‹ Portraits du XIXe siècleChapitre 22 sur 23 · M ' FREPPEL .'M · texte numérisé non relu

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vivant dans un diocèse <!< mt il a vraiment élé la lumière cl la gloire. I»' puis en témoigner, et j'en témoigne.

Parmi ces fondations auxquelles son nom restera alla-* ché, on ne saurait omettre cette Université catholique d'Angers, à laquelle il avait donné, depuis INT.), une si grande part de son cœur. Encore ici, les critiques n'ont pas manqué. Quand un évêque se borne aux humbles labeurs de son apostolat, il y a de bonnes âmes qui s'en étonnent: « Ce n'est, disent-elles, qu'un administrateur.») Mais dès qu'un évèque s'élève au-dessus de ses devoirs ordinaires et tente quelque généreuse entreprise : « Il veut faire trop grand », observent ces mêmes persifleurs, race stérile et dangereuse. Ce n'est pas là, en vérité, un langage catholique, ni une appréciation équitable. Mgr Freppel n'a pas été sans défauts : j'y consens ; il a été parfois trop vile en besogne : je le veux bien ; il a pu se tromper et s'est trompé : je l'avoue. Mais on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'il a été un très grand évèque et qu'il a honoré la sainte Église.

A côté de l'Université catholique, les établissements d'enseignement secondaire que lui avait légués son prédécesseur n'ont rien perdu de leur prospérité ni de leur splendeur. Près de Monlgazon, de Combrée, de Beaupréau et de Baugé, le Collège ecclésiastique de Saumur, fondé par Mgr Freppel, attire aujourd'hui toute la jeunesse du Saumurois et est en pleine floraison. Le sol angevin se couvre, tous les jours encore, de la robe blanche des églises nouvelles; toMs les jours on y ouvre quelque école libre et, tous les jours aussi, quelque noble asile de la charité ou de la science. Qui oserait dire que cet incomparable diocèse d'Angers est aujourd'hui moins fécond qu'au jour où Mgr Freppel en a pris le gouver-

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nement? Qui oserait dire qu'il donne à l'Église moins de prêtres, moins de religieux, moins de missionnaires, moins de saints? Qui oserait le dire, et surtout, qui pourrait le prouver?

Tant de créations, tant de labeurs, tant de soucis avaient usé le vigoureux tempérament de cet Alsacien si bien trempé. Depuis un an surtout, sa famille épiscopale s'inquiétait vivement de ce douloureux affaiblissement. La voix était moins sonore, le pas moins ferme, l'allure moins vive. Us commençaient pour lui, ces terribles derniers jours de la vie humaine, alors que l'homme se voit progressivement envahi par les symptômes visibles de la morl, alors qu'il est contraint de se dire : Oportet me minui. Cette séance de la Chambre où un cruel et léger auditoire se refusa à l'écouter, où l'on n'eut pitié ni des défaillances de sa voix, ni des approches de sa fin, cette horrible séance avança cette fin. L'Ordination du 19 décembre lui porta le coup mortel. Il savait bien qu'il ne pourrait pas résister à une aussi longue et aussi âpre fatigue ; mais il se disait aussi qu'il ne voulait pas causer à ces jeunes prêtres de demain la cuisante douleur de retarder leur première messe : a J'irais plutôt sur mes genoux », disait-il, et il y alla. Il en est mort.

Le lundi 21, un coup de sonnette retentit soudain, à neuf heures du soir, dans la chambre de l'évêque. Son domestique entra, et le trouva plus qu'à moitié mort. Le vieux et vaillant prélat venait d'être terrassé comme par

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lu foudre. Il ne reprit ses sens que pour recevoir les der niers sacrements et balbutier quelques derniers adieux...

Un homme vient de mourir, qui était un homme; un évêque vient de mourir, qui était un évêque.

ANATOLE DE SÉGUB

Un des plus vigoureux esprits de ce temps, un des plus solides défenseurs de l'Église, nous disait il y a quelques jours : « Si je pouvais rajeunir, si je retrouvais la verve de la vingtième, ou même celle de la trentième année, je voudrais donner une autre pente à mon esprit, un autre emploi à mes loisirs. J'écrirais... — Eh! que pourriezvous écrire qui servit plus efficacement les intérêts de la Vérité? — J'écrirais pour le peuple une série de petits poèmes, et, tranchons le mot, de petites épopées à l'usage de toutes les classes, de tous les métiers, de tous les âges. Je ne les ferais pas longues, pour ne pas induire mes auditeurs en bâillements; je les voudrais courtes, rapides, substantielles ; j'en prendrais le fondement et l'idée dans l'histoire ; mes héros seraient les saints, ou les grands hommes de l'humanité chrétienne et de la nation française; et j'aurais la grande ambition de faire voler ces chants épiques sur les lèvres du peuple. Voilà ce que je ferais, si j'avais vingt ans. » Rien de plus remarquable que de telles paroles échappées aux lèvres d'un de nos plus grands prosateurs, de celui-là même qui jadis a pris en

* Le Poème de saint François.

main la cause de la prose contre celle des vers, et qui a

dit:

0 prose, mâle outil, et bon aux fortes mains, Quand l'esprit veut marcher, tu lui fais des chemins.

Il semble qu'Anatole de Ségur ait entendu ces paroles vivantes, et que, sous l'impression de ces pensées, il ait voulu entrer dans cette voie si merveilleusement tracée. Mais il a réellement tout le mérite de cette initiative : son Poème de saint François est une témérité dont tout l'honneur lui appartient. Espérons que ce modèle hardi aura des imitateurs téméraires.

L'Epopée véritable est le propre des époques primitives ; c'est, comme on l'a si bien dit, « la narration poétique qui précède le temps où l'on écrit l'histoire. » L'épopée vit de légende ; elle est intimement liée avec le chant ; elle n'est pas lue, mais écoutée; elle est propagée par des chanteurs ambulants, rhapsodes, scaldes, jongleurs ; elle présente enfin tous les caractères d'une poésie profondément populaire. Les héros y sont rudes et grossiers, la religion peu épurée, les mœurs militaires ; on y répand des torrents de sang pour la patrie, qui est ardemment aimée ; le tout est exprimé le plus souvent dans une langue à moitié formée, dans une versification sauvage. Vous comprenez bien qu'au dix-neuvième siècle nous sommes mille fois trop corrompus pour posséder de ces épopées primitives. Vous imaginez-vous une Iliade écrite et chantée sous l'inspiration des chants d'Yvette Guilbert et après une représentation du Chat noir'!

Mais,direz-vous,il y a des épopées savantes auxquelles notre siècle peut aisément se prêter. Nous n'aurons pas à' Iliade, soit ; mais une Enéide est possible. Virgile n'écrivait-il pas sous Auguste, |en pleine civilisation romaine ?

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Kl M. Viennet, tout récemment, n'a-t-il pus publié la Franciade? Que Dieu nous préserve de ces fausses épopées! Nous serions ravis de posséder un Virgile, mais les Franciade* nous font peur, et nous bâillons en prononçant leurs titres. Nous avons assez de ces kilomètres d'alexandrins froids, monotones, ennuyeux. Toute cette littérature est fausse, et nous n'en voulons plus. Au milieu des ardeurs de la lutte contemporaine, nous n'avons ni le désir, ni le temps de lire quinze mille vers. Pour être utile aujourd'hui, il faut être court.

11 faut donc en revenir aux idées que nous exposions tout à l'heure. 11 faut créer, comme vient de le faire Anatole de Ségur, une nouvelle espèce de poème encore innommée, mais que le mot de petite épopée caractérise suffisamment. Il faut faire enfin, au point de vue chrétien, ce que Victor Hugo a tenté dans sa Légende des siècles. Nous sommes chrétiens ; le monde est à nous. Ni les sujets, ni les héros ne pourraient nous manquer ; le passé nous appartient aussi bien que l'avenir. Tout ce qu'il y a jamais eu de grand, de beau, de poétique, a été essentiellement chrétien, et peut devenir la matière de poèmes sincèrement catholiques. Mettons-nous donc à l'œuvre, et ne nous croisons point les bras devant une aussi noble besogne.

Oui, en vérité, il y aurait à faire une belle contre-partie à cette Légende des siècles de Victor Hugo, de ce poète qui cherche de plus en plus à arracher de son front les traces royales du baptême. Je rêve un volume où vingt petites épopées, de cinq cents vers chacune, s'attacheraient aux figures et aux événements le plus chrétiennement épiques de l'histoire universelle. Tout d'abord, on y lirait un Poème de la Création, où le Verbe apparaîtrait,

faisant sortir du néant la magnificence du monde nouveau, et éclairant la création du premier jaillissement de la lumière. 0 description de la terre dar?s sa première fraîcheur, ô tableaux, ô récits, quel sujet pour un peintre, quel sujet pour un poète ! Et le Poème de la Chute, quelle scène saisissante, même si on la réduisait à des proportions beaucoup moins considérables que celles au Paradis perdu, surtout si on lui donnait la forme dramatique, qui, dans toute cette œuvre, pourrait heureusement alterner avec la forme narrative ! Moïse pourrait fournir le sujet d'une troisième petite épopée, et David, ce géant, d'une quatrième. Enfin, dans le Poème de l'ancienne loi, on pourrait résumer admirablement, sous forme de dialogue, toute l'histoire du peuple de Dieu, de sa gloire incomparable, de ses abaissements salutaires, des aspirations de ses prophètes, de ses soupirs et de son attente. Nous arriverions par là à ce qui serait le centre de cette œuvre poétique, au Poème de Jésus, où l'on tenterait (irréalisable dessein !) de traduire en vers fort simples la divine simplicité de l'Évangile. Mais ici nous entrons dans un domaine immense, presque infini, où les sujets par milliers s'offrent à nos esprits qui hésitent. Il faut se borner, il faut choisir. Il semble que le Poème des Persécutions soit le premier sujet auquel devraient s'arrêter nos hésitations, et le Triomphe de l'Église serait le second. Plus nous nous avançons dans le temps, plus nos incertitudes augmentent : la poésie chrétienne devient trop riche. Toutefois, qui pourrait penser à ne pas donner une place d'honneur au Poème de saint Benoit, au Poème de Charlemagne, au Poème de saint Grégoire Vil? La Papauté luttant contre la barbarie ; l'Empire se mettant au service de la Papauté dans l'angoisse, et enfin les

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enfants de saint Itcnoit préparant à la Papauté et à l'Empire de bonnes et fortes générations de travailleurs, voilà, pour employer l'expression romantique, une incomparable Trilogie. Mais il faut, nous arrêter, et laisser au\ poètes de l'avenir la tâche délicate de compléter cet ensemble. Mieux qu'un autre, Anatole de Sôgur serait à même d'écrire un jour ces Petites épopées chrétiennes dont nous venons d'indiquer le plan et d'esquisser la composition. Et son Poème de saint François, dont il est temps de parler, serait l'un des chants de ce grand poème que nous attendons.

Saint François d'Assise mérite une place à part dans celte galerie magnifique des héros de l'Église qui peuvent et doivent avec raison devenir le sujet d'une épopée populaire. Le choix de M. de Ségur est excellent.

Tous les saints ont leur mission propre et leur raison d'être à telle époque, et non pas à telle autre. Dieu, qui possède en quelque sorte dans ses trésors tous les millions de saints qui ont paru et paraîtront jusqu'à la fin des temps, Dieu les fait surgir comme des astres dans le ciel de l'Église, alors que le besoin de leur lumière se fait plus instamment sentir dans les ténèbres de notre terre. Or, au commencement du xme siècle, de quel saint la terre avait-elle le plus besoin? vers quel saint soupirait-elle? Ouvrons l'histoire.

Le grand péril alors — il ne faut pas se le dissimuler — était la vaste hérésie albigeoise. Celte hérésie était complexe, ainsi que l'a démontré la science contemporaine.

Il y avait deux espèces d'Albigeois. Les uns étaient tout à fait manichéens et perpétuaient dans le monde cette épouvantable erreur d'origine orientale qui mettait éternellement aux prises deux Principes égaux. Les autres étaient seulement des réformateurs orgueilleux qui condamnaient les mœurs des prélats, les richesses du clergé, les abus de la société chrétienne. Entre ces deux familles il y eut des alliances, des fusions redoutables. Une fausse pauvreté, une pauvreté hypocrite s'épanouit alors dans le monde et séduisit tous les esprits. Les hérétiques se pavanaient dans leurs manteaux troués ; ils avaient une fausse austérité qui enflammait plus vivement l'indignation de Dieu que le luxe même des mauvais prêtres. Le peuple s'y trompait : car il se laisse facilement éblouir par l'habit et ne va pas jusqu'au fond. Bref, il y eut un instant où la pauvreté volontaire parut habiter le camp de l'hérésie. Il fallait porter remède à un aussi grand mal.

L'hérésie, je le sais, devait être militairement foudroyée : je connais l'histoire de la bataille de Muret et la croisade de 1213. Les foudres pontificales allaient plus efficacement encore jeter par terre l'orgueil de ces redoutables hérétiques. C'est fort bien. Mais, enfin, le glaive et la foudre sont les instruments de la justice et non de la miséricorde de Dieu. Le glaive punit, la foudre punit. Qui allait montrer Dieu dans les fonctions de sa charité? qui allait relever les coupables? Ce fut saint François, ce fut cet époux de « madame la Pauvreté. » Il désabusa les yeux du peuple, en lui faisant voir la vraie pauvreté sous les habits d'un religieux. Pauvre volontaire, il fut le père de milliers de pauvres volontaires. Le monde fut ravi à la vue de ce baiser que se don-

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dàienl ta Pauvreté et la Vérité et, par ce seul spectacle', l'hérésie lui. décidément vaincue. Telle fui la première mission de saint François.

Dieu prévoyait encore que cette hérésie laisserait de redoutables ferments dans le sol chrétien ; il prévoyait que, d'hérésie en hérésie, la mauvaise humanité, conduite par la mauvaise philosophie, arriverait au panthéisme, ce dernier terme de toutes les erreurs. Saint François fut suscité pour montrer aux hommes jusqu'à quel point on peut aimer la nature sans avoir jamais l'audace hideuse de la confondre avec Dieu. 11 ne manque pas d'âmes sensibles qui se courbent théoriquement devant l'animal et devant la plante, qui se mettent presque à genoux devant la pierre, et qui saluent dans tous les êtres inanimés des fragments respectables du Dieu-Tout. Si le chrétien se révolte, s'il s'indigne, on l'accuse aussitôt de manquer de cœur et de ne point aimer « la grande Nature, sa mère. » L'instituteur des Frères-Mineurs a par avance répondu à toutes ces accusations : saint François d'Assise est le patron de tous ceux qui luttent particulièrement contre le panthéisme. Il a passionnément aimé la nature : il a appelé les hirondelles ses sœurs, les loups et les agneaux ses frères, la terre sa mère, la lune et les étoiles ses sœurs. Il a de nouveau rétabli dans le monde cette belle harmonie qui y régnait avant le péché originel, alors que les tigres se jouaient aux pieds de l'homme et que les loups paissaient avec les brebis. Et cependant il a proclamé d'une voix forte l'unité, l'indépendance et la spiritualité de Dieu ; il a passionnément aimé la création à cause du Créateur, et c'est ainsi que nous devons l'aimer. Ce fut là le second rôle de ce grand homme.

Il eut une troisième tâche, celle de fournir à la Papau-

té, au Saint-Siège, une armée innombrable autant que dévouée. Le moment était critique. Frédéric II faisait aux représentants de Jésus-Christ cette guerre oblique que devait encore perfectionner Philippe-le-Bel. La Paroisse et le Diocèse, ces deux institutions fondamentales qui suffisent d'ordinaire aux besoins de l'Église, allaient peutêtre ne plus lui suffire contre des attaques aussi extraordinaires. Deux corps d'armée, celui des Franciscains et celui des Dominicains, allaient comme deux ailes immenses se placer devant la Papauté et la proléger. Quand, en 1209, François d'Assise jeta les premiers fondements de son Ordre, il donna réellement un grand exemple : il fonda une puissante institution, qui devait sauvegarder les doctrines de Rome, les propager par tout le monde et les empêcher enfin d'avoir des solutions de continuité soit dans l'espace, soit dans le temps. Telle fut sa troisième raison d'être.

Et notez que cette triple mission donne à la vie de saint François un caractère triplement poétique. Un athée, de nos jours, a daigné nous faire celte concession : « Tous vos saints sont poétiques, » a-t-il dit. Nous ne lui savons aucun gré de cet aveu : car celle vérité est par trop évidente. Mais aucun saint peut-être n'est plus poétique que François. S'il avait paru en des temps plus primitifs, il eût donné naissance à tout un cycle épique. Il reste un des hommes le plus extraordinairement lumineux qui aient jamais passé parmi nous. C'est, je crois, la figure humaine la moins vulgaire, ou, pour mieux dire, la plus contraire à la vulgarité, qui ait jamais réjoui les yeux de l'humanité. Il nous apparaît tout entouré de rayons, pâle, maigre, parcourant tous les chemins en jetant à tous les vents de grands cris d'amour, se lançant à la poursuite

obstinée! des pécheurs, leur sautant au cou et les baisant, embrassant les lépreux, conversant avec les oiseaux, convertissant les loups et les brigands, faisant des sermons aux fleurs, ramenant à Dieu des millions d'âmes, reproduisant en lui la physionomie, même matérielle, de rilomme-Dieu, aimant Dieu avec la plus raisonnable et la plus ardente de toutes les folies, aimant l'homme avec une passion aussi légitime et aussi insensée, aimant les pierres, les arbres, les animaux, aimant tout, se donnant à tout, et criant à toute âme intelligente : « L'amour m'a mis dans le feu, l'amour m'a mis dans le feu de l'amour!» Tel est le héros du poème de M. de Ségur.

Le caractère du poème lui-même, c'est la simplicité. M. de Ségur a montré par là quelles étaient la sûreté de son goût, la finesse de son tact. Il était facile, en un tel sujet, de s'exalter, de perdre la tète, de procéder par bonds, de jeter des cris : l'auteur du Poème de saint François a su demeurer chrétiennement calme. Il parle, il ne crie pas ; il marche, il ne bondit pas. 11 est simple, enfin. La lecture de son livre n'a rien de fatigant. La joie et la paix chrétiennes sortent de toutes ces pages dont elles sont le charmant parfum.

C'est avec raison que M. de Ségur a partagé son poème en plusieurs chants qui sont eux-mêmes subdivisés en plusieurs récits et épisodes. 11 a eu surtout la très heureuse inspiration de varier ses rhythmes, et de les varier avec une singulière souplesse. C'est fort bien fait. Je suis de ceux qu'une trop forte dose d'alexandrins endoit

facilement et fait entrer en léthargie. Le petit octosyllabe, au contraire, me réveille et me remet sur pieds. L'auteur de notre poème manie fort bien ce rhythme léger, et il a le mérite de ne pas abuser de cette facilité. Il faut l'en remercier.

Ce sont là des qualités relativement secondaires, et, ce qu'il faut avant tout étudier dans un poème, c'est le souffle qui l'anime et soulève chacun de ses vers, c'est l'inspiration générale, c'est l'âme du poète. 11 convient de ne point s'arrêter ici aux critiques de détail et de ne pas se borner à signaler çà et là un vers mal construit, un mot réaliste, une méchante inversion ; mais il faut contempler généreusement l'ensemble. M. de Ségur a longtemps étudié la légende originale de saint François : il s'en est pénétré, et tel est l'esprit de son poème. Rien de moderne dans son œuvre ; pas de fausse note : c'est une mélodie du xme siècle heureusement retrouvée, heureusement reproduite. Le musicien qui l'a déchiffrée n'y a pas (chose rare) ajouté un accompagnement de sa façon. Il n'y manque guère qu'un peu de fougue et d'emportement avec un grain de sainte « folie ».

Et maintenant, je ne puis que renvoyer tous les bons esprits à la lecture de cette œuvre exquise. Nous préférons cette belle épopée aux Fables de M. de Ségur. Les Fables étaient un bégaiement; le Poème est une parole. Le poète a trouvé sa voie ; il y marchera d'un pas de plus en plus assuré et fera ainsi office d'honnête homme, de Français, de chrétien. Ces derniers mots, ces mots que je viens d'écrire, n'ont rien de vague, ni de déclamatoire. Il est temps de relever la poésie qui est à terre ; il est temps de lutter contre les envahissements de la matière, contre les romans qui nous scandalisent et nous abêtissent,

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contre lo réalisme enfin, puisqu'il faut L'appeler par son nom. Nous sommes las du réalisme; le réalisme nous fatigue, nous indigne. Nous en avons assez, nous redressons la tête, nous voulons combattre ie monstre. M. de Ségur nous a montré comment on le domptait : sachons l'imiter dans sa lutte, et surtout dans sa victoire.

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