‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 19 sur 20 · G LA MUSIQUE AU XVIII : SIECLE · texte numérisé non relu

G LA MUSIQUE AU XVIII : SIECLE

rien ne se répète (dus souvent ici-bas que la douleur, Bach répète à dessein la même phrase. Puis il nous arrache à cette agitation, à cette fièvre, et nous transporte doucement dans le Cénacle 1 1. Par malheur, c'est là qu'est la partie la plus faible de ce chef-d'œuvre.

Déjà le musicien avait donné un accent trop dur à Jésus- Christ, disant : Je vous le dis : — L'un de vous va me livrer en traître (2); mais on avait bientôt oublié cette rudesse malheureuse en s'unissant à l'admirable chœur de l'humanité pécheresse : « C'est moi, pécheur damnable, — Qui devrais. seul coupable — Descendre dans l'enfer (3). »

L'instant le plus solennel de la tragédie sacrée est eniin venu : nous voulons dire celui de la Consécration. Ici, Bach a perdu la tète, et est devenu tout à fait inférieur à lui-même :

grandes paroles l'ont écrasé. Jacob avait pu lutter arec l'ange; mais il n'est donné à personne de lutter de majesté el de grandeur avec un Dieu qui dit : « Voici mon corps, voici mon sang; mangez et buvez. » Bach a voulu combattre, et le lutteur divin l'a étendu sans vie sur le champ du combat. Croirait-on, après ce que nous avons dit de ce drame presque sans pareil. que le compositeur ait eu l'idée de terminer le monologue de Jésus-Christ par un trille et un trémolo tout comme à l'Opéra- Comique et aux Bouffes (4)? Et l'on n'a pas eu l'idée d'effacer ce trait vingt fois ridicule! Et l'on n'a pas compris que tous

auditeurs en seraient profondément révoltés! -Mais, dirat-on. il faut laisser intactes les œuvres de génie; il faut 1rs respecter dans leurs moindres détails? Non, non! C'est au nom du génie de Bach, c'est au nom de l'éclatante supériorité de son œuvre, que nous demandons la suppression de

I ur reprit....

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ces déplorables roulades, dont le chanteur (nous voudrions le croire) est peut-être l'unique et très coupable inventeur. Si elles n'étaient pas une niaiserie, elles seraient un sacrilège.

Cette critique faite, nous respirons et pouvons admirer désormais tout à notre aise.

L'Amour reprend la parole devant ce prodige divin qui s'appelle l'institution de l'Eucharistie, et l'Amour, ici encore, s'exprime par la bouche d'une femme et d'une enfant (I). Puis l'humanité, toute l'humanité, dans un transport de confiance absolue, prend son accent le plus calme et chante avec une limpidité douce : C'est ta brebis fidèle ; — Reçois-la, bon pasteur. Deux fois ce chœur de l'Espérance recommence : c'est que l'Espérance aussi se répète volontiers ; c'est « qu'elle dit toujours le même mot, et qu'en le disant toujours, elle ne le répète jamais (2). »

Cependant le récit sacré se poursuit (3), et nous sommes déjà au Jardin des Oliviers. Là se trouve le morceau magistral, le meilleur morceau de toute cette première partie de la Passion. A peine l'Humanité a-t-elle entendu Jésus qui, dans les affres de la douleur, s'approche de ses apôtres endormis et leur reproche si doucement leur sommeil : Mon cœur est affligé jusqu'à la mort. — Près de moi veillez encore (4) ; à peine a-t-elle aperçu cet isolement d'un Dieu, qu'elle s'écrie : « Puisqu'ils l'abandonnent, je resterai; puisqu'ils s'endorment, je veillerai. » Alors a lieu un incomparable dialogue entre le chœur, qui répète sans se lasser : Pécheurs, pécheurs, éveillez-vous! et la Voix qui représente le peuple fidèle et dit : Je veux partager sa détresse. On n'a peut-être rien écrit de plus beau. La voi.v se prolonge en accents d'amour, en merveilleux crescendos, en

(1) N° 21. Hélas! pleurez, mes tristes yeîcx.

(2) Le P. Lacordaire.

(3) N° 2-2. Pierre alors se tournant vers lui, et 23 : Puis Jésus s'en alla.

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soupirs qui s'élèvent toujours et s'élèvent encore. Et le chœur de recommencer son grand cri : Pécheurs, ëveillez-vous ! Non, nous n'avons pas le courage de poursuivre plus loin cette froide analyse après avoir entendu une si divine harmonie. D'ailleurs, la première partie du drame est à peu près achevée, et le chœur s'achève sur ces mots pleins d'une espérance et d'une douceur infinie : Bienheureux nord ceux dont la mort a clos les yeux(i).

De telles pages sont-elles faites pour diminuer à nos yeux la grandeur du plain-chant ? Non pas. Le plain-chant reste la vraie langue musicale de l'église. En écoutant le chef-d'œuvre de Bach, nous nous disions combien, malgré tout, le plainchant est plus simple, plus facile, mieux adapté à tous les temps, à tous les peuples, à toutes les intelligences. Sur mille personnes, il en est dix peut-être qui saisiront la profonde beaut î de la Passion de Bach; mais le dernier des paysans pleurera en écoutant le Stabat, tremblera en chantant le Dies irœ, et se sentira frémir de joie en répétant YO Filii. 11 nous faut travailler à restaurer partout ce plain-chant si déplorablement aban lonné. Dans la plus petite église de campagne, il convient que nos mélodies liturgiques soient exécutées avec une correction toute scientifique et sans défaut. Nous sommes loin de là: niais nous y arriverons !

Et, à côté du plain-chant restauré, nous développerons nos maîtrises, nous ferons entendre en toute liberté nos motets, nos fugues, nos oratorios. Bach, Haydn, Mozart auront la parole dans uos églises cathédrales. Dans leurs harmonies, la

(i n° ;;i. fTentendt-tu pa» n t c >tx fidèles?

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voix humaine éclate avec plus d'indépendance, avec un désordre plus artistique et qui ne conviendrait pas à la régularité de l'office divin. Mais en réalité tout s'harmonise au sein de la bonne Église. L'humble chantre de village qui déchiffre son antiphonaire et le grand chanteur de Paris qui prête sa voix aux grands maîtres, ces deux hommes font la même œuvre, et il serait injuste de louer l'un au détriment de l'autre. Tout est à sa place dans le monde catholique , tout se fond , tout s'unifie !

Sous le règne de Voltaire, il y a cent ans. un Oratorio tel que la Passion n'aurait pas conquis en France un tel succès. Aujourd'hui, il suscite des imitateurs; il fait école. Parmi les auditeurs qui l'ont le plus religieusement écouté, il y en avait un, qui avait nom Gounod, et qui, depuis cette audition célèbre, a écrit ces deux chefs-d'œuvre : G allia et Mors et Vita. C'est notre Bach.

Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, le soir, de vous arrêter (levant les vitrines d'une de nos grandes librairies de Paris, et de contempler, non sans quelque effroi et quelque fierté, cette immense et redoutable mosaïque de livres de toutes les couleurs et de tous les formats, les uns écrits sous la dictée des Anges, les autres sous la dictée du Diable? Et, à la vue de ce pêle-mêle fulgurant, n'avez-vous pas poussé comme nous ce cri intérieur : « Sous ces vitrines s'agite le sort du monde.» Eh bien! vous vous trompiez, ou plutôt nous nous trompions ensemble. La plupart de ces livres élégants, roses, frais, parfamés, charmants, ont beaucoup d'admirateurs platoniques..., et point d'acheteurs. Et savez-vous où s'agite en réalité le sort du monde? Dans la balle du colporteur.

Oh! vous dédaignez les colporteurs. Vous n'accordez pas

(1) Histoire des livres populaires ou de la littérature de colportage, par Charles Xisard. — La littérature de colportage s'est principalement constituée aux xvne et xviii^ siècles. Elle renferme des éléments notablement plus anciens.

votre attention à ces hommes pauvrement vêtus qui parcourent à pied villes et camp avec une sorte de gros coffret sur

le dos, lequel est tout plein de petits livres à l'aspect grossier, mais à si lion marché. Suivez le colporteur un instant. Il arrive dans un bourg, il s'arrête, il déballe sa marchandise. Cent regards curieux se précipitent aussi lot et demeurent attachés sur ces petites brochures. Les campagnards sont gens d'épargne, et néanmoins toutes les mains se portent à la bourse. Eu une heure, toute la pacotille a disparu : les paysans, rentrés chez eux, dévorent Almanachs, Romans ou Vies de Saints. On se les prête : ils font le tour de la contrée ; lus dans les champs, lus à la veillée, lus partout et par tous. Et maintenant si les petits livres du colporteur sont bons, honnêtes, chrétiens, voilà toute une population qui va devenir plus morale, plus pure, plus sincèrement religieuse. Mais si les livres sont mauvais... hélas! l'esprit grossier des villageois va s'animaliser encore davantage; ils seront demain plus sensuels, plus ivrognes, plus avares, et s'achemineront d'iri pas rapide à leur perdition et à celle de notre société tout entière. Où s'agite en réalité le sort du monde moderne? Dans la balle du colporteur.

\ i pensez pas que l'Église soit indifférente, comme nous, m cette littérature trop dédaignée. L'Église dirige partout la providence de ses regards. Elle songe sans doute à remplir de beaux el bons livres le riche magasin de l'éditeur de Paris; mais elle ouvre la caisse du libraire nomade de nos villages, et la remplit de petits livres qui contiennent toute beauté, toute vérité, tonte bonté. Et il en a toujours été ainsi. Il suffira, pour le montrer, d'esquisser en quelques lignes une Histoire de la littérature populaire dans -ses rapports avec le christianisme.

Durant les premiers siècles qui suivirent la mort de son divin

fondateur, l'Église, sachant que, dans cet empire romain si vanté, il y avait une immense majorité d'ignorants, l'Église leur plaça sous les yeux un catéchisme visible et tangible : les mosaïques. Au Moyen Age, les mosaïques, qui étaient des vitraux opaques, furent remplacés par les vitraux, mosaïque transparente. Aux vitraux succédèrent, bien avant l'invention de l'imprimerie, les « Bibles des pauvres » , et la gravure sur bois n'a été inventée que pour répandre à meilleur marché, parmi le peuple chrétien, les catéchismes et les images pieuses. Enfin, depuis Gutenberg, l'Église fait servir l'imprimerie à la diffusion de la Vérité parmi les petits, les dédaignés, les ignorants. De là tant d'admirables trésors qui sont inconnus de tous les savants, et même de tous les habitants des villes.

Vous devez bien penser que le Démon n'a pas été sans combattre énergiquement l'Église sur ce champ de bataille décisif. Il a compris, le vieux Serpent, que la grande masse de l'humanité habite les campagnes, et que l'avenir appartient à cette majorité. Il a, en quelque sorte, dit à Dieu : « Tu as tes livres populaires : j'aurai les miens. » Et, par malheur, il les a eus. Il a fait pis encore; oui, mille et mille fois pis. Dans nos bons livres, dans nos livres chrétiens, il a jeté de mauvais éléments, il a fait d'odieux mélanges. A la religion il a très subtilement mêlé la superstition; à la piété, la crédulité; à la légende, la fable. Disons la chose en un mot populaire : il a brouillé les cartes. Telle est l'impression qui nous est restée d'une étude très attentive des livres populaires. Il en est peu de fort bons, il en est beaucoup de mauvais ; mais, dans le plus grand nombre, la vérité est honiblement mélangée d'erreur. J'oserai dire que ces derniers sont les plus dangereux.

Cependant, il ne suffit pas d'affirmer : il faut prouver. C'est ce que nous allons faire, en nous servant volontiers du bon

livre, du livre honnête et chrétien de M. Charles Nisard. Nous lui demanderons toutefois la permission de le compléter à l'aide de nos propres recherches ; car il y a longtemps que nous nous sommes occupé pour la première fois « des livres » populaires et de la littérature de colportage. »

Religion, — histoire, — fictions, — sciences, tels sont les quatre chapitres où l'on pourrait aisément faire rentrer tous les éléments de cette Histoire du colportage. On ne s'étonnera pas que nous commencions parles livres religieux.

La Bible ne saurait, sans de graves dangers, être mise aux mains d'un public ignorant, si l'on n'obéit aux préceptes de l'Église en entourant chaque verset sacré d'un commentaire véritablement catholique, clair, succinct, lumineux. Nos frères séparés inondent de leurs Bibles l'univers tout entier, et les voyageurs ont cent fois raconté que, dans certaines villes de la Suisse et de l'Allemagne, les hôteliers vous offrent chaque soir une Bible en même temps qu'une paire de pantoufles. Nous respectons davantage la Sainte Ecriture en la propageant moins. La Bible, à nos yeux, est un soleil, mais l'Église catholique est le firmament où ce soleil est attaché: la Bible est la parole de Dieu, mais l'Église catholique seule comprend cette parole, et, se tournant vers les hommes, la leur explique divinement. 0 nécessité de l'Église!

Il est à désirer que l'on répande surtout les « Bibles en

images qui parlent si vivement aux yeux et à l'esprit des

pauvri . 1 is plus anciennes datent de loin. Ceux qui aiment

beaux manuscrits trouveront plusieurs Bibles historiées

du xiue siècle à notre Bibliothèque Nationale. Le symbolisme y tient peut-être trop de place . et ce ne sont pas des œuvres véritablement populaires ; mais il y en aura bientôt qui seront à l'usage du peuple, et l'un des premiers monuments de la xylographie sera plus tard une Biblia pauperum. On sait quelle fortune ont eue plus récemment dans le monde chrétien les Bibles de Royaumont, et il est peu de nos pères qui n'aient appris à lire dans cet excellent recueil, dont le seul défaut est de n'être pas « actuel. » C'est ce livre qu'il s'agit de remplacer par une œuvre plus profondément catholique, plus belle et moins coûteuse. De beaux dessins au trait, empruntés aux maîtres chrétiens et gravés sur bois, seraient accompagnés d'un texte simple et lucide. Il nous faudrait une Bible de Schnorr contenant dix fois moins de tableaux et coûtant vingt fois meilleur marché.

Après la Bible commentée par l'Église et éclairée par elle, ce qu'il importe le plus de répandre, ce sont les Catéchismes. Depuis le concile de Trente, l'Église a singulièrement pris soin que cette diffusion fût de plus en plus étendue et régulière : on connaît l'admirable clarté de nos catéchismes diocésains. Un jour viendra peut-être où un seul catéchisme, celui de Bellarmin , sera en usage dans tout le monde catholique , et c'est alors que sera réalisée l'Unité rêvée par tant de cœurs généreux.

Depuis quelques années, on s'est préoccupé plus vivement de populariser la doctrine, de vulgariser le catéchisme par l'image. On a réimprimé avec soin les fameuses Images du P. Maunoir, dont M. Charles Nisard a parlé longuement, et qui remontent en réalité à Michel Lenobletz, missionnaire du xvue siècle. Rien n'est plus grossier, mais en même temps rien n'est plus saisissant que ces gravures représentant a l'état d'un homme dans le péché mortel, — le petit crayon de l'étal

malheureux d'une âme damnée, — le petit crayon d'une âme bienheureuse. » Ce n'est pas raphaëlique, c'est presque hideux ; mais les âmes simples sont salutairement surprises et, suivant un mot trivial, empoignées par cet art primitif et rude. Le P. Lacoste a récemment publié une autre série de quarante images, qui sont excellentes de tout point. Tous les jours on les distribue ;i Lrrand nombre : on n'en distribuera jamais assez. C'est ici l'occasion pour nous de protester énergiquement contre le déluge de mauvaises images qui nous envahit de plus en plus. Il serait temps, catholiques, de nous liguer enfin contre ces inepties dangereuses, contre ces gravures à ressorts • t à secrets, ces colombes ridicules, ces vierges mignardes, ces Jésus en cire, ces anges souriants, contre tous ces affadissements du sel de notre foi. Il ne faut pas permettre que le miel catholique soit ainsi frelaté. La religion n'est pas un morceau de sucre entouré de rubans roses. Sous les yeux de nos petits enfants, plaçons éternellement le Beau, rien que le Beau : répandons les images de Dusseldorf, de Ratisbonne, de Munich, en attendant que nos artistes français consentent à nous faire des images sincèrement chrétiennes. Nous attendrons peut-être longtemps.

Nous avons hâte d'en arriver à la liturgie, et particulièrement aux Cantiques, Noëls et Complaintes, qui vont nous donner l'occasion de délasser l'esprit de nos lecteurs. Pour ne nous occuper que de la France, il est constant qu'on y a chanté, depuis le x siècle au moins, des cantiques en langue vulgaire. La cantilène de sainte Eulalie, qui est, après les serments de 842, le plus ancien monument de la langue

française, n'est qu'un cantique populaire. L'Église est une mère indulgente qui a eu la légitime fierté de garder sa langue, mais qui de temps en temps fait un signe affectueux à ses enfants et leur permet de chanter en leurs patois. Beaucoup de ces cantiques nous sont restés, surtout depuis l'invention de l'imprimerie. Jl en est de ridicules, d'accord ; mais il en est aussi de charmants : nous ne croyons pas inutile d'en citer quelques-uns.

C'est ici que M. Nisard a été véritablement complet. Plus de douze cantiques ont été transcrits et commentés par lui, d'après les éditions les plus populaires et cependant les moins connues. Faut-il signaler après lui le cantique où la belle légende de Notre-Dame de Liesse a été si étrangement défigurée? Dans le Cantique spirituel sur la vie et la pénitence de saint Alexis, reconnaîtra-t-on ce saint d'une grandeur épique, que le cardinal Wiseman a si bien peint dans sa Perle cachée? Enfin, que faut-il penser de Marie-Madeleine disant : « Mes affiquets, mes mouches et mon fard? » On n'en doit rien conclure, si ce n'est que la médiocrité est d'origine satanique. Le démon est sans cesse occupé à faire ici-bas la caricature de toute beauté, la parodie de toute vérité.

Nous avons sous les yeux un volume in-64, imprimé à Ëpinal, sans date, et qui a échappé aux patientes recherches de M. Nisard. Il renferme les « Tableaux et oraisons de la messe, suivis de cinq cantiques sur l'Horloge de la croix, Geneviève de Brabant, Joseph vendu par ses frères, saint Hubert et les Devoirs d'un chrétien. » Le cantique sur l'Horloge de la passion n"est pas moins plat que tous les précédents. Écoutez plutôt :

A six heures Ton renvoya — Jésus à Pilale, à Hérode; — \ Par moquerie, ce scélérat, — Le voyant lié de cordes, — Lui dit d'un ton vindicatif : — Dis-moi, es-tu le roi des Juifs?

A <li\ heures, Pilate inhumain, — Malgré le songe de sa femme, — Condamna le Sauveur divin — A mourir, ainsi qu'un infâme, — Sur une croix comme un voleur. — Par une barbare rigueur, etc., etc., etc.

Que dire de « Joseph vendu par ses frères? » M. Charles N isard en a cité plusieurs strophes d'après une autre compilation. Il faillirait tout citer. Voici le début :

{Joseph à ses frères.)

Permettez qu'avec franchise

Je vous dise Ce que j'ai vu cette nuit.

Ne condamnez pas mon songe

De mensonge :

Car c'est Dieu qui le prédit....

Et il y a quatre-vingt-quinze strophes de cette force, près de six cents vers! Le Cantique de saint Hubert n'a qu'un seul mérite : celui d'être moins long. Il serait d'ailleurs difficile d'être plus chevillard et plus niais :

Ce grand patron des Ardennes, — Le jour du grand vendredi . — Chassait sans se mettre &t peine — Le doux Sauveur Jésus-Christ....

El quelques vers plus loin. Jésus, s'adressant à Hubert, L'interpelle ainsi : « Hubert plein de charmes! » Nous préférons le « Cantique spirituel sur les devoirs d'un chrétien : » ce résumé de la foi pourra, croyons-nous, faire quelque bien aux âmes simples :

C'est a vous, pères et mères, — A élever vos enfants — Sous les lois justes et sé\ res DeJ sus-Christ tout-puissant. — Commencez dès leur bas âge; — Gravez au fond de leurs cœurs — Les vrais devoir- et l'usage — Pour bien servir le Seigneur.

N ius p Minions multiplier nos citations; mais nous estimons l'i' la patience de nos lecteurs a des bornes. Terminons

qui concerne les Cantiques en souhaitant la réforme de ceuxlà mêmes qui sont chantés dans nos catéchismes et dans nos églises. Plusieurs sans doute sont fort beaux, et se lient dans notre mémoire aux actes les plus solennels de notre vie religieuse. Mais combien d'autres sont médiocres, et plus que médiocres! Il est temps de faire un coup d'état, de substituer une poésie haute et belle à ces affreux bouts rimes, de ne pas demandera la musique profane je ne sais quels airs mille fois déshonorés pour les appliquer à des chants sacrés, de réclamer à Dieu un Palestrina. Et si nous prions bien, Dieu nous l'enverra.

Les No'èls, vers lesquels notre plan nous conduit fort naturellement, ont beaucoup occupé l'esprit et la plume de M. Charles Nisard : il n'a pas eu de peine à comprendre que le nom de la plus joyeuse de nos fêtes devait naturellement s'appliquer aux plus joyeux de nos cantiques. Peut-être néanmoins n'a-t-il pas tout dit. Je ne crois pas qu'il ait parlé du Recueil provençal connu sous le nom de Noëls de Saboly. J'ai en ce moment même un exemplaire de ce recueil entre les mains, imprimé il y a quelque soixante ans, à Carpentras, « chez Devillario-Quenin, imprimeur du Roi. » Quelquesuns de ces chants sont magnifiques : nous nous rappellerons toujours le troisième, qui est le « Noël des Bohémiens. » Par un anachronisme audacieux, le poète introduit dans rétable de Bethléem trois bohémiens qui tirent la bonne aventure au petit Enfant-Dieu. L'un proclame l'incarnation du Verbe, le second annonce la mort, le dernier enfin la résurrection et la gloire du Rédempteur. La musique est, dit-on, de Lulli, et présente un grand caractère. Les diamants, d'ailleurs,

abondent et scintillent dans tous les Noëls du Midi. Ils sont pleins de réminiscences singulières, et le souffle étrange des évangiles apocryphes a passé sur ces cantiques populaires. Je ne puis résister au désir d'en citer au moins un, que je traduis sur le texte original :

Saint Joseph avec Mûrie s'en vont voyager tous deux.

Dans la ville où ils arrivent personne n'a voulu les recevoir.

N'y a eu qu'une pauvre veuve qui les a logés dans une étable :

Nous 1'' remercions, Marguerite^ de l'honneur que tu nous as fait: .< Jamais toi ni ta famille vous ne manquerez de rien. » La Vierge s'en est allée avec son enfant au bras. Voici venir un laboureur qui va semer son blé : « Où allez-vous, belle dame, qui portez si bel enfant ?

— Oh! dites-moi, bon laboureur, voudriez-vous sauver mon fils?

— Mettez-le sous mon manteau : personne ne le découvrira.

— Eh bien, va, bon laboureur, va moissonner ton blé,

— Pas possible, belle dame, il n'est pas encore semé.

— Va chercher ta faucille, va. ton blé va mûrir. »

Ne s'est pas passé un quart d'heure : le blé a fleuri et a noué.

Il ne s'esl pas passé un autre quart d'heure : il est bon à moissonrii r

A la première javelle, il y a cent boisseaux de blé :

A la secoûde on ne peut les compter. ■

Mais voici, voici venir des cavaliers : ce sont des Juifs renégats.

l>is-nous, bon laboureur, toi qui moissonnes ton blé, N'as-tu pas vu passer Marie, avec son enfant au bras?

— Oui, elle a passé, comme je semais, comme je semais mon blé.

— Alors, allons-nous-en, nous autres : car c'était l'an dernier. C'était l'an dernier. Vive le Roi, Alléluia! »

M. Charles Nisard aurait du mentionner, tout au moins, ces petites merveilles de poésie et de sentiment. Nous trouons que dans son livre, d'ailleurs si remarquable, il n'a même pas eu l'idée de faire sa part au Beau. Dans la littérature populaire, les chefs-d'œuvre ne font pas défaut : il fallait citer ces chefs-d'œuvre. Écoutez encore cette belle chanson périgourdin.- que M. Ampère a publiée jadis avec une traduction de M. le comte de Mellet :

Une âme est morte cette nuit, Elle est morte sans confession :

Personne ne va la voir, Excepté la Sainte Vierge.

Le Démon est tout à l'entour :

« Tenez, tenez, mon fils Jésus, Accordez-moi le pardon de cette pauvre âme.

— Comment voulez-vous que je lui pardonne? Jamais elle ne m'a demandé pardon.

— Mais bien à moi, mon fils Jésus, Elle m'a bien demandé pardon.

— Eli bien ! ma mère, vous le voulez: Dans ce moment même je lui pardonne i

Il nous souvient qu'un ministre de l'Instruction 'publique eut naguères l'excellente pensée de réunir, en un corps d'ouvrage, toutes les poésies véritablement populaires de la France : nous étions alors le secrétaire d'un des savants"; qui furent chargés de préparer cette publication nationale. Que de perles passèrent sous mes regards éblouis! Pour ne parler que des Cantiques et des Noëls, il en fut comme de ce blé miraculeux dont parlait le chant provençal que nous traduisions tout à l'heure : on ne pouvait compter les gerbes.

Le poète Jasmin, dans ses Nouveaux Souvenirs, nous a naïvement raconté une aventure de son enfance, qui peut nous donner quelque idée de l'enthousiasme, de la fièvre avec laquelle les colporteurs sont souvent accueillis dans les campagnes. Il arriva donc qu'un jour, dans une fête aux environs d'Agen, un petit libraire étala sa marchandise sous les yeux ravis du futur auteur des Papillottes. Jasmin avait épuisé sa bourse : trois sous! A la vue des brochures jaunes et bleues, il eut un grand remords d'avoir été si dépensier. Il guignait

de l'œil certains Contes de fées dont le marchand forain aiïriandait sa clientèle. Bref Jasmin n'y put tenir, et prit à la dérobée l'un des livres, le plus séduisant : la Belle aux cheveux d'or. Oh! il s'en empara « pour le lire seulement » et avec l'intention de le rendre. Mais il eut le tort grave de le relire plusieurs fois, et le marchand était parti quand il voulut lui restituer le précieux volume. Jasmin en pleura longtemps, et répara un jour, non sans libéralité, le petit larcin involontaire qui avait attristé son enfance. Le poète d'Agen n'est pas le seul qui ait subi ces redoutables tentations : l'étalage d'un colporteur a de terribles charmes.

Puis, dans la pacotille, il y a quelquefois des actualités, qui séduisent plus vivement encore l'esprit toujours un peu attardé des paysans. Ces actualités, ce sont surtout les Complaintes. 0 Complainte! ce n'est pas nous qui rirons de toi! Tout d'abord, tu es une puissance sur les lèvres de tout un peuple. Tu llétris énergiquement le vice, tu glorifies la vertu; tu es ornée d'une moralité, ce qui te rend sur le champ très supérieure à tout notre théâtre, ou peu s'en faut. Ensuite, chère Complainte, tu es si candide et si simple ; un peu longue quelquefois, mais si amusante quand tu ne dépasses pas trente couplets ! Qui t'a courue, qui t'a lancée dans le monde? On n'en sait rien; tu es orpheline en naissant, et c'est là ce qui pouvait l'arriver de plus heureux. Si l'on connaissait ton père, on ne t'aimerait pas tant. Va donc, et poursuis tes triomphes dans un monde qui siftle tant de gros livres.

II y a deux espèces de complaintes : « les vraies et les fausses. » Ces dernières sont faites par des lettrés qui essaient en vain d'atteindre à la haute niaiserie des complaintes authentiques. Quelquefois, cependant, ils réussissent. Qui ne se rappelle les magnifiques couplets qui furent publiés, il y a plus de trente ans, sur ce malheureux puisatier d'Écully,

enfoui durant tant de jours sous un écoulement? L'auteur de la complainte représentait son héros entendant du fond de sa terrible prison le bruit des travailleurs qui s'occupaient de sa délivrance; et il ajoutait ces deux vers, qui valent beaucoup de poèmes épiques :

Il voudrait être là-haut, Pour diriger les travaux !

Et la morale n'était guère moins plaisante :

Quand un puits doit s'écrouler, Il n'y faut jamais aller.

A la même famille appartient une autre complainte, commençant par ce couplet très réussi, mais que je n'ai jamais osé chanter devant un chauve :

Il faudrait être une bête, Un rhinocéros, un ours, Un crocodile, un vautour, Ou n'avoir rien sur la tête, Pour que ce récit affreux Ne fît dresser les cheveux !

Je m'en voudrais de ne pas citer ici les vers sur un braconnier inconnu, qui avait pris trois lapins dans une forêt royale, et qui fut pris lui-même flagrante delicto. C'était sous le règne de Charles X ou de Louis-Philippe. Le coupable demande à voir « le monarque (sic). » « Devant le monarque on l'entraîne. » Et il expose sa misère : « J'ai six enfants, » dit-il. Là dessus, le Roi, en pleurs, s'écrie :

Quoi ! six enfants, malheureux père :

Qu'on lui donne encor trois lapins.

Mais toutes ces complaintes, on le voit, sont trop spirituelles, trop fines, trop délicates, pour être vraies. Ce sont des imita-

tions trop attiques d'un genre où le gros sel est seulement de mise. M. Nisard a cité., lui, les complaintes authentiques, celles de Y Enfant prodigue, de sainte Reine, de GeneedeBrabant, de Judith, de Py rame et Thisbé, du Juif-Errant et vingt d'autres encore. Il n'a peut-être pas signalé en assez grand nombre celles qui ont pour objet des événements contemporains ou tout au moins récents. Nous nous souvenons fort bien d'avoir entendu chanter dans notre enfance la complainte sur la mort de Lannes :

Bons Français, versez des larmes :

Il est mort Montebello, Ce grand homme, ce héros oui tit redouter ses armes.

Sa cuisse, par un boulet, Fut traversée en effet.

M us, en revanche, M. Nisard nous a donné tout le texte de la plus célèbre des complaintes : celle de Fualdès. On connaît le fameux couplet :

lia*tide, le gigantesque,

Moins deux pouces ayant six pieds,

Fut ua scélérat fieffé

El même sans politesse. I)

Le dénouement n'en est pas moins admirable :

1 1> montent sur L'échafaud, Sans avouer leur défaut !

Après un tel chef-d'œuvre, il faut tirer l'échelle. C'est ce que nous faisons volontiers.

1 1 il v a une variante : Même sans délicatesse. Nos lecteurs ont le droit de choisir.

Les Complaintes ont été rangées par nous dans la littérature religieuse. Elles sont en effet d'origine chrétienne : on connaissait sous le nom de planctus au Moyen Age un genre particulier de poésie liturgique auquel appartient le Stabat, cet incomparable sanglot. Quelquefois les Complaintes, aussi bien que les Noëls, présentaient la forme du drame. Peut-être M. Nisard n'a-t-il pas bien connu la véritable origine des drames forains ; les travaux de MM. Félix Clément et de Coussemaker sur le Drame liturgique ne laissent aucun doute sur la provenance du théâtre populaire. Certains Introïts en dialogue ont donné naissance à de petites représentations liturgiques, de très courte durée; ces drames religieux ont eux-mêmes donné naissance aux Mystères dont M. Nisard a trop peu parlé, et c'est des Mystères, enfin, que découlent toutes les pièces de la foire, toutes celles qu'on y joue, toutes celles qu'on y vend. Le pauvre peuple a été assez malheureux pour n'échapper à aucun fléau, même à la tragédie, et nous avons en ce moment sous les yeux une tragédie en cinq actes, imprimée sur gros papier bleuâtre et portant ce titre : « Tragedia rossellonesa ciels martyrs sanli Cosma y

Damia Thuir, en casa de Guillem Ageï, estamper y llibreter. »

Les cinq actes y sont bien, mais ont encore le parfum pieux des anciens mystères. L'auteur termine en adressant ce petit sermon à ses auditeurs : « Voici, très illustres auditeurs, que Cosme et Damien sont aujourd'hui dans le triomphe de la gloire. Fasse le Ciel qu'en les imitant , nous méritions pareille victoire. » Un autre drame intitulé : « Jésus batezal per

lo precurser sant Joan Baptiste, » a le même caractère catholique. Et remarquez la date. Savez-vous en quelle année on représentait ces véritables Mystères? En 1796 et 1797!

La liturgie catholique n'a pas du reste été la seule qui soit parvenue aux oreilles et à l'esprit de nos populations rurales. on a essayé plusieurs fois de colporter certaines liturgies hétérodoxes, dont nous nous proposons d'écrire un jour l'histoire détaillée. Les théophilanthropes ont inondé la France de leurs petits rituels niaisots : ces opuscules avaient surtout été rédigés par un Jean-Baptiste Chemin, dont le nom ne méritait pas de devenir immortel. Rien n'est moins plaisant que ce plagiat du rituel chrétien, avec d'odieux mélanges de philosophie à la Rousseau : « Je ne t'adresserai pas d'inutiles prières, dit à Dieu le théophilanthrope. Tu connais les créatures sortirs de tes mains. » Et plus loin : « Le temple le plus digne de la Divinité, c'est l'univers. » La célébration des mariages esl curieuse : les deux époux sont « entrelacés de rubans et de fleurs, » et on leur fait un discours d'un pastoral tout //.»rianesque. Moins pastorale était cette terrible Messe des sansculottes que M. Louis Paris a réimprimée en 1854 : « Nous te louons, sainte Liberté, parce que tu as conduit Louis Capet, les Brissotins, Feuillantins et autres à la guillotine. » On lit au peuple « la première homélie aux sans-culottes selon Marat, » et l'on tranche bravement la tête d'un mannequin qui représente la Tyrannie. L'Eucologe, beaucoup plus récent, de l'abbé Chatel, « évoque primat de l'Église catholique française (rue du Faubourg-Saint-Martin, n° 59), » n'est pas écrit en lettres

aussi rouges, mais il n'est pas d'une niaiserie moins ridicule. Nous ne pouvons que mentionner en passant la Messe pour les femmes célèbres, dont la « Prose » se termine en ces termes :

Céleste Bienfaiteur, Reçois notre sincère hommage, Pour ce sexe enchanteur.

Qui sur nous, d'âge en âge,

A fixé le bonheur.

Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises !

S'il est un livre fécond en enseignements pratiques, un livre utile aux habitants des campagnes, c'estcertesla Vie des Saints. La Vie des Saints, c'est un « Cours pratique de surnaturel. » Les paysans ont souvent l'âme tellement penchée sur la terre, qu'elle devient un avec la matière inerte et muette. Eh bien! la Vie des Saints met en quelque sorte des ailes aux épaules de ces hommes terrestres : elle les soulève vers le ciel.

L'Église, grâce à Dieu, ne manque pas de bons livres où la vie de ses héros est racontée en termes simples et édifiants. Mais le Diable, qui s'en est mêlé, est presque parvenu à ne laisser circuler que des inepties dans nos campagnes, et c'est là peut-être que son action a été le plus funeste. Croirait-on que, dans un pays chrétien, on invoque contre certaines maladies les Saints dont le nom ressemble le plus à celui de ces maladies? C'est ainsi, hélas ! que l'on invoque saint Clair contre les maux d'yeux; — saint Boniface pour obtenir l'embonpoint; — saint Cloud « pour la guérison des clous : » — saint Fort contre les faiblesses ; — saint Léger contre l'obésité ; — saint Acaire pour adoucir les personnes acariâtres qui, paraît-il, sont trop

nombreuses sur notre pauvre terre. Il faut protester contre ces stupides profanations de mots, mais il ne faut pas aller si loin que M. Nisard. Nous n'aimons pas le ton avec lequel il a parlé de sainte Apolline, de sainte Philomène et des miracles de saint François Xavier. Il est étonnant qu'au sujet de sainte Philomène, il n'ait pas osé dire un mot, un seul mot du curé d'Ars, qui a fait tant de miracles par l'intercession de cette chère sainte; les miracles de saint François Xavier ont eu des milliers d'hommes pour témoins; enfin, si l'on invoque sainte Apolline contre le mal des dents, c'est par une raison sublime, • •t non par un misérable jeu de mots : c'est parce que cette admirable martyre a eu, dans sa passion, toutes les dents effroyablement brisées l'une après l'autre. Se scandalise qui voudra !

Mais il faut être de l'avis de M. Nisard quand il déplore la prodigieuse faiblesse de toutes les Vies de Saints qui sont scandaleusement imposées par d'ignorants colporteurs à des campagnards ignorants. C'est encore aux catholiques de réparer tant de maux. Un excellent livre, les Légendes des Saints d'après le Bréviaire romain, peut être popularisé à très bon marché et répandu par milliers. Il n'est pas impossible de grouper aussi les Saints par conditions, par métiers et d'écrire une série de petites brochures pareilles à celles qu'on a récemment publiées sous ce titre : Les Saints de l'atelier. Enfin, quel chrétien ne désirerait la diffusion d'un livre tel que YEsprit du curé d'Àrê? Notre siècle n'a peut-être rien produit de plus surnaturel ni 'I ■ plus populaire. Catholiques, pourquoi nous laissons-nous dire quelquefois que nous avons le sang trop lourd, et que dous n'avons pas l'activité des impies? Réveillons-nous pour faire encore plus de bien; réveillons-nous pour écrire et pour colporter les bons livres.

Les romans font une triste et redoutable concurrence aux

Vies des Saints, et c'est ce qui devrait fouetter encore plus

vivement le sang des enfants de l'Église. Les anciens romans

de chevalerie ne sont pas ceux qui font le plus de mal; la

Bibliothèque bleue répand, par milliers, sans trop blesser les

âmes, les traductions en prose des vieilles chansons de geste

ou des romans d'aventures des xue et xme siècles. Tout

récemment encore, on a réimprimé les Quatre Fils A y mon,

Tristan le Leonois, Pierre de Provence, Huon de Bordeaux. Et

cela, à Paris même. Mais c'est de Montbéliard et de Troyes

que sortent les véritables chefs-d'œuvre de la Bibliothèque

bleue. J'ai entre les mains le type de ces romans, imprimé

sur papier gris, avec ces caractères usés que les typographes

appellent « têtes de clous. » Il est intitulé : « Conquêtes du

grand Charlemagne, roi de France, avec les faits héroïques des

douze pairs de France et du grand Fierabras ; et le combat fait

par lui contre le petit Olivier, qui le vainquit, et des trois frères

qui firent les neuf épées, dont Fierabras en avait trois pour se

combattre contre ses ennemis, comme vous verrez ci-après. A

Troyes, chez Garnier, imprimeur-libraire, rue du Temple. »

C'est tout simplement, comme nous l'avons dit ailleurs,

l'ancien roman de Fierabras avec des amplifications stupides.

Il faut lire le curieux résumé de notre histoire nationale qui

se trouve en tête de ce roman défiguré. La vieille fable de

Francus, compagnon d'Énée, y est naïvement reproduite, et

l'auteur ajoute :

« Quand la France fut élevée en majesté royale, Pyramus fut le premier, lequel régna cinq ans sur les Français, Mereurius trentedeux ans, Pharamon dix-sept ou dix-huit ans. etc.

T rotefois, il faut respecter dans ces livres ineptes la dernière transformation de nos - nationales. Après avoir cantilènes ta i romanes, chansons de geste, prose, - pas» par la Bibliothèque de Paulmy d'Àrgenson, les voilà sous nos yeux, défraîchies, éraillées, méconnaissables. Et elles ont encore une gloire uni- Ile. A la porte des églises d'Italie, on nous en a distribué - traductions italiennes : à la porte des églises de Bohême, on en vend des traductions allemandes. Elles ont été, elles partout, et partout elles attestent que l'influence littéraire de la France a été la plus ancienne et la plus durable de toutes les influer, s. N os n'en sommes pas peu tiers, pour notre compte 0 Frai . s criait récemment l'évéque de Tulle à Saint-Eustache, élève la tête et sois -uperbe! »

Puis, ces romans ont l'avantage d'empêcher la lecture de romans beaucoup moins innocents. Jasmin, que nous avons :éjà l'occasion de citer, raconte ingénument quel mal firent à s si n ss ite les platitudes de Florian et de

-Dominil. Ces ['latitudes ont conservé dans les villages la popularité qu'elles ont depuis longtemps perdue dans les villes. Mais que s . . - us ;ncore au temps où la lecture \ in était la plus redoutable pour les - Il îlas! M. Charles Nisard nous a donné la liste des déte- : omans colportés dans nos campagnes, sous le nom trop connu de « livraisons à quatre sous. » Attendezvous, dit notre auteur, à y voir incessamment paraître s Ah! ramenez-moi aux Mille et un>: nuits et à dow : ramenez-moi. s'il le faut, aux fauxbril.

lelqnes mots suffiront sur les Almanachs. C si ici que

n prendre toutes les formes et, revêtir tous

les u ements, pour jeter dans \^< fîmes une confusion

fatale. Le plus innocent des Almanachs est quelquefois plein de périls. Les « simples, doubles et triples Matthieu Lœnsberg » habituent le peuple à accorder le don de prophétie à d'autres qu'à notre souverain Dieu; les Messagers boiteux de Berne, de Baie et de Strasbourg, ne sont pas sans contenir quelque dose de venin protestant; les almanachs « drolatiques, comiques, anecdotiques, » rabaissent l'àme et nous embourbent dans les marais de la caricature; les almanachs astrologiques entraînent les esprits faibles à des superstitions déplorables. Il y a des exceptions : certains de ces petits livres sont pleinement chrétiens et se répandent par cent milliers. C'est encore aujourd'hui la forme la plus puissante de l'apostolat populaire. Ne la dédaignons pas.

Nous avons terminé. Nos lecteurs voient sans doute, aussi clairement que nous, combien il nous reste à faire pour évangéliser les villes, pour christianiser les campagnes. Ne craignons pas de le répéter : ce bilan est triste, et, pour dire la chose nettement, nous sommes battus par l'Ennemi. Nous avons essayé d'indiquer plus haut, chapitre par chapitre, tout ce que les catholiques devraient entreprendre pour lutter contre la fausse littérature populaire. Mettons-nous sur-le-champ au travail. Cette œuvre nous réclame avant toutes les autres, et nous osons appeler sur ce sujet l'attention du prochain Congrès catholique.

Il nous faudrait en ce moment, il nous faudrait sur-lechamp :

Une bonne Bible en images;

Un Catéchisme en images (il en existe déjà, qu'on pourrait encore améliorer et parfaire):

Une traduction populaire du Catéchisme romain ;

In nouveau Recueil de Cantiques pour les missions, pour les catéchismes, pour toutes les œuvres catholiques ;

Des Vies de Saints « sociales » et où l'on mettrait en lumière l'action de chaque saint sur les institutions et la société de son temps;

Toute une série de bons Manuels profondément chrétiens, à l'usage de toutes les professions et de tous les métiers ;

Une Histoire de l'Église en cent pages et une Histoire de France où vibreraient à la fois l'amour du Christ et l'indignation contre les sans-patrie....

Nous aurions encore besoin de beaucoup d'autres livres ; mais ce qu'il nous faut surtout, ce sont des lecteurs. Donc, faisons passer à la fois dans ces œuvres tout notre esprit et tout notre cœur : conquérons les âmes par la Beauté comme par la Bonté. Notre devoir est de propager de bons livres et de beaux livres : arrière les médiocrités de la plume, du crayon et du burin! Nous serons d'ailleurs magnifiquement récompensés. M. Charles Nisard, dans un passage de son livre qui l'honore grandement à nos yeux, n'a pas craint de promettre de terribles châtiments dans l'autre vie à ces misérables qui font fortune ici-bas en répandant de mauvais livres, en empoisonnant les âmes, en tuant du même coup la patrie et la société. Mais quelle ne sera pas la récompense de ceux qui feront exactement le contraire ! Heureux sera celui qui pourra présenter au Juge suprême quelques-uns de ces petits livres, écrits on popularisés par lui, et qui auront sauvé des milliers de chrétiens. Ces petits livres lui serviront de passeport pour entrer dans la patrie céleste!

Peut-être nous reprochera-t-on d'avoir pris en un sujet si simple un ton trop élevé. Il nous a toujours semblé que, lorsqu'on a l'honneur d'être catholique, on doit, pour juger sainement de toutes choses, monter d'abord sur les hauteurs. Nous sommes de ceux qui veulent placer toutes les questions aussi près du ciel que possible. Nous voudrions qu'on ne put jamais nous crier : « Montez plus haut. » Et notre devise est : Aldus.

suvi Alphonse DE LIGUORI

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