‹ Portraits du XIXe siècleChapitre 14 sur 23 · ÉVÊQUE DE TULLE · texte numérisé non relu

ÉVÊQUE DE TULLE

Chrysostome est à Paris. Il a ouvert ses lèvres d'or, il a parlé, et depuis plusieurs jours nous sommes convoqués aux fêles que donne celte parole. Les foules s'empressent, les églises sont trop étroites. De proche en proche on se communique cette nouvelle : « Un grand poète et un grand théologien sont montés dans la chaire de vérité, et ces deux ne sont qu'un. Venez entendre l'évêque de Tulle, l'évêque bouche d'or. » On est venu. Parmi nos églises, Dieu a choisi la plus vaste, afin que, dans la plus grande assemblée possible, le plus d'auditeurs possible entendissent la voix de ce charmeur d'oreilles et de ce charmeur d'esprits. Un silence s'est fait, et l'on a tout à coup entendu une voix grave et joyeuse, austère et colorée, chaude, brillante, enflammée : et celte voix était en effet celle de l'antique théologie, qui s'était vaillamment emparée du rhythme et de l'image, qui avait eu l'audace enfin de devenir poétique comme au temps des Pères de l'Église. Depuis longtemps on attendait celle réconciliation difficile : on était fatigué, dégoûté de la poésie qui s'obstinait à n'être point théologique, et de la théologie qui s'obstinait à n'être point poétique. On a été

108 M&r BERTEAUD

surpris, on a été ravi de voir enfin cette alliance si désirée se réaliser, sans effort et naturellement, dans la plus simple, dans la plus spontanée de toutes les paroles. Ne cherchez pas ailleurs la cause des triomphes de Mgr Berteaud : elle est dans cette noble aspiration de notre siècle qui veut voir le Beau et le Vrai réconciliés, unis et confondus. D'ailleurs, il faut le dire, la gloire de l'évêque de Tulle ne date pas d'hier; mais elle est plus jeune encore aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Les vraies gloires sont celles qui ont de ces rajeunissements.

Nous l'avons entendue, cette voix puissante et sans apprêt; nous l'avons entendu, celui que nous avons appelé ailleurs « le plus poète des théologiens et le plus théologien des poètes. » Et voici qu'aujourd'hui nous nous proposons d'analyser ce génie synthétique, et d'esquisser un portrait de cette physionomie si une et si complexe. Quelque vastes que soient les cinq nefs de notre plus grande basilique, tous les chrétiens de Paris n'y ont pu trouver place ; et combien de catholiques, loin de Paris, sont légitimement avides d'entendre au moins quelque écho de la grande voix ! C'est pour ces déshérités que nous allons essayer de peindre au naturel le plus naturel de tous les orateurs.

Certaines éloquences portent couronne ; on peut le dire presque sans figure. La parole de l'évêque de Tulle porte un beau diadème, où brillent, comme incomparables diamants, la poésie et la doctrine. Mais le premier caractère de celte éloquence est certainement la spontanéité ; et c'est celui qu'il nous faut étudier tout d'abord. Nous

m ' berteàub 100

avons été 1res Longtemps avant de nous persuader que certains orateurs gravissent les degrés de la chaire sacrée,

portant écrit tout leur discours sur les parois de leur mémoire. Jamais le génie et la sainteté ne nous étaient apparus avec le caractère mnémotechnique. Je ne sais quel versificateur (Boileau peut-être) s'est enorgueilli de faire seulement deux vers par jour : mais il nous est souvent venu dans l'esprit que cette lenteur ne convient pas à l'éloquence véritablement chrétienne. Cette éloquence se prodigue, se répand, se donne ; en d'autres termes, elle est spontanée : Mgr Berteaud l'a bien fait voir. Il s'élance, inspiré, jusqu'à la chaire sacrée sans avoir confié rien de particulier à sa mémoire. Il a des ailes, pour ainsi dire. Les orateurs mnémotechniques ressemblent aux harangueurs de Tite-Live ; notre grand évêque n'a de ressemblance qu'avec les saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont les discours n'ont jamais senti l'huile. Montaigne a dit que la parole « doit être telle sur le papier qu'à la bouche ; » mais le programme de Montaigne n'a pas été réalisé par lui. L'évêque de Tulle le réalise sans y penser. Sa seule préparation, c'est sa prière. Puis il se lève, très grave et très épiscopal; il ouvre les digues de sa parole : elle coule. Pas d'exorde, pas de points, pas de péroraisons conformes aux petites formules de la rhétorique.

On nous parlait récemment d'un bon prêtre qui s'est vanté toute sa vie d'avoir fait un jour certain sermon en trente et un points ! Mgr Berteaud est bien l'antithèse de cet orateur trop méthodique. Il ne divise pas en morceaux le torrent impétueux de son discours. Il n'a pas été non plus aux écoles de déclamation ; ses bras ne décrivent pas des courbes raisonnées, son geste n'est pas studieuse-

HO Mgr BERTEAUD

ment varié ; sa voix elle-même est simple, et il est loin de ressembler à ce Gracchus qui se faisait accompagner au Forum par des joueurs de flûte afin « de se donner le ton ». Loin, bien loin toutes ces coquetteries d'orateurs féminins! Mgr de Tulle jette sa charité dans sa parole; il fait circuler sa charité jusque dans ses mains et dans ses bras ; il la fait très naturellement resplendir sur son visage : c'est assez. Nous avouerons très volontiers qu'il pourrait se tracer et suivre un plan plus régulier, et que ses auditeurs retiendraient plus aisément un discours dont les grandes lignes seraient plus accusées. 11 est très vrai que ce noble voyageur abandonne souvent la route royale, la grande route de son sujet principal, et qu'il se jette amoureusement dans les chemins de traverse; et même — devons-nous l'avouer — les chemins de traverse sont eux-mêmes abandonnés par cet admirateur candide de la nature, qui se lance dans les demi-sentiers des blés ou des vignes, quand il ne s'aventure pas jusque dans les taillis et les forêts. Petite, très pelite critique! Ils sont si frais, si fleuris, si odorants, ces sentiers non frayés; et le voyageur nous en rapporte de si beaux bouquets de fleurs des champs. Je vous dis que ce grand orateur n'a aucune coquetterie : est-ce que la beauté vraie, est-ce que le génie pourraient être coquets? Notre évêque ne réserve même pas pour la fin de son discours ce qu'on appelle en rhétorique « le trait final ». 11 aurait bonne grâce à terminer par un coup de foudre ; point ; il lance le tonnerre, puis il entre dans un parterre de roses. C'est là qu'il vous laisse en descendant de chaire : il vous a portés au Thabor, et à la fin, vous vous retrouvez dans le coin parfumé d'un jardin plein de fleurs. Rien ne nous empêchera d'aimer passionnément ce genre d'éloquence.

\i ' BERTEAUD \ 1 1

Voyez L'évêque de Tulle en chaire : au milieu même de ses plus belles inspirations, il conserve une simplicité presque champêtre. Il vient d'exposer une doctrine toute nouvelle, profonde, sublime : le voilà qui jette un regard scrutateur sur ses auditeurs émerveillés, et qui leur lance un mot simple, populaire, pour leur bien clouer cette doctrine dans la tête. Ce sont des clous de fer qui allaclient ces diamants. Il n'est jamais si beau avoir que dans ces instants qu'on aurait tort de croire vulgaires : frémissant d'enthousiasme ou d'indignation, il a des gestes terribles et des regards presque farouches ; il bondit ; il a de magnifiques trépignements, des cris sublimes. Il s'indigne contre le langage qui ne suffit pas à sa pensée ; il crée une foule de mots nouveaux, et il les crée de la façon la plus heureuse ; ce sont des mots très viables. Notre français n'est pas assez riche pour la richesse de celte intelligence : cet orateur est véritablement un dompteur de mots. Qui pourrait lui reprocher ces néologismes spontanés ? Il nous est arrivé d'entendre rire, à côté de nous, de ces hardiesses philologiques. Eh quoi! faudrat-il que j'apporte à l'Eglise un dictionnaire de l'Académie,et que dans les plus beaux passages, je me dise à moi-même : « Attendons, attendons, et voyons, avant d'admirer, si l'Académie le permet. »

Le second caractère de cette grande parole que nous étudions, c'est la poésie ; et ici, nous nous sentons heureux de pouvoir faire au moins quelques citations. Il est si doux de se taire pour céder la parole aux éloquents.

La poésie de l'évêque de Tulle présente, à nos yeux, presque tous les caractères de la poésie orientale, et c'est avec raison qu'on l'a comparé aux Pères de l'Église grecque. 11 n'a pas, en effet, la tempérance un peu rude,

H2 M?r BERTEAUD

la sobriété un peu austère des Pères de l'Occident latin. Avez-vous quelquefois remarqué la différence profonde qui sépare la liturgie romaine des liturgies orientales? A Rome on est concis, net, serré : dans l'Orient il y a effusion, il y a opulence, il y a éblouissement. L'évêque de Tulle est un évêque d'Orient; s'il ressemble à un docteur, c'est à Grégoire de Nazianze. Ou plutôt, suivant nous, il est un composé admirable, une mixtion merveilleuse de Grégoire de Nazianze et de Terlullien. 11 a la force de celui-ci, il a l'imagination de celui-là ; il a les indignations du latin, il a la grâce et la fécondité du grec: il sait foudroyer comme Tertullien, et attirer comme Grégoire. Nous en appelons à tous ceux qui ont longtemps étudié Mgr Berteaud : il y a deux caractères principaux dans sa physionomie : le geste terrible de son bras, quand il est courroucé contre les impies, qu'il appelle ces gens-là, et le beau sourire de son visage quand il parle des petits enfants. Eh bien ! ce bras, c'est celui de Tertullien; ce sourire, c'est celui de Grégoire.

Il est d'ailleurs aisé de voir qu'il est un évêque campagnard, n'aimant pas les villes, se plaisant dans les bois et dans les prés. La plupart de ses images sont empruntées aux champs. Il aime surtout à parler des fleurs, et en particulier des roses. Les mots « parfum, odorant, embaumer, » reviennent cent fois dans chacun de ses discours, et il ne se lasse pas de les appliquer à l'éternelle Vérité, qui est pour lui le parfum éternel. Il a le talent rare de rajeunir sans travail les vieilles métaphores et de les remettre en circulation, comme des pièces de monnaie qu'on aurait fait splendidement reluire. Tout lui est matière à comparaisons, et il est presque inutile d'ajouter qu'il possède à. fond la science difficile du symbo-

M*' BERTEAUD I I .'>

Lisme chrétien. Il sait par cœur le De re Symbolica du

cardinal l'ilra.el en l'ail de nombreuses applications a?6C un bonheur toujours nouveau. Presque toujours c'est par une image gracieuse qu'il commence ses discours, et il s'empare parla très aisément de l'Ame de son auditoire. La première fois qu'il parla à Saint-Euslachc, un soleil radieux pénétrait dans cette incomparable basilique par toutes ces belles entrées que les architectes du Moyen-Age ont ménagées au soleil dans leurs édifices lumineux. L'évoque vit ces traînées de lumière, et tout d'abord : « J'aperçois, s'écria-t-il, de beaux rayons d'or : c'est un glorieux symbole que le ciel m'envoie. Les rayons qui illuminent cette église sont l'emblème de Jésus-Christ, et ce soleil nous représente le Soleil de la Vérité. » Et il commençait un autre discours en ces termes : « Tout à l'heure, en sortant du sacrarium, j'ai vu un groupe de petits enfants qui se sont approchés de moi. 0 les gracieux introducteurs de l'évêque à la chaire sacrée ! » Ce spectacle des petits enfants émeut toujours les entrailles de ce père. Un autre jour, il se laisse encore aller à ce cher sentiment : « Je viens de voir un petit enfant que sa nourrice tenait entre les bras. On allait le baptiser. En vérité, ce petit enfant est revenu très agrandi au toit maternel. Ah! autrefois, quand les triomphateurs revenaient du champ de bataille, on renversait des pans de muraille pour les laisseï passer. Et vous aussi, ouvrez, ouvrez largement les portes de votre demeure pour laisser passer cet être agrandi, ce petit surnaturalisé, ce charmant et véritable triomphateur. » Et que dire de ce mot touchant : «■ Le premier banc d'école d'un petit enfant, c'est le bras de sa mère ? » En le disant, le doux évoque montrait son bras, son bras paternel, où tant

114 M-' BERTEAUD

de petits enfants sans doute ont été soutenus et bénis. Tout est imagé, tout est rhythmé, tout est poétique dans la parole de Mgr Berteaud. Oh! les pauvres têtes que celles de ces rhéteurs, disant qu'il faut « écrire en vers pour être poète. » Oh! les pauvres livres que les Traités de rhétorique, où Ton trouve encore de telles platitudes ! La vraie poésie, n'est-ce pas le Rhythme et l'Image au service de la Vérité? Écoutez plutôt notre grand orateur, notre grand poète. Et ici nous voulons renoncer à enfiler dans le fil grossier de notre commentaire les admirables perles de sa parole. Nous allons renverser la boîte aux perles; nous allons vider l'écrin pêlemêle sous les yeux éblouis de nos lecteurs.

Avez-vous assisté à une Confirmation dans nos campagnes chrétiennes ? 0 le beau jour ! Les petits bergers arrivent, et les bergères leurs sœurs. Il y a dans l'air des ruisseaux d'harmonie qui déchirent les nuages. Oa voit sortir les petites filles, vêtues de blanc, les petits garçons aussi. Ces magnifiques théories se déroulent le long des prés verts, sous de belles haies d'églantiers. Et voici qu'on appelle l'Esprit Saint, cet Esprit qui est l'insinuateur de la Parole. Et tous ces petits lui crient : « Enrichissez nos gorges de discours : Sermone dites guttura. »« Nous voulons être, ajoutent-ils, de beaux diseurs, des docteurs illustres : nous voulons savoir la foi; nous voulons défendre notre condition sacrée. Venez, Esprit Saint, venez. » Ah ! si Pythagore et Platon avaient pu considérer un tel spectacle, quel étonnement ! « Quelles sont, se fussent-ils écriés, ces théories mille fois plus belles que celles de Corinthe et de Delphes ? Quel est ce théurge en robe de lin? »' Et qu'eussent-ils dit, s'ils avaient entendu l'évêque interrogeant ces enfants ! Eh ! sans doute, ces petits parlent patois, et les savants méprisent ce langage. Mais il n'importe : les patois ne résistent pas au Verbe : le Verbe y rayonne, y éclate, y rutile. Dans nos campagnes chrétiennes, le Verbe parle, et les enfants répondent.

Un jour la terre a frémi, l'air s'est ému ; les soleils, le ciel tout entier, les fraîches rosées, les trois règnes de l'univers visible,

Mgr BERTAUD

M ' BED m:\ii» WJ

tout a'esl agité. El pourquoi ces frémissements .' C'était pour composer la chair, le vêtement du Sauveur qui allait naître. C'étail pour ce Fils très beau d'un Père très beau. Car, comme l'a «lit un docteur : Pulcherrimus Pater pulcherrimum Filium genuit...

Pendant les belles cérémonies de la Consécration d'une église, l'évoque, avec son bâton d'or, trace sur une poussière étendue les lettres de l'alphabet. Et, en ce moment, il semble que ces lettres parlent, que ces alphabets ambitieux ont une voix et s'écrient : « Prenez-nous, prenez-nous, et arrangez-nous. Faites avec nous des discours éloquents, faites de beaux poèmes, faites de la grande et savante controverse ; portez-nous ainsi sous le chaume ou dans le palais des rois. Prenez-nous, arrangez-nous, et que le Verbe soit caché en dessous et que par nous le Verbe soit béni... »

La chai ne d'or d'Homère est vaincue. Vous le savez, il y avait \uw chaîne d'or que portait Jupiter dans ses terribles mains, et il y tenait suspendus le monde, les océans, les dieux. Mais notre Dieu à nous est Amour. C'est nous, au contraire, qui l'enchaînons avec nos prières, anneaux resplendissants qui montent jusqu'au ciel. Dieu est le captif des âmes...

Ce sont des princes, ce sont des monarques qui naissent d'Adam. Tous les fils des hommes sont ici-bas les vicaires-nés de Dieu; ce sont les dieux du dehors. Les époux sur cette terre sont les multiplicateurs, de par Dieurdes maîtres de l'univers. Ces petits enfants qui vagissent dans leurs langes et qui déplient leurs bras délicats comme des guirlandes de roses, ce ne sont pas des êtres de peu : ce sont des seigneurs plus grands que la terre, le soleil et les étoiles, qui doivent leur obéir. Oh! qu'il est vrai que l'Eglise n'abaisse pas la race humaine !..

La terre n'est que la pépinière du paradis. Ici-bas la foi nous greffe dans le Christ sur la tige de Dieu, le baptême nous transmet sa sève, les sacrements nous trempent de sa rosée, la parole nous lance sa lumière, la grâce nous berce de son souffle, l'Église nous

118 MS1' BERTEAUD

cultive de sa main. Comme l'a dit un Père : « Nous sommes des dieux en fleur : dit n fore. »

La nation française est une nation originale, voulue de Dieu, spirituelle, brave, solide, chez qui le sophisme ne prend pas, et qui met l'hérésie à la raison ; une nation qui croit tout d'abord au Christ-Dieu, qui sert résolument l'Eglise, qui conquiert le droit d'aînesse parmi les nations chrétiennes, qui se sent la nation ouvrière et familière de la Providence, et qui s'écrie dans la loi salique : « Vive le Christ! il aime les Francs. » Voilà notre tempérament : nous sommes un peuple substantiel. Et l'on voudrait nous altérer, nous frelater, nous rapetisser, nous vaporiser, nous dissoudre, faire de nous une nation en l'air, sans tenue, sans logique, sans nerf. On complote pour arracher au corps du Christ sa grande augmentation : la France. Il n'en sera pas ainsi. Nous ne deviendrons pas un tas d'hommes, une poussière. Byzance et Photius peuvent attendre. Nous n'abdiquerons pas notre vocation pour courir aux comptoirs sans foi de Tyr ou au trône de Babylone. Tribu de Juda, nous n'ensevelirons pas le Lion de notre drapeau, pour arborer celui de Baal ou de Mammon. Nos jours ne verront pas cela. On ne réussira pas de sitôt à faire une France anticatholique et antifrançaise. Les petits enfants qui naissent sur le sol français, je les salue comme la grande augmentation, qui se soutient toujours, du corps de mon Christ, comme l'armée d'élite qui rajeunit Clovis, Charlemagne et saint Louis...

L'Eucharistie est le vrai principe de l'égalité parmi les hommes. Quand le prince a mangé, quand le mendiant a mangé, c'est la même chose. Est-ce qu'il y a une eucharistie royale et une eucharistie plébéienne?

Qu'ils sont malheureux, ceux qui désertent l'Eucharistie ! Ils ne mangent pas Dieu ; ils commencent dès ici-bas le jeune de l'enfer. L'enfer, c'est le jeune de l'Eucharistie dévoilée. Les damnés sont des jeûneurs de Dieu. Ils ne peuvent point participer à la Raison universelle, à la Lumière, à la Charité infinie. On parle de ceux qu'on enfermait autrefois en des donjons de granit, et qu'on laissait mourir de faim. Les damnés sont bien plus à plaindre, et

M ' BERTEAUD 1 I \)

ils commencent leur jeune dès îci-ba : c'esl être bien pressé. Le paradis aussi commence sur la terre; M esl là, dans le.-- tabernacles, dans les .■'unes des enfants el des s;iinis. Noua sommes déjà ici-bas assis à la droite de Dieu, sur des chaises de paille, il es!

vnii ; m; lis le reste est mm i|ue<li<>u de temps...

S'il vous arrive'de paraître au milieu de certaines gens auxquels Jésus-Christ déplaît, relevez la tête , et, comme le dit un Pore, ayez du front, sitîs frontosi. Vos fronts n'ont pas été en vain sculptés, ciselés par la main de l'évoque. Ce n'est pas en vain que l'Eglise y a attaché de superbes audaces et des effronteries divines. Rendez, rendez témoignage à. la Vérité.

Nous avons hâte d'en arriver au plus riche, au plus beau des trois fleurons qui surmontent le diadème de notre orateur, à la doctrine. Après l'avoir seulement entendu pendant deux minutes, il est très aisé de s'apercevoir que l'évêque de Tulle est un de nos plus profonds théologiens. Il est même un des érudits de la théologie : peu d'hommes ont lu autant d'in-folio, mais surtout peu d'hommes ont mis autant d'intelligence dans leurs lectures. Les plus fanatiques lecteurs ne sont pas toujours les plus intelligents; surtout ils ne sont pas les plus jeunes d'esprit et de cœur : il semble que les bibliothèques ont le don de rendre vieux leurs visiteurs les plus assidus, et que les in-folio communiquent aux âmes je ne sais quelle décrépitude prématurée. Tout au contraire, Mgr Berteaud puise une jeunesse ardente dans la poudre des bibliothèques : il s'y sent pousser des ailes quand les autres y perdent les leurs ; il y devient aigle

120 MSr BERTEAUD

quand les autres y prennent des habitudes rampantes. Il fait passer rapidement dans sa propre substance la substance des vieux théologiens ; il a le don de l'assimilation à un degré étrange. Il n'est pas rare que, durant tout un quart d'heure, il cite de mémoire quelque Docteur, quelque Père de l'Église. Cette fidélité de ses souvenirs n'est comparable qu'à la beauté originale de ses commentaires et à l'énergie de ses traductions. Quel traducteur ! Dans l'hymne Veni Creator se trouve ce beau vers : Scrmone ditans guttura; j'ai là, sous les yeux, une ancienne traduction bien ridicule de ces trois mots : « C'est vous seul qui faites publier ses merveilles et chanter dignement ses louanges. » Quatorze mots au lieu de trois. Noire orateur, lui, traduit avec une superbe brutalité : « Enrichissez nos gorges de discours. » Et ainsi du reste. Les Pères qu'il se donne le plus souvent la peine de traduire, sont ceux qui ont avec son propre esprit le plus d'harmonie et de ressemblance : c'est saint Denys l'Aréopagite, dont il a souvent l'élévation mélaphysique ; c'est Terlullien, dont il a le tonnerre ; c'est saint Augustin, dont il a l'ampleur surnaturelle ; ce sont les Pères grecs, dont il a la poésie. Il est presque superflu d'ajouter qu'il aime saint Thomas d'Aquin; mais nous n'avons pas été peu satisfait d'apprendre qu'il avait pour Duns Scot une affection toute particulière, et qu'avec toutes les réserves nécessaires il lui avait emprunté quelques points de sa doctrine sur l'Incarnation.

Nous voudrions cependant donner une idée ou (comme le disait si bien le xvnc siècle) un crayon de la doctrine théologique de Mgr Berteaud. Bien que ce soit chose téméraire d'essayer, essayons. Pour ne rien avancer d'incertain, nous nous servirons uniquement, en cet exposé

M ' BERTEAUD 121

rapide et incomplet, <l<'s discours que nous avons nousmême entendus et recueillis.

Dans toute harmonie, dans toute pièce musical»;, il \ a une dominante : dans toute doctrine aussi, celte dominante existe. Cherchez bien : vous la trouverez. Tout homme, tout génie même a une idée favorite qui est le terme de toutes ses autres idées, qui donne le ton aux autres, autour de laquelle se groupent toutes les autres comme pour lui former une cour. Mgr de Tulle n'a pas échappé à cette loi : mais qu'elle est belle, qu'elle est élevée sa pensée dominante ! C'est l'Incarnation du Verbe, dans toute son économie, dans toutes ses harmonies. Mgr Berteaud voit partout le Verbe incarné, toujours il parle de Lui, et, le nommant toujours, il ne se répète jamais. Mais ce qu'il voit surtout dans l'Incarnation, c'est que le Verbe s'est incarné pour nous, et que nous sommes des dieux par participation. « L'humanité, dit-il, est le second Dieu. » A ces mots il relève la tête, et de là vient cette belle fierté, de là viennent ces cris :« Allons, allons, soyez superbes, soyez fiers, » ces grands cris qui éclatent tant de fois dans chacun de ses discours. Qui donc a pu croire que ces paroles sont une sorte d'attentat à l'humilité chrétienne? L'évêque de Tulle, promenant ses yeux sur son auditoire, y voit autant de membres réels de Jésus-Christ, autant de divinités, autant de dieux par participation. Il constate uniquement un grand fait théologique : c'est de la clairvoyance, et non pas de l'orgueil.

L'Incarnation, voilà pour notre grand orateur la solution de tous les problèmes, non pas seulement de l'ordre religieux, mais encore de l'ordre politique et social. Par l'Incarnation décrétée de toute éternité, Dieu le Père a eu sur la terre le grand, l'immaculé Témoin dont il avait

122 M?'- BERTEAUD

besoin ; et Mgr de Tulle nous fait voir le grand témoignage existant sur la terre dans Jésus-Christ figuré par Abel, dans Jésus -Christ Immolé sur le Calvaire, dans Jésus- Christ qui est continué ici-bas en qualité de témoin par l'Église, par les martyrs, par tous les fidèles.

Par l'Incarnation s'illumine toute la nature humaine : a Ceslpour diviniser r homme que Dieu a pris celle nature. » Et là se retrouvent les doctrines des scolasliques .sur la convenance de l'Incarnation, sur celle beauté intime du plan divin. L'homme représentait, résumait, renfermait en lui l'univers matériel et l'univers spirituel; il était le trait d'union, le pont jeté entre les deux mondes; mais Jésus-Christ représente, résume, renferme en lui l'univers tout enlier, le monde des esprits et le monde des corps, la nature humaine et la nature- divine ; il s'agenouille ainsi devant le Père, et il agenouille avec lui cet univers tout enlier; c'est un Dieu adorant devant un Dieu adoré, un Dieu glorifiant devant un Dieu glorifié. Et voilà le seul culte digne de Dieu ; voilà le seul bonheur digne de l'homme qui est uni à Jésus-Christ, de l'homme qui est le membre réel de Jésus-Christ !

Par l'Incarnation, les anges ont eu là-haut l'objet et l'occasion de leur épreuve. Il y a eu deux présentations de Jésus-Christ : la première aux anges, la seconde à la terre, et les anges tombés sont ceux qui ont été jaloux de l'Incarnation, ceux qui n'ont pas dit comme saint Michel : Qûis ut Jésus ? Une des thèses les plus aimées de l'évoque de Tulle, c'est la supériorité qu'il accorde à l'homme sur l'ange : « L'homme, suivant de célèbres docteurs, a sur l'ange des supériorités réelles. Si l'ange, comme esprit, va plus vite au terme ; nous, avec notre esprit et noire corps, nous sommes plus larges, plus vastes que

M i BERTEAUD ! 2 I

lui. .Nous sommes un abrégé de l'univers entier; non- en renfermons tous 1rs règnes. » Et le poète ajoute : « Voyez ce petit enfant qui vu apprendre les syllabes d'or du catéchisme : c'est l'univers en petit, c'est le monde tout entier, ce sont toutes les manifestations de Dieu au dehors qui vont s'asseoir avee lui sur un banc de chêne ! »

C'est par l'IncarnalioQ que la Vierge Marie occupe une place si magnifique dans le plan divin. Son fiât a été attendu de Dieu ; elle a été par ce //alla corédemplrice du genre humain et, comme le dit si bien Mgr Berleaud, elle a véritablement contribué par ce fiât à la dilatation. à l'agrandissement de Dieu.

L'Eglise n'est que l'Incarnation continuée dans le monde; l'Eucharistie n'est qu'une incarnation personnelle en chacun de nous, ou, en d'autres termes : « une diffusion de l'Incarnation. » Et c'est à cause de cette Incarnation que l'évêque de Tulle, jetant un regard fier sur notre terre, la considère comme le centre théologique de tous les mondes. Jamais on n'a autant estimé que Mgr Berteaud la terre qui a reçu l'empreinte des pieds de Jésus-Christ. Tous les soleils pâlissent à ses yeux, et en comparaison de cette chère planète, toutes les étoiles ne lui paraissent que d'humbles et médiocres satellites. Ces astres forment l'armée du roi, mais c'est la terre qui porte couronne.

C'est encore par l'Incarnation que cette noble terre reçoit son gouvernement surnaturel. L'Infaillibilité habite parmi nous, sa maison est à Rome : c'est le vicariat du Verbe incarné; c'est la suppléance divine du divin professeur de toute vérité. Et qu'est-ce que c'est que le progrès ici-bas, si ce n'est l'achèvement à travers les siècles du corps de Jésus-Christ? « Dieu se complète sans cesse dans l'homme, qui est le second Dieu ; Dieu se fait en

124 MSr BERTEAUD

nous. Il se fait, il se dilate, il grandit, non pas en luimême ET PAR LUI-MÊME, PUISQU'IL EST INFINI, mais dans

la personne de l'homme. Il faut que nous grandissions de la sorte. Il faut que nous ayons avec Jésus-Christ des adhérences de plus en plus intimes, que nous nous développions, que nous atteignions enfin toute notre stature. Il y a là un progrès réel qui se fait au dedans des âmes, et non pas au dehors ; qui se fait par la vertu, et non par les découvertes des savants ; et ce progrès ne s'arrêtera qu'à la fin des siècles, quand l'humanité aura conquis sa vraie taille. Tant que cet achèvement ne sera pas accompli, les soleils ne seront pas fracassés et l'univers subsistera. » 0 grande, ô magnifique doctrine!

Qu'il nous soit permis de signaler à la fin de cette étude tout le bien qu'ont déjà produit la doctrine et les enseignements de l'évêque de Tulle. Ce n'est pas en vain que des milliers d'auditeurs auront senti, en l'entendant, que leur âme s'élargissait ; ces milliers d'âmes agrandiront sans doute et surnaturaliseront des milliers de familles. Ce n'est pas en vain que l'illustre orateur a mis tant d'obstination à prononcer les mots beau et beauté. Ce n'est pas en vain qu'il a essayé de nous inspirer des fiertés nouvelles. Il y aura des dilatations inattendues. Les théologiens et les poètes comprendront enfin, que rien n'est plus théologique que la poésie, que rien nest plus poétique que la théologie. Les vieux programmes de nos études classiques recevront un contre-coup salutaire, et l'on ouvrira les portes plus larges à ces Pères

M1 BERTEAUD l'.>

de l'Eglise, à ('««s Docteurs que notre grand évoque traduit si bien, qu'il commente et complète si lumineusement. Et

il y aura aussi, à cause de celle parole, une recrudescence d'amour pour les doctrines romaines que Rfgr Berleaud a si énergiquement professées du haut de la chaire.

Non, non, ce n'est pas en vain que cet orateur et ce poète aura passé au milieu de nous. Nous avons lu, dans une légende de la Perse, qu'un Génie étant un jour descendu dans un pays où tous les hommes étaient de petite taille, eut pitié de cette infirmité et fit un grand prodige : il les réunit dans une grande plaine, et à mesure qu'il passait devant leurs rangs pressés, tous ces hommes grandissaient, grandissaient merveilleusement. Les nains devenaient des géants.

C'est, au moral, ce que Mgr Berteaud vient de faire à Paris. Il a passé devant les âmes.

Jusqu'à ce jour nous n'aimions pas, el, devons-nous le dire ? nous allions jusqu'à repousser ces sorles de livres. Nous leur trouvions un caractère trop personnel. Représentez-vous l'effet étrange que produirait un père ou un époux transformant sa propre maison en un musée public où il exposerait sous des vitrines tous les objets consacrés par le souvenir de sa femme ou de son fils. Le public égoïste passerait sans s'émouvoir dans ces tristes lieux baignés de tant de larmes ; il profanerait tout ce qu'il ne comprendrait pas : « C'est ici qu'elle est morte, » dirait l'époux en sanglotant ; le public hébété contemplerait ces larmes sans pleurer. Peut-être même sourirait-il. 0 douleurs, intimes douleurs ; larmes, larmes vénérables qui coulez sur les tombes, cachez-vous, cachez-vous bien : en devenant publiques, vous cesseriez d'être sacrées !

Les Mémoires d'un père nous ont fait changer d'avis, mais seulement en ce qui les concerne. Nous serions d'ailleurs désolé que l'auteur de ces Mémoires rencontrât beaucoup d'imitateurs. Ce que les délicatesses de son €œur et les habiletés de sa plume ont si convenablement,

' Mémoires d'unpére sur la vie et la mort de son fils.

si religieusement effleuré ; ces confidences paternelles, ces révélations, ces larmes discrètes, ces sanglots contenus, ces voiles pieusement jetés, ces ombres scrupuleusement épaissies quand il convient, ou demi-éclairées quand il le faut, toutes ces qualités rares et charmantes disparaîtraient dans une œuvre médiocre, et nous n'aurions plus que le récit banal d'une douleur commune. Hélas! qui de nous ne possède, dans quelque tiroir secret, les éléments de quelques Mémoires, je ne dis pas semblables, mais analogues à ceux dont nous allons parler ? Ce sont de vieux bouquets flétris, de vieux papiers jaunis ; mais ces fleurs il les a tenues ; mais ces papiers il les a couverts de sa chère écriture, ilxa. exprimé sa pensée secrète, il y a traduit son âme, déposé son être tout entier. Ge sont de ses reliques, pour ainsi parler. Nous les lirons, ces lettres, nous les relirons en pleurant ; mais nous ne les publierons pas. Aucun œil indifférent ne s'y promènera ; aucun libraire ne cotera la seconde édition de meslarmes et ne fera de réclame sur le troisième tirage' de mes regrets et de mon agonie. 0 mes sanglots, personne ne vous entendra ; ô mes larmes, vous ne relèverez pas des critiques littéraires !

Tel est le langage que s'est tenu longtemps l'auteur des Mémoires d'un père, et cependant il s'est décidé à publier ces souvenirs intimes, ce mémorial secret du foyer, ces notes écrites d'une main tremblante et sur lesquelles sont .tombées sans doute tant de larmes brûlantes. Des conseillers autorisés, des prêtres de Jésus-Christ se sont approchés de cette grande douleur et lui ont dit : « Votre fils a été l'honneur de la race chrétienne ; il faut qu'il en soit l'exemple. Nous avons besoin de jeunesses pures, chastes, ardentes, au service de la sainte Eglise : séchez

vos larmes, ô père, contenez les sanglots <|ui brisent votre

poitrine ; allez chercher dans le coin le plus sacré de votre mémoire les souvenirs où votre hien-aimé lien! le plus de place, et publiez-les à haute voix, afin que votre lils ail des imitateurs, afin que nous ayons à nous réjouir d'un accroissement de pureté et de force parmi les jeunes générations de notre temps. Nous vous le demandons au nom de Jésus-Christ, que votre fils a tant aimé. » Le père a eu le courage d'obéir ; et c'est à cette obéissance que nous devons les Mémoires d'un père.

Le livre est d'une belle simplicité. Pas de rhétorique, pas de phrases : de vraies larmes, une sincérité profonde. Ce père a eu la force indicible de révéler les défauts de son fils : il a écrit les Confessions de celui qu'il regrettera toujours. Avez-vous déjà remarqué quel caractère splendide revêtent ces révélations intimes au sein de la société chrétienne : « J'ai péché, disent les chrétiens, ne m'imitez pas, et apprenez de moi combien le péché coûte de larmes à l'œil de l'homme et de désolations à son âme. » Ainsi parlent les Augustins. Les Jean-Jacques, au contraire, s'écrient : « Regardez-moi, et considérez une victime de la destinée. Contemplez une âme vertueuse qui a eu des malheurs. Surtout, admirez-moi. »

Faut-il analyser les Mémoires d'un père? Non, ces livres ne s'analysent pas. Rien n'est plus ordinaire que la vie de cet Auguste si regretté ; rien ne le distingue très nettement de tant d'autres enfants. Jusqu'à sa première communion, il est d'une nature presque ingrate ; sur vingt

et un ans que dura son existence, plus de douze ont été perdus, en apparence, pour la vie d'en haut. C'était une nature positive et qui ne montrait aucune disposition pour la piélé. Mais la première communion opéra chez lui une de ces merveilleuses transfigurations auxquelles sont habituées les familles qui vivent dans le surnaturel. Combien en avons-nous vu de ces petits Sauls qui ont passé, le jour de leur première communion, sur la route de Damas, et qu'un coup de tonnerre de la grâce a prosternés aux pieds de Jésus-Christ vainqueur ! Le mot transfiguration doit être pris ici au pied de la lettre. Nos enfants de douze ans ont leur Thabor.

Après les salutaires splendeurs de la première communion, commence pour l'Auguste des Mémoires d un père cette période généralement si difficile, si laborieuse, de la seconde enfance ou de la première adolescence. Rien n'est moins aimable, rien n'est d'un gouvernement si pénible que les jeunes garçons de douze à dix-huit ans. Ils n'ont plus rien des grâces charmantes de l'enfance : ils n'ont pas encore l'énergie et les aspirations de la jeunesse. Leur intelligence épaisse cherche lourdement à s'envoler et n'y réussit pas toujours ; leur cœur est endormi : c'est l'époque de la formation. La statue sort difficilement du bloc informe, et il y faut de rudes coups de marteau. Il est néanmoins une vertu dont la conservation sauvegarde le présent et garantit l'avenir des adolescents chrétiens : c'est la chasteté. Donnez-moi une nature de quinze ans, sauvage, indomptée, inintelligente, mal façonnée, ingrate enfin et très ingrate ; si cette nature est chaste, je réponds d'elle : à vingt ans je vous donnerai un homme fort et véritablement viril. Tel fut le fils que pleure encore le père de nos Mémoires : il con-

Berva inaltérablement la fleur de la virginité. Sans doute il avait certains défauts haïssables : il était égoïste, il était personnel, il se faisait centre. Mais ces mauvaises tendances n'avaient rien de désespérant puisqu'il était pur :

lient i mu n il o corde !

Cependanl le voilà sur le seuil de la dix-huitième année;

ô le bel âge, ô lu riche splendeur ! Le jeune homme est

dégrossi, si je puis ainsi parler. Il est léger, alerte, dispos,

et se précipite avec son pelil bagage sur tous les chemins

de la vie. Les chemins sont verts, il fait beau; tous les

désirs s'éveillent, et même les passions commencent à

faire sentir leurs premiers frissonnements. Mais quel

charme, surtout si l'âme est chrétienne ! J'en ai connu,

de ces âmes de vingt ans, angéliques et fières, ardentes

et tranquilles, faisant la charité avec une douceur de

vierges, combatlant le mal avec une fermeté de soldats.

On admire tout, les arbres, les oiseaux, les régiments qui

passent, les églises surtout. On passe tout ému devant un

couvent de Dominicains ou devant un grand séminaire ; on

s'arrête, on écoute : « Dieu ne m'appelle-t-il point? » On

est tout ravi de ces excellents accueils que savent faire

les familles chrétiennes, et si l'on voit quelque jeune fille

belle, douce et pieuse, on s'interroge de nouveau, on se

demande si l'on n'est pas destiné à fonder quelque jour une

famille profondément catholique et calquée sur celle des

anciens âges. Voilà les anxiétés, les incertitudes de la

vingtième année : elles sont pénibles, mais encore plus

charmantes que pénibles. C'est par elles que dut passer

le jeune homme dont nous esquissons ici la très simple et

très noble histoire. Il hésita longtemps entre le mariage

et le cloître : il essaya tour à tour des austérités de la

Trappe et des contemplations du Carmel, et il parut qu'il

n'était point de force à supporter le poids de ces austérités ni la hauteur de ces contemplations. Ce ne fut pas en vain, toutefois, qu'il fut saisi de celte ambition magnifique de servir Dieu sous la robe du religieux : s'il ne dépouilla point les vêtements du siècle, il dépouilla cette personnalité qui, d'après le sincère aveu de son père, était à peu près sa seule impBrfeetion. Il ne resta plus en lui qu'un ange, et déjà les ailes invisibles de son âme semblaient s'agiter pour l'emporter prématurément au ciel. Il faudrait ciler tous ces Mémoires pour transporter réellement nos lecteurs dans cette famille anliquement chrétienne dont Auguste n'était pas la seule parure. Ce père, celle mère purent agenouiller un jour, dans la même chambre, leurs neuf enfants aux pieds de la Vierge corédemptrice. Il est vrai que le jour était solennel. Auguste allait mourir, et ces chrétiens composaient avec leurs dix âmes une seule énergie pour l'arracher à Dieu par la prière. Oui, à vingt et un ans, dans la plus riche gloire de son adolescence, dans la plus vive blancheur de sa virginité, portant depuis peu de jours la robe du fiancé, sur le point d'épouser une chrétienne qui allait devenir, qui était déjà devenue la dixième enfant de sa mère, le jeune chrétien fut tout à coup réclamé au ciel. Au mois de janvier 1861, à l'improviste, comme un voleur, ou plutôt comme un soldat chargé d'exécuter la consigne céleste etl'exécutant brutalement, un mal horrible tomba sur lui. Ce fut en vain que sa famille se débattit sous l'étreinte de ce mal : sa famille, disons-nous, et non pas lui. Le mal faisait tous les jours des progrès effrayants. Mais comment un étranger raconterait-il ces choses? La mort d'un fils, grand Dieu ! Un père, un père lui-même la sent trop fortement pour la raconter comme il le voudrait. Suivre

sur le visage de sou fils [es envahissements de ta douleur dernière, les triomphes <l<- l'agonie, Les suprêmes résistances de la vie qui recule en s'éteignanl ; voir ces yeux se ternir, se vitrifier peu à peu, ces lèvres se contracter, cette sueur froide s'étendre Bur la peau horriblement blanche, loul cela ne se peut raconter. Mais l'auteur des Mémoires d'un père est vigoureusement chrétien, et il a passé par-dessus ces accidents pour s'attacher à la substance de la dernière heure, c'est-à-dire à l'espérance de la bienheureuse immortalité. Cet écrivain qui dans ses livres a glorifié Jésus-Christ et la Vierge, a fait mieux encore que d'écrire ces livres : il a aidé son fils à mourir chrétiennement. Écoutez-le, dans le récit de la dernière minute : « Avec quelle ardeur je lui parlai de ce Dieu qu'il avait tant aimé, comme d'un père, de son vrai Père, dont je n'avais été que l'ombre grossière et que l'indigne image ici-bas, et dans le sein duquel j'aimais à le remettre ! » Et cependant le coup fut épouvantable : « La mort de mon fils est entrée dans mon âme, et elle n'en sortira que par la mienne, qu'elle commence et qu'elle acheminera. Elle m'est devenue personnelle. Je la porte en moi : elle fait comme le fond sanctifiant de mon existence. » Mais le père chrétien n'est pas de ceux qui succombent pour toujours sous le poids de leur douleur : ils ont sans doute de terribles défaillances, mais ils ont aussi, suivant la langue du Moyen-Age, de belles et subites relevaisons. Même il arrive que la faiblesse du père selon la nature et l'énergie du père selon la grâce se fondent ensemble, et il résulte de cette union un sentiment on ne peut plus touchant et vrai. « J'ai voué, dit l'auteur des Mémoires d\m père,] ai voué le reste de ma vie aucune de cette chère mémoire : j'ai noué, pour ainsi parler, mon

existence au fil tranché de la sienne, et j'ai pris à tâche de le continuer pour mériter de le suivre. Toutes ses pieuses pratiques, toutes ses dévotions, toutes ses résolutions et ses intentions, je les exécute, je les acquitte et les accomplis religieusement, autant qu'il est en moi, comme il l'aurait fait lui-même. Je fais son intérim sur la terre. Je trouve à cela tout à la fois consolation et douleur : car la même religion qui me fait accepter le sacrifice me le représente et me le renouvelle. Plus je suis les traces de mon fils, plus je me rapproche de Dieu ;et plus je me rapproche de Dieu, plus je retrouve mon fils que tout le mouvement du siècle me dérobe ; plus je le vois dans sa lumière, plus je le sens dans le douloureux attrait de sa mort et de sa sainteté. » Nous pensons qu'il est peu de pages aussi simplement belles et aussi lucidement chrétiennes que celles que nous venons de citer, et il est peu de traits aussi théologiques et aussi touchants à la fois que celui-ci : « Je fais son intérim sur la terre. » Nous n'aurions qu'une critique à faire, et encore est-elle de nature à apporter une consolation de plus au cœur brisé du père, et plût à Dieu qu'on ne nous fît jamais que de telles critiques ! L'auteur des Mémoires d'un père ne parle presque toujours que de l'immortalité de l'âme et nous avons souffert de ne pas l'entendre plus souvent invoquer le dogme admirable de la résurrection des corps. Il sait pourtant, il sait à n'en pas douter, que son Auguste lui apparaîtra un jour dans la gloire, avec ces mêmes traits angéliques et purs qui ravissaient sur la terre les yeux paternels et qui révélaient l'àme. Est-ce faiblesse, est-ce infirmité de ma part ? mais l'espoir de revoir au ciel les corps de ceux que j'aime me soutient bien davantage et me transporte bien plus vivement que l'espoir de

AUGUSTE Nicolas 1 35

Pevoir leurs âmes. Leurs traits, ce sont leurs traits que je veux, c'est leur visage, c'est leur sourire, et, par La grâce de Dieu, je les reverrai, comme ce père dont nous parlons reverra son fils. Oui, il le reverra, tel qu'il nous l'a décrit le jour de sa première communion : « C'était lui, et ce n'était pas lui ; sa taille svelte légèrement inclinée ; sa figure charmante entre toutes, empreinte d'un suave recueillement ; ses yeux aux longs cils baissés, tout occupés à l'attrait intérieur que goûtait visiblement son âme ; son front, son front si pur, modelé sur celui d'un ange, et dont la pâle candeur était relevée par les noires touffes de sa chevelure ; toute sa personne, transparente comme un vase d'albâtre, reflétait dans ses prémices l'ineffable mystère auquel il était initié et l'amabilité de Dieu qui s'y donnait. » 0 père, c'est ainsi que vous reverrez votre enfant ; car on doit avoir au ciel la physionomie que l'on avait au jour de sa première communion : la physionomie d'un être à qui Dieu se donne.

Les Mémoires d'un père ne doivent pas être seulement une lecture édifiante destinée à entretenir ou à calmer la douleur de tous ceux qui ont perdu un fils bien-aimé : ce bon livre ne doit pas être un débilitant. Avant tout, il doit nous encourager à la grande lutte ; il doit nous fortifier. On y trouvera, si l'on cherche bien, tout un Traité d'éducation chrétienne, et c'est de ce Traité que nous avons peut-être le plus besoin. Rien n'est plus flasque, rien n'est plus ondoyant que les éducations de notre temps. Généralement, en quoi consistent-elles? L'enfant

nait : une nourrice l'attend et l'emporte comme une proie depuis longtemps promise. On a soin d'ailleurs de l'écarter loin du retrait délicieux où ses cris troubleraient le quiétisme pratique de son père et de sa mère; on ne le fait voir à ses parents qu'habillé de soie et de dentelles, et on le montre comme un bouquet. Cependant il grandit : le monde exigeant creuse un abîme entre les premiers besoins de cette petite âme et les occupations inutiles de ses parents : tout est laissé au hasard. 11 commence à lire, et ce qu'on place d'abord entre ses mains, c'est ce recueil de mythes païens et de fables celtiques qu'on appelle : les Contes des Fées. Le soin de la prière de l'enfant est depuis longtemps abandonné à des domestiques dont la superstition égale l'incurie, ou la surpasse, s'il est possible. Dès l'âge de cinq ans, on le revêt de costumes voyants, bizarres, élégants, prétentieux; ou plutôt ce ne sont pas des habits, mais des travestissements. L'enfant se regarde avec une fierté qui n'est pas longtemps naïve, et se dit en lui-même qu'il produit un certain effet. Mais vite, qu'on se hâte, qu'on se hâte encore plus : un trousseau, vite, un trousseau. La pension, le collège le réclament. Quelle pension choisira-t-on? La plus distinguée, si c'est une fille ; celle dont les études sont les plus fortes et qui fait le plus de bacheliers, si c'est un garçon. En voilà pour cinq, sept ou dix ans. On voudrait d'ailleurs que la première communion fût déjà faite « afin de s'occuper plus sérieusement de cette éducation. » Dès le lendemain de ce grand jour où généralement les parents donnent un fort beau dîner, le père prend son fils à part et lui dit gravement (nous l'avons nous-même entendu vingt fois) : « Désormais je ne te considérerai plus que comme un ami, je serai pour toi un camarade. » Va pour

aioisii: NICOLAS 137

la camaraderie : elle entre par une porte, el !<• respecl Borl par l'autre; le lils tutoie son père, Lui frappe Bur l'é paule, lui emprunte ses cigares. Quanl au collège, ou ne

s'y occupe, pas un seul instanl 'In cœur de l'eul'aul : mais on s'\ occupe beaucoup trop de son cerveau dans lequel on

empile avec page I ou les les connaissances humaines. DeUX

heures de récréation par jour sur dix ou douze de travail ! Il sera, oui, il sera bachelier. Cependanl il a perdu toute sa foi, et déjà plaisante sa mère et ses sieurs, ha us la >< cour des grands » les jeunes gens se partagent en plusieurs écoles. Il y a les réalistes, les fantaisistes, les coloristes ; voilà pour la littérature. Il y a les positivistes, les éclectiques, les sceptiques surtout; voilà pour la philosophie. Non, je ne parlerai pas de la politique. Ils rougiraient de jouer aux barres : ils se promènent en discutant, ces péripatéticiens de quinze ans. La religion n'est à leurs yeux qu'une science spéciale enseignée par le seul aumônier, et qui leur paraît en contradiction avec les autres sciences : ils daignent subir la messe le dimanche. Puis arrive la préparation aux écoles spéciales. Deux ou trois ans d'un travail désolant auquel on ne gagne pas toujours une fièvre cérébrale. Les concours sont difficiles, presque impossibles. Travaillons au détriment de la santé, au détriment de l'âme ; seulement, le dimanche, jetons aux orties notre tunique de lycéens et faisons parler de nous sur le turf. Encombrons les petits théâtres de notre présence bruyante ; apprenons comment nos contemporains sont parvenus à créer un art dramatique plus abject et plus fatal aux âmes que celui de l'antiquité; éreintons sur la scène les vieux partis et la vieille France, l'Église, les rois et tout ce qui est vaincu. N'ayons même pas les goûts littéraires de la mauvaise jeunesse de

1830 ; soyons un composé hybride de francs-maçons et de gandins. Ou plutôt, ne pensons à rien et ne soyons rien. Telle est notre jeunesse. Je sais qu'il y a aussi une jeunesse catholique, et personne ne l'aime plus ardemment que moi ; mais je ne la trouve ni assez nombreuse, ni assez virile. Et d'où vient? C'est qu'elle n'a pas reçu l'éducation que l'auteur des Mémoires (F un père adonnée à ses (ils.

Il est encore des races et des familles énergiquement chrétiennes. Chez elles, l'enfant n'est pas abandonné dès sa naissance à des mamelles vénales, à des soins mercenaires. L'enfant grandit dans la lumière, sur les genoux maternels. Le père jette avec mépris loin de lui les niaiseries des Contes des Fées : c'est dans l'Evangile que l'enfant apprendra ses premières lettres et assemblera les premiers mots. Les légendes des saints, racontées au foyer, remplaceront le faux merveilleux de ces mauvais petits romans pleins d'enchanteurs et d'ogres. L'enfant sera trempé tout entier dans le surnaturel; oui, tout entier ; car si une partie de son âme échappait à ce bain libérateur, elle serait un jour mortellement vulnérable. Plein d'un respect affectueux, l'enfant s'attachera dès lors à son père et à sa mère, et rien ne saura plus l'en détacher jusqu'à sa douzième année. Il vivra là, sans cesse, jouant beaucoup, étudiant un peu, mais assidu surtout à ces excellents catéchismes qui sont des cours sublimes de théologie élémentaire, apprenant ce que c'est que Dieu, ce que c'est que la grandeur d'une âme, et quelle est la destinée de l'homme. On le verra aux champs, prenant des bains d'air, développant les énergies de son petit corps, domptant déjà la nature qu'il doit dompter, nageant, sautant, montant à cheval, courant, remplissant tout de son

ardeur; puis, fatigué, se rapprochant du père el Lui demandant de petites leçons d'histoire naturelle sur tous les beaux arbres qui l'entourent, sur les oiseaux qui chantent, sur les pierres, sur les étoiles, sur L'herbe <-l sur le soleil. Le père répond à tout : mais cette histoire naturelle, il la fait surnalurellement ; il raconte les victoires des saints sur la nature, saint François d'Assise s'entretenant avec les oiseaux, saint Antoine de Padoue causant avec les poissons, et le lion de saint. Jérôme, et le corbeau de saint Paul. Ainsi arrive le jour de la première communion, et cette transfiguration dont nous avons parlé tout à l'heure, ce ïhabor des âmes de douze ans. Les catéchismes de persévérance continuent cette transfiguration ; et quoi de plus difficile qu'une transfiguration continuée ! D'ailleurs, à partir du « grand jour, » l'éducation de l'enfant chrétien doit prendre d'autres allures, une autre physionomie; elle doit devenir plus forte, plus « critique », plus virile, plus fière. Esto vir, telle doit être la devise que le père doit donner à ses fils, et l'homme achevé, l'homme terminé, complet, c'est le chrétien. Toutes les sciences humaines seront concurremment enseignées à cette jeune intelligence ; mais toutes seront enseignées catholiquement. Car il y a une chimie catholique, une histoire catholique, une algèbre catholique. Tout sera pénétré de Dieu, tout sera imbibé de Jésus-Christ. Pas de séparatisme surtout ; pas de science isolée qui soit sans rapport avec toutes les autres, qui soit sans rapport avec la théologie, reine et maîtresse des sciences. Les Pères de l'Église tiendront autant et plus de place, dans cette éducation surnaturelle, que les auteurs de l'antiquité païenne. Saint Thomas sera placé plus avant qu'Aristote dans l'estime de l'enfant ; saint Anselme primera Platon. On apprendra d'ailleurs à l'en-

fant à examiner toujours les questions par leur grand côté, généreusement, largement ; on lui dira que l'homme, quand il est humble, ne saurait jamais monter trop haut; on ira jusqu'à lui inspirer de la fierté, dans le sens chrétien de ce mot. Je trouve que nos jeunes gens ne sont pas assez fiers, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas assez joyeux d'être hommes, d'être chrétiens ; qu'ils ne relèvent pas assez leur tête illuminée de ces deux clartés, ceinte de ces deux couronnes. Qu'ils ressemblent donc un peu plus à ce Godefroi de Bouillon dont on disait que c'était « le plus fier chrétien » de son temps. Qu'ils soient des chevaliers, malgré Don Quichotte et malgré Cervantes ; qu'ils aiment passionnément leur âme, plus passionnément leur pays, très passionnément la Vérité, l'Église et Dieu. Qu'ils ne soient étrangers à aucune question historique, scientifique ni littéraire ; qu'ils sachent se tenir au courant de tout ; qu'ils ne désertent jamais le champ de bataille de la discussion, qu'ils y défendent vigoureusement leur drapeau, et qu'ils ignorent ce que c'est que reculer. Mais qu'avant tout ils soient pleinement vierges et absolument chastes : qu'ils aient de beaux yeux purement baissés, ou courageusement et franchement ouverts. Les nouveaux baptisés, dans la primitive Église, gardaient huit jours leur robe blanche ; les jeunes chrétiens devront garder jusqu'au jour sacré de leur mariage la robe blanche de leur virginité. Puissent les jeunes gens de nos jours accomplir tous ces devoirs difficiles ; puissent-ils nous préparer une forte génération chrétienne ; puissent-ils, pour tout dire en deux mots, ressembler à cet ange de la terre que l'auteur des Mémoires d'un père nous a fait connaître et qu'il pleurera toujours !

Le P. MONSABRÉ.

Il y a quelques années, on parla, dans nos cercles catholiques, d'un prédicateur puissant qui venait de se révéler. Il portait l'habit blanc des Frères Prêcheurs, la robe du P. Lacordaire. Celui-ci venait de mourir loin de nous, dans cette demi-obscurité où sa gloire s'était recueillie et qu'il aimait à considérer comme un exil. Le nouvel orateur ne cherchait pas à ressembler au Maître : il ne le copiait pas. C'était déjà un rare mérite : car, dans un monastère, les novices aiment un peu trop à calquer leur génie naissant sur les illustrations de leur ordre, et, dans un journal, tous les débutants prennent volontiers le style du rédacteur en chef. Bref, la foule afflua dans cette chère petite chapelle des Carmes où vivent tant de souvenirs augustes, et le bruit se répandit bientôt que nous avions un grand conférencier de plus, et qu'il ne ressemblait pas à ses devanciers. Il s'était, d'un premier bond, élancé jusqu'aux sommets du dogme, et s'était donné la tâche d'exposer, durant toute sa vie, la doctrine catholique à nos générations ignorantes. On vit tout d'abord qu'il serait plus solide que hardi, plus « traditionnel » que novateur. On découvrit bientôt qu'il connaissait très profondément les trésors négligés

de l'Ecriture sainte et qu'il avait pour saint Thomas un amour ardent et profond. De là son charme. Je me souviens encore de nos premiers empressements autour de sa chaire ; mais sa parole, depuis ce temps, a fait un beau chemin dans le monde, et Notre-Dame aujourd'hui, comme autrefois la petite chapelle des Carmes, ne suffît pas à contenir les auditeurs de cette voix si légitimement aimée.

Je parlais de sa connaissance de la Bible : c'est là ce qui le caractérise. Certes le P. Lacordaire et ses élèves « en ligne directe » lisaient, savaient, aimaient l'Écriture ; mais, dans leur désir d'être plus utiles aux hommes de leur temps, ils avaient été amenés à n'en plus faire la substance de tous leurs discours. Ils la citaient souvent, mais se jetaient volontiers à côté, pour donner à leur argumentation je ne sais quelle nouveauté plus entraînante. Quand le P. Monsabré monta en chaire, il eut le bonheur de trouver le terrain mieux préparé dans les intelligences et dans les cœurs. En 1837, aucun orateur ne pouvait faire de la Somme son point de départ ; mais, vingt années plus tard, il n'en était plus de même, et ce sera l'éternel honneur du P. Lacordaire d'avoir été cet introducteur nécessaire à l'étude de l'Écriture et de la Théologie. On l'oublie trop, et c'est de l'ingratitude.

Dans les Conférences du P. Monsabré, il n'est point rare de lire de suite cinq ou six pages qui sont uniquement composées de citations de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais quel choix heureux ! Mais quelle subtilité dans l'enchaînement de ces textes ! Mais quelle vigueur dans leur traduction ! Il en est ainsi pour saint Thomas et pour toute l'École. Jamais une citation n'est pédante, n'est inutile. Dans les admirables discours du P. Ventura sur la Raison catholique et sur la Raison phi-

LE P. MONSABRÉ 1 i.'>

losophique, dans celle œuvre < j u i a si heureusement changé toute la physionomie de notre éloquence sacrée, on voyait trop la charpente <!<■ L'argumentation scolas tique.

Le P. Monsabré n'a pas ce défaut; il n'entre pas si avant dans le raisonnement thomiste. 11 donne les conclusions de saint Thomas ; il nous les montre comme des points lumineux, comme des soleils à la lumière desquels il nous fait aisément marcher. J'aime cette méthode : elle est essentiellement française, parce qu'elle est souverainement claire.

Le 1*. Monsabré est, en effet, un orateur très français. Rien n'est plus lucide que son exposition. Son prédécesseur, le P. Félix, possédait également cette précieuse qualité, mais peut-être avec plus de développements, et quelquefois de longueurs. Lorsque l'on vient d'entendre un discours du P. Monsabré, il est aisé de le « raconter ». C'est le signe, croyez-le bien, auquel on reconnaît les parleurs clairs, qui sont les bons parleurs. Sa parole est un cristal à travers lequel on voit très nettement sa pensée. L'originalité de l'orateur n'est pas tant dans sa doctrine que dans la forme dont il la revêt. J'ose l'en féliciter. Encore un coup, c'est un tempérament traditionnel. Il ne se dit pas : « Quelle pensée nouvelle aurai-je bien aujourd'hui ? » mais : « Comment ferai-je entrer dans l'esprit de mes auditeurs la pensée de mon père saint Thomas, et surtout la doctrine de ma mère l'Eglise ? » Et alors il fait hardiment appel aux énergies et aux couleurs de la parole humaine. Toutefois il ne s'en sert jamais avec intempérance. Sa poésie est forte, mais ne se répand pas en beaucoup de mots. Sa phrase est vigoureuse et marche bien ; les épithètes n'y font point tapage. Ce n'est plus là du romantisme : c'est mieux.

11 y a dans les dernières Conférences certaines pages sur la famille, qui sont des plus belles qu'aucun poète ait jamais écrites. Pas un mot discordant, pas une violence de ton; mais une belle chaleur tempérée et pleine de bons parfums. Ajoutons que notre orateur ne connaît pas le « mot de la fin, » ni les secrets trop faciles de se faire applaudir. C'est à force de clarté et de poésie vraie qu'il emporte l'admiration et excite un enthousiasme de bon aloi. Tout est sain dans cette éloquence, que n'ont pas envahie la périphrase, le néologisme et la fantaisie, ces trois maladies mortelles de l'éloquence sacrée contemporaine.

En éloquence, comme en érudition, il y a deux grandes familles d'esprits : il y a les intelligences synthétiques, et les analytiques. Le P. Monsabré appartient au premier de ces groupes. C'est un vulgarisateur excellent d'excellentes doctrines. On ne trouvera pas chez lui ces nouveautés qui transportent et qui effrayent. Il n'y a point là la hardiesse d'un de Maistre, ni les ailes d'un P. Faber, ni les témérités d'un Lacordaire. Parle côté traditionnel de son admirable talent, le P. Monsabré se sépare très nettement de l'école lacordairienne proprement dite. A dire le vrai, il crée au sein du groupe dominicain une nouvelle école à laquelle nous souhaitons un succès profond et durable. C'est bien là la vraie voie ; c'est celle où doivent entrer nos jeunes orateurs. Science des Ecritures et des Pères, théologie solide, argumentation implacable, exposition translucide, style nerveux et cependant coloré, et, pour nous résumer, une belle éloquence antique en son fond et nouvelle en sa forme. Nous ne saurions désirer mieux.

LE P. MONSABBÉ I '<•'

Les conférences du P. Monsabré attestent chaque année un progrès considérable dans la manière du grand orateur. On n'est pas plus logicien, ni plus puissant. Le P. Monsabré, c'est la Franchise, c'est la Sincérité absolue. 11 ne cherche pas à cacher, avec un pan de sa robe blanche, quelque coin de doctrine qu'il pourrait supposer désagréable à ses auditeurs. Il étale magnifiquement la Vérité tout entière, sachant que le mot « pallier » ne pourrait s'appliquer au Vrai. Catholiques, nous n'avons rien à cacher, rien à adoucir, rien à amoindrir. Notre doctrine est un soleil dont la lumière ne blesse pas la vue et ne doit jamais être interceptée, même par les plus agréables vitraux. Et il faut, sans précaution, en faire entrer tout le rayonnement dans les yeux de nos adversaires.

Ainsi procède le P. Monsabré.

Cette année, il a commencé son premier discours peu de temps après le scandale de nos désastres plus que civils. Pour se rendre de son cloître à Notre-Dame, il a dû traverser nos ruines. Du haut de sa chaire il pouvait facilement apercevoir, dans la vieille basilique, les traces récentes d'un sacrilège abominable ; même il pouvait se dire qu'on avait essayé de brûler cette chaire à laquelle son éloquence donne aujourd'hui une si noble consécration. Bref, il inaugurait ses Conférences en des temps rigoureux et tristes, sentant l'amour autour de lui, mais la haine à quelques pas de là. Et quelle haine !

Eh bien ! ce spectacle ne l'a pas amolli. Il ne s'est pas

dit : « Voici l'heure des ménagements et des demi-vérités. Voilons prudemment une lumière dont ces paupières malades ne sauraient supporter la vivacité dangereuse. Ne disons pas tout, et le peu que nous dirons, disons-le très doucement. » Non, il n'a pas connu les petitesses de ce langage que tout homme médiocre se serait tenu. Et il a montré ce qu'il était, en entreprenant de tout dire, en disant tout.

Savez-vous quelle est, après l'Ecriture, la base de ces vivantes et chaudes conférences? C'est le Syllabus. Je dis que c'est là faire acte de courage, mais surtout de clairvoyance. Le P. Monsabré connaît son temps. Notre siècle a mille défauts, et il est capable de mille crimes et de cent mille sottises. Mais il ne faut pas lui refuser une vertu, une dernière vertu, qui peut-être le sauvera : il est sincère. Il n'aime pas les hypocrisies de la doctrine, les réticences, les à peu près. Il va droit au fait. « Pas d'ambages. Dites-moi ce que vous êtes ; ouvrez-moi votre esprit tout grand. Ouvrez encore : je veux lire. » Et il lit. Et il ne faut pas essayer de lui faire sauter certaines pages : car ce sont celles-là qu'il veut connaître.

Il y a encore parmi nous toute une école catholique qui s'épouvante du mot « catholique » et l'efface partout où elle peut mettre la main : « Juste ciel, si nous allions être reconnus! » Ces excellents chrétiens se déguisent en « simples honnêtes gens » et croient bien faire. Hélas ! ils se trompent étrangement et n'emportent que le dédain de leurs adversaires. L'ouvrier, notamment, n'aime pas que l'on cache ainsi son drapeau. Dans les clubs de 1870 et 1871, il a supporté et même applaudi quelques vaillants qui disaient franchement à la tribune : « Je suis ca-

u: P. MONSABRÉ

Lit

tbolique. » Le P. Monsabré est de la race de ces hommes fiers et entiers : il nous l'a bien fait voir.

Donc, il a pris d'une main le Syllabus, et s'est écrié : « Voici le monument le plus récent, le plus complet, le plus vigoureux de la doctrine catholique. » Et dans son autre main il a pris le document le plus hardi et le plus avoué qui soit émané de la démocratie socialiste, le fameux « Programme de la Section de l'Alliance au congrès de Genève !. » Toute sa tâche a consisté à opposer entre

4 Ces six Discours du P. Monsabré pourraient recevoir les titres suivants : 1" la Vérité ; 2° le Devoir ; 3" la Famille ; 4" l'Education ; 5° le Pouvoir; G" la Société. On pourrait, pour plus de clarté, placer en regard, ainsi qu'il suit, les principes opposés des deux Radicalismes, tels que le P. Monsabré les a exposés :

Page 1