‹ Portraits du grand siècleChapitre 87 sur 115 · M.-JEANNE-BAPTISTE · texte numérisé non relu

M.-JEANNE-BAPTISTE

Contresigné : Buschetto, Truchi, Gargano.

Les lettres d'abolition sont donc signées, entérinées. Le marquis pourra-t-il rentrer dans sa patrie, revoir sa femme, à qui sa santé ne permet pas de se déplacer, et ses deux enfants, qu'il n'a pas vus depuis quatre ans? Pas encore. L'amnistie lui rend la jouissance de ses biens,

CHARLES DE SIMIÂNE. 311

lui restitue ses titres ; mais, par convention expresse signée d'avance, le marquis s'engage à ne pas rentrer en Piémont, et le Roi lui-même a dû promettre qu'il ne demanderait jamais pour l'exilé la faveur du retour. Quels dangers n'aurait pas d'ailleurs pour Madame Royale la présence à Turin ou dans le duché d'un factieux si terrible? Elle aurait pour effet inévitable de désorganiser le gouvernement politique de l'Etat (disordinare il governo politico dello stato del Duca); et d'ailleurs, sans autre considération, ne suffisait-il pas de la seule aversion qu'il inspirait au Prince {basterebbe la semplice aversione del principe)? De semblables raisons, sous la plume de l'ambassadeur, sont la meilleure preuve du caractère odieux de la persécution dont le malheureux marquis était l'objet.

Lorsque la patente qui lui rendait si généreusement les droits dont il lui était interdit, en partie du moins, de faire usage, fut apportée à Paris, le Roi voulut se charger luimême de la remettre au marquis de Livourne. Celui-ci était alors en Dauphiné, oîi il faisait des achats de chevaux pour la prochaine campagne; il se rapprocha autant que possible de son pays, dont la frontière restait fermée devant lui, et eut une entrevue avec sa femme, qui dut se rendre à Chaumont, dans le voisinage de Suse. De là; M. de Livourne écrivit, le 25 janvier 1678, à Madame Royale une lettre pleine de sentiments de reconnaissance et de respectueux dévouement, et une seconde fois le 3 février pour prendre congé d'elle au moment d'aller rejoindre sa brigade. Le marquis partit en effet pour Paris, d'où, peu de temps après, il gagna l'armée de Flandre.

Dès les premiers jours de mars, il commandait sa brigade aux sièges de. Gand et dTpres. L*armée française était considérable. Elle comptait 72 bataillons et 95 escadrons réunis dans un même camp, où Ton eut de grandes difficultés à les préserver d'une inondation. En attendant Tarrivée du duc de Villa-Hermosa, qui devait venir au secours de la place, Tennerai avait ouvert toutes les écluses de TEscaut, de la Lys et de la Live; mais nos troupes eo souffrirent peu; des digues habilement construites mirent en communication tous les quartiers et forcèrent les eaux à prendre leur cours vers TEscaut. La tranchée fut ouverte le 6; un fort et deux demi-lunes furent enlevés rapidement ; enfin, le 12, don Francisco de Pardo, gouverneur de la place, fit sa soumission au Roi, qui le complimenta vivement sur sa bravoure. Quelques jours après, 17 mars, commença le siège dTpres, dirigé aussi par le maréchal d'Humières sous les ordres du Roi ; la place ne consentit à capituler que le 25. Tous les officiers, et entre autres le marquis de Livourne-Pianezza qui commandait la gendarmerie, y firent leur devoir d'une manière brillante, à la grande satisfaction du Roi.

Mais un fait d'armes, plus glorieux encore pour le marquis, fut la vaillante impulsion qu'il sut donner à sa brigade à la bataille livrée sur les hauteurs de l'abbaye de Saint-Denis, aux portes de Mons. La victoire fut chèrement disputée par le prince d'Orange au duc de Luxembourg, qui finit cependant par l'emporter. Deux fois nos troupes reculèrent, deux fois elles furent ramenées au combat. Le marquis de Livourne, à la tête du seul escadron des gendarmes bourguignons, força plusieurs esca-

drons ennemis à prendre la fuite. Il eut un cheval tué sous lui, et un de ses domestiques fut blessé à ses côtés, sans que lui-même fut atteint.

Sur la fin de la campagne, et pendant que nos ambassadeurs, réunis h Nimègue, y préparaient les bases d'un traité, M. de Livourne rentra au camp de Bruxelles. De là il écrivit à Madame Royale pour lui renouveler ses protestations de dévouement. Mais, comme l'idée flxe de la Duchesse Régente était que le marquis ne rentrât jamais en Piémont, une négociation s'ouvrit bientôt entre Tabbé Scaglia, ambassadeur de la Duchesse, et le chevalier Planque, agent du marquis à Paris, pour s'entendre sur un projet d'échange des biens du marquis en Savoie contre les biens de la duchesse en Franco ; ces pourparlers, qui durèrent quelques mois, n'eurent aucune suite.

Au mois d'août, la maladie de madame de Livourne - Fianezza prit une nouvelle gravité; le marquis s'adressa alors à M. de Saint-Maurice; M. de Louvois et le Roi luimême iutercédèrent pour obtenir que la régente levât la défense faite au marquis de rentrer en Piémont; la Duchesse, opposant des difficultés invincibles, pria le Roi de croire à son dévouement, mais de cesser des instances inutiles. Un refus si blessant mécontenta fort le Roi, et l'ambassadeur eut ordre de faire connaître à sa souveraine le mauvais effet d'une opiniâtreté injustifiable. Madame Royale resta inflexible, et le marquis prit alors le parti de se rendre à Montafîa; il y arriva au mois de janvier 1679, et son premier soin fut d'écrire à sa souveraine pour prolester de nouveau « de la soumission et du respectueux

et fidèle attachement qu'il avait pour sa royale personne. • Une lettre de Tambassadeur, Tabbé Scaglia, datée du S mai, donne lieu de penser que le marquis ramena sa femme à Paris; mais le souvenir de la patrie absente ne le poursuivait pas moins péniblement ; après avoir demandé et fait demander la permission de passer deux mois, puis seulement un mois, il sollicita la faveur de rester deux ou trois jours à Turin; mais il éprouva toujours les mêmes refus, jusqu*à la fin de Tannée 1679. Comment ensuite le trouvons-nous au commencement de 1680 à Turin, puis à Pignerolles, place occupée alors par les Français? Les documents nous manquent pour expliquer ce brusque revirement dans les volontés de Madame Royale.

Le 2 avril, le marquis était à Paris, oii il recevait de la princesse la mission flatteuse de remettre, avec les cérémonies d*usage, le grand collier de Tordre de TAnnonciade au comte de Soissons, fils aine d'un prince de la maison de Savoie, qui avait épousé Olympe Mancini. La cérémonie eut lieu le 18 avril 1680, à cinq heures du soir, dans la chambre de la princesse de Carignan, avec toutes les formalités portées par les statuts de Tordre. M. de Livourne rendit compte lui-même de ce qui s*était passé, et il ajouta : « A mon particulier, Madame, je ne saurois jamais asses tesmoigner à Y. A. R. combien je suis sensible à Thonneur qu'elle m'a fait en cette rencontre, et combien je souhoytte d'y respondre par une profonde soumission et par un attachement inviolable pour tout a' qui regarde son service personnel, pour lequel je m'esli-

CilRRLES DE SIMIAXE. 315

merai 1res heureux de pouvoir employer tout ce que j*ai au monde de plus cher. »

Les affaires du marquis allaient donc s'amôliorant, d*une manière peu sensible, sans doute, mais chaque jour cependant un peu davantage. Lorsque, au mois d*octobre, Tabbé de Verrue, Scaglia, eut ses lettres de rappel, le comte, devenu marquis Ferrero, reprit ses fonctions d'ambassadeur. Son premier soin fut de faire connaître à la princesse le crédit dont jouissait à la cour le marquis de Livourne-Pianezza.

Q est au mieux avec le Roi et les ministres, particulièrement avec M. de Louvois; Sa Majesté a de fréquents entretiens avec laif et toute la cour le remarque. Lui-même montre beaucoup de dévoaement pour le service de Y. A. R., et paraît très désireux d*en donner des preuves : je crois que, dans les occasions, il poui*raU nous être utile.

Quel changement dans Tesprit de la princesse et de l'ambassadeur lui-même! Le marquis Ferrero avait d*abord fidèlement rempli son devoir en se faisant Tinlerprèle énergique des sentiments du Duc près de la Duchesse; il avait ensuite de moins en moins chargé M. de Livourne, fermant volontiers Voreille aux attaques, et écoutant avec complaisance les défenses pour les reproduire; le voici enfin qui fait entrevoir à sa souveraine le parti qu'elle pourrait tirer des talents et du dévouement du marquis. En voyant se modifier ainsi les sentiments de Fambassadeur, il est permis de penser qu'il finit par

mettre franchement son influence au service de Pianezza. Sans doute, celui-ci ne dut pas moins à ses bons offices qu*à rintervention du comte de Masino, son neveu, Theureuse fortune qu'il eut enfin de vaincre la résistance obstinée de Madame Royale et de rentrer dans sa patrie.

Le marquis de Livourne quitta Paris dans les premiers jours de décembre 1680, et se rendit directement à Turin, où il trouva le meilleur accueil.

Il conserva cependant quelque temps encore les charges qu'il avait en France; un brevet du 24 février 1681 lui conféra le titre de maréchal de camp. Mais il ne se fixa pas moins d'une manière définitive en Piémont, où déjà, au mois d'avril, il avait pris part à une expédition contre les habitants de Mondovi révoltés; d'ailleurs ses talents, sa bravoure, son expérience, les services de son père et même les siens, le désignaient aux plus hauts emplois : la page suivante, tirée des mémoires manuscrits* de Madame Royale, Jeanne-Baptiste de Savoie, fait connaître de quelle façon glorieuse se termina l'exil du marquis :

Le marquis de Pianesse n*exerçoit pas seulement la charge de lieutenant gênerai de la cavalerie avec toute rautorité qui étoit due à son rang et à son employ; mais ses lumières, ses grandes connoissances, et ses talents naturels lui procurèrent une place au conseil ; il fut déclaré ministre et honoré d'une confiance particulière, sans qu*il restai le moindre vestige de ses malheurs passés; il entendoit parfaitement la guerre et

1. Ces mémoires, cités par M. de La Marmora, sont conservés à Turin dans la bibliothèque particulière de S. M. le roi dltalie

CHARLES DE SL\nANE. BH

il secondoit, par ses soins et son attention, le désir qu'avoit S. Â. R. de rendre ses troupes bonnes et bien disciplinées.

L'entrée de M. de Livourne au ministère eut ceci de particulier qu'il trouva pour collègues deux des anciens ambassadeurs qui avaient été en France les instruments de la haine de Madame Royale, le marquis Ferrero et Scaglia, abbé de Verrue. Sa nomination est du mois de septembre; mais, dès le mois d'août, renonçant aux privilèges que lui constituait sa charge dans Tarmée du Roi de France et aux garanties qu'il y pouvait trouver, il s'était démis de sa compagnie de gendarmes écossais. Il eut tort. De nouvelles disgrâces succédèrent à sa faveur; il quitta son palais pour une prison, victime encore de la vengeance, et toujours innocent; toutefois il sortit encore une fois heureusement de ces traverses, et mourut dans tout l'éclat des plus hautes dignités, pendant la nuit du 5 au 6 septembre 1706.

Nous avons arrêté ce tableau des aventures si diverses du marquis de Pianezza au moment où il quittait déflnitivement la France : ce que nous voulions faire ressortir dans le cours de cette notice, c'était surtout les relations de la cour de France avec la cour de Turin à l'occasion d'une disgrâce fameuse dans l'histoire, et les services rendus en France par un illustre exilé dont le nom, sinon la vie, appartient à notre pays. Au moment où cessent les correspondances échangées au siyet du marquis, et où il abandonne son commandement dans les troupes françaises, son histoire cesse aussi d'avoir pour nous le même

31« ?URTUA1TS DU GRAXD SlÉCLil.

iatérèt, et nous laissons aux écrivains italiens le soin de s'en occuper plus longuement. C'est ce qu'a fait, du reste, avec un grand soin et une remarquable exactitude M. Alb. Ferrero de La Marmora, dont l'intéressant ouvrage nous a guidé jusqu'ici dans cet historique rapide du séjour en France de Charles de Simiane, marquis de Livourne, puis de Pianezza.

Page 1