HELLO
11 y a dans nos collèges, chose curieuse, une classe à laquelle on a donné un nom qui n'a jamais eu et n'aura jamais, devant le bon sens populaire, qu'un sens médiocrement chrétien : je veux parler de la rhétorique. Quoi qu'on fasse, ce sera toujours une injure que le mot de rhéteur, et je m'étonne qu'une main catholique n'ait point effacé depuis longtemps de la porte de nos écoles cette singulière appellation, qu'on aurait dû laisser aux seules écoles de la Grèce et de Rome païennes.
Mais, chose plus triste encore, il arrive que le plus souvent la parole du professeur de rhétorique est réellement celle d'un rhéteur, et qu'il y a bien peu de différence entre son enseignement et celui des rhéteurs d'Autun et de Lyon, au troisième siècle de notre ère. Je ne crois pas avoir, pour ma part, entendu sur les lèvres de mes professeurs de rhétorique vibrer une seule fois le nom de Jésus-Christ, qui devrait retentir sans cesse dans cette chaire, autant que dans celle de philosophie. En revanche,
1 Le Style. — II y a plus de trente ans que nous avons écrit ces lignes. Ernest Hello est mort et, à peine mort, il est entré dans celte gloire qu'on lui avait si injustement marchandée de son vivant et dont il n'a pas goûté ici-bas la joie si vivement souhaitée. Entre toutes les œuvres du xixe siècle, son œuvre est incontestablement une de celles qui demeureront.
on met entre les mains des pauvres enfants, qu'un invincible ennui tient engourdis et muets, certains livres où le nom de Dieu, où celui de Jésus ne* sont pas prononcés davantage, mais où cent pages, deux cents pages sont consacrées à l'inepte énumération de ce qu'on appelle « les figures de rhétorique ».
L'histoire est à la hauteur de la théorie dans ces prétendus Cours de littérature, et le pis, c'est que ces fadaises, qui tuent le sentiment chrétien et tout sentiment élevé, sont naïvement admises en beaucoup de bons lieux. Les jugements sur les grands écrivains n'y sont pas moins entachés de petitesse et de fausseté que les « principes du style », si l'on peut appeler de ce nom des règles mécaniques où il n'y a en réalité ni véritables principes, ni style véritable, même en espérance. Je pourrais citer maint Cours de rhétorique, signé par de sincères chrétiens, et que le plus âpre rationaliste signerait volontiers des deux mains. Il n'y a guère de différence sur ce point entre l'enseignement libre et l'enseignement officiel. Et voilà où nous en sommes après dix-huit siècles de christianisme !
Il y a quelques années, la voix d'un prêtre s'est fait entendre parmi nous, qui réclamait pour les auteurs chrétiens une part dans l'enseignement public. Cette voix a eu des échos, et, qu'on me permette de le dire ici sans réveiller de vieilles querelles, si le respectable promoteur d'une aussi légitime réforme n'a pas encore triomphé de trois siècles de paganisme et de routine, il a du moins préparé à ses idées un triomphe prochain. C'est ce triomphe, dans un avenir plus ou moins rapproché, que nous voudrions conquérir à une réforme profondément chrétienne dans l'enseignement de la littérature.
Proscrivons d'abord ce nom d<; Rhétorique : c'esl la parole qu'il B'agil d'enseigner, cl non pas les déguise mcnts de la parole; c'est un cours de parole humaine qu'il s'agitde professer. Ouvrons ce cours en disant : « La parole es1 un don de Dieu. — H y a une loi de la parole, qui est celle-ci : « L'homme doit parler comme il pense, il doit penser le vrai. » — L'idéal de la parole est Jésus-Christ, qui est le Verbe ou la Parole du Père. — Le but de la parole est, avant tout, de glorifier Dieu et de lui conquérir les âmes. »
Puis, quand nous arriverons à l'Histoire littéraire, osons penser par nous-mêmes, et laisser de côtelés jugements tout faits, pour en concevoir enfin de nouveaux qui soient chrétiens. Montrons la Bible comme le premier de tous les monuments littéraires de tous pays et de tous temps, et, si ce n'est pas demander trop de courage à nos esprits encore timidement catholiques, faisons admirer comme des œuvres de premier ordre, même au point de vue de ce qu'on appelle la forme, les saints livres de notre liturgie et des Pères. Ne consacrons pas, comme par pitié, dix pages sur trois cents à la littérature du Moyen-Age, d'où jaillissent aux yeux du chrétien tant d'incomparables clartés. Ne faisons pas mesquinement tout commencer au xvie siècle, comme si l'Église n'avait pu être illustrée par de grands écrivains que depuis l'avènement de la Réforme et la résurrection du paganisme. N'ayons pas non plus de trop faciles complaisances pour le xvif siècle, qui, s'il nous a donné Fénelon et Bossuet, a été si intimement pénétré de doctrines païennes et a si bien préparé les dérèglements intellectuels et moraux du siècle de Voltaire. Constatons au moins la déplorable influence du jansénisme sur la littérature du grand siècle, du jansénisme
étroit, petit, haineux, qui a répandu dans les intelligences une sécheresse et des ténèbres comparables seulement à la dureté qu'il a fait, pour le malheur des âmes, triompher trop souvent dans le confessionnal. Nous ne dirons rien du xvmc siècle, si ce n'est qu'il faut ici, moins que partout ailleurs, se rendre coupable de ces concessions à la mode qui sont toujours aussi déshonorantes pour nous qu'inutiles à notre cause. Loin de nous ces tempéraments ! Haïssons vigoureusement un siècle qui a si vigoureusement haï la Vérité, et ne faisons pas aimer, par des louanges imméritées, ceux qui n'eurent rien tant à cœur que d'écraser la sainte Eglise en blasphémant son fondateur.
Telle est la réforme qui ne tardera pas, nous l'espérons, à réjouir le cœur des pères chrétiens. Un Cours d'art chrétien, ou, comme nous le disions, de parole humaine, remplacera le cours de rhétorique : tout y sera ramené à Dieu, à Jésus-Christ, à l'Église. La Vérité toujours, la Vérité partout, la Vérité mise sans cesse sous les yeux de nos enfants, qui seront bien forcés de l'aimer en la voyant si belle !
C'est cette réforme qu'Ernest Hello vient de rendre plus facile par son livre le Style, un des plus beaux, un des plus influents qui aient paru depuis le commencement de ce siècle, nous dirons même depuis trois siècles. L'éloge n'est pas exagéré. Ce livre, nous l'espérons, aura une profonde influence sur l'enseignement des générations à venir; beaucoup de maîtres comprendront, grâce à Ernest Hello, que la Rhétorique ne doit pas
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conserver parmi Les hommes son ridicule el déplorable empire; que celle usurpatrice doil être détrônée et remplacée par la Parole.
Oui, ce livre, dont l'apparence est modeste, changera heureusement le cours des idées sur le principe et les lois du Style. 11 devrait être déjà entre les mains de tous ceux qui sont chargés d'enseigner les lettres, entre les mains de tous ceux qui les apprennent. Il mérite de remplacer toutes ces œuvres informes, toutes ces Rhétoriques médiocres où l'on apprend avec tant d'ennui à dissimuler sa pensée sous le vêtement de la phrase, au lieu de la présenter dans la belle franchise de son austère nudité.
11 serait facile d'extraire du livre d'Ernest Hello tout un abrégé de théorie et tout un abrégé d'histoire littéraire; mais nous devons prévenir les routiniers qu'ils seront scandalisés à chaque ligne de celte œuvre profondément originale. L'auteur ne sait pas répéter les idées des autres : il a toujours les siennes, neuves, justes, étincelantes de vérité. Quant à l'expression, elle est, presque partout, singulièrement heureuse. Peu d'écrivains de notre temps avaient, autant que M. Hello, le droit de tracer les lois du style. Il écrit, chose rare, comme il dit qu'il faut écrire.
Nous avons besoin de justifier tant d'éloges. C'est pourquoi nous allons offrir à nos lecteurs plusieurs extraits de ce beau livre. Ils se convaincront que nous n'avons rien dit de trop, et que l'Église compte réellement au nombre de ses défenseurs un grand penseur et un grand écrivain de plus.