‹ Portraits du XIXe siècleChapitre 13 sur 23 · TACITE · texte numérisé non relu

TACITE

Tacite parle pour exprimer sa pensée. Sa parole est simple, forte et brève. Tout ce qui est fort est bref. Tacite a donné à la langue latine une énergie que sans lui elle n'aurait jamais connue. Il suffit de pensera Cicéron, qui est l'Ovide de la prose et le type du rhéteur, pour apprécier Tacite, en mesurant de l'œil la distance qui les sépare. Pour Cicéron, tout est abstrait : Rome, c'est la République, la Ville, l'Etat ; pour Tacite, tout est vivant : il nomme les individus par leur nom. Il a presque toujours la vigueur contenue des grandes colères, et quelquefois la vigueur sereine des grandes justices. Le style de cet homme me révèle en lui cette capacité de se taire, caractère particulier des hommes qui sentent la postérité derrière eux, et qui la chargent de leur vengeance. Dans le grand style, le silence entre toujours pour une large part. Il y a du silence dans le style de Tacite. La colère vulgaire éclate, - la colère mesquine bavarde ; mais il y a une indignation qui éprouve le besoin de se taire, comme pour laisser la parole aux choses, en attendant la justice de l'avenir. Tacite n'est pas seulement le plus

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gruml écrivain dé la langue latine : il est lé plus grand écrivain <le l'antiquité classique.

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Voici entre ces deux gloires de la France, Bossuet et De Mais* tre, un contraste très frappant qui n'a frappé personne.

Bossuet (Haie sa pensée lentement, gravement, royalement, comme un manteau de pourpre : De Maistre serre la sienne.

Bossuet n'en exprime qu'une à la fois, et la promène sur les hauteurs, isolée, exposée aux regards de la terre. Il prend en main la misère des choses humaines pour la donner longuement en spectacle aux hommes. Il fait boire le calice jusqu'à la lie. Il répète continuellement, et jamais il ne se répète. Toujours il dit la même chose, et jamais il ne la dit trop. Il consacre les lieux communs, et quand il dit pour la cent millième fois que l'homme est mortel, sa grande voix aTair de nous l'apprendre.

De Maistre fait précisément le contraire, non par un procédé, mais par sa nature.

Il groupe un certain nombre de pensées, qui n'ont pas toujours l'air de se tenir, et les serre dans la même phrase, les unes contre les autres. Etonnées de se rencontrer, elles se regardent d'un air étrange, qui leur donne à nos yeux un aspect nouveau.

Dans une idée qu'il exprimerait pour la première fois, Bossuet montrerait le côté antique de la pensée. Dans une idée qu'il exprimerait pour la millième fois, De Maistre mettrait en évidence un aspect nouveau ou qui semblerait tel. De Maistre a toujours l'air de dire un paradoxe ; Bossuet a toujours Tair de dire un lieu commun.

De Maistre cherche sans affectation les grands effets du style, ou, si vous voulez, les trouve, et ne les cherche pas.

Bossuet dédaigne absolument tout ce qui ressemblerait à une intention.

Quand l'éclat vient à lui, il a l'air, en l'acceptant, d'avoir une complaisance.

De Maistre a des traits habituellement légitimes ; Bossuet n'a pas de traits. La période est la forme naturelle de ce style trop fier pour être haché, trop ample pour s'aiguiser jamais.

Remarquez que je ne rapproche ici ces deux hommes qu'au point de vue du style. Je n'ai pas parlé de leur regard. De Maistre a la vue plus perçante.

De Maistre rajeunit la pensée qu'il exprime ; Bossuet dédaigne de la rajeunir ; il la donne comme elle est, armée de sa vieillesse, parée des âges qu'elle a traversés avant d'arriver jusqu'à lui pour se faire dire une fois de plus.

Après avoir cité de telles pages, nous comprenons quel est ici-bas le rôle auguste du silence, et nous nous taisons.

MGR BERTATJD

M'" BERTEAUD

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