buveurs, tout dégringoloit de haut en bas. »

Ces chutes ne m'étonnent pas. Un bourgeois, après son dinei*, aux grands jours, se permettait parfois uoe bouteille de bordeaux ou de Champagne; mais un homme de qualité buvait souvent, avant de se lever de table, im grand seau de vin. Si Ton en doute, qu'on lise dansTabbé Saint-Pierre le discours préliminaire des Annales politiques, cité et confirmé par Monteil.

Quelques efforts que Ton fasse pour relever un peu l'opinion sur ces cabarets où Ton vendait la folie par bouteilles, où Saint-Amant aimait à grenouiller^ moins le

temps des ofQces, bien entendu : — il n'aurait pas voulu exposer aux galères le cabaretier qui pendant ce temps l'aurait gardé chez lui; — où Racan, jeune et pauvre, logea si longtemps; où Chapelle enivra Boileau, qui lui faisait un sermon sur l'ivrognerie; où Mezeray composait tous ses écrits; où Racine, encore en 1666, abrégeait les ennuis de son séjour à Babylone (Ghevreuse) en y allant deux ou trois fois le jour; où Linière chansonnait Boileau en dépensant l'argent qu'il venait de lui emprunter; où du Perron, avant d'être élevé à la dignité de cardinal, se prit de querelle avec un étranger qu'il poignarda plus tard, si l'on est forcé de convenir qu'ils pouvaient être souvent des lieux de réunion fort innocents, une sorte d'anticipation du café Procope, on ne peut nier au moins que les gens de lettres qui s'y rendaient ne fussent d'un laisser-aller fort peu décent : je ménage mes termes. Mais certainement peu d'ecclésiastiques aujourd'hui auraient Findulgence do l'évêque de Nantes, Philippe Gospeau, homme d'un grand talent et d'une piété profonde, qui portait à Saint-Amant un vif intérêt et lui donnait de sages conseils.

Tout débauché qu'il était, Saint-Amant avait toigours conservé pour la religion un respect qui ne le quitta jamais, et il savait trouver le temps, entre le broc et la pipe, de mûrir de grandes pensées, de nobles sentiments, dont il est agréable de retrouver l'expression dans ses œuvres. Sa pièce du Conlemplaleur nous paraît supérieure à ses autres ouvrages, sans en excepter la Solitude; elle témoigne à la fois d'un esprit plus profond, d'un cœur

plus tendre. On peut la citer presque en entier, et Ton } remarquera même assurément ces beaux vers où il dit :

J^escoute, à demy transporté, Le bruict des aîslea du Silence Qui vole dans Tobscurité.

Gospeau avait demandé au poète quels étaient ses amusements. Celui-ci lui répond, dans une large et riche poésie, quelles sont ses pensées.

Faret regarde « ce divin Contemplateur comme une » sublime leçon de la plus haute philosophie chrétiemie » et morale. » Sans partager d'une manière absolue son opinion, nous reconnaîtrons que cette pièce forme, dans le recueil des œuvres de Saint -Amant, une heureuse exception, et que cette sorte d'isolement la rend plus remarquable encore.

Le Contemplateur est suivi de trois pièces dont le sujet, — le sujet seul ! — est tiré d'Ovide. Comme la plupart des poètes de son temps, Saint-Amant avait de grandes prétentions à Toriginalité, et repoussait avec une susceptibilité pointilleuse le reproche d'imitation.

L'exemple encore récent de l'exagération où étaient tombés Ronsard et son école en voulant imiter de l'antiquité, non pas seulement les tournures de style que l'usage consacra dès Torigine de notre littérature, mais jusqu'au vocabulaire, que le génie de la langue repoussait ; le souvenir (les leçons inflexibles de Malherbe, l'autorité de ce goût» trop sévère pour être juste, qui biffa successivement une moitié, puis l'autre, des vers de Ronsard; le nouveau

SâINTâMANT. 338

goût du siècle enfin, rendaient les auteurs extrêmement timides, quelquefois effrontés plagiaires. Parce que Ronsard avait trop fait, ils n'osaient pas faire assez. Ronsard, du Bartas, et les autres imitateurs serviles de Pindare, trébuchèrent de haut; Saint-Amant se tient sur ses gardes ; il ne prend a Ovide que son sujet, pour Tembellir à sa façon. Ne ressemble-t-il pas à un homme qui, au lieu de cueillir une fleur, détacherait le bouton voisin, au risque de ne pas le voir éclore?

Personne ne poussa si loin que Saint-Amant la crainte d*une accusation de plagiat. Ecoutez-le : f Si je ly, dit-il, les œuvres d'un autre, ce n'est que pour m'empescher de me rencontrer avec luy en ses conceptions. > Dans ce cas particulier, voulez-vous savoir comment il distingue sa part de celle d'Ovide? — Ecoutez-le encore : « Ovide, dit-il, a traité devant moy les fables que j'ay escrites après luy, je le confesse; mais je n'ay pris de luy que le sujet tout simple, lequel j'ay manié et conduit alors selon ma fantaisie ; que s'il se rencontre en quelque endroit des choses qu'il ait dites, c'est que je les ay trouvées si convenables et si nécessaires que la matière me les eût fournies d'elle-même quand il ne m'en auroit pas ouvert le chemin, et que je ne les pouvois ôter sans faire une faute. »

Toutes ces créations (ce n'est pas sans scrupule que je me résigne à ce mot) sont assez pâles. La première, Andromède, est écrite en vers de huit syllabes , comme les pièces qui précèdent.

La strophe, ici, ne manque pas d'harmonie; mais Saint-

:fi4 PORTRAITS DU GRAND SIÈCLE.

Amant semble gêné par son mètre, et ses vers font souvent l'effet de véritables bouts-rimés,sans vigueur et $ans éclat.

Nous préférons de beaucoup la Métamorphosé de Lyrian et de Sylvie^ o\x se trouvent quelques passages fort heureux, quoique souvent gâtés par des traits de mauvais goût, des vers prosaïques et communs, enfin des détails recherchés, — mais non trouvés, — effet inévitable du faux goût alors régnant pour les pointes molles du madrigal italien.

VArion, rapproché des poésies qui précèdent, allesle encore un certain progrès. Il y a de beaux vers, bien scnlis, . et du meilleur effet. Ainsi, lorsque le poète chante Arion

Qui revoit ondojer, par un décret fatal,

La fumée à flots noirs sur son vieux toit natal \

ce souvenir donné au vieux toit natal, cette poésie des ondes de fumée qui s'en échappent, ne sonl-ce pas de belles idées?

Les trois poèmes, V Andromède, la Métamorphose de Ly-

1. Ces vers rappellent ceux de Du Bartas, sur les migrations des poissons :

« Semblables au François, ([nU durant son jeune ftge,

Et du Tybre el du PO fraye le beau rivage;

Car, bien que nuit et jour ses es rits soyent flattez

Du pipeur escadron des douces voluptez,

Il ne peut oublier le lieu de sa naissance;

Ains chaque heure du Jour ii tourne vers la France

Et son cœur et son œil, se faschaut qu'il ne voit

La fumée à flots gris voltiger sur son toict. »

(5* jour de la Sepmaine, édit. de 1581, p. 353.*

rian et de Sylvie, IMrîon, se rattachent aux études faites par Saint-Arnant avant la composition du Moïse sauvé. Ce sont, à ses yeux, autant a de petits essais de poèmes héroïques dont le chevalier Marin nous a donné Texemple dans son livre intitulé la Sampogna. >

On ne s'aperçoit que trop de Tinfluence du modèle dans les froids lazzis qui déparent ces morceaux, les seuls du reste où Saint-Amant ail sacrifié son originalité, les seuls sur lesquels puisse s'appuyer l'opinion de ceux qui rangent Saint-Amant parmi les imitateurs constants de l'école italienne.

Dès la première édition de ses œuvres, Saint-Amant annonce qu'il a commencé un grand poèine héroïque en l'honneur du Roi : < Ce sera là que je tâcherai de cornparer les exploits de ce prince incomparable aux travaux de Samson, et où j'emploierai autant de force d'esprit qu'il eut de vigueur en ses bras. »

Ce poème de Samson n'a jamais été imprimé. L'auteur nous apprend lui-même, dans le Dernier recueil de ses œuvres, quel en fut le sort.

Le roi dont ce poème devait être l'éloge allégorique était Louis XIII; mais sans doute, comme toutes les œuvres dédiées au Roy, commencées pour l'un et terminées sous l'autre, il devait être fait à la mesure de tous les rois possibles, etêlre présenté au dernier vivant, avec cette assurance qu'il ferait passer son nom à la postérité. L'auteur du Berger extravagant, < Charles Sorel, nommé Science universelle » — c'est un vers de l'abbé de Marelles, — dans ses remarques sur le x* livre de son

ouvrage, condamne avec raison cette coutume alors générale.

La négligence de Saint-Âmant, sa facilité à prêter à ses amis, non moins étourdis qu'il Tétait lui-même, et sans se donner la peine d'en prendre copie, les manuscrits de ses poésies, lui firent égarer un autre poème encore, dont il nous fait connaître la perte dans la préface du dernier recueil de ses œuvres.

Parlerai-je enfln, parmi les études de Saint-Amant, d'un poèmo de Joseph et ses frères en Egypte? Celui-là n'a jamais été perdu, il n'a jamais été terminé non plus; mais, tout inachevé qu'il était, il avait semblé assez intéressant pour qu'il en courût de mauvaises copies. Saint- Amant avait enclavé quelques-uns des fragments qui lui restaient dans le Moïse; il se crut obligé de faire imprimer les autres en 1658, et, dans l'avis qui précède, il dit que ce poème était alors composé depuis trente ans et plus.

En suivant l'ordre chronologique, qui souvent sert à reconstruire la vie morale d'un écrivain, nous trouvons une pièce intitulée les Visions : c'est un cauchemar, c'est le tableau des visions qui obsèdent le poète jour et nuit, avec des fantômes, des spectres, des suaires, des sorciers.

Saint-Amant était alors revenu à Paris : il venait de perdre un de ses aïeuls et aussi son ami Molière d'Ëssartines : l'image funèbre de cette double mort fait le double sujet de ce poème.

Ce fut sans doute pour se consoler qu'en 1627 il chanta

la vigne. Le choix d'un tei sujet était dans les allures de Saint-Amant. Son début est très poétique; mais, dans la seconde partie, il se montre tel qu'il est, souvent trop licencieux, obligé même de voiler sous des caractères grecs ces mots obscènes qui charmaient ses bruyants amis, le baron de SaintBrico, Chassaingrimont, Maricourt, Butte, La Motte, Ghateaupers, et aussi le joyeux Marigny^ rond en ioutts sortes^ — sans doute le Marigny-Mallenoë a qui il dédia sa Chambre du Débauché,

D'autres pièces de moindre importance ne trahissent pas moins son penchant à mener joyeuse vie, et aussi, avec une certaine philosophie, sa tendance à jeter sur l'avenir un regard aventureux et inquiet : noiis voulons parler de ses sonnets, de ces charmants petits poèmes que son siècle prisait si fort.

Le sonnet, une des plus belles fleurs du parterre des Muses, dit Colletet, vit sa culture encouragée par les gratifications annuelles accordées par les villes de Caen et de Rouen aux auteurs qui s'y étaient signalés. Saint-Amant était de cette dernière ville. Son insouciance, la crainte d'être vaincu par d'illustres compatriotes dans cette lice poétique, l'erapêchèrent-elles de se présenter aux concours? Je ne sache pas qu'aucun de ses sonnets y ait été destiné.

Le premier de tous, comme la plupart des sonnets contemporains, n'est qu'un madrigal. Dans le second, il dit, en parlant de sa maîtresse, ces deux vers gracieux :

Son visage est plus frais qu*ane rose au matin, Quand, au chant des oiseaux, son odeur se réveille.

Pourquoi faut-il qu*au vers suivant la rime appelle le nom de la bergère Catin ? — Le goût inflexible de Boileau oe permettait pas de changer ainsi,

Sans reqjiect de Toreille et da son,

Ljcidas en Pierrot et Philis en Toinon ;

et s'il appelait les enfants de Racine, son illustre ami, Babet, Fanchon, Madelon et Nanette, comme son père luimême, ce n'était pas dans ses vers.

Mais la fraîcheur du joli passage que nous citions doit disposer à l'indulgence. Les vers qui suivent, tirés du Soleil levant^ n'ont pas moins de grâce légère et facile :

L^abeille, pour boire des pleurs,

Sort de sa ruche aimée.

Et va succer Tâme des fleurs

Dont la plaine est semée.

Il parle plus loin du gentil papillon,

Qui porto, de la part du lys, Un baiser à la rose.

Qui songerait à attribuer de tels vers à l'auteur delà Cnvaille ou de la Chambre du Débauché^ à ce joyeux ami des orgies, du tabac, du vin et des femmes?

Car c'était un rude admirateur de la beauté que Saiot- Amant, toujours prêt à quitter Bélise pour Amaranlhe, et celle-ci pour Philis. En 1681, il était en Angleterre, où il chantait l'amour de leurs sérénissimes majestés d'une façon, selon moi, fort indiscrète.

Je ne sais jusqu'à quel poiût le cœur de Saiûl-Âmaat était ouvert à l'amour :

Je n'ay point sitost dit que J'ayme Que je sens que je n'ajme plus.

Ëtait-ce l'habitude de son temps ou de ses compatriotes ? Saint-Amant ne tenait guères plus à paraître sincère que le grand Corneille ; il va jusqu'à nous prômunir contre TeiTet de ses larmes.

Malgré cet avis qu'il nous donne pour nous mettre en garde, nous croirions volontiers à l'amour qu'il a chanté pour une Âmaranlhe avec un luxe de sincérité, avec un charme de poésie vraiment supérieur : on en jugera à la lecture de l'élégie qu'il lui adresse.

La seule passion à laquelle Saint- Amant soit resté fidèle, c'est celle qu'il a chantée si souvent pour la bouteille ; et sa réputation était bien établie , puisque Vion Dalibray, le mordant auteur des soixante - treize épigrammes de l'Anti-Gomor, assied son renom de buveur sur celui de Saint-Amant :

Je me rendray du moins fameux au cabaret ; On parlera de moy comme on fait de Faret.

QuUmporte-t-il, amy, d'où nous vienne la gloire? Je la puis acquérir sans beaucoup de tourment, Car, grâces à mon Dieu, déjà je sais bien boire, Et j*ay fait la débauche avecque Saint-Amant.

Dans un autre sonnet, il s'adresse à Saint-Amant luimême : Toi, lui dit-il,

Toi qui» comme Bacchus, as ba par toat le monde. Et qui dînes souvent avec des Suédois, Âpprends-moy, Saint-Amant

Dans le Roman comique^ le poète de la troupe veut étaler, dans tout leur éclat, ses brillants mérites aux yeux des beaux esprits de la ville : « il se tuoit de leur dire qu*il avoit fait la débauche avec Beys et Saint-Amant. » — Un homme si altéré n'était point fait, sauf erreur, pour obtenir en amour de brillants succès.

Dépourvu de ces qualités qui excitent les grandes passions ou bien les entretiennent, Saint-Amant avoit un moyen du moins de provoquer les caprices. Sa conversation était si entraînante, ses réparties si flnes! J'aime à le voir, au milieu de ses joyeux amis, improvisant ses rimes faciles. Son vers est-il assez alerte? a-t-ii assez ses coudées franches ? Voyez-le au cabaret, drapé dans son insoucieuse sécurité : c'est là qu'il trouve ce génie que Boileau lui reconnaît pour les ouvrages de débauche et de satire outrée. Si l'on se reporte, en effet, au temps et au lieu oii ont été composés les Cabarets et la Chambre du Débauché, ces pièces sont le chef-d'œuvre du genre. Lorsqu'il les écrivait, comme le poète ivre de Martial, ou comme maître Adam, sur un mur, avec un charbon, sans suite, par boutades, au milieu des éclats de rire, des quolibets, du choc des verres, l'auteur ne songeait guère à Boileau, et moins encore au précepte que le satirique donna plus tard aux écrivains :

Ajoutes quelquefois et souvent effacez.

Il écrivait toujours, ne corrigeait jamais, et se gardait bien d'effacer; et quand Tinspiration venait à lui manquer, il fallait entendre les folles remarques de ses amis, non ifnoins bavards, non moins languards que lui, comme dit Régnier ! il fallait voir leurs plaisantes grimaces! Un nouveau broc payait sa peine, une nouvelle pipe rallumait ses idées, et tous à la fois, sans s'écouter ni s'entendre, relisaient, citaient, reprenaient, refaisaient tel vers qui se présentait à leur riante imagination ;

Et sembloit que la gloire, en ce gentil assaut, Feust à qui parleroit non pas mieux, mais plus haut.

Il est permis de citer Régnier en parlant de Saint- Amant; nul autre nom ne peut s'accoler mieux à celui du poète que nous examinons. Boileau disait que Saint- Amant s'était formé du mauvais de Régnier, comme Bonsserade du mauvais de Voiture : opinion fausse qu'il serait inutile de discuter.

En vérité, en lisant Saint-Amant on croit assister à la composition de ses œuvres ; il semble qu'on le provoque. Sa verve s'allume, et le voilà qui griffonne ses vers. Ses compagnons l'écoutent, mais sans cesser de biffer ci sans respecter sa part. — Holà ! gourmands, aUendez-moi ! — On ne l'écoute pas ; il se presse un peu plus : sa pièce s'achève; il la termine volontiers par un cri de buveur : A boire! A la fin de sa pièce du Fromage, par exemple, il dit '

Fromage, que tu vaux d'escus!

Je veux que ta seule mémoire Me provoque à jamais à boire.

Ce dernier cri, il le jette à pleine voix; le laquais accourt : — Verse f toquais! Et ces mots qui échappent à sa bouche échappent à son crayon ; le papier les reçoit, rimpression les reproduit, et ils viennent jusqu'à nous comme une preuve et de la soif et de la négligence du bon gras Saint-Amant.

Une fois, il boit à la santé du comte d'Hàrcourt; à la fin de sa pièce il crie Vivat ! et ce mot, qui glisse de sa langue à sa plume, nous le répétons après lui.

Il n'est pas étonnant que des vers ainsi composés aient de la vie et du mouvement, qu'on y trouve des tours d'une grande énergie et d'une facilité extrême, que les transitions y soient si naturelles et si variées, la rime si nette.

Je voudrais que l'on comparât Saint-Amant aux autres écrivains contemporains de sa jeunesse; je voudrais que l'on comprît bien aussi son rôle parmi les fondateurs de notre gloire littéraire.

Dire que notre littérature a commencé à Malherbe, c'est méconnaître la nature de l'esprit humain, qui n'arrive jamais sans avoir marché. Nous avions avant Haïherbe une série d'œuvres dont le caractère bien tranche se détache complètement de celui qu'il imprima à ses poésies.

Ecrivains pleins d'élan et de verve, capricieux, badins et folâtres, les prédécesseurs de Marot et ses successeurs jusqu'à Ronsard, dans leurs poésies si légères et si malignes, étaient fidèles au vieux caractère gaulois : il^ étaient eux-mêmes. Leur pensée s'étendait sans con-

trainte et sans entraves ; leur vers se produisait facile et spontané, copie exacte de la pensée, non dans sa forme précise et définie, mais dans son élaboration lente et successive, habile à détacher le trait caustique d'une mordante ironie, impropre à retracer les grands sentiments dans leur migestueuse gravité.

Vint Ronsard, vint du Bellay, vint Baïf, toute une pléiade enfin de jeunes et savants écrivains qui, désireux de donner à la langue une dignité qui lui manquait, la clouèrent sur le lit de Procuste d'une littérature étrangère. Audacieux pour détruire, timides pour réédifier, ils crurent avoir à renverser le monument qu'ils devaient achever. Exclusifs dans leur système, faux comme tout système, au lieu de greffer sur l'arbre sauvage des écrivains gaulois le rameau cultivé par les poètes grecs et latins, ils essayèrent de rabattre : entreprise au-dessus de leurs forces. Vaincu, mais non soumis, l'esprit familier et populaire de nos premiers écrivains reparut, mûri par l'âge, dans les vers de Régnier, tandis que le génie d'une imitation pïus intelligente, fécondée par son admiration pour les modèles de l'antiquité, se perpétuait à son insu dans les vers de Malherbe. Héritier de ces deux écoles antagonistes, Saint- Amant marcha à la fois sur les traces de Malherbe et sur celles de Régnier : élève du premier dans les poèmes sérieux qui l'occupèrent à la fin de sa vie, disciple du second dans ses pièces de débauche et de satire outrée.

C'est à son mérite bien reconnu dans les deux camps et à sa liaison avec les premiers fondateurs de l'Académie française que Saint-Amant dut de faire, dès l'origine,

partie de celte société, sans avoir même songé à solliciter cet honneur.

Les premiers membres des réunions de Conrart avaient été Godeau, Gombauld, Giry, Chapelain, Philippe Habert de Montmor et son frère Germain Habert de Cérisy, Conrart, Serisay et Malleville; à eux se joignirent Farel' Desmarets et Bois-Robert ; puis, lorsque le Cardinal en voulut former un corps, on y ajouta à la fois Bautru, Silhon, Sirmond, Bourzeys, Méziriac, Maynard, Colletet, Gomberville, Colomby, Baudoin, L*Estoille, Porchères d'Arbaud et enfin Saint- Amant.

Dans sa réunion du 2 janvier 1635, TAcadémie avait ordonné que chacun de ses membres, dans un ordre déterminé par le sort, lirait un discours sur telle matière qu'il lur plairait. Trois académiciens sans plus, dit Pellisson, « se dispensèrent de faire cette sorte de discours à leur tour, quoiqu'ils en fussent très capables » : Serisay, Balzac et Saint- Amant; mais ce dernier — voulait-il donner une preuve de zèle? — offrit de recueillir pour le dictionnaire les termes d'abord appelés crotesques ou grotesques, puis par Sarazin bourlesques, de l'italien Inirlesco^ et enfln burlesques.

Un travail de ce genre était facile à Saint-Amant; ces termes lui étaient familiers, et, s'il faut l'en croire, il était le premier à avoir composé dans le genre burlesque des poèmes suivis. Les paroles de Saint-Amant contredisent l'opinion de ceux qui regardent le poème de Typhon ou la Gigantomachie, de Scarron, comme le premier en date de tous les ouvrages de cette espèce.

Quant au genre créé par Saint-Amant, il obtint rapidement en France une faveur qu'expliquent et sa nouveauté, etlecaractère plaisant des œuvres de Scarron, qui l'adopta aussitôt. Bientôt les libraires ne voulurent rien accepter qui ne portât ce nom de burlesque, et rétendirent, pour abuser le public, aux ouvrages les plus sérieux, comme le poème de la Passion de Notre-Seigneur Jésus^Christy dès qu'ils étaient composés en petits vers. Ce livre est de 1649. En 1648, le nouveau dictionnaire de rimes, publié chez Courbé, fait aussi une concession au burlesque : « Le volume n'auroit pas esté si gros, dit l'avertissement, si le bourlesque ne m'eust obligé à mettre beaucoup de mots qui ne sont plus en usage qu'en ce genre-là. »

Malgré le dédain de quelques bons esprits, le burlesque comptait de nombreux partisans. Ce genre d'écrits, disaient ceux-ci , a un but moral ; il déconcerte la vanité humaine, en présentant les plus grandes choses et les plus sérieuses d'un côté ridicule et bas. Le travail de Saint- .\mant avait donc son utilité; mais un ouvrage collectif marche lentement; pour Saint-Amant ce ne fut pas une grande fatigue de se tenir au courant ; et encore s'y tenait-il? Je crois qu'il n'y songeait guère, et qu'il n'était pas moins disposé que Bois-Robert à railler un établissement qu'ils avaient l'un et l'autre contribué à fonder.

En 1643, suivant la Bibliothèque des théâtres, fut faite, et en 1650, selon Pellisson, fut imprimée une comédie en trois actes et en vers qui mérite plutôt le nom de farce que celui de comédie, mais qui n'est pas sans esprit et qui a des endroits fort plaisants : c'est la comédie de

F Académie, des académieiem ou encore des acadimiski, que nous trouvons parmi les ouvrages de Saint-Evr^nont, mais que c quelques-uns ont voulu attribuer à un académicien môme, parce que cet ouvrage ne se rapporte pas mal à son style, à son esprit et à son humeur, et qu'il y est parlé de lui comme d*un homme qui ne fait guère d'état de ces conférences >. Ce faux frère qui attaquait les académiciens, dans la pensée de Pellisson, c'était Saint- Amant. Calomnie ! Et puis, voyez les erreurs! Faret est mis aussi au rang des personnages négligents. Mieux que personne, Saint- Amant savait que Faret était un des académiciens les plus influents et les plus zélés, et qu'on faisait dans la compagnie grand cas de son talent de prasiste.

La pièce s'ouvre par une scène entre Saint- Amant et Faret; ils ne sont là que pour médire : ils n*ont d'égards ni pour l'orgueilleux petit abbé Godeau, ni pour le fat et ridicule Chapelain. Selon eux,

Golletet est bonhomme et n'écrit pas trop mal. . . Bois-Robert est plaisant autant qu'on sauroit Testre. . . Gombauld, pour un châtré, ne manque pas de feu. . .

L'auteur confond Gombauld avec Berthaut (ou Berthodj le musicien, Berthaut l'incommodé, comme on disoit. Gombauld n'avait de ridicule que la façon de sa barbe.

Godeau paraît pendant ce conciliabule : voilà nos bavards en fuite. Saint- Amant s'écrie en partant :

Nous reviendrons tantost. Allons, mon cher Faret, Tronver proche d'ici quelque bon cabaret.

Et de faity ils reviennent à la deuxième scène du troisième et dernier acte, tous deux ivres morts. — c Enfin, ils sont partis ! » C'est alors seulement que l'Académie peut reprendre ses puériles discussions et donner ses décisions prétentieuses.

Quelque peu d'estime que Saint-Amant ait pu avoir pour TAcadémie, il n'était pas homme à faire, pour la railler, un travail de cette importance. Il était toujours prêt à en médire, mais en passant.

Dans les cabarets, les chambres des débauchés, les ga^ lèves du comte d'Harcourt, Saint-Amant était libre. Aussi étaient-ce ces lieux, plutôt que l'Académie, qu'il aimait à fréquenter : c'est là qu'il passait sa vie. Il descend en droite ligne des héros de Rabelais, et se plait, comme eux, à c cauponiser es tavernes ». Il y chinquoit, il y biffait, il y rimoit, il y fumoit; que dis-je? car il avait toutes les mauvaises habitudes possibles, il y maschoit de fin tabac.

Admis à faire partie des flottes royales sur l'escadre du comte d'Harcourt, il se trouva avec Faret, secrétaire des commandements du prince, et nous devons l'y suivre. Tous trois étaient inséparables; entre eux point d'étiquette, point de gène. Dans leurs réunions, le comte d'Harcourt n'est plus que le Rond, Saint-Amant le Gros, et Faret le Vieux; ainsi Richelieu nommoit Bois-Robert le Bois, Cette liaison n'était un mystère pour personne. L'indiscret Tallemant des Réaux nous eût trahi le secret de ces noms monosyllabiques, si Saint-Amant n'avait pris la peine de nous en instruire.

348 PORTRAITS BU &RÂND SIÊaE.

Le poète, dans la préface de la pièce où il décrit le Passage de Gibraltar^ nous apprend qu'il la composa ci l'aspect des estoiles qui nous regardaient boire, et le verre, non la plume, à la main >•

Arrivé heureusement à la côte de Provence, le comte d'Harcourt contribua à la prise des îles Saint-Honorat et Sainte-Marguerite, s'empara d'Orestani, en Sardaigne, et eut tout l'honneur de l'expédition.

Cette campagne d'Italie et d'Espagne a tracé dans la vie de Saint-Amant un sillon qu'il a semé de pièces nombreuses. — A Paris, il avait chanté le printemps dans un sonnet; il chante l'été à Rome, l'automne aux Canaries, l'hiver aux Alpes : il a des sonnets pour toutes les saisons. A Gazai, qu'il secourt avec un sonnet, il félicite le comte d'Harcourt de ses victoires dans les îles du Levant, et

n pense avec raison qu^enfin toute la terre Sera, comme la mer, trop étroite pour loi.

Mais notre histoire a marché comme le comte d*Harcourt : il nous faut revenir sur nos pas.

Un an après s'être embarqué, Saint-Amant revint à Paris. En effet, en 1638, Lorsque maître Adam Billaut, cet homme qui, dit Baillet, fait plus d^honneur aux menuisiers qu'aux poètes, vint à Paris, ce fut à Saint-Amant d'abord qu'il voulut être présenté. Saint-Amant lui consacra une épigramme et un impromptu, sans lui donner trop de ces éloges si souvent mendiés par les auteurs.

De retour l'année suivante (1689) en Piémont, il alla

avec Tannée du comte secourir Gazai (1640), et assista à la bataille d'Ivrée (1641), où le cardinal de Savoie fut vaincu par d*Harcourt. En 1648 il était à Rome, où il avait déjà fait un premier voyage sur les galères du maréchal de Gréquy, en 1633, lorsque le maréchal alla négocier avec le pape Urbain VIII la dissolution du premier mariage de Gaston d'Orléans.

Ce fut là même qu'il composa sa Borne ridicule^ qui fut depuis ai souvent imitée.

Elle avait paru à Paris en 1643, sans nom d'auteur ni d'imprimeur. Le libraire qui la vendit fut seul puni : il perdit la liberté; il aurait pu y perdre la vie. Le libraire éditeur de la Custode de la Reine^ satire de Biot, de Marlet ou de Morlet, fut pendu, et l'imprimeur, s'il eût été pris, était passible du même châtiment.

Après un rapide séjour à Rome, le comte d'Harcourt fut envoyé (1643) en Angleterre : Saint-Amant l'y suivit. Le comte était chargé de proposer la médiation de la France entre Gharles l" et le parlement, mission stérile comme devait l'être aussi, en 1645, celle de l'ambassadeur Montreuil.

Saint-Amant aimait le Roi et suivait avec intérêt les événements. IlfitsurFairfax, le général du parlement, ce qu'il appelle une épigramme endiablée, où il prétend que « le prince des sabats » ne l'a pas encore emporté, parce que

U craint que, par quelque attentat,

Que par quelque moyen oblique, Fairfax n'aille du moins renverser son état

Pour en faire une république.

Lorsqu'il apprit la mort de Charles I*', Saint-Amant, comme l'Europe entière» fut indigné et sincèrement afOigé. Dans trois de ses sonnets, il exprime l'impression que ce crime lui avait laissée ; mais il semble que son sentiment va s'afiaiblissant de plus en plus dans son esprit, si l'on en juge par l'argument brutal de Tordre dans lequel il a disdisposé ses poésies.

C'est par la renommée que Saint-Amant connut le martyre de Charles I*'. En effet, le comte d'Harcourt avait été rappelé et remplacé, en 1645, par Montreuil, puis envoyé en Catalogne pour succéder au maréchal de la Mothe. Le poète le suivit -il dans cette expédition? Nous ne pouvons rien affirmer à cet égard. En 1647 il était à Gollioure, petit port du Roussillon; mais, en 1645, nous croirions volontiers qu'il était resté à Paris. Il n'avait pas été plus heureux en Angleterre que Bois-Robert, lorsqu'il accompagna le duc et la duchesse de Chevreuse au mariage du prince de Galles, depuis Charles I**, avec Henriette-Marie de France. Bois-Robert, dit crûment Tallemant des Réaux, n'était allé laque « pour y attraper quelque chose » : il n'en rapporta rien qu'une maladie.

Ce ne fut pas son seul malheur : un jour qu'il était c panse pleine », qu'il « en tenoit un peu >, on vola sa bourse pendant son sommeil, et, horresco referens! «Bao chus trahit Saint- Amant ! >

Une autre fois, je ne sais quel maladroit petit barbier ou barberot, comme il l'appelle, « roy des vilains museaux », entreprit de l'écorcher sous nom de le raser. Grande colère, grand désespoir de Saint- Amant! A Ift fin du Barberoty il s'écrie avec dépit :

SilMT-AMANT. 351

Je perds tout en Angleterre, Poil, nippes el liberté; JV perds et temps et santé, Qui vaut tout Tor de la terre ; J*y perdis mon œil, que prit Un bel œil dont il s*éprit Sans espoir d'aucun remède.

Et je crois, si Dieu ne m*ajde, Qu'enfin j*y perdrai Tesprit.

Bois-Robert n*eut jamais plus longue rancune contre le climat barbare qui l'exposa à tant de malencontres. Saint-Amant fit pour TAngleterre ce qu'il avait fait pour Rome : il composa un poème de VAlbion qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque nationale. C'est une attaque virulente contre les Anglais, et souvent si mordante qu*il n'osa pas la publier.

L'Albion, caprice héro'ùcomique^ est dédié par l'auteur à Monseigneur le maréchal de Bassompierre; il se compose de cent vingt et une stances de sept vers, et se termine par un c'est fait énergique, qui témoigne du plaisir avec lequel l'auteur a terminé son ouvrage, ou au moins le manuscrit, si nettement exécuté, à la date du 12* febvrier 1644, des soixante et une pages in-4® qui le composent.

Le séjour de Saint-Amant à Paris fut plus agréable, ou du moins plus fructueux. En 1645, en effet, Marie- Louise de Gonzague accepta la main et le trône de Ladislas-Sigismond, roi de Pologne, lequel mourut peu après. Son frère, l'ex-jésuite et cardinal Casimir, fut son

successeur comme roi et comme époux : il prit pour femme, en 1649, la veuve de Ladislas. L'abbé deVilleloin, le sieur de Marolles, jouissait alors d'une immense réputation et d'une non moins grande influence auprès de la nouvelle reine, dont il avait été le précepteur. Il mit tout son crédit au service de ses amis, entre autres de Saint-Amant. Dans ses Mémoires, en effet, à la date de 1645, on lit : c La reine de Pologne mit en considération l'estime que je luy avois toigours faite des vers de M. de Saint-Amant, qu'elle avoit ouï quelquefois de ses poèmes sérieux avec beaucoup de plaisir, et le retint au nombre des gentilshommes de sa maison, avec une pension de trois mille livres, qu'elle lui octroya par brevet, el qu'elle fit expédier exprès. »

Ainsi, voilà Saint-Amant à la reine de Pologne, comme il avait été au duc de Retz-Ie-bonhomme, puis au comte d'Harcourt; mais toute sa vie il se regarda comme indépendant. Ainsi, un jour qu'il dînait à la table du Coadjuteur, il put se permettre, dit Tallemant, cette parole, devant une assemblée de valets : « J'ai cinquante ans de liberté sur la tète. •

La reine de Pologne avait pour secrétaire de ses commandements M. des Noyers, ami du poète, qui ne le servit pas moins que l'abbé de Marolles auprès de leur protectrice commune. Saint-Amant contracta envers la reine de Pologne, des Noyers et l'abbé de Marolles, une triple dette, qu'il paya en pièces de toute sorte.

Dans un Sonnet à la reine de Pologne, il parle de l'amour qu'elle a inspiré « au plus grand roy du pôle •, mais ne dit mot des visites nocturnes qu'elle recevait de Cinq-

SALNT-AMANT. Xhi

Mars, ni des lettres qu'elle lui écrivit, et qui faillirent tant la compromettre quand il mourut.

IjEpistre à Vhyver sur le voyage de sa Sérénissime Majesté en Pologne est écrite dans un style plein de dignité ; (juelques vers même sont d*une grande beauté, celui-ci, par exemple, où Ton voit Borée

Ployer Torgueil qui couronne sa L»'Sle.

Nous ue citons que pour mémoire :

Sonnet à la 5*"* R** de Pologne^ en luy envoyant une partie du Moïse, — Sonnet à la Santéy pour le second mariage de laS.R. deP, (1649).

Lorsqu'il ilt son ÈpUre diversifiée à Monsieur Des Noyers, Saint-Amant était à Collioure, port de mer du Roussillon, dont le gouverneur était Tilly, son ami intime. Dans son épitre, il remercie Des Noyers de lui attirer tant de faveurs (le la reine; il lui raconte ses plaisirs. — Plus loin il prétend

. . . Que Tusuge en chaque nation Porte avec soy son approbation ;

et, pour preuve, il montre le ridicule de la mode en France. Ce passage est une véritable gravure de mode : rien n*y manque; nulle part ailleurs on ne trouverait une meilleure satire du costume, ni qui le fasse mieux connaître.

Saint-Amant revint à Paris peu do temps après, et il s y trouvait au temps de la Fronde. C'est alors qu'il composa contre Condé une chanson satirique qui le fit bàtonner par

le prince sur le pont Neuf, et qu'il fit paraître ses Triokls sur les affaires du temps.

Ce genre de poésies est fort ancien, puisqu on en trouve un exemple dans le Cléomadès d'Adenez le Roi, et puisque, dans notre vieux théâtre, les triolets tenaient la place de*^ couplets de nos vaudevilles; il ne fut pas remis en honneur par Marol, comme le prélend Boileau, qui en eut vainement cherché un dans les œuvres de ce poète; mais, pendant la Fronde, ils se font jour de nouveau. Déjà, sous la date de 1648, le recueil de Maurepas en contient quelquesuns; en 1649, le nombre en est infini. Saint-Amant en formula les règles et en donna de nombreux exemples. Il se montra moins favorable au rondeau, autre ancien genre de poésie remis en vogue quelque temps avant le triolet. Saint-Amant écrivit, contre le succès usurpé de nombreuses pièces de ce genre, une longue satire quil intitule la Pétarade aux rondeaux.

Une idée assez boufTonne du sieur de la Croix, auteur d*un volume intitulé VArl de la poésie françoise et laline (Lyon, 1694, in-i2), c'est d'avoir, dans Ténumération des divers genres de poésie, regardé comme des noms de poèmes certains titres de pièces. Ainsi Sarasin avait fait une glose du sonnet de Job : l'auteur donne place à la glose, à côté de la fable, pas trop loin du cantique; Sainl- Amanta fait une pièce qu'il intitule Ti^namour^, une autre (ju'il nomme Crcvaillc : oo sont deux genres distincts pour le docteur ôs poésie.

Nombre do pièces légères de Saint-Amant portent le

SAliNT-AMANT. 355

nom de caprices. Dans beaucoup d'auteurs de son temps, et même de Tâge suivant, on retrouve des poèmes sous le même titre. Le mot caprice s'appliquait aux pièces de poésie, de musique, d'architecture et de peinture, un peu bizarres et irrégulières, et qui réussissaient plutôt, dit Furetière, par la force du génie que par Tobservation des règles de Tart. A cette époque, on parlait des Caprices de Saint- Amant comme des Caprices ou grotesques de Callot le graveur.

Plusieurs de ces Caprices pourraient faire passer leur auteur

Pour satirique agréable et cuisant;

mais ces poèmes ne peuvent se comparer ni aux satires de Boileau ni à celles de Régnier. Il a dans les pièces de cette sorte une indulgence à lui particulière. Dans Tavantsatire, voici comment il définit le genre : c'est un poème, dit-il,

Où Ton mord plaisamment.

Où Ton verse à flots noirs de Tencre seulement,

Où la plume est Tespée avec quoy Ton s'escrime,

Où de joyeux brocards la sottise on réprime ;

Bref, où ceux que Ton blesse, au lieu de s*cn fascher,

Sont, pour leur propre honneur, contraints d'en riocher.

Saint- Amant n'a jamais fait une satire entière; mais il a laissé de nombreux traits piquants dans ses œuvres. Le vers, sans manquer d'une certaine verve et de quelque

:)5G FOETRÀlTS DU GRAND SIÈCLE.

fermeté, n'a pas le caractère fîirouche, la résistance nerveuse des Tragiques de d'Aubigné, la brutale et trop inégale vigueur des satires de Courval-Sonnet, ou la mordante et lesLe ironie de Régnier.

Les poésies de Saint-Amant ont cependant ce mérile qu'elles sont en général aussi fournies d'idées quecellesdes plus beaux génies ses contemporains. De plus, il a la discrétion de taire le nom de ses ennemis ; ainsi il ne nommo pas même, dans son Poète crotté^ Marc de Maillet, ce ridicule poète qu'il paroit avoir eu en vue, selon TallemauV des Réaux. — Il est souvent à regretter que Boileau n'ait pas eu la même réserve. Lorsqu'il attaquait Saint-Amanl, celui-ci était mort, et les coups du satirique n'atteignaient plus que sa mémoire; peut-être eùt-il élé convenable de la respecter, de ne pas railler la pauvreté, heureusement imaginaire, d'un poète qui avait racheté par sept ou huit années de vie sérieuse les folles erreurs de sa jeunesse.

Les traits de Saint-Amant atteignirent aussi les ruelles, mais toujours sans personnalité blessante. Nous n'avons point à parler ici de l'hôtel de Rambouillet et de la ruelle fameuse d'Arthénice; Saint- Amant y était connu, et on lui savait gré des tours nouveaux qu'il avait introduits dans la langue. Le DicUonnaire des Pretieuses, de Somaize, Ta admis sous le nom de Sapurnius, — Avoir l'aine roide aux soucis f troupes faisant un grand débordement dans la plaine, l'eau appelée miroir céleste, le mot me manque: bonnes ou mauvaises, ces locutions sont de Sapurnius, et Somaize lui en a conservé la gloire, ou du moins la propriété.

Sapurnius -Saint -Amant était vu aux ruelles avec

eslime; ses œuvres y avaient leur entrée au même titre que la Sophonisbe ou le Cinna, Ainsi Scarron dit à ses vers ;

Adieu donc, rimes ridicules..., Vous qui croyez qu'être volume Vaut mieux qu'être écrit à la plume, Que tout le monde vous lira, Que chacun de vous parlera Comme on fait des pièces nouvelles, Que vous aurez dans les ruelles Presque autant d'estime qu'en a La Sophonisbe ou le Cinna, Ibrahim ou la Marianne, Alcyonéo ou la Boxane, £t les œuvres de Saint-Amant, Au style si rare et charmant.

Nous sommes étonnés de voir rapprocher le Cinna des autres pièces : le crible du temps, comme dit quelque part M"** de Sévigné, les a bien séparées.

Lorsque Saint- Amant fut revenu do ses voyages et de ses excès, il donna à la religion des pensées devenues plus graves; il adressa à Corneille, son compatriote et son ami, des vers sur sa traduction de r/mt^afio/i, et s'occupa, selon le goût des ruelles, de cette géographie allégorique que l'on aimait à y cultiver. Ainsi, vers 1G56, il entreprit une c carte du pays de Raison », que nous avons perdue. Chevreau, dans une lettre qu'il lui écrit de Loudun, le félicite d'avoii^ entrepris cette carte, et lui conseille de ne pas l'étendre « généralement au delà do Loire. »

On sait quelle vogue avaient alors les allégories; les romans étaient des histoires travesties. L'abbé d'Aubignac, M"' de Scudéry, le père Lemoyne, s'étaient exercés dans ce genre. Après la Relation du royaume de Coquetterie^ on vit paraître la Carte de Tendre, la Carte de la Cour, puis le Royaume des Précieuses, puis la Carte du Jansénisme, puis la Description de la grande île de Portraiture, et mille autres pièces conclues dans le môme goût et le même esprit.

La Rochefoucauld dit dans ses Maximes que « quelques découvertes que Ton fasse dans le pays de TAmour-Propre, il y restera toujours bien des terres inconnues. » Ce pays de TAmour-Propre était inconnu lui-même avant l'invention des allégories. Scarron parle de la Scarronnerie, comme Malherbe de Balbut en Balbutie, d'où il se prétendait originaire.

Ainsi, lorsque Saint-Amant s'exerçait à ces descriptions, il suivait le goût du siècle : peut-être l'intérêt de sa fortune lui en faisait-il une loi. Cependant, avec les revenus de la verrerie dont il avait le privilège, avec la pension qu'il recevait de la reine de Pologne, avec le produit de ses ouvrages, fort estimés avant Boileau, avec l'amitié qu'avaient pour lui le duc d'Arpajon, les divers membres de la famille de Retz, et bien d'autres grands soigneurs, nous avons peine à croire qu'il ait été dans cette misère noire que lui ont généreusement prêtée plusieurs satires.

Enfin, si Saint-Amant ne trouvait pas en France la fortune, il avait un asile ouvert à la cour de la reine de Pologne, qui faisait de lui une estime particulière. Lorsqu'il se rendit auprès d'elle, il y trouva, avec de bons appoin-

(ements, le litre de conseiller d'état de la Reine et de gentilhomme ordinaire de sa chambre. Le désir de présenter a sa protectrice son poème du ifot^e sauvé, auquel il tra* veillait depuis longtemps, Tavait décidé à faire ce voyage.

Pour se rendre à Varsovie, il passa par la Flandre; mais il fut arrêté et conduit à Saint-Omer, où il resta quelque temps en prison. On fouilla ses papiers; Iq Moïse fut saisi, et, sans le nom de la Reine qu'il invoqua, « le Moïse sauvé — c'est lui parle — étoit le Moïse perdu. »

A Amsterdam, il rencontra Chanut, ambassadeur près la reine de Suède, un des compagnons d'étude de Tabbé de Marolles au collège de la Marche. Ils se lièrent bientôt d*amitié sous le patronage de leur ami commun, et de là des vers à Chanut.

L'accueil qu'il trouva en Pologne fit oublier à Saint- Amant et son arrestation à Saint-Omer, et les fatigues du voyage, et les désagréments des hôtelleries. Il resta en route jusqu'à l'entrée du carême; il arriva à temps pour faire des stances sur la grossesse de la reino de Pologne, et, avec les stances, des prédictions qui ne réussirent pas.

c La reyne de Pologne estoit accouchée d'une fille; sur quoy monsieur de Saint- Amant fit des vers qui nous furent envoyés de Varsovie, où il estoit alors. Mais l'augure qu'il fit pour la naissance de la princesse royale ne fut pas accomply selon ses souhaits et les nôtres, puis qu'elle mourut bientôt après, aussi bien qu'un frère que le Ciel lui avoit donné; mais il se contenta de montrer l'un et l'autre comme deux astres qui paroissent en môme temps qu'ils descouvrent leur splendeur. » {Mémoires de Marolles.)

Saint-Amant eut tort d'oublier les prédictions malen-

.ir»0 PORTRAITS DC GRAND SIÈiXE.

contreuses de Mrarot et le si qua fala aspera rumpas de Virgile. Sa pièce, d'ailleurs, ne méritait pas un meilleur succès. Ses stances sur la grossesse, ses sonnets sur les prochaines couches de la Reine et sur la naissance du prince de Pologne, n'ont rien de remarquable.

Saint-Amant passa deux années en Pologne. Il ne rentra en France qu'en 1651, après avoir fait, de la part de Marie de Gonzague, un voyage à Stockholm, qui lui profila peu, pour assister au couronnement de la reine de Suède.

Il revint par la Hollande, et, forcé par le vent contraire d'attendre douze ou quinze jours à l'embouchure de la Meuse, il composa un caprice marinesque intitulé la Radey où il se plaint fort de son capitaine de vaisseau :

C^est, en Bartas, un donne-ennuy.

c'est-à-dire, dit-il dans une note de la table, en style de du Bartas, — « raillerie sur les épithètes composez de du Bartas. »

Il se mit, dès son retour, à corriger son McUse^eile refit presque entièrement. L'ouvrage fut « achevé d'imprimer pour la première fois le 22 novembre 1653 »,etput être mis en vente cette même année, puisqu'il avait son privilège depuis le 20 octobre. Cette date contredit l'assertion du savant M. de Montmerqué, qui dit, dans une de ses notes sur Tallemant : « Le Moïse ne fut imprimé qu'en 1660, et le privilège avait été accordé dès le 20 octobre 1653. ? (Édit. in-18.)

Saint-Amant, malade alorî?, n'avait pu surveiller l'im-

SAINT-AMAxNT. 361

pression de son poème : c'est ce qu'il dit lui-même dans une lettre inédite à M. Bochart du 5 mars 1654. Lorsqu'il l'écrivit, il était à Rouen, et y faisait valoir la verrerie dont le chancelier Séguier lui avait accordé le privilège. De Rouen, où il boit du cidre et Tose chanter, lui qui,

Comme Bacchus, a bu par tout le monde,

nous le voyons écrire plusieurs fois en Pologne. L'épître qu'il adressa en 1654 à l'abbé de Marolles répond à tout ce qu'on a pu dire de la prétendue misère de Saint-Amant. Voici en quels termes il lui parle. D'abord sa cassette,

en sa capacité,

N'a jamais veu l'aspre nécessité.

Puis il ajoute qu'il n'a jamais eu

. D'éclipsé entière en son petit trésor.

La reine de Pologne, paraît-il, ne l'oubliait pas; il a reçu d'elle une lettre de change, et il est dans un grand embarras pour lui faire des remerciements en rapport avec un tel bienfait.

Après tout, l'argent est reçu. Saint-Amant, reconnaissant, se propose de donner en retour à la Reine quelque ouvrage digne d'elle. Mais quel ouvrage lui présenter? Déjà c'est à elle qu'est dédié le Moïse: il a chanlé toutes ses grossesses; il se décide à écrire une seconde idylle héroïque, la Généreuse.

Ce second poème est peu connu. Il fut composé en 1656 à l'occasion du combat de Varsovie, où la reine de Pologne elle-même commanda les canons pendant trois jours, et aida son mari Casimir à se raffermir sur le trône. Lorsque cette pièce parut, en 1658, Fauteur écrivit à la Princesse Palatine, sœur de la reine Marie-Louise, une épitre dédicatoire où, après l'avoir priée de faire parvenir la Généreuse à la Reine, il ajoute : c Elle apprendra par là qu'un de ses vieux et plus fldelles domestiques vit encore... pour souhaitter qu'elle se voye et bientost et de tout point rétablie au fleurissant et paisible état où il a eu le bonheur de la voir autrefois. Ce n'est point. Madame, par la bouche de l'intérêt que je parle: ce n'est point mon foible. Dieu mercy; et j'oseray dire avec une honorable flerté que ceux qui me connoissent jusqu'au fond du cœur me tiennent assez généreux et assez détaché de la fortune pour n'avoir jamais offert l'encens à son idole, pour ne lui avoir jamais lâchement sacrifié mes soins et mes biens, et enfin pour n'en avoir jamais voulu faire le moindre de mes désirs. »

Saint- Amant fut bien inspiré en conservant sa fidélité pour une reine malheureuse, mais il oublia que sa vieillesse un peu affaiblie n'avait plus sa verve ni ses accenU d'autrefois. Ce second idylle est écrit en stances irrég^n lières de neuf vers.

Bien supérieures, sont deux autres pièces de caractère tout différent : l'une, plaisante satire contre la bosse du duc de Savoie; l'autre, adressée à Corneille sur son Imir talion.

La première, le Gobbin^ lui < fut expressément commandée de la part du feu Roy, par son allesse feu Monseigneur fe Prince et par Son Eminence feu Monseigneur le cardinal duc de Richelieu, au voyage de Sa Majesté en Piémont, un peu après la fameuse action du Pas de Suze. • Cette satire est en stances de dix vers, dont chacune a son épigramme sur la difformité du duc.

La seconde lui fut inspirée par des sentiments de piété sincère qui déjà lui avaient dicté une méditation sur le cruciflx, dont le style ne manque pas de la sévérité nécessaire au sujet.

Mais toutes ces pièces de la vieillesse de Tauteur, écrites sur des sujets convenables à son âge, sont loin d'avoir l'entrain prodigieux qui animait les autres. Son poème de Moïse, son œuvre capitale, a des beautés de premier ordre, malheureusement cachées dans le dédale d'un plan assez mal entendu et dans un grand nombre de vers oisifs qui allongent le texte sans développer la pensée. Ses contemporains en ont fait grand cas, et les éditions s'en succédèrent assez rapidement. On vit dans cet ouvrage non pas un poème épique, solennel et tendu comme pouvaient l'être le Saint-Louis, VAlaric ou la Pucelle, mais simplement ce que l'auteur y voyait lui-même, une idylle, astreinte à moins de majesté, accessible à plus de détails d'une vérité familière que les épopées de Chapelain, de Scudéry, ou du Père Lemoine. C'est faute d'avoir voulu juger le Mo'ise d'après son titre d'idylle que Boileau se moque du passage où l'auteur, en vers charmants,

Peint le petit enfant qui va, saute, revient Et joyeux a sa mère offre an caiiloa qu'il tient.

Ce n'étaient pas des critiques de ce genre qu'adressait à Saint-Amant le savant Samuel Bochart. Lorsque parut le Moïse, il lui envoya ses observations, non plus aiguisées par une ironie piquante du moins, si elle était déplacée, mais hérissées de citations polyglottes dont le pédantisme dut terriblement alarmer Saint- Amant. Toutefois, le poète tint grand compte des remarques critiques du savant, et entra avec lui dans une discussion qui a paru pour la première fois à la suite du Moïse, dans notre édition des œuvres complètes du poète.

Il nous reste à disculper Saint-Amant du crime qu'oD lui a fait d'avoir composé un poème inédit, un poèrae inconnu, dont le nom seul nous a été transmis par Loret et plus tard par U. Chevreau et par Brossette, La Lune parlante.

La Muse historique de Loret, consacrant le souvenir de Saint-Amant, dit :

Sa muse estoit d'un noble étage,

Ayant fait pour dernier ouvrage,

Sur la naissance du Daufin,

Un poème galant et lin,

Et de construction charmante,

Intitulé : « Lune parlante »,

Que Ton vend (je croy) chez Sercy...

M. Paulin Paris, à l'obligeante érudition duquel on n'a fait jamais appel en vain, nous a fait remarquer à ce sujet

SAINT-AMANT. aOT)

que € Loret, seul des contemporains, en a parlé; encore ne dit-il pas absolument que la pièce soit imprimée : le je croy témoigne qu'il n'en étoit pas sûr. »

Le Dauphin était né le 1*' novembre 1661 ; Saint-Amant mourut peu après, et sans doute, après sa mort, Sercy, qui s'était chargé de Timpression, ne publia même pas un poème qui n'avait d'autre mérite peut-être que sou opportunité. Brossette prétend que l'auteur y félicitait Louis XIV de savoir nager, et semble trouver cette louange fort ridicule. Nous croyons que la poésie n'a pas moins de privilèges que la prose, et qu'il n'est aucune idée, aucun sentiment, que les vers ne puissent rendre; les termes seuls de l'éloge et la place qu'il occupe dans le poème peuvent le disculper ou le condamner. Mais cet ouvrage est perdu, et nous n'en pouvons parler que par ouï-dire.

On prétend que Taccucil fait par le Koi à la Lune parlante abrégea les jours de Saint-Amant. Nous ne croyons pas plus à ce conte qu'à la mort de Racine avancée par un coup d'œil de Louis XIV. Lorsqu'il mourut, Saint- Amant avait soixante-sept ans ; mais les folies de sa jeunesse, les fatigues de ses voyages, l'avaient usé, et il semblait plutôt âgé de soixante-quatorze ou soixantequinze ans. C'est ce que nous apprend une note curieuse extraite d'un journal de Colletet le fUs, et que nous avons été le premier à publier en 1852, d'après une communication du savant M. Rathery, de la bibliothèque du Louvre :

« Le jeudy, 29* décembre 1661, jour de saint Thomas de Cantorbéry, mourut chez monsieur Monglas, son an-

cien hôte, qui étoit décédé huit jours avant, le sieur Saint- Amant, âge de 74 ou 75 ans, après une maladie de deux jours. Il reçut les sacrements, et mourut un peu devant midy. Monsieur Tabbé de Villeloin l'assista en ce dernier moment, et luy rendit ce dernier devoir. Il est iahomé

à > (Incomplet.)

Ces quelques mots, en même temps qu'ils nous apprennent la date exacte de la mort de Saint- Amant, prouvent encore combien est erronée l'assertion de Tallemanl des Réaux, qui prétend que l'auteur du Moïse était huguenot, comme Gonrart et Gombauld. Saint-Amant était catholique; si sa jeunesse fort orageuse ne prouve pas une bien vive piété, ses dernières années nous le montrent revenu à résipiscence, et sa mort fut celle d'un chrétien.

Dirai-je maintenant quel fut Saint-Amant, son caractère, son rôle parmi ses contemporains? C'est surtout par des comparaisons qu'il est possible déjuger les hommes; l'isolement où les biographes placent nécessairement leur héros semble augmenter toujours les véritables proportions qu'il doit avoir; pour nous, qui nous faisons de l'impartialité une loi absolue, nous ne voulons point exagérer l'importance d'un poète qui faisait lui-même assez bon marché de ses œuvres*.

Saint-Amant, bien supérieur aux Tristan, aux Maillet,

1. Saint- Âmanl a été Tobjet de divers travaux : M. Pbilarèle Cbasles lui a consacré une étude sérieuse; M. Théophile Gautier lui a do^né une large place parmi ses Grotesques ; enfla M. Xavier Âubriet a fait des recherches et recueilli les matériaux pour ud livre qu'il n'a pu publier.

aux Pelletier et aux autres poètes de son temps, n'est inférieur qu'à Corneille. Représentant d'une école toute libérale, dont Marot transmit les traditions à nos romantiques du XIX^ siècle par l'intermédiaire de Molière, de la Fontaine, des contes de Voltaire, Saint-Âmant écoute volontiers son caprice et so laisse facilement voir sous ses vers. Il a dû surtout son succès à une originalité puissante, à une verve sans égale, à Tallure vive, ardente, qu'il a su donner à ses vers; — dans des genres tout opposés, aucun n'a eu plus de grâce facile et délicate. S'il eût vécu du temps de Boileau et de Racine, il aurait gagné sans doute à suivre les traces de ces grands maîtres; mort avant leurs premiers écrits, il a mérité au-dessus de ses contemporains une place qu'il n'a pas eue, et que l'on pourra maintenant lui assigner, preuves en main, sur une édition de ses œuvres, que nous avons publiée complèle pour la première fois.

Au xYii** siècle, rinstruction ùlait moins généralement appréciée peut-être qu'aujourd'hui; mais elle n'était pas moins répandue dans les classes pauvres, et la science pouvait s'acquérir dans de nombreuses écoles de tout degré publiques et gratuites : alors aussi, la persévérance courageuse qui préférait les jouissances austères de l'étude aux gains plus recherchés d'une profession lucrative, pouvait longtemps végéter obscure au milieu des privations et de la misère; mais l'énergie d'une laborieuse jeunesse assurait toujours à l'âge mûr une position qui, si elle était inférieure au talent, dépassait de beaucoup les espérances premières de l'heureux parvenu : c'est ce que prouveraient nombre de noms justement célèbres dans l'armée, le clergé ou les parlements. Je m'arrêterai sur un seul personnage, qui fut successivement évêquo d'Aire, de Nantes et de Lisieux.

L.a vie du pieux évêque semble calquée sur celle du traducteur de Flutarque; tous deux ont eu pour instrument unique de leur fortune leur volonté énergique, persévérante et nécessairement heureuse, de se distinguer par leur savoir. Tous deux furent d'abord attachés à des écoliers, et tous deux moururent évêques. Pour finir un rapprochement qui s'offre si vile à l'esprit, si Amyot a

TiO IMRTRAITS DU GiaXD SïtCLT,

servi au progrès de la langue française, Cospeau suleu-. richir un idiome qui lui olait élranger, de loules les ressources d'une éloquence pittoresque, pure et élégante : de son temps môme il obtint une réputation de prédicateur dans laquelle il fut sans rival, et qui n'a pu cependant sauver d'un injuste oubli son nom et ses œuvres.

La première diniculté à écarter dans la vie de ce prélat, c'est l'incertitude de son nom. Les uns écrivent Ck)SPEAN, d'autres Cospéan, d'autres encore Coespeau et Cospeau'; si ces différences d'orthographe et de prononciation existaient do son vivant même, il semble qu'une décision à prendre soit plus difficile encore à notre époque. Nous avons dû cependant faire un choix, et nous nous sommes arrêté sur la forme Cospeau.

Nous avions d'abord adopté le nom de Cospéan, parce que le latin Cospeanus ne semble pas être la traduction de Cospeau ou Goëspeau; et que nous avons vu sa signature c PMippes, euesques de Nantes », au bas d'un acte dont le rédacteur a écrit partout très lisiblement Cospean : traité authentique, revêtu en outre de la signature de son successeur à son premier évêché, et de deux notaires.

Mais nous avons dû céder à des preuves irréfragables que nous devDns a l'obligeance éclairée de M. le baron

1. L'écriture confondait alors TU et TN : de là une difflcnlté semblable attachée au nom, moins important, d'un des trois gentilshommes qui accompagnèrent en 1618 la reine régente aoz sources de la fontaine de Rougis. — On hésite entre les deux formes de Revis ou de Renis. {Hist, de Paris, par Dom Félibien.) ^La même incertitude d'orthographe explique : couvent, de conventus, etc. — Bt, pour revenir au prélat, on prononce Cospeau, selon Tallemant.

PHiLiiTK a.spKAi". :ni

de Stassart, membre correspondant de l'Institut de France à Bruxelles, auteur lui-même d*une notice sur l'éloquent prédicateur.

M. de Stassart, pour répondre aux questions que nous lui avons adressées au sujet de son illustre compatriote, a écrit au bourgmestre de Mons, et celui-ci a chargé l'archiviste de la ville, M. Lacroix, de recherches qui ont amené la découverte de pièces importantes dont nous donnons la substance.

Philippe Cospeau*, fils de Loys Gospeau et de Michiele Mainsent, naquit à Mons, dans le Hainaul; il fut tenu sur les fonts de baptême de l'église de Saint-Germain, — paroisse aujourd'hui détruite, — par Jehan Mesureur et Phlipote Lebrun, le 15 février 1571.

Son père, pauvre, si l'on en croit la tradition, ne tenait à la noblesse d'aucun côté, mais était d'une de ces familles de la haute bourgeoisie que les villes de Flandres nomment encore familles patriciennes.

c De 1442 a 1720, la famille Gospeau a fourni six échevins à la magistrature municipale de Mons, un massart ou trésorier, trois chanoines au chapitre de Saint-Germain et une foule de jurisconsultes distingués, au nombre desquels on compte Pierre Gospeau, cousin de l'évêque de Nantes, avocat a la cour souveraine de Hainaut, auteur de

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