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oéanmoins de le comparer à cet autre contempteur de l'homme qui s'appelle La Rochefoucauld et qui est un petit entendement. Pascal est d'une autre envergure : c'est un géant. Il
ise l'homme, mais en l'aimant et en respectant chez lui l'empreinte auguste dn Créateur; La Rochefoucauld, lui. méprise l'homme, mais ne l'a jamais aimé. Pascal, devant la bas- ■ de l'homme, entre en une sorte d'extase; La Rochefoucauld D'est qu'un railleur froid et méchant. Pascal est un chrétien, L R :hefoucauld un païen. Pascal s'attaque à la misère de l'hon La Rochefoucauld a notre égoïsme. Je me défie
d'un homme qui aime La Rochefoucauld, et ne puis me défendre d'estimer soudain un homme qui estime Pascal. Toutefois, ces deux mépriseurs nous ont fait du mal. Il n'est pas bon de donner à l'homme une idée trop basse de lui-même, et les Saints ne l'ont jamais fait. Ils mêlent toujours un sourire à leurs reproches el nous montrent plus vivement les tracesjde notre grandeur originelle. Bref, ils ne nous désespèrent point, et iii.ii- répètent sous toutes les formes le Gauchie in Domino qu'on n'entend guère dans Pascal. L'auteur des Provinciales a connu la gaieté, la finesse et un certain rire : l'auteur «les P et des Pensées n'a jamais connu la joie. Oh!
qu'il est doux, après avoir lu lesPensées, de relire deux pages de V Introduction à la vie dévoh '
Que Pascal ait ru nu dernier point l'intelligence de la Bible,
' ce que démontre aisément la lecture de son livre immortel.
►upçoo |u'il avait, sans le vouloir, plus d'attachement
pour l'Ancien Testament que pour le Nouveau, et son esprit «m peu rude se plaisait volontiers à la salutaire rudesse de la ,n| de Moïse. Une chose cependant m'étonne : c'est que ce théologien <\r génie ait laissé si peu «le place dans son système dogme véritablement capital de la Résurrection de notre ,',,;m- Il '"' parle presque partout que de l'immortalité de
l'âme, laquelle sera, pendant une courte durée, un état anormal de notre être. Car nous ne reconquerrons véritablement notre plénitude qu'au jour du Jugement suprême, alors que nos âmes seront normalement réunies à nos corps; alors que l'homme représentera sans fin, aux pieds du Dieu vivant, cette création matérielle qui est devenue intelligente en lui et a été divinisée en Jésus-Christ. C'est depuis le xvne siècle qu'on voit ainsi nos philosophes et nos apologistes parler sans cesse de l'immortalité du Principe pensant, et non pas de l'immortalité réservée à l'homme tout entier, âme et corps. Or, ce dogme de la Résurrection est, à nos yeux, le critérium auquel on reconnaît l'avancement d'une âme dans l'idée catholique. Il a une connexion nécessaire avec le dogme de l'Incarnation comme avec toute l'économie du Sacrement eucharistique. Les anciens théologiens et tous les Pères ont tenu en grande estime le corps de l'homme. C'est grâce à lui, en effet, que nous sommes le trait d'union entre les deux mondes matériel et spirituel ; c'est grâce à lui que les martyrs et Jésus-Christ, leur type, ont pu offrir leur admirable sacrifice qui a tout rétabli dans la paix et dans l'ordre; c'est ce corps, enfin, que le Sauveur a emporté au ciel, transfiguré et glorieux. Descartes et Pascal ont connu ces vérités, mais ne les ont peut-être pas suffisamment aimées.
L'amour n'est pas, d'ailleurs, ce qui domine dans l'âme mathématique de Pascal. Il frappe, il abat, il vainc le monde à coups de dilemmes, et fait bien ; mais il ne faudrait pas lui demander de la tendresse. Je comprends qu'il ne se soit pas toujours élevé à la notion de la poésie, et qu'il ait accepté, pour les railler, les étroites définitions que ses contemporains en ont données. Mais il rachète ces défauts par des qualités véritablement extraordinaires et qu'aucun autre homme n'a jamais possédées à un tel degré. Nul écrivain n'a donné à la
métaphysique une allure el une vigueur aussi mathématiques; nu] IhéologieD n'a fait preuve d'un raisonnement plus serré,. et, pour ainsi dire, plus implacable. Ses pensées sont autant ,1,. théorèmes éblouissants, et il marche, vainqueur., de théorème en théorème. Insoucieux de la forme qu'il dédaigne, il D'exprimé pas en onze mots son idée, s'il la peut traduire en dix. Sur les armes terribles dont il pourfend les adversaires ,1,. |a foi, il h-' tolère aucun ornement et ne veut que la nudité dn fer tranchant. Il est entraînant à force d'être mathématicien, ou, si vous l'aimez mieux, à force de ne point être rhéteur; et je ne pense pas, en effet, qu'aucun génie ait jamais i tirasse à ce point son lecteur haletant, éperdu, et qui demande . Tout devient mathématique aux mains de ce terrible homme, et voici que la prophétie et le miracle ont enfin la place qu'ils méritent. Louis Veuillot a parlé quelque part des « pinces » redoutables avec lesquelles le P. Faber saisit le pécheur : il serait aussi vrai de parler de ces pinces victorieuses avec lesquelles Pascal saisit l'athée qui s'avoue vaincu. palpite et crie. Pascal est « l'homme qui met ses ennemis au pied du mur, » et cette définition grossière n'est pas pour me déplaire. On ne lui résiste pas et, quand Voltaire s'attaque 1 homme immense pour lui piquer les jambes, je crois
! une fourmi sur les serres d'un aigle.
Le style de Pascal est le reflet précis de sa pensée. Vif, claii charmant, el au besoin chaud et coloré dans ces
dont dous .un uns lieu de parler ailleurs, il est principalement solide et mathématique dans les Pensées. Or ce dernier livre est, quoi qu'eu en ait «lit. celui qui donne l'idée la plus exacte de son auteur. C'est là qu'il est le plus géomètre de tous les Français et le plus Français de tous les • là qu'il méprise la forme avec un si parfait mépi t là qu'il s'attache à exagérer la concision et
qu'il se défie de la poésie, de l'image, de la couleur. Notons bien surtout, et n'oublions jamais que ce livre unique nous est seulement parvenu à l'état d'ébauche et que, si Pascal l'avait revu, il l'aurait longuement parfait et minutieusement corrigé. Dans les sublimes brouillons qui nous en sont restés et que les derniers éditeurs ont si ingénieusement ramenés à leur forme première, il y a certes des obscurités et des lourdeurs. La phrase est parfois enchevêtrée et se débat douloureusement dans les liens gênants de ces qui et de ces que, que l'on y voit si étrangement multipliés. Mais, tout à coup, voilà que ce mathématicien s'échauffe superbement, voilà que ce géomètre se passionne et fait tomber avec rapidité les mots puissants de sa plume domptée. Alors (et c'est souvent), ce créateur auguste de notre prose nationale arrive à une incomparable éloquence, et nous nous écrions malgré nous : « Que c'est beau ! » Ce contempteur de l'image est vaincu par l'image, et il écrit, par exemple, cette incomparable description de l'univers créé : « Que l'homme considère cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers, etc. » Voilà le grand philosophe qui devient grand poète sans le savoir, et le Psalmiste lui-même n'a peut-être rien improvisé de plus lumineux, de plus imagé, de plus magnifique....
Un excellent critique de nos jours a dit quelque part que « Pascal fut le précurseur de Boileau. » Je regrette ce jugement. La vérité est que Pascal vit isolé dans la noble sphère de son génie. Je ne lui connais pas de précurseur direct, et il n'a été, suivant moi, le précurseur d'aucun autre génie.
Cette sorte de solitude, qui est à son honneur, n'a pas lieu de nous surprendre. Les plus grands génies ne sont pas les plus influents.
L'ancienne critique littéraire, qui pesait des mots, n'eût pas connu l'angoisse que je ressens en commençant ce portr.iit. Toute la question philosophique est soulevée par ce seul nom. Deux Écoles sont là, au guet, qui épient le critique et sont prêtes à le classer, au moindre mot, parmi les adversaires résolus ou les apologistes passionnés de la Raison. Il n*est guère de cas plus épineux.
Quelle que doive être la sévérité de notre jugement sur le génie et l'influence d'un homme aussi considérable, il est tout d'abord hors de doute, à nos yeux, que ses intentions n'ont jamais cessé d'être très pures; voire, très chrétiennes. S'il a fait du mal. il n'a pas voulu le faire. Il a péché par présomption, mais sa sincérité ne nous a jamais paru contestable. Il croyait fort candidement être le libérateur de l'esprit humain, opprimé suivant lui par cinq ou six cents ans de scolastique. Il vit. un jour, l'athéisme Itver la tête comme une hydre, et crut qu'il était seul de taille à être le saint Georges de ce monstre. Mais, encore un coup, sa loyauté est de cristal et doit, comme son tdlent, être mise au-de>-ude la discussion.
La doctrine de Descartes peut se résumer en trois données qui sont fort nettes et que nous allons successivement étudier : « Le doute méthodique; la séparation entre lé
domaine de la raison et celui de la foi; la démonstration de l'existence de Dieu tirée de l'idée de Dieu qui est en nous. » Certes, Descartes a touché à bien d'autres questions; mais telle est l'essence de toute son œuvre, et c'est d'après ces essences de doctrines qu'il faut principalement juger les grands esprits, les esprits vraiment inlluents.
Il semble qu'on ait trop parlé de ce Doute méthodique qui oe méritait, en vérité, ni tant d'enthousiasmes ardents, ni tant de réfutations emportées. La méthode est dangereuse, je le veux bien; mais elle me semble encore plus naïve qu'elle n'est fausse.
Je dis, 'ii effet, qu'il nous est, non pas seulement malaisé, mais absolument impossible de faire table rase de tout ce que nous avons acquis depuis notre enfance; de tout ce que la tradition nous a appris; de toutes les dictées de notre éducation religieuse et morale. Cela nous est aussi impossible que de doos soustraire à l'oxygène qui fait vivre nos corps. Nous respirons involontairement le christianisme par notre àme, comme dous respirons l'oxygène par nos poumons. S'abstraire de l'oxygène, quelle illusion! S'abstraire de la tradition, quelle folie!
(in voit bien ce que Descartes a fait, ou tout au moins ce qu'il a dû faire. Il s'est retiré loin, bien loin du monde; il s'esl enfermé méthodiquement dans l'ombre inspiratrice et silencieuse de son cabinet ; il a écarté de ce sanctuaire tout livre, toute écriture proclamés dangereux; puis, il s'est mis fort sincèrement à réfléchir sur lui-même; il a fermé les yeux, il a baissé la tête, il s'esl senti entouré de silence... et, alors,
il a cru, avec une certai ;andeur, qu'il s'était complètement
joustrait à tonte idée traditionnelle : « Là, s'est-il dit, je nia seul, .;<■ suis bien seul, et le monde n'existe plus. Commençons la philosophie. • En vérité, c'est de la naïveté, et le
mot n'est pas trop fort. On eût bien étonné Descartes si on lui avait dit : « Votre table rase, où vous voyez le chef-d'œuvre de la raison, fait uniquement honneur à votre imagination. » En réalité Descartes n'est ici qu'un homme d'imagination, et son fameux doute méthodique n'est qu'un mirage. Qui de nous ne connaît ce phénomène, et qui de nous ne sait aussi jusqu'à quel point il s'en faut défier?
Vous savez ce que font ces chimistes de notre temps qui croient à la génération spontanée. Loin de l'air respirable, ils isolent savamment leurs bocaux et leurs alambics; puis, ils s'ingénient à trouver cent procédés nouveaux qui rendent cet isolement mathématiquement certain : ils ferment, ils bouchent, ils calfeutrent; ils referment, ils rebouchent, ils recalfeutrent. Efforts inutiles, la poussière animale , impalpable, invisible, victorieuse, pénètre dans leurs réduits les mieux cachés , et des êtres vivants naissent dans ces réceptacles vainement réservés à la mort. Ainsi en est-il de la tradition, mais à un degré absolu. 'Descartes, lui aussi, fermait, bouchait et calfeutrait toutes les issues, toutes les fentes de son sanctuaire philosophique. Efforts inutiles. La tradition victorieuse pénétrait dans ce réduit du doute méthodique. Que dis-je? elle y était entrée en même temps que Descartes lui-même; car elle était dans sa mémoire, dans son intelligence, dans son cerveau, dans tout son être. Il l'emportait partout avec lui, et elle était enfin plus adhérente à son entendement que ses ongles à sa chair.
Un grand poète de ce siècle, Lamartine, a tenté, lui aussi, dans son Tailleur de pierres de Saint Point, d'écrire un petit traité de philosophie « séparée » et fondée sur une sorte de doute méthodique. Mais combien il a été plus franc! Lorsque le tailleur de pierres expose en traits magnifiques le dogme de l'existence de Dieu, et que son interlocuteur, effaré de
magnificences, lui demande où il a appris toutes ces belles choses : « Ma «ère me l'a bien dit, » répond le philo- Bophe populaire. Et non seulement sa mère, ajoute-t-il. aussi « les âmes saintes » qui ont travaillé dans les l'éducation de son esprit et de son cœur. Ah! voilà la Ferjté, el ce que Descartes aurait dû dire. Il est vraiment étrange de croire que Ton peut un beau matin, entre quatre On cioq heures, se frapper le front et trouver soudain, a soi seul, la preuve de l'existence de Dieu. « Sa mère le l„i avail bfen dit, » et Descartes n'a pu se soustraire aux souvenirs de son éducation. C'est en vain qu'il les chassait comme une importune lumière : ils l'illuminaient malgré lui, el les lumières qu'il a cru trouver ont été allumées à ce flambeau sacré.
i qui me choque dans le système cartésien, dois-je le dire? c'est qu'il est effroyablement aristocratique, dans le sens le moins légitime de ce mot. Descartes ne propose sa méthode qu'à peu de personnes, et montre par là combien, au fond de son âme, il la trouve périlleuse. « La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on à reçues auparavant a créance n'esi pas dn exemple qoe chacun doit suivre : » sur ces seuls mots, je juge tout le système, et il n'est pas possible qu'une philosophie soit vraie, quand elle est seulement le fait de quelques esprit- d'élite. La vérité naturelle. comme la vérité traditionnelle, est simple, élémentaire, facilement saisissable à toutes les intelligences, même aux plus ignorants et au* derniers des hommes. Ce n'est pas une lampe délicate réservée à quelques yeux choisis; c'est un soleil qui luit sur le monde entier el qui l'inonde d'une lumière à laquelle rien ne saurait se soustraire. « Le principe de ma philosophie n'est pas un exemple que chacun doit suivre; » encore un coup, ces paroles m'épouvantent, et me dévoilent dans l'intel-
ligence de Descartes un coté que je n'aurais pas voulu y voir. Ce n'est, à coup sûr, ni de la grandeur ni de l'élévation. Je n'ignore pas que Descartes a été catholique; miis, en vérité, ce n'est point là le langage d'un catholique.
Puis, quel danger! Tout le monde peut, à un jour donné, s'enfermer dans une retraite plus ou moins absolue, frapper son imagination, se croire vraiment isolé et trouver dans son entendement... des conceptions tout autres que celles de Descartes. C'est ce qu'on a constaté plus de cent fois. J'irai plus loin, et, bien qu'il m'en coûte, dirai toute la vérité. « Faire table rase , » c'est le procédé révolutionnaire par excellence; c'est la devise et l'essence de la Révolution. Nous avons eu, hélas ! de curieuses et formidables applications de ce principe. En politique, on a voulu faire table rase de dix-sept siècles de civilisation chrétienne : on a 'eu 89, qui a été suivi de 93. En littérature on a voulu faire table rase de quinze cents ans d'art chrétien : on a eu la Renaissance. En philosophie, on a voulu faire table rase de toute la philosophie chrétienne : on a eu le cartésianisme, lequel nous a conduits au rationalisme, qui nous a conduits au scepticisme... et nous conduira encore plus loin.
Rien donc, rien ne saurait être plus fatal que l'emploi du doute méthodique. C'est la ressource commode de tous ceux qui dédaignent le passé et prétendent, en quelques minutes, construire l'avenir. En définitive, c'est l'orgueil qui s'écrie : « Je m'abstrais; » et c'est ce même orgueil qui ajoute : « Je crée. » Nous les connaissons, ces créateurs : ils ont tout détruit.
J'ajouterai que le système du doute méthodique est essentiellement douloureux. Il n'est pas. possible que Dieu, l'éternelle Bonté, nous impose immortellement ce rocher de Sisyphe ; il n'est pas possible que cette Miséricorde infinie nous con-
damne à nous priver, même pour la vérité naturelle, de ces excellentes lumières que les grands philosophes ont découvertes avant nous : « Non, non, répond implacablement Descartes, tu t'abstrairas, tu t'isoleras, tu chercheras la vérité par toi-même et la trouveras sans aucun secours. » J'aime mieux, ô mon Dieu, j'aime mieux creuser la terre à la sueur de mon front. Eh quoi ! me faudra-t-il toujours recommencer la même besogne et douter méthodiquement de tout, même du doute méthodique ! En vérité, Dieu aime trop l'humanité pour l'avoir soumise à une telle épreuve, et l'Église nous dit avec une simplicité bien autrement consolante : « Le raisonnement peut prouver avec certitude l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, le libre arbitre de l'homme. » Voilà qui se comprend; voilà qui honore l'homme et ses facultés naturelles, sans porter atteinte à la tradition; voilà enfin que, pour prouver les vérités essentielles, nous sommes en possession de deux ordres de preuves, les unes naturelles, les autres surnaturelles, qui se complètent et s'enchaînent, qui se corroborent et s'unifient. Je comprends, je sais, je vois. Et je bénis Dieu d'avoir rendu si tumineus une question que certains philosophes sont parvenus à rendre si obscure.
On a souvent comparé Descartes à saint Anselme et, après un examen superficiel, on a cru pouvoir conclure que l'archevêque de Cantorbéry avait aussi procédé d'après le doute méthodique. Rien n'est plus contraire à la vérité. Dans son magnifique Proslogium, saint Anselme nous fait seulement comprendre que, pour chercher l'intelligence de la foi, il s'est caché dans la retraite « loin des pensées tumultueuses et des soucis pesants. » Il nous conseille de l'imiter : Vaca Deo el requiesce aliquantulum in eu. Puis, il ajoute délicieusement : Intra in cubiculuin mentis tuœ; exclude omnia prêter Deum et qwr te jurant ad quœrtndum eutn. Notez ces derniers mots,
qui ont une importance capitale. Anselme se cache : il ne s'abstrait point; il ne fait pas table rase, il n'exclut pas Dieu, et même il n'exclut pas « tout ce qui peut l'aider à chercher Dieu. » Dans cet admirable premier chapitre, il n'a à la bouche que ce mot : « Dieu. » Il se tourne sans cesse vers cette unique lumière, vers cet amour éternel, et il a avec lui des entretiens qui sont charmants. La foi lui sert de base ou, si vous l'aimez mieux, de point de départ, et il proclame avant tout ce principe : « Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre". » Oh! que voilà un procédé différent de celui de Descartes ! Anselme, dans la philosophie, ne substitue pas l'homme à Dieu. Il ne part pas de l'homme, comme l'auteur des Méditations, mais de Dieu ; il est objectiviste (passez-moi ces mots un peu rudes) et non pas subjectiviste. Il est dans Tordre, dans l'harmonie, dans la lumière. On peut proposer son exemple à tous les chrétiens, et même à tous les hommes : car cet exemple n'a rien de périlleux. A vrai dire, ce n'est là qu'une retraite spirituelle. Descartes voulait l'isolement; Anselme cherchait la solitude. L'un débutait froidement par l'athéisme méthodique dont ses élèves ne surent pas toujours se défaire, et l'autre par des cris d'amour vers ce Dieu qu'il ne supposa pas un seul moment absent de sa cellule. Entre ces deux esprits, la ressemblance n'est qu'apparente : ils ne sont pas de la même famille.
II faut en venir au « séparatisme » de Descartes, à cette seconde erreur qui n'a pas été, selon nous, moins funeste à la vraie philosophie. Que Descartes ait été profondément séparatiste, le fait n'est pas douteux. Animé du plus sincère et du plus profond respect pour la théologie, Descartes pousse ce respect jusqu'à l'enfermer pour toujours dans un sanctuaire absolument distinct et séparé de celui de la philosophie. Comme l'a si bien dit le P. Gratry, « il distingue les deux
gg DESCARTES
ordres de l'intelligible divin iusqu'a les isoler. » Une démarcation infranchissable est solennellement assignée à la Philosophie et à la Raison d'une part, à la Théologie et à la Foi de l'autre. Entre ces deux domaines, un grand mur s'élève, un lllUi dont les élèves de Descartes feront bientôt une montagne aussi haute que le ciel. Descartes, il est vrai, ne manque pas ;| aiier de temps eîi temps présenter ses hommages à la Théologie, et c'esl avec une politesse exquise et presque attendrie qu'il lui dit : « Vous n'irez que jusque-là; » mais il ne tarde ,i rentrer dans le domaine de la philosophie, qui est le sien et qu'il chérit d'un amour de prédilection. C'est là, c'est bien là le séparatisme, et Descartes a singulièrement contribué ;i propager cette monstrueuse et mortelle doctrine.
Il faut avouer qu'il ne fut pas le premier à entrer dans cette voie : la Renaissance lui avait donné ce triste exemple d'isoler l'un de l'autre les différents ordres de nos connaissances et de nus lumières. Les Renaissants, en effet, n'avaient-ils pas tenu cet étrange langage : « La religion est une chose; la littérature et l'art en sont une autre? » N'avait-on pas vu des prêtres, des évêques, des cardinaux, se précipiter dans le délire du paganisme? .N'en était-on pas venu, dès lors, à adorer Platon el Cicéron, à leur rendre un culte de « latrie » et à brûler de l'encens devant ces singuliers autels trop solennellemenl relevés? Encore si l'on s'était contenté de les remettre en honneur et de saluer en eux, — avec l'incontestable perfection de la forme, — le légitime usage d'une raison sagement diriles vestiges de la révélation primitive et l'aurore de la lation chrétienne! Mais non. on les divinisa, et Descartes Irouva les chemins préparés. Tout son siècle, d'ailleurs, le suivit dans u\w voie où il avait trop volontiers suivi les Renaissants. Boilean s'écria : « Entre la Théologie et l'Art, entre la 1 l la P saurait j avoir rien de commun. Est-ce
que Dieu peut être poétique? » Les peintres et les sculpteurs s'écrièrent : « En dehors du temple, la foi n'a rien de commun avec l'art, » et ils peuplèrent Versailles de leurs nrythologics. Cependant Louis XIV et ses ministres faisaient aussi du séparatisme en politique, et enfermaient la Papauté dans un sanctuaire « vénéré, » d'où ils lui défendaient de sortir pour être, comme autrefois, le Juge en dernier ressort des différends entre les peuples et les rois. Partout c'était la même marche de l'esprit humain. On s'agenouillait devant l'Église, et on la mettait respectueusement sous clefs dans un domaine qui ressemblait en effet à une prison et dont tous les autres domaines se proclamaient indépendants. Les conséquences d'un tel fait n'étaient pas difficiles à prévoir, et Bossuet eut l'œil assez perçant pour en découvrir tout le péril. A force d'isoler la foi de la raison, on arriva à délaisser l'une des deux, ou à croire que les deux termes étaient en contradiction. Lexvm6 siècle est logiquement sorti du siècle de Descartes.
Je sais bien ce que les amis de Descartes vont me répondre : ils me diront qu'en réalité la Nature et le Surnaturel sont distincts. Oui, distincts, mais non pas isolés. Avant Descartes, il y a eu une magnifique lignée de philosophes et de théologiens ; il y a eu les Pères et les Docteurs de l'Église ; il y a eu un saint Augustin, un saint Anselme, un saint Thomas. Tous ont parfaitement distingué les deux ordres, et nous ne comprenons pas fort bien le brevet d'invention que, là-dessus, on décerne à Descartes. Voici saint Anselme, par exemple, et nous aimons à le citer. Est-ce qu'il a été séparatiste, lui, qui, pourtant, s'est élevé longtemps avant Descartes jusqu'à la beauté de la preuve de l'existence de Dieu par l'idée que nous en avons? Est-ce que, dans le Monolngium, où il s'interdit de recourir à la sainte Écriture, il n'admet pas, comme des preuves incontestables, les vérités de la foi, et en particulier
la Trinité? Est-ce que, dans la préface de son Proslogium, il ne parle pas longuement du péché originel, qui est un dogme révélé et non pas naturel? Est-ce qu'il ne part pas de la corruption ilf notre nature pour en arriver à chercher en nous mêmes une nouvelle preuve de l'existence de Dieu? Est-ce qu'en définitive il ne met pas en œuvre tous les éléments philosophiques et théologiques, qu'il distingue sans les opposer et harmonise sans les confondre?
Le spiritualisme à outrance de l'école cartésienne ne nous a guère été moins fatal que les excès de son séparatisme. J'ai subi cet enseignement, et il me sera peut-être permis de dire ici tout. le mal qu'il peut faire. Donc, on m'avait enseigné tout ;ni long le Traité de l'immatérialité de l'âme et de son immortalité, démontrées l'une et l'autre par la méthode cartésienne. C'était fort bien, et ce sont là en effet des dogmes radieux. Mais, dans ce système qui ne veut rien emprunter aux données de la foi, il n'est pas un seul instant question des destinées immortelles du corps. L'âme y est tellement préférée à ce pauvre h méprisable corps, qu'on est unanime à nous enseigner « que l'âme est tout l'homme. » On ne nous dit pas, avec ces scolastiques si dédaignés, que ce qui distingue Thomme, c'est cette unité profonde de son corps et de son âme : on ne nous ajoute point qu'il est par là, devant Dieu, le représentant intelligenl . h' pontife, la voix et le cantique vivant de toute la création matérielle. Non. et l'on nous parle de l'immortalité de l'âme comme d'un fait définitif, sans nous dire un seul mol de sa réunion avec le corps qui sera immortellemenl notre étal normal. Je me souviens encore des angoisses qui me bouleversèrent lorsque, tout imbu d'idées cartésiennes, j«' fus amené à réfléchir sur ces mots du Credo : « La résurrection de la chair. » Mais, me disais-je, « ce dogme 681 moins élevé, il est moins céleste que celui de la
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pure immortalité de mon âme, puisque mes maîtres m'ont appris à tenir le corps en si petite estime. » Et je fus agité par le cloute, jusqu'au jour où je connus, pour la première fois, la beauté des doctrines thomistes. Alors les scolastiques m'apprirent l'harmonie de toutes choses, et je vis clair. Mais combien d'autres ont succombé, et que de tristes histoires j'aurais à raconter ! Que de scepticismes sont dûs à cette philosophie de nos collèges! Que de victimes a faites le séparatisme cartésien !
La grandeur de Descartes, sa vraie grandeur, est dans ces pages immortelles où il met en lumière la preuve de l'existence de Dieu « tirée de l'idée que nous avons. » Je ne veux pas disserter ici sur l'originalité de cette argumentation. Il est certain que Descartes a été précédé par saint Anselme ; mais il est également certain qu'il a donné à cette preuve une clarté et une popularité nouvelles. J'observerai seulement que saint Anselme présente cette preuve d'une façon beaucoup plus objective, tandis que Descartes lui donne une tournure plus subjective. Saint Anselme, dans son Proslogium, pose un axiome : Est aliquid vel in intellectu quo nihil majus cogilari poîest. Descartes dit : « Nous trouvons en nous l'idée d'un Dieu ou d'un être » tout parfait; » mais il ajoute : « Entre toutes les idées qui » sont en moi , il en est une qui me représente Dieu. » Je préfère la forme du raisonnement de saint Anselme; mais je pense que les deux méthodes conduisent au même but, si elles sont pratiquées par un esprit droit et chrétien.
Je n'ai rien dit encore du style de Descartes. Il est le reflet exact de sa pensée : froid, sévère, généralement clair et toujours élevé. Je préfère celui de Pascal, qui est infiniment plus concis, plus maie et traversé de plus vives lueurs. Il y a souvent du trait dans Pascal, et ce grand esprit ne le cherche pas. Dans Descartes, le trait est absent. L'argumentation se
déroule avec une clarté majestueuse; mais on sent toujours que c'est de l'argumentation. Bien plus que Pascal, Descartes a le style des physiciens et des chimistes : « Je reconnais » d'abord que.... Et ainsi j'arrive à trouver Mie... Cepen- » dant tout cela ne me satisfait pas.... Or, en considérant ceci, » je juge que.... Et, en vous disant cela, je conclus que....» Ces citations sont textuelles. Bref, on voit trop la charpente; mais c'est une belle charpente, et le plus souvent solide. Quelquefois cependant, ce mathématicien veut bien s'échauffer et jette des cris vers ce Dieu dont il approfondit l'essence. Mais combien Fénelon lui est ici supérieur. Fénelon qui est cartésien par plus d'un côté, et qui s'écrie si magnifiquement : « Votre » Infini m'étonne et m'accable : c'est ma consolation, 6 mon » Dieu. Je suis ravi que vous soyez si grand que je ne puisse » vous voir tout entier. Mon esprit succombe sous tant de » majesté, heureux de baisser le> veux, ne pouvant soutenir » par mes regards l'éclat de votre gloire. » Voilà le grand style, et l'on ne trouve le plus souvent chez Descartes que le style exact et lucide. "Je ne saurais admettre, avec un critique contemporain, que l'auteur des Méditations « n'ait pas été dénué des grâces de l'imagination », et je ne puis songer, sans quelque effroi, à la comédie dont il fut l'auteur. Qu'il ait été vraiment poète, je le nie absolument. Cette splendeur de la pensée lui a été refusée : les vrais poètes ne sont pas, ne peuvent pas être séparatistes. Voulez-vous connaître l'antithèse de Descartes? Lisez le P. Faber, lisez ce grand mystique anglais qui est à la fois un théologien si profond et un poète >i puissant. Et ne demandez pas de quel côté vont involontairement mes préférences et mon amour....
Nous entreprenons aujourd'hui un portrait difficile, et c'est ici que le peintre a besoin de son indépendance. Il est malaisé de parler de Bossuet sans blesser quelques entendements. sans rallumer quelque haine mal éteinte, sans passionner le débat et le changer en duel. Ce grand nom est un drapeau autour duquel se livre une ardente bataille. Ose-t-on faire de Bossuet le plus timide éloge? on est dénoncé comme un suppôt du gallicanisme, et Ton doit encore s'estimer trop heureux si l'on n'est pas sur l'heure traité de janséniste. Hasarde-t-on quelque critique ? d'autres voix s'élèvent, qui prétendent que vous insultez l'Église « de France. » Veut-on prendre place en un juste milieu : « Vous n'avez pas de doctrine et flottez à tous les vents. » Il n'est guère possible d'éviter tant de contradictions, et le mieux encore, à notre sens, serait de les braver sans forfanterie, comme aussi de les affronter sans peur.
Assurément, nous ne sommes pas de ceux qui admirent Bossuet sans réserve: mais nous sommes encore bien moins de ceux qui l'attaquent sans retenue. Nous allons, en toute simplicité, exposer notre sentiment à nos lecteurs; mais nous n'espérons, à vrai dire, satisfaire aucun d'eux et aspirons seulement au rare honneur d'être impartial. Il est a peine utile d'ajouter que nous éviterons avec un soin constant de scruter, comme tant d'historiens psychologues, les intentions et les
mobiles de celui dont nous voulons uniquement juger la vie intellectuelle, littéraire, publique. Nous déclinons toute autre compétence, et n'avons ici d'autre dessein que d'étudier tour à tour, chez cet étonnant génie, le théologien, le philosophe, l'orateur, l'historien. La tâche n'est déjà que trop vaste.
Le> adversaires les plus violents de Bossuet n'ont pu lui refuser cette admirable connaissance des saintes Lettres qui es! le premier caractère de tous ses écrits. Il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il savait par cœur toute la Bible. Il avait au service de son génie cette faculté de second ordre, mais de première nécessité : une prodigieuse mémoire. Il appartenait d'ailleurs à une époque profondément théologique et scripturale, et l'Écriture était alors le fonds commun de toutes les œuvres intellectuelles. Bossuet ne se contente pas de la citer avec une facilité ft une abondance qui tiennent du miracle : il la fond dans son commentaire, et il est parfois difficile de démêler exactement le commencement et la fin de ses citations bibliques. l'n érudit de notre temps n'a pas eu de peine à tirer des œuvres • If Bossuet une traduction complète des saints Évangiles. On pourrait parfaire cet excellent travail, et emprunter à l'auteur des Elévations la traduction d'une partie notable de l'Ancien I itament el dos Épîtres. Quel traducteur! Il n'a pas les mièvreries, les adoucissements, les bégueulerie^ de tant d'autres translateurs, et surtout des modernes. Il a la périphrase en horreur, et estime trop le texte original pour lui ajouter aucun ornement. Il est rude, parfois brutal, toujours exact. Sa brièvi té est la preuve de son respect. L'Ancien Testament, disions-nous, ne lui est pas moins familier que le
Nouveau, et nous ajouterions volontiers que les vigueurs des Prophètes sont peut-être ce qui convient mieux à l'àpreté de son génie. La conclusion et le résumé de toutes les œuvres de Bossuet, c'est en effet cette constatation du néant de l'homme qui éclate surtout dans l'Ancien Testament. Néanmoins , l'écrivain sacré dont Bossuet s'est le plus profondément assimilé la doctrine, c'est saint Paul. Il se joue familièrement au milieu des splendides obscurités de l'Apôtre. Il a saisi puissamment l'essence de sa doctrine. Ne s'occupant pas des détails, il nous en offre, comme une gerbe de feu, le lumineux ensemble. Saint Paul n'a pas eu, si l'on en excepte saint Augustin, de commentateur plus intelligent, plus profond, plus vrai. Il pourra paraître étrange à quelques-uns que, dans une étude sur Bossuet, nous commencions par louer sa mémoire, sa science scripturale, son talent de commentateur. Cet ordre est, en réalité, très logique : car c'est le point de départ de celte intelligence qui a parcouru une si belle route ; c'est la « charpente osseuse » de ce génie. Le reste lui a été donné par surcroît.
Une chose encore frappe l'observateur à la lecture de ces œuvres théologiques : les Pères et les Docteurs des premiers siècles sont mieux connus et plus aimés de Bossuet que les Pères et les Docteurs du moyen âge. Bossuet ne nous semble pas avoir eu pour la scolastique toute l'estime, toute l'admiration dont elle est digne. Sans doute il était fait pour comprendre le moyen âge et était bien loin d'avoir pour l'antiquité littéraire l'enthousiasme exclusif de Fénelon. Mais, enfin, il était plus « en pente » vers saint Augustin que vers saint Thomas. Il faut encore remarquer que ses luttes incessantes avec les Protestants lui avaient imposé l'habitude de citer de préférence les textes des premiers temps de l'Église; mais il convient, malgré tout, d'avouer que c'était un génie d'une autre
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complexion que l'auteur de la Somme. Sa méthode, en particulier, n'est pas la même, et i! diffère encore sur plusieurs mtroversées. Sa nature d'orateur se révèle partout, mt Thomas n'eut rien de pareil. Quelles que soient les haut.- profondes et voilées de l'Ange de l'École, on peut tomber d'accord sur ce point qu'il n'a pas donné à son œuvre immense une forme véritablement artistique. Bossuet, lui, esl toujours artiste, et il l'est dans la meilleure acception de ce mot. Qu'il écrive son Histoire universelle ou des Sujets de méditations pour d'humbles religieuses de son diocèse; qu'il soi! le correspondant de la sœur Cornuau ou qu'il fasse du haut de la chaire tomber les tonnerres de ses Oraisons, il a toujours une forme merveilleuse. Il ne se peut dépouiller de cette beauté, et c'est peut-être le théologien le plus littéraire que I'od puisse citer dans toute l'histoire des lettres
Il semble toujours puéril de chercher, dans l'œufre d'un écrivain, quel est son livre le plus achevé. Vêtait cette puérilité, nous dirions volontiers que les Élévations sur les Mysi el les Méditations sur l'Évangile sont, à nos yeux, le chefd'œuvre de Bossuet. C'est la qu'il est I.- plus grand, parce qne c'est la qu'il est le plus simple. Ce n'est plus cet orateur solennel, à la voix large, aux cris éclatants., aux gestes superbes; ce n'est plus cet écrivain au grand style et qui prolonge avec quelque intention le retentissement calculé di périodes. Non : c'est l'improvisateur qui laisse couler rapidement sa plume, mais non pas toutefois sans s'être sérieusement préparé a cette étonnante rapidité. Bossuet travaillait longuement I'- plan de ses Élévations et de ses Méditations : il en traçait nu canevas puissant, comme pour ses incomparables Sa mémoire et sa connaissance de l'Écriture le mettait facilement à même de multiplier les textes dans cette
analyse qui lui servait de cadre. Il ne lui restait plus qu'à lier étroitement ces citations les unes aux autres, et c'est ce que le grand théologien était accoutumé de faire avec une merveilleuse aisance. Ne se préoccupant plus des qualités secondaires du style, ne pensant pas à lui donner J'éclatet la sonorité des œuvres plus longuement élaborées, ne songeant qu'à le rendre net et décisif, il lui communique ces dons de premier ordre et atteint, par là même, la perfection idéale. Nulle cheville. Le ton est partout ferme : il n'est jamais efféminé. C'est un mysticisme de bon aloi, auquel la tendresse ne fait pas défaut, mais qui est viril. Il n'y faut pas chercher le faux miel et les confiseries de tant de petits livres contemporains. A tout instant Bossuet interpelle son Maître céleste : il abonde en vigoureuses apostrophes; il interrompt ses raisonnements théologiques pour jeter soudain vers le ciel un bel « ô mon Dieu ! » qui nous transporte ; mais la Bible et la Théologie sont toujours la substance de ce noble parler, et ses interjections mêmes ont quelque chose de théologique. Après cela, que les grammairiens viennent épiloguer sur certaines négligences d'un style trop rapide; que les rhéteurs y trouvent la phrase trop courte et heurtée : peu nous importe, et c'est là de la petite critique. Les Élévations, écrites pour des religieuses, n'en méritent pas moins d'être lues et relues par tous les chrétiens et, si grand qu'ait été leur succès, on peut se plaindre de ne pas le trouver égal à leur mérite. C'est un modèle de style sincère, et ce dernier mot m'avertit de protester ici contre ceux qui, comme Voltaire en son Siècle de Louis XIV, ont osé mettre en doute la sincérité de Bossuet. Il suffit de lire une page des Méditations pour être absolument convaincu de la profondeur de celte sincérité qu'il ne devrait pas être permis d'attaquer sans preuves. On ne peut se tromper à un certain accent, et les hommes convaincus ont un style qui leur ressemble.
Bien que nous l'ayons surpris tout à l'heure en flagrant délit de mysticisme et de tendresse, Bossuet était principalement taillé pour la lutte, et c'est dans la théologie polémique que se manifeste surtout la force et la souplesse d'un génie si varié. Un pasteur de l'Église réformée de France a prétendu, avec douceur, que Claude s'était souvent montré supérieur à Bossuet. Au fond, l'honnête M. Bersier n'a pu le croire, et l'auteur de V Exposition de la foi catholique a dû remporter autant de victoires qu'il a livré de combats. Si les protestants connaissaient l'Écriture, il en possédait tout le trésor; s'ils citaient les Pères apostoliques, il pouvait achever leurs citations et y répondre avec une solidité rapide. Son argumentation, d'ailleurs, était puissamment serrée, et la fausse éloquence n'y pénétrait jamais. On sait combien de conversions fit cette grande parole, et l'on connaît les noms illustres de quelques-uns de ces convertis. Bossuet, qui avait le flair des événements à venir, avait compris de quel danger If protestantisme devait être pour l'affaiblissement de la foi. (in peut dire qu'il avait deviné le protestantisme libéral et le « latitudinarisme » de nos jours. Aussi passa-t-il sa vie, infatigablement, a veiller sur les moindres manœuvres et mouvements de la Réforme, et à ne laisser jamais aucune de
ittaques -ans riposte. Cette persistance n'étonnera que les esprits -an- profondeur. On connaît le mot que l'évêque de Mt-aiix prononça certain jour sur les effrayants progrès du car-
inisme. Nul doute qu'il n'ait eu une vue aussi nette sur les débâcles auxquelles le protestantisme pouvait nous conduire h sur la décomposition religieuse dont il devait être la
cause. Le quiétisme ne l'inquiéta guère moins vivement, et l'on sait avec quelle vivacité il en attaqua le plus célèbre défenseur. On Ta violemment accusé de cruauté à l'égard de Fénelon. J'avoue qu'il était avant tout un évêque cérébral, qu'il n'avait pas naturellement le cœur tendre et était tout en cerveau; mais je pense, avec plus d'un bon esprit, qu'on a peut-être noirci l'histoire de ses derniers rapports avec l'archevêque de Cambrai. A tout le moins, il avait pour lui de défendre la vérité, et l'on peut même ajouter qu'il l'a sauvée d'un péril considérable. Toute doctrine qui infirme au sein de la société chrétienne la nécessité des œuvres et amoindrit le rôle de notre activité, est une doctrine dangereuse et capable d'abaisser le niveau de notre race. Il n'y a pas si loin du quiétisme à l'immobilité indoue.
Les Maximes sur la Comédie sont de nature à nous arrêter plus longtemps, et c'est par là peut-être que Bossuet a été le plus furieusement attaqué. Je me rappelle encore avec quelle indignation notre professeur de rhétorique nous lisait le célèbre passage où Bossuet raconte en quelques lignes, qui sont dures, la mort de Molière et où, après avoir dit combien il est horrible de tomber ainsi entre les bras du Dieu vivant, il termine sa philippique par les formidables mots de l'Écriture : Vœ vobis qui ridetis. Il importe, avant d'aller plus loin, de relever ici tout ce qui peut être contraire à la miséricorde. Un catholique, un prêtre de Jésus-Christ ne peut « damner » aussi facilement un de ses frères, et, quel que puisse être mon jugement sur Molière et sur son œuvre, j'ai le devoir très strict de prier pour lui et d'espérer pour lui les pardons divins.
Cela dit, l'on respire, el il devient plus aisé de traiter théoriquement cette question si complexe du théâtre. Ce que nous avons toujours admis et ce que Bossuet ne semble pas admettre, c'est qu'en lui-même, et abstraction faite des formes détestables qu'il a reçues en certaines civilisations et décadences, le théâtre est un genre légitime. Il y a plus : c'est un genre puissant, populaire, possiblement chrétien, et dont l'influence est incontestable sur les passions des multitudes. Il les remue fortement, il les précipite dans le mal el les pourrait précipiter dans le bien. Jeter d'une façon vive plusieurs personnages sur la scène, charger l'un d'eux de représenter le Vice et l'autre de figurer la Vertu ; puis, après une lutte énergique, donner enfin la victoire à ce dernier, c'est un procédé artistique dont la puissance ne saurait être douteuse et que les hommes de bonne volonté peuvent mettre au service de !;i vérité menacée et de la morale en danger.
Bossuet n'a peut-être pas eu l'occasion de voir toutes ces cIimm's. et, ne considérant que le scandale des spectacles de son temps, il s'est jeté sur la comédie et le théâtre avec cette extraordinaire pétulance qu'on lui a si souvent reprochée. C'est surtout contré Molière que ce vigoureux génie s'est emporté. Ici la question change de face, et nous nous retrouvons d'accord avec Bossuet. L'immoralité du théâtre de Molière qous a toujours révolté jusqu'au plus intime de notre âme. Cet homme nous a fait un mal incalculable. Il a traîné dans la boue l'autorité paternelle; il a passé sa vie à plaisanter sur l'adultère et à le rendre aimable; il a amoindri le caractère sacré du mariage où ses yeux myopes n'ont jamais vu le Sacrement. C'est un païen et qui est assurément moins moral que certains païens de l'antiquité grecque ou latine. II n'a même pas eu la notion de l'art chrétien et n'a pas proposé à nos respects un seul type chrétien qui pût servir tout au moins
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de contraste à ses personnages ridicules ou pervers. Disons tout : il a encore plus méprisé l'homme qu'il ne l'a observé , et son observation ne s'est pas attachée aux portions saines de la société de son temps. Je ne veux pas d'ailleurs lui marchander la gloire, et le regarde comme le premier comique de tous les siècles et de tous les peuples. Mais enfin il me sera bien permis, à visage découvert , de le considérer comme un ennemi de l'Église, et d'affirmer (c'est aujourd'hui l'opinion d'excellents juges qui ne sont pas suspects) que son Tartuffe est un libelle contre la parole du Christ, contre l'Évangile lui-même. Le caractère particulièrement odieux de cette œuvre, c'est ce mélange même que Molière, dans le seul et même rôle de Tartuffe, a fait des maximes les plus pures de l'Évangile avec les plus ignobles et les plus révoltantes cafarderies. Le public siffle le tout du même coup. Oui, dans Tartuffe, il siffle, à plus d'une reprise, l'Évangile lui-même et ses préceptes austères. Car enfin il y a des préceptes austères dans l'Évangile, et j'ai toujours cru qu'on pouvait leur être fidèle sans être ou sans devenir janséniste. Quant à moi, j'abhorre le jansénisme sous toutes ses formes, mais je souffre de voir tous les jours appeler et flétrir du nom de jansénistes ces véritables chrétiens qui ne veulent point ici-bas se donner toutes leurs aises. Je m'en ouvrais l'autre jour à un vieil ami, et lui disais que le théâtre me rendait aisément plus mauvais : « Vous n'êtes qu'un janséniste, » me fut-il sur-lechamp répondu, et je fus officiellement classé parmi les hérétiques pour ne point admirer sans réserve toutes les comédies de Molière. Je proteste, et persiste à croire que, dans ce chefd'œuvre autour duquel on fait tant de bruit, l'auteur du Tartuffe ne s'est pas seulement attaqué aux jansénistes, mais aux catholiques eux-mêmes, mais à leur foi, mais à leur Dieu. Toutes les fois que la Révolution triomphe, au lendemain de
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toutes nos crises, quand on a le désir d'humilier l'Église et de contrister les catholiques, que fait-on? On demande aux comédiens ordinaires de la République de donner une représentation de Tartuffe, et il est permis d'observer, sans être pessimiste, que, si quelque clérical osait alors se montrer dans la salle, il serait, je pense, plus qu'à moitié lapidé. D'où j'ose tirer la conclusion que Bossuet avait quelque raison d'attaquer Molière dans ses Maximes sur la Comédie. Son seul Lorl est de l'avoir fait sans miséricorde, de ne s'être pas attendri devant la mort (ce qui est certainement l'un de nos devoirs les plus sacrés) et d'avoir oublié que l'auteur de ce pamphlet, Tartuffe, était aussi l'auteur de ce chef-d'œuvre, Don Juan.
La Politique tirée de V Écriture Sainte soulève bi<n d'autres questions, etnous aurons ici à nous séparer plus vivement de Bossuet. C'est qu'en effet, Bossuet, dans cette œuvre, est plus d'une fois en désaccord avec l'École, avec les Pères et fes Docteurs, avec la Tradition. Sans doute il y a, dans ce livre trop oublié, un grand nombre de thèses qui sont absolument légitimes, et sur lesquelles tous les catholiques peuvent aisément se mettre d'accord. Quand le précepteur du Dauphin énumère les devoirs d'un roi, quand il accumule les textes bibliques pour donner une sanction à chacun de ces nobles et nécessaires devoirs, il est presque toujours en pleine vérité, en pleine lumière. C'est bon, c'est beau, c'est grand, et les Républiques elles-mêmes auraient à profiter de ces conseils donnes ;iu\ Royautés. Mais il n'en est plus de même quand Bossuet précise les droits du Roi, et c'est alors qu'il tombe dans ce
césarisme dont on lui a fait un si légitime reproche. Sa thèse, ici, nous paraît toute contraire à celle des scolastiques, et en particulier à cette noble doctrine de Suarez que le P. Ventura a jadis exposée si éloquemment. « Le pouvoir vient de Dieu, » disent à la fois Suarez et Bossuet. « Il en vient directement, » dit Bossuet. « Il en vient, répond Suarez, par l'intermédiaire du peuple. » Ce dernier système est celui auquel s'est rattachée l'immense majorité des théologiens de tous les temps; c'est celui auquel nous sommes heureux de nous rattacher nousmêmes.
Bossuet, continuant dans sa Politique l'œuvre des anciens légistes, a laissé à la société chrétienne les éléments d'un Code politique véritablement dangereux. Chose curieuse! Malgré les protestations de l'auteur en faveur du principe héréditaire, on peut arriver, d'après une trop facile extension de son système, à la théorie des «hommes divins, » des « hommes providentiels. » Je regrette d'ailleurs que Bossuet se soit appuyé, pour sa démonstration, sur l'Ancien Testament plutôt que sur le Nouveau. Il est certain que les deux Testaments sont également inspirés; mais il est hors de doute que l'Ancien a été, de l'aveu de tous les Pères, une loi de crainte et de ténèbres. Le Libérateur n'avait pas encore paru, et l'on vivait sous l'esclavage du péché. La loi de grâce, la loi d'amour, la loi de lumière a abrogé l'ancienne, et les conditions de la royauté ont changé comme tout le reste. On ne saurait assimiler l'autorité dans les sociétés modernes au régime purement théocratique du « peuple de Dieu » durant une longue partie de son histoire. Ce n'est pas en vain que le Nova sint omnia a étA prononcé sur le monde, et l'idée du Pouvoir, elle aussi, devait être chrétiennement renouvelée.
Puis, le principe de Suarez donne au peuple une dignité dont Bossuet le dépouille. L'évêque de Meaux ne lui offre que
le mérite d'une obéissance intelligente : Suarez et toute l'École lui donnent un rôle actif dans le gouvernement des affaires de ce monde. La nature humaine en est anoblie. Il reste encore, je le sais, ries difficultés d'application qui ne sont pas sans gravité. L'idée mère de Suarez doit être corrigée par un sage emploi de la prescription, et il est sous-entendu que le verdict du peuple ou de la « communauté parfaite » doit toujours s'exercfr. conformément aux loin de la justice et de la vérité. Mais, somme toute, c'est un principe plus sûr et, j'ose le dire, plus chrétien que celui de Bossuet. C'est là qu'est l'avenir : c'est dans la démocratie à la Suarez.
Les événements de 1082 ont bien prouvé que l'auteur de la Politique accordait au Roi une place exorbitante dans l'économie de la société catholique, et nous aurons tout à l'heure à juger sévèrement les atteintes qu'au nom de César, Bossuet a portées à l'Unité. Il serait criminel de les oublier.
Nous n'avons encore étudié que le Théologien, et voici maintenant que l'Historien se dresse devant nous.
Le xvne siècle n'entendait pas l'histoire comme nous la comprenons aujourd'hui. L'histoire était principalement un genre littéraire. Le mot « Discours » dont s'est servi Bossuet et dont les Bénédictins, auteurs de ['Histoire littéraire, se sont servis an siècle suivant dans un sens analogue, ce mot est à peu prés synonyme d'Essai ou de Dissertation. Mais, enfin, tandis que Mabillon et Ducange publiaient les plus précieux documents de notre histoire nationale, les littérateurs n'avaient garde, en général, de les utiliser pour leurs « discours historiques. » On se bornait, pour les premiers temps de nos
annales comme pour l'antiquité, au témoignage des principaux historiens. L'idée n'était pas encore venue de mettre à contribution les monuments figurés ou les actes publics. L'important était de raconter, en grand style, les grandes choses du passé. N'avons-nous pas de nos jours un idéal plus vrai, quand nous exigeons que l'historien s'appuie uniquement sur des documents originaux?
Le xvue siècle, à tout le moins, relevait ses récits par une haute philosophie de l'histoire, et nous l'avons suivi dans cette voie. Il n'est que juste de lui attribuer, en de justes limites, le mérite de cette initiative; mais ce serait se rendre coupable d'une véritable exagération que de regarder Bossuet comme le créateur de la « philosophie de l'histoire. » Dès que le christianisme parut sur la terre, dès qu'il inspira les historiens, il en fit soudain des philosophes et les força, en quelque manière, à prononcer un jugement élevé sur les faits qu'ils racontaient. « Dieu mène l'homme et est le maître des événements, » tel est l'axiome catholique et, dès lors, il ne reste plus à l'historien qu'à en faire sagement l'application aux principaux faits du passé. Il a la tâche auguste de raconter les rapports de la providence de Dieu avec la liberté de l'homme. Saint Augustin est l'admirable type de tous ces philosophes de l'histoire, et Bossuet n'a fait, encore ici, que suivre ses traces et celles des Pères. Mais il faut ajouter que, quand Bossuet prit la plume pour écrire le Discours sur l'histoire universelle, on avait perdu le secret de la grande méthode patrologique. Les Mémoires commençaient à remplacer les anciennes chroniques ; les Mémoires, dis-je, qui éclairent l'histoire, mais qui ne relèvent pas. L'œuvre de Bossuet a donc été d'un excellent effet et a provoqué une excellente réaction. Telle est, je pense, la note exacte de l'éloge qu'on en peut faire.
En de tels travaux, il est plus d'un écueil et, tout d'abord,
Jn BOSSUET
pour qni se place an point de vue purement scientifique, ces Traités .l'histoire universelle, perpétuellement refaits, semblent toujours ;i refaire. Il est vrai que Bossuet possédait au plus haut degré le don de l'intuition; mais enfin ce don, si exquis et si rare qu'il soit, ne saurait suffire à tout, et il est certain que ce \ - nie concevrait aujourd'hui son immortel Discours d'une toul autre façon, Les découvertes de l'érudition moderne l'inspireraient autrement, et il n'écrirait pas dans les mêmes termes les chapitres, (Tailleurs si remarquables., qu'il aux antiquités de (Egypte. Très inférieurs à Bossuet pour le style et la composition, plusieurs de nos contemporains ont pu facilement se montrer supérieurs par leurs connaissances plus approfondies et la délicatesse plus vive de leur sens critique. Oh! le beau Discours sur l'histoire universelle qu'un grand génie pourrait écrire aujourd'hui avec les merveilleuses dictées de la science!
L'œuvre de Bossuet n'en est pas moins une œuvre étonnante, et l'on en connaît le résumé puissant : « Tous les empires antiques ont été élevés et détruits en vue du peuple de Dieu. — Ce peuple n'a traversé des époques de prospérité ft d'abaissement qu'en vue du Christ attendu. — Les empires des temps modernes mj reçoivent eux-mêmes d'agrandissement on ne subissent de décadence qu'en vue de l'Église, fille du Christ, e Rien de plus haut, ni de plus vrai. Les attaques cependant n'ont pas manqué contre certaines de ces conclusions, et il ne sera peut-être pas inutile de dire ici quelques mots de ces ardentes et ntiles polémiques.
D . on a reproché à Bossuet d'avoir voulu montrer que
l'unité de l'Empire romain avait été un fait particulièrement
favorable au développement de l'Église : « Mais ne voyez-vous
pas, au contraire, de combien de persécutions cet Empire a
! glise noyée dans son très noble sang? Trois siècles
de massacres, de tortures, de catacombes, d'esclavage, de mort. D'horribles Césars unissant l'extrême perfidie à l'extrême cruauté; les martyrs indignement sollicités et sur le point de succomber parfois à de trop habiles séductions ; la parole chrétienne brutalement étouffée : voilà le résumé des services que Rome païenne a rendus à la Vérité. Ne dites pas qu'elle a été, même involontairement, l'auxiliaire du Christ : elle en a été l'implacable ennemie. Elle eût volontiers étranglé l'Église et éteint le soleil des âmes. L'Empire romain, c'est Satan. » Qu'il y ait plus d'un trait exact dans celte ?ive réfutation de Bossuet, la chose ne paraît pas douteuse; mais il nous semble que les deux systèmes, loin de se contredire, peuvent aisément se concilier. Rome, en effet, a rempli un office satanique pendant trois siècles, et Bossuet ne l'a peut-être pas assez dit; mais, une fois cet office rempli et ce rôle achevé, elle a dû s'avouer vaincue et abandonner à l'Église un certain nombre d'éléments de sa puissance qui n'ont pas été inutiles à l'agrandissement du domaine catholique. Il est très évident que les routes bâties par les Romains ont servi à nos apôtres et à nos missionnaires; il n'est pas moins certain que l'administration, le droit, l'art, la littérature et la langue de Rome ont été utilisés par la société chrétienne qui s'est bien trouvée de cette légitime et heureuse appropriation. Dieu, sans doute, a converti le monde malgré l'Empire romain : il l'a converti à coups de miracles, à coups de surnaturel ; mais il a aussi employé, à cette conversion nécessaire, certains éléments de l'ordre naturel, et ceux notamment que les Romains avaient eux-mêmes utilisés pour l'élargissement de leur prodigieux empire.
Nous disions que Bossuet écrirait autrement son livre, s'il vivait de nos jours ; mais, tout d'abord, nous estimons qu'il ne le diviserait point selon la même méthode. Toutes les décou-
vertes modernes se rapportent ici à deux chefs principaux. Nous avons aujourd'hui sous la main les plus riches matériaux pour faire voir comment les vérités naturelles et traditionnelles sont demeurées, plus ou moins vivaces, chez tous les peuples. Nos savants ont, d'autre part, étudié avec un soin minutieux l'histoire de toutes les myihologies et ont pu constater l'existence des sacrifices sanglants à toutes les époques, sous lous les soleils, chez toutes les races. « Traditions et
ifices, » loul est là. L'homme, ne pouvant entrer dans l'éternelle béatitude qu*à la double condition d'être pur ou purifié, et de posséder tout au moins la notion de la Vérité, il est nécessaire de prouver que Dieu, qui est la Bonté infinie, lui a toujours rendu ces deux conditions très faciles en lui Faisant connaître partout le plus possible de vérité et en lui appliquant les mérites du Sacrifice universel dont les autres sacrifices sont uniquement le prélude ou l'image. « Histoire de l'Expiation, histoire de la Révélation, » telles seraient donc les deux parties d'un nouveau Discours sur l'histoire universelle dont Jésus-Christ serait le centre radieux.
Quoi qu'il en soit, rien ne saurait nous autoriser à retirer .ni livre de Bossuet ce titre si mérité de chef-d'œuvre que lui a
rné l'unanime <it juste postérité. Le style y est digne de la '". Il est à la fois solennel et simple : en un mot, grand. L'historien ne .-'arrête pas suffisamment aux détails et, semblable à tous les écrivains de son temps, n'attache point à la littérature et à l'art cette importance historique que nous savons aujourd'hui leur attribuer. Les grands faits suffisent ix la démonstration de sa thèse : nous voudrions la lui voir aussi prouver par les mœurs, par la vie privée, par les mythes des anciens peuples. Ce n'était pas l'usage du xvne siècle, et il ne faut pas demander aux grands hommes d'être en toutes choses supérieurs à leur temps.
L'Histoire des variations des Églises protestantes, dont le titre même est de longue portée, a donné lieu à Bossuet de montrer d'autres qualités d'historien. Il se rapproche ici du système moderne. Il entasse et critique les documents; il oppose les dates aux dates; il discute, il réfute, il prouve. Aucun sujet ne pouvait, d'ailleurs, être plus favorable au développement de cet esprit puissamment autoritaire. Le protestantisme, en effet, n'est qu'une révolte de l'esprit : c'est une proclamation d'indépendance, un 89. Or, dès que l'esprit se déclare indépendant, l'unité disparaît et la variété commence. C'est l'inévitable accident, et Bossuet n'a que trop facilement constaté les variations, les contradictions et les folies où sont tombées et où tomberont éternellement les intelligences qui ne veulent pas accepter de frein. On peut seulement se demander comment l'auteur de l'Histoire des Variations a pu là-dessus se tromper lui-même en 1682, et tomber en une erreur si propice aux variations, si fatale à l'autorité.
Les Variations sont écrites avec une facilité et une souplesse de style dont le Discours ne pourrait donner une idée. La solennité n'aurait pas été à sa place dans un récit où le détail devient le principal objet de l'intérêt. Tout y est vif et entraînant, et c'est ce qui convenait. Nous ne parlerons pas, d'ailleurs , de son « Abrégé de l'histoire de France » qui est généralement médiocre. Il n'y faut guère voir qu'un cahier de notes ou de rédactions de son royal éiève, et nous n'avons pas ta nous occuper de ces embryons. Il n'est en résumé que deux œuvres historiques vraiment dignes de Bossuet : nous les avons jugées.
Il est en chaire : grand, superbe, un peu terrible. La majesté ne l'abandonne jamais, et il est rare qu'il daigne descendre des sommets où se plaît son génie. II est fier, mais d'une belle fierté épiscopale. A celte rude et vigoureuse nature il ne faudrait demander ni la joie, ni seulement le sourire. Je ne m'imagine pas Bossuet souriant. Il lui manque aussi je ne sais quelle souplesse dans les transitions, avec je ne sais quelle aménité qui i epose un peu les auditeurs de tant de beautés graves. Il croirait porter atteinte à sa dignité et à celle de sa fonction, s'il se permettait un instant d'être familier et aimable : « Bossuet, comme l'observe Ernest Hello, dit toujours la même chose, mais jamais il ne la dit trop. Il consacre les lieux communs et, quand il répète pour la cent millième fois que l'homme est mortel, sa grande voix a l'air de nous l'apprendre. » Tant de répétitions sont faites pour lui enlever quelque grâce. Il n'a rien dan- son éloquence qui le rapproche des Pères grecs et, lonl en étant poète, il n'attache pas aux images assez de prix. N.i parole forme un contraste frappant avec celle de saint François de Sales : elle esl plus sévère et moins ornée. N'attendez pas de lui qu'il se perde en descriptions : son esprit sobre el sa parole concise. Il ne cherche pas le rhythme, mais i! le rencontre toujours. Il y avait chez ce grand prosateur loul ce qu'il faut de musique et de coloris pour faire un I poète, et les trers qui nous sont restés de lui rappellent .•il effet les plus belles pages des Harmonies avec quelque cbose de plus cornélien dans la facture. Écoutez plutôt cette
strophe magnifique qu'il adresse à Dieu et lance jusqu'au ciel :
Plus je pousse vers toi ma sublime pensée, Plus de ta majesté je la sens surpassée, Se confondre elle-même et tomber sans retour. Je t'approche en tremblant, Lumière inaccessible, Et, sans voir dans son fond L'Être incompréhensible, Par un vol étonné je m'agite à l'entour.
Ce sont là , en effet, des vers de haut vol et d'envergure superbe; mais, malgré tout, ce qu'il y a de plus parfait dans cette incomparable éloquence et poésie, ce qui constitue le caractère essentiel de ce génie, c'est la vigueur du raisonnement théologique. On n'a jamais divisé plus nettement un discours, ni donné une forme plus saisissante aux abstractions de la théologie. Jamais, d'ailleurs, cet étonnant orateur ne cesse de prêcher la simplicité du pur Évangile. Il ne s'avise pas, comme nos prédicateurs modernes, d'aller prendre les sujets de ses homélies et de ses sermons dans la politique ou les théories de gouvernement, et, selon notre langage d'aujourd'hui, dans les sciences économiques ou sociales. C'est un fléau et, pour dire le vrai mot, une peste qui a envahi la chaire depuis trente ou quarante ans, et l'on ne saurait guère entrer dans une église sans entendre parler de la production, de la consommaiion, des associations et de toutes les applications de notre intelligence et de nos forces au bien-être de l'individu ou de la société humaine. Le xvir3 siècle ne connaissait pas cette infirmité véritablement désastreuse, et Bossuet aurait rougi de citer d'autres textes que les écrivains sacrés ou les Pères. Cependant, si ce grand homme l'eût voulu, il eût aisément pu transporter dans la chaire les doctrines politiques et sociales qu'il a si longuement exposées
dans plusieurs de ses livres ; mais il a compris qu'il ne fallait pas rabaisser la parole de Dieu en la dénaturant, et vous ne trouverez, dans les éditions de ses Sermons, que des renvois a l'Écriture. C'est ce qui lui a permis de lancer aux grands de 50D temps de si rudes, de si nécessaires vérités. Quoiqu'on ait pu dire de ses complaisances pour le Roi, il ne l'a jamais épargné du haut de la chaire. Personne n'a mieux parlé aux riches de la dignité des pauvres : « Quelle injustice, s'écriet-il, que les pauvres portent tout le fardeau , et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules! S'ils s'en plaignent et s'ils murmurent contre la Providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice; car, étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrions-nous d'un côté la joie, la faveur, l'affluence, et de l'autre la tristesse et le désespoir et l'extrème nécessité, et encore le mépris et la servitude? Dans cette étrange inégalité, pourrait-on justifier la Providence, si par un autre moyen elle n'avait pourvu au besoin des pauvres el remis quelque égalité entre les hommes? C'est pour cela , « hrétiens, «pie Dieu a établi son Église, où il reçoit les riches, hais \ i \ condition de servir les pauvbes. » Ces quelques lignes, que j'oserai appeler presque divines, peuvent donner une idée des libertés évangéliques qu'osait prendre cette grande voix, comme aussi du style que cette haute intelligence il mettre au service d'un courage aussi chrétien. Tout y ibstantiel et nerveux, et nous n'hésitons pas, dans toute l'œuvre de Bossuet, à placer au premier rang les Sermons à rùt-'' des Élévations.
i ni'l chrétien de notre temps, et. qui fut à la fois l'un des a Iversaires les plus résolus du gallicanisme et l'un des plus sincères admirateurs de Bossuet, Louis Veuillot, eut un
jour l'excellente idée de réunir en un corps d'ouvrage tous les sermons que l'évêque de Meaux prononça sur la Vierge. On ne saurait s'imaginer le charme profond et durable qui reste dans l'âme après une telle lecture. Il y a là la plus magnifique théologie « mariale » que l'on ait jamais écrite. Où sont-ils ceux qui croyaient que l'âme de Bossuet n'était pas faite pour comprendre les tendresses et les hauteurs du culte de la Vierge? Il est vrai que c'est une tendresse théologique et nullement efféminée. La Mère auguste de notre Dieu n'est pas représentée par ce rude génie sous les traits d'une petite maman mielleuse. Ce n'est pas une fillette en sucre comme la comprennent certains confituriers de nos jours, écrivains ou peintres. C'est une figure immense, gigantesque, dominant toute l'histoire du monde et coopérant librement à son salut éternel. Les adversaires étroits de l'Immaculée-Conception n'ont-ils pas cru trouver un allié dans l'auteur des Sermons? Jamais ce dogme n'a été exposé avec une vigueur aussi profonde ; jamais il n'a été entouré de preuves aussi puissamment théologiques. Bossuet eût regardé comme une bassesse d'avoir un doute sur un point aussi évident, ou d'exprimer à ce sujet une seule réserve. Nous aurons bientôt à lui faire d'assez graves reproches pour lui rendre ici pleine et entière justice. Avec quelle joie nous le faisons!
Il convient de placer les Oraisons funèbres au-dessous des Sermons. Il y a en réalité deux Bossuet : l'un est solennel, un peu apprêté et par trop grandiloquus ; l'autre est simple , naturel, spontané. L'un est celui des Oraisons ; l'autre celui des Sermons. Je regrette très vivement que la postérité ait estimé les premières au point d'oublier les seconds, et il ne me plait guère (pardon de la liberté grande) qu'on mette presque uniquement aux mains de nos enfants les illustres et éclatants discours consacrés à la reine d'Angleterre , à la
duchesse d'Orléans, à Condé. Je ne nie pas la perfection d'un style si minutieusement travaillé; mais le genre est faux, et tant d'éloges sans contrepoids m'indignent sincèrement. Quand ils n'indignent pas , ils agacent. Encore un coup , ce genre n'est pas chrétien. Ce n'est pas en vain que l'Église a toujours montré quelque antipathie pour les paroles prononcées sur les tombes; elle a bien vu, de ses yeux divins, qu'il n'y avait la aucune' place pour la sincérité. Que Bossuet ait profité de ces circonstances solennelles pour donner des leçons aux puissants du monde, je le veux bien; mais il sera toujours impossible de dire toute la vérité sur des morts dont les corps sont encore presque chauds. Il est nécessaire, en de telles conjonctures, d'ajouter beaucoup à l'éloge et d'enlever beaucoup au blâme. Ce sont de grands discours pompeux et superbes ; je désire qu'on en décrète la suppression pour cause d'utilité publique. Ils scandalisent les âmes des petits, sans corriger celles des grands.
J'arrive au célèbre Sermon sur l'Unité de l'Église, et en prends facilement occasion pour parler de l'Assemblée de 1G82. La « Déclaration du clergé de France » est, à mes yeux, l'un des plus graves attentats dont on se soit jamais rendu coupable contre l'Unité romaine, qui est la seule et véritable Unité. Nous avons mis |»rès de deux cents ans à réparer cet outrage et à en atténuer les effets qui ont été plusieurs fois déplorables. Il a fallu le Concile du Vatican pour effacer, en 1870, ce que évoques français avaient eu la témérité de proclamer en 1682. Encore oe sommes-nous pas délivrés de ces vieux liens, el le gallicanisme a-t-il revêtu, en France et ailleurs, une nouvelle forme dont il nous faudra péniblement triompher. Bossuet a dit à la Papauté : « Nous nous défions de toi, » et deux siècles, n'écoutanl que Bossuet, se sont défiés du vicaire de Jésus-Christ. Il n'y a plus eu, parmi nous, cette confiance et
communication d'autrefois entre le père qui était à Rome et les fils qui étaient en France. Sans doute la voix du Pape a fini par y être écoutée, lorsqu'elle s'est changée en tonnerre pour foudroyer le jansénisme; mais après quelles hésitations, après quels combats, après quelles révoltes! Lorsque l'impiété s'est donnée carrière au xvni9 siècle, la France, qui ne s'appuyait plus sur l'Homme universel , sur le Pape , s'est trouvée isolée et sans force. Les esprits des prêtres et des fidèles étaient depuis longtemps coutumiers de la rébellion, et le Bossuet de 1682 leur avait donné un enseignement et un exemple dont ils ne surent que trop bien profiter. D'une révolte à une autre révolte il n'y a pas une épaisseur, et il ne faut pas s'étonner que tant de jansénistes soient si facilement devenus révolutionnaires. Cette proposition, enfin, est aisément démontrable : « Le gallicanisme est au jansénisme ce que le jansénisme est à la Révolution. » La filiation est évidente.
Il ne convient pas de compter Bossuet parmi les partisans directs de la grande erreur jansénienne, et nous ne ferons peser sur lui que la responsabilité dont il a véritablement assumé le poids. Ce poids est assez lourd. Nous aurions voulu sans daute qu'il protestât plus fréquemment et d'une façon plus énergique contre la plus hypocrite et la plus perfide des hérésies; mais nous lui reprocherons plus vivement d'avoir été « séparatiste » dans un autre domaine de la pensée. Personne n'admire plus profondément que nous ne le faisons la Connaissance de Dieu et de soi-même, et il y a là les plus belles pages peut-être de notre langue. Ils devraient avoir ce
livre perpétuellement sous les yeux, ces érudits de petite taille qui prétendent fièrement se passer du style, et qui essaient d'établir entre le beau langage et la saine érudition une incompatibilité absolue. L'anatomie du corps humain, les veines, les artères, les muscles, les os, les nerfs et les tendons sont décrits par Bossuet avec une merveilleuse exactitude et dans un style incomparable. C'est quand il en arrive à la description de l'âme et à l'étude de nos facultés, c'est alors qu'il nous témoigne qu'il a pour les idées de Descartes un attachement dont nous nous effrayons volontiers. Que Bossuet ait été cartésien, c'est ce qui ne saurait être aujourd'hui contesté par personne. H s'est rallié, non sans quelques réserves, à cette école qui a fait triompher le séparatisme dans la philosophie. \\rc un respect sincère, mais mal inspiré, Descartes et Bossuet ont séparé l'une de l'autre la Raison et la Foi, la Philosophie et la Théologie. Il fallait les distinguer, et non pas les désunir. On sait d'ailleurs ce qui est résulté d'une telle iration, et combien elle a épouvanté Bossuet lui-même vers le déclin de sa vie. Les successeurs des premiers cartésiens eo sont venus à se contenter de la seule raison qui, réduite à ses propres forces et n'ayant plus le bras de la foi pour s'y appuyer, a bientôt chancelé et nous a étonnés par la profondeur de sa chute.
Le génie qui était le mieux fait pour comprendre et aimer l'Unité a donc été conduit à remplir deux fois le triste office de séparateur. Il a désuni la France et Rome ; il a contribué à désunir la Raison et la Foi. Qu'en faut-il conclure? Qu'il n'a peut-être pas été assez humble.
C'est le plus grand écrivain de la France; mais ce n'est pas
un Saint
Son immense génie sera l'objet d'une admiration immortelle, mais non pas d'un immortel amour. La lecture d'une seule
page de Bossuet nous fait tomber à ses pieds, éperdus d'enthousiasme ; mais la lecture d'une seule page de saint François de Sales nous fait jeter ce cri : « Comme il est bon ! » L'évèque de Genève a eu le sens de l'Unité; il n'a rien séparé, il n'a rien détruit. On n'en peut dire autant de Bossuet, qui eut le cerveau plus vaste et le cœur plus sec. Au sublime qui nous étonne je préfère, quant à moi, la simplicité qui nous charme, et le génie n'a pas, pour nous attirer, cet irrésistible aimant que vous possédez si bien, ô tendre, ô douce, ô sainte humilité !
FENELON
La figure est des plus belles ; mais, comme celle de Bossuet, malaisée à peindre. Ces grands esprits du xvu° siècle sont trop souvent matière à controverse, et les romantiques ne sont pas les seuls qui les discutent. Sans cesser de les entourer de respect, sans rien contester de leur génie, l'école catholique se permet de ne pas les préférer à toutes les gloires des siècles chrétiens. J'ai l'honneur d'appartenir à cette école : j'ai le culte du xvue siècle, et n'en ai point le fétichisme. Mes lecteurs voudront sans doute m'accorder ici toutes les libertés que peut prendre un chrétien parlant sincèrement d'un si grand homme. Il y a, d'ailleurs, dans tout écrit, je ne sais quel ton auquel on ne se trompe point, et l'on estimera sans doute que je parle de Fénelon avec l'accent d'un admirateur et d'un fils.
Dans l'œuvre considérable de l'archevêque de Cambrai, trois livres sont principalement caractéristiques : Télémaque, la Lettre à l'Académie, le Traité de l'existence de Dieu. Les idées littéraires de Fénelon ont été réalisées dans le premier de ces ouvrages ; elles ont été réduites dans le second à un certain nombre de propositions théoriques; dans le troisième, enfin, le philosophe chrétien s'est manifesté tout entier. Nous les étudierons tour à tour.
Télémaque! Bien qu'il me soit difficile de parler avec calme d'un livre que je crois avoir été si funeste à notre littérature
nationale, je dois commencer et commence par avouer tout le charme dont il est revêtu. On ne saurait échapper à la délicieuse impression que produit ce style doux, pur, facile, harmonieux, admirable. Télémaque n'est, à vraiment parler, qu'une merveilleuse traduction de l'antique. On s'est essayé récemment à écrire des traductions de Ylliade où l'auteur français écrit Zeus à la place de Jupiter et appelle Ulysse Odysseus. Bref, on fait aujourd'hui delà couleur locale, et l'on en fait à outrance; mais ces imitations, quelque peu brutales, ne sont peut-être pas aussi exactes que certains livres du Télémaque. Dans le poème de Fénelon, il y a bien plus que des noms et des costumes grecs : il y a l'esprit grec, l'esprit antique. Je sais que ce n'est pas là l'ancien paganisme avec épouvantables rudesses et barbaries, avec ses rites grossiers et sanglants, avec cet horrible esclavage contre lequel on ne saurai! assez s'indigner. La belle âme de Fénelon ne connaissait guère ces horreurs, et ne s'y arrêtait point. L'Antiquité lui apparaissait sous l'image de cette Bétique qu'il a si bien peinte. Il y voyait comme une riante campagne où se promenaient des hommes splendidement beaux et élégamment drap tatues antiques animées ri parlant le plus beau lan-
qni soit ne sur les lèvres humaines. Il se promenait luimême au milieu di s héros et des poètes hellènes, et ne pouvait s'arracher au plaisir délicat de contempler ces demi-dieux et 'h' s'entretenir avec ces divins parleurs. Fénelon avait imaginé, il s'était fait un paganisme à lui : il l'avait fabriqué de ses mains •'t l'avait animé «le son souffle gracieux. En réalité, ce n'est pas la du paganisme : c'est le rêve d'un chrétien sincèrement épris des beautés de l'art antique... et qui ne veut pas se réveiller. De beaux, de très beaux vers latins en un excellent français, voilà Télémaque. Mais, m dépit d'un long préjugé et d'un parti pris :i peu près invincible, laissez-moi ajouter qu'il n'y a vrai-
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ment là ni une œuvre catholique ni une œuvre nationale.
Un jour, le Roi de France veut confier à un grand esprit, à une âme pure, à un chrétien, à un prêtre, l'éducation d'un fils de France qui peut être un jour le Roi de ce premier pays de la chrétienté, de ce premier pays du monde. Il regarde autour de lui et, avec ses yeux souverainement intelligents, découvre Fétielon, qui était à coup sûr le plus saint évéque de son royaume, l'esprit le plus délicat, l'âme la plus élevée. Le choix du Roi n'est pas douteux : il confie le duc de Bourgogne à Fénelon. Cet homme éminent se met à l'œuvre et, de même qu'un sculpteur modèle et taille sa statue, il entreprend de faire de ce prince une statue, une belle statue chrétienne pour le temps et pour l'éternité. Que n'a-t-on pu écrire toutes les admirables paroles qu'un tel instituteur adressa à son royal élève? Et qu'on y trouverait de tendresses et d'élévations ! Mais enfin, voulant un jour condenser dans un livre vivant l'enseignement qu'il avait fait jaillir de son esprit et de son cœur, il prit la plume et écrivit.... Télémaque.
Ainsi, seize cents ans de christianisme avaient passé sur la terre renouvelée ; les Apôtres avaient fait retentir de leur grande voix tous les échos du vieux monde; plusieurs millions de martyrs avaient versé leur sang et nous avaient laissé les Actes incomparables de leurs morts héroïques ; il y avait eu un saint Paul, un saint Augustin, un saint Anselme, un saint Thomas, et des milliers de docteurs très lumineux; il y avait eu d'admirables traités de politique chrétienne ; cette science avait été superbement élucidée, et tous les devoirs d'un prince envers l'Église et ses sujets magnifiquement déterminés; il y avait eu dans l'histoire de l'Église un saint Grégoire VII et dans l'histoire de France un saint Louis ; nous avions possédé ce géant qui s'appelle Charlcmagne; nous pouvions, dans les annales de l'Église et sur les vitraux de nos cathédrales, con-
templer de douces et aimables figures, telles que sainte Elisabeth de Hongrie, rose des cieux, ou telles encore que sainte Agnès, ce petit agneau de Dieu ; il y avait des cirques à Rome dont la poussière pouvait passer pour une relique, toute pénétrée qu'elle était du sang de ces beaux combattants, les martyrs : il y avait des basiliques à Ravenne, où les mosaïques représentaient des théories de saints et de saintes s'acheminant a?ec une beauté calme vers les palmes que leur tendait le Christ : il y avait, dans le trésor de notre long passé, des réalités historiques mille fois plus belles que toutes les légendes, et des légendes mille fois plus belles que toutes les fables de l'antiquité; nous possédions le Christ, suprême Beauté, et la Vierge, type auguste de l'art ; les Confesseurs et les Vierges marchaient pour nous à la suite des Prophètes et des Évangélistes ; un Fra Angelico, un Raphaël et cent autres nous avaient été donnés par Dieu (magnifique présent) pour peindre toutes ces splendeurs de la terre et du ciel; nous avions été enfin divinisés en la beauté de Jésus-Christ et de l'Église.... Et c'est alors, c'est devant un aussi riche trésor, c'est devant tant de vérins, tant de miracles et tant de gloire, qu'un archevêque catholique très pieux, très charitable, très saint, l'un des premiers génies de son temps, alla chercher, dans les âges les plus nébuleux de l'antiquité, un prince plus nébuleux encore, pour en faire, dix ou douze siècles avant la venue du libérateur Jésus, le type offert à un prince catholique, le modèle sur lequel devait se régler le souverain possible de la France très catholique, de la grande France. Non, non, mille fois non, on ne nous fera jamais comprendre un aussi singulier, un aussi prodigieux aveuglement.
Et n'allez pas nous dire, après ce qui précède, que les
annales de l'Église n'offraient pas à Fénelon la matière d'un
te Mil. lime ou gracieux. L'Église, étant la Beauté réalisée
par Dieu dans sa création surnaturelle, a mille sujets de poèmes dans le tissu varié de son incomparable histoire. C'est ce qu'a bien compris le xixe siècle, et il convient ici de le proclamer à sa gloire. À l'aurore de cette époque si discutée, un grand esprit se proposa, lui aussi, de créer un type de poème chrétien. Il fit les Martyrs, œuvre qu'il est trop aisé de critiquer, mais dont tout notre temps est véritablement sorti. Il fît les Martyrs, où il eut du moins l'équité d'opposer à la Beauté et à l'Art païens le Beau et l'Art chrétiens. Les pages de Chateaubriand, où il raconte la première apparition de Cymodocée dans la famille d'Eudore resteront éternellement comme un contraste impartial entre deux religions, entre deux mondes. Mais notre siècle a été plus loin. Un cardinal de la sainte Église romaine, un savant, et qui ne se livrait aux lettres que pour délasser son esprit fatigué par d'autres luttes, Wiseman enfin, voulut un jour donner à ses contemporains le goût des premiers siècles du christianisme; il voulut leur faire connaître la saveur des Acta sincera , les splendeurs cachées des Catacombes, la beauté des premières basiliques, et surtout l'immarcescible splendeur de la mort des martyrs. Il écrivit Fabiola, œuvre qu'il est peut-être permis de comparer aux Martyrs, et surtout à Télémaque; œuvre qu'on a le devoir de faire lire à des enfants chrétiens et appelés à vivre au sein d'une société chrétienne; œuvre qu'ils comprendront, qu'ils aimeront, qu'ils feront passer dans la moelle de leur vie. Il est pénible, au contraire, de se persuader que, pendant deux siècles, une foule de pères catholiques ont mis Télémaque aux mains et dans l'âme de nos enfants. En réalité c'était leur dire que le christianisme n'a exercé sur l'art aucune influence, et que nous sommes obligés de mendier à l'Antiquité jusqu'aux sujets de nos poèmes. Pauvres enfants, faut-il s'étonner si plus tard ils n'ont plus aimé l'Église d'un amour aussi ardent, aussi
profond? On leur a fait croire que la Vérité et la Beauté sont séparantes, qu'elles sont séparées, et que, si notre religion garde le Vrai, elle demeure étrangère au Beau. Leurs idées se sont troublées. Païens en littérature, ils sont devenus païens en politique. Ils ont été, ils iront plus loin.
L'auteur de Télémaque ne méconnaît pas d'une façon moins lue la grandeur de la France, alors qu'il ne trouve pas dans nos annales un prince, un seul prince digne de servir d'exemple à son royal élève. Français déshérités et inféconds, dous sommes vraiment trop malheureux. Durant plus de mille ans, il paraît que nous n'avons possédé aucun héros qui soit digne du regard d'un poète. Fénelon, si supérieur à Boileau, se fait ici l'auxiliaire de cet observateur aux yeux myopes qui n'aperçoit rien, avant Villon et avant Malherbe, dans notre littérature « grossière » et barbare. En vérité, la Renaissance n'est jamais allée plus loin, et Télémaque est son épanouissement suprême. Avoir écrit Télémaque, grand Dieu, quand on pouvait écrire : Saint Louis! Il y a là une de ces étrangetés littéraires qu'il faut subir sans trop de résignation et juger sans trop de complaisance.
La Lettre à V Académie n'est pas faite pour atténuer toujours la rigueur d'un tel jugement.
Elle nous offre un résumé, qui peut passer pour exact, de toutes les doctrines littéraires du xvne siècle. C'est par là qu'elle est à nos yeux d'un intérêt très vif, et nous estimons qu'il sera instructif de comparer les théories de Fénelon à cellrs de nutic temps. Tel est le point de vue auquel nous allons nous placer, et nous verrons bientôt si l'œuvre de Fénelon peut être mise, sans éclaircissements et commentaires critiques, aux mains de nos enfants. Il est vrai — et nous ne voulons pas être le dernier à le reconnaître — que jamais l'archevêque de Cambrai n'a écrit d'une main plus légère, ni d'une
plume aussi délicate. Certaines pages sont des merveilles de ciselure fine et tout à fait charmante. Mais, hélas! les doctrines ne sont pas toujours à la hauteur d'un tel style et ne semblent pas dignes de la même admiration.
Quelles sont, au sujet du Dictionnaire, les idées de Fénelon et de son temps? « Un dictionnaire de la langue, dit en substance l'auteur de la Lettre, peut être utile aux étrangers. » S'il survient en notre esprit quelque doute grammatical, « il ne sera pas sans quelque utilité pour les Français. » Enfin, il servira plus tard « à faire entendre les lettres et la langue de notre temps. » A part ce dernier argument, la thèse est vraiment des plus faibles. Tout autre est le point de vue de notre siècle. Un dictionnaire, suivant nos érudits contemporains, est avant tout une œuvre philologique et historique, indiquant l'origine et la vie, à travers des siècles, de chacun des mots d'un langage humain. Un bon dictionnaire doit remonter jusqu'aux racines premières de tous ces vocables et montrer comment l'homme a pu, à l'origine des choses, nommer tous les êtres du monde par tels ou tels sons qui fussent en rapport exact avec ces différents êtres. Un bon dictionnaire doit être encore une œuvre philosophique et nous montrer comment l'humanité a fait successivement passer tous ces mots du sens matériel au sens spirituel, grâce à une étonnante opération de notre esprit, grâce à une admirable série de comparaisons, grâce â la métaphore, grâce au symbolisme. L'histoire du langage figuré, c'est l'histoire de l'intelligence sur la terre, et un bon dictionnaire doit nous offrir les éléments de cette histoire. Nous voici, je pense, transportés à de belles hauteurs, et que le siècle de Louis XIV n'a guère connues. Je ne saurais lui en faire un crime, et il est tout naturel que le savoir humain progresse; mais, le xixe siècle ayant été mis en cause, je le défends.
Sur la Grammaire, Fénelon exprime à peu près les mêmes
idées que sur le Dictionnaire. Il demande qu'on se hâte de rédiger une nouvelle grammaire en faveur des étrangers « que » nos phrases irrégulières embarrassent souvent, » et aussi en faveur de nos Fiançais eux-mêmes « qui ont de la peine à » se corriger sur certaines façons de parler qu'ils ont prises » dans les provinces ou par le commerce des domestiques. » Rien n'est plus juste, mais ce sont les ailes qui manquent à toutes ces doctrines. J'aime mieux Fénelon, quand il demande que dans une grammaire « on donne d'abord les règles géné- » raies, et ensuite les exceptions. » Voilà une sage recommandation, et que nos grammairiens auraient souvent besoin de se rappeler. Mais, encore un coup, notre temps a là-dessus des idées qui sont à la fois plus étendues et plus hautes. D'après les derniers progrès de la science, il n'y a aujourd'hui d'autorisé que la Grammaire historique, et c'est à elle qu'appartient l'avenir. Or, le xvne siècle n'avait pas sur l'histoire de la langue française une seule idée qui fût, je ne dirai pas élevée, mais exacte. Comment admettre avec Fénelon que notre langue « manque d'un grand nombre de mots et de phrases? » Manquer de phrases!! Quant aux mots, je ne sache pas que nos poètes du xi° au xv" siècle, que nos historiens depuis Villehardouin jusqu'à Comines, que nos légistes et nos théologiens aient jamais senti cette prétendue pénurie. Ils écrivaient tous avec ni)'1 charmante aisance, et certes ce ne sont pas là des écrivains en peine de mots. Ils disent bravement tout ce qu'ils ont besoin de dire : quoi de mieux? S'il y a encore aujourd'hui des grammairiens qui partagent à cet égard les idées de Fénelon, je les prie de vouloir bien faire avec nous une épreuve loyale : qu'ils dictent une page de latin ou de français moderne, on la leur traduira en français du xue ou du xine siècle, ''i toutes les idées seront rendues. Ne possédons-nous d'ailleurs, de nombreuses et remarquables traductions de-
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puis Philippe-Auguste jusqu'à François Ier, et voyons-nous que nos traducteurs aient jamais été sérieusement embarrassés?
Ce n'est pas, d'ailleurs, le français de ces temps reculés que Fénelon regrette : c'est celui de Marot et d'Amyot, et il l'appelle « le vieux langage; » mais il est aujourd'hui bien connu que ce langage est une seconde langue française qu'on a brutalement fait pénétrer dans la première. Notre langue a été mise deux fois sur l'enclume et, trop souvent, les savants, les clercs ont jugé bon de forger un nouveau vocable sur un type latin auquel nos pères avaient déjà fait un excellent emprunt. Tel fut surtout le caractère de la Renaissance, et Fénelon ne l'a pas vu. Marot et Amyot étaient, à ses yeux, nos vraies antiquités nationales, et il ne craint pas d'écrire ces mots qui expriment, hélas! l'opinion de tout son siècle : « II » faut se ressouvenir que nous sortons a peine d'une barbarie » aussi ancienne que notre nation. » Voilà qui nous paraît difficilement pardonnable, et je demanderai aux admirateurs exclusifs du xvn° siècle ce qu'ils pensent d'une telle théorie. Que Fénelon se soit trompé sur l'histoire de notre parler, on ne saurait en faire un grief contre lui; qu'il ait cru que, pour faire entrer les mots latins dans notre langue, il suffirait de leur « donner une terminaison agréable, » c'est une erreur qui se conçoit; que, méconnaissant d'une façon absolue la philosophie du langage, il en vienne à s'écrier : « Les paroles » ne sont que des sons dont on fait arbitrairement les figures » de nos pensées, » on peut encore mettre ce système naïf au compte de son époque. Mais que, sur le passé de la France, il pousse ainsi l'aveuglement jusqu'à l'ingratitude et qu'il décerne tranquillement le nom de « barbarie » à dix siècles qui ont connu et aimé le Christ, c'est ce que nous ne saurions supporter et qui dépasse toutes les limites.
Fénelon arrive à la Rhétorique, et déclare attacher encore
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plus de prix à la rédaction d'une Rhétorique que d'une Grammaire. Il souhaite qu'on compose cette rhétorique avec des extraits d'Àristote, de Cicéron et de Quintilien, et finit, après mille protestations et réserves qui font le plus grand honneur à son esprit de conciliation et de justice, par opposer victorieusement le génie des anciens à celui des modernes. Voilà,
>re une fois, voilà cette sévérité excessive à l'égard des siècles chrétiens contre laquelle, malgré tout, nous ne nous
rons jamais de protester. Voilà, rabaissées au second rang, toute l'éloquence et toute la poésie catholique. C'est en vain que, quelques pages plus loin, Fénelon fera des Pères un éloge hardi et plaidera en leur faveur les circonstances atténuantes de cette barbarie au milieu de laquelle ils ont vécu. Il est trop évident que tout son système peut se concentrer en ces mots : « Les modernes ne sauraient, littérairement, être placés à côté des anciens. » Ainsi parle le grand, l'illustre auteur du Traité de l'existence de Dieu : ainsi parle le successeur des saint Léon, des saint Augustin et des saint Bernard; ainsi parle le contemporain de Bossuet. C'est toujours celte même doctrine, c'est celle qu'on retrouve encore aujourd'hui dans la plupart de nos Manuels classiques, et d'après laquelle l'humanité n'aurait produit en six ou huit mille ans que deux ou trois petites époques véritablement littéraires, de cinquante ans chacune. Combien plus large est l'idée du grand Schlegel qui, dès la première leçon de son Cours de littérature dramatique , fait jaillir toute littérature du caractère particulier d'un peuple et de son histoire nationale! Combien plus juste est cette Critique de notre siècle qui, sans renoncer à faire un choix entre les œuvres de Pesprit, s'intéresse vivement à toutes !es époques de l'histoire littéraire, parce que toutes ces époques sont en réalité l'expression, le reflet et l'écho de l'humanité parvenue à telle ou telle phase de son développement légitime et normal !
Avec quelle joie nous constatons ici que, dans sa notion de la Poésie, Fénelon est supérieur à tout son siècle et le domine de toute sa hauteur! Il est peut-être le seul homme de son temps qui ait nettement distingué la poésie de la versification, et qui ait osé écrire : « Toute l'Écriture est pleine de poésie » dans les endroits même où l'on ne trouve aucune trace de » versification. » Il est le seul, tout particulièrement, qui ait eu le rare honneur de s'écrier : « La poésie est plus sérieuse et » plus utile que le vulgaire ne le croit. » Cette ligne vaut tout Y Art poétique de Boileau, et c'est l'antithèse de ce mot abominable que l'on attribue à Malherbe : « Un poète n'est pas plus utile à l'État qu'un joueur de quilles. » Notre siècle, avec Victor Hugo, croit que le poète « a charge d'âmes, » et Fénelon a porté cette noble idée dans son vaste esprit. C'est encore lui qui a donné de la Parole la plus chrétienne, la plus magnifique définition, quand il a dit que ce n'est pas un art frivole, mais « un art très sérieux destiné à rendre les hommes bons et » heureux, » et qu'il a ajouté : « L'homme digne d'être écouté » est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et
» DE LA PENSÉE QUE POUR LA VÉRITÉ ET LA VERTU. » Il faudrait
écrire en lettres d'or ces paroles splendides dans toutes nos classes de Rhétorique, ou plutôt il faudrait débaptiser ces classes de ce vilain nom, qui est absolument païen. En tout cas, il faut opposer ce mot de Fénelon à celui de Talleyrand, qui est flétri plus de cent ans d'avance. Fénelon mêle ainsi, dans sa Lettre, les vérités les plus audacieuses aux préjugés les plus regrettables : tantôt esprit sans essor, tantôt géant de cent coudées. Peu nous importe qu'après ces splendeurs, il s'emporte contre notre versification dont il est l'ennemi personnel, et qu'il aille jusqu'à formuler cette proposition : « La perfection de la versification française me paraît presque impossible. » Il serait trop aisé de lui répondre en lui citant des milliers de vers
incomparables dus à des poètes qu'il a pu connaître, comme Racine et Corneille, ou qui sont venus longtemps après sa mort, comme Lamartine et Hugo. Je m'étonne bien plus de voir un théologien de cette taille admettre, sur les origines de la îie, les théories les plus ouvertement païennes : « La poésie, » dit-il, a donné au monde les premières lois; c'est elle qui » a adouci les hommes farouches et sauvages. » Il faut voir dans ces paroles l'effet de ce déplorable séparatisme du x\iie siècle : Fénelon n'aurait certes pas tenu ce langage dans sa chaire, et il s'y complaît dans cette partie de sa Lettre où il aime à traduire Horace. Il savait bien mieux que nous, il savait que Dieu a créé le premier homme dans la splendeur de l'innocence et la lumière de la beauté; il savait que Dieu a eu des entretiens avec Adam, qu'il lui a enseigné la Vérité, et que les révélations primitives ont de là coulé sur tous les peuples. 11 n'ignorait pas que, d'après les données de la foi, les origines de la poésie ont été bien autrement élevées; que, des l'instant auguste où l'homme parla, il chanta, et que ce furent la les premiers poèmes, les premières hymnes. Fénelon, n'était étranger à aucune de ces idées, et les expose quelques lignes plus haut; mais, que voulez-vous? au xvne siècle, les meilleures intelligences étaient chrétiennes à certaines heures et païennes à certaines autres. Dans cette même page où notre Fénelon expose les théories d'Horace et de Lucrèce en paraissant les adopter, il ajoute, et nous aimerions à rester sur cette note très chrétienne : « Le grand poète est celui qui
* ne fait pas de la poésie un jeu d'esprit pour s'attirer une •> vame gloire, mais qui l'emploie à transporter les hommes
* en faveur de la sagesse, de la vertu et de la religion. » Et, un peu plus loin, mettant ces maximes en pratique, il ne craint pas d'appliquer sur les épaules de Molière le fer rouge de sa colèiv : i Molière a donné un tour gracieux au vice avec une
» austérité ridicule et odieuse à la vertu. » On ne saurait mieux dire. Ce n'est pas, notez le bien, un janséniste qui parle de la sorte; mais le moins janséniste de tous les esprits du xvii° siècle, mais l'âme la plus aimante, mais l'intelligence la plus ouverte. Molière méritait ce châtiment, et Dieu voulut qu'il lui fût administré par une main aussi charitable et aussi ferme.
Nous nous sommes trop longtemps attardé sur la Lettre à l'Académie ; mais tout Fénelon n'est pas là. Il est évident, tout d'abord, que l'auteur vaut mille fois mieux que la Lettre. Puis, il y a ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, le Traité Je l'existence de Dieu qui, jusqu'à la dernière aurore de ce monde, sera le manuel des âmes sages et des esprits lumineux. Il est de mode aujourd'hui de dédaigner cet argument des causes secondes que l'archevêque de Cambrai a mis dans une si belle lumière : Rome, tout en laissant le champ libre aux autres démonstrations, a souvent témoigné de l'estime où elle tient cet argument traditionnel. C'est dans le Traité qu'éclate toute la beauté du style de Fénelon, ample et clair, majestueux et délicat, merveilleusement nuancé et toujours un, essentiellement philosophique et cependant imagé, grand et aimable, et où les qualités de Bossuet s'associent enfin à celles de François de Sales.
On ne saurait parler des erreurs théologiques de Fénelon, si ce n'est pour rappeler l'humilité avec laquelle il s'inclina sous la condamnation de Rome. Si Fénelon fut un séparatiste en littérature, il eut l'insigne gloire de ne l'être point en religion. Sa grande âme très large n'était pas faite pour les étroitesses du gallicanisme, et jamais esprit ne fut moins gallican. Il a plu à certains critiques de peser toutes les paroles de ses œuvres qui sont relatives au Souverain Pontife, et on a parfois essayé d'en .atténuer la portée. On ne niera pas, malgré tout, que l'archevêque de Cambrai
n'ait eu l'àme ultramontaine, dans le sens le plus élevé
de ce mot. Il avait, dans l'intelligence et dans le cœur, un
aimant qui se tournait vers Rome. Tandis que son siècle se
précipitait en une sorte de demi-révolte contre la chaire de
saint Pierre; tandis qu'on aimait à contrister Târne des Papes
et qu'on commençait à fabriquer des liturgies contre la Litur-
tandis que le jansénisme du xvne siècle annonçait les
rébellions du xvme, Fénelon, doux et calme, restait les yeux
fixés vers le Siège romain. C'est en vain qu'à ce point de vue,
on a tenté plusieurs fois de le comparer à Bossuet : l'évêque
de Meaux, dont le génie est supérieur, n'a jamais eu un amour
aussi tendre pour le Souverain Pontificat, et Fénelon, enfin, a
été plus que lui « un homme de désirs. »
Ces soupirs admirables, on les trouve partout dans ses œuvres, partout dans sa vie. En politique, il s'est avancé jusqu'à une sorte de démocratie respectueuse et hardie : « Tout » se décide aujourd'hui dans le cabinet des princes, et notre » nation n'est point excitée à faire les mêmes efforts que les » Grecs pour dominer par la patrie. » Dans le Télémaque, il en arrive aux utopies, et sa république de Salente est à peu près devenue légendaire. Certes, on n'aimerait guère à y habiter plus d'un jour, et le séjour à tout le moins en serait effroyablement ennuyeux. Mais enfin il convient de reconnaître que Fénelon eut la gloire de ne point se désintéresser des malheurs de son temps et de leur chercher un remède.
Il n'a pas été césarien : c'est beaucoup. Il a aimé les âmes, c'est encore mieux, et cet amour, plus que Télémaque, le recommande pour toujours à l'admiration et à la reconnaissance de la postérité chrétienne.
LA BRUYERE
LA BRUYERE
La Bruyère est, pour son siècle, une figure étrange. Il a caché sa vie. Il n'est guère entré dans le grand tourbillonnement de Versailles et s'est tenu à distance. On connaît peu de grands écrivains sur lesquels l'histoire nous ait laissé moins de détails. On sait seulement que l'auteur des Caractères cultiva de nobles amitiés; qu'il fut un véritable et profond honnête homme et que, sans se faire trop voir, il observa la ville et la cour. Cet homme a fait un bon livre, et s'est tû. Ouvrons le livre, et laissons l'homme.
On a souvent comparé ces deux observateurs, La Bruyère et La Rochefoucauld. Cette comparaison est une injure pour La Bruyère. Comme nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer et comme nous aurons plus loin l'occasion d'en fournir la preuve, l'auteur des Maximes est un païen égaré dans un siècle chrétien, et l'on peut légitimement ajouter qu'à part deux ou trois lignes peut-être, un Grec ou un Romain auraient pu signer toute son œuvre. Je me trompe : ils eussent été plus grands et plus « chrétiens. » La Bruyère, au contraire, est une âme fortement imprégnée de christianisme. Dans cette intelligence un peu austère, il y a une admirable pondération, et il n'a pas pour l'antiquité cette aveugle passion qui caractérise Fénelon et Boileau. Il ose être chrétien en littérature comme en art. Ame noble, il ne méprise pas les autres âmes