NOVEMBRE
M""' Roland était née dans cette condition intermédiaire où les familles, à peine émancipées par le travail, sont pour ainsi dire amphibies entre le prolétariat et la bourgeoisie , et retiennent dans leurs mœurs les vertus et la simplicité du peuple en participant déjà aux lumières de la société. Un portrait de son enfance représente la jeune fille dans Fatelier de son père, tenant d'une main un livre, de l'autre l'outil du graveur. Ce portrait est la définition symbolique de la condition sociale où était née M"* Roland, au point précis entre le travail des mains et le travail de la pensée.
Son père, GratieD Phlipon, était graveur et peintre en émail. Il joignait à ces deux professions le commerce des diamants et des bijoux. C'était un homme aspirant toujours plus haut que ses forces, un aventurier d'industrie, qui brisait sans cesse sa modeste fortune en voulant l'étendre à la proportion de ses rêves et de son ambition. Il adorait sa fille et ne se contentait pas pour elle des perspectives de l'atelier. Il lui donnait l'éducation des plus hautes fortunes, comme la nature lui avait donné le cœur des plus grandes destinées. On sait ce que des caractères, comme celui de cet homme, apportent à la fois de chimères, de gène et de malheur dans leur intérieur.
La jeune fille grandissait dans cette atmosphère de luxe d'esprit et de ruine réelle. Douée d'un jugement prématuré, elle démêlait déjà ces dérèglements de famille; elle se réfugiait dans la raison de sa mère contre les illusions de son père et contre les pressentiments de l'avenir.
Marguerite Bimont, sa mère, avait apporté à son mari une beauté sereine et une âme supérieure aussi à sa destinée; mais une piété angélique et la résignation qu'elle inspire la prémunissaient à la fois contre l'ambition et contre le désespoir. Mère de sept enfants qui tous lui avaient été arrachés du sein par la mort, elle avait concentré sur sa fille unique toute sa puissance d'aimer. Mais son amour même la garantissait de toute faiblesse dans
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l'éducation qu'elle donnait à son enfant. Elle tenait dans un juste équilibre son cœui' et son intelligence, son imagination et sa raison. Le moule où elle jetait cette jeune âme était gracieux; mais il était d'airain. On eût dit qu'elle prévoyait de loin les destinées de cette enfant et qu'elle mêlait à tous les accomplissements de la jeune fille ce quelque chose de mâle qui fait les héros et les martyrs.
La nature s'y prêtait admirablement. Elle avait donné à son élève une intelligence supérieure encore • à sa beauté. Cette beauté de ses premières années, dont M™* Roland a tracé elle-même les principale traits avec une complaisance enfantine dans les pages heureuses de ses Mémoires, était loin d'avoir acquis le caractère d'énergie, de mélancolie et de majesté que lui donnèrent plus tard l'amour contenu, les pensées viriles et le malheur.
Une taille élevée et souple, des épaules effacées, une poitrine large, soulevée par une respiration libre et forte ; une attitude modeste et décente, cette pose du cou qui caractérise l'intrépidité ; des cheveux noirs et lisses, des yeux bleus brunis par l'ombre de la pensée, un regard qui passait comme l'âme de la tendresse à l'énergie , un nez de statue grecque , une bouche un peu grande," ouverte au sourire comme à la parole, des dents éclatantes, un menton relevé et arrondi donnant à l'ovale de sa figure cette grâce voluptueuse et féminine sans laquelle la beauté même ne produit pas l'amour, une peau marbrée des teintes
de la vie et veinée d*un sang qui se portait à la moindre impression sur ses joues rougissantes, un s<mi de voix qui empruntait ses vibrations aux fibres graves de la poitrine, et qui se modulait profondément aux mouvements mêmes du cœur (don précieux, car le son de voix qui est la communication de l'émotion dans la femme est le véhicule de la persuasion dans l'orateur ; à ces deux titres la nature lui devait le charme de la voix et elle le lui avait donné) : tel était à dix-huit ans le portrait de cette jeune fille que l'obscurité couva longtemps dans son ombre, comme pour préparer à la vie et à la mort une âme plus forte et une victime plus accomplie.
Son intelligence éclairait cette enveloppe d'une lueur précoce et soudaine qui ressemblait déjà à rinspiration. Elle aspirait, pour ainsi dire, les connaissances les plus difficiles en les épelant. Ce qu*on enseigne à son âge et à son sexe ne lui suffisait pas. La mâle éducation des bommes était un attrait et un jeu pour elle. Son esprit puissant avait besoin de tous les instruments de la pensée comme d'un exercice. Reli^on, histoire, philosophie, musique, peinture, danse, sciences exactes, chimie, langues étrangères et langues savantes, elle apprenait tout et désirait plus. Elle formait elle-même sa pensée de tous les rayons que l'obscurité de sa condition laissait arriver jusqu'au laboratoire de son père. Elle dérobait même furtivement les livres que les jeunes apprentis apportaient et oubliaient pour elle dans l'atelier. Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Montesquieu, les philosophes anglais lui tombèrent ainsi dans les mains. Hais sa véritable nourriture, c'était Plutarque. « Je n'oublierai jamais, dit-elle, le carême de 1763, pendant lequel j'emportai tous les jours ce livre à
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réglîse en guise de livre de prières ; c'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendirent républicaine sans que je songeasse alors à le devenir. » Après Plutarque ce fut Fénelon qui émut le plus son cœur. Le Tasse et les poètes vinrent ensuite. L'héroïsme, la vertu et l'amour devaient se verser de ces trois vases ensemble dans l'âme d'une femme destinée à cette triple palpitation des grandes impressions.
Au milieu de cet embrasement de son âme, sa raison restait froide et sa pureté sans tache ; à peine confesse- t-elle de légères et fugitives émotions du cœur et des sens. « En les lisant derrière le paravent qui fermait ma chambre dans la salle de mon père, écrit-elle, ma respiration s'élevait, je sentais un feu subit couvrir mon visage, et ma voix altérée aurait trahi mon agitation. J'étais Eucharis pour Télémaque, Ilerminie pour Tancrède. Cependant, toute transformée en elles, je ne songeais pas à être moi-même quelque chose pour personne. Je ne faisais point de retour sur moi, je ne cherchais rien autour de moi; c'était un rêve sans réveil. Cependant je me rappelle avoir vu avec beaucoup de tremblement un jeune peintre, nommé Taboral, qui venait parfois chez mon père ; il avait peut-être vingt ans, une voix douce, une figure sensible, rougissante comme une jeune fille. Lorsque je l'entendais dans l'atelier, j'avais toujours un crayon ou autre chose à y aller chercher; mais comme sa présence m'embarrassait autant
qu'elle m'était agréable, je ressortais plus vite que je n'étais entrée, avec un battement de cœur et un tremblement que j'allais cacher dans mon petit coin. » Bien que sa mère fut très -pieuse, elle n'interdisait aucune de ces lectures à sa fille. Elle voulait lui inspirer la religion et non la lui conmiander ; pleine de bon sens et de tolérance, elle la livrait avec confiance à sa raison et ne voulait ni comprimer ni tarir la sève qui devait plus tard porter son fruit dans ce cœur. Une religion servile et non volontaire lui semblait une dégradation et un esclavage que Dieu ne pouvait accepter comme un tribut digne de lui. L'âme pensive de la jeune fille se portait naturellement vers ces grands objets du bonheur et du malheur éternel; elle dut plonger plus jeune et plus profondément qu'une autre dans l'infini. Le règne du sentiment s'ouvrit en elle par l'amour de Dieu. Le sublime délire de ses contemplations pieuses embellit les premières années de son adolescence, résigna les autres à la philosophie , et semblait devoir la présener à jamais des orages des passions. Sa dévotion fut ardente; elle prit les teintes de son âme, aspira au cloître et rêva le martyre. Entrée au couvent, elle s'y trouva un moment heureuse, donnant sa pensée au mysticisme et son cœur à de premières amitiés. La régularité monotone de cette vie endormait doucement l'activité de ses méditations. Aux heures de liberté, elle ne jouait pas avec ses compagnes ; elle se retirait sous quelque arbre pour lire et rêver. Sen-
Mais ce goût, naturel à son sexe et à son âge, ne la détachait pas des occupations les plus humbles du ménage. Elle ne rougissait pas, après avoir paru, le dimanche, à 1* église ou à la promenade, dans une toilette enviée, d'aller, dans la semaine, en robe de toile, au marché, à côté de sa mère. Elle descendait même seule pour acheter, à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade, que la ménagère avait oubliés. Bien qu'elle se sentît un peu ravalée par ces soins domestiques, qui la faisaient descendre des hauteurs de son Plutarque, ou du ciel de ses rêves, elle y mettait tant de grâce associée à une dignité si naturelle, que la fruitière se faisait un plaisir de la servir avant ses autres pratiques, et que les premiers arrivés ne s'offensaient pas de ce privilège. Cette jeune fille, cette Héloïse future du xviii* sièle, qui lisait les ouvrages sérieux, qui expliquait les cercles de la sphère céleste, qui maniait le crayon et le burin, et qui roulait déjà des mondes de pensées hardies et de sentiments passionnés dans son âme, était souvent appelée à la cuisine pour éplucher les herbes. Ce mélange d'études graves, d'exercices élégants et de soins domestiques, ordonnés par la sagesse de sa mère, semblait la préparer de loin aux vicissitudes de sa fortune, et l'aida, plus tard, à les supporter. C'était Rousseau aux Charmettes, rangeant le bûcher de M™* de Warens de la main qui devait écrire le Contrat social^ ou Philopœmen* coupant son bois.
Du fond de cette vie retirée , elle apercevait quelquefois le monde supérieur qui brillait au-dessus d'elle; les éclairs qui lui découvraient la haute société offensaient ses regards plus qu'ils ne l'éblouissaient. L'orgueil de ce monde aristocratique qui la voyait, sans la compter, pesait sur son âme. Une société où elle n'avait pas son rang lui semblait mal faite. C'était moins de l'envie que de la justice révoltée en elle.
La jeune fille , conduite une fois par sa grand'mëre dans une maison aristocratique dont ses humbles parents étaient pour ainsi dire les affranchis^ fut violemment blessée du ton de supériorité caressante avec laquelle on traita sa grand'mère et ellemême. (( Ma fierté s'étonna, mon sang bouillonna plus fort qu'à l'ordinaire, je me sentis rougir. Je ne me demandais pas encore pourquoi telle femme était assise sur le canapé et ma grand'mère sur le tabouret, mais j'avais le sentiment qui conduit à cette réflexion, et je vis arriver la fin de la visite comme un soulagement à quelque chose qui oppresse. »
Une autre fois, on la mena passer huit jours i Versailles, dans le palais de ce roi et de cette reine dont elle devait un jour saper le trône. Logée dans les combles, chez une femme de la domesticité du château, elle vit de près ce luxe royal qu'elle croyait payé par la misère des peuples, et cette grandeur des rois élevée sur la servilité des courtisans. Les grands couverts, les promenades, le jeu du roi, les présentations passèrent sous ses yeux dans toute leur vanité et dans toute leur pompe. Ces superstitions du pouvoir répugnèrent à cette âme nourrie , par les philosophes, de vérité , de liberté et de vertu antique. Les noms obscurs, le costume bourgeois des parents qui la conduisaient à ce spectacle , ne laissaient tomber sur elle que des regards sans attention et quelques mots qui sentaient moins la faveur que la protection. Le sentiment de sa jeunesse, de sa beauté et de son mérite , inaperçus de cette foule qui n'adorait que la faveur ou l'étiquette , lui pesait sur le cœur. La philosophie, la fierté naturelle, l'imagination et la rigidité de son âme étaient également blessées dans ce séjour. « J'aimais mieux, ditelle , les statues des jardins que les personnages du palais. » Et sa mère lui demandant si elle était contente du voyage : « Oui, répondit-elle, pourvu qu'il finisse bientôt; encore quelques jours , et je détesterais tant les gens que je vois, que je ne saurais plus que faire de ma haine. — Quel mal te font-ils 7 » répliqua sa mère. » Sentir l'injustice et contempler
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Tabsurdité. » En voyant ces splendeurs du despotisme de Louis XIV qui s'éteignaient dans la corruption , elle songeait à Athènes ; et elle oubliait la mort de Socrate, Texil d'Aristide, la condamnation de Phocion. « Je ne prévoyais pas, dit-elle tristement en écrivant ces lignes, que la destinée me réservait à être témoin de crimes pareils à ceux dont ils furent les victimes, et à participer à la gloire de leurs martyres après avoir professé leurs principes. »>
Ainsi l'imagination, le caractère et les études de cette femme la préparaient^ à son insu, pour la république. La religion seule, alors si paissante sur elle, aurait pu la retenir dans la résignation qui soumet les pensées à l'ordre de Dieu. Mais la philosophie devint sa foi : cette foi fit partie de sa politique. L'émancipation des peuples se lia dans sa pensée à l'émancipation des idées. Elle crut, en renveisant les trônes, travailler pour les hommes, et, en renversant les autels, travailler pour Dieu. Telle est la confession qu'elle fait elle-même de son changement.
Cependant cette jeune fille attirait déjà de nombreux prétendants à sa main. Son père voulait la marier dans la classe à laquelle il appartenait luimême. Il aimait, il estimait le commerce, parce qu*il le regardait comme la source de la richesse. Sa fille le méprisait parce qu'il était, à ses yeux, la source de l'avarice et l'aliment de la cupidité. Les bonunes de cette condition lui répugnaient. Elle voulait, dans son mari, des idées et des sentiments analogues aux siens. Son idéal était une âme et non une fortune. « Nourrie dès mon enfance dans le commerce des grands hommes de tous les âges, familiarisée avec les hautes idées et les grands exemples, n'aurai -je vécu avec Platon, avec tous les philosophes, avec tous }es poètes, avec tous les politiques de l'antiquité, que pour m'unir à un marchand qui ne jugera et ne sentira rien comme moi? »
Celle qui écrivait ces lignes était dans ce moment même demandée à ses parents par un riche boucher du voisinage. Elle refusait tout. « Je ne descendrai pas du monde de mes nobles chimères , répondait-
elle aux instances sans cesse renouvelées de son père. Ce que je veux, ce n'est pas une condition , c'est un homme. Je mourrai dans l'isolement plutôt que de prostituer mon âme dans une union avec un être qui ne la comprendrait pas. »
Privée de sa mère par une mort prématurée, seule dans la maison d'un père où le désordre s'introduisait avec de secondes amours, la mélancolie gagnait son âme mais ne la surmontait pas. Elle se recueillait davantage en elle-même pour rassembler ses forces contre l'isolement et contre l'infortune. La lecture de VHéloise de Rousseau , qu'on lui prêta alors, fit sur son cœur le même genre d'impression que Plutarque avait fait sur son esprit. Plutarque lui avait montré la liberté, Rousseau lui fit rêver le bonheur. L'un l'avait fortifiée , l'autre l'attendrit. Elle éprouva le besoin d'épancher son âme. La tristesse fut sa muse sévère. Elle commença à écrire pour se consoler dans l'entretien de ses propres pensées, sans aucune intention de devenir écrivain; elle acquit, par ces exercices solitaires, cette éloquence dont elle anima plus tard ses amis.
Ainsi mûrissait cette femme patiente et résolue à la fois envers sa destinée, quand elle crut avoir trouvé rhomme antique rêvé depuis si longtemps par son imagination. Cet homme était Roland de la Platière.
11 lui fut présenté sous les auspices d'une de ses jeunes amies d* enfance mariée à Amiens, où Roland exerçait alors les fonctions d'inspecteur des manufactures. « Tu recevras cette lettre, lui écrivait l'amie, par le philosophe dont je t'ai quelquefois parlé, M. Roland, homme éclairé, de mœurs antiques, à qui on ne peut reprocher que son culte pour les anciens , son mépris pour son siècle et sa trop haute estime de sa propre vertu... » « Ce portrait, dit-elle, était juste et bien saisi. Je vis un homme de plus de quarante ans, haut de stature, négligé dans son attitude, avec cette espèce de roideur que donne l'habitude de l'isolement; mais ses manières étaient simples et faciles, et, sans avoir l'élégance du monde , elles alliaient la politesse de l'homme bien né à la gravité du philosophe. Une grande maigreur,
le teint accidentellement jaune, le front déjà peu garni de cheveux et très-découvert n'altéraient point des traits réguliers mais peu séduisants. Au reste, un sourire fin et une vive expression développaient sa physionomie et la faisaient sortir comme une figure nouvelle quand il s'animait en parlant ou en écoutant. Sa voix était mâle, son parler bref comme celui d'un homme qui n'aurait pas l'haleine longue; son discours, plein de choses, parce que sa tête était remplie d'idées, occupait l'esprit plus qu'il ne flattait l'oreille. Sa diction était quelquefois piquante mais revéche et sans harmonie. C'est un don rare et bien puissant sur les sens, ajoute- t-elle , que ce charme de la voix; il ne tient pas seulement à la qualité du son , il résulte aussi de cette délicatesse de sensibilité qui varie l'expression en modifiant l'accent. » C'était dire assez que Roland en était dé-
pOUH'U.
Roland , né dans une famille d^honnête bourgeoisie qui occupait des emplois de magistrature et prétendait à la noblesse, était le dernier de cinq frères. On le destinait à l'Église. Pour fuir cette destinée, qui lui répugnait, il quitta à dix -neuf ans la maison paternelle et se réfugia à Nantes. Entré chez un armateur, il se préparait à passer aux Indes, pour s'y adonner au commerce, quand une maladie l'arrêta au moment de s'embarquer. Un de ses parents, inspecteur des manufactures, le recueillit à Rouen et le fit entrer dans ses bureaux. Cette administration, animée de Tesprit de Turgot, touchait par les procédés des arts à toutes les sciences, et par réconomie politique aux plus hauts problèmes de gouvernement. Elle était peuplée de philosophes. Roland s'y distingua. Le gouvernement l'envoya en Italie, pour y étudier la marche du commerce.
11 s'éloigna avec peine de sa jeune amie et lui écrivit régulièrement des lettres scientifiques destinées à servir de notes à l'ouvrage qu'il se proposait d'écrire sur l'Italie , lettres dans lesquelles le senti-
ment se révélait sous la science, plus senablables aux études d*un philosophe qu'aux entretiens d'un amant.
A son retour, elle revit en lui un ami : son âge, sa gravité, ses mœurs, ses habitudes laborieuses le lui firent considérer comme un sage qui u' existait que par la raison. Dans l'union qu'ils méditaient, et qui ressemblait moins à l'amour qu'aux associations antiques des jours de Socrate et de Platon, l'un cherchait un disciple plus qu'une femme, l'autre épousait un maître plus qu'un mari. M. Roland retourna à Amiens. 11 écrivit de là au père pour lui demander la main de sa fille. Celui-ci refusa sèchement. II craignait dans M. Roland, dont l'austérité lui répugnait, un censeur pour lui, un tyran pour sa fille. Informée de ce refus par son père, celle-ci s'indigna et se retira dans un couvent , dénuée de tout. Elle y vécut des aliments les plus grossiers, qu'elle préparait de ses mains: Elle s'y plongea dans l'étude , elle y fortifia son cœur contre l'adversité. Elle se vengea à mériter le bonheur du sort qui ne le lui accordait pas. Le soir, une visite d'un de ses amis, le jour, une heure de promenade dans un jardin entouré de hautes murailles, ce sentiment de force qui fait qu'on se roidit contre le sort, cette mélancolie qui attendrit l'âme sur elle-même et la nourrit de sa propre sensibilité , l'aidèrent à passer les longs mois d'hiver de sa captivité volontaire.
Un sentiment d'amertume intérieure empoisonnait
cependant pour elle jusquà son sacrifice. Elle se disait que ce sentiment n'était pas récompensé : elle s'était flattée que M. Roland , en apprenant sa résolution et sa retraite , serait accouru pour l'arracher à son couvent et confondre leur destinée. Le temps s'écoulait, Roland ne venait pas, il écrivait à peine.» Il vint enfin après six mois. Il s'enflamma de nouveau en revoyant son amie derrière une grille ; il se détermina à lui oflrir sa main, elle l'accepta. Mais tant de calculs, d'hésitation, de froideur avaient enlevé le peu d'illusion qui pouvait rester à la jeune recluse et réduit les sentiments à une sévère estime. Elle se dévoua plutôt qu'elle ne se donna. Il lui parut beau de s'immoler au bonheur d'un homme de bien : mais elle accomplit ce sacrifice avec tout le sérieux de la raison et sans aucun enthousiasme de cœur. Son mariage fut pour elle un acte de vertu , dont elle jouit non parce qu'il était doux, mais parce qu'il lui parut sublime.
L'élève passionnée de Jean -Jacques Rousseau se retrouve à cette époque décisive de son existence. Le mariage de M*"' Roland est une imitation évidente de celui d'Héloïse épousant M. de Volmar. Mais l'amertume de la réalité ne tarde pas à percer sous l'héroïsme de son dévouement. « A force, dit-elle ellemême, de m'occuper de la félicité de l'homme à qui je m'associai, je m'aperçus qu'il manquait quelque chose à la mienne. Je n'ai pas cessé un seul instant de voir dans mon mari un des hommes les
plus estimables qui existent et auquel je pouvais m'honorer d'appartenir; mais j'ai senti souvent qu'il manquait entre nous de parité, que l'ascendant d'un caractère dominateur, joint à celui de vingt années de plus que mon âge, rendait de trop une de ces deux supériorités. Si nous vivions dans la solitude, j'avais des heures quelquefois pénibles à passer. Si nous allions dans le monde, j'y étais aimée de gens dont je m'apercevais que quelques-uns pourraient trop me toucher. Je me plongeai dans le travail de mon mari, je me fis son copiste, son correcteur d'épreuves; j'en remplissais la tâche avec une humilité sans murmures qui contrastait avec un esprit aussi libre et aussi exercé que le mien. Mais cette humilité coulait de mon cœur. Je respectais tant mon mari, que j'aimais à supposer toujours qu'il était supérieur à moi ; j'avais si peur d'une ombre sur son visage, il tenait tant à ses opinions, que je n'ai acquis que bien .tard la force de le contredire. Je joignais à ces travaux ceux du ménage; m'étanfe aperçue que sa délicate santé ne s'accordait pas de tous les régimes, je prenais le soin de lui préparer moimême ses aliments. Je restai avec lui quatre ans à Amiens. J'y devins mère et nourrice. Nous travaillions ensemble à \ Encyclopédie nouvelle , dont les articles relatifs au commerce lui avaient été confiés. Nous ne quittions ces études que pour des promenades champêtres hors de la ville. »
Roland, absolu et personnel, avait exigé, dès le
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commeiicement du mariage, que sa Temine cessât de voir les jeunes compagnes qu'elle avait admées au couvent et qui vivaient à Amiens. Il redoutait le mcnndre partage d'affection. Sa prudence dépassait les bornes de la raison. A une union austère comme le mariage, il Tant les distractions de l'amitié. Cette tyrannie d'un sentiment exclusif n'était pas rachetée par l'amour. Roland demandait tout à la comptaisance de sa femme. Si rien ne chancelait dans cette âme , elle sentait ses sacrifices , et elle jouissait de l'accomplissement de ses devoirs comme le stoïcien jouit de la douleur.
Après quelques années passées à Amiens , Roland obt'mt d'être employé dans les mêmes fonctions à Lyon, son pays natal. L'hiver il habitait la ville; il passait le reste de l'année à la campagne, dans la maison paternelle , où vivait encore sa mère , femme respectable par son âge, mais d'un commerce inquiet et tracassier dans la vie domestique. M"*^ Roland, dans toute la fleur de sa jeunesse, de sa beauté , de son génie , se trouvait ainsi reléguée et froissée entre une belle -mère implacable, un beau -frère insoumis et un mari dominateur. L'amour le plus passionné eût à peine suffi à compenser une si âpre situation. Elle n'avait^ pour l'adoucir, que le sentiment de ses devoirs , le travail , sa philosophie et son enfant. Elle y suffit, et finit par transformer cette retraite austère en un séjour d'harmonie et de paix.
C'est à la Plaiiêrey située au pied des montagnes du Beaujolais, dans le large bassin de la Saône, en face les Alpes, que H"' Roland se plongea dans la plénitude de cette nature qu'elle avait si souvent rêvée dans son enfance. C'est là que ses goûts sim-
pies et son âme aimante trouvèrent des aliments et des exercices à sa sensibilité.
Elle y partageait sa vie entre les soins du ménage, la culture de son esprit et la charité active, cette culture du cœur ; adorée des paysans , dont elle se fit la providence, elle appliquait au soulagement de leur misère le peu de superflu que lui laissait une économie étroite , et à la guérison de leurs maladies les connaissances qu'elle avait acquises en médecine. On la venait chercher de trois et quatre lieues pour aller visiter un malade. Le dimanche, les marches du perron de sa cour étaient couvertes d'infirmes qui venaient chercher du soulagement, ou de convalescents qui venaient lui apporter les témoignages de leur reconnaissance : les paniers de châtaignes, les fromages de leurs chèvres ou les pommes de leurs vergers. Elle jouissait de trouver le peuple des campagnes juste, sensible et reconnaissant. Elle se figurait à son image le peuple dépaysé des grandes capitales. L'incendie des châteaux, le brigandage, les massacres lui apprirent plus tard que ces mers d'hommes si calmes alors ont des tempêtes plus terribles que celles de l'Océan, qu'il faut des institutions aux sociétés comme il faut un lit aux flots, et que la force est aussi indispensable que la justice au gouvernement des peuples.
Cependant la Révolution de 89 avait sonné et était vcQue la surprendre au sein de cette retraite. Enivrée de philosophie, passionnée pour Tidéal de l'humanité, adoratrice de la liberté antique, elle s'enflamma dès la première étincelle à ce foyer d'idées nouvelles; elle crut de bonne foi que cette révolution, comme un enfantement sans douleur, allait régénérer l'espèce humaine, détruire la misère de la classe malheureuse, sur laquelle elle s'attendrissait, et renouveler la face du monde. Il y a de l'imagination jusque dans la^ piété des grandes âmes.
De ce jour. M'"' Roland sentit s'allumer en elle un feu qui ne devait plus s'éteindre que dans son sang. Tout l'amour oisif qui sommeillait dans son âme se convertit en enthousiasme et en passion pour l'humanité. Sa sensibilité, trop ardente sans doute pour un seul homme, se répandit sur tout un peuple. Elle aima la Révolution comme une amante. Elle communiqua cette flamme à son mari et à ses amis. Toute sa passion contenue se versa dans ses opinions. Elle se vengea de sa destinée qui lui refu-
sait le bonheur pour elle-même, en se consumant pour le bonheur des autres. Heureuse et aimée, elle n'eût été qu'une femme; malheureuse et isolée, elle devint un chef de parti.
Les opinions de M. et de M"* Roland soulevèrent contre eux, dans le premier moment, toute l'aristocratie commerciale de Lyon, ville probe et pure, mais ville d'argent où tout se calcule, et où les idées ont la pesanteur et l'immobilité des intérêts. Les idées ont un courant irrésistible qui entraine même les populations les plus stagnantes. Lyon fut entraîné et submergé par les opinions de l'époque. M. Roland fut porté à la municipalité par les premières élections. Il s'y prononça avec la roideur de ses principes et avec l'énergie qu'il puisait dans l'âme de sa femme. Redouté des timides, adoré des impatients, son nom devint une injure, puis un drapeau; la faveur publique le vengea des outrages des riches. Il fut député à Paris, par le conseil municipal, pour y défendre les intérêts commerciaux de Lyon auprès des comités de l'Assemblée constituante.
Les liaisons de Roland avec les philosophes et les économistes, qui formaient le parti pratique de la philosophie; ses rapports obligés avec les membres influents de l'assemblée, ses goûts littérsûres et sur-
tout Tattrait et la séduction naturelle qui attirent et retiennent les hommes éminents autour d'une femme belle, éloquente, passionnée, firent bientôt du salon de M"'*" Roland un foyer, peu éclatant encore, m^ ardent, de la Révolution.
Ce fut le 20 février 1791 , que M"'^ Roland rentra dans ce Paris d'où elle était sortie cinq ans auparavant, jeune fille inaperçue et sans nom, et où elle revenait comme une flamme pour animer tout un parti, fonder la république, régner un moment et puis mourir. Elle avait dans Tâme un confus pressentiment de cette destinée. Le génie et la volonté connaissent leur force, ils sentent avant les autres et ils prophétisent leur mission. M""' Roland semblait d'avance emportée par la sienne au centre de l'action. Elle courut le lendemain de son arrivée aux séances de l'Assemblée. Elle vit le puissant Mirabeau^ Vétonnanl Cazalès^ l'audacieux Maury^ V astucieux Lamethy le froid Barnave. Elle remarqua avec le dépit de la haine, dans l'attitude et le langage du côté droit, cette supériorité que donnent l'habitude de la domination et la confiance dans le respect des masses; dans l'attitude du côté gauche, l'infériorité des manières et l'insolence mêlée à la subaltemité. En femme sensible à ces nuances, elle les comprit; mais loin de se laisser séduire par cette supériorité de l'aristocratie , elle s'en indigna davantage contre un parti qu'on pouvait abattre, mais qu'on oe pouvait humilier.
C'est à cette époque que son mari et elle se lièrent avec quelques-uns des hommes les plus fervents parmi les apôtres des idées populaires. Ce n'étaient pas ceux qui brillaient davantage de la faveur du peuple et de l'éclat du talent, c'étaient ceux qui lui paraissaient aimer la Révolution pour la Révolution elle-même, et se dévouer avec un désintéressement sublime, non au succès de leur fortune, mais au progrès de l'humanité. Brîssot vint un des premiers. M. et M»"' Roland étaient, depuis longtemps, en correspondance avec lui sur des sujets d'économie publique et sur les grands problèmes de la liberté. Leurs idées avaient fraternisé et grandi ensemble. Ils étaient unis d'avance par toutes les fibres des cœurs révolutionnaires, mais ils ne se connaissaient pas. Brissot amena Pétion , son condisciple et son ami. Buzot et Robespierre, tous deux membres de la même assemblée, y furent introduits : Buzot, dont la beauté pensive, l'intrépidité et l'éloquence devaient plus tard agiter le cœur et attendrir Tadmiration de madame Roland ; Robespierre, que l'inquiétude de son âme et
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le fanatisme de ses haines jetaient dès lors comme on fennent d'agitatîm dont tons les Gonciliabnles où Ton conspirait an nom dn peuple. Brissot, Péti(m, Buzot, R<ri>eqM»Te cooTinrent de se réonir quatre fois par semaine , le soir, dans le salon de M** Roland. M** Roland se troorait ainsi jetée, dès les premiers jours, an centre des inouTements. Sa main invisiUe touchait les premiers fik de la trame encore confuse qui derait dérouler les plus grands événements. Ce rôle, le seul que lui permit son sexe, flattait à la fois son orgueil de fenune et sa pasâon politique. Elle le ménagea avec cette modestie qui eût été en elle le chef-d^Geuvre de Thalûleté, si elle n'eût été le don de sa nature. Placée hors du c^de, près d*uoe table à ouvrage, elle travaillait des mains, ou écrivait des lettres, tout en écoutant avec une apparente indiflerence les discussions de ses amis. Souvent tentée d'y prendre part, elle se mordait les lèvres pour réprimer sa pensée. Ame d'énergie et d'action, la longueur et la diffusion verbeuse de ces conseils sans résultat lui inspiraient un secret dédain. L'action s'évaporait en paroles, et l'heure passait emportant avec elle l'occasion, qui ne revient plus.
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n y a pour rtiistoire une curiosité sinistre à voir la première impression que fit sur JA^ Roland Thomme qui, réchaufle dans son sein et conspirant alors avec elle, devait un jour renverser la puissance de ses amis, les immoler en masse, et l'envoyer ellemême à Téchafaud. Nul sentiment répulsif ne paraît à cette époque avertir cette femme qu'elle conspire sa propre mort en conspirant la fortune de Robespierre.
Au 10 août même, M""" Roland se livra, pour sauver les jours de Robespierre, à un de ces premiers mouvements qui révèlent une amitié courageuse, et qui laissent des traces dans la mémoire même des ingrats. Après la journée du Charap-de-Mars, Robespierre, accusé d'avoir conspiré avec les rédacteurs de la pétition de déchéance, et menacé comme factieux de la vengeance de la garde nationale, fut obligé de se cacher. M""' Roland, accompagnée de son mari, se fit conduire, à onze heures du soir, dans sa retraite au fond du Marais , pour lui offrir un asile plus siïr dans leur propre maison. Il avait déjà fui son domi-
elle. Madame Roland se rendit de là chez Buzot, leur ami commun, et le conjura d* aller aux Feuillants, où il était inOuent alors, et de se bâter de disculper Robespierre avant que le décret d'accusation fût lancé contre lui.
Buzot bésita un moment , puis : « Je ferai tout, dit-il, pour sauver ce malbeureux jeune homme, quoique je sois loin de partager l'opinion de certaines personnes sur son compte. Il songe trop à lui pour aimer la liberté; mais il la sert, et cela me suffit. Je serai là pour le défendre. » Ainsi , trois victimes futures de Robespierre conspiraient, la nuit et à son insu, le salut de l'homme par qui elles devaient mourir. La destinée est un mystère d'où sortent les plus étranges coïncidences, et qui ne tend pas moins de pièges aux hommes par leurs vertus que par leurs crimes. La mort est partout; mais quel que soit le sort, la vertu seule ne se repent pas. Dans les cachots de la Conciergerie, M'"' Roland se souvint avec complaisance de cette nuit. Si Robespierre s'en souvint dans sa puissance, ce souvenir fut plus froid sur son cœur que la hache du bourreau.
MADAMR ROLAND. 387
Après la dispersion de TAssemblée constituante, H. et M** Roland, leur mission terminée, quittèrent Paris. Cette femme, qui sortait toute brûlante du foyer des factions et des aflaires, revint prendre à la Platière les soins de son ménage rustique et vendanger ses vignes; mais elle avait goûté Tenivrement de la Révolution. Le mouvement auquel elle avait participé un moment Tentratnait encore à distance ; elle était restée en commerce de lettres avec Robespierre et Buzot, correspondance politique et sèclie avec Robespierre, pathétique et tendre avec Buzot. Son esprit, son âme, son cœur, tout la rappelait. Il y eut entre elle et son mari une délibération en apparence impartiale pour décider s'ils s'enseveliraient à la campagne ou s'ils retourneraient à Paris. Mais l'ambition de l'un et l'âme de l'autre avaient prononcé à leur insu et avant eux. Le plus futile prétexte suffit à leur impatience. Au mois de décembre, ils étaient de nouveau installés à Paris.
C'était l'heure de l'avènement de leurs amis ; PétioD venait d'être nommé à la mairie et se créait
une république dans la commune; Bobespierre, exclu de 1* Assemblée législative par la loi qui interdisait la réélection de l'Assemblée constituante, s'élevait une tribune aux Jacobins ; Brissot entrait à la place de Buzot dans la nouvelle assemblée, et sa renommée de publiciste et d'homme d'État ralliait autour de ses doctrines les jeunes Girondins. Ceux-ci arrivaient de leur département avec l'ardeur de leur âge et l'impulsion d'un second flot révolutionnaire. Ils se jetèrent, en arrivant, dans les cadres que Robespierre, Buzot, Laclos, Danton et Brissot avaient préparés.
Boland, ami de tous ces hommes, mais sur le second plan et caché dans leur ombre, avait une de ces réputations sourdes, d'autant plus puissante sur l'opinion quelle éclatait moins au dehors; on en parlait comme d'une vertu antique, enveloppée dans la simplicité d'un homme des champs. Sous son silence on présumait la pensée ; dans le mystère on pressentait l'oracle. L'éclat et le génie de sa jeune femme attiraient les yeux sur lui; sa médiocrité même, seule puissance qui ait la vertu de neutraliser l'envie, le servait. Comme personne ne le craignait, tout le monde le mettait en avant : Pétion, pour se couvrir; Robespierre, pour le miner; Brissot, pour placer sa mauvaise renommée à l'abri d'une probité proverbiale; Buzot, Vergniaud, Louvet, Gensouné et les Girondins, par respect pour sa science et par entraînement vers M'"^ Roland; la cour même, par
confiance dans son honnêteté et par mépris pour son influence. Cet homme marchait au pouvoir sans se donner de mouvement, porté par la faveur d'un parti, par le prestige de Tinconnu sur Topinion, par le dédain de ses ennemis et par le génie de sa femme.
VADA«E BOLASa
Nous ne pouvons l'y suivre ici. Le ministëre de Roland appartient à Tbistoire générale, que nous avons racontée ailleurs. La fortune ne surprit pas M"*' Roland. Elle était ambitieuse, non de puissance, mais de gloire. La gloire n'éclaire que les hauteurs : elle désirait ardemment y faire monter son mari. Elle quitta le ministëre sans rien perdre de son influence et sans regretter le pouvoir, puisqu'elle emporta dans sa retraite son génie, son patriotisme (it ses amis. La conjuration ne fit que changer de place avec elle; du ministère de l'intérieur, elle passa tout entière dans le petit cénacle qu'elle réunissait et qu'elle inspirait de sa passion.
(le cercle s'agrandissait tous les jours. L'attraction de cette femme se confondait dans le cœur de ses amis avec l'attraction de la liberté. Us adoraient en (»lle la république future. L'amour que ces jeunes hommes ne s'avouaient pas pour elle faisait à leur insu partie de leur politique. Les idées ne deviennonl ivclives et puissantes que quand le sentiment los vivifie : elle était le sentiment de son parti.
Mais de ces hommes que la passion de la Révolution réunissait autour d'elle, celui que M"* Roland préférait à teus, c'était Buzot. Plus attaché à cette jeune femme qu'à son parti, Buzot était pour elle un ami; les autres n'étaient que des instruments ou des complices. Elle avait promptement jugé Barbaroux que sa jeunesse , sa rare beauté et son énergie avaient jeté naturellement dans cette faction de l'illusion et de l'amour gouvernée par une feftime. Ce jugement môme, empreint d'une certaine amertume, était comme un repentir de la faveur secrète que l'extérieur de ce jeune homme lui 'avait d'abord inspirée. Elle s'accuse de le trouver si beau, et semble prémunir son cœur contre l'entraînement de ses regards. « Barbaroux est léger, dit-elle, les adorations que des femmes sans mœurs lui prodiguent nuisent au sérieux de ses sentiments. Quand je vois ces beaux jeunes hommes, trop enivrés de l'impression qu'ils produisent, comme Barbaroux et Hérault de Séchelles, je ne puis m' empêcher de penser qu'ils s'adorent trop eux-mêmes pour adorer assez la patrie. »
Si on peut soulever le voile du cœur de cette femme vertueuse, qui ne le soulevait pas elle-même, de peur d'y découvrir un sentiment contraire à ses devoirs, on reste convaincu que son penchant instinctif avait été un instant pour Barbaroux, mais que sa tendresse réfléchie était pour Buzot. B,. n'est donné ni au devoir ni à la liberté de remplir tout entière Tâme d*ime femme belle et passionnée comme elle. Le devoir glace le cœur, la politique le trompe, la vertu le retient, l'amour* le remplit. M'"** Roland aimait Buzot. Buzot adorait en elle son inspiratrice et son idole. Peut-être ne s'avouèrent-ils jamais par des paroles l'un à l'autre un sentiment qui leur eût été moins sacré le jour où il serait devenu coupable. Mais ce qu'ils se cachaient à euxmêmes, ils l'ont comme involontairement révélé à leur mort : il y a dans les derniers jours et dans les dernières heures de cet homme et de cette femme des soupirs, des gestes et des paroles qui laissent échapper devant la mort le secret contenu dans la vie ; mais le secret ainsi trahi garde son mystère à leur sentiment. La postérité a le droit de Tentrevoir, elle n'a pas le droit de Taccuser.
Roland, homme estimable mais morose, avait les exigences de la faiblesse, sans en avoir la reconnaissance et la grâce envers sa compagne. Elle lui restait fidèle par respect d'elle-même plus que par attrait pour lui. Ils aimaient la même cause, la liberté. Mais le fanatisme de Roland était froid
comme rorgueil, celui de sa femme enflammé comme l'amour. Elle s'immolait tous les jours à la gloire de son mari ; à peine s'apercevait-il du sacrifice. On lit dans son cœur qu'elle porte ce joug avec fierté, mais que ce joug lui pèse. Elle peint Buzot avec complaisance et comme l'idéal d'une félicité intérieure. « Sensible, ardent, mélancolique, dit-elle, contemplateur passionné de la nature, il parait fait pour goûter et pour donner le bonheur. Cet homme oublierait l'univers dans les douceurs des vertus privées. Capable d'élans sublimes et de constantes affections, le vulgaire, qui aime à rabaisser ce qu'il ne peut égaler, l'accuse de rêverie. D'une figure douce, d'une taille élégante, il fait régner dans son costume ce soin, cette propreté, cette décence, qui annoncent le respect de soi-même et des autres. Pendant que la lie de la nation porte les flatteurs et les corrupteurs du peuple aux affaires, pendant que les égorgeurs jurent, boivent et se vêtent de haillons pour fraterniser avec la populace, Buzot professe la morale de Socrate et conserve la politesse de Scipion. Aussi on rase sa maison et on le bannit comme Aristide. Je m'étonne qu'ils n'aient pas décrété qu'on oublierait son nom! » L'homme dont elle parlait dans ces termes du fond de son cachot, la veille de sa mort, exilé, errant, caché dans les grottes de Saint-Émilion, tomba comme frappé de la foudre, et resta plusieurs jours en démence, en apprenant la mort de M"** Roland.
Depuis la retraite de son mari, M"* Roland désespérait de la liberté. Les froides théories de Robespierre glaçaient son cœur. Les haillons de Marat offensaient ses yeux. Renfermée dans la solitude, elle se demandait déjà si T idéal de la Révolution qu'elle avait rêvé n'était pas un de ces mirages de rame qui trompent par des perspectives séduisantes les imaginations altérées de bien , et qui se convertissent en aridité et en soif quand on en approche. 11 lui eût été doux de mourir avant scfû désenchantement. L'ardeur de la lutte et la grandeur de son courage avaient soutenu son âme pendant que son mari était au pouvoir. Maintenant l'activité de sa pensée se retournait contre elle-même et la dévorait. L'ingratitude du peuple venait avant la gloire. De toutes les promesses de la République, M"'* Roland n'avait vu se réaliser que des ruines et des crimes. La calomnie , qui s'acharnait sur elle et sur son mari, l'effrayait plus que Téchafaud. Elle avait conservé ses amis Barbaroux, Pétion, Louvet, Brissot, Buzot. Elle se préparait à quitter Paris et à se retirer de nouveau avec son mari et son enfant dans sa maison du Beaujolais.
Mais ce n'était pas seulement pour fuir. le bruit menaçant que ses ennemis faisaient autour de son nom qu'elle allait s'abriter dans ses montagnes : c'était pour se fuir elle-même. Les dangers que couraient ses amis lui révélaient la force des sentiments qu'elle éprouvait pour eux. Chaste comme ces statues de l'antiquité dont elle avait fait son modèle, elle .craignit de profaner dans son âme, par le feu d'un amour vulgaire, le feu pur et surnaturel de la liberté. Elle résolut de s'éloigner. Elle avait besoin de sa propre estime plus encore que de gloire. Elle voulait offrir une victime sans tache à la mort.
Mais l'agitation du moment, les comptes que Roland avait à rendre de sa gestion, les dangers toujours croissants suspendaient ce départ, de semaine en semaine. L'âme partagée entre son culte pieux pour Roland, son amour pour sa fille, ses inquiétudes sur ses amis, sa vigilance sur ses sentiments et sa douleur sur les maux de sa patrie, elle subissait à la fois toutes les angoisses de l'épouse, de la mère et du chef de parti. Elle connaissait à son tour l'amertume de la haine du peuple, les poisons de la calomnie, la froideur du foyer conjugal, les alarmes nocturnes sur la vie d'un époux et des enfants, et toutes ces angoisses qu'elle n'avait pas su plaindre dans la reine. Son logement, caché dans une sombre rue du quartier du Panthéon, contenait autant de troubles et de gémissements qu'un palais.
y» llâDllIE BOLâ%D.
Le 31 mai 1793 , pendant la séance qui décida la défaite des Girondins, le comité révolutionnaire de la commune envoya des hommes armés arrêter Roland dans sa maison. Le ressentiment 9e ce vieillard, le génie et la beauté de sa femme, la renommée populaire qui faisait de leur foyer domestique un foyer de conspiration contre la Montagne, les déclamations de Marat, les insinuations de Robespierre, les perpétuelles allusions des journaux jacobins à la puissance occulte de cette famille, enfin le nom de Rolandistes donné aux Girondins et confondant ainsi les prétendus crimes attribués à Roland dans les crimes qu on attribuait à ses amis, n'avaient pas permis au peuple d'oublier ce ministre tombé. On craignait trop cet homme pour lui pardonner. On croyait arrêter, dans sa personne, une conspiration contre la république, et trouver chez lui tous les fils et toute l'âme du parti du fédéralisme. A six heures du soir, pendant que la multitude entourait la Convention et que ses amis luttaient à la tribune, les sectionnaires se présentèrent chez lui et le sommèrent de les suivre au nom
du comité révolutionnaire. Ils lui montrèrent un ordre écrit. « Je ne connais pas ce pouvoir dans la constitution, répondit Roland, et je n'obéirai pas volontairement aux ordres qui émanent d*une autorité illégale. Si vous employez la violence, je ne pourrai que vous opposer la résistance d'un homme de mon âge; mais je protesterai jusqu'au dernier soupir. — Je n'ai pas d'ordre d'employer la violence , dit le chef des sectionnaires porteur du mandat d'arrêt; je vais en référer au conseil de la commune, et je laisse ici mes collègues pour répondre de vous. »
3W HADAME ROLARD.
M*** Roland s'arme de toute 1* indignation que le sentiment de la loi violée et des périls de son mari lui inspire. Elle rédige précipitamment une lettre à la Convention pour lui demander vengeance. Elle écrit de plus un billet au président et le prie de la faire admettre elle-même à la barre. Elle s'élance dans une voiture de place et se fait conduire aux Tuileries.
La foule et les troupes remplissaient les cours. Elle abaisse son voile sur son visage, de peur d'être reconnue par ses ennemis. Repoussée d'abord par les sentinelles, elle parvient, à force de ruse et d'insistance , à se faire ouvrir la salle des pétitionnaires. Elle entend de là, pendant des heures d'angoisse, le sourd retentissement des bruits de la salle et les tumultes des tribunes qui invectivent ses amis ou qui applaudissent ses ennemis. Elle envoie son billet au président par un député de la Plaine nommé Roze, qui la reconnaît et qui la protège. Roze revient après une longue attente. 11 lui raconte les motions meurtrières contre les (rirondins, la consternation de ce
parti, le danger des vingt-deux têtçs proscrites, Tiinpossibilité où est la Convention de faire diversion à ce combat à mort pour entendre et pour discuter la réclamation d'une femme. Elle insiste. Roze lui amène Vergniaud.
M"* Roland et Vergniaud s'entretiennent à l'écart, pendant que leur parti s'écroule. « Faites-moi entrer, faites -moi obtenir la parole, dit la femme courageuse à Vergniaud, j'exprimerai avec force des vérités qui ne seront pas inutiles à la république et qui réveilleront la Convention de sa stupeur. Un exemple de courage peut faire honte à une nation. » L'éloquence qu'elle sentait en elle lui faisait illusion sur la lâcheté des assemblées. Vergniaud gémit de son illusion, la détourne de son dessein, lui presse les mains dans les siennes comme pour un suprême adieu, et rentre dans la salle attendri et fortifié pour répondre à Robespierre.
M"* Roland sort des Tuileries, court à pied chez Louvet, dont elle aimait et dont elle voulait invoquer le courage. Louvet était à la Convention. A son retour, le concierge de la maison qu'elle habite lui apprend que Roland, délivré de la surveillance des sectionnaires, s'est réfugié dans une maison voisine. Elle y court. Son mari avait déjà changé d'asile. Elle le suit de porte en porte, et finit par le découvrir; elle tombe dans ses bras, lui raconte ses tentatives, se réjouit de sa délivrance, et ressort pour forcer la porte de la Convention.
11 était nuit depuis deux heures. Cette femme seule parcourt les rues illuminées sans comprendre de quel parti cette illumination éclaire le triomphe. Arrivée au Carrousel, où campaient tout à Theure quarante mille hommes et où s'agitait une multitude innombrable, elle trouve la place vide et silencieuse. Quelques rares sentinelles gardent seules les portes du palais national. La séance était levée. Elle interroge un groupe de sans-culottes, qui veillaient autour d'un canon. Ils lui apprennent, avec Taccent d'une joie qu'ils croient partagée par elle, que la commission des Douze est renversée, que ce sacrifice a réconcilié les patriotes, que Paris sauve la république, que le règne des traîtres est fini, et que la municipalité victorieuse ne tardera pas à faire arrêter les vingt- deux. Elle rentre consternée dans sa demeure. Elle embrasse sa fille endormie et délibère si elle se soustraira à l'arrestation par la fuite. L'asile où son mari s'était caché ne pouvait les celer tous les deux. Le seul asile possible pour elle, après celui-là, aurait accrédité
contre sa vertu des calomnies que sa pureté redoutait plus que la mort. Elle se décida à attendre son srjrt et à le braver au foyer de sa vie d'épouse et de mère. Elle avait depuis longtemps aguerri son âme contre la persécution et même contre Tassassinat. Son cœur, dévoré d'une double passion, un amour sans fad^lesse et un patriotisme désespéré, ne lui présentait depuis quelque temps dans la mort qu'un refuge pour sa vertu et qu une éclatante inunortalité pour btm nom. Elle ne regrettait de la vie que sa fille, dans Tàme de laquelle elle voyait poindre le germe de ses talents, avec une raison plus forte et plus sereine, pour dominer ses passions. Elle avait des amis siirs à qui elle pouvait léguer ce trésor d'une mère. Tranquille de ce coté, elle était prête à tout événe- Dient. Le sang d'une autre Lucrèce n'effrayait pas son imagination, pourvu qu'il teignît le drapeau de la république. Dans cette résolution, elle s'assit pour écrire à Roland les résultats de sa journée. Accablée des fatigues et des anxiétés du jour, elle venait de s'endormir, quand des membres de la section forcent sa demeure et la font réveiller en sursaut par sa femme de service. Elle se lève, et, comprenant d'avance son sort, elle s'habille avec décence et fait un paquet de ses vêtements les plus nécessaires, comme pour quitter à jamais sa maison. Les sertionuaires l'attendaient dans son salon; ils lui présentent l'ordre d'arrestation de la commune contn» elh^ Elh» demande une minute seulement pour informer, par
uo billet, un ami de sa situation et pour lui recommander sa fille. On la lui accorde ; mais le chef des sectiounaires ayant insisté pour lire ce qu'elle écrivait et pour connaître le nom de Tami auquel elle s'adressait, elle déchira avec indignation sa lettre, aimant mieux disparaître sans adieux, que de dénoncer une amitié dont on ferait un crime à celui qu'elle aimait.
On l'arracha, au lever du jour, à sa fille et à ses domestiques en larmes. « Que vous êtes aimée! » lui dit avec étonnement un des sectiounaires qui n'avait jamais vu, dans la femme belle et sensible, que le chef de parti odieux et calomnié. « C'est que j'aime, » lui répondit avec une fierté tendre M"" Roland.
On la jeta dans une voiture entourée de gendarmes. Le peuple et les femmes de la rue, ameutés depuis le matin par le spectacle de cette arrestation, suivaient la voiture en criant : a A la guillotine! » La foule aime à voir tomber toute chose. Un commissaire de la commune demanda à madame Roland si elle désirait qu'on baissât les glaces de la voiture pour la soustraire à ces regards et à ces cris, a Non , dit-elle, l'innocence opprimée ne doit pas prendre l'attitude du crime et de la honte; je ne crains pas les regards des hommes de bien, et je brave ceux de mes ennemis. — Vous avez plus de caractère que beaucoup d'hommes, lui dit le commissaire, vous attendez paisiblement justice. — Justice! répondit-elle; s'il y
en avait, je ne serais pas ici! J'irai à Téchafaud comme je me rends à la prison. Je méprise la vie. » Les portes de la prison se refermèrent sur elle.
Les geôliers de l'Abbaye adoucirent, autant que les murs d'une prison le permettaient, sa captivité. Il y a des êtres qu'on ne peut persécuter que de loin. La beauté amollit tout ce qui l'approche. On lui donna, à Tinsu des commissaires, une chambre éclairée d'un rayon de soleil. On lui apporta des fleurs. Elle aimait à s'en entourer dans le temps de son bonheur, comme du plus divin et du moins cher des luxes. On tressa de plantes grimpantes et touffues les barreaux de fer de sa fenêtre , pour laisser au moins à ses regard^^, en cachant les grilles, les illusions de la liberté. On permit à quelques amis de s'entretenir avec elle. On lui apporta des livres , ces entretiens qu'elle recherchait avec les plus grandes âmes- de l'antiquité. Tranquille sur le salut de son mari , qu'elle savait réfugié à Rouen chez des amis sûrs; tranquille sur l'avenir de sa fille, que son ami Bosc, administrateur du Jardin des Plantes, avait confiée à M"" Creuzé de La Touche, mère d'adoption; fière de souffrir pour la liberté, heureuse de souffrir
pour ses amis , elle éprouva une sorte d'apaisement voluptueux (le ses sensations dans le silence et dans la solitude de sa prison. La nature a mis le calme dans Texcès de Tinfoitune, comme une couche molle au fond de Tablme, pour adoucir la sensation de la chute, aux infortunés. La certitude de ne pouvoir tomber plus bas, le défi aux hommes de pousser plus loin leur vengeance, et la jouissance intérieure de son propre courage , placent le patient au-dessus du bourreau. Ces trois sentiments à la fois soutenaient l'énergie de M'"'' Roland. Ils faisaient de ses souffrances un spectacle glorieux pour elle, dont elle était à la fois le drame, Théroïne et le spectiileur.
Elle se sépara, par la pensée, du monde, du temps, d'elle-même, et voulut vivre d'avance tout entière dans la postérité. Rien de moderne et de chrétien ne fléchissait son âme à la résignation ou ne la tournait vers le ciel. Son dégoût des sui)erstition» avait affaibli en elle jusqu'à cette foi dans un Dieu présent et dans une immortalité certaine. Femme antique dans des jours chrétiens, sa vertu était romaine comme ses opinions. Sa Providence à (»lle, c'était l'opinion des hommes, son ciel, c'était la postérité. De tous les dieux elle n'invoquait que l'avenir. Une sorte de devoir abstrait et stoïque, qui est à lui-même son propre juge et sa propre récompensai, lui tenait lieu d'espérance , de cons^jlation et de piété. Mais son âme était si forte et si pure que cette vertu sans rémunération et sans preuve lui Huflisaii
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Cependant, bien que ce livre soit adressé, en apparence, à la postérité, on sent, à certains signes d'intelligence , qu il s'adressait surtout à l'âme d'un confident inconnu. M'"*' Roland espérait qu'après sa mort un œil ami déchifiTrerait son àme, et retrouverait plus clairs, dans ces pages, les allusions, les soupirs et les révélations de sa pensée. Ces mémoires sont comme une conversation à voix basse , dont le public n'entend pas tout. Ils ont un intérêt de plus : c'est un entretien suprême, c'est l'adieu d'une grande âme à la vie. A chaque mot on craint que la confidence ne soit interrompue par le bourreau. On croit voir la hache suspendue sur l'écrivain, prête à couper la pensée avec la tête.
Ces loisirs de sa captivité adoucirent, en les évaporant, les sensations de sa tristesse. La parole est une vengeance; l'indignation qui s'exhale se sent soulagée. La captive se reprit [)ar moments à espérer. Elle fut même délivrée quelques heures. Ivre de liberté, elle courut à sa demeure pour embrasser son enfant et revoir le foyer de sa vie intérieure. Cette
liberté d'un jour était nn piège de ses persécuteurs. Des satellites de la commune épiaient sa joie pour Tempoisonner. Ils l'attendaient sur' l'escalier de sa maison, ils ne lui laissèrent pas toucher la porte, franchir le seuil, entendre la voix de son enfant, voir les larmes de ses serviteurs. Ils l'arrêtèrent malgré ses invocations, et la jetèrent, à peine échappée, dans une autre maison, à Sainte-Pélagie, cet égout de vices où les prostituées des rues de Paris étaient balayées. On voulait l'avilir par le contact et la supplicier par sa pudeur. Elle fut contrainte de vivre avec ces femmes perdues. Leurs mœurs, leurs propos, leur lèpre morale, olfensèrent ses yeux, ses oreilles, sa pureté. Elle avait accepté la mort, on la condamnait à l'infamie.
. La compassion de ses geôliei-s l'isola à la fin de ces souillures. On lui donna une chambre, un grabat, une table. Elle reprit ses Mémoires, elle revit ses amis Bosc et Champap^neux. Plusieurs de ses amis, assidus de son foyer dans ses jours de puissance, aflectèrent l'oubli. Robespierre n'osait dérober une tôte au peuple. C.epenclant Tancienne amitié qui avait existé entre lui et M""' Roland donna à la captive un instant d'espérance et presque de faiblesse. Elle était malade à l'infirmerie de la prison. Un médecin qui se disait ami de Robespierre vint la visiter. Il lui parla de Robespierre. « Robespierre, répondit-elle, je l'ai beaucoup connu et beaucoup estimé. Je l'ai cru un sincère et ardent ami de la liberté. Je
crains aujourd'hui qu'il u*aime la domination et peut-être aussi la vengeance. Je le crois susceptible de prévention , facile à passionner, lent à revenir de ses jugements, jugeant trop vite coupables ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je Tai vu beaucoup : donjandez-lui de mettre sa main sur sa conscience et de vous dire s*il pense mal de moi. » Cette conversation lui suggéra la pensée d'écrire à Robespierre, elle y céda et écrivit.
La lettre écrite , elle la déchira.
Elle en garda cependant les lambeaux comme la trace d'une pensée de salut personnel sacrifiée à sa dignité de femme de parti et à ses sentiments d*épouse et d*amie. Robespierre n'eut point à décider entre son remords et sa popularité. La prisonnière se résigna à la mort. Elle entretint ses loisirs, comme les heures du soir d'une journée finie, de musique, de conversations et de lectures. Dans la musique elle puisait la mélancolie, dans les livres la force de sa situation. Elle étudiait surtout Tacite, ce sublime anatomiste des grandes morts, qui montre du doigt sur le cadavre de tant de victimes les dernières pulsations de la douleur et de l'héroïsme. Elle répétait le supplice avec lui, afin de le savoir par cœur et de le représenter dignement à l'instant suprême. Elle eut la pensée de prévenir le coup ; elle se procura du poison. Au moment de le boire, elle écrivit à son mari pour s'excuser de mourir avant lui : « Pardonne -moi, homme digue du respect de l'avenir, de disposer d'une vie que je t'avais consa-
crée! Tes malheurs m'y auraient attachée s*il m'eût été permis de les adoucir. Tu ne perds qu'un inutile objet d'inquiétudes déchirantes ! » Puis, revenant au souvenir de son enfant : « Pardonne -moi, chère enfant, jeune et tendre fille, écrivait-elle encore, toi dont la douce image pénètre mon cœur maternel et étonne mes résolutions! Ah! sans doute je ne t'aurais jamais enlevé ton guide s'ils avaient pu te le laisser. Les cruels! ont- ils pitié de l'innocence? Vous, mes amis, tournez vos regards et vos soins sur mon orpheline ! ne gémissez point d'une résolution qui met fin à mes épreuves! Vous me connûtes; vous ne croirez point que la faiblesse ou TefiTroi me dicte le parti que je prends. Si quelqu'un pouvait me répondre que devant le tribunal où Ton traduit tant de justes j'aurai la liberté de signaler les tyrans, je voudrais y paraître à l'heure même! »
Un seul cri vague d'invocation sortit à ce moment de son âme, religion du dernier soupir, qui, sans savoir où il va se perdre, cherche à s'exhaler plus haut et plus loin que le néant: « Divinité! être suprême! âme du monde! principe de ce que je sens de bon, de grand, d'immortel en moi! toi dont je crois l'existence parce qu'il faut que j'émane de quelque chose de supérieur à ce que je vois! je vais me réunir à ton essence ! »
Elle fit son testament et distribua entre sa fille, ses serviteurs et ses amis, son piano, sa harpe, deux bagues chères qui lui restaient, ses livres et quel-
ques meubles de son cachot, sa seule richesse. Elle se souvint de ses premières passions, la nature, la canjpagne, le ciel : « Adieu, écrivait - elle , adieu, soleil de ma fenêtre, dont les rayons brillants portaient la sérénité dans mon âme comme ils la rappelaient dans les cieuxl Adieu, campagnes solitaires des bords de la Saône , dont le spectacle m'a si souvent émue, et vous rustiques habitants de Thisy, dont j*essuyais les sueurs, dont j'adoucissais la misère, dont je soignais les maladies! Adieu, cabinets paisibles où je nourrissais mon esprit de la vérité, où je captivais mon imagination par Tétude, où j'apprenais dans le silence de la méditation à commander à mes sens et à mépriser la vanité! Adieu, ma fille! souviens -toi de ta mère! Tu n*es pas réservée sans doute à des épreuves comme les miennes! Adieu, enfant chérie, que j'ai nourrie de mon lait, et que je voudrais pénétrer de tous mes sentiments! »
Cette pensée bouleversa sa résolution, Timage de son enfant la nMint ])ar le canir. Elle jeta le poison et voulut, à cause de sa lille , laisser des heures de plus à ré])reuve et des repentirs à la destinée. Elle résolut d'attendre la mort.
Le supplice des Girondins jeta un linceul sur la vie aux yeux de M'"'' Roland. Vergniaud, Brissol frétaient plus. Qui savait le sort de I>uzot, de Barbaroux, de Louvet? Peut-être avaicMit-ils déjà (juitté la terre.
On la transporta à la Conciergerie. Elle y languit peu. Elle y grandit en se rapprochant de la mort. Son âme, son langage, ses traits y prirent la solennité des grands destins. Pendant le peu de jours qu'elle y passa, elle répandit par sa présence, parmi les nombreux prisonniers de cette maison, un enthousiasme et un défi de la mort qui divinisèrent les âmes les plus abattues. L'ombre voisine de l'échafaud semblait relever sa beauté. Les longues douleurs de sa captivité, le sentiment désespéré mais calme de sa situation , les larmes conteimes mais murmurantes au fond des paroles, donnaient à sa voix un accent où Ton entendait ce bouillonnement des sentiments qui monte d'un cœur profond.
Elle s'entretenait, à la grille, avec les hommes principaux de son parti qui peuplaient la Concier-
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s'était élevée haut, plus dure était la chute. Elle passait quelquefois de longues matinées, accoudée contre la fenêtre, le front contre le grillage de fer, à regarder un coin du ciel libre , et à pleurer comme un ruisseau sur les pots de fleurs dont le concierge avait garni l'entablement. A quoi pensait-elle? Des mots entrecoupés de ses dernières pages le révèlent : à son enfant, à son mari, vieillard accoutumé à cet appui et incapable de faire un pas de plus dans la vie sans elle ; à sa jeunesse vainement altérée d'amour, consumée dans le feu des ambitions politiques; à ces amis dont l'image la poursuivait et lui faisait seule regretter la vie s'ils vivaient encore, aspirer à la mort s'ils l'avaient devancée dans l'éternité. Elle l'ignorait : c'était son supplice.
L'interrogatoire et le procès de M™* Rolîind ne furent que la répétition des accusations contre la Gironde. On lui reproclia d'être l'épouse de- Roland et Taniie de ses complices. Elle avoua ces crimes comme une gloire. Elle parla avec tendresse de sou mari, avec respect de ses amis, avec une modestie fière d'elle-même. Interrompue par des clameurs de colère, chaque fois qu'elle voulut épancher son indignation, elle se tut sous les invectives de l'auditoire. Le peuple prenait alors une part terrible et dominante dans le dialogue entre les juges et les accusés. Il donnait ou retirait la parole. Il commandait le jugement.
Elle entendit sa condamnation en femme qui reçoit dans son arrêt de mort son titre à l'immortalité. Elle se leva, s'inclina légèrement, et avec l'expression de l'ironie sur les lèvres : « Je vous remercie, ditelle aux juges, de m'avoir trouvée digne de partager le sort des grands hommes que vous avez assassinés. » Elle redescendit les degrés de la Conciergerie, avec une précipitation et une légèreté de
MADAME ROLAND. il7
marche qui ressemblaient à Télan d'un enfant vers uo but qu'il va enfîn atteindre. Ce but était la mort. En marchant, dans le corridor, devant les prisonniers groupés pour la voir, elle les regarda en souriant, et, passant sa main droite transversalement contre son cou, elle fit le geste du couteau qui tranche une tête. Ce fut son seul adieu ; il était tragique comme sa destinée, joyeux comme sa délivrance. Il fut compris. Ces hommes, qui ne pleuraient pas sur eux, pleurèrent sur elle.
Plusieurs charrettes pleines de victimes roulaient ce jour- là leur charge de condamnés à Téchafaud. On la fit monter sur la dernière, à côté d'un vieillard infirme et faible, nommé Lamarche, ancien directeur de la fabrication des assignats. Elle était vêtue d'une robe blanche, protestation d'innocence dont elle voulait frapper le peuple. Ses beaux cheveux noirs, coupés derrière la tête, tombaient par devant en boucles sur son cou. Son teint, reposé par une longue captivité et anuné par l'air âpre et glacial de novembre, avait la fraîcheur de ses années d'enfance. Ses yeux parlaient.- Sa physionomie rayonnait de gloire. Ses lèvres hésitaient entre la pitié et le dédain. La foule l'insultait de mots grossiers : « A la guillotine! à la guillotine ! » lui criaient les femmes. «J'y vais, leur dit-elle, j'y serai dans un moment: mais ceux qui m'y envoient ne tarderont pas à m'y suivre. J'y vais innocente, ils y viendront souillés de sang; et vous qui applaudissez aujourd'hui vous
applaudirez alors I » Elle détournait quelquefois la tête de ces insultes, et se penchait avec une tendresse filiale vers son compagnon de supplice. Le vieillard pleurait. Elle lui parlait et l'encourageait à la fermeté. Elle essayait même d'égayer pour lui le funèbre trajet, et parvint à le faire sourire.
Une statue colossale de la Liberté, en argile, comme la liberté du temps, s'élevait alors au milieu de la place où Ton voit aujourd'hui l'obélisque. L'échafaud se dressait à côté de cette statue. Arrivée là. M"''' Roland descendit. Au moment où l'exécuteur lui prenait les bras pour la faire monter à la guillotine, elle eut un de ces dévouements qu'un cœur de femme peut seul contenir et révéler dans une pareille heure : « Je vous demande une seule grâce, et ce n'est pas pour moi , dit-elle en résistant un peu au bras du bourreau, accordez -la moil » Puis, se tournant vers le vieillard : « Montez le premier, dit -elle à Lamarche, mon sang répandu sous vos yeux vous ferait sentir deux fois la Vnort, il ne faut pas que vous ayez la douleur de voir tomber ma tête. » Le bourreau y consentit. Délicatesse d'une touchante sensibUité qui s'oublie et qui s'immole pour épargner une minute d'agonie à un vieillard inconnu, et qui atteste le sang -froid du cœur dans l'héroïsme de la mort ! Qu'une telle minute doit racheter d'emportement d'opinion devant la postérité et devant Dieu I
Après l'exécution de Lamarche, qu'elle entendit
sans pâlir, elle monta légèrement les degrés de Fécbafaud, et, s*inclinant du côté de la statue de la Liberté comme pour la confesser encore en mourant par elle : « liberté! s'écria- 1- elle, ô liberté! que de crimes on commet en ton nom ! » Elle se livra à l'exécuteur, et sa tête roula dans le panier.
Roland, en apprenant le supplice de sa femme, voulut mourir. Il sortit, sans dire un moi, de la maison où il avait trouvé Thospitalité depuis six mois. Il marcha une partie de la nuit sans autre dessein que celui de s'éloigner du lieu où il avait reçu asile, afin d'effacer sa trace et de ne pas perdre ceux qui ravaient sauvé. Au lever du jour, le ciel et la terre lui firent horreur. 11 tira un dard caché dans sa canne, en appuya le pommeau contre le tronc d'un pommier, au bord d'un grand chemin, et se perça le cœur. Le matin, les bergers trouvèrent son corps inanimé étendu au bord du fossé. Un billet, attaché à son habit par une épingle, portait ces mots : « Qui que tu sois, respecte ces restes. Ce sont ceux d'un homme vertueux. En appt*enant la mort de ma femme, je n'ai pas voulu rester un jour de plus sur une terre souillée de crimes. »