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Portraits et biographies

Pour lire et surtout pour écrire la vie de William Pitt, le plus grand des hommes d'État modernes, non-seulement de l'Angleterre, mais de l'Europe, il faut d'abord oublier qu'on est Français; c'est le devoir de l'historien. Il ne peut être vrai qu'en étant juste, il ne peut être juste qu'en étant impartial. Le patriotisme est une partialité , partialité nécessaire et sainte, quand il s'agit de défendre ou de servir son pays, partialité pitoyable et menteuse, quand il s'agit de juger à leur point de vue local et relatif les grands hommes qui, après leur mort, n'ont plus de parti que la postérité.

Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici la trace des antipathies nationales, des préjugés, des déni-

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grenienb , des calomnies et des invectives dout les publicistes de la république de 1793 et de Napoléon ont falsifié pendant trente ans le nom du sauveur de l'Angleterre et de l'Europe; ils faisaient du patriotisme , nous faisons de l'histoire. La guerre est finie , la haine tombe, le célèbre antagoniste de la France conquérante ne peut plus faire ni bien ni mal à notre pays; il est beau à la France de proclamer ellemême sur une tombe le génie et la vertu de son grand ennemi. C'est ainsi que nous entendons l'histoire, c'est ainsi que la postérité l'entend. Dans les pages de Plutarque , les noms ne se classent pas par nationalité, mais par grandeur ; Annibal y repose en paix à côté de Fabius ou de Scipion ; Grecs, Romains, Carthaginois, Perses, Macédoniens, Gaulois, Germains, Numides n'y ont plus d'autre patrie que leurs œuvres, ni d'autre préférence que leur nom.

Mais avant de raconter cette histoire d'un homme d'État, disons d'abord ce que c'est qu'un homme d'État; car il y a autant d'espèces d'hommes d'État qu'il y a de formes de gouvernement dans le monde. Lycurgue ou Solon , qui méditent sur les rapports des hommes entre eux, et qui font sortir de cette méditation des codes de lois appropriées au temps , aux mœurs des nations, sont des hommes d'État de premier ordre, des législateurs de peuples. Mahomet, pontife et guerrier, qui confesse l'unité de Dieu au milieu d'une race idolâtre, qui civilise, qui combat , qui écrit un Koran , code de sa foi , qui règle les actes civils, et qui fonde un peuple pour conquérir l'Orient au Dieu unique sur l'idolâtrie et les superstitions honteuses de la pluralité des dieux, est un homme d'État. L'empereur Charlemagne, qui balaye avec un reflux de barbares l'Italie en proie à d'autres barbares, qui donne l'Église pour âme à l'empire , et qui perpétue ainsi par le christianisme organisé la civilisation, est un homme d'État. Les orateurs des républiques grecques, qui débattent les

aflaires publiques devant le peuple souverain, comme Démostbènes ou Périclès, et qui Tentralnent aux résolutions, aux décrets, à la paix ou à la guerre d*oii dépendent la perte ou le salut public , sont des hommes d*État. Les consuls, les dictateurs de Rome« qui résument constitutionnellement en eux les pouvoirs publics, et qui administrent à temps la république ou le monde romain , sont des hommes d*État. Les instruments du pouvoir absolu , vizirs en Orient, ministres en Europe, comme Richelieu ou Mazarin en France , à qui les rois, par indolence, par incapacité ou par majesté, remettent l'exercice de leur autorité et qui gouvernent leurs royaumes au nom de ces princes, sont des hommes d'État. Les tribuns du peuple qui, dans les révolutions ou les gouvernements populaires, soulèvent ou domptent le peuple par la parole, par la persuasion, par le courage, par la popularité, et qui lui inspirent le crime ou la vertu , la folie ou la sagesse , tels que Cromwell, Mirabeau, Yergniaud, Marat, Danton, Robespierre, sont des hommes d'État; les uns sublimes comme la raison et la liberté , les autres détestables comme la démence et la démagogie.

Enfin , sous les monarchies constitutionnelles , les premiers ministres, sortes de vizirs complexes, qui tiennent à la fois leur pouvoir du roi qui les nomme , et des assemblées publiques qui les destituent en leur refusant le consentement de la majorité à leurs actes, .sont des hommes d'État. De tous les hommes

d*État que nous venons d'indiquer, à l'exception des tribuns, qui ne prennent leur mandat que d'euxmêmes, ces ministres constitutionnels sont certainement ceux qui ont le plus besoin de facultés éminentes et diverses pour gouverner les nations. Il faut qu'ils soient dévoués au roi, pour que le roi leur remette avec une entière sécurité leur immense pouvoir; il faut qu'ils soient populaires, pour que le peuple ne se défie pas en eux de la confiance du roi; il faut qu'ils soient d'une renommée politique audessus des soupçons et des vénalités, pour qu'ils préservent la constitution qui les gêne, de toute conspiration et de toute corruption, même des conspirations et des corruptions dans l'intérêt de leur durée ou de leur orgueil; il faut qu'ils possèdent la connaissance approfondie de tout le système des lois et des administrations intérieures , pour faire jouer avec régularité les rouages multipliés de la machine administrative au dedans; il faut qu'ils possèdent par instinct et par étude le génie politique pour nouer ou dénouer à propos au dehors le^ rapports extérieurs de leur nation, en guerre ou en paix, avec les nations rivales ou alliées; il faut qu'ils possèdent la vertu publique, qui n'est pas autre chose que la vertu privée élargie dans un esprit vaste aux proportions du genre humain , caritas generis humam! Enfin, de toutes ces conditions presque impossibles à réunir dans un même homme, la nature du gouvernement représentatif, qui comporte une ou deux

tribunes toujours pleines de bruit, de contradictions et d'accusations, impose à ces ministres une autre condition tout à fait indépendante de toutes les autres; un don naturel qui était refusé même à Solon et à Moïse, un accident, un hasard, une heureuse fortune de l'organisation physique, Téloquence! La i constitution des gouvernements représentatifs com-

mande en effet aux ministres de justifier préalablement tous leurs actes devant la nation par la parole; de discuter avec et contre tous les orateurs de la nation les affaires publiques; de répondre aux questions, aux reproches, aux accusations, souvent même aux injures, de donner la raison de toute chose, de dérouler sans cesse à haute voix, avec une apparente sincérité, qui doit se concilier pourtant avec de prudentes réticences, les secrets les plus intimes des affaires d'État avec les États voisins.

On conçoit qu'une telle parole ministérielle toujours interpellée et toujours prête à répondre, toujours imposante et cependant toujours polie, toujours franche et cependant toujours réservée , toujours offensée et cependant toujours patiente , doit être la plus difficile des éloquences , un véritable défi à la nature humaine. C'est là cependant la condition r I complémentaire sans laquelle il n'y a pas d*homme

k d'État, ministre de son pays, sous un gouvernement

f représentatif. Placez Moïse bègue ou Lycurgue muet

à une tribune, et le phénomène du gouvernement représentatif s'évanouit, faute d'une volubilité de

langue dans le plus accompli des hommes d*État. C'est là le vice de cette belle nature de gouvernement : il récuse le génie si le génie est sans abondance et sans force de parole, il place la parole avant la pensée; pour exceller dans ce gouvernement, il faut cultiver le ^s et le son avec la même importance. L'homme doit apprendre à penser à haute voix, la littérature y fait corps avec la politique.

Ces considérations n'ont pour objet que de bien faire apprécier Téminence du grand homme d'État dont nous allons raconter la vie.

William Pitt, fils du grand orateur et du grand ministre Pitt, comte de Chatham, dont nous avons écrit ailleurs l'histoire, naquit à Londres, le 8 mai 1759. Sa mère était une fille de l'illustre maison des Grenville, une de ces maisons aristocratiques et politiques qui, comme les familles consulaires à Rome, donnent de génération en génération les mêmes noms aux grands conseils de l'État. Le comte de Chatham, au moment où lui naquit ce second fils, était premier ministre à l'apogée de son crédit sur le roi et sur le peuple. Le berceau de William Pitt fut le cabinet d'un ministre, il vint au monde pour ainsi dire en pleine politique. On doit se rappeler ici, pour bien comprendre la vie future de. cet enfant, qu*il naquit et qu'il fut élevé aussi en plein patriotisme. Lord Chatham, son père, n'était pas un favori de cour, arrivé par le patronage d'un roi au suprême pouvoir ministériel dans son pays; c'était un patriote loyal, éloquent, attristé des humiliations et des désastres de sa patrie, qui avait tonné dans l'assemblée du peuple contre l'avilissement de l'An-

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gleterre, contre le favoritisme du roi, renversé le ministre corrupteur et conquis la place par la brèche faite au cœur du roi. Ce roi George II, de la maison de Brunswick, plus Allemand qu'Anglais, était un homme de sens, mais obstiné dans sa prédilection pour ses États de Hanovr^i^ Lord Ghatham , aux yeux de l'Angleterre , représentait un parti anglais dans une cour allemande. C'est là le secret de cette faveur passionnée du peuple qui soutenait ce grand ministre, moins encore pour son éloquence incomparable que pour son patriotisme. G'était presque l'opposition au pouvoir dans le conseil du roi. On conçoit que dans une pareille maison le jeune Pitt dut puiser de bonne heure une fière indépendance des cours, une mâle liberté de citoyen anglais , et une sérieuse disposition d'esprit aux institutions libres, quoique monarchiques.

Lord Ghatham s'aperçut, dès les premières années de son second fils, qu'il aurait dans cet enfant un héritier de son génie et un continuateur de son nom. H l'éleva lui-même pour le gouvernement autant que pour la vie. Dès que l'enfant eut l'âge de raison, lord Ghatham l'admit comme un confident né dans toutes les intimifés de sa pensée secrète et de sa vie publique. Penser, parler, délibérer tout haut devant son fils qui Técoutait et qui le regardait vivre, fut toute l'éducation de l'enfant. Le père fit ajouter, seulement par des maîtres d'élite, à cette éducation domestique, les études classiques du grec, du latin

de Thistoire ancienne et moderne, que les aflaires et les infirmités ne permettaient pas à lord Chatham de sur\'eiller lui -môme; mais à son retour du conseil ou de la Chambre des communes, encore tout frémissant des discours qu*il y avait prononcés, ou des avis qu'il y avait donnés, à la couronne , il faisait pour ainsi dire devant son fils la répétition de sa propre éloquence, il se complaisait à consulter Ten* fant comme s'il eût été de niveau avec lui, sur les mesures d'État qu'il avait soutenues, sur le fond et sur la forme des discours qu'il avait prononcés, sur son élocution et même sur ses gestes de tribune; il appelait ainsi prématurément l'attention de son élève sur les matières d'État, et sur la manière de persuader ou de dompter les assemblées publiques. L'enfance de William Pitt n'était qu'un cours de sagesse humaine, de politique et d'éloquence. Flatté de cette condescendance d'un si grand père, qui paraissait le consulter comme un ami, l'enfant n'avait en réalité point d'enfance; il jouait avec les questions d'État comme les jeunes Athéniens aveo les osselets. Sa physionomie, quoique enfantine et féminine, portait avant l'âge l'expression du recueillement et de la maturité.

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(( La correspondance de lord Chatham (dit l'auteur d* un des essais les plus lumineux de l'histoire parlementaire de l'Angleterre, M. de Vielcastel, à qui nous devons tout le fond de cette grande scène remplie par le second Pitt), la correspondance de lord Chatham, dit-il, contient de nombreuses traces de la sollicitude tendre et éclairée avec laquelle ce grand homme surveillait l'éducation d'un fils dont les facultés précoces remplissaient son cœur d'espérance et de joie. Il se plaisait à les développer en l'encourageant à s'exprimer librement sur toutes les questions débattues en sa présence, en l'obligeant ainsi à raisonner, à mûrir ses opinions.

« A l'âge de quatorze ans, on l'envoya à l'université de Cambridge , où il fut placé sous la direction du docteur Pretiyman , depuis évêque de Lincoln. Il y passa plusieurs années, et s'y fit remarquer par la régularité de sa conduite autant que par son application soutenue et par ses succès. 11 n'avait pas encore atteint sa dix-neuvième année lorsqu'il perdit

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son père, qui ne lui laissa qu'une fortune trèsmédiocre. Il parut d'abord vouloir embrasser la carrière du barreau, et pendant toute une session on le vit suivre avec beaucoup d'assiduité les assises du district de l'ouest. Un plaidoyer, qu'il prononça à cette époque, excita l'admiration de l'illustre lord Mansfield, qui la lui exprima en termes très- chaleureux.

(( Soit que Fitt n'eût fréquenté le barreau que pour se mieux préparer à la carrière où l'appelait son propre penchant non moins que les traditions l)aternelles, soit qu'il s'en fût promptement dégoûté, il se livra bientôt exclusivement aux chances de l'existence parlementaire. Depuis quelque temps déjà, il assistait régulièrement aux débats des deux chambres, étudiant, dans le langage des principaux orateurs, l'art de la composition et les moyens d'agir sur l'auditoire; il faisait aussi partie d'une réunion où un grand nombre de jeunes gens , qui devaient plus tard jouer un rôle considérable, s'essayaient à l'usage de la parole, et déjà il avait su conquérir parmi eux cette supériorité non contestée qu'il conserva sur un autre théâtre. Wilberforce , celui de ses jeunes émules avec qui il se lia de l'amitié la plus intime et la plus durable , nous a laissé , dans ses mémoires, quelques détails intéressants sur cette courte période de la vie de Pitt. 11 nous le montre , encore étranger à la politique active qui allait bientôt l'absorber pour toujours, se livrant parfois, avec la

vivacilé de son âge, aux saillies originales d*une gaieté pleine de verve et d'entraînement, qui faisait les délices de ce petit cercle. Dans d'autres instants, surtout lorsque quelque étranger était présent, on le trouvait froid et réservé. On remarquait aussi qu'alors même qu'il paraissait le plus animé jamais il ne lui échappait une idée, un mot que la prudence pût désavouer. Un moment, le goût du jeu sembla s'emparer de lui mats, dès qu'il s'aperçut que ce goût menaçait de le dominer, il y renonça entièrement. )>

William Fitt avait dix-ueuf aos quaud son père, retiré depuis deux ans du ministère, et retenu par ses infirmités sur son lit de douleur, voulut rendre pour ainsi dire le dernier soupir à la Chambre des communes, en protestant jusqu à la mort contre la décadence de son pays. Chatham parut en eiïet à la Chambre des communes, appuyé sur le bras de sou fils , semblable au fantôme irrité de Tancienne grandeur britannique, comme s il eût voulu présenter luimême au Parlement et à la nation l'héritier de son âme , qui devait le remplacer. On sait comment , après une dernière harangue où ses forces trahirent son patriotisme, il tomba évanoui et mourant entre les bras de son fils. Cette scène solennelle et tragique, qui émut TEurope entière, dut faire sur Tâmc de Pitt une impression qui ne s*eiïaça plus. Le banc de la Chambre des communes, où son père était mort en combattant pour la dignité de son pays comme sur un champ de bataille, lui parut à jamais agrandi et consacré par l'image de ce père mourant. Après l'avoir pleuré avec la tendresse d'un enfant et

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la piété d'un disciple, il ne s'occupa plus que de le remplacer.

Les. pays aristocratiques sont les seuls où des pères illustres peuvent ainsi prédestiner leurs fils à les continuer sur la scène des aiïaires d'État et de l'éloquence quand la nature, par de rares hasards, accumule deux grands hommes dans deux générations. Lord Chatham n'avait laissé pour toute fortune à son second fils que son génie et une faible pension alimentaire. Le titre et les domaines modiques de la famille passaient avec la pairie au fils atné. « Je m'en félicite, disait souvent le fils déshérité par la loi à sa famille, mon frère n'aura qu'à s'asseoir à sa place à la Chambre des lords, j'aurai à conquérir la mienne à la Chambre des communes et à la rendre digne du nom paternel; la tâche en sera plus rude et par là même plus méritoire si je réussis; ne pensez pas à moi , pensez à mes frères et à mes sœurs, je ne veux de fortune que celle de mon pays! » On retrouvait dans de tels sentiments, à un tel âge, l'accent de cette antiquité grecque et romaine au milieu de laquelle lord Chatham avait plongé son fils dès le berceau.

Resté sans autre guide que la mémoire de son père, à dix-neuf ans, William Pitt consacra les deux années qui le séparaient de sa majorité à s exercer assidûment à l'éloquence. La nature ne lui avait pas donné les foudres; mais elle lui avait donné la dialectique, l'abandon, la lumière, l'improvisation, Télégance, la promptitude, l'exposition, la réplique, et plus qu'à son père lui-même le style oratoire, si naturellement littéraire, qu'en tombant de ses lèvres ses paroles les plus spontanées devenaient des pages. Lord Chatham aurait été peut-être plus tribun devant tout un peuple. Le peuple n'est sensible qu'aux grandes explosions de l'âme et du cœur ouverts à nu (lar la nature devant la multitude, qui est ellemême uu élément convulsif ; son fils était déjà plus orateur de discussion et de gouvernement devant ces assemblées d'élite qui ont le tenips d'exercer leur oreille et d'étudier l'artiste sous l'orateur. Il parlait comme on respire , il était impossible de distinguer sa parole de sa pensée; mais il pensait en termes aussi choisis, aussi techniques, aussi littéraires que le style de Thucydide ou de Cicéron , qui avait été le (ait de sa diction.

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Sou extérieur relevait le prestige de cette perfection innée de langage; sa nièce de prédilection, lady Esther Stanhope, avec laquelle nous nous sommes longuement entretenu de 'lui dans le loisir de sa solitude du mont Liban, et un portrait parfaitement conservé de Pitt a vingt-deux ans, que nous avons sous les yeux en écrivant , nous permettent de recomposer avec exactitude son image. Sa taille était haute et élancée, ses bras longs comme il convient à l'orateur dont ils ennoblissent le geste; son costume, qui consistait en un habit bleu à boutons dorés et un gilet blanc, attestait une élégance continue, mais sans recherche; le visage, U'un ovale oblong et régulier, n'avait encore été poli ni par les luttes ni pailes veilles; les joues avaient la fleur, la transparence et pour ainsi dire la virginité de l'adolescence; on y voyait circuler un sang pur sous la peau; une bouche fine de sculpteur, bien ouverte à la parole et fraîchement colorée sur les lèvres, portait l'empreinte d'une franchise qui ne retient rien; l'œil bleu, large, serein, humide, noyé de lumière, semblait autant

rloriiicT que recevoir le jour: des jeui A? femme n'ont pas plus de fluidité dans les rayons : les foorcils bien arqués , mais un peu hauts, nêrelaieot seuls une fierté naturelle qui pouvait se transfonner, dans la colère , jusqu'à un certain dédain du mû- ^aire; le Tront rebondissait légèremenl en avant connue le flanc d'un vase antique; les cbeveui blond cendré, légèrement poudrés selon Tusage bizarre (lu temps, étaient d*une abondance, d'une finesse oi d'un ondoiement sur les tempes qui rappelai(;nt une chevelure féminine. L'impression générale* est d'un beau jeune homme, encore intact au Houille fiévreux et méphitique des assemblées, et cliox rpii la sévc; gracieuse de l'adolescence lutte contre; la gi'avité précoce du novice dans les affaires (riîtat.

Tel (îst exactcuKint le beau portrait de Pitt jeune, traduit de; la couleur par la parole et transporté de la toile sur la page. Tel aussi il revivait, quoique plus iiniv de queirpies années, dans la mémoire de sa nièce lady Ksther Stanhope.

YllI.

La retraite de lord Chatham et Tavénement au ministère de lord North , homme de bien , mais homme de médiocrité, avaient, en deux ans, laissé dépérir les affaires publiques jusqu'à une de ces décadences dont les nations ne se relèvent que par une secousse qui brise quelquefois les gouvernements. L'Amérique se détachait; la France, TEspagne et la Hollande lui tendaient leurs mains pour l'encourager à l'indépendance; la Russie, la Suède, le Daneniark, formaient une ligue maritime pour s'affranchir de l'omnipotence navale de la Grande-Bretagne; l'Irlande, pays mal rattaché à l'Angleterre, secouait comme toujours la mère patrie de ses agitations. Le premier ministre, lord North, subissait la responsabilité imméritée du malheur du temps; en abandonnant l'Amérique, il déshonorait l'Angleterre; en cherchant à la dompter et à la retenir, il épuisait les finances, les flottes et les armées; en résistant à la ligue du nord de l'Europe , il créait de nouveaux ennemis à l'Angleterre; en cédant à ces puissances, il abdiquait le monopole naval des Anglais sur les mers :

tout était péril, humiliation ou reproche pour son gouvernement. Une faible majorité sans éloquence et sans indépendance le soutenait mal de ses votes; une opposition formidable , composée de tous les hommes de talent ambitieux qui voulaient se laver les mains des calamités publiques, Técrasait de ses ironies et de ses invectives dans les deux Chambres ; mais pour conclusion à ces discours , la nation chagrine ne voyait que de plus sonores impossibilités. II fallait un homme. Quand les nations ne sont pas irrémédiablement condamnées à périr, il est rare que cet homme ne se montre pas. On le cherchait en vain partout, on était loin de le soupçonner dans un enfant à peine sorti des études de l'université de Cambridge, mais le jeune Pitt pressentait cet homme en lui.

Selon l'usage de l'Angleterre, où une même famille possède quelquefois plusieurs communes dépeuplées par le temps, mais qui conservent abusivement le droit d'élire un représentant à la Chambre des communes, Pitt fut élu à vingt et un ans. Le nom de son père fut sa candidature; le respect pour son père le rangea, à son entrée dans la Chambre, parmi les membres qui combattaient la politique ruinée de lord Norlh. Le célèbre Burke, déjà vétéran des assemblées qu'il fascinait par une éloquence prophétique, et le jeune Fox, disciple de Burke, bientôt égal au maître, étaient les deux grandes voix de la colère publique. Pitt, mille fois su|)érieur à eux par rinstruc-

tion et par le sens des affaires publiques, mais inférieur par les années, se disciplina sous ces chefs du parlement. On appelait ce parti le parti des whigs ou le parti patriote et libéral d'Angleterre. Burke, Fox, Sheridan, artistes supérieurs en paroles à tous les autres, mais dont le vice fut toujours d'être artistes et rarement hommes d'État; Windham, Ei-skine, les deux Grenville, parents de Pitt par sa mère, leur tante, formaient ce camp des whigs, la plus éminente réunion d'orateurs que le hasard ou le patriotisme ait jamais groupés dans un sénat antique ou dans une assemblée moderne. Il y a des saisons dans l'humanité où la terre, longtemps stérile avant, longtemps épuisée après, germe tout à coup et tout à la fois plus d'hommes supérieurs qu'il n'en faudrait pour illustrer dix siècles. Ce fut la saison des hommes publics de l'Angleterre, morte avec Ghatham, Burke, Sheridan, Erskine, Fox et Pitt. Où sont-ils aujourd'hui? La France eut la même floraison de génie public avec Mirabeau, Danton, Maury, Vergniaud et leurs émules de 1789 à 18i0. Renaîtront-ils?

Le début d*un jeune orateur du nom de Pitt, précédé dans la Chambre du prestige du nom de son père, était attendu comme un événement public. Le premier discours de Pitt ne surpassa pas seulement l'anxiété générale, il la confondit. L'assemblée, d'abord incrédule au prodige qu'on lui annonçait depuis quelques jours, puis attentive, puis charmée, puis émue, puis anéantie d'étonnement et d'admiration, à cette voix qui évoquait, en la transformant, la voix de son père, crut entendre l'oracle de la sagesse et de l'éloquence consommée, de la politique par la bouche d'un adolescent. Tous applaudirent, un grand nombre fondit en larmes. « Cet enfant, s'écria Burke, sera plus grand que son père : tout parti dans lequel il se rangera sera, sinon maître desaflaires, au moins maître de l'opinion. »

Pitt, par habileté naturelle autant que par une modestie qui seyait à son âge, fit désirer longtemps sa parole à la Chambre après ce triomphe. II ne sortit de ce silence que dans les derniers jours de la session, afin de frapper un coup qui retentit longtemps après

la clôture des discussions. Il s'agissait de demander compte au ministère de ses mesures à l'égard des colonies d'Amérique; les uns lui reprochaient ses violences, les autres sa longanimité; le véritable grief était son malheur; l'heure de l'indépendance avait sonné pour l'Amérique, il était plus facile de déplorer cette séparation que de la retarder. L'opposition divaguait dans ses accusations contradictoires, les ministres s'armaient, pour leur justification, de l'autorité du grand lord Chatham, père de Pitt, qui était mort en protestant contre l'ignominie de faire subir ce démembrement à sa patrie.

Pitt, ainsi interpellé par le nom et par l'opinion de son père, se leva pour justifier sa mémoire et pour accuser à la fois le ministère d'avoir mal interprété les traditions du grand homme, dont il cherchait à se couvrir. Il fit remonter ses griefs jusqu'à la guerre même que le gouvernement avait intentée à l'Amérique anglaise.

« Quant à moi, dit-il en finissant et en évoquant aussi avec une modeste réticence son droit de famille dans la question, quant à moi, fidèle aux traditions paternelles, je pense qu'elle a été conçue dans l'injustice, enfantée et nourrie dans la folie; qu'en Amérique, la proscription, le sang, la dévastation en ont marqué tous les progrès, et que, par une réaction déplorable, elle n'a pas infligé de moindres calamités à notre malheureux pays, épuisé d'hommes, d'argent, et ruiné dans ses forces vitales. Et qu'avons-nous

obtenu pour prix de tant de sacrifices? Rien qu'une série de défaites sérieuses et de victoires inefficaces presque également déplorables, puisque ces victoires ne sont autre chose que des succès temporaires obtenus sur des frères voués par nous à Thumiliation et à l'anéantissement, sur des hommes qui, au milieu d'immenses difficultés et presque sans ressources, luttaient glorieusement pour la cause sacrée de la liberté. Comment ne pas pleurer également de tels triomphes et de tels revers? De quelque côté que nous jetions les yeux, que voyons-nous? Des ennemis naturels et puissants et de prétendus amis sans chaleur, sans loyauté même, qui, les uns comme les autres peut-être, se réjouissent de nos infortunes et rêvent notre chute finale! De plus grands malheurs encore sont à prévoir, si Ton persiste dans un pareil système. » L'effet de cette harangue véhémente, dont on n'a conservé que les traits principaux, fut très-grand, à ce qu'il parait. Des applaudissements partirent de tous les côtés de la Chambre. Fox, dans son enthousiasme, s écria qu'il ne regrettait plus la perte de lord Chatham, puisqu'il le voyait revivre dans son fils avec toutes ses vertus et tout son génie. Un des membres de Tadministration, le lord-avocat d'Ecosse, Henri Dundas, qui devait être plus tard un des plus constants' alliés de Pitt, se chargea de lui répondre. Préludant en quelque sorte, dans cette réfutation même, aux rapports qui devaient bientôt s'établir entre eux, il félicita prophétiquement l'An-

gleterre des immenses services que lui rendrait un jour le jeune orateur, en qui Ton voyait réunis, par un si merveilleux mélange, des talents de premier ordre, une éloquence si persuasive et une si haute intégrité. Une lettre de Wilberforce, écrite à la même époque, exprime une prévision non moins précise et non moins surprenante. « Pitt, y est-il dit, commence comme son père, en orateur' accompli, et je ne doute pas qu'un jour ou l'autre je ne voie en lui le premier homme de notre pays ^ »

Les revers subis en 1781 par les Anglais en Amérique, et le traité humiliant, suite de ces revers, ramenèrent avec plus de force M. Pitt à l'assaut, au commencement île la session suivante. Sa jeunesse l'emporta jusqu'à l'invective contre lord North. « Le ministère, s'écria-t-il dans une de ses harangues, n'est d'accord' avec lui-même que sur un seul principe, la ruine de la nation ! Je tremble qu'il n'accomplisse cette ruine avant que la vengeance du peuple ne le frappe, etDieuveuille que l'heure du châtiment ne soit pas assez tardive pour que l'auguste famille de nos rois, innocente de leurs crimes, ne soit pas enveloppée dans le châtiment! »

Fox, enchérissant d'invectives sur son jeune rival, demanda la tête de lord North. Pitt dut gémir bien souvent dans sa vie d'homme d'État, accusé des calamités publiques, d'avoir donné le dépl(>rable exemple

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