‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 20 sur 20 · ETUDE SUR SAINT ALPHONSE DE LIGUORI · texte numérisé non relu

ETUDE SUR SAINT ALPHONSE DE LIGUORI

Ce n'est pas en vain que Dieu produit chacun de ses Saints à telle époque plutôt qu'à telle autre sur le théâtre de notre monde. Dans le Plan divin, rien n'est laissé au hasard. Toutes les fois que l'Église traverse une période de crise, toutes les fois que cette victorieuse paraît menacée d'une défaite, Dieu se lève et, du haut du ciel, lance à la terre un Saint de plus, comme il lancerait un astre de plus dans le visible firmament. Et ce saint, qui constitue à lui seul un magnifique cadeau de la Providence, est doué par elle de toutes les grâces qui sont plus particulièrement nécessaires, en ce moment donné, à la guérison du siècle et à la victoire de l'Église. Contre l'arianisme, Dieu fait surgir un Athanase et un Hilaire de Poitiers; contre la décadence romaine, Dieu suscite un saint Benoit et ses légions de moines travailleurs; à la pauvreté hypocrite des manichéens albigeois, Dieu oppose la très sincère et très magnifique pauvreté d'un François d'Assise ; contre le verbiage des hérétiques, il emploie l'éloquence d'un Dominique et la science

d'un Thomas d'Aquin ; contre les milices permanentes du protestantisme, jaillissent du sol catholique les milices permanentes de saint Ignace et de saint Vincent de Paul. Enfin, et pour en venir à notre sujet, dans un siècle, dans un jour où le monde chrétien craignait de se réveiller janséniste, alors que la Miséricorde et la Joie étaient chassées comme des étrangères de presque tous les pays, de presque tous les foyers ; alors que les confesseurs s'armaient d'une rigidité de fer contre la faiblesse et les tremblements des pécheurs ; alors que la communion fréquente commençait à passer pour une inconvenance et presque pour un crime; alors que les mots Gaudium et Lœtitia auraient été volontiers effacés de nos saints Livres, dont ils remplissent et illuminent toutes les pages ; en ce moment de crise, entre le xvir3 siècle, qui avait commencé la sécularisation universelle, et le xvme siècle, qui allait [la consommer, Dieu fit naître un saint qui était destiné à prendre par la main la Miséricorde et la Joie, et à les ramener victorieuses dans les maisons chrétiennes; un saint qui devait dépouiller tous les confesseurs de cette lourde armure qui empêchait leurs cœurs de battre, et leurs bras d'étreindre les pécheurs; un saint qui devait faire de la communion fréquente la plus chère habitude des nouvelles générations catholiques; un saint qui devait aimer et faire aimer les mots Lœtitia et Gaudium, et qui devait amener pour longtemps, pour toujours peut-être, le triomphe de l'Amour et de l'Unité!

Ge Saint, tous nos lecteurs l'ont nommé : c'est saint Alphonse -Marie de Liguori, né le 27 septembre 1690, mort le 1er août 1 7 S 7 , âgé de quatre-vingt-dix ans, chargé de vertus et éclatant de miracles, et c'est de lui que nous allons pailer.

Nous disions tout à l'heure que saint Alphonse de Liguori

a été en particulier le vainqueur du jansénisme. C'est là certainement son caractère véritable au grand jour de l'histoire, et c'est à ce point de vue que nous voulons surtout le considérer.

Alphonse était d'une nature très ardente, et exprimait souvent ses pensées avec une très heureuse vivacité. Il tourna plus d'une fois ce feu de son esprit contre les sectaires jansénistes : « Cette réunion d'hommes qui eut lieu à Bourg-Fontaine fut moins une assemblée d'hommes que de démons (1). » Et ailleurs : « Quel bien ont produit les jansénistes de France en faisant paraître dieu comme in tyban? » Ces paroles font voir la pensée fixe de notre Saint, et il n'était pas de ceux qui changent d'idée fixe tous les jours. Mais avant de réfuter les hérétiques dans ses livres, il voulut les réfuter dans sa vie. Le plus beau Traite contre le jansénisme, c'est la vie de saint Alphonse.

A peine est-il engagé dans les Ordres que la grande passion de toute sa vie, sa passion pour les grands pécheurs, se manifeste en lui avec tous ses entraînements, avec toutes ses flammes. Il se met en route; le voilà sur tous les chemins : il poursuit tous les misérables, il les appelle, il les écoute, il les absout : « Il ne pouvait souffrir, dit le cardinal Wiseman (2), ces confesseurs qui reçoivent leurs pénitents avec un air sourcilleux et rebutant, et ceux encore qui, après les avoir entendus, les renvoient avec dédain comme indignes

(1) Vie et Institut de saint Alphonse, par S. Km. le ..•animal Villecourt, t. III, p. 218. Nous nous sommes souvent servi de cet excellent livre, que nous ne saurions trop vivement recommainler à nos lecteurs.

(2) Le cardinal Wiseman est l'auteur d'un beau Panégyrique de saint Alphonse.

et incapables des divines miséricordes. » Durant toute sa vie, notre Saint voulut tenir une conduite absolument contraire, et, à la fin de ses jours, il put dire ces magnifiques paroles, qui sont la constatation de sa gloire et qu'on devrait écrire en lettres de diamants : « Je ne me souviens pas d'avoir jamais renvoyé un seul pécheur sans l'absoudre. » Le grand honneur de saint Alphonse, c'est en effet d'avoir élevé au milieu de nous le niveau de la miséricorde. On avait fait de Dieu une sorte de géant formidable et grognon, sous les pieds duquel les hommes s'agitaient tout pâles, tout frissonnants, dévorés de peur. Saint Alphonse a déchiré ces représentations ridicules, ces tableaux dangereux et stupides qui nous cachaient la face du Dieu réel, et il nous a montré le vrai visage divin; il nous a montré Jésus pleurant sur les pécheurs et leur tendant ses bras frémissants d'amour. Les jansénistes supprimaient la paternité de Dieu : saint Alphonse est un de ceux qui ont rendu à Dieu son caractère de père, c'est-à-dire sa Bonté.

Et quand, plus tard, Alphonse prit la plume, sa parole rendit là-dessus le même témoignage que sa vie. Dans sa Praxis confessarii, le grand évéque de Sainte-Agathe-des- Goths établit que le confesseur est à la fois un père, un médecin, un docteur et un juge. Eh bien? les lenteurs, les délais jansénistes ne conviennent à aucune de ces fonctions. Voilà un grand pécheur qui, les genoux tremblants et la rougeur au front, vient d'achever le très pénible aveu de vingt, de trente ans d'infamies. « Allez-vous, dit saint Alphonse, allezvous l'effrayer en le renvoyant de mois en mois, suivant la mode qui court? Non, non; c'est une doctrine jansénienne que de différer ainsi l'absolution pendant des mois et des mois. » Et le Saint, avec un visage presque terrible, ne craint pas d'ajouter : « 11 n'est pas bien difficile, de dire à

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quelqu'un : « Allez ; vous êtes damné ; je ne puis vous absoudre. » Mais si l'on considère le prix du sang de Jésus-Christ, on aura horreur d'une telle conduite! » Ainsi parlent les Saints; ceux qui auraient le moins besoin de miséricorde sont ceux qui en dépensent le plus à l'égard de leurs frères. Véritables médecins, ils ne disent pas aux malades : « Attendez, nous mettrons dans quelques jours un appareil sur votre plaie saignante. » Véritables pères, ils ne disent pas : « Attendons ; dans quelques mois j'ouvrirai mes bras à mon fils repentant. » Véritables docteurs, ils ne font pas attendre leurs définitions et ne laissent pas les pauvres âmes dans la nuit. Véritables juges, ils n'imposent pas aux accusés le supplice horrible d'une attente entrecoupée de soupirs et trempée de larmes. Les jansénistes ont cru être fort sages en étant très sévères ; mais qu'ont-ils fait? A force de dire aux pénitents : « Revenez demain, » les pénitents ne sont pas revenus. Les jansénistes auraient dégoûté l'humanité du pardon, en le vendant si cher, et de la paix, en la faisant si longtemps attendre.

Je sais ce qu'on nous répondra. On nous objectera le probabilisme de saint Alphonse ; on nous affirmera qu'il a péché par l'excès contraire à celui des jansénistes; ceux-ci étaient trop rigides, notre Saint aurait été trop facile. Saint Alphonse, avec une hauteur de principes qui ne sera méconnue de personne, a mille et mille fois proclamé « qu'il faut toujours agir avec la certitude morale. » Il s'est contenté d'ajouter « que de deux opinions probables, on n'est pas obligé à suivre la plus sévère. » Est-ce donc là du relâchement, et préférerat-on la proposition du janséniste : « Quelques commandements de Dieu sont impossibles à l'homme? » Les janséniste. roides, pâles, austères, montrent à l'homme la voie du salut : ils en jonchent les abords de difficultés presque insurmontables, de pierres aiguës, de lames coupantes, de charbons

ardents. Il faut, il faut passer par là. « Mon frère, dit une douce voix, commencez par marcher dans le chemin que voici ; il est âpre, sablonneux, malaisé, mais on y peut marcher, et même il y a sur la route quelques fleurs dont la bonté de Dieu vous a ménagé le spectacle et le parfum. Plus tard, vous essaierez vos pas en des voies plus difficiles ; mais ne vous désespérez pas dès le commencement. Dieu est si bon! » Ainsi parle saint Alphonse, et l'homme se rassure. « Agissant toujours avec la certitude morale. » mais « ne suivant pas toujours le sentiment rigide, » il a confiance en la miséricorde, il reprend quelque joie, il jette vers Dieu un regard plein d'espérance, et non seulement il arrive au salut, mais souvent même il va plus loin et atteint la perfection. C'est l'œuvre, c'est vraiment l'œuvre de notre Saint. Encore un coup, il a été le consolateur de l'humanité désolée.

Cest bien : Alphonse a triomphé; il a aplani les abords du confessionnal, il y a installé le sourire au lieu de l'indignation, le père au lieu du parâtre. Mais sa mission est loin d'être remplie. Dans les églises il règne un silence plus que timide, un silence effrayé ; les yeux n'osent pas se porter du côté de l'autel; on a peur de la majesté eucharistique. Une fuis par an, les fidèles sont admis, après une longue et austère préparation, ;i s'approcher de l'enrayant autel; une fois par an, la nappe blanche du Père céleste est mise pour eux ; une fois par an, ils mangent Dieu. Le reste de l'année, on ne peut qui souvenir ou attendre. Les mères en larmes ne peuvent plui s'unir, autant que leur douleur le désire, au divin consolateur de leur deuil ; les pécheurs ne doivent pas se mettre

trop souvent en marche vers ce tabernacle où ils puisent la force dont leur faiblesse a besoin; les enfants oublient.

Sur la porte du tabernacle le doigt implacable et glacial des jansénistes eût volontiers écrit : « Défense à l'amour de descendre au cœur des hommes... plus d'une fois par an. » Le livre d'Arnauld, la Fréquente Communion, a fait un mal que rien ne peut rendre : il a donné la léthargie aux âmes catholiques, à ces âmes que Dieu a faites pour être iminortellement éveillées. Sur chacun de nos cœurs s'est appesantie la main froide du jansénisme pour en arrêter tous les mouvements. Il est défendu aux cœurs de battre, il est défendu à l'amour de se manifester. La crainte, l'effroi, le tremblement sont seuls autorisés. Ce n'est plus la miséricorde qui habite l'autel ; c'est un Dieu effroyable, une sorte de Jupiter lançant perpétuellement l'horreur de ses foudres. Affreuses doctrines qu'un saint Alphonse était seulement de force a ruiner. Ce grand homme est entré dans nos églises; avec un zèle énergique il s'est frayé un passage jusqu'à l'autel, il en a monté les degrés; d'un doigt très aimant il a montré le tabernacle, et a crié d'une voix forte à tout le peuple chrétien : « Venez, venez : l'Amour souffre de votre crainte et de votre éloignement; venez. l'Amour est seul. » Alors on est venu. Les beaux livres de notFe Saint ont rassuré toutes les âmes. Et il s'est trouvé que ces paroles n'étaient en quelque manière que l'écho de toutes les paroles des saints. Alphonse est en parfait accord avec saint Charles Borromée et avec saint Vincent de Paul, avec les Conciles, avec les Papes, avec Jésus-Christ surtout. Il a élargi, il a dilaté les âmes. Nos coeurs sont [dus vastes depuis saint Alphonse. Nous disions tout à l'heure qu'il avait élevé le niveau de la miséricorde parmi les hommes : il a élevé aussi le niveau de l'amour. Et qui pourrait faire le total des effusions d'amour, des incomparables prières, des crimes

évités, des vertus acquises ou conservées que l'on peut attribuer à Tinfluence de notre Saint? C'est par cent milliers qu'il a augmenté le nombre des communions : c'est donc par cent milliers qu'il faut compter les merveilles de pureté, d'innocence et de vertu qu'il a réellement produites dans le monde des âmes.

11 y a certains hommes qui, en fermant les yeux à ce vulgaire soleil de notre terre, peuvent se rendre ce magnifique témoignage : « J'ai toujours aimé ce qui était grand. » Eii bien ! à leur lit de mort, les jansénistes ont pu se rendre le témoignage contraire et chacun d'eux a pu se dire : « J'ai toujours aimé ce qui était petit. » Je ne me représente pas un janséniste avant une pensée élevée. Nous venons de les voir tarissant à l'envi parmi les hommes les sources de l'amour et de la miséricorde. Leur sèche colère ne s'arrête pas là : il faut qu'ils lient de tarir pour l'autre vie les sources du salut. Leur épouvantable doctrine sur la grâce chasse l'amour non seulement de la terre, mais encore du ciel. Si bien que la pauvre humaoité, hébétée, les yeux en larmes, l'âme navrée, ne sait où trouver l'amour proscrit. « Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les hommes, » disent les bourreaux jansénistes de l'amour. « Dieu ne veut sauver que les prédestinés, et encore ceux-ci sont-ils dans la oécessité de faire le bien, puisque jamais l'homme ne résiste à la grâee intérieure. » Ici, mon cœur se soulève, ma colère s'allume. Voilà donc les doctrines qui ont été proposées aux chrétiens «les xvnc et xvme siècles! Et l'on s'étonne que ces générations se soient dégoûtées d'une croyance que l'on prenait plaisir à leur représenter sous d'aussi effrayantes cou-

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leurs! Et l'on s'étonne que l'humanité, à qui le sourire de la miséricorde, le sourire de l'amour, le sourire de l'espérance n'étaient plus permis, on s'étonne que cette humanité, devenue janséniste, soit devenue révolutionnaire! Ah! les excès de l'Assemblée nationale ne me surprennent plus, puisque je vois tant de jansénistes sur ses bancs. Je m'étonne moins des rudesses de la Révolution, puisque, parmi ses plus terribles acteurs, je vois figurer tant d'anciens jansénistes. Ces hommes s'étaient fait un cœur d'acier : le désespoir, le fatalisme qui étaient dans leur doctrine devaient éclater dans leurs actes.

Quel est donc le saint que Dieu va faire jaillir du sol chrétien pour rendre aux hommes l'espoir d'un salut plus facile et plus universel? Quel est le saint qui va se faire le consolateur de la misérable humanité et lui ouvrir les beaux chemins de la béatitude? C'est encore saint Alphonse de Liguori. Il commence par poser nettement en principe que « Dieu veut, d'une volonté vraie et sincère, que tous se sauvent et qu'aucun ne se perde ; — et que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes. » Puis, dans son livre mémorable intitulé : Le Grand moyen de la prière, il établit irréfutablement que Dieu, voulant- le salut de tous, donne aussi à tous les grâces nécessaires pour y arriver. S'il ne donne pas à tous la grâce efficace, il leur donne au moins la grâpe suffisante de pouvoir prier. Et par la prière, chacun peut ensuite obtenir la grâce efficace pour accomplir la loi et faire son salut (1). » Le plus coupable de tous les damnés, « s'il avait voulu mettre à profit la grâce de la prière, commune à ions, aurait obtenu par la prière la force nécessaire et se serait sauvé. » Ah ! je respire enfin; je ne sens plus un air de plomb peser sui mon espérance; je vois le ciel qui se peuple; je vois plus

0) Vie et Institut de saint Mi>h<»>«', par lo cardinal Villecourt, IV, PI». aG7, 368.

d'âmes sur les chemins du salut ; je vois que Dieu est bon. I! me reste la ressource de me jeter à genoux : Dieu n'est pas inexorable. Mon Jésus est mort pour moi, il est mort pour tous. Loin de moi ces affreux crucifix jansénistes dont les bras sont étroits; je veux des bras larges, je veux des bras immenses qui puissent enserrer amoureusement tous les pécheurs de la . Je veux le Jésus-Christ de saint Alphonse, et non celui d'Arnauld et de Saint-Cvran.

I M phénomène qui m'a toujours étrangement surpris, c'esl le spectacle de tous les révolutionnaires qui se sont toujours passionnés et se passionnent encore... pour les jansénistes. Il est trop certain que les jansénistes sont les plus impitoyables, les plus durs, les moins libéraux de tous les sectaires. Jl est trop certain que c'est nous, catholiques, qui défendons contre le jansénisme toutes les libertés humaines, en même temps que la cause de l'amour, de l'espérance, de la miséricorde. Mais les jansénistes ont été des révoltés : cela suffit à nos adversaires. Surtout, les jansénistes ont été les ennemis du Saint Siège : dès lors tout se comprend. Il est trop naturel d'avoir en même temps contre soi Michelet et Nicole, le Siècle et les Provinciales, et les socialistes même, avec Saint-Gyran et Arnauld. Toutes les rébellions s'enchaînent.

Non contents d'avoir effacé du monde la notion de l'amour, celle de la bonté, celle de l'espérance, les jansénistes onl voulu effacer aussi celle de l'unité, ils ont été les plus ardents, les plus dangereux de tous les gallicans. Le l'ait est tellement notoire qu'il n'est pas nécessaire d'en entreprendre une démonstration nouvelle. Ajoutons que les jansénistes ont assez, bien

réussi dans leur révolte. Oui. pendant deux siècles, une école a subsisté au sein de l'Église, affirmant que - le Concile es!

au-dessus du Pope: » en d'autres termes, que les membres sont au-dessus de la tète et peuvent se passer de la tête. Oui, pendant deux siècles, certains théologiens ont fait tous leurs efforts pour anéantir l'idée de l'Infaillibilité, celte idée qui est le plus incontestable honneur de la race humaine: car, ainsi que le disait récemment le grand évêque île Tulle, « l'homme est si grand qu'il lui faut l'infaillibilité permanente pour se conduire sur la terre, et chacun de nos petits enfants est en droit de crier à ses maîtres : Ne me trompez pas, soyez infaillibles. » Pendant deux siècles, on a assisté à cet étrange spectacle d'une foule agenouillée devant le Siège romain et disant au Souverain Pontife : « Nous voyons en vous le Vicaire de Jésus-Christ, mais un Vicaire très faillible, perpétuellement faillible, nécessairement faillible. » Les jansénistes, cependant, ne craignaient pas d'affirmer qu'ils conservaient l'unité catholique. Oui, à la façon de la branche cassée, qui tient en à l'arbre par quelques filaments végétaux, qui reçoit juste assez de sève pour ne pas mourir sur-le-champ, et que l'on voit pendre tristement, avec ses feuilles desséchées, à l'arbre toujours vert, toujours beau, toujours vivant.

L'idée de l'Infaillibilité, l'idée de l'Unité étaient presque sur le point de disparaître du monde, quand surgit saint Alphonse. On a dit de lui qu'il fut par excellence le saint de l'Infaillibilité : on aurait pu dire, en d'autres termes, qu'il fut le saint de PUnité. « La Déclaration du clergé de France en 1682 était comme une épine qui lui perçait le cœur (I). » Écoutez-le : sa voix douce se change en tonnerre quand il revendique les droits du Pape. Il l'appelle le prince, le roi de la théolo theologiœ princeps; le gouverneur, le modérateur de toute

(1) Vie et Institut de saint Alphonse, IV, :ii:{.

3i8 LA MISHUICORDE ET LA JOIE

PÉgHse : Œcclesiœ moderalor; le conservateur et le vengeur suprême de la Vérité divine parmi les hommes : divinœ ûeriiatis conservator et vindex; le juge souverain de toutes les controverses doctrinales; unus controversiarum judeœ, le docteur universel et l'interprète infaillible de la volonté de Dieu (1 >. Et depuis saint Alphonse, et grâce à saint Alphonse, ces èpithètes sont devenues banales sur les lèvres de tous les catholiques. Il a mis le pied sur le gallicanisme comme sur le jansénisme; il a été doublement triomphateur.

D'où vient cependant que nous ayons donné à ces quelques p.'iL'cs ce litre en apparence étrange : La Miséricorde et la Joie? Pourquoi ce dernier mot:' Et comment se fait-il que nous le regardions, en quelque manière, comme la caractéristique de toute l'œuvre de saint Alphonse?

C'est que la joie sort de toutes les doctrines de notre Saint. comme le rayon sort de l'astre et le fruit de la Heur.

La joie sort de cette confiance en la divine Miséricorde que saint Alphonse a fait triompher dans tout le monde chrétien. El \ a-t-il rien de plus joyeux en effet qu'un homme, misérable et frêle créature, qui se voit comme enveloppé dans la bonté de Dieu et qui, pour s'assurer dans le rude chemin de la vie. se répète sans cesse : « Dieu est bon, Dieu est bon. »

La joie sort de celte mansuétude que saint Alphonse a fait triompher au tribunal de la Pénitence. Et y a-l-il rien de plus joyeux en flirt que If péniteût, tout à l'heure abattu et dés péré, el qui tout à coup sent délicieusement If grand pardon d'En-Haut descendre sur son âme ?

(1) Ij:> quatre premièn - appellations se trouvent dans la Thvoloyie morale, n\ autres dans l'Hotno apostolicus.

LA MISÉRICORDE ET I, \ .uni; 349

La joie sort de cette espérance au Paradis que les jansénistes avaient presque éteinte parmi nous et dont saint Alphonse a pour toujours rallumé le flambeau. Lt y a-t-il rien de plus joyeux en elïet que tous ces sans-pain et tous ces déshérités <le la terre s'acheminant paisiblement vers le ciel, avec un sourire mêlé d'alléluia et chantant à pleine voix ce beau Cantique breton que saint Alphonse eut tant aimé, s'il l'eut connu : Je crois au paradis : — Jésus me l'a promis.'

La joie sort de ce culte de la Vierge dont les jansénistes s'efforçaient d'amoindrir le rayonnement et dont saint Alphonse a dilaté la beauté. Et y a-t-il rien de plus joyeux en effel que la chrétienne, — vierge ou épouse, sœur de charité ou mère entourée d'enfants — alors qu'elle règle chacun de ses pas sur ceux de Marie et qu'elle entonne allègrement, dans la plénitude et le ravissement de son amour, le cantique de la sainte Église : Virgo Maria gaudium annunliacit universo mundo.

La joie sort, disions-nous, de toutes les doctrines de saint Alphonse, et, cette joie longtemps proscrite, il l'a fait pénétrer dans toutes les âprelés et dans tous les labeurs de notre « lutte pour la vie, » dans la sainteté de l'union conjugale, dans les intimités du foyer domestique, dans l'éducation de nos enfants, dans le commerce ordinaire de la société humaine, dans toutes nos affections terrestres ou divines.

La joie toujours, la joie partout; la joie victorieusement opposée à cette tristesse dont le moyen âge avait fait avec raison le « huitième péché capital; » la joie enfin qu'engendre immortellement celte bonté de Dieu dont saint Alphonse a été ici-bas l'infatigable et glorieux apùtre!

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