Portraits du XIXe siècle
11 semble qu'il y ait quelque chose de fondé dans le reproche qu'on nous fait de trop oublier Chateaubriand. Les catholiques sont, de tous les hommes, ceux qui doivent avoir l'horreur la plus obstinée pour tout ce qui pourrait ressembler à de l'ingratitude. L'Église n'est pas seulement une école de respect, mais elle est aussi une école de reconnaissance, et nous devons créer dans nos cœurs une sorte d'immortalité à ces rares esprits qui ont fait ici-bas avancer le royaume de Dieu. xMalgré cent défauts, Chateaubriand est un de ces entendements privilégiés. 11 appartient à cette grande race.
Il ne faudrait pas dire avec certaines voix légères : « Chateaubriand a sauvé l'Eglise, » ce qui serait absurde ; mais il convient d'avouer que le Génie du Christianisme est une œuvre dont Dieu a bien voulu se servir pour ramener les âmes à l'éternelle Lumière. Et c'est par milliers en effet que ce livre étonnant a poussé les âmes dans le sein d'un Dieu inconnu ou méprisé. Ce livre a été l'arcen-ciel après le grand déluge.
Ah ! je sais bien qu'elle a vieilli, cette œuvre jadis étincelante de tant de jeunesse ; je n'ignore pas qu'elle a plus d'éclat que de profondeur; j'avoue que le génie n'y a
point mis sa marque impérissable, et je n'y vois point cette griffe du lion que l'on sent si âprement dans la moindre ligne d'un Joseph de Maistre. Il est très facile aujourd'hui de prendre le Génie du Christianisme entre ses doigts méprisants ; de jeter sur ces pages trop brillantes un mauvais sourire plein d'ingratitude, ce sourire qui n'est qu'une grimace ; de couvrir ce livre de son dédain et d'aller jusqu'à s'écrier : « C'est une œuvre médiocre. » Oui, rien n'est plus aisé, et le livre lui-même paraît trop souvent donner raison à ces petits insulteurs, à ces critiques sans largeur.
Le Génie du Christianisme, sans doute, n'est point l'œuvre d'un théologien instruit ni d'un vaste penseur. Toute l'argumentation s'y réduit à peu près à cet étrange argument : « On a eu tort de renverser le christianisme : il était si pittoresque ! » Combien de chapitres n'ont réellement pas de conclusion plus forte ! « Pourquoi at-on détruit tant d'églises? Leurs ruines étaient si poétiques à minuit, par un beau clair de lune. Et les capucins, pourquoi les avoir chassés? Ils avaient de si longues barbes qui inspiraient si bien les peintres. Pourquoi faire la guerre à une doctrine qui fournit tant de charmants sujets de tableaux? etc., etc. » Certes, il n'est rien de plus puéril que tous ces prétendus raisonnements, et je suis intimement persuadé que l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg devait ressentir de véritables mouvements de colère en lisant certaines pages du Génie du Christianisme. Et réellement, le génie peut légitimement exercer ici son droit à l'indignation.
Le chapitre que Chateaubriand a consacré à la foi nous peut donner une idée des profondeurs de sa théologie. Vous pensez peut-être que l'auteur du Génie du Chris-
tianisiiie va nous fournir ici quelque noble définition de celte vertu théologale, de ce libre acquiescement de notre intelligence aux vérités révélées, l'oint. Chateaubriand joue sur les mots, et parle de la foi... des anciens chevaliers. Il explique ce que signifie celte expression : Bailler sa foi, et n'oublie point de parler de Roncevaux. Puis, par une étymologie des plus malheureuses, il nous montre que foyer vient de foi. Hélas! — Et le tout se termine par cette apostrophe plus que précieuse : « Foi céleste, foi consolatrice, tu fais plus que de transporter des montagnes; tu soulèves les poids accablants qui pèsent sur le corps de l'homme !!! »
Un plan diffus, et qui n'a rien de philosophique ; un style souvent prétentieux; l'abus des antithèses et des contrastes prolongés ; des phrases pompeuses et sonores; des périodes à la Jean-Jacques et une imitation aussi visible qu'involontaire de cet « ami de la nature ; » une ignorance presque scandaleuse (telle, par exemple, qu'en énumérant les vierges que l'Eglise a placées sur ses autels, Chateaubriand cite en première ligne « sainte Geneviève de Brabant, » qui n'est pas sainte, qui n'est pas vierge, et qui probablement n'a jamais existé); beaucoup de prétentions, avec un air guindé qui ne laisse pas souvent de place au sourire ; la confusion perpétuelle du merveilleux avec le surnaturel; un certain pittoresque vieillot et des périphrases que Delille n'eût pas reniées, comme celle-ci pour exprimer le baptême : « Le solitaire du rocher versa l'eau lustrale sur ma tête ; » une admiration excessive pour les mièvreries de Bernardin de Saint-Pierre, pour les pauvretés tragiques de Voltaire, et même un peu pour la Henriade ; des lacunes, des erreurs, des sophismes, et beaucoup, beaucoup de creux... Oui, voilà bien, je
pense, tous les reproches qu'on est en droit de faire à l'auteur du Génie du Christianisme. Nous les admettons tous, et les jugeons légitimes.
Et cependant nous persistons à croire que c'est là une œuvre magistrale, une œuvre immense, une œuvre dont le mérite est grand, mais dont l'influence a été cent fois plus grande encore. Car on peut résumer en ces quelques mots tout un jugement sur Chateaubriand : « Il a eu plus d'influence que de génie. »
Nous allons plus loin : le Génie du Christianisme est une de ces œuvres qui contiennent en germe tout un siècle. Ce livre, qui a tant de défauts, mais aussi tant de qualités de premier ordre, ce livre a enfanté et mis au monde le dix-neuvième siècle.
Quelle est donc la vertu principale de cette œuvre étrange? A quels éléments doit-elle cette puissance incontestable, cette fécondité magnifique ?
C'est une œuvre d'initiative. N'exprimât-il que les efforts d'une belle intelligence pour entrer dans vingt voies nouvelles, en art, en littérature, en histoire, le Génie du Christianisme mériterait d'être immortel, et il ne peut point ne pas l'être.
Tout défectueux qu'il est, le seul plan de ce livre atteste sa nouveauté profonde, et c'est la seule profondeur qu'on y doive peut-être constater. Les deux tiers en sont consacrés à la Poétique du christianisme ; oui, les deux tiers, et Chateaubriand par là a révélé sa grandeur originale. A la fin du siècle dernier, au commencement du
nôtre, un grand problème se dressait dans le monde et réclamait sa solution : il fallait à l<»ul prix prouver que le christianisme était poétique, en d'autres termes, qu'il était beau. Il fallait énergiquement réconcilier La Beauté etla Vérité, qui semblaient désunies aux yeux des hommes. Le dix-septième siècle s'était humblement prosterné à genoux devant la vérité du christianisme vainqueur ; mais il n'en avait pas vu le rayonnement, la beauté. Depuis deux cents ans, on en était aux fameux vers de Boileau : De la foi des chrétiens les mystères terribles — D'ornements égayés ne sont pas susceptibles. Il fallait à toute force baltre en brèche ces affreux vers-Là, et leur donner un démenti définitif. Il fallait prouver que la lumière du christianisme doit pénétrer partout, et notamment dans l'épopée, dans le drame, dans l'ode, comme aussi dans la musique, dans la peinture et dans l'éloquence. Il fallait prouver qu'on n'a pas le droit de n'être chrétien qu'aukv heures de la prière et de la messe ; mais qu'au contraireW toujours et partout, il faut tout pénétrer de sa foi. Il fallait jeter à la porte la vieille mythologie honnie et faire entrer à sa place la Vérité enveloppée de rayons. Chateaubriand ne recula point devant cette tâche ; mais il faut avouer que la résistance fut des plus vives. « Quoi ! nous serons réduits à dire « Dieu », et non point Jupiter ! quoi ! il nous en faudra venir à prononcer dans nos vers le nom de Jésus-Christ et celui de l'Église! quoi! la théologie aura ses droits d'entrée dans la poésie ! » Oui, certes, et qu'on nous permette de le dire avec un cri de joie : la chose est faite, c'est fini. Dieu et l'âme sont maintenant les maîtres presque absolus des cordes de la lyre ; ceux qui sont chrétiens dans leur vie le sont aussi dans leurs livres, et même dans leurs vers ; nous n'avons
plus besoin du Dictionnaire de la Fable pour comprendre nos poètes ; nous possédons les Méditations de Lamartine et les Feuilles d'automne de Victor Hugo, œuvres vivantes et pleines de réalités idéales ; on ne sépare plus niaisement le Beau et le Vrai ; on se dit que l'Église, ayant la vérité, doit avoir et a nécessairement la beauté ; on admire artistiquement la Bible, la Liturgie, les Pères ; on sent, on sait qu'il y a une musique catholique, une peinture catholique, une architecture catholique. Actum est, c'est fait.
C'est fort bien ; mais à qui devons-nous cette invraisemblable révolution? Bemontez le cours du temps. Au delà de 1802, rien n'arrêtera vivement vos yeux, et 1802, c'est la date du Génie du Christianisme. Feuilletez, feuilletez maintenant ce livre tout à l'heure si dédaigné, et placez-vous à ce point de vue que nous venons d'indiquer. Il frappa les contemporains de Chateaubriand, et les principales critiques qu'eut à subir sa première œuvre se rapportent précisément à cette préoccupation uniquement artistique : « On ne doit pas parler de la religion sous les rapports purement humains ni considérer ses beautés littéraires et poétiques1. » Critique de professeur de rhétorique et de pédant, ou plutôt critique où se résume très exactement tout l'esprit des trois derniers siècles. Chateaubriand marcha dessus, et fit bien. C'est grâce à lui que dans le monde nouveau on poussa enfin ce cri libérateur : « Le christianisme est beau ! » Et tous ceux qui le jetèrent en vinrent bientôt à s'écrier : « Le christianisme est vrai! » C'est ainsi que s'ouvrit le dix-neuvième siècle.
' Défense du Génie du Christianisme, édit. Didot, II, 284.
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Mais Chateaubriand était appelé à produire;, par ce même livre, beaucoup d'autres révolutions considérables. On se rappelle quelle était, au dix-huitième siècle, la physionomie de .la critique littéraire : un nom la résume, celui de Laharpe. dette critique était fine, mais étroite; pénétrante, mais sans élévation. On s'y préoccupait de la grammaire et de l'art d'écrire, plus que du vrai style qui est l'expression de l'âme humaine, plus que de l'ame elle-même. Sous les vers du tragique, on n'allait pas chercher la forme de son intelligence, le fruit de son éducation, le résultat de son milieu ; mais on épiloguait sur les mots, mais on disait : « Tel mot est noble, tel autre est bas, telle tournure est distinguée, et telle autre est triviale. » On discutait l'épithète, on analysait la périphrase ; <( d'un mot mis en sa place » on sondait les beautés cachées. Quelquefois, mais plus rarement, on comparait notre art avec celui de l'antiquité, Racine avec Euripide, Corneille avec Eschyle ; mais c'était encore au point de vue de la grammaire et de la rhétorique. On peut dire, sans exagération, que Chateaubriand a changé tout cela. Il a créé la critique moderne ; il a ouvert cette noble voie. Chez lui, on ne se heurte jamais à une réflexion grammaticale : il ne s'occupe pas des mots, mais des pensées. Il donne au cœur humain la place usurpée par la syntaxe. « Le père, la mère, l'ami, le vieillard, l'épouse, le fils, » il étudie tour à tour ces grands types, et nous montre comment ils ont été compris par tels et tels écrivains qu'il interroge et compare. Cette seule méthode était un trait de génie, et, quelques sacrifices que Chateaubriand ait faits à la rhétorique, on peut dire que par là il en a été l'heureux vainqueur. Car on peut faire bien des reproches à notre siècle ; mais,
grâce à Dieu, ce n'est pas le siècle de la rhétorique. Il dit ce qu'il pense, sans périphrase et sans apprêt. Chez Chateaubriand il reste bien encore quelques défauts de l'ancien régime littéraire ; mais ne vous y trompez point : si, par quelques détails de son style, l'auteur du Génie du Christianisme appartient encore à l'école de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, il en est très éloigné par le coup d'œil. Quel est l'écrivain du dixhuitième siècle qui aurait osé prendre pour base d'une nouvelle critique les passions, les caractères, les différents « états » de l'âme humaine?
Il faut ajouter que Chateaubriand est, en outre, le puissant créateur d'une nouvelle science qui n'a pas fait, depuis le Génie du Christianisme, assez de progrès dans le monde. Je veux parler de « l'Art comparé ». Il viendra un temps, soyez-en certain, où, sur l'expression de chacun de nos sentiments, on interrogera tour à tour tous les arts, l'un après l'autre. Il viendra un temps où le professeur de rhétorique (s'il y a encore une classe à porter cet affreux nom) dira à ses élèves qui l'écouteront, ravis : « Nous allons étudier l'amour d'une mère dans l'histoire d'abord : voici la mère des Machabées ; puis, dans la peinture, voici une vierge de Raphaël; puis, dans la sculpture, voici une Pietà de Michel-Ange ; puis, dans la musique, voici une mélodie de Gounod. » Quel charme de pouvoir suivre ainsi la même pensée, le même sentiment, à travers tant d'interprétations qui sont à la fois si diverses et si ressemblantes ! Quelle élévation dans cette méthode! Quelle heureuse vivacité dans l'enseignement de la littérature et de l'art ainsi compris ! C'est Chateaubriand qui a encore frayé cette belle route sans en atteindre le terme, que ses petits-neveux connaî-
Iront. Dans ses chapitres sur les Passions et les Caractères, il n'a cessé de comparer toutes les littératures de l'antiquité avec toutes celles des temps modernes. (Vêtait déjà 1res hardi, et nous devons pardonner à cet esprit aventureux et prime-sautier s'il n'a pas encore osé aborder la comparaison des difîérentes branches de l'art avec l'éloquence, l'histoire et la poésie. Mais il a et il aura des imitateurs. L'élan est donné, et dans quelque vingt années on citera, dans un morceau de critique ou du haut d'une chaire, on citera, dis-je, une phrase de Beethoven, un dessin de Raphaël, une réduction de Michel-Ange ou de Puget, avec cette même aisance que l'on met aujourd'hui à citer des vers de Lamartine ou une page de Joseph de Maistre.
Chateaubriand d'ailleurs n'a pas moins bien préparé la voie à la « science comparée ». 11 montre sans cesse, et presque sans le vouloir, l'enchaînement rigoureux de toutes les sciences en les appelant toutes à la défense de la vraie foi. De là aussi cette noble attitude de l'apologétique moderne, bien supérieure, suivant nous, à celle du dernier siècle. L'apologétique chrétienne est devenue scientifique. Dans tout plaidoyer sérieux en faveur de nos dogmes, vous trouvez, vous êtes forcé de trouver un chapitre sur la géologie à côté d'un autre qui est tout philologique. L'astronomie, la paléontologie, l'histoire naturelle, la chimie, la géographie, l'histoire, la philosophie, la linguistique, sont interrogées toutes à la fois, et il n'est plus permis à un écrivain catholique de ne pas invoquer leur témoignage. Mais où est le type de tous ces livres apologétiques? Dans le Génie du Christianisme. Sans doute, le modèle a été depuis longtemps dépassé : le dernier de nos savants est plus instruit et plus
profond que M. de Chateaubriand. La science a marché enfin, et marché à pas démesurés ; les étymologies et les explications scientifiques de 1802 nous font rire. Oui, mais, encore un coup, cet homme étonnant est venu le premier ; le premier il a imprimé ce caractère à notre apologétique agrandie, et il est resté supérieur à ceux mêmes qui l'ont dépassé.
Un tel homme ne pouvait point passer devant l'histoire sans la transformer : il l'a transformée en effet. Avez-vous lu les livres historiques des derniers siècles, j'entends les meilleurs? Il arrive souvent qu'ils sont pleins de science et d'exactitude ; mais quelle froideur, quelle sécheresse ! Les faits sont racontés partout avec le même ton, et peints avec la même couleur, qui est le gris. Une scène des temps mérovingiens, une scène de Versailles, c'est tout un, et Clodion ressemblée Louis XIV. Quanta la philosophie de l'histoire, elle est trop souvent absente : l'enthousiasme pour le bien, l'indignation contre le mal, n'osent guère se montrer et se cachent si bien qu'on ne songe plus à les chercher. On voulait souvent, de fort bonne foi, remonter aux sources, et l'on y remontait ; mais le lecteur ne sentait pas assez vivement la force d'un procédé historique qui n'était pas assez constamment employé. Chateaubriand écrit ses Études historiques, — œuvre beaucoup trop délaissée, — et voilà que tout aussitôt la méthode qui consiste à remonter toujours aux sources est mise dans la plus belle, dans la plus éclatante lumière. Voilà que la philosophie circule à l'aise dans les pages de l'histoire transfigurée. Voilà enfin que la couleur locale donne pour toujours du relief et de la vie à toutes les époques, à tous les théâtres de l'histoire. Qui a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les Barbares vengeurs?
Qui a mieux s;iisi el rendu ce formidable contraste entre ces deux races, dont, l'une était dangereuse pour avoir trop vécu, et l'autre pour n'avoir pas encore vécu assez; dont l'une était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l'autre par sa grossièreté? Relisez les Etudes historiques : elles n'ont pas autant vieilli que le Génie du Christianisme, et le mérite, ici, est aussi grand que l'inlluence a été considérable.
De l'histoire, la couleur locale, victorieuse, passa dans l'art, où nous espérons qu'elle restera toujours. Vous vous les rappelez, ces pages timides et gauches de Chateaubriand sur les églises gothiques? Relisez-les bien et bénissez-les : car toute notre archéologie nationale est sortie de là. Est ce que l'archéologie du Moyen-Age existait avant le coup de baguette de ce magicien? est-ce qu'elle remonte plus haut que 1802? Vous savez ce que deux siècles ignorants avaient fait de nos vieilles églises. Tout d'abord ils leur avaient prodigué les dédains sans les compter, et Fénelon lui-même s'était chargé de résumer les idées de tout son temps, en décorant nos cathédrales du nom de barbares. On avait fait mieux. On les avait badigeonnées, meurtries, déshonorées. On avait collé contre leurs augustes portails des portiques doriques, ioniques et corinthiens, comme celui de Saint-Eustache ; on avait plaqué contre leurs murs des vingtaines d'autels à petit fronton triangulaire supporté par deux colonnes prétendues grecques ; on avait emmailloté dans le marbre les anciennes arcades, qu'on avait condamnées au plein cintre à perpétuité, comme à Notre-Dame de Paris ; on avait remplacé les vieux vitraux par de belles vitres toutes blanches et toutes neuves, qui permettaient aux fidèles de mieux lire leurs Eucologes; on avait démoli
les trumeaux des portails parce qu'ils empêchaient le passage de ces dais de procession carrés, immenses et lourds; on avait... Et que n'avait-on pas fait? Les trois pages de Chateaubriand arrêtèrent ce beau mouvement, et l'archéologie naquit. Certes, aujourd'hui, quand on relit ce fragment du Génie du Christianisme, on sourit malgré soi des erreurs qu'il contient : « On pense, dit Chateaubriand, que le gothique nous vient des Arabes; nous aimerions mieux en rapporter l'origine à la nature. » C'est presque ridicule ; mais qu'importent ces erreurs ? Ce qui frémit dans ces pages, c'est le respect, c'est l'amour. Et ces deux choses-là, en vérité, font des prodiges. C'est grâce à Chateaubriand que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les secrets de cet art remis si légitimement en honneur ; c'est grâce à Chateaubriand que Viollet-le-Duc a pu écrire son Dictionnaire de l'Architecture, et Jules Quicherat professer son incomparable cours à l'École des chartes; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la Sainte-Chapelle sont belles et radieuses.
Il voulut toucher, il toucha à tout. N'étant pas satisfait d'avoir trouvé la théorie s'il ne fournissait point en même temps le modèle vivant, il écrivit les Martyrs pour réaliser sa doctrine sur le caractère poétique du christianisme et sur les épopées chrétiennes. L'entreprise était hardie, et plus que hardie. Il s'agissait de faire l'antithèse de Téléynaque, de cette œuvre étrange qui, presque à elle seule, représente le génie français chez toutes les nations étran-
I mai BAUBRIAND 2.*l
gères; il s'agissait <1<; ruiner une popularité fortement établie, de battre en brèche cent préjugés tout-puissants
et de prouver à des chrétiens qu'ils pouvaient prétendre à posséder une poésie chrétienne. Dès que les Martyrs parurent, ce fut un cri d'indignation parmi ces catholiques eux-mêmes dont Chateaubriand voulait servir la cause et démontrer la gloire. Tous les vieux tenants de la vieille rhétorique, toutes les têtes blanchies, toutes les voix tremblantes qui ne voulaient citer qu'Horace ou Virgile, les anciens professeurs des ci-devant collèges et leurs élèves, des prêtres honorables, des chrétiens vertueux s'écrièrent d'un commun accord que « la religion n'était plus respectée, qu'on la profanait en la mêlant aux fictions profanes, qu'elle n'était pas faite pour devenir un élément poétique, etc., etc. » Ce qui revenait à dire : « La vérité n'est pas faite pour être belle. » Les Martyrs n'en réussirent pas moins, et les rhétoriciens de collège furent eux-mêmes obligés de convenir que M. de Chateaubriand s'entendait assez bien à traduire les bons auteurs, c'est-à-dire les auteurs profanes. Quant aux vrais défauts de l'œuvre nouvelle, tous les critiques ne les virent pas clairement. On ne mit pas le doigt sur la plaie; on ne vit pas que les Martyrs ne sont que l'expression d'un contraste entre le christianisme naissant et le paganisme expirant, et que le poète, pour rendre le paganisme plus aimable et plus radieux, l'avait rajeuni de plus de dix siècles. Cet anachronisme peut faire honneur à la bonne foi de Chateaubriand, qui voulait accorder à ses adversaires plus qu'ils ne pouvaient lui demander ; mais il fait moins honneur à son jugement et à la pureté de son sens historique. Un autre défaut, beaucoup plus grave, fut constaté par le chœur nombreux des mécontents. Il est
certain que le merveilleux àv& Martyrs est insupportable, et qu'il est impossible de lire jusqu'à la fin ces scènes prétendues théologiques qui se passent au Paradis. Mais les critiques se sont mépris sur la cause du profond ennui qu'exhalent ces pages mortelles et des traits ridicules qu'il est trop aisé d'y signaler. Chateaubriand, ici, a manqué de simplicité. Il n'a pas voulu se contenter du surnaturel catholique, et s'est cruellement battu les flancs pour inventer un nouveau merveilleux. De là « l'ange des saintes amours, l'ange de l'amitié, » et tant d'autres séraphins qui sont niais parce qu'ils ne sont pas réels. Ce qui a perdu l'auteur des Martyrs, c'est la lecture des poètes italiens, et en particulier du Tasse. Pour faire un poème chrétien, sincèrement chrétien, il n'est pas nécessaire de transporter ses lecteurs dans un ciel que l'œil de l'homme n'a point vu et qu'il lui est interdit de décrire. Il n'a qu'à faire mouvoir tout simplement ses héros sur la terre, qui est peuplée en effet d'anges et de saints. Quoi de plus dramatique que la réalité chrétienne ! un combat perpétuel du Bien contre le Mal, un combat aux innombrables péripéties, auquel prennent part les damnés et les élus, et dont le catéchisme nous indique l'inévitable dénoûment. Mais, d'ailleurs, on a recommencé les Martyrs sur ce plan si naturellement surnaturel, sur ce plan que nous signalons, et il en est résulté une œuvre de tout point admirable et charmante. Fabiola n'est en quelque sorte qu'une seconde édition des Martyrs, revue et considérablement... corrigée.
L'activité de son esprit poussait Chateaubriand dans toutes les directions à la fois. On avait fait avant lui des romans, voire des romans chrétiens; m&'isAtala n'en a pas moins été une révélation féconde. Il y avait tout un
avenir nouveau dans le seul fait de transporter sous les forêts vierges de l'Amérique le théâtre de ce drame, qui est à la fois naïf et malsain. Nous ne sommes point de ceux qui condamnent le roman en lui-même et tous les romans. Nous pensons, au contraire, qu'il faut que les catholiques s'emparent énergiquement de ce genre puissant, et le transforment. Le roman n'est que la peinture dramatique de l'âme humaine, de ses passions et de ses combats : eh bien ! donnons la victoire au Bien, et faisons des romans. Mais soyons prudents et n'y laissons pas autant de place que dans Atala aux ardeurs contagieuses de la passion des passions, qui est l'amour. Surtout, n'affadissons point les âmes, comme dans René. « Je n'ai voulu peindre qu'une maladie de l'âme ; car la tristesse n'est qu'une maladie : » ainsi s'est exprimé Chateaubriand lui-même dans son Essai sur la littérature anglaise. Mais son siècle, hélas ! s'y est mépris, et rien n'a été plus dangereux. De René date l'ère des poitrinaires. De René sont sorties tant de méditations hâves et blêmes, tant de spleens incurables, tant de tristesses morbides. Combien de gens en belle santé, gras et fleuris, se sont plaints, depuis René, de suivre un sentier rude, de traîner le poids de la vie et surtout d'être incompris ! Dès qu'une génération se dit incomprise, elle est perdue : elle perd toute activité, et l'inaction, c'est la mort. A tous ceux qui aiment René, j'indiquerai certain manuscrit du dixième siècle, que j'ai souvent feuilleté et où la tristesse est appelée « le huitième péché capital ».
Je ne parlerai pas des Natchez, que j'ai eu le courage de lire plusieurs fois et qui ne sont, à tout prendre, qu'une sorte A' Atala manquée. Œuvre d'un ennui transcendant, pleine de méchantes périphrases et de longueurs
plus méchantes encore ; œuvre dont l'influence et le mérite sont nuls. Jamais Chateaubriand n'a été plus prétentieux. Jamais en revanche il n'a été plus simple que dans son Itinéraire, qui est celui de tous ses livres dont il faut conseiller le plus volontiers la lecture. On n'y pourrait peut-être pas signaler une seule périphrase : tout est dit sans apprêt et bien dit. Un très noble enthousiasme s'y allie facilement à des descriptions savantes et naturelles. C'est une suite de beaux paysages et de dissertations érudites qui ne se font mutuellement aucun tort. Modèle qu'il faut placer sous les yeux des jeunes gens; livre que Chateaubriand écrivit en se jouant et dont il voulait faire seulement une introduction à ses Martyrs ; cahier de notes qui est devenu un chef-d'œuvre.
11 semble, d'ailleurs, que cet homme étrange ne pouvait choisir que des sujets à la fois originaux et féconds. Son Essai sur la littérature anglaise et sa traduction du Paradis perdu sont, si vous le voulez, pleins d'imperfections regrettables ; mais ils ont contribué à ramener parmi nous ce goût pour cette littérature anglaise que le dix-huitième siècle avait outragée si grossièrement. Shakespeare, chassé de France par la main de Voltaire, y est rentré tout rayonnant, conduit parla main de Chateaubriand. Il est vrai que l'auteur des Martyrs croyait avoir rendu à la littérature anglaise plus encore qu'elle ne lui avait donné : « Lord Byron, disait-il, est le fils de mon René. » Espérons, pour son honneur, que Chateaubriand se trompait. Mais, vous le voyez, il laissait partout l'empreinte forte de son activité et de son esprit.
Nous n'avons point parlé, à dessein, de l'homme politique, que nous nous réservons de juger un jour d'après quelques brochures trop célèbres, et surtout d'après les Mémoires d 'Outre- Tombe. Chateaubriand vécut longtemps entre le dernier de ses ouvrages et la mort. Il eut peutêtre la coquetterie de la gloire, et ne voulut pas montrer les rides de son intelligence. Il cacha une réputation qu'il ne se sentait pas le courage de voir vieillir. On se disait à Paris, on se disait dans toute l'Europe : « C'est ici qu'il habite. On l'a vu ce matin. » Quelques indiscrétions mettaient le public au courant des habitudes austères de ce vieillard, dont la dignité ressemblait quelquefois à de l'orgueil. On répétait partout à voix basse : « Il écrit ses Mémoires d 'Outre-Tombe ; il en a lu un livre à ses amis, et c'est, dit-on, d'un intérêt puissant. » Puis, on ne disait plus rien, et tout rentrait dans le silence autour de cette maison, devenue historique. Cependant, il assistait, vivant, à sa gloire. Les éditions, les traductions de ses livres se multipliaient; Victor Hugo et Lamartine semblaient ses élèves ; tout ce qu'il y avait de grand dans son siècle paraissait se tourner vers lui et lui crier : « Nous te devons la vie ! » Il vieillissait, néanmoins, ce glorieux. Il vieillissait, tristement paisible, travaillant à ces Mémoires où il devait exagérer toutes ses qualités littéraires et les transformer en défauts. Dieu permit qu'il ne quittât point la terre avant d'avoir vu les excès d'une révolution nouvelle, et il s'endormit du dernier sommeil au milieu d'une des crises les plus épouvantables
qu'ait traversées cette France, dont il avait si bien esquissé la grande histoire. Il eût fallu à cette mort plus de silence pour être plus vivement sentie, et les funérailles de ce grand homme ne firent pas battre les cœurs de ceux qui croyaient en ce moment avoir à conduire les funérailles de la patrie...
Finirons-nous sur ce dernier tableau? Non; il vaut mieux nous transporter une dernière fois au moment où parut ce livre si jeune, le Génie du Christianisme. La France sortait du gouffre et jetait de joyeux cris vers la lumière enfin entrevue. On ne s'était pas aimé depuis si longtemps, et on était tellement en retard avec Dieu! La nature semblait renaître ; on n'avait pas eu le temps de la regarder depuis de si longues années ! On sentait partout la réaction de la foi, de l'amour, de l'espérance. On jetait aux églises ruinées et aux prêtres proscrits un regard ému qui voulait dire : « Revenez. » On désirait faire des ovations à Dieu et à l'Église. Mais il fallait, il fallait un homme qui résumât dans une œuvre vivante toutes ces aspirations un peu vagues, tous ces désirs un peu inavoués ; qui donnât un corps à cette réaction insaisissable et invisible; qui opérât enfin la grande réconciliation. Chateaubriand parut, son Génie du Christianisme à la main.
Dans ce livre étaient contenus, comme nous venons de le voir, une nouvelle histoire, une nouvelle critique, une littérature et un art nouveaux, et, pour tout dire, un siècle nouveau. Oui, un siècle tout entier, et un grand siècle : le nôtre. Nous sommes tous, par certains côtés, les fils spirituels de Chateaubriand, et notre reconnaissance à son égard doit revêtir un caractère filial.
Seulement, celui qui avait introduit ses contemporains
<l;ins la vérité reconquise, laissa quelques-uns d'entre eux
y pénétrer plus profondément que lui. Chateaubriand ne connut guère que les beautés extérieures de ce grand édifice qui s'appelle l'Église, et c'est à lui que s'applique ce mot d'un de nos plus vigoureux critiques : « Sur le recueil des œuvres qu'il consacra à la défense de la Vérité et de l'Église, on pourrait écrire : « Vues du de/tors. » Il fit entrer dans le sanctuaire certaines intelligences très hautes, et n'y entra pas lui-même.
C'est, parmi tous les hommes d'une vaste intelligence, celui qui s'est peut-être le plus approché du génie... sans l'atteindre.