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PREMIÈRE PARTIE

Dans l'œuvre d'un écrivain, il y a toujours une « dominante, » et il n'est pas rare qu'on la puisse exprimer en quelques mots empruntés à l'écrivain lui-même. Tout Pascal semble contenu en ces lignes célèbres : « Rien n'est plus étrange dans la nature » de l'homme que les contrariétés qu'on y découvre à l'égard » de toutes choses. » Il est encore permis de chercher l'essence de Pascal en ces autres paroles dont on a pu composer aisément le titre de plusieurs de ses chapitres : « Misère de » l'homme, grandeur de l'homme, » et c'est enfin la même pensée que le grand philosophe accentue avec sa logique impitoyable, quand il s'écrie : « La foi chrétienne ne va principa- » lement qu'à établir deux choses : la corruption de la nature » et la rédemption de Jésus-Christ. » C'est de ce principe que Pascal est parti pour parcourir sa voie, gigas velox, gigas fortis, et c'est par là qu'il est arrivé d'une part à ces admirables vigueurs de son raisonnement ultramathématique, et de l'autre, à ce vice radical de tout son système : trop de mépris pour l'homme, trop de dédain pour la raison.

11 est vraiment malaisé de ne point ici se laisser choir en quelque exagération. Les partisans de Pascal citent, non sans apparence de vérité, plus d'un texte où il parle de la raison avec un véritable et profond respect. Il était trop mathématicien pour ne pas rendre hommage à ce qu'il y a

d'éléments naturels dans la composition intime de notre intelj nce; mais il penche visiblement vers le vice philosophique que Don jnaler. Il déprime, il étouffe trop

volontiers la Nature sous le Surnaturel, et pèche par un intraire à celui de Descartes. « Excès » est le mot juste, et il n'est pas admissible, en effet, qu'un écrivain catholique se permette de dire : « On ne voit presque rien de juste on d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat, i d'élévation du pôle renversent toute la

jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. Les lois fondamentales changent. Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » El il n'est pas moins difficile d'expliquer, d'une façon conforme au Vrai, ces paroles où éclate déjà un je ne sais qoel désespoir : « L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreurs ineffaçables sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité; tout l'abuse. » Il semble que, dans ces maximes, Pascal arrive, par ii ri chemin détourné , à ces trop célèbres propositions que Rome a si sévèrement condamnées il y a quelque trente années, alors que certains esprits sincères, mais égarés, affirmaient ou laissaient entendiv qu'on ne saurait arriver par une voie naturelle ;"■ la connaissance de Dieu. Certes, Pascal n'était pas traditionaliste; mais son mépris pour la raison a peut-être luit d'aussi mortels effets que ces théories dangereuses. J ;n dit i dangereuses », et ne m'en dédis point. Car, involontairement .-t pea à peu, on parvient ainsi à nier tout l'ordre naturel . Si Pascal n'a pas été jusque-là, s'il n'est pas vrai qu'il ail été sceptique, il a du moins induit quelques âmes en nu demi-scepticisme fuit grave. Ce n'est pas en vain que la Providence nous ;i donné le rempart et le bouclier des vérités naturelles, .-t il n'esl jamais sain de railler ou d'alïaiblir le pouvoir légitime de la raison. Dieu a voulu que l'infortuné

qui perd la foi pût encore trouver une protection contre luimême dans les affirmations suprêmes de sa conscience et de sa raison. 0 sagesse de Rome qui a su si bien garder le juste milieu au milieu de tant d'excès et qui, condamnant également les rationalistes et les traditionalistes, a distingué nettement ces deux mondes de la Nature et du Surnaturel qui se pénètrent sans se mêler et s'unifient sans se confondre !

Si le dédain pour la raison humaine a conduit au scepticisme quelques disciples de Pascal, son mépris pour l'homme, loin d'accroître ici-bas la somme de cette joie qui est nécessaire au monde, a épaissi le désespoir dans les âmes. Vous me répondrez que personne n'a mieux parlé de la grandeur de l'homme, et rien ne semble plus certain; mais comment nier que l'auteur des Pensées n'ait été principalement frappé de notre misère? Deux pages sont consacrées à notre grandeur, trente à notre néant, et je n'exagère pas ces proportions qui sont exactes. Pascal se complaît dans la constatation.de nos impuissances et de nos vices. Il enfonce le fer glacé dans notre chair vivante, avec l'implacabilité presque joyeuse du chirurgien qui, d'ailleurs, pense guérir son malade. Il nous jette un regard qui nous pénètre et nous enveloppe ; il nous perce à jour ; il dévoile la perversité ou le néant de la plus insaisissable de nos pensées, de celle-là même que nous avions cru le mieux cacher dans le plus secret repli de notre cœur. Il nous démontre cent fois notre incomparable misère et, bien que nous sentions sur notre poitrine le poids de son genou vainqueur, lorsqu'il nous voit abattus et demi-morts, il recommence à triompher de nous et à nous démontrer de nouveau notre faiblesse, dont nous sommes trop convaincus. Il est loin de ressembler à ces philosophes aimables qui savent trouver du minerai d'or au fond de toute âme humaine, et il ne nous attribue guère de grandeur que dans nos facultés involontaires. On aurait tort

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