‹ Portraits du XIXe siècleChapitre 2 sur 23 · MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

MONTALEMBERT

CHARLES DE M0XTALEMIJE11T.

Le dimanche, 13 mars 1870, M. le comte de Montalembert est mort à Paris, dans sa soixantième année, après de longues et horribles souffrances, héroïquement supportées. Cette nouvelle, qui a fait rapidement le tour de la France et de l'Europe, y a profondément attristé tous les catholiques. Nous venons aujourd'hui prendre part à ce deuil si légitimement universel.

Sur la tombe de celui qu'on a pu si longtemps appeler « le chef du parti catholique, » il convient d'oublier tout ce qui nous séparait de lui. Il convient surtout de rappeler tout ce qui nous unissait à cette noble et grande intelligence ;

« Tout ce qui nous unissait, » c'est-à-dire Dieu, Jésus- Christ, l'Église.

Pour bien juger un homme public, il est nécessaire de constater exactement dans quelle situation, à son entrée dans le monde, il avait trouvé les hommes et les choses ; dans quelle situation il les a laissés. Ce n'est pas seulement à leur mérite qu'il faut juger les grands esprits :

c'est à leur influence. Or, si grand qu'ait été le mérite de M. de Montalembert, son influence a été mille et mille fois plus considérable.

Si l'on veut porter un jugement sain et équitable sur la nature et la portée de cette influence, il faut, d'une façon vivante, se transporter en 1830 ; il faut se demander ce qui manquait alors aux catholiques de France ; il faut constater les conquêtes que nous avons faites depuis lors et rendre hommage, sans arrière-pensée, sans passion, à tous ceux auxquels nous les devons.

En 1830, il n'y avait pas en France un « parti catholique » régulièrement constitué (j'ai horreur de ce mot parti, mais je suis forcé de m'en servir). Donc, il n'y avait alors ni un parti, ni une politique absolument et uniquement catholiques.

En 1830, l'Église n'était pas libre. Elle n'avait ni la liberté de réunion, ni la liberté d'enseignement, ni la liberté d'association. Elle était enchaînée.

En 1830, il n'y avait pas un Art catholique.

En 1830, il n'y avait pas une Histoire catholique.

Eh bien ! je dis que la mission du comte de Montalembert a consisté en ces quatre nobles entreprises, qu'il a menées à si bonne fin. 11 a contribué plus que tout autre à créer parmi nous un parti sincèrement catholique ; il a plus que tout autre défendu la liberté de l'Église, et surtout cette très précieuse liberté d'enseignement qu'il n'a pas eu la consolation de voir complètement proclamer avant sa mort ; par sa Vie de sainte Elisabeth, par ses Moines d'Occident, il a jeté dans l'histoire une vie nouvelle, une vie chaudement catholique ; par son Vandalisme dans l'art, il a préparé cette réhabilitation de l'art roman et gothique à laquelle nous assistons encore. Et

certes, si l'on décernai! à cel illustre mort les honneurs d'un service public sous les voûtes de Notre-Dame, ce sérail, doublement justice. Car il a singulièrement contribué à ces magnificences si correctes, à celle restauration si scientifique. Les Viollet-le-Duc ne viennent qu'après les Montalembert.

Pour créer le Parti catholique, il fallait, quoi qu'on en ait dit, rompre avec une ancienne école à laquelle on est bien forcé de laisser ici son nom : le Gallicanisme. C'est l'honneur de M. de Montalembert d'avoir été (sans peutôtre s'en rendre compte autant que nous le désirerions) le grand ennemi du gallicanisme. On ne lui ravira pas cette gloire. Il fallait couper ces liens pour marcher, et M. de Montalembert les a coupés vigoureusement. Qu'il ait été trop loin, nous le savons ; mais il a déblayé un terrain qui devait être absolument déblayé. Après cette besogne nécessaire, il lui a encore fallu se mêler intimement à vingt autres questions et leur trouver des solutions catholiques. S'agit-il de politique internationale? M. de Montalembert a passé sa vie à plaider pour les petites nationalités, pour les peuples opprimés. On n'oubliera pas, on ne pourra jamais oublier avec quelle éloquence admirable il a plaidé là cause de l'Irlande, celle de la Pologne, celle du pouvoir temporel des Souverains Pontifes. 11 a eu le mérite singulier d'attaquer l'Angleterre que, cependant, il aimait tant, et, nous pouvons le dire sans injure, qu'il aimait trop. Il a eu la gloire plus vive de défendre Pie IX contre lord Palmerston. S'il eût été

ministre des Affaires étrangères, il eût fait triompher ces grands principes. L'Irlande eût été émancipée plus tôt; la Russie n'eût pas étouffé la Pologne dans les glaces de la Sibérie ; Castelfidardo n'eût pas précédé Mentana. Il est vrai que sa politique intérieure n'a pas été toujours la nôtre, et nous n'avons aucune peine à l'avouer ; mais enfin, si ce grand esprit a eu de la liberté une notion par fois trop utopiste, il faut se rappeler que la liberté de l'Église est, de toutes les libertés, celle qu'il a le plus aimée. Il n'oubliait pas les petits et, tout autant qu'un autre, s'est occupé de la question ouvrière. On a longtemps gardé le souvenir de ses admirables discours sur le travail des manufactures, sur la situation qu'on a faite aux femmes et aux enfants dans les usines. Et aujourd'hui, si cette situation s'est notablement améliorée, si les ouvriers sont mieux logés, mieux payés et surtout plus honorés, si les usines sont mieux aérées et plus saines, si le sort des enfants et des femmes est l'objet de soins plus affectueux, il en faut rapporter quelque honneur à cette voix désormais éteinte.

« Patronage donné aux nations catholiques ; développement de toutes les libertés catholiques à l'intérieur ; décentralisation ; formation des mœurs politiques ; étude sincère de la question ouvrière ; » ce n'est pas encore tout Montalembert. Il n'est guère de question sur laquelle il n'ait parlé très catholiquement. Sa parole était naturelle, spontanée, facile, brillante, chaude. C'était une éloquence profonde et véritable. Les traits y abon-

daient, el plusieurs sont demeurés célèbres : « L'Église es1 une mère, » disait ce Ris très ardemment reconnaissant. « Nous sommes les lils d(;s Croisés, disait-il encore, et non les lils de Voltaire. » Dans la question du Sonderbuud, il s'éleva au sublime. Mais ce sont les libertés de L'Eglise qui l'ont surtout inspiré.

En 1831, Dieu lui ménagea un éclatant début. On sail comment il se fit « maître d'école » avec M. de Coux et l'abbé Lacordaire ; on sait comment la main brutale d'un commissaire ferma cette école libre, d'où sont sorties tant d'autres écoles libres ; on sait surtout par quel providentiel concours de circonstances le jeune comte de .Montalembert fut amené à plaider cette grande et sainte cause devant la Cour des Pairs. Pendant vingt ans, il ne cessa point de la plaider. La victoire fut au bout.

L'année 1844 fut une année célèbre entre toutes. Ce fut celle où M. de Montalembert prononça ses trois fameux Discours sur la liberté de l'Église, sur la liberté de l'enseignement, sur la liberté des ordres monastiques. Ces accents généreux ont pu un instant conquérir une glorieuse impopularité ; mais la postérité les a mieux jugés, et nul son de cette voix n'a été inutile à l'avancement de l'Église, à l'épanouissement de sa doctrine, au progrès de sa libre action. Quelle époque! Et comme ces souvenirs de 1844 nous font battre le cœur ! Tous les catholiques, alors, s'avançaient en rangs compacts, unis, ou plutôt ne faisant qu'un. On marchait avec enthousiasme à la conquête de l'avenir, on se jetait dans toutes les voies, on rêvait toutes les victoires. Depuis qu'on les a remportées, hélas ! on est moins uni. Mais je ne dirai point, je ne veux pas dire ici les causes de ces séparations douloureuses. Elles ne sont d'ailleurs que trop connues.

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Vous rappelez-vous l'église Notre-Dame, telle que nous la voyions il y a vingt ou trente ans? De la poussière, des ruines, du mauvais goût, et je ne sais quel horrible vernis de laideur sur cette sévère et magnifique beauté. Assurément on n'en peut aujourd'hui rien regretter... si ce n'est les oiseaux qui volaient librement dans le chœur et dans la nef. Eh bien ! c'était l'image exacte de l'art du Moyen-Age en 1830. On n'admettait même point qu'il y eût un art durant ces siècles enténébrés. On continuait de plaquer des autels ioniques (!) sur les murs du xnie siècle ; on continuait de remplacer, par de belles vitres blanches, très propres, les vieux vitraux du temps de Philippe-Auguste et de saint Louis ; on continuait de peindre à la détrempe, en jaune ou en rouge, les colonnes et les parois gothiques ou romanes. C'était admis, c'était classique. Le vandalisme était devenu officiel ; on l'avait réglementé et rendu administratif. Que de châteaux détruits ! que d'églises à terre ! Et que dire des « monuments » nouveaux ?

Deux hommes parurent alors et luttèrent presque en même temps contre ce torrent de barbarie et de stupidité. Ils devaient être un jour des adversaires irréconciliables ; mais ils paraissaient alors faire partie de la même armée : Victor Hugo et Montalembert. Tout le mouvement archéologique de notre temps est venu de ces deux livres : Notre-Dame de Paris et le Catholicisme et le Vandalisme dans l'art. Oui, si nous pouvons aujourd'hui admirer dans Paris la grâce svelte de la Sainte-Cha-

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