MGR MANNING
Le Cardinal MAXXIXG.
C'était, ii y a quelques jours, à Londres. Sept cents policiers, avec le silence et la gravité qui les caractérisent là-bas, contenaient une foule immense — des milliers et des milliers d'hommes — qui défilait devant le lit d'un mort et ne commettait d'autre délit que de déchiqueter les rideaux du lit mortuaire pour en garder précieusement les morceaux. Puis, le lendemain, deux cent mille hommes suivaient le cercueil de ce mort si populaire, à travers les rues de la grande ville profondément émue, et le journal de la Cité, ce fameux Times qui ne se pique pas d'enthousiasme, écrivait en ce même jour que « rarement on avait vu une manifestation si extraordinaire de respect et d'affection à l'égard d'un homme public. »
Quel était donc « l'homme public » qui, dans cette capitale du mercantilisme, dans cette forteresse du protestantisme, avait conservé, au delà de la mort, le privilège d'une aussi étonnante et aussi rare popularité?
C'était un Cardinal de l'Église romaine, dont on eût insulté le cercueil, il y a cinquante ans ; c'était un archevêque catholique ; c'était l'archevêque de Westminster, c'est-à-dire de Londres.
C'était Son Eminence le cardinal Manning.
Le temps est bien loin où le rétablissement de la hié-
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rarchie catholique en Angleterre — un des coups d'Etat les plus admirables de Pie IX — arrachait des cris de rage à Y Église établie et provoquait une sorte d'émeute dans les rangs de l'anglicanisme affolé.
Le temps est bien loin où le pauvre O'Connell égrenait son chapelet en silence, sur un banc du Parlement où il était enveloppé de mépris, dédaigné, seul.
Non, non : la pourpre cardinalice est aujourd'hui saluée dans les pays qui passaient légitimement pour les plus « antiromains », et l'on se rappelle encore avec quels transports l'ut accueilli, à New-York, le cardinal Gibbons. Un cardinal américain! Les marchands de Chicago, euxmêmes, en ont été presque orgueilleux.
Le cardinal Manning, que les Anglais n'ont pas tenu en moindre estime, n'a pas été inférieur à ce qu'on espérait de lui. C'est beaucoup dire en peu de mots.
Il était né le 15 juillet 1808, à Todderidge, dans le comté de Hertford, et c'était le fils d'un membre du Parlement. Famille anglicane, fils anglican. Après avoir fait ses premières études au collège de Hanon, il les compléta, en 1827, à Oxford. Rien ne faisait pressentir en lui la pourpre future, et il se jeta, avec une certaine ardeur, dans le clergé de l'Église officielle. Ce fut un clergyman absolument accompli, et il fut placé de bonne heure à la tête de la paroisse de Lavington, au comté de Sussex. Il parlait, dès lors, avec une facilité et une élévation remarquables, et ses sermons furent célèbres. En 1840, il fut, aux applaudissements de tous, promu à l'archidiaconé de Chichester, et l'on discernait déjà en lui les linéaments d'un évêque qui ferait prochainement honneur à la chrétienté anglaise, lorsque...
Il y a de ces coups de foudre qui terrassent un saint
Paul et l'abattent' soudain aux pieds de la Vérité triomphante ; mais toutes les conversions n'ont pas la môme physionomie, et, si j'ose ainsi parler, le même style. Avant (rentier à pleines voiles dans le magnifique océan de l'Église catholique, le jeune archidiacre deChichester dut passer par l'utile détroit du Puseyisme. Le puseyisme (ainsi nommé de son créateur, l'excellent docteur Pusey) n'était qu'un soupir vers le catholicisme, mais un soupir qui fut entendu de Dieu. Les puseyistes faisaient tous les jours un pas vers la véritable Eglise. Ils lui empruntaient jusqu'à ses croyances les plus controversées, jusqu'aux menus détails de sa liturgie. Il y avait cependant un dernier pas qu'ils no voulaient point, qu'ils n'osaient pas faire. Manning le fit, et, d'un bond, se précipita dans la Vérité. C'était en 1851.
On a tant abusé de certaines images, qu'il semble qu'on ne soit plus autorisé à s'en servir. Telle est celle de l'Aurore, qui, depuis Homère, a ravi tous les poètes comme tous les artistes, mais qui a quelque peu vieilli. Je regrette d'être obligé de revenir ici à une aussi antique comparaison; mais je ne trouve, en vérité, rien de plus exact pour peindre l'état de l'Angleterre, à cette époque de son histoire religieuse. C'était une renaissance catholique douce et pénétrante, suave et profonde, et à laquelle on ne saurait rien comparer. De grands esprits avaient été envoyés d'en haut, qui étaient les hérauts, les prsecones de la véritable Église. Ils s'appelaient Wiseman, Newman, Faber. Mon cœur frémit malgré moi, quand je prononce ou quand j'écris ces noms glorieux; quand je pense à cette Fabiola, que Wiseman fit lire et admirer par plusieurs millions d'hérétiques ; à ces « Conférences de l'Oratoire de Londres », où Newman a concentré la puis-
sance de son génie, et, surtout, à l'œuvre sans seconde de ce P. Faber, de ce poète, de ce théologien, qui est, comme je le dis ailleurs, le premier mystique de ce siècle et l'un des plus hauts esprits de tous les temps. Manning fît partie de cette phalange qui a remporté ici-bas de plus belles victoires que la phalange macédonienne, et a laissé dans le monde de plus nobles souvenirs et des traces plus durables.
C'est des mains du cardinal Wiseman que l'illustre converti voulut recevoir la prêtrise. Puis, ayant assez de modestie pour se persuader que sa théologie n'était pas encore suffisamment assurée, il se fit de nouveau étudiant et alla humblement demander des leçons aux maîtres qui enseignent à Rome. Il était de retour à Londres en 1854, et fut bientôt nommé prévôt du chapitre de Westminster. A la mort du cardinal Wiseman, en 1865, il fut désigné par le cri public comme pasteur de la ville immense. Il ne lui manquait que la pourpre romaine, et le Pape, dix ans après, la jeta sur ses épaules. Cardinalprêtre « du titre des saints André et Grégoire, au mont Cœlius », Mgr Manning prit place, en 1875, dans le Sacré Collège.
Pie IX, qui avait un regard d'aigle, n'avait pas tardé à discerner ce qu'il y avait d'élevé, de fécond, et, disons le mot, d'original dans l'esprit du nouvel archevêque de Westminster. Au concile de 1870, Mgr Manning s'était révélé comme un des plus enthousiastes défenseurs de l'Unité menacée, et s'était pris d'amour pour ce beau dogme de l'Infaillibilité pontificale, que les esprits médiocres sont condamnés à ne pas comprendre, à ne pas aimer. Au reste, il ne se contenta pas de défendre son sentiment en pleine session du Concile, mais il se crut
LE CARDINAL MANNING .'{il.'l
plus tard appelé à écrire l'histoire môme de ce Concile si indignement calomnié, et il l'écrivit. Au milieu de toutes les disséminations qui caractérisent notre siècle, il avait compris, avec Pie IX, que la Vérité avait besoin d être énergiquement concentrée. Cet infaillibiliste avait l'esprit large et la vue nette.
Ce n'est pas là, cependant, qu'est sa véritable et profonde originalité, et, grâce à Dieu, il y a eu au Concile plus d'un vote aussi intelligent, plus d'un esprit aussi lucide. 11 faut chercher ailleurs.
Mgr Manning est un des premiers évêquesde la sainte Eglise qui aient eu l'intelligence de la question sociale. C'est en quoi consiste son génie ; c'est le secret de sa gloire.
Un journal de Paris, qui a été fondé naguère par des protestants et est aujourd'hui rédigé par des sceptiques, disait tout récemment de l'archevêque de Westminster : « Il a été ardemment préoccupé des questions de son temps, et a mûri ses idées sociales par l'observation de cette matière souffrante et pullulante qui est la classe ouvrière anglaise. » Et il ajoutait, en manière de conclusion imagée : « Il a jeté hardiment le pont de la question sociale entre le peuple et l'Église. » Rien n'est plus vrai.
Je ne dirai pas que Mgr Manning ait été un des premiers à aimer l'ouvrier, parce que l'Église, depuis son origine, n'a cessé d'être penchée sur tous les travailleurs et sur tous les petits ; mais je dirai, mais je répète qu'il a été un des premiers « à aimer socialement l'ouvrier. » lia été, en Angleterre, une sorte de De Mun, mais avec plus d'autorité et couvrant de sa robe rouge ses idées sociales, qui, ainsi vêtues, ont fait peut-être plus de chemin dans le monde.
« Il a eu socialement pitié de l'ouvrier. » On pourrait graver ces mots sur sa tombe, et ce serait pour lui la plus belle de toutes les épitaphes, comme la plus véridique de toutes les oraisons funèbres.
On se rappelle cette épouvantable grève des ouvriers des Docks, à Londres. Pendant plusieurs jours, le monde anglais, qui ne s'émeut pas aisément, fut en grand émoi et crut que tout était fini. Un homme alors s'offrit pour arbitre, et fut accepté de tous : c'était Manning. Le chef des ouvriers des Docks eut avec le Cardinal plusieurs conférences, d'où sortirent la réconciliation et la paix. Quel beau sujet de tableau que ces conférences, et comment notre Vibert, qui portraitise si bien les cardinaux, n'a-t-il pas encore songé à les peindre ?
Voilà, voilà ce qui restera de l'œuvre de celui que pleure l'Église universelle. Il nous laisse ce grand exemple.
Tous nos évêques voudront être d'autres Manning.
Le salut est là.
Quand je le vis pour la première fois, il possédait depuis longtemps la plénitude de la Vérité. C'était vers 1 851 , et déjà sa conversion datait de plusieurs années. Certain jour il était entré, sans trop savoir pourquoi, dans la cellule du père de Ravignan. Bien qu'il n'eût guère moins de quarante-cinq ans, il était alors dans toute la fougue d'une jeunesse qui menaçait de se prolonger à l'excès. Il y avait plus d'un quart de siècle qu'il était occupé à jeter cette gourme, et il n'en paraissait aucunement lassé. Spirituel, paradoxal, éblouissant, il ouvrait à tous les vents sa main droite, qui était pleine de paradoxes, et sa main gauche, qu'il croyait pleine de vérités. Depuis le commencement de ce siècle, il n'y avait pas eu de bonne erreur dont il n'eût été le complice et dont son esprit n'eût été le condiment. Comme il avait de généreuses aspirations, mêlées à de singulières ignorances (et ce fut là en réalité le caractère de toute cette époque), il s'était lancé dans toutes les aventures philosophiques, religieuses et sociales. Ne sachant rien encore de la véritable Régénération, il avait essayé de toutes les palingénésies. Tour à tour saint-simonienet fouriériste, il avait fini par jeter un bel éclat de rire à tous les systèmes qui l'avaient succès-
sivement enfiévré: car il y avait en lui, tout à la fois, du métaphysicien et du gamin. Puis, chemin faisant, il n'avait pas été sans conquérir je ne sais quelle demi-gloire. Il était romancier, et ses Contes de l'Atelier avaient fait quelque bruit. On le regardait, dans le monde des boulevardiers, comme un homme d'infiniment d'esprit, mais qui dépensait trop aisément son trésor et courait risque de faire bientôt banqueroute. Sceptique, gouailleur, plein de lui, comme un homme qui a fait l'épreuve de toutes les philosophies et sait à quoi s'en tenir sur toutes les écoles, heureux de vivre et se sentant au cerveau une inépuisable provision de mots fins et de réparties invincibles, le front haut et le sourire aux lèvres, Raymond Brucker entra donc, un beau matin, dans la petite chambre du Jésuite. « J'ai des objections à vous faire, » lui cria-t-il. Le Père le regarda comme il savait regarder, et lui dit de se mettre tout d'abord à genoux. Cinq minutes après, Brucker se relevait catholique.
Depuis lors, il n'a jamais cessé de l'être.
C'est ce jour-là qu'a commencé pour nous la vie de Brucker ; mais il paraît qu'à d'autres yeux, c'est ce jour même qu'elle a fini. Les petits journaux, en effet, qui, au lendemain de sa mort, prétendirent raconter son existence à leurs lecteurs, n'ont rien dit de cette admirable conversion, qui n'a pas duré moins de trente années. Ils n'ont pas dit que, pour avoir la joie de revenir à la lumière et à la pureté de son baptême, l'auteur des Contes de l'Atelier n'avait pas dû seulement abaisser son orgueil, mais encore sacrifier austèrement sa fortune. Ils n'ont pas dit qu'il a eu l'honneur, Veritatis causa, de se vouer à la pauvreté et même à la misère. Ils ont habilement biffé d'un trait de plume les trente dernières années de la vie de cet
homme, qui fut une de nos grandes paroles. Us onl ignoré ou n'ont pas voulu dire qu'en 1 848, dans toute la force de sa raison et dans toute la virilité de son éloquence, il tint tète, seul, à tous les orateurs de la rue et des clubs. Us ont ignoré ou n'ont pas voulu dire que, pendant dix ans, cet incomparable tribun entraîna des milliers d'auditeurs populaires, et qu'il eut l'étrange courage d'affirmer alors toutes les vérités, sans en déguiser et sans en atténuer une seule. Les plus instruits et les plus sincères de ces biographes se sont contentés d'avouer que Brucker, « brisé, désenchanté, vieillissant, s'était fait catholique, mais catholique à la manière de ceux du Moyen Age, portant des amulettes et s'agenouillant devant des Vierges de bois sculpté. » Je vous le dis : ils veulent nous escamoter toutes nos gloires. Mais leurs gobelets ne nous feront pas peur, et nous allons rendre à l'Église ce Raymond Brucker qui appartient à l'Église.
Donc, c'était un orateur, et il en avait bien toute l'allure avec toute la physionomie. De beaux yeux extraordinairement vifs, éclataient, comme des charbons ardents, au milieu de son visage osseux. Ses traits avaient une magnifique mobilité, et il savait, en quelques minutes, leur communiquer vingt expressions diverses. Bien qu'il n'y eût eu rien de monastique dans la première partie de sa vie, il avait le masque d'un ascète, quand il n'avait pas celui d'un tribun. La bouche était curieuse à étudier. Les coins en étaient narquois, j'allais presque dire scep-
tiques, et il avait une certaine façon de la tenir entr'ouverte, qui attestait à la fois la curiosité et le courage. A la tribune des clubs, il restait ainsi pendant quelques minutes, bravant, avec ces lèvres gouailleuses et superbes, la toute-puissance matérielle de ses grossiers auditeurs. Sa voix était impérieuse, et il avait une manière d'affirmer la Vérité qui ne permettait guère la réplique. Ce n'était pas de la solennité, ce n'était pas de la colère ; mais il y avait là quelque chose de fatidique et qui s'imposait comme un oracle. L'éclair des yeux aidait alors à la foudre de la voix, et malheur aux interrupteurs ! Un mot terrible tombait sur eux comme un coup de tonnerre sec, et ils n'étaient plus.
Ce grand orateur était doublé d'un causeur inimitable . Sans doute, ses discours étaient trop élevés pour ressembler à des causeries ; mais, plus d'une fois, ses causeries s'élevaient à la hauteur d'un discours. Je l'ai souvent entendu, devant quelques amis, parler durant trois ou quatre heures consécutives, et égrener des milliers de perles sous nos yeux éblouis. Que toutes ces perles fussent du même prix, et qu'il n'y en eût pas de fausses, je ne prétends point l'affirmer ; mais quel charme et quel éclat vainqueur ! A Brucker, d'ailleurs, il ne fallait pas des interlocuteurs, mais des auditeurs, ou plutôt des écouteurs, et il ne lui déplaisait pas de voir l'un de nous prendre religieusement des notes sur un carnet religieusement conservé. Nous n'avions même pas, comme les confidents de tragédie, le temps de placer çà et là une pauvre interjection, quelque ah ! admiratif ou quelque oh ! d'indignation. Il vint une fois chez moi, y parla durant une heure et sortit en parlant, sans que personne eût eu le loisir de prononcer un seul mot. Il est vrai qu'on n'avait
guère envie de L'interrompre. Il était pétillant, il Lançait de ta lumière. Les plus liantes théories métaphysiques, les plus vives hardiesses en matière de symbolisme et d'exégèse, les accents de la plus haute éloquence et les éclats du plus grand style se mêlaient bizarrement, dans cette conversation unique, à des subtilités étranges, à des réalismcs indicibles, à de médiocres calembours et à de méchants jeux de mots. L'ensemble était des plus singuliers. On subissait en silence les médiocrités, mais on se pâmait devant les traits sublimes, et l'on avait lieu de se pâmer souvent. Le soir, nous le reconduisions dans sa chère île Saint-Louis, et je nous vois encore longeant ces quais déserts et contemplant le glorieux chevet de Notre- Dame, empourpré par les teintes rouges du soleil couchant. Et Brucker nous expliquait alors quelque passage difficile de l'Évangile, et il mettait en lumière quelquesunes de ces beautés mystérieuses du Livre saint ; et nous rentrions dans nos chambres d'étudiants plus affermis dans notre foi, plus joyeux, meilleurs. Cette parole qui a évangélisé tant de pauvres n'a pas converti que des ouvriers.
Les quelques convives qui s'asseyaient tous les jours aux banquets de cette intelligence ont seuls connu, sous le causeur éblouissant, le métaphysicien profond. Je n'entends pas dire néanmoins que Brucker ait toujours été un philosophe sûr : il y avait chez lui trop de fougue et trop de pente vers le paradoxe. Disons tout : il était trop poète. Il avait pour l'image un amour dont rien ne put jamais éteindre les ardeurs, et s'attachait à recouvrir des plus riches couleurs les conclusions les plus rigoureuses de la philosophie la plus sèche. « Je suis la Métaphysique illustrée, » disait-il un jour avec ce bonheur d'expression
dont il était si coutumier. 11 s'était donné la tâche de commenter tout l'Évangile, et s'était dit avec raison que sa vie tout entière ne pourrait suffire à un si noble et si redoutable labeur. Nous venons de lire, avec respect et étonnement, une partie de ce Commentaire, qui est demeuré jusqu'ici et qui, sans doute, demeurera toujours inédit. On y trouve des trésors de méditation et de pensée, mais on ne les y trouve point sans se donner quelque peine. Un jour de flânerie, — car notre philosophe n'était pas sans flâner, et comme l'a si bien dit le plus grand écrivain de ce temps-ci, c'était « le chevalier errant du bon sens chrétien sur le pavé de Paris », — il était arrivé que Brucker avait fait la connaissance de ce grand et original esprit qui s'appelait Delsarte. Il s'était suspendu tout entier à l'enseignement de cet étonnant professeur d'esthétique, et même était resté, pour mieux l'entendre, un an tout entier sans parler. Un an tout entier ! Brucker ! C'est de la légende. Bref, il s'était pénétré de la philosophie de Delsarte, et se l'était merveilleusement identifiée. Or, ce système, qui n'était pas sans beauté, prend la Trinité pour point de départ et réduit toutes les vérités à des termes ou à des propositions qui vont trois par trois, ou neuf par neuf. C'est ainsi que la famille, — Père, Mère et Enfant, — est ici-bas la réverbération très exacte de la Trinité de là-haut; c'est ainsi, mais dans un sens moins rigoureux, que les trois conditions vitales pour l'existence des individus et des nations sont la Santé, l'Intelligence et le Cœur, etc., etc. Tel est le système que Brucker a appliqué à tout son commentaire, et l'œuvre devient par là d'une lecture véritablement difficile et compliquée. Mais que de beautés vives et inattendues ! Brucker ne s'interdit pas d'écrire parfois
KAYMONI) BRUCKBB 34t
en vers, et il en a frappé qui mériteraienl d'Aire gravés dans toutes les mémoires chrétiennes.
J'ai hâte d'en finir avec le causeur, avec le philosophe, avec le poète, et d'en revenir à l'orateur, pour le contempler de plus près et pour l'écouter plus longtemps. Il m'a été donné d'entendre plusieurs discours de Brucker, et je ne saurais jamais les oublier. N'en déplaise à ceux qui craignent « l'envahissement du sanctuaire par les laïques» , Brucker parlait surtout dans les églises. Il n'a jamais songé à envahir la chaire où un laïque ne pourrait en effet monter sans sacrilège ; mais d'excellents prêtres et qui aimaient profondément les âmes, lui avaient cédé « le banc d'œuvre » comme un royaume où sa parole conquit rapidement l'indépendance et l'empire. Je n'ai jamais bien compris pourquoi le laïque, qui est un membre vivant de l'Église de Jésus-Christ, n'aurait pas le droit d'évangéliser ses frères, avec la permission et sous le contrôle des évêques et des prêtres. Brucker, lui, n'hésita point, et les voûtes de Saint-Laurent ont gardé l'écho de cette parole hardie. Il fut, dans toute la force du mot, un orateur populaire, et certains auditeurs musqués ne lui eussent pas convenu. Le mot brutal ne l'effrayait pas, et il s'abaissait quelquefois jusqu'à la littérature cambronienne. Il procédait le plus souvent par récits ou par paraboles. 11 « racontait des histoires » et, en quatre ou cinq mots incisifs, en tirait la moralité. Jamais il ne recula devant une affirmation catholique, et il n'était pas de ces chrétiens prudents qui recommandent
aux orateurs populaires « de ne pas trop parler du bon Dieu ». Il en parlait sans cesse, il en parlait partout, et de ce Jésus qui lui avait rendu Dieu visible. Je l'ai vu s'élever, devant un auditoire de cordonniers et de maçons, aux plus hautes théories de la métaphysique. Des académiciens ne l'eussent peut être pas aussi bien compris, et l'on s'aperçut que ces pauvres gens ont vraiment le sens de la grandeur. Il est vrai qu'à ce point de vue, Brucker n'a pas fait école ; mais il nous a du moins laissé un noble exemple. Il nous a appris à respecter l'entendement de nos auditeurs populaires et à leur parler un grand langage. Ressemblons-lui par ce côté. N'imitons pas les brutalités de sa parole, mais les élans de sa pensée, et disons-nous surtout que Dieu nous enverra des Brucker, si nous les lui demandons avec instance.
11 est temps, cependant, de laisser la parole à celui dont nous essayons de tracer ici le portrait. Nous allons, d'après nos souvenirs et ceux de nos amis, reconstruire deux ou trois discours de Raymond Brucker. Hélas ! hélas ! rien ne sera plus froid, plus décoloré, plus muet, plus mort que cette reproduction d'une parole si chaude, si ensoleillée, si sonore et si vivante. Avez-vous vu de ces photographies, faites il y a trente ans, et qu'on retrouve un jour au fond de quelque vieille malle, couvertes de poussière ou chargées d'humidité? C'est jaune, c'est incolore, c'est sépulcral, et pourtant ce fut jadis le reflet vivant d'un être vivant. Telles seront nos misérables analyses ; telle sera, tout d'abord, l'esquisse de ce beau discours que l'on pourrait intituler « le genre humain », et que Brucker a longuement médité avant de le parler à Saint-Laurent :
RAYMQND BRUCKBR \\V.\
En ce temps-là, Messieurs, I»' Genre humain tout entier (celui
• pli a été, celui (iui est, Celui <|iii sera) se réunit en une grande
plaine. Et il y convoqua tous les Philosophes présents, à venir.
Et le < renre humain parla ainsi aux Philosophes : « J'ai lu tous vos ouvrages. Oui, tous, El je dois dire que je m'y suis effroyablement ennuyé. J'en bâille encore. »
Le Genre humain bâillait en effet, et rien n'était plus terrible à entendre que ce bâillement de genre humain.
Il reprit en ces termes : « J'ai donc lu tous vos ouvrages, afin de pouvoir répondre à cette grande question qui me tient en fièvre et en angoisse : Qu'est-ce que la Vérité ?
« Et après les avoir lus et relus, je me suis trouvé en de lugubres et épouvantables ténèbres. J'en savais moins qu'avant.
« Je vous ai donc convoqués pour vous poser de nouveau le grand problème qui m'agite et pour vous adresser trois demandes. Veuillez, si vous le pouvez, m'écouter en silence.»
Les Philosophes écoutèrent, et le Genre humain leur dit : « Je veux tout d'abord (j'ai bien le droit de vouloir, je suppose), je veux un livre, un petit livre, de dix ou vingt pages, qui contienne toute la vérité sous une forme très élémentaire et tout à fait transparente ; un petit livre qui puisse se mettre en poche et ne coûte que dix centimes ; un petit livre qui soit également à la portée du penseur, du poète, et aussi de ces multitudes vulgaires qui vivent uniquement de la vie pratique et matérielle. Tel est le Livre, telle est la Leçon que je veux. »
Les Philosophes se regardèrent avec stupeur, et se dirent d'un commun accord : « Est-il bête, ce Genre humain ! Il est certain que nous ne possédons pas la Vérité. Mais, si nous la possédions, nous ne la vendrions pas si bon marché. »
Et plusieurs d'entre eux commencèrent à s'effacer et à disparaître.
Le Genre humain, sans les voir, continua en ces termes : « Non seulement je veux que vous me donniez la Théorie ; mais je prétends que vous m'offriez l'Exemple.
« Non seulement je veux un petit livre populaire, qui contienne toute la Vérité en dix pages et qui la vulgarise universellement dans le temps et universellement dans l'espace ; mais je veux que quelqu'un vienne un jour m'offrir ici-bas l'exemple de toutes les vertus qui sont enseignées dans ce petit livre.
« Et je veux que cet exemple puisse être aisément imité par
l'Homme, par la Femme et par l'Enfant, par ces trois membres augustes de la Trinité humaine.
« Pouvez-vous me donner le Livre ? Pouvez-vous me donner l'Exemple ? »
Les trois quarts des philosophes avaient déjà disparu. Et le- Genre humain, qui s'en apeixîut, commença à être triste dans son cœur.
« Ce n'est pas tout, dit-il encore. Non seulement il me faut une Leçon ; non seulement il me faut un Exemple immortels ; mais j'ai encore besoin d'une immortelle Institution qui réponde tout à la. fois à ces trois idées : Science, Richesse et Dévoùment ;
« Une Institution qui s'appuie sur la Science, qui mette la Richesse à son service et qui ait le Dévoùment pour essence ;
« Une Institution qui garantisse et perpétue la Leçon et l'Exemple, en les rendant éternellement vivants. »
Quand le Genre humain eut achevé ces mots, il jeta un regard sur les Philosophes ;
Epouvantés, tous s'étaient enfuis.
Alors le Genre humain, le pauvre Genre humain se mit à fondreen larmes. Un sanglot de Genre humain ! !
Et il se roulait par terre, désespéré de ne pouvoir posséder la Vérité aimée, et de n'avoir ni la Leçon, ni l'Exemple, ni l'Institution.
Et comme il était ainsi perdu dans sa douleur, il aperçut soudain, en je ne sais quel coin, une espèce d'homme, vêtu d'une espèce de blouse, qui portait sur ses épaules une espèce de poutre, un gros morceau de bois tout sanglant. Cette poutre était traversée d'un autre morceau de bois. Comme qui dirait une croix.
Et l'Homme avait ses beaux cheveux blonds tout couverts de sang. Le sang lui tombait sur les yeux. Le sang coulait à grosses gouttes sur tout son corps.
Et il regardait le pauvre Genre humain si doucement, si doucement, si doucement !
Puis il s'avança : avec quelle lenteur, avec quelle majesté ! Il marchait, portant le bois énorme. Et il dit d'une voix si tendre, si tendre : « Tu veux la Vérité ? Je te l'apporte.
« Tu veux un petit livre qui contienne en dix pages toute la Vérité et qui soit compris de tous. Tiens : prends ce petit livre. »
Et à la première page, le Genre humain lut : Catéchisme.
L'Homme continua : « Tu m'as demandé non seulement une Leçon, mais un Exemple vivant, Tiens : regarde-moi. Je suis ton
Dieu qui s'est fait homme pour t'offrir un type éternel <;t te conduire à la béatitude.
« Et enfin tu m'as demandé une Institution. Tiens, prends : voici l'Eglise. »
Et le Genre humain tomba à genoux et adora Jésus-Christ.
Il fallait entendre Brucker prononcer cet incomparable discours avec une sorte de brutalité fiévreuse; il fallait surtout lui entendre jeter à son auditoire cette parole, si simple et si profonde, qu'il plaçait sur les lèvres de Jésus-Christ : « Tiens, voici l'Eglise ! » On m'a dit que parfois il s'arrêtait à ce mot, sans avoir besoin de rien ajouter. Mais, de toute façon, l'effet était saisissant, et jamais le P. Lacordaire n'a laissé sous l'empire d'une aussi forte impression le public d'élite qui se pressait sous les voûtes de Notre-Dame. Cependant Brucker s'est élevé plus haut, et c'est le cas de rappeler ici son discours sur l'Ouvrier, qu'il prononça à Saint-Laurent, quelques dimanches après les journées de juin 1848. La seule idée de prononcer un tel discours, en un tel quartier et dans un tel moment, était une témérité que tous les modérés s'accordaient à condamner. Brucker comprit qu'il y a des heures où l'audace n'est qu'un des noms du devoir : il osa. Quand l'heure de la réunion fut venue, on vit l'église se remplir peu à peu d'auditeurs à la figure et aux intentions obliques. Il y avait là, visiblement, plus d'un combattant de la veille qui ne songeait pas à devenir un chrétien du lendemain. C'était un brouhaha de mauvais augure, mais qui ne pouvait troubler un vieux tribun comme Brucker. Il se leva, et, tout d'abord lança dans l'église cette phrase sonore, cette phrase à effet : « On ne rend pas justice à l'ouvrier. » Silence, étonnement, stupeur. Brucker, cependant, continue de plus
belle, et entonne chaudement une sorte de cantique socialiste à la gloire de l'ouvrier. Ses auditeurs n'y tiennent plus, et, oubliant la majesté du lieu, éclatent en applaudissements frénétiques. Les prêtres qui accompagnaient Brucker étaient absolument consternés et tiraient en vain l'orateur par les pans de son habit. Mais, tout à coup, celui-ci change de ton, et, interrompant violemment ces affreux bravos dont les murs de l'église étaient scandalisés, il crie à ses admirateurs d'une voix de tonnerre : « N'applaudissez pas ! Il n'y a vraiment qu'un Ouvrier au monde : c'est Dieu. Et vous ne lui rendez pas justice. »
Mais il semble que ce discours mérite tout entier d'être reproduit, et nous allons essayer de le faire...
On ne rend pas justice, on ne rend pas hommage à l'ouvrier ; on ne respecte pas l'ouvrier.
Quand 0:1 passe devant l'ouvrier, on ne s'incline pas devant lui, on ne le salue pas, on ne daigne pas lui donner un regard, on le méprise, 0:1 l'insulte.
C'est un scandale, Git03rens, qui me révolte jusque dans le plus profond de mon être, et je n'en puis être le témoin sans en être très profondément indigné.
Non, non, on ne rend pas justice à l'ouvrier.
Et cependant, si je considère la seule église où je vous parle, tout y atteste à la fois le labeur et le génie de l'ouvrier.
N'est-ce pas l'ouvrier, en effet, qui, de sa main puissante et hardie, a élevé à plus de cent pieds dans les airs cette voûte admirable qui fait penser au ciel? N'es» -ce pas lui qui a vaillamment entassé et cimenté ces pierres, pour en former ces piliers, ces colonnes, ces contreforts et ces murs dont la solidité est si parfaite et l'harmonie si admirable?
N'est-ce pas l'ouvrier qui, de sa main habile et délicate, a fouillé et ciselé ces délicieux chapiteaux, où toutes les plantes ont retrouvé dans la pierre une seconde floraison et tous les animaux une seconde vie ? N'est-ce pas lui qui a sculpté les candélabres de cet autel et ce tabernacle même où la majesté de Dieu est voilée ?
N'est-ce pas l'ouvrier qui a savamment construit ces orgues immenses dont noua entendions tout à. L'heure la grande voix qui nous fuit assister ;uix concerts de là-haut ? N'est-ce pas lui qui a trempé, dans la vivacité dea plus riches couleurs, ces belles vitres qui, le matin, apportent à vos yeux un jour si adouci, et sont pour vos intelligences un Catéchisme en couleurs si facile à comprendre ?
N'est-ce pas l'ouvrier qui a maçonné, charpenté, menuisé, tapissé, tissé, fondu, forgé toutes les parties et tous les ornements de cette église où j'ai Phonneur et la joie de vous parler ? N'est-ce pas lui, enfin, qui est l'auteur, le véritable auteur de tous ces chefs-d'œuvre et de toutes ces merveilles ?
Et cependant on ne rend pas justice à l'ouvrier. (Applaudissements prolongés.)
X'applaudissez pas, malheureux !
Sache/ qu'il n'y a dans tout l'univers qu'un Ouvrier ;
Un Ouvrier véritablement digne de ce nom ;
Un Ouvrier qui a fait tous les autres Ouvriers ;
Un Ouvrier dont tous les autres ne font que copier servilement les œuvres ;
Et cet ouvrier, c'est Dieu.
C'est lui qui, incomparable architecte, a, de sa main toute-puissante, élevé la voûte des cieux : c'est lui qui a groupé harmonieusement les nébuleuses dans l'espace immense ; c'est lui qui a disposé dans l'éther l'architecture de tous les mondes ; c'est lui, c'est cet ingénieur éternel qui a fait des chemins à tous les astres et qui leur ordonne de les suivre avec une régularité immortelle.
C'est lui qui, sculpteur incomparable, a ciselé les astres; c'est lui qui a taillé notre terre comme un merveilleux diamant ; c'est lui qui, dans l'éternité de sa pensée et de son plan divin, a créé le modèle et arrêté la forme de tous les êtres vivants ; c'est lui qui, dans le bloc de notre chair, a sculpté le corps humain, cette statue si bien proportionnée, si belle, et qui regarde le ciel.
C'est lui qui, peintre incomparable, a jeté sur la terre la variété des couleurs ; c'est lui qui, avec son inépuisable palette, a peint lui-même toutes les fleurs, tous les animaux, et le ciel, et la mer, et l'œil humain.
C'est lui qui a maçonné., charpenté, menuisé, tapissé, tissé, fondu, forgé tous les mondes, et surtout notre terre.
Et je dis qu'on ne rend pas justice à cet ouvrier, à l'Ouvrier.
Tout à l'heure, je vous ai vu entrer dans sa maison, le blasphème aux lèvres et le chapeau au front.
Tout à l'heure, vous êtes passés devant son tabernacle adorable, et vous ne l'avez pas salué.
Tout à l'heure, vous lui avez jeté (je les ai entendues) des insultes avec des menaces.
C'est une chose, en vérité, qui m'a révolté jusque dans le plus profond de mon être, et je n'ai pu en être le témoin sans en être très profondément indigné.
Non, non, on ne rend pas justice à I'Ouvrier.
Le ton magistral de ce discours n'était pas ordinaire chez Brucker, et, le plus souvent, sa parole offrait je ne sais quelle mélange de sourire et de gravité, de gouaillerie et de piété, de gauloiserie et de foi. Ce Brucker était un Voltaire à l'envers, et l'on voyait parfois l'ancien « endroit». Il avait gardé certaines formes voltairiennes qu'il employait avec succès contre Voltaire lui-même. On eût pu lui demander un peu plus de vivacité dans son respect extérieur pour les choses saintes ; mais le respect intime était réellement profond. Je me souviens encore de l'étrange homélie qu'il prononça un jour contre le système parlementaire qui était, à vraiment parler, sa bête noire, et auquel il avait le tort de préférer la brutalité des coups d'État :
Un jour, Messieurs, le bon Dieu réunit le Corps-Législatif des Anges, et lui soumit le budget de la création :
« C'est donc, leur dit-il, que je -soudrais créer le monde, et il faut s'attendre à quelques dépenses. Et, tout d'abord, je voudrais donner sept couleurs à l'arc-en-ciel. » (Murmures à gauche ; bruit au centre.)
Un membre du centre-gauche demande la parole, et prouve qu'il serait plus raisonnable de ne donner à l'arc-en-ciel qu'une seule couleur. — Adopté.
« Maintenant, dit Dieu, je désirerais créer la rose, et pour qu'elle fût belle et agréable à voir, je lui voudrais donner cent feuilles. » (Protestations à gauche ; murmures au centre ; bruit à droite»)
Un membre du centre-droit fait remarquer qu'une ou deux
feuilles suffiraient parfaitement à la beauté de la rose. — Son amendement est adopté.
Le l)On Dieu alors propose, son budget des cultes.
« Il me faut, dit-il, tant d'églises tant d'évôques, tant de curés, tant de sacristains, etc., etc, etc. » (Tempête effroyable dans la salle des délibérations, clameurs et protestations universelle-. — Le budget des cultes est refusé.)
Dieu alors s'indigna, fit un coup d'Etat et DÉCRÉTA la création.
De tels mots abondent dans ses meilleurs discours, et il en est même plus d'un qu'il est vraiment difficile d'admirer sans réserve. 11 a écrit quelque part ce beau vers dont il aurait bien dû faire son profit : « N'abusons pas des mots quand ils ont quelque ampleur. » Mais, encore un coup, il avait conservé quelque chose de son éducation première. 11 n'avait pas en vain passé par le boulevard, et le boulevardier garde toujours un peu de son parfum. Bref, les saillies de Brucker ne rappellent pas précisémentl'exquise politesse des cercles du dix-huitième siècle. Un jour, dans un des plus illustres salons de Paris, il dit au maître de la maison, qu'il voyait pour la première fois et dont les idées politiques ne lui semblaient pas assez originales : « Toi, tu n'es qu'un chardonneret. » Un autre jour, comme M. de Jouy exaltait devant lui les conquêtes de la science moderne, et en particulier les merveilleuses découvertes de la phrénologie, et comme il lui disait : « La dimension du crâne est un indice certain des proportions de l'intelligence, » Brucker, qui avait une tête énorme, prit son propre chapeau et l'enfonça vivement jusqu'au menton du respectable M. de Jouy : « Monsieur, lui dit-il, vous avez parfaitement raison. » Je ne puis vraiment tout citer, et cependant, je voudrais pouvoir raconter cette séance d'un club de 1848, où il revêtit de brutalité un admirable courage. Il était à la tri-
bune, et venait de faire toute sa profession de foi devant quelques centaines de malheureux qui hurlaient : « Je vous connais, leur avait-il crié. Vous faites les philosophes et n'êtes que des révolutionnaires. Derrière vos doctrines, je vois vos appétits ; derrière votre philosophie, vos passions ; derrière la hauteur de vos paroles, la bassesse de vos instincts. » Il s'éleva alors une clameur formidable contre le téméraire orateur : on lui montrait le poing, on écumait contre lui, on lui lançait des défis, on lui proposait des cartels, on parlait de l'arracher violemment de cette tribune dont il déshonorait la majesté. « Son nom ! son adresse ! » criait-on de toutes parts. Lui, cependant, tranquille, souriant, dégagé, hautain, avec ses lèvres demi-ouvertes et son œil narquois, semblait savourer ce spectacle et attendait le silence. Et quand le silence se fut fait, il prononça, du ton le plus lent, le plus calme, le plus froid, ces paroles qu'il distillait avec une volupté pleine d'audace : « Je m'appelle Raymond Brucker. Je demeure rue Suger, N° 4, au fond de la cour, au quatrième au-dessus de l'entresol, la porte à gauche. Je n'ai pas de montagnards pour me défendre, comme votre Sobrier, et je me f... de vous. » Là-dessus, il descendit placidement de la tribune, traversa à pas lents cette foule d'enragés qui s'écarta pour lui faire place, et sortit de la salle avec la majesté de Néron, dans Britanniciis .
Mais, pour être heureux, ses mots n'avaient pas toujours besoin d'être aussi réalistes. Il avait de l'esprit, dans le sens le plus français de ce terme dont on a tant abusé. « Te voilà donc Jésuite, lui disait un ami. — Flatteur! répondait Brucker. — Quant à moi, disait l'autre, j'aurais peur de m'abêtir. — Va, mon ami, le plus fort est fait. »
De lii pluparl des réformateurs modernes, il disait : «Ce sont des poules aux œufs d'or, qui ne pondent jamais. » Aux médiocres.traducteurs de l'Évangile, il décochai! ce Irail aigu :« Ils placent des éteignoirs sur l'Evangile pour nous débiter leurs rats-de-cave. » Il caractérisait d'un mot ces rationalistes douceâtres qui nous concèdent Dieu : « Ils n'accordent le mot que pour souiller la chose. » Mais il s'amusait tout particulièrement à relever les inconséquences des ennemis de l'Église, et a leur mettre leur propre langage sur les lèvres : « Une Vierge qui enfante? allons donc ! La génération spontanée ! à la bonne heure. — A bas les Capucins : ils puent. — A bas les évêques : ils sont musqués. » Les partisans de la matière éternelle le faisaient rire d'un rire inextinguible, et il ne pouvait, sans éclater, se figurer l'homme sortant tout seul de la terre : « C'est la maison engendrant son propriétaire. » Mais Brucker ne s'en tenait pas à ces pointes, et j'ai recueilli un certain nombre de ses pensées qui pourraient aisément former tout un charmant volume. Écoutez plutôt : « Je ne m'explique Dieu qu'en voyant Jésus-Christ. — Les quatre évangélistes, ce sont les quatre épreuves d'une même gravure. — Si l'homme faisait son Paradis, il n'y admettrait pas Dieu. — Si vous désirez vraiment ce qui vous manque, vous y croyez. — L'Artiste s'est donné pour sauver son ouvrage. — Le chaos de l'histoire antique est rempli de pierres d'attente. — J'ai des ailes d'oiseau, dès que l'on nomme Dieu. » La beauté de la forme relève ici la beauté de la pensée, et Brucker, qui n'a jamais pu écrire toute une page vraiment parfaite, a des phrases d'une soudaine et étonnante perfection. Lisez plutôt ce qu'il a dit de l'Immaculée Conception : « Si, comme l'histoire le démontre, la Ion-
gévité des empires est proportionnée à la pureté des femmes, le fondateur des Royaumes de l'infini devait naître d'une vierge immaculée. » En décrivant le ciel, il parle ailleurs « de la transparence des cœurs dans les relations éternelles de l'infini. » Et, pour exprimer comment le plan divin a été restauré par l'incarnation du Verbe, il dit, avec une fière et magnifique concision : « Dieu met sa main dans la balance, et l'équilibre est rétabli. »
Jésus-Christ, d'ailleurs, a été le résumé de toute cette existence noble et cachée. Il en a été l'amour, le parfum et la vie. Brucker pleurait rien qu'à prononcer ce nom, et ce n'est pas en vain qu'il écrivait comme épigraphe, en tête de son grand travail sur l'Évangile, ces admirables paroles : « Dieu est le mot du mystère du monde. Jésus- Christ est le mot du mystère de Dieu. » Bossuet n'aurait pas mieux dit.
Je sais que les défauts les plus graves et les moins réprimés viennent compromettre tant de beautés vraies et puissantes. Je sais que Brucker n'est qu'un bohème de génie. Il est inégal, il est fantasque, il est obscur. En d'autres termes, il n'est pas équilibré, et c'est pourquoi j'avais tort de prononcer tout à l'heure ce mot excessif : le génie. Il aurait fallu que Dieu, comme il le disait luimême, mît sa main dans la balance de ses facultés, pour en rétablir l'équilibre. Le génie, c'est l'équilibre sur les hauteurs de la pensée. Faute de ce don précieux, Brucker n'a pas franchi les limites fatales qui séparent un grand talent du Génie initiateur et fécond. Ses balbutiements admirables valent mieux, sans doute, que la plupart de nos paroles, lesquelles sont médiocres et superficielles; mais il lui a manqué la souveraine clarté dans l'idée et la
RAYMOND &RUCKER .'l!i:{
souveraine puissance dans le style. « Hestera-t-il rien <le moi? » disait-il avec quelque tristesse.
Mais il ajoutait parfois, avec une légitime fierté : « .le resterai tout entier. Aucune de mes paroles n'aura été perdue, et ce sont autant de germes invisibles qui fermentent sous le sol, dont j'entends le petit bruit dans la terre et qui donneront quelque jour une belle et riche moisson. »
Brucker, en effet, a été un semeur d'idées. Comme une poudre impalpable, comme un invisible pollen, elles se sont répandues dans tout le monde catholique et y ont produit une germination merveilleuse, en attendant les fleurs et les fruits.
Cependant il est mort dans la tristesse et l'abandon. Celui qui avait été l'orateur attitré de tant d'OEuvres de charité, celui qui avait consumé dans ce rude labeur sa voix, ses forces et la vie même de son intelligence, ce Démosthène qu'on se disputait si fiévreusement, cet apôtre qui ne suffisait pas à tant d'apostolats, ce dompteur d'auditoires rebelles, cet homme à la parole de feu, et qui avait remporté autant de triomphes qu'il avait prononcé de discours, il a été soudain mis de côté, délaissé, oublié. Et cette aventure lui est arrivée le jour où il a été à bout de forces et absolument épuisé. Tel est ce phénomène attristant que je me permettrai d'appeler « l'Ingratitude desOEuvres ». Ce n'est pas la première fois que j'y assiste.
On donne son temps, on donne sa vie, on donne son âme. On est recherché, fêté, choyé. C'est charmant, c'est
admirable. Mais, un jour, survient quelque maladie qui vous couche sur le flanc. En une minute l'oubli s'épaissit autour de vous, et vous n'êtes plus rien. Oh! l'ingratitude des OEuvres !
On mza fait observer que c'était « providentiel » ; que, le jour même où nous ne sommes plus bons au service de Dieu, on est autorisé à nous abandonner, et que cet abandon est presque une œuvre pie. Pourquoi, d'ailleurs, s'inquiéler de ces détails? Est-ce que les Hindous se préoccupent de ceux qu'écrase le char de Jaggernath?
Je persiste à penser qu'il vaudrait mieux être reconnaissant, et je trouve que le pauvre Brucker est mort bien seul... pendant quinze ans.
Quant à moi, comme dit Jasmin, « je ne trouve aujourd'hui que son tombeau. Je le couvre de fleurs. »