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I. Essai d'histoire parlementaire , par M. do Vielcaslel

de Toutrage aux hommes, au lieu de la justice et de la mesure dans la désapprobation. Le seul crime de lord North était la grandeur de l'Amérique, et la maturité de la liberté dans le nouveau monde. Pitt lui-même était destiné, comme son père, à fléchir devant la nécessité de ce démembrement que les concessions de lord North retardaient au lieu de l'avancer. Mais la passion publique, cette justice partiale des orateurs, applaudissait, dans le jeune Pitt, ses propres excès.

Lord North, ébranlé par tant de secousses, se retira au mois de mars 1782. SoUs un premier ministre plus violent que capable, le duc de Rockingham, l'opposition tout entière se précipita«sur tous les emplois ministériels dont se compose en Angleterre le gouvernement. Rockingham, Burke, Fox, Sheridan, Shelburne, lord Cambden, les Grenville, furent ministres en dépit du roi, incapable (Je résister à ce torrent d'opinion publique. Le jeune Pitt, qui avait ouvert plus qu'aucun autre la brèche par laquelle l'opposition envahissait le pouvoir, ne désira pas y faire invasion lui-même. Soit instinct précoce et prophétique du néant de l'opposition systématique aux aflaires, soit ménagement prudent envers le roi qu'il ne voulait pas oiïenser personnellement en faisant violence à sa faveur, soit sentiment de sa jeunesse qui ne paraîtrait pas assez mûre encore à son pays pour donner crédit à sa politique, il resta libre et obsen^ateur dans les rangs des patriotes à la Chambre

des communes; il parut s'étudier uniquement, pendant ce court ministère d'hommes de bruit plutôt que d'action, à constater devant le peuple qu'il avait hérité des quatre ou cinq grands principes de lord Chatham, son père : la sincérité de la représentation nationale dans des élections élargies aux proportions de tous les droits et de toutes les classes politiques des citoyens ; la liberté religieuse accordée non comme une concession, mais comme une propriété sacrée à l'Irlande et aux catholiques; la suppression du trafic sacrilège des esclaves connu sous le nom de traite des noirs; la souveraineté réglée, mais réelle et efficace de la nation représentée par ses parlements; les bases vénérées de la constitution élevées non au-dessus mais au niveau du trône; en un mot, toutes les doctrines à la fois viriles et respectueuses, qui formaient le fond du libéralisme anglais dans le grand parti des whigs, né de la révolution de 1688 : l'homme, le citoyen, le sujet.

Il ne prit la parole, dans cette session de 1782, que pour promulguer en magnifiques harangues ses doctrines : ce fut la philosophie populaire de sa future politique ; il sembla vouloir jeter profondément et solidement dans l'opinion du peuple anglais les racines mères par lesquelles il se consoliderait contre les vents variables dans le sol, et qui lui fourniraient, pour le reste de sa vie, la sève nécessaire à sa haute destinée politique. Chacun de ces discours fut un monument de durable et saine popularité. II échoua

toujours dans le parlement ; mais son but n'était pas d'enlever des votes, il visait plus haut, il voulait conquérir cette arrière-faveur qui s attache de loin aux grandes vérités futures. II se plaçait en perspective devant les aspirations et les progrès de son temps, en homme aussi clairvoyant que jeune; il se déclarait du parti de l'avenir, et il rangeait d'avance ce parti de l'avenir derrière lui.

Nous ne craignons pas d*allirmer ici que les écrivains superficiels qui ont considéré ces discours libéraux de M. Pitt, en 1782, comme des fautes de sa jeunesse, ne sont pas à la hauteur de sa pensée. Ces prétendues fautes étaient un plan froidement prémédité dans son esprit. Il était nourri des traditions patrioticjues de son père ; il devait puiser un jour dans cette popularité philosophique qu'il accumulait sur son nom, un crédit dans le peuple égal à son crédit sur l'aristocratie, et la force de soutenir le trône, non sur des préjugés, maissur des institutions rationnelles et nationales. Tel fut Pitt en 1782. La meilleure preuve qu'il ne s'aventura pas au delà de sa politique, c'est qu'il ne désavoua jamais au ministère les nobles maximes qu'il avait jetées derrière lui dans l'opposition. II put choisir»rheureetresserrerses voiles dans la tempête, mais il marcha toujours au niéme but.

La mort du duc de Rockingham, qui servait de lieu au faisceau du ministère, amena la décomposition du cabinet. Fox, esprit véhément et indisciplinable, ne voulut pas subir la direction de lord Shelburne, à qui le roi donna la place du premier ministre mort. Burke, esprit ondoyant, Sheridan, esprit déréglé, et tous les autres membres à grande voix du ministère Rockingham donnèrent leur démission pour rentrer dans l'opposition, véritable élément de leur turbulence. Maîtres du pouvoir et des principes, puisqu'ils gouvernaient, ils abandonnent principes et pouvoir par une humeur puérile contre un nom d'homme qui ne satisfaisait pas leur vanité. Pitt, sollicité à vingt-trois ans de prêter son nom et son talent au ministère Shelburne, formé d'urgence pour couvrir la couronne abandonnée de ses conseils, accepta sans hésiter un ministère. Il fut nommé chancelier de l'échiquier. L'opinion publique lui sut gré de cette élévation prématurée comme d'un dévouement. Les nations n'aiment pas les déserteurs du pouvoir.

Fox perdit à sa désertion une partie de la faveur

publique. H voulut s'excuser, dans la première discussion, en avouant que son seul motif était sa répugnance à se subordonner à lord Shelburne ; Pitt, qui l'avait ménagé jusque-là comme une idole d'éloquence et de popularité, n'hésita pas à l'attaquer par son côté vulnérable, il l'écrasa dans sa coupable vanité. « Homme, s'écria-t-il, qui voudrait enseigner par son exemple à sacrifier ses principes à ses ambitions ; ennemi né et avoué de tout pouvoir qui n'est pas le sien! » Fox sortit blessé de cette première lutte. Burke, malgré le prestige de l'âge et la solennité de ses invectives, ne succomba pas moins sous la réplique mesurée mais in trépide du jeune ministre. Ces amertumes de leur défaite poussèrent Fox, Burke, Sheridan et leurs amis à l'acte le plus honteux pour des hommes publics, à une coalition avec leurs ennemis naturels. Fox, qui avait flétri dix ans la politique de lord North et demandé sa tète, conclut par vengeance une alliance avec le ministre tombé sous ses coups. Ou cette alliance était une apostasie, ou cette coalition était un mensonge : des deux côtés elle était ignominieuse pour Fox. Mais le pouvoir était à ce prix.

La coalition fut scellée en 1783. Burke et Sheridan ne rougirent pas de la ratifier par leur adhésion à lord North. Pitt soutint en vain contre tous ces groupes réunis une majorité décimée dans les deux Chambres. Les coalisés concertèrent une attaque combinée contre le traité de pacification conclu avec

rAinérique. Les mêmes voix qui avaient dix ans incriminé la guerre incriminèrent maintenant la paix, logique ordinaire de Fox, pour qui tout texte était bon, pourvu qu'il fût amer à ses ennemis. Pitt égala Burke en grandeur de considérations, Shéridan en sarcasme, Fox en véhémence ; il les surpassa tous en sincérité et en magnanimité de paroles. Il sembla s'élever au-dessus de lui-même en demandant à ses ennemis grâce pour la patrie, pitié pour ses blessures, silence sur ses revers. Son dernier discours pour la paix est d'un philosophe patriote, plus que d'un politique irrité.

(( Les ministres ainsi entaurés d'un amas de ruines, dit-il, pouvaient-ils prétendre à dicter les termes de la paix? Et est-ce bien sérieusement qu'on en compare les articles avec ceux du traité de Paris? Sans doute, il y eut un temps où la Grande-Bretagne était en état de traiter avec ses ennemis à d'autres conditions, et si une imagination saisie des souvenirs de la grandeur et de la gloire de ce pays eût pu distraire quelqu'un des membres du conseil de la pénible appréciation de la vérité, je me serais cru sans présomption , je l'espère , des droits à cette indulgence. Je me rappelle en ce moment. Messieurs, combien j'avais été ému, dans mon enfance, au récit des triomphes de l'Angleterre... J'avais appris de la bouche de quelqu'un, dont je révérerai toujours la mémoire, qu'à la fin d'une guerre bien

diflférente de celle-ci elle avait dicté les conditions

de la paix aux bâtions soumises. Ce temps, auquel j'attache quelque chose de plus qu'un intérêt vulgaire, était Tépoque mémorable de la gloire de l'Angleterre. Mais ce temps n'est plus : elle est réduite à la triste et mortifiante nécessité d'adopter un langage plus conforme à sa véritable situation. Les rêves de sa prééminence et de son ascendant se sont évanouis.

« Nous avons reconnu, dit-on, l'indépendance de l'Amérique... C'était, Messieurs, une formalité superflue. L'incapacité du noble lord qui dirigeait nos conseils, lord North, les événements de la guerre, et même un vote de cette chambre, avaient déjà accordé ce qu'il était impossible de refuser.

« Nous avons cédé la Floride... Nous avons obtenu la Providence et les îles Bahama.

« Nous avons accordé le droit de pèche sur une certaine étendue des côtes de Terre-Neuve... Nous nous sommes réservé un droit exclusif sur la portion la plus avantageuse.

« Nous avons rendu Sainte-Lucie et abandonné Tabago... Nous avons recouvré Grenade, Saint-Dominique, Saint-Christophe, Nevis, Montserrat, et nous avons sauvé la Jamaïque d'un péril imminent. En Afrique, nous avons cédé Gorée, le tombeau de nos compatriotes, et nous gardons Sénégambie, l'établissement le meilleur et le plus salubre.

« En Europe, nous avons renoncé à Minorque, possession qui nous coûtait d'énormes et inutiles dé-

penses en temps de paix, et qui n'était jamais tenable en cas de guerre.

M Nous avons également permis à Sa Majesté Très-Chrétienne de réparer le port de Dunkerque... La clause humiliante pour la destruction de ce port avait été stipulée après d'autres guerres que celle-ci. Mais les frais immenses que la réparation occasionnera rendront cette concession inutile. Ajoutez que Dunkerque fut d'abord pour nous un sujet de jalousie, à une époque où l'on construisait des navires de bien moindre dimension. Ce port, au commencement de la guerre, ne recevait que des vaisseaux à un seul pont : aucun art ni aucune dépense ne le metti*ont en état de recevoir des vaisseaux de ligne.

(( Dans les Indes orientales, qui seules nous offraient des moyens de compensation pour obtenir cette paix, nous avons rendu ce qui n'avait pour nous aucune valeur et que nous ne pouvions guère conserver en cas de continuation des hostilités.

« Oui, telles sont les conditions ruineuses auxquelles notre pays, aux prises avec quatre États redoutables, épuisé dans toutes ses ressources, a cru devoir souscrire pour dissoudre cette alliance et jouir immédiatement de la paix. Examinons ce qui nous reste avec un mâle et intrépide courage. Fortifionsnous contre d'anciens ennemis et réconcilions-nous avec de vieux amis. Les malheurs des individus ou des royaumes, envisagés et mesurés avec une sagesse calme, sont plus qu'à demi réparés. C'est vers

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ce grand objet que doivent tendre tous les efforts et toute rhabileté de cette Chambre. Ayons le sentiment de nos disgrâces , mais sachons aussi les supporter en hommes. »

Rien ne fléchit les ambitieux coalisés contre Shelburne et Pitt. La chambre échappa à ces ministres ; Shelburne remit au roi sa démission. Le roi, sans ministère possible, parla d'abandonner T Angleterre à son anarchie et de se retirer en Hanovre. Pitt le détourna (l'une retraite qui équivaudrait à une abdication; il se dévoua à supporter seul le poids du gouvernement provisoire, pendant que le roi chercherait à réveiller le patriotisme dans Tàme de quelques hommes d'État assez hardis pour affronter la coalition de Fox, de Burke et de lord North. La coalition elle-même brigua le pouvoir sous le duc de Portland, favori du roi. Pitt, vainement sollicité d*y prendre place à côté de ses adversaires de la veille, résigna entre leurs mains ses fonctions. Il ne crut pas, comme Fox, que la politique pût se passer d'honneur. Son tact sur les événements, malgré son inexpérience, lui présageait assez la courte durée de ces coalitions formées par la mauvaise foi, dissoutes par l'antipathie. Il les méprisait comme des manœuvres de la haine, qui peuvent saper et jamais fonder. Il rentra avec son

intégrité dans le silence: tant qu'un homme comme lui est entier, rien n'est perdu dans sa fortune. Les fautes (les ambitieux font la providence des patriotes.

Pitt se replia sur ces principes permanent^ qui l'avaient rendu cher au peuple et qui le soutenaient dans son isolement des partis dans la chambre contre l'abandon de la majorité et contre le dédain delacoalition. 11 s'en rapportait de la prompte ruine de Fox à Fox lui-même. Un homme assez peu respectueux de ses propres principes et de ses propres invectives pour gouverner son pays avec ces mêmes familiers de lord North, qu'il avait outragé pendant dix ans jusqu'à la mort, ne pouvait pas survivre longtemps à une telle dégradation de son caractère. Dans les chambres politiques, comme dans les forum populaires, les scandales triomphent quelquefois, mais ne durent jamais.

Pitt était sur que la coalition portait dans les apostasies mêmes dont elle était formée le germe rapide de sa décomposition ; c'est pourquoi il avait conseillé au roi de ne pas s'obstiner contre elle en dissolvant prématurément le parlement et en faisant appel au pays par des élections, mais de remettre le pouvoir à Fox, à North, à Burke, à Shéridan, comme une expiation des infâmes alliances que ces hommes politiques avaient conclues pour le conquérir.

Ce défi de gouverner, porté à la coalition de ces ambitieux turbulents et incompatibles, était la plus

habile comme la plus légitime des vengeances. Un Machiavel honnête homme n'aurait pas autrement conseillé un prince constitutionnel vaincu par les manœuvres déloyales des factieux du parlement. Ce seul îicte, à vingt-quatre ans, manifestait dans Pitt une infaillibilité de vue au-dessus de son àpfo.

L'histoire se répète; les mêmes circonstances, les mêmes ambitions, les mêmes vices, les mêmes mensonges de situation, les mêmes alliances antipathiques entre des factions parlementaires incompatibles, pour perdre un ennemi connu, se représentent à quelques années d'intervalle et à quelques pas de distance dans d'autres pays représentatifs. La situation de Pitt, en 1783, rappelle la coalition parlementaire entre des chefs de partis opposés, impatients de renverser pour dominer, qui désorienta le parlement et qui perdit la monarchie de 1830.

M. Pitt profita de ce court intervalle de loisir pour faire uu voyage en France. Ce voyage, raconté par Wilberforce, ami et compagnon de Pitt dans cette excursion, offre quelques-uns de ces rapprochements étranges que le hasard se plaît quelquefois à amener de bonne heure entre des hommes destinés à se retrouver plus tard dans la vie publique. Nous laissons M. de Vielcastel raconter la prenjière entrevue de

Pitt et de M. de Talleyrand, le Pitt muet de la politique française.

« La session étant terminée, Pitt profita de ce moment de repos, le seul, le dernier qui lui fût réservé, pour faire un voyage en France avec deux de ses amis, Wilberforce et EUiot, comme lui membres du parlement. Les détails de ce voyage, que Wilberforce nous a conservés, présentent quelques circonstances piquantes. Les trois jeunes gens, ne sachant que très-médiocrement le français, voulurent, avant de visiter Paris et de paraître à la cour, se mettre en état de parler couramment notre langue. Ils allèrent, à cet effet, passer quelque temps à Reims; mais, comme ils avaient négligé de se munir de lettres de recommandation, ils ne purent d'abord se mettre en rapport qu'avec un très-modeste épicier. Ce ne fut pas sans quelque hésitation de sa part qu'ils le décidèrent à les présenter à l'intendant de la province, dont il fournissait la maison. Déjà la police, sachant que trois jeunes Anglais, dont Tun se disait fils du grand lord Chatham, étaient descendus, en assez médiocre équipage, dans une auberge de la ville, commençait à s'inquiéter de leur présence, et voulait s'assurer si ce n'étaie.nt pas des aventuriers. L'intendant les prit sous sa protection et les conduisit chez l'archevêque, qui leur fit un grand accueil. Ce prélat était M. de Talleyrand-Périgord, depuis cardinal et archevêque de Paris. 11 avait alors auprès de lui son neveu, le jeune abbé de Périgord, bientôt

après évêque d'Autun. Les trois voyageurs se rendirent ensuite à Paris, et furent invités aux fêtes de Fontainebleau, où Marie- Antoinette les reçut avec distinction. »

La coalition, après trois mois de gouvernement presque inerte, touchait déjà à sa ruine. Les amis de Pitt le rappelèrent pour assister à sa vengeance. Fox présenta «au parlement la même paix à signer que celle qu il avait flétrie trois mois avant sous la main de son adversaire; comme en France, un ministre, en 1840, vint défendre la même situation extérieure qu'il avait attaquée sous son prédécesseur, en 1838, et que ce ministre, en 1839, avait également maintenue contre ses propres flétrissures pendant la coalition. Fox succomba dans sa tentative d'enlever l'administration des Indes orientales aux intérêts privés et de la revendiquer pour le gouvernement. Les intérêts privés, coalisés à leur tour, prévîilurent sur l'intérêt public. Le ministère, abandonné par une partie des membres de la coalition, Fox, voulant cumuler le rôle de tribun factieux avec le rôle de ministre de la couronne, dénonça, comme un autre ministre en France, le roi à la colère du pays. Ce scandale l'engloutit dans sa propre colère. La chambre «abandonna la tribune, le roi congédia le minis-

tre. Pitt fut invoqué comme le réparateur de tant de ruines; ses collègues, hommes presque inconnus, Tentourèrent sans le fortifier. La coalition avait usé, annulé ou déconsidéré tous les hommes d'élite souillés dans cette intrigue. Une nouvelle génération d'hommes publics était nécessaire à l'Angleterre : on ne trahit pas impunément son caractère. Fox, Burke, Shéridan et leur parti n'étaient plus propres qu'à créer des échos aux factions et des obstacles au gouvernement.

XIY.

C'est ici le lieu de replacer dans son véritable jour un des hommes publics favoris de leur époque. 11 y a des moments où Tesprit d'opposition, qui a besoin d'organe à tout prix, l'esprit de dénigrement, qui a besoin de contraste à opposer à la véritable supériorité, et l'esprit d'agitation, qui a besoin du tocsin d'une voix sonore dans les assemblées, grandissent démesurément certains hommes. Le siècle vit quelque temps sur cette fausse appréciation des partis; il proclame grands des esprits subalternes, des caractères faibles ou des patriotismes suspects. Tel est, à nos yeux. Fox, l'éternel antagoniste de M. Pitt et son compétiteur acharné jusqu'à la mort et après la mort. Nous avons scrupuleusement étudié cette popularité historique de Fox sur ses actes et sur ses paroles, sans prévention comme sans faveur, pendant de longues années ; nous osons les premiers apporter le jour de la vérité au lieu de la lumière de convention sur ce nom. Qu'est-ce que l'histoire, si ce n'est qu'une complaisance d'opinion pour les partis? L'histoire n'est pas le flatteur des préjugés pu-

blics ; son seul mérite est de soufller sur les fantômes et de réhabiliter les vérités. Il faut enfin que ce fantôme de grand politique et de grand patriote auquel on a donné le nom de Fox, et qui a fait naître tant d'autres fantômes à son imitation en Angleterre et en France, se dissipe pour laisser voir l'homme de vent et Thomme de bruit.

Fox, de la grande famille aristocratique de lord lloUand, était un fils puîné de ce même Fox qui avait disputé la faveur publique et la faveur royale au grand lord Chatham, père de Pitt. L'antagonisme était de race entre ces deux noms ; les générations reprenaient le combat. Fox éUiit plus âgé de dix ans que M. Pitt; il était né avec des dispositions moins heureuses, et avec un extérieur moins séduisant que son jeune rival; mais les traditions aristocratiques et libérales de sa maison, l'esprit tourné dès Tenfance vers les études politiques, une éducation tout oratoire, une ambition précoce puisée avec le sang dans sa maison, enfin sa nomination, au sortir des universités, à la Chambre des communes, avaient aiguisé son intelligence aux affaires d'État. Il avait grandi conime orateur sous la tutelle de Burke, le Cicéron un peu étudié et diffus du barreau et du parlement anglais. La considération de Burke rejaillissait sur son élè\e; la haute naissance de Fox, qui, en Angleterre, fait pour ainsi dire partie de r homme, un accent civique, une assiduité constante ù la (ihambre, une parole sans éclat et sans image.

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mais abondante, claire et pénétrante, quoique un peu lourde, une opposition véhémente et souvent caractérisée jusqu'à rinvective, contre le ministère, fastidieux au pays, de lord North, avaient valu au jeune Fox, parmi les whigs et les patriotes de la Chambre des communes, un de ces engouements moitié aristocratiques, moitié populaires, qui se tiansforment facilement en autorité dans les assemblées. Toujours prêt à la parole sur toutes les questions, il lassait quelquefois par sa monotonie, mais il réveillait tout à coup par l'audace et l'arrogance ceux qu'il assoupissait par trop de satiété. Son style, ni dans ses livres, ni dans ses discours, ne possédait aucun de ces caractères en saillie et en couleur qui constituent la grande prose ou la grande éloquence. Rien du mouvement de Démosthènes, rien de l'élégance littéraire de Gicéron, rien de la poésie inspirée de Chatham, rien de la suprématie d'accent de Mirabeau, rien de l'enchaînement harmonieux des anneaux rivés et dorés de la dialectique et de l'image de Vergniaud; son éloquence n'était que de l'élocution. On peut relire les huit volumes de ses harangues sans conserver, ni dans l'œil, ni dans l'oreille, ni dans l'imagination, ni dans le cœur, une de ces magies de la parole qui s'incorporent à jamais avec le nom d'un orateur en nous, et qui défendent d'oublier; c'est une de ces statues dont on ne ramasse pas les vestiges après leur chute, parce que ces vestiges ne sont ni de porphyre ni de marbre.

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Le caractère, quoique onié d'une certaine élégance extérieure et d'une certaine fierté innée du sang, ne s'élevait pas même dans Fox à la hauteur un peu vulgaire de l'éloquence. Sa vie était un désordre affiché qui rappelait les mœurs sans règle et l'ostentation de scandale des jeunes praticiens romains, amis de Catilina, de Géttrégus et de César, dans la décadence de la république; le jeu, le vin, les dettes, la pénurie et le luxe, les licences de propos, les longues paresses, les voyages rapides, les débauches d* idées, les liaisons avec la jeunesse la plus corrompue de Londres et de l'Europe, s'entremêlent dans cette vie avec les études du jour, les veilles des séances nocturnes, et les triomphes oratoires du parlement. 11 n'y avait rien, dans une telle existence, qui fût de nature à former un tribun d'aristocratie, rien qui fût de nature à former un citoyen ou un homme d'État. Aussi Fox, bien qu'il affectât l'un et l'autre de ces nobles rôles, n'était-il en réalité ni homme d'État, ni citoyen dans la vertueuse acception de ces mots. Qu'était-il donc? Nous allons le dire : il nous a fallu, pour le comprendre, une longue réflexion et une longue expérience des hommes et des choses.

11 y a dans les pays libres et agités, et les pays libres sont constamment et salutaireroent agités, il y a un élément qui n'est ni le patriotisme, ni le civisme, ni l'opinion, ni la conscience, mais qui prend tour à tour tous ces noms et tous ces masques, pour simuler ces grandes choses publiques, pour faire illusion à soi-même et aux autres, et pour capter l'estime, la passion, la popularité. Cette fausse vertu, cette fausse conscience, ce faux patriotisme, c'est cet élément de discorde, d'agitation, de turbulence, qu'on appelle l'esprit de parti.

L'esprit de parti, dans les gouvernements libres , tient lieu de conscience, de patriotisme, de politique, de mérite, et, jusqu'à un certain point, d'éloquence, même à ceux qui s'abaissent assez pour s'en faire les organes, les publicistes, les orateurs. Cet esprit n'est pas seulement, comme on le croit généralement, un esprit d'opposition qui range une idée contre une idée, et une partie de la nation contre l'autre; c'est plus souvent un esprit de contestation, de négation et de rixe, qui cherche à nier quand on affirme et

à affirmer quaud on nie, pour le plaisir unique et nuisible de contredire même Tévidence, et qui n*a pour dernière raison sur toutes choses que de ne jamais entendre la raison. Cet esprit de parti, qui passionne à vide, à froid, les multitudes aussi bien dans les aristocraties que dans les démocraties, se complaît dans ses engouements comme dans ses fureurs ; il abat de vrais grands hommes pour les fouler aux pieds, il élève de faux grands hommes pour les déifier, uniquement parce que les premiers le méprisent, et [)arce que les seconds le caresseut; il invente des noms injurieux pour flétrir ses ennemis, il invente des noms civiques pour tionorer ses flatteurs; il finit, à force d'écrii-e, de parler, de vociférer, de remuer l'atmosphère , par s'infiltrer dans les mœurs publiques, et par pervertir le bon sens naturel des assemblées et du peuple, jusqu'à ce que cet esprit de parti, âme des factions, bien qu'il ne soit pas encore lui-même une faction, finisse par devenir aussi endémique et aussi nécessaire à la nation que Fair qu'elle respire.

Tel est l'élément qui existait dans toute son intensité en Angleterre en 1783 et dans les années suivantes, et dont Fox était prédestiné par la nature à devenir le coryphée, le héros, l'idole.

11 y a de plus, dans les gouvernements de parole et d'opinion publique, un autre élément de succès pour les hommes de talent sans autre conscience que l'esprit de parti; c'est cette portion banale, souvent creuse et toujours retentissante, des idées et des sentiments publics, que chacun se sent fier de professer et d'afficher comme une sorte de décorum de l'esprit et du cœur, ce respect humain civique qui donne à chacun la satisfaction de se croire au-dessus de la région moyeime de la corruption ou de la servilité publiques : c'est ce qu'on appelait, dès la plus haute antiquité, à Athènes et à Rome, la déclamation, — ut déclamai io fies!

Cette déclamation, dans les orateurs et dans les tribuns de l'esprit de parti, est, pour ainsi dire, le timbre sonore et éclatant sur lequel ils font résonner au loin leur parole. Elle dispense de bon sens, de conscience, de justesse de vue, et souvent de sincérité ; elle couvre le vide des pensées par une certaine pompe héroïque du discours; tout ce qu'on ne peut pas persuader par le raisonnement, ou le déclame.

Les assemblées partiales, et surtout les multitudes ignorantes, sont puissamment impressionnées par cet os tnagna sonaturum, par ce grondement majestueux de la déclamation, qui imite, à s'y méprendre, la grosse voix de la conscience, de la vérité et du patriotisme. Le bruit dans Toreille des hommes fait partie de la persuasion. On étourdit ceux qu*onne sait pas convaincre ; k défaut de persuasion, on obtient sans peine Ttapplaudissement qui surprend l'opinion, qui étouffe la voix modérée du bon sens, et qui enlève, à défaut des suffrages, on ne sait quelle fausse estime dont vivent longtemps les déclamateurs , et dont se contentent les orateurs de parti.

Fox avait dans sa nature, à l'exception du génie politique et oratoire, toutes les conditions nécessaires pour personnifier en lui ces deux vertus de ceux qui manquent de vertus : la partialité et la déclamation; une conscience politicpie qui simulait l'inflexibilité et qui se pliait à tous les vents de l'esprit de parti; une politique qui se décorait au dehors des plus austères maximes du patriotisme, et qui sacrifiait sans cesse les intérêts les plus permanents de la patrie à l'intérêt momentané de son parti ou de son discours; une indifférence égale pour le sophisme ou pour la vérité; une éloquence d'un diapason solennel et agressif qui simulait merveilleusement la sainte colère civique, et qui persuadait aisément au peuple qu'un homme vibrant d'une si héroïque indignation contre les vices ou les crimes de sou gouvernement était

le vengeur de la vérité et le tuteur jaloux de sa liberté. La nature ne pouvait pas avoir créé un plus dangereux athlète pour accroître , sous les pas de M. Pitt, les contradictions, les résistances, les dénigrements et les impopularités qui sont le labeur quotidien, la fatigue, la rivalité, le découragement, la défaite, et enfin la gloire des véritables hommes d'État.

WILLIAM PÎTT.

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