JUILLET
Dans une rue large et populeuse qui traverse la ville de Caen, capitale de la basse Normandie, et centre alors de l'insurrection girondine , on voyait au fond d'une cour une antique maison aux murailles grises, délavées par la pluie et lézardées par le temps. Cette maison s'appelait le Grand-Manoir. Une fontaine à margelle de pieiTe, verdie par la mousse, occupe un angle de la cour. Une porte étroite et basse, dont les jambages cannelés allaient se renouer au sommet en cintre , laissait voir les marches usées d'un escalier en spirale qui montait à l'étage supérieur. Deux fenêtres en croisillons, dont les
vitraux octogones étaient enchâssés dans des compartiments de plomb, éclairaient faiblement Fescalier et les vastes chambres naes. Ce jour pâle imprimait par cette vétusté et par cette obscurité à cette demeure ce caractère de délabrement, de mystère et de mélancolie que l'imagination humaine aime à voir étendu, comme un linceul, sur les berceaux des grandes pensées et sur les séjours des grandes natures. C'est là que vivait, au commencement de 1793, une petite -fille du grand tragique français Pierre Corneille. Les poètes et les héros sont de même race. Il n'y a entre eux d'autre différence que celle de l'idée au fait. Les uns font ce que les autres conçoivent, mais c'est une même pensée. Les femmes sont naturellement enthousiastes comme les uns, courageuses comme les autres. La poésie, l'héroïsme et l'amour sont du même sang.
Cette maison appartenait à une pauvre femme veuve sans enfants, âgée et infirme , nommée M"* de Bretteville. Auprès d'elle habitait, depuis quelques années, une jeune parente qu'elle avait recueillie et élevée pour étayer sa vieillesse et pour peupler son isolement. Cette jeune fille avait alors vingt-quatre ans. Sa beauté grave, sereine et recueillie, quoique éclatante, semblait avoir contracté l'empreinte de ce séjour austère et de cette vie retirée. Il y avait en elle quelque chose d'une apparition. Les habitants du quartier qui la voyaient sortir le dimanche avec sa vieille tante pour aller aux églises, ou qui l'entrevoyaient à travers la porte, lisant pendant de longues heures dans la cour, assise au soleil sur la marge de la fontaine, racontent que leur admiration pour elle était mêlée de prestige et de respect, soit rayonnement d'une pensée forte qui intimide l'œil du vulgaire, soit atmosphère de l'âme répandue sur les traits, soit pressentiment d'une destinée tragique qui éclate d'avance sur lé front.
Cette jeune fiUe était d'une stature élevée, sans
dépasser néanmoins la taille ordinaire des femmes grandes et sveltes de la Normandie. La grâce et la dignité naturelle accentuaient , comme un rbythme intérieur, sa démarche et ses mouvements. L'ardeur du Midi se mélsût dans son teint à la coloration des femmes du Nord. Ses cheveux semblaient noirs quand ils étaient attachés en masse autour de sa tête ou qu'ils s'ouvraient en deux ondes sur son front. Ils paraissaient lustrés d'or à l'extrémité de leurs tresses, comme l'épi plus foncé et plus resplendissant que la tige du blé au soleil. Ses yeux, grands et fendus jusqu'aux tempes, étaient de couleur changeante comme l'eau de mer, qui emprunte sa teinte à l'ombre ou au jour, bleus quand elle réfléchissait, noirs quand elle s'animait. Des cils très-longs, plus noirs que ses cheveux, donnaient du lointain à son regard. Son nez, qui s'unissait au front par une courbe insensible, était légèrement renflé vers le milieu. Sa bouche grecque dessinait nettement ses lèvres. L'expression en flottait insaisissable entre la tendresse et la sévérité, également propre à respirer l'amour ou le patriotisme. Le menton relevé, séparé en deux par un sillon très-creux, donnait à la partie inférieure de son visage un accent de résolution mâle qui contrastait avec la grâce toute féminine des contours. Ses joues avaient la fraîcheur de la jeunesse et l'ovale ferme de la santé. Elle rougissait et pâlissait facilement. Sa peau était d'une blancheur saine et marbrée de vie. Sa poitrine large et un peu maigre
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Cette jeune fille se nomouût Cbarloîie Cordayd'Armont. Quoique noble de sang, elle ê:ait nêo liaiis une chaumière nommée le Ronceray, au village de Ligneries, non loin d* Argentan.
Son père, François de Corday-d'Armont, était ud de ces gentilshommes de province que la pauvreté confondait presque avec le paysan. La terre qu'il cultivait dans un petit domaine inaliénable le nourrissait seule. Il joignait à cette occupation agricole une inquiétude politique et des goûts littéraires, trèsrépandus alors dans cette classe lettrée de la population noble. Il aspirait de Tâme une révolution prochaine. Il se tourmentait dans son inaction et^ans sa misère. Il avait écrit quelques ouvrages de circonstance contre le despotisme et le droit d'aînesse. Ces écrits étaient pleins de l'esprit qui allait éclore. II avait en lui l'horreur de la superstition , l'ardeur d'une philosophie naissante, le pressentiment d'une révolution nécessaire. Soit insuffisance de génie, soit inquiétude de caractère, soit obstination de fortune qui engloutit les plus beaux talents, il ne put se faire jour à travers les événements.
Il languissait dans son petit fief de Ligneries, au sein d'une famille qui s'accroissait tous les ans. Cinq enfants, deux fils et trois filles, dont Charlotte était
la seconde, lui faisaient sentir de jour en jour davantage les tristesses du besoin. Sa femme, Jacqueline- Charlotte-Marie de Gonthier-des-Autiers, mourut de ces angoisses, laissant un père à ses filles en bas âge , mais laissant en réalité leurs âmes orphelines de cette tradition domestique et de cette inspiration quotidienne qu'avec la mère la mort enlève aux enfants.
Charlotte et ses sœurs vécurent encore quelques années à Ligneries, presque abandonnées à la nature, vêtues de grosse toile, comme les filles de la Normandie, et, comme elles, sarclant le jardin, fanant le pré, glanant les gerbes, et cueillant les pommes de Tétroit domaine de leur père. A la fin, la nécessité força M. de Corday à se séparer de ses filles. Elles entrèrent, sous les auspices de leur noblesse et de leur indigence, dans un monastère de Caen, dont M'"* de Belzunce était abbesse. On appelait ce monastère r Abbaye aux Dames. Cette abbaye, dont les vastes cloîtres et Téglise d'architecture romane avaient été construits en 1066 par Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant, après avoir été désertée, dégradée et oubliée en ruine jusqu'en 1830, a été magnifiquement restaurée depuis, et forme aujourd'hui un des plus beaux hospices et un des plus splendides monuments de la ville de Caen.
Charlotte avait treize ans. Ces couvents étaient alors de véritables gynécées chrétiens, où les femmes vivaient à l'écart du monde, mais en écoutant tous ses bruits et en participant à tous ses mouvements. La vie monastique, pleine de pratiques douces, d'amitiés intimes, séduisit quelque temps la jeune fille. Son âme ardente et son imagination passionnée la jetèrent dans cette contemplation rêveuse, au fond de laquelle on croit apercevoir Dieu, état de l'âme que l'obsession affectueuse d'une supérieure et la puissance de l'imitation changent si aisément, dans l'enfance, en foi et en exercices de dévotion. Le caractère de fer de M"** Roland elle-même s'était allumé et amolli à ce feu du ciel. Charlotte, plus tendre, y céda plus facilement encore. Elle fut, quelques années, un modèle de piété. Elle rêvait de fermer sa vie à peine ouverte, à cette première page, et de s'ensevelir dans ce sépulcre, où au lieu de la mort elle trouvait le repos, l'amitié et le bonheur.
Mais plus son âme était forte, plus elle creusait vite et arrivait à l'extrémité de ses pensées. Elle
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descendit prompteinent au fond de sa foi d'enfant. KUe entrevit au delà de ses dogmes domestiques d'autres dogmes nouveaux, lumineux, sublimes. Elle n'abandonna ni Dieu ni la vertu, ces deux premières passions de son âme ; mais elle leur donna d'autres noms et d'autres formes. La philosophie, qui inondait alors la France de ses lueurs, franchissait, avec les livres en vogue, les grilles des monastères. C'est laque, plus profondément méditée dans le recueillement du cloître, et en opposition avec les petitesses monastiques , la philosophie formait ses plus ardents adeptes. Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, dans le triomphe de la raison générale, voyaient surtout leurs chaînes brisées, et adoraient leur liberté reconquise.
Charlotte noua au couvent ces tendres prédilections d'enfance semblables à des parentés de cœur. Ses amies étaient deux jeunes fdles de nobles maisons et d'humble fortune comme elle : M''" de Faudoas et de Forbin. L'abbcsse, M"" de Belzunce, et la coadjutrice. M'"* Doulcct de Pontécoulant, avaient distingué Charlotte. Elles l'admettaient dans ces sociétés un peu mondaines que l'usage permettait aux abbesses d'entretenir avec leurs parents du dehors, dans l'enceinte môme de leurs couvents. Charlotte avait connu ainsi deux jeunes gens, neveux de ces deux dames : M. de Belzunce, colonol d'un régiment de cavalerie en t,arn!son à Caen, et M. Doulcet de Pontécoulant,' olTcier des garles du corps du roi:
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l'un qui devait être massacré bientôt dans une émeute par la populace de Caen; l'autre qui allait accepter, avec une constance modérée, la Révolution, entrer à l'Assemblée législative et à la Convention, et subir l'exil et la persécution pour la cause de» Girondins.
Au moment de la suppression des monastères, Charlotte avait dix-neuf ans. La détresse de la maison paternelle s'était accrue avec les années. Ses deux frères, engagés au service du roi, avaient émigré. Une de ses sœurs était morte. L'autre gouvernait à Argentan le pauvre ménage de leur père. La vieille tante, M"* de Bretteville, recueillit Charlotte dans sa maison de Caen. Cette tante était sans fortune, comme toute sa famille. Elle vivait dans cette obscurité et dans ce silence qui laissent à peine con-^ naître, des plus proches voisins, le nom et Texistence d'une pauvre veuve. Son âge et ses infirmités épaississaient encore l'ombre que sa condition jetait sur sa vie. Une seule femme la servait. Charlotte assistait cette femme dans les soins domestiques. Elle recevait avec grâce les vieilles amies de la maison. Elle accompagnait, le soir, sa tante dans ces sociétés nobles de la ville, que les fureurs du peuple n'avaient pas encore toutes dispersées, et où l'on permettait à quelques vieux débris de l'ancien régime de se resserrer, pour se consoler ou pour gémir. Charlotte,
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respectueuse envers ces regrets et ces superstitioDs du passé , ne les contrariait jamais par des paroles cruelles; mais elle en souriait intérieurement, et nourrissait dans son âme le foyer d'opinions bien différentes. Ce foyer devenait en elle de jour en jour plus ardent. Mais la tendresse de son âme , la grâce de ses traits, la puérilité enfantine de ses maniérés, ne laissaient soupçonner aucune arrière-pensée soa< son enjouement. Sa gaieté douce rayonnait sur la vieille maison de sa tante, comme le rayon du matin d'un jour d'orage, d'autant plus éclatant que le soir sera plus ténébreux.
Ces soins domestiques remplis, sa tante accompagnée à Téglise et ramenée à la maison, Charlotte était libre de toutes ses pensées et de toutes ses heures. Elle passait ses jours à folâtrer dans la cour et dans le jardin, à rêver et à lire. On ne la gênait, on ne la dirigeait en rien, dans sa liberté, dans ses opinions, dans ses lectures. Les opinions religieuses de M*""" de Bretteville étaient des habitudes pIutAt que des convictions. Elle les gardait comme le costume de son âge et de son temps, mais elle ne les imposait pas. D'ailleurs la philosophie avait sapé, à cette époque, le fond des croyances dans l'esprii même de la vieille noblesse. La Révolution remettait tout en doute. On tenait peu à des idées qu'on voyait tous les jours chanceler et crouler. Et puis les opinions républicaines du père de Charlotte s'étaient infiltrées plus ou moins dans ses proches. La famille
de Gorday penchait pour les idées nouvelles. M"* de Bretteville elle-même cachait, sous la décence de ses regrets pour l'ancien régime, une faveur secrète pour la Révolution. Elle laissait sa nièce se nourrir des ouvrages, des opinions, des journaux de son choix. L'âge de Charlotte la portait à la lecture des romans, qui fournissent des rêves tout faits à l'imagination des âmes oisives. Son esprit la portait à la lecture des œuvres de philosophie, qui transforment les instincts vagues de l'humanité en théories sublimes de gouvernement, et des livres d'histoire, qui changent les théories en actions et les idées en hommes.
Elle trouvait ce double besoin de son esprit et de son cœur satisfait dans Jean- Jacques Rousseau, ce philosophe de l'amour et ce poète de la politique; dans Raynal, ce fanatique d'humanité; dans PIutarque enfin, ce personnificateur de l'histoire, qui peint plus qu'il ne raconte, et qui vivifie les événements et les caractères de ses héros. Ces trois livres se succédaient sans cesse dans ses mains. Les livres passionnés ou légers de l'époque, tels que VHéloise ou FaublaSy étaient aussi feuilletés par elle. Mais, bien que son imagination y allumât ses rêves, son âme n'y perdit jamais sa pudeur, ni son adolescence sa chasteté. Dévorée du besoin d'ahner, inspirant et ressentant quelquefois les premiers symptômes de l'amour, sa réserve, sa dépendance et sa misère la retinrent toujours aux derniers aveux de ses senti-
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meots. Elle déchirait son cœur, pour emporter violemment le premier lien qui s*y attachait. Son amour, refoulé ainsi par la volonté et par le sort, changea non de nature mais d'idéal. Il se transforma en vague «t sublime dévouement à un rêve de bonheur public. €e cœur était trop vaste pour ne contenir que sa propre félicité. Elle voulut y contenir la félicité de tout un peuple. Le feu dont elle aurait brûlé pour un seul homme, elle s* en consuma pour sa patrie. Elle se concentra de plus en plus dans ces idées, cherchant sans cesse en elle quel service elle pourrait rendre à l'humanité. La soif du sacrifice de soimême était devenue sa démence, son amour ou sa vertu. Ce sacrifice, dût-il être sanglant, elle était résolue à l'accomplir. Elle était arrivée à cet état désespéré de l'âme, qui est le suicide du bonheur, non au profit de la gloire ou de l'ambition, comnoe M""" Roland , mais au profit de la liberté et de l'humanité, comme Judith ou Épicharis. Il ne lui manquait plus qu'une occasion; elle l'épiMt, elle crut la daisir.
CHARLOtXE CORDAY. STO
C'était le temps où les Girondins luttaient, avec un retentissement de courage et d'éloquence prodigieux, contre leurs ennemis à la Convention. La présence dans le Calvados de ces députés proscrits et fugitifs, venant faire appel à la liberté contre Toppression et embraser les foyers des départements pour y susciter des vengeurs à la patrie, avait porté jusqu'à l'adoration l'attachement de la ville de Gaen pour les Girondins et l'exécration contre Marat. Le nom de Marat était devenu un des noms du crime. Les opinions plus anglaises que romsdnes, le républicanisme attique et modéré de la Gironde , contras- Udent avec le cipiisme des Maratistes. Â la place de ces hommes, ou intéressants ou sublimes, qui pandasaient défendre sur la brèche les derniers remparts de la société, la province s'indignait de voir un Marat, la lie et la lèpre du peuple, triomphant des lois par la sédition, couronné par l'impunité, rapporté dans les bras des faubourgs sur la tribune, prenant la dictatiu-e de l'anarchie, de la spoliation, de l'assassinat, et menaçant toute indépendance
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toute propriété, toute liberté, toute vie dans les départements : toutes ces convulsions, tous ces excès, toutes ces terreurs avaient fortement ému les provinces de la Normandie.
Ce qu'on avait désiré en Normandie avant le 10 août, c'était bien moins le renversement du trône qu'une constitution égalitaire de la monarchie. La ville de Rouen , capitale de cette province , était attachée à la personne de Louis XVI, et lui avait offert un asile avant sa chute. L'échafaud de ce prince avait humilié et attristé les bons citoyens. Les autres villes de cette partie de la France étaient riches, industrielles, agricoles. La paix et la marine étaient nécessaires à leur prospérité. De là une disposition secrète au rétablissement d'un régime qui unifait les garanties de la monarchie aux libertés de la République. De là l'enthousiasme pour ces Girondins, hommes de la Constitution de 1791; de là aussi l'espérance quF s'attachait à leur réintégration et à leur vengeance. Tout patriotisme se sentait frappé, toute vertu se sentait flétrir, toute Hberté se sentait mourir en eux.
Le cœur déjà blessé de Charlotte Corday sentit tous ces coups portés à la patrie se résumer en douleurs, en désespoir et en courage , dans un seul cœur. Elle vit la perte de la France, elle vit les victimes, elle crut voir le tyran. Elle se jura à elle-même de venger les unes, de punir l'autre, de sauver tout. Elle couva, quelques jours, sa résolution vague dans
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son âme, sans savoir quel acte la patrie demandait d'elle , et quel nœud du crime il était le plus urgent de trancher. Elle étudia les choses, les hommes, les circonstances, pour que son courage ne fut pas trompé, et que son sang ne fût pas versé en vain !
m CHARLOTTE CORDAY.
Les Girondins, que la ville de Caen avait pris sous sa garde, étaient logés tous ensemble au palais de l'ancienne intendance. On y tenait des assemblées du peuple, où les citoyens et les femmes même s'empressaient d'accourir pour contempler et pour entendre ces premières victimes de l'anarchie, ces derniers vengeurs de la liberté. Les noms si longtemps dominants de Pétion, de Buzot, de Louvet, de Barbaroux , parlaient plus haut que leurs discours à l'imagination du Calvados. La vicissitude des ré* volutious, qui montrait exilés et suppliants, à une ville reculée de la République, ces orateurs qui avaient renversé la monarchie, soulevé le peuple de Paris, rempli la tribune et la nation de leur voix, attendrissait les spectateurs et les rendait fiers de venger bientôt de si illustres hôtes. On s'enivrait des accents de ces hommes; on se les nommait, on se montrait du doigt ce Pétion, roi de Paris, et ce Barbaroux , héros de Marseille , dont la jeunesse et la beauté relevaient l'éloquence, le courage et les malheurs. On sortait en criant aux armes et en provo-
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quant les fils, les époux, les frères à s'enrôler dans les bataillons. Charlotte Corday, surmontant les préjugés de son rang et la timidité de son sexe et de son âge, osa plusieurs fois assister avec quelques amies à ces séances, ^lle s*y fit remarquer par un enthousiasme silencieux qui relevait sa beauté féminine, et qui ne se trahissait que par des larmes. Elle voulait avoir vu ceux qu'elle voulait sauver. La situation, les paroles, les visages de ces premiers apôtre^ de la liberté, presque tous jeunes, se gravèrent dans son âme, et donnèrent quelque chose de plus personnel et de plus passionné à son dévouement à leur cause.
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Le général Wimpfen, sommé par la Convention de se replier sur Paris, venait de répondre qu'il n'y marcherait qu'à la tête de soixante mille hommes, non pour obéir à un pouvoir usurpateur, mais pour rétablir l'intégrité de la représentation nationale et venger les départements. Plus de six mille volonjtaires étaient déjà rassemblés dans la ville de Gaen. Le dimanche 7 juillet ils furent passés en revue, par les députés girondins et par les autorités du Calvados, avec tout l'appareil propre à électriser leur courage. Ce rassemblement spontané se levant, les armes à la main, pour aller mourir et venger la liberté des insultes de l'anarchie , rappelait l'insurrection patriotique de 1792, entraînant aux frontières tout ce qui ne voulait plus vivre, s'il n'y avait plus de patrie.
Charlotte Corday assistait du haut d'un balcon à cet enrôlement et à ce départ. L'enthousiasme de ces jeunes citoyens, abandonnant leurs foyers pour aller couvrir le foyer violé de la représentation nationale et braver les balles ou la guillotine, répondait au
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sien. Elle le trouvait encore trop froid. Elle s'indignait du petit nombre d'enrôlements que cette revue avait ajouté aux régiments et aux bataillons de Wimpfen. Il n'y en eut, en effet, qu'une vingtaine ce jour-là.
Cet enthousiasme était, dit-on, attendri en elle par le sentiment mystérieux mais pur que lui portait un de ces jeunes volontaires qui s'arrachaient ainsi à leur famille, à leurs amours, peut-être à la vie. Charlotte Corday n'avait pu rester insensible à ce culte caché, mais elle immolait cet attachement de pure reconnaissance à un culte plus sublime.
Ce jeune homme se nommait Franquelin. Il adorait en silence la belle républicaine. Il entretenait avec elle une correspondance pleine de réserve et de respect. Elle y répondait avec la triste et tendre réserve d'une jeune fille qui n'a que des infortunes à apporter en dot. Elle avait donné son portrait au jeune volontaire, et lui permettait de l'aimer, du moins dans son image. M. de Franquelin, emporté par l'élan général, et sûr d'obtenir un regard et une approbation en s' armant pour la liberté, s'était enrôlé dans le bataillon de Caen. Charlotte ne put s'empêcher de faiblir et de pâlir en voyant ce batsdllon défiler pour le départ. Des larmes roulèrent dans ses yeux. Pétion, qui passait sous le balcon et qui connaissait Charlotte, s'étonna de cette faiblesse et lui adressa la parole : « Est-ce que vous seriez contente, lui dit-il, s'ils ne partaient pas? » La jeune fille rou-
Ï8C CHARLOTTE CORDAT.
git, retint la réponse dans son cœur et se retinL Pétion n'avait pas compris ce trouble. L'avenir le révéla. Le jeune Franquelin , i^rës l'acte et le supplice de Charlotte Corday, se retira dans un village de Normandie, frappé lui-même à mort par le contre -coup de la hache qui avait tranché la tête de celle qu'il adorait. Là, seul avec sa mère, il languit quelques mois, et mourut en demandant que le portrait et les lettres de Charlotte fussent ensevelis avec lui. Cette image et ce secret reposent dans ce cercueil.
Depuis ce départ des volontaires, Charlotte n'eut qu'une pensée : prévenir leur arrivée à Paris, épargner leur généreuse vie et rendre leur patriotisme inutile, en délivrant avant eux la France de la tyrannie. Cet attachement, souffert plutôt qu'éprouvé, fut une des tristesses de son dévouement , mais n'en fut pas la cause.
La vraie cause était son patriotisme. Un pressentiment de la terreur courait déjà sur la France en ce moment. L'échafaud était dressé à Paris. On parlait de le promener bientôt dans toute la république. La puissance de la Montagne et de Marat, si elle triomphait, ne devait se défendre que par la main des bourreaux. Le monstre, disait-on, avait déjà écrit les listes de proscription et compté le nombre des têtes qu'il fallait à ses soupçons ou à sa vengeance. Deux mille cinq cents victimes étaient désignées à Lyon, trois mille à Marseille, vingt-huit mille à Paris, trois cent mille dans la Bretagne et dans le Calvados. Le nom de Marat donnait le frisson comme le nom de la mort. Contre tant dé sang Char-
2K8 CHARLOTTE CORDÂY.
lotte voulait donner le sien. Plus elle rompait de liens sur la terre, plus la victime volontaire serait agréable à la liberté qu'elle voulait apaiser.
Telle était la secrète disposition de son esprit; mais Charlotte voulait bien voir avant de frapper.
Elle ne pouvait mieux s'éclairer sur Tétat de Paris, sur les choses et sur les hommes, qu'auprès des Girondins, principaux intéressés dans cette cause. Elle voulut les sonder sans se découvrir à eux. Elle les respectait assez pour ne pas leur révéler un projet qu'ils auraient pu prendre pour un crime ou prévenir- comme une généreuse témérité. Elle eut la constance de cacher à ses amis la pensée qui allait la perdre elle-même pour les sauver. Elle se présenta sous des prétextes spécieux à l'hôtel de l'Intendance, où les citoyens qui avaient affaire à eux pouvaient approcher les députés. Elle vit Buzot, Pétion, Louvet. Elle s'entretint deux fois avec Barbaroux. Les entretiens d'une jeune fille belle et enthousiaste avec le plus jeune et le plus beau des Girondins, sous couleur de politique, pouvaient motiver la calomnie, ou du moins exciter le sourire de l'incrédulité sur quelques lèvres. Il en fut ainsi au premier moment. Louvet, qui depuis écrivit un hymne à la pureté et à la gloire de la jeune héroïne , crut d'abord à une de ces Yulgabres séductions des sens dont il avait accu-
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fOd CHARLOTTE CORDAY.
mulé les tableaux dans son roman de Faublax, Buzot, tout rempli d'une autre image, abaissa à peine un coup d'œil sur Charlotte. Pétion, en traversant la salle commune de l'Intendance où Charlotte attendait Barbaroux, la railla gracieusement de son assiduité, et faisant ressortir le contraste de sa démarche avec sa naissance : <« Voilà donc, » lui dit-il en souriant , « la belle aristocrate qui vient voir les républicains! » La jeune fille comprit le sourire et l'insinuation blessante pour sa pureté. Elle rougit, puis s'indigna de rougu", et d'un ton de reproche sérieux et tendre : « Citoyen Pétion, » répondit- elle, c( vous me jugez aujourd'hui sans me connaître; un jour vous saurez qui je suis, m
Dans ces audiences qu'elle obtint de Barbaroux et qu'elle prolongea à dessein, pour se nourrir, dans ses discours, du républicanisme, de Tentliousiasme et des projets de la Gironde, elle prit Thumble rôle de solliciteuse; elle demanda au jeune Marseillais une lettre d'introduction auprès d'un de ses collègues de la Convention , qui put la présenter au ministre de l'intérieur. Elle avait, disait- elle, des réclamations à présenter au gouvernement en faveur de M"* de Forbin, son amie d'enfance. M"® de Forbin avait été entraînée en émigration par ses parents, et souffrait d'indigence en Suisse. Barbaroux donne une lettre pour Lauze de Perret, un des soixante-treize députés du parti de la Gironde, oublié dans la première proscription.
Cette lettre de Barbaroux , qui fut plus tard pour Lauze de Perret une cédule d'échafaud, ne contenait aucun mot qui pût être imputé à crime au député qui la recevrait. Barbaroux se bornait à recommander une jeune citoyenne de Caen aux égards et à la protection de Lauze de Perret. Il lui annonçait un
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écrit de leur ami commun, Salles, sur la Constitution. Munie de cette lettre et d'un passe-port, qu'elle avait pris quelques jours avant, pour Argentan, Charlotte adressa à Barbaroux des remercîments et des adieux. Le son de sa voix frappa Barbaroux d'un pressentiment qu'il ne put comprendre alors. « Si nous avions su son dessein, » dit-il plus tard, « et si nous eussions été capables d'un crime par une telle main, ce n'est pas Marat que nous aurions désigné à sa vengeance.»
La gaieté que Charlotte avait constamment mêlée ^ au sérieux des conversations patriotiques s'évanouit de son front, en quittant pour jamais la demeure des Girondins. Le dernier combat se livrait en elle, entre la pensée et l'exécution. Elle couvrit ce combat intérieur d'une prévoyante et minutieuse dissimulation. La gravité seule de son visage, et quelques larmes mal dérobées à l'œil de ses proches, révélaient l'agonie volontaire de son suicide. Interrogée par sa tante : « Je pleure, » répondit -elle, « sur les malheurs de mon pays , sur ceux de mes parents et sur les vôtres; tant que Marat vivra, personne ne sera sûr d'un jour de vie. »
M'"® de Bretteville se souvint, depuis, qu'en entrant dans la chambre de Charlotte pour la réveiller, elle avait trouvé sur son lit une vieille Bible ouverte au livre de Judith, et qu'elle y avait lu ce verset souligné au crayon : « Judith sortit de la ville parée d'une merveilleuse beauté, dont le Seigneur lui avait fait don pour délivrer Israël. »
Le même jour, Charlotte étant sortie pour faire ses préparatifs de départ, elle rencontra, dans la rue, des bourgeois de Caen qui jouaient aux cartes devant leur porte. « Vous jouez, » leur dit-elle avec un accent d'amère ironie, « et la patrie se meurt! »
Sa démarche et ses paroles avaient T impatience et la précipitation d'un départ. Elle partit, en effet, le 8 juillet pour Argentan. Là elle fit ses derniers adieux à son père et à sa sœur. Elle leur dit qu'elle partait bientôt pour l'Angleterre, où des amis émigrés lui avaient préparé un asile et un sort qu'elle ne pouvait espérer dans sa patrie, et qu'elle avait voulu recevoir la bénédiction paternelle avant cette longue séparation.
Son père approuva cet éloignement.
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La tristesse et la nudité de la maison paternelle, la tombe prématurée de sa mère, l'exil de ses frères, le découragement de toutes les espérances, le déchirement de tous les liens d'enfance conflrmèrent la résolution de la jeune fiUe au lieu de l'affaiblir. Elle ne laissait derrière elle aucune félicité à regretter, aucune \1e à compromettre , aucune dépouille à livrer. En embrassant son père et sa sœur, elle pleura plus sur le passé que sur l'avenir. Elle revint le même jour à Caen. Elle y trompa la tendresse de sa tante par la même ruse qui avait trompé son père. Ce prétexte couvrit Tattendrissement des adieux et les airangements intérieurs de sou départ. Elleravait arrêté en secret, pour le lendemain 9 juillet, par la dUigence de Paris.
Charlotte combla ces dernières heures de reconnaissance, de prévoyance et de tendresse pour cette tante , à qui elle avait dû une si longue et si douce hospitalité: elle pourvut, par une de ses amies, au sort de la vieille servante qui avait eu soin de sa jeunesse. Elle commanda et paya d'avance, chez des
ouvrières de Gaen , de petits présents de robeà et de broderies destinés à être portés après son départ, en souvenir à quelques jeunes compagnes de son enfance. Elle distribua ses livres de prédilection entre les personnes de son intimité; elle ne réserva, pour remporter, qu'un volume de Plutarque, comme si elle eût voulu ne pas se séparer, dans la crise de sa vie, de la société de ces grands hommes, avec lesquels elle avait vécu et voulait mourir.
Enfin le 9 juillet, de très -bonne heure, elle prit sous son bras un petit paquet de ses vêtements les plus indispensables: elle embrassa sa tante, elle lui dit qu'elle allait dessiner les faneuses dans les prairies voisines. Un carton de dessin à la main, elle sortit pour ne plus rentrer.
Au pied de l'escalier, elle rencontra l'enfant d'un pauvre ouvrier nommé Robert, qui logeait dans la maison, sur la rue. L'enfant jouait habituellement dans la cour. Elle lui donnait quelquefois des images. <i Tiens, Robert, » lui dit-elle en lui remettant son carton de dessin , dont elle n'avait plus besoin pour lui servir de contenance , « voilà pour toi ; sois bien sage et embrasse-moi; tu ne me reverras jamais. » Et elle embrassa l'enfant en lui laissant une larme sur la joue. Ce fut sa dernière larme sur le seuil de la maison de sa jeunesse. Elle n'avait plus à donner que son sang.
Son départ, dont on ignorait la cause, fut révélé à ses voisins de la rue Saint- Jean par une circonstance
»6 CHARLOTTE CORDAT.
qai achève de peindre la calme sérénité de son âme jusqu'à rextrémité de sa résolution.
En face de la maison de M"^ de Bretteville, de l'autre côté de la rue Saint- Jean , habitait une respectable famille de Caen, nommée Lacouture. Le fils de la maison, passionné pour la musique, consacrait régulièrement chaque jour quelques heures de la matinée à son instrument. Ses fenêtres, ouvertes en été, laissaient les notes s'évaporer et retentir jusque dans les maisons voisines. Charlotte, comme pour laisser entrer plus librement ces mélodies dans sa chambre, entr ouvrait aussi ses abat-jour à Theure où commençait le concert et s'accoudait quelquefois, la tète à demi cachée dans ses rideaux, sur la pierre de la croisée , écoutant et rêvant aux sons. Le jeune musicien, encouragé par cette apparition de jeune fille attentive, ne manquait pas un jour de s'asseoir devant son clavier à la même heure; Charlotte, pas un jour d'ouvrir ses volets. Le goût du même art semblait avoir établi une muette intelligence entre ces deux âmes qui ne se connaissaient que dans ce retentissement.
La veille du jour où Charlotte, déjà aflermie dans sa résolution, se préparait à partir pour l'accomplir et mourir, le piano se fit entendre à l'heure accoutumée. Charlotte, arrachée sans doute à la fixité de ses pensées par la puissance de l'habitude et par l'attrait de l'art qu'elle aimait, ouvrit sa fenêtre comme i l'ordinaire et parut écouter les notes avec une atten-
tioD aussi calme et plus rêveuse encore que les autres jours. Cependant elle referma la croisée avec une sorte de précipitation inusitée avant que le musicien eût refermé son clavier, comme si elle eût voulu s'arracher violemment elle-même dans un adieu pénible au dernier plaisir qui la captivait.
Le lendemain, le jeune voisin, s'étant assis de nouveau devant son instrument, regarda au fond de la cour du Grand-Manoir en face, si les premiers préludes feraient ouvrir les volets de la nièce de M""* de Bretteville. La fenêtre fermée ne s'ouvrit plus! Ce fut ainsi qu'il apprit le départ de Charlotte. L'instrument résonnait encore, l'âme de la jeune fille n'écoutait plus que l'orageuse obsession de son idée, l'appel de la mort et les éloges de la postérité.
298 CHARLOTTE COKDAY.
La liberté et la sécurité de sa conversation, dans la voiture qui l'emportait vers Paris, n'inspirèrent à ses compagnons de voyage d'autre sentiment que celui de l'admiration, de la bienveillance et de cette curiosité naturelle qui s'attache au nom et au sort d'une inconnue éblouissante de jeunesse et de beauté. Elle ne cessa de jouer, pendant la première journée , avec une petite fille que le hasard avait placée à côté d'elle dans la voiture; soit que son amour pour les enfants l'emportât sur sa préoccupation, soit qu'elle eût déposé déjà le fardeau de ses peines, et qu'elle voulût jouir de ces dernières heures d'enjouement avec l'innocence et avec la vie.
Les autres voyageurs étaient des Montagnards exaltés, qui fuyaient le soupçon de fédéralisme à Paris, et qui se répandaient en imprécations contre la Gironde et en adorations pour Marat. Éblouis des grâces de la jeune fille, ils s'efforcèrent de lui arracher son nom, l'objet de son voyage, son adresse à Paris. Son isolement à cet âge les encourageait à des familiarités qu elle réprima par la décence de ses
manières, par la brièveté évasîve de ses réponses, et auxquelles elle parvint à se soustraire tout à fait en feignant le sommeil. Un jeune homme plus réservé , séduit par tant de pudeur et de charmes, osa lui déclarer une respectueuse admiration. Il la supplia de l'autoriser à demander sa main à ses parents. Elle tourna en raillerie douce et en enjouement cet amour soudain. Elle promit à ce jeune homme de lui faire connaître plus tard son nom et ses dispositions à son égard. Elle charma jusqu'à la fin du voyage ses compagnons de route, par cette apparition ravissante dont tous regrettèrent de se séparer.
300 CHARLOTTE GORDAY.
XIY.
Elle entra dans Paris, le jeudi 11 juillet, à midi. Elle se fit conduire dans une hôtellerie qu'on lui avait indiquée à Gaen, rue des \ieux-Augustins, n® 17, à rhôtel de la Providence. Elle se coucha à cinq heures du soir, et s'endormit d'un profond sommeil jusqu'au lendemain. Sans confidente et sans témoin, pendant ces longues heures de solitude et d'agitation, dans une maison publique et au bruit de cette capitale dont l'immensité et le tumulte engloutissent les idées et troublent les sens, nul ne sait ce qui se passa dans cette âme, à son réveil, en retrouvant devant soi une résolution qui la sommait de l'accomplir. Qui peut mesurer la force de la pensée et la résistance de la nature? La pensée l'emporta.
CHARLOTTE GORDAY. 301
Elle se leva, s'habilla d'une robe simple mais décente, et se rendit chez Lauze de Perret. L'ami de Barbaroux était à la Convention. Ses filles, en l'absence de leur père, reçurent de la jeune étrangère la lettre d'introduction de Barbaroux. Lauze de Perret ne devait revenir que le soir. Charlotte rentra et passa la journée entière dans sa chambre à lire, à réfléchir et à prier. A six heures, elle retourna de nouveau chez Lauze de Perret. Le député était à table, et soupait avec sa famille et ses amis. Il se leva et la reçut dans son salon, sans témoin. Charlotte lui expliqua le service qu'elle attendait de son obligeance, et le pria de la conduire chez le ministre de l'intérieur, Garât, pour appuyer de sa présence«et de son crédit les réclamations qu'elle avait à faire valoir. Celte requête n'était, dans l'esprit de M"' de Corday, qu'un prétexte pour aborder un de ces Girondins à la cause desquels elle venait se sacrifier, et pour tirer de son entretien avec lui des renseignements et des indices propres à mieux assurer ses pas et sa main.
CBâlILOTTB CORDAT.
Laïue de Perret, pressé par l'heure et rappelé par ses cooTives, lui dit qu'il ne pouvait la conduire ce jour-là chez Garât, mais qu'il irait la prendre chez elle, le lendemain matin, pour l'accompagner dans les bureaux. Elle lui laissa son nom et son adresse, et fit quelques pas pour se retirer; puis, comme vaincue par l'intérêt que la figure honnête de cet^ homme de bien et l'enfance de ses filles lui avaient inspiré : « Permettez -moi un conseil, citoyen, » lui dit -elle d'une voix pleine de mystère et d'intimité, « quittez la Convention, vous ne pouvez plus y faire de bien ; allez à Gaen rejoindre vos collègues et vos frères. — Mon poste est à Paris, » répondit le représentant, « je ne le quitterai pas. — Vous faites une faute ; » répliqua Charlotte avec une insistance significative et presque suppliante, « croyezmoi, » ajouta-t-elle d'une voix plus basse et d'un accent plus rapide, « fuyez, fuyez avant demain soir! )) Et elle sortit sans attendre la réponse.
Ces mots, dont le sens n'était connu que de l'étrangère, furent interprétés par Lauze de Perret comme une simple allusion à l'urgence des périls qui menaçaient les hommes de son opinion à Paris. Il vint se rasseoir avec ses amis. Il leur dit que la jeune fille qu'il venait d'entretenir avait, dans l'attitude et dans les paroles, je ne sais quoi d'étrange et de mystérieux dont il était frappé , et qui lui commandait la réserve et la circonspection. Dans la soirée , un décret de la Convention ordonna de mettre les scellés sur les meubles des députés suspects d'attachement aux vingt-deux. Lauze de Perret était du nombre. II alla cependant le lendemain 12, de trèsgrand matin, prendre Charlotte à son logement, et la conduisit chez Garât. Garât ne les reçut pas. Le ministre ne pouvait donner audience avant huit heures du soir. Ce contre -temps sembla décourager Lauze de Perret. Il représenta à la jeune fille que sa qualité de suspect* et la mesure prise contre lui cette
nuit même , rendaient désonnais son patronage plus nuisible qu'utile à ses clients; que d'ailleurs elle ne s'était pas munie d'une procuration de M"* de Forbin pour agir en son nom, et qu'à défaut de cette formalité ses démarches seraient vaines.
L'étrangère insista peu, comme une personne qui n'a plus besoin du prétexte dont elle a coloré une action , et qui se contente du premier raisonnement pour abandonner sa pensée. Lauze de Perret la quitta à la porte de l'hôtel de la Providence. Elle feignit d'y rentrer. Elle en sortit aussitôt, el se fit indiquer, de rue en rue, le chemin du Palais -Royal.
Elle entra dans le jardin, non comme une étrangère qui veut satisfaire sa curiosité par la contemplation des monuments et des jardins publics, mais comme une voyageuse qui n'a qu'une affaire dans une ville, et qui ne veut perdre ni un pas ni une heure. Elle chercha de l'œil, sous les galeries, le magasin d'un coutelier. Elle y entra, choisit un couteau-poignard à manche d'ébène, le paya trois francs, le cacha sous son fichu, et rentra à pas lents dans le jardin. Elle s'assit un moment sur un des bancs de pierre adossés aux arcades.
Là, quoique plongée dans ses réflexions, elle s'en laissa distraire par les jeux des enfants , dont quelques-uns folâtraient à ses pieds et s'appuyaient avec confiance sur ses genoux. Elle eut un dernier sourire de femme pour ces visages et pour ces jeux. Ses indécisions l'oppressaient, non pas sur l'acte lai-
même pour lequel elle était déjà armée, mais sur la manière dont elle l'accomplirait. Elle voulait faire du meurtre une immolation solennelle qui jetât la terreur dans Tâme des imitateurs du tyran. Sa première pensée avait été d'aborder Marat et de le sacrifier au Ghamp-de-Mars, à la grande cérémonie de la fédération qui devait avoir lieu le ià juillet, en commémoration de la liberté conquise. L'ajournement de cette solennité jusqu'au triomphe de la république sur les Vendéens et les insurgés lui enlevait le théâtre et la victime. Sa seconde pensée avait été, jusqu'à ce dernier moment, de frapper Marat au sommet de la Montagne, au milieu de la Convention, sous les yeux de ses adorateurs et de ses complices. Son espoir, en ce cas, était d'être immolée ellemême aussitôt après , et mise en pièces par la fureur du peuple, sans laisser d'autres traces et d'autre mémoire que deux cadavres et la tyrannie renversée dans son sang. Ensevelir son nom dans l'oubli, et ne chercher sa récompense que dans son acte même , en ne demandant sa honte ou sa renommée qu'à sa conscience, à Dieu et au bien qu'elle aurait accompli : telle était, jusqu'à la fin, la seule ambition de son âme. La honte, elle n'en voulait pas pour sa famille. La renommée, elle n'en voulait pas pour elle-même. La gloire lui semblait un salaire humain indigne du désintéressement de son action , ou propre seulement à ravaler sa vertu.
Mais les entretiens qu'elle avait eus, depuis son
arrivée à Paris, avec Lauze de Perret et avec ses hôtes, lui avaient appris que Marat ne paraissait plus à la Convention. Il fallait donc trouver sa victime ailleurs, et pour Taborder, il fallait la tromper.
Elle s'y résolut. Cette dissimulation, qui froissait la loyauté naturelle de son âme, qui changeait le poignard en piège , le courage en ruse et l'immolation en assassinat , fut le premier remords de sa conscience et sa première punition. On distingue un acte criminel d'un acte héroïque , avant même que ces actes soient accomplis , par les moyens dont il faut se servir pour leur accomplissement. Le crime est toujours obligé de mentir; la vertu, jamais. C'est que l'un est le mensonge , l'autre la vérité dans l'action. L'un a besoin des ténèbres , l'autre ne veut que la lumière. Charlotte se décida à tromper. 11 lui en coûta plus que de frapper. Elle l'avoua elle-même. La conscience est juste avant la postérité.
Elle rentra dans sa chambre, écrivit à Marat un billet qu'elle remit à la porte de l'Ami du peuple. « J'arrive de Caen, » lui disait- elle; « votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la république. Je me présenterai chez vous vers une heure, ayez la bonté de me recevoir et de
m'accorder un moment d*entretien. Je vous mettrai dans le cas de rendre un grand service à la France. » Charlotte, comptant sur l'effet de ce billet, se rendit à l'heure qu'elle avait indiquée à la porte de Marat; mais elle ne put être introduite auprès de lui. Elle laissa alors à sa portière un second billet plus pressant et plus insidieux que le premier. Elle y faisait appel, non plus seulement au patriotisme, mais à la pitié de l'Ami du peuple, et lui tendait un piège par la générosité même qu'elle lui supposait. tt Je vous ai écrit ce matin, Marat, » lui disait-elle; ce avez -vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu'on me refuse votre porte. J'espère que demain vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive de Caen; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs je suis persécutée pour la cause de la liberté. Je suis malheureuse, il suffit que je le sois pour avoir droit à votre patriotisme. ».
Sans attendre la réponse, Charlotte sortit de sa chambre à sept heures du soir, vêtue avec plus de recherche qu'à l'ordinaire, pour séduire, par une apparence plus décente , les yeux des personnes qui surveillaient Marat. Sa robe blanche était recouverte, aux épaules, par un fichu de soie. Ce fichu, qui voilait sa poitrine, se repliait au-dessous du sem en ceinture, et se renouait derrière la taille. Ses cheveux étaient renfermés dans une coiffe normande dont les dentelles flottantes battaient les deux joues. Un large ruban de soie verte pressait cette coiffe autour des tempes. Ses cheveux s'en échappaient sur la nuque, quelques boucles seulement se répandaient sur le cou. Aucune pâleur du teint, aucun égarement du regard , aucune émotion de la voix ne révélaient en elle la mort qu'elle portait. Elle frappa sous ces traits séduisants à la porte de Marat.
310 CHARLOTTE COftDAT.
Marat habitait le premier étage d*aiie maisoQ délabrée de la rue des Cordeliers, aujourd'hui rue de rÉcole^e-Médecine , n* 18. Son logement se composait d'une antichambre et d'un cabinet de travail prenant jour sur une cour étroite, d'une petite pièce adjacente où était sa- baignoire, d'une chambre i coucher et d'un salon dont les fenêtres recevaient le jour de la rue. Ce logement était presque nu. Les nombreux ouvrages de Marat entassés sur le plancher, les feuilles publiques encore humides d'encre, éparses sur les chaises et dur les tables, des protes d'imprimeries entrant et sortant sans cesse, des femmes employées à plier et à adresser les brochures et les journaux , les marches usées de l'escalier, le seuil mal balayé des portes, tout attestait ce mouvement et ce désordre habituels autour d'un homme affaire , et la. perpétuelle afiluence des citoyens dans la maison d'un journaliste et d'un coryphée du peuple.
Cette demeure étalait, pour ainsi dire, l'orgueil de son indigence. Il semblait que son maître, tout
puissant alors sur la nation, voulût faire dire aux visiteurs à l'aspect de sa misère et de son travail : « Regardez Fami et le modèle du peuple ! il n'en a dépouillé ni le logement, ni les mœurs, ni Tbabit. »
Cette misère était l'enseigne du tribun. Mais quoique affectée elle était réelle. Le ménage de Marat était celui d'un bumble artisan. La femme qui gouvernait la maison se nommait naguère Catherine Evrard ; elle se nommait alors Albertine Marat, depuis que l'Ami du peuple lui avait donné son nom, en la prenant pour épouse, im jour de beau temps j à la face du soleil^ à l'exemple de Jean-Jacques Rousseau. Une seule servante assistait cette femme dans les soins de la domesticité. Un commissionnaire, nommé Laurent Basse, faisait les messages et les travaux du dehors. Dans ses moments de liberté, cet homme de peine s'occupait dans l'antichambre aux travaux manuels nécessités par l'envoi des feuilles et des afiiches de l'Ami du peuple.
L'activité dévorante de l'écrivain n'avait pas été ralentie par la maladie lente qui le minait. L'inflammation de son sang semblait allumer son âme. Tantôt de son lit, tantôt de son bain, il ne cessait d'écrire, d'apostropher, d'invectiver ses ennemis, d'inciter la Convention et les Cordeliers. Offensé du silence de T Assemblée à la réception de ses messages, il venait de lui adresser une nouvelle lettre dans laquelle il menaçait la Convention de se faire porter mourant à la tribune , pour faire honte aux
313 CHABLOTTE CORDAT.
représentants de leur mollesse, et pour leor dicter les meurtres nécessaires. D ne laissait ancon repos ni aox autres ni à lui-même. Plein du pressentiment de la mort, il semblait craindre seulement que Theure suprême trop rapide ne lui laissât pas le temps d'immoler assez de coupables. Plus pressé de tuer que de vivre, il se hâtait d'envoyer devant lui le plus de victimes possible, comme autant d'otages donnés par le glaive à la Révolution complète qu'il voulait laisser sans ennemis après lui. La terreur qui sortait de la maison de Marat y rentrait sous une autre forme : la crainte perpétuelle de l'assassinat. Sa compagne et ses affidés croyaient voir autant de poignards levés sur lui qu'il en levait lui-même sur les tètes de trois cent mille citoyens. L'accès de sa demeure était interdit comme l'accès du palais de la tyrannie. On ne laissait approcher de sa personne que des amis sûrs, ou des dénonciateurs recommandés d'avance et soumis à des interrogatoires et à de sévères confrontations. L'amour, la défiance et le fanatisme veillaient à la fois sur ses jours.
CHARLOTTE CORDAY. 3i3
Charlotte ignorait ces obstacles, mais elle les soupçonnait. Elle descendit de voiture, du côté opposé de la rue , en face de la demeure de Marat. Le jour commençait à baisser, surtout dans ce quartier assombri par des maisons hautes et par des rues étroites. La portière refusa d'abord de laisser pénétrer la jeune inconnue dans la cour. Celle-ci insista néanmoins et franchit quelques degrés de Tescalier, rappelée en vain par la concierge. A ce bruit, la maltresse de Marat entr'ouvrit la porte, et refusa rentrée de l'appartement à l'étrangère. La sourde altercation entre ces femmes, dont l'une suppliait qu'on la laissât parler à l'Ami du peuple, dont l'autre s'obstinait à barrer la porte, arriva jusqu'aux oreilles de Marat. 11 comprit, à ces explications entrecoupées , que la visiteuse était l'étrangère dont il avait reçu deux lettres dans la journée. D'une voix impérative et forte, il ordonna qu'on la laissât pénétrer.
Soit jalousie, soit défiance, Albertine obéit avec répugnance et en grondant. Elle introduisit la jeune
fille dans la petite pièce où se tenait Marat et laissa, en se retirant, la porte du corridor entr'ouverte, pour entendre le moindre mot ou le moindre mouvement du malade.
Cette pièce était faiblement éclairée. Marat était dans son bain. Dans ce repos forcé de son corps, il ne laissait pas reposer son âme. Une planche mal rabotée, posée sur la baignoire, était couverte de papiers, de lettres ouvertes et de feuilles commencées. 11 tenait de la main droite la plume que Tarrivée de l'étrangère avait suspendue sur la page. Cette feuille de papier était une lettre à la Convention, pour lui demander le jugement et la proscription des derniers Bourbons tolérés en France. A côté de la baignoire, un lourd billot de chêne, semblable à une bûche posée debout, portait un écritoire de plomb du plus grossier travail : source impure d'où avaient coulé depuis trois ans tant de délires, tant de dénonciations, tant de sang. Marat, recouvert dans sa baignoire d'un drap sale et taché d'encre, n'avait hors de l'eau que la tête, les épaules , le haut du buste et le bras droit. Rien dans les traits de cet homme n'était de nature à attendrir le regard d'une femme et à faire hésiter le coup. Les cheveux gras, entourés d'un mouchoir sale, le front fuyant, les yeux eflrontés, les pommettes saillantes, la bouche immense et ricaneuse, la poitrine velue, les membres grêles, la peau livide : tel était Marat.
Charlotte évita d'arrêter son regard sur lui, de peur de trahir T horreur de son âme à cet aspect. Debout, les yeux baissés, les mains pendantes auprès de la baignoire, elle attend que Marat l'interroge sur la situation de la Normandie. Elle répond brièvement en donnant à ses réponses le sens et la couleur propres à flatter les dispositions présumées du démagogue. Il lui demande ensuite les noms des députés réfugiés à Caen. Elle les lui dicte. Il les note; puis quand il a fini d'écrire ces noms : u C'est bien ! » dit-il de l'accent d'un homme sûr de sa vengeance ; « avant huit jours ils iront tous à la guillotine ! »
A ces mots, comme si l'âme de Charlotte eût attendu un dernier forfait pour se résoudre à frapper le coup, elle tire de son sein le couteau et le plonge, avec une force surnaturelle, jusqu'au manche, dans le cœur de Marat. Charlotte retire du même mouvement le couteau ensanglanté du corps de la victime, et le laisse glisser à ses pieds, u A moi ! ma chère amie! à moi! » s'écrie Marat, et il expire sous le coup.
lo cri de d éueaac de la Tktiaie, Albertiae, la sermne et Laorent BasK se prédpitent dans la chambre* Us l e ywie nt dans leurs bras la tête évanouie <fe Narat. Oiarlotte, immobile et comme pétrifiée de son crime, était debout derrière le rideau de la fenêtre. La tran^Nuience de Tétoffe, aux derniers rayons du jour, laissait apercevoir Tombre de son corps. Le commissionnaire Laurent s*arme d'une chaise, lui assène un coup mal assuré sur la tête et la précipite sur le carreau. La maîtresse de Marat la foule, en trépignant de rage, sous ses pieds. Au tumulte de la scène, aux cris des deux femmes, les habitants de la maison accourent , les voisins et les passants s'arrêtent dans la rue, montent l'escalier, inondent l'appartement, la cour et bientôt le quartier, demandent avec des vociférations forcenées qu'on leur jette l'assassin , pour venger sur son cadavre encore chaud la mort de l'idole du peuple. Les soldats des postes voisins et les gardes nationaux accourent. L'ordre se rétablit dans le tumulte. Les chirurgiens arrivent, s'efforcent d'étancher la blessuiv. l/eau rougie donne à l'homme sanguinaire Tapi^^rtMice d*e\pîrer dans un bain de sang. Ils ne transportent qu*un mort sur son lit.
Charlotte s'était relevée d'elle-ipême. Deux soldats lui tenaient les bras fixés en croix l'un sur l'autie, comme dans des menottes, en attendant qu'on apportât des cordes pour lier ses mains. La haie de baïonnettes qui l'entourait avait peine à contenir la foule , qui se précipitait sans cesse sur elle pour la déchirer. Les gestes, les poings levés, les bâtons, les sabres brandissaient mille morts sur sa tête. La concubine de Marat, échappant aux femmes qui la consolaient, se lançait par intervalles sur Charlotte , et retombait dans les larmes et dans les évanouissements. Un Cordelier fanatique, nommé Langlois, perruquier de la rue Dauphine, avait ramassé le couteau ensanglanté. Il faisait le discours funèbre sur le cadavre de la victime. Il entrecoupait ses lamentations et ses éloges de gestes vengeurs, par lesquels il semblait enfoncer autant de fois le fer dans le cœur de l'assassin. Charlotte, qui avait accepté d'avance toutes ces morts, contemplait d'un regard fixe et pétrifié ce mouvement, ces gestes, ces mains, ces armes dirigées de si près contre elle.
Elle ne paraissait émue que des cris déchirants de la concubine de Marat. Sa physionomie semblait exprimer devant cette femme Tétonnement- qu'un tel homme pût être aimé, et le regret d'avoir été forcée de percer deux cœurs pour en atteindre un. Excepté l'impression de pitié que les reproches d'Albertine donnaient par moments à sa bouche, on n'apercevait aucune altération ni dans ses traits, ni dans sa couleur. Seulement^ aux invectives de l'orateur et aux gémissements du peuple sur la perte de son idole, on voyait se dessiner sur se9 lèvres le sourire amer du mépris. « Pauvres gens, » dit -elle une fois, « vous voulez ma mort et vous me devriez un autel pour vous avoir délivrés d'un monstre! » a Jetezmoi à ces forcenés, » dit-elle une autre fois aux soldats qui la protégeaient; u puisqu'ils le regrettent, jls sont dignes d'être mes bourreaux! »
Ce sourire, comme un défi au fanatisme de la multitude, soulevait de plus furieuses imprécations et des gestes plus menaçants. Le commissaire de la section du Théâtre-Français, Guillard, entra escorté d'un renfort de baïonnettes. 11 dressa le procès-verbal du meurtre, et fit conduire Charlotte dans le salon de Marat pour commencer à l'interroger. 11 écrivait ses réponses : elle les faisait calmes, lucides, réfléchies, d'une voix ferme et sonore, où l'on ne sentait d* autre accent que celui d'une satisfactioD fière de Tacte qu'elle avait commis. Elle dictait ses aveux çpmme des éloges. Les administrateurs de la
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police départementale assistaient à l'interrogatoire. Ils avaient envoyé prévenir le conseil de la commune , le Comité de salut public et le Comité de sûreté générale. Le bruit de la mort de TAmi du peuple était répandu, avec la rapidité d'une commotion électrique, par des hommes qui couraient éperdus de quartier en quartier. Tout Paris s'arrêta comme frappé de stupeur au récit de cet attentat. Il sembla que la République eût tremblé, ou que des événements inconnus dussent éclore du meurtre de Marat.
A cette nouvelle , les députés Maure , Chabot , Drouet et Legendre, membres des comités du gouvernement, sortirent de la salle de la Convention et coururent sur le théâtre du crime. Ils y trouvèrent la foule grossissante, et Charlotte répondant aux premiers interrogatoires. Us restèrent confondus et muets à Taspect de tant de jeunesse et de beauté sur le visage, de tant de calme et de résolution dans les paroles. Jamais le crime n'avait apparu sous de pareils traits à Tesprit des hommes. Elle semblait le transfigurer tellement à leurs yeux , que même à côté du cadavre ils furent attendris sur l'assassin.
Le procès-verbal terminé, et les premières réponses de Charlotte écrites, les députés Chabot, Drouet, Legendre et Maure ordonnèrent qu'elle fût transportée à 1* Abbaye , prison la plus voisine de la maison de Marat. On fit approcher la même voiture de place qui l'avait amenée. La foule remplissait la rue des Cordeliers; sa rumeur sourde, interrompue de vociférations et d'excès de rage, annonçait la ven-
CHARLOTTE CORDAY. 32i
geance et rendait la translation difficile. Les détachements de fusiliers successivement accourus, Técharpe des commissaires, le respect pour les membres de la Convention , refoulèrent et continrent mal la multitude. Le cortège se fraya avec peine un passage. Au moment où Charlotte, les bras liés de cordes, et soutenue par les mains des deux gardes nationaux qui lui tenaient les coudes, franchit le seuil de la maison pour monter le marchepied de la voiture, le peuple afflua autour des roues, avec de tels gestes et de tels hurlements, qu'elle crut sentir ses membres déchirés par ces milliers de mains, et qu'elle s'évanouit.
En revenant à elle , elle s'étonna et s'affligea de respirer encore. Cette mort était celle qu'elle avait rêvée. La nature avait jeté le voile de l'évanouissement sur son supplice. Elle regretta de n'avoir pas disparu ainsi, dans la tempête qu'elle avait soulevée, et d'avoir à livrer son nom à la terre avant une autre mort; et cependant elle remercia avec émotion ceux qui l'avaient protégée contre les mutilations de la foule.
^ti (.HARLOTTK CORDAY.
Chabot, Drouet, Legendre la suivirent à TAbbaye et lui firent subir une seconde enquête. Quelques membres des comités, et entre autres Harmand (de la Meuse), attirés par la curiosité, s'étaient intro* duits avec leurs collègues et assistaient à l'interrogatoire souvent interrompu par des repos et des conversations. Legendre, fier de son importance révolutionnaire et jaloux d'avoir été réputé digne aosaî du martyre des patriotes, crut, ou feignit de croire qu'il reconnaissait dans Charlotte une jeune fille qui était venue chez lui la veille, sous le costume d'une religieuse, et qu'il avait repoussée. « Le citoyen Legendre se trompe , n dit Charlotte avec un sourire qui déconcertait l'orgueil du député , « je ne l'ai jamais vu : je n'estimais pas la vie ou la mort d'un tel homme si importante au salut de la République.»
On la fouilla. On ne trouva, en ce moment, dans ses poches que la clef de sa malle, son dé en argent, un peloton de fil, instruments de travaux d'aiguille, tout à l'heure si près du poignard de Brutos, deux cents francs en assignats et en monnaie, une montre
d'or faite par un horloger de Gaen, et son passeport. Sous son fichu, elle cachait encore l'étui du couteau avec lequel elle avait frappé Marat. « Reconnaissez-vous ce couteau? » lui demanda-t-on. — Oui. — Qui vous a porté à ce crime? — J'ai vu, » répondit -elle, « la guerre civile prête à déchirer la France; persuadée que Marat était la cause principale des périls et des calamités de la patrie , j'ai fait le sacrifice de ma vie contre la sienne pour sauver mon pays. — Nommez- nous les personnes qui vous ont conseillé cet exécrable forfait, que vous n'auriez pas conçu de vous-même. — Personne n'a connu mon dessein. J'ai trompé sur l'objet de mon voyage la tante chez qui j'habitais. Peu de personnes fréquentent la maison de cette parente. Aucun n'a pu seulement soupçonner, en moii ma pensée. — N'avezvous pas quitté la ville de Gaen avec le projet formé d'assassiner Marat ? — Je ne suis partie que pour cela. — Où vous êtes- vous procuré l'arme? Quelles personnes avez -vous vues à Paris? Qu'avez -vous fait depuis jeudi, jour où vous y êtes arrivée? » A ces questions, elle raconta, avec une sincérité littérale, toutes les circonstances déjà connues de son séjour à Paris et de son action, a N'avez- vous pas cherché à fuir après le meurtre? — Je me serais évadée par la porte si on ne s'y était pas opposé. — Êtes -vous fille, et n'avez -vous jamais aimé d'homme? — Jamais! »
Sti CHARLOTTE CORDAY.
Ces réponses précises « fières, dédaigneuses tour à tour, faites d'une voix dont le timbre rappelait Tenfance en annonçant des pensées viriles, firent réfléchir plusieurs fois les interrogateurs sur la puissance d'un fanatisme qui empruntait et qui aflermissait une si faible main. Ils espéraient toujours découvrir un instigateur derrière cette candeur et cette beauté. Ils ne trouvèrent que i'inspiration d'un cœur intrépide.
L'interrogatoire terminé. Chabot, mécontent du résultat, dévorait de l'œil les cheveux, le visage, la taille, toute la personne de la jeune fille garrottée devant lui. Il crut apercevoir un papier plié et attaché par une épingle sur son sein; il tendit la main pour le saisir. Charlotte avait oublié le papier qu'entrevoyait Chabot, et qui contenait une adresse aux Français, rédigée par elle, pour inviter les citoyens à la punition des tyrans et à la concorde. Elle crut voir, dans le geste et dans les yeax de Chabot, un outrage à sa pudeur. Désarmée de ses deux mains par ses liens , elle ne pouvait les opposer i Tinsulte.
L'horreur et Tindignation qu elle éprouva lui firent faire un mouvement en arrière si brusque et si convulsif du corps et des^ épaules , que le cordon de sa robe éclata, et que sa robe elle-même , se détachant, laissa à découvert sa poitrine. Confuse, elle se baissa aussi prompte que la pensée , et se replia en deux pour dérober sa nudité à ses juges. Il était trop tard, sa chasteté avait eu à rougir des regards des hommes.
Le patriotisme ne rendait ces hommes ni cyniques, ni insensibles. Ils parurent souffrir autant que Charlotte Corday de ce supplice involontaire de sa pudeur. Elle supplia qu'on lui déliât les mains pour rattacher sa robe. L'un d'eux détacha les cordes. Le respect pour son innocence ferma les yeux de ces hommes. Les mains déliées, Charlotte Corday se tourna du côté du mur et rajusta son fichu. On profita du moment où elle avait les mains libres pour lui faire signer ses réponses. Ses cordes avaient laissé leur empreinte et leurs sillons bleus sur la peau de ses bras. Quand on dut les lui lier de nouveau , elle pria les geôliers de lui permettre de rabattre ses manches et de mettre des gants sous ses cordes, pour lui épargner un supplice inutile avant le dernier supplice. L'accent et le geste de la pauvre fille furent tels, en adressant cette prière à ses juges et en montrant ses mains meurtries , qu'Harmand ne put retenir ses larmes et s'éloigna pour les cacher.
3i6 CHARLOTTE COKDAY.
On coDsigna Charlotte Corday au cachot. Gardée à vue, même pendant la nuit, par deux gendarmes, elle réclama en vain contre cette profanation de son sexe. Le comité de sûreté générale pressait son jugement et son supplice. Elle entendait, de son grabat, les crieurs publics qui colportaient le récit du meurtre dans les rues , et les hurlements de la foule qui souhaitait mille morts à l'assassin. Charlotte ne prenait pas cette voix du peuple pour Farrêt de la postérité. A travers Thorreur qu'elle inspirait, elle pressentait l'apothéose. Dans cette pensée , elle écrivit au comité de sûreté générale : « Puisque j'ai encore quelques instants à vivre, pourrais-je espérer, citoyens, que vous me permettrez de me faire peindre ? Je voudrais laisser ce souvenir de moi à mes amis. D'ailleurs, comme on chérit l'image des bons citoyens, la curiosité fait quelquefois rechercher celle des grands criminels, pour perpétuer l'horreur de leur crime. Si vous daignez acquiescer à ma demande, je vous prie de m'envoyer demain un peintre en miniature. Je vous renouvelle la prière de me laisser dormir seule. J'entends sans cesse crier dans la rue, ajoutait- elle, l'arrestation de Fauchet , mon complice. Je ne l'ai jamais vu que par la fenêtre , il y a deux ans. Je ne l'aime ni ne Testime. C'est l'homme du monde à qui j'aurais le moins volontiers confié mon projet. Si cette déclaration peut lui servir, j'en certifie la vérité. »>
Le président du tribunal révolutionnaire, Montané, vint, le lendemain 16, interroger l'accusée. Touché de tant de beauté , de jeunesse, et convaincu de h sincérité d'un fanatisme qui innocentait presque l'assassin aux yeux de la justice humaine, il voulait sauver la vie de l'accusée. Il dirigea les (Questions et insinua tacitement les réponses de manière à faire conclure plutôt la démence que le crime aux juges. Charlotte trompa obstinément cette miséricordieuse intention du président. Elle revendiqua son acte comme sa gloire. On la transporta à la Conciergerie. M"* Richard , femme du concierge de cette prison « l'y reçut avec la compassion qu'excitait ce rapprochement de la jeunesse et de l'échafaud.
Grâce à cette indulgence de ses geôliers, Charlotte obtint de l'encre, du papier, de la solitude. Elle en profita pour écrire à Barbaroux une lettre tronquée. Cette lettre racontait toutes les circonstances de son séjour à Paris, dans un' style oà le patriotisme, la mort et l'enjou^nent se mêlaient, comme l'amer*tiime et la douceur dans la dernière coupe d'un ban-
quet d'adieu. Après avoir décrit les détails presque facétieux de son voyage en compagnie de montagnards , et Famour dont un jeune voyageur s'était soudainement épris à son aspect : « J'ignorais, » poursuivait- elle, « que le comité de salut public avait interrogé les voyageurs. Je soutins d'abord que je ne les connaissais pas, afin de leur éviter le désagrément de s'expliquer. Je suivais en cela mon oracle Raynal, qui dit qu'on ne doit pas la vérité à ses tyrans. C'est par la voyageuse qui était avec moi qu'ils ont appris que je vous connais et que j'avais vu de Perret. Vous connaissez l'âme ferme de de Perret. Il leur a répondu l'exacte vérité. 11 n'y a rien contre lui, mais sa fermeté est un crime. Je me repentis trop tard de lui avoir parlé. Je voulus réparer mon tort en le suppliant de fuir et d'aller vous rejoindre. 11 est trop résolu pour se laisser influencer... Le croiriez-vous : Fauchet est emprisonné comme mon complice, lui qui ignorait mon existence! Mais on n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à ofl'nr aux mânes de ce grand homme î Pardon! ô hommes! ce nom de Marat déshonore votre espèce : c'était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile. Grâce au ciel, il n'est pas né Français... A mon premier interrogatoire, Chabot avait l'air d'un fou. Legendre a voulu m'avoir vue le matin chez lui, moi qui n'ai jamais songé à cet homme. Je ne le crois pas de taille à être le tyran de son pays, et je
ne prétends pas punir tout le monde... Je crois qu'on a imprimé les dernières paroles de Marat. Je doute qu'il en ait proféré. Mais voici les dernières qu'il m'avait dites à moi. Après avoir reçu vos noms à tous et ceux des administrateurs du département du Calvados, qui sont à Évreux, il me dit, pour me consoler, « que dans peu de jours il les ferait tous « guillotiner à Paris. » Ces derniers mots décidèrent de son sort. J'avoue que ce qui m'a décidée tout à fait, c'est le courage avec lequel nos volontaires se sont enrôlés le dimanche 7 juillet. Vous vous souvenez que je me promettais de faire repentir Pétion des soupçons qu'il manifestait sur mes sentiments. J'ai considéré que tant de braves gens marchant pour avoir la tête d'un seul homme, qu'ils auraient manqué ou qui aurait entraîné dans sa perte beaucoup de bons citoyens, cet homme ne méritait pas tant d'honneur, et qu'il lui suffisait de la main d'une femme. J'avoue que j'ai employé un artifice perfide pour l'engager à me recevoir... Je comptais en partant le sacrifier sur la cime de la Montagne, mais il n'allait plus à la Convention, On est si bon citoyen à Paris que l'on n'y conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien, peut se sacrifier de sang-froid pour son paysl... Gomme j'étais vraiment de sang-froid en sortant de chez Marat pour être conduite à l'Abbaye, je souffris des cris de quelques femmes : mais qui sauve la partrie ne s'aperçoit pas de ce qu'il en coûte. Puisse la
xm cmjtML.^'zn imao ki.
paix ^étaMr
grand prélmmam, i^
paix dqniis deux jcan : 1k- !
le mien. Il n'est fhast 4^
tire plas de joaissance q«1i k'^st •
Une imagination Tire.
ime vie bien orageuse. Je prie cem qui a» rezreoie-
raient de le considérer ex d» ^ rëitmir- Qiex les
modernes, il y a peu de potrioces ^ sa
moler pour leur pavs. P res q ue tant esc
Quel triste peuple poor former me rêpabGqœ!.
Cette lettre fut interrompue à ces mots par la translation de la captive à la Conciergerie. Elle la continua en ces termes dans sa nouvelle prison : « Je continue. J'avais eu hier l'idée de faire hommage de mon portrait au département du Calvados. Le Comité de salut public ne m'a pas répondu, et maintenant il est trop tard ! Il faut un défenseur, c'est la règle. J'ai pris le mien sur la Montagne. J'ai pensé demander Robespierre ou Chabot... C'est demain à huit heures que Ton me juge. Probablement à midi j'aurai vécu, pour parler le langage romain. J'ignore comment se passeront les derniers moments : c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'affecter l'insensibilité, car jusqu'à ce moment je n'ai pas la moindre crainte de la mort. Je n'ai jamais estimé la vie que par l'utilité dont elle pouvait être. Marat n'ira point au Panthéon. Il le méritait pourtant bien... Souvenez-vous de l'affaire de M"* de Forbin. Voici son adresse en Suisse ; dites-lui que je l'aime de tout mon cœur. Je vais écrire à mon père ; je ne dis rien à mes autres amis. Je ne leur demande qu'un prompt
33Î CHâBLOTTE COBOAT.
oubli : leur aflliction déshonorefait nu mémoire. Oitcs au général Wimpfen que je crois lui avoir aidé à fragner plus qu'une bataille en (adlitant la paix. Adieu , citoyen. Les prisonniers de la Conciergerie, loin de ni*injurier comme le peuple dans les rues, ont Tair de me plaindre. Le malheur rend compatissant : c'est ma dernière réflexion. >•
Sa lettre à son père, écrite la dernière, était courte et d'un accent où la nature s'attendrissait, au lieu de sourire comme avec Barbaroux. « Pardonnezmoi d'avoir disposé de mon existence sans votre permission, » disait-elle. « J'ai vengé bien d'innocentes victimes; j'ai prévenu bien d'autres désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d'être délivré d'un tyran. Si j'ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c'est que j'espérais rester inconnue. J'en ai reconnu l'impossibilité. J'espère que vous ne serez pas tourmenté ; en tout cas, vous avez des défenseurs à Gaen. J'ai pris pour défenseur Gustave Doulcet de Pontécoulant. Un tel attentat ne permet nulle défense. C'est pour la forme. Adieu, mon cher papa, je vous prie de m'oublier ou plutôt de vous réjouir de mon sort. La cause en est belle. J'embrasse ma sœur que j'aime de tout mon cœur. N'oubliez pas ce vers de Corneille :
Le crime fait la honte, et non pas Téchafaud! C'est demain à huit heures que l'on me juge... »
334 CHARLOTTE GORDAY.
Cette allusion à un vers de son aïeul, en rappelant à son père l'orgueil du nom et l'héroîsde du sang, semblait placer son action sous la sauvegarde du génie de sa famille. Elle défendait la faiblesse ou le reproche au cœur de son père, en lui montrant le peintre des sentiments romains applaudissant d'avance à son dévouement.
Le lendemain, à huit heures du matin, les gendarmes vinrent la prendre pour la conduire au tribunal révoluUonnaire. La salle était située au-dessus des voûtes de la Conciergerie. Un escalier sombre, étroit, funèbre, rampant dans le creux des épaisses murailles du soubassement du Palais de justice, conduisait les accusés au tribunal et ramenait les condamnés dans leur cachot. Avant de monter, elle arrangea ses cheveux et son costume pour paraître avec décence devant la mort; puis elle dit en souriant au concierge, qui assistait à ces préparatifs : « Monsieur Richard, ayez soin, je vous prie, que mon déjeuner soit préparé lorsque je descendrai de là-haut; mes juges sont sans doute pressés. Je veux faire mon dernier repas avec M"* Richard et avec vous. » *
L'heure du jugement de Charlotte Corday était connue la veille dans Paris. La curiosité, l'horreur, l'intérêt, la pitié, avaient attiré une foule immense dans l'enceinte du tribunal et dans les salles qui la précèdent. Quand l'accusée approcha, un bruit sourd
336 CHARLOTTE GORDAY.
s'éleva, comme une malédiction sur son nom, du sein de cette multitude. Mais à peine eut-elle fendu la foule et fait rayonner sa beauté surnaturelle dans tous'les regards, que ce murmure de colère se changea en un frémissement d'intérêt et d'admiration. Toutes les physionomies passèrent de l'horreur à l'attendrissement ; ses traits exaltés par la solennité du moment, colorés par l'émotion, troublés par la confusion de la jeune fille sous tant de regards, raffermis et ennoblis par la grandeur même d'un crime qu'elle portait dans l'âme et sur le front comme une vertu, enfin la fierté et la modestie rassemblées et confondues dans son attitude, donnaient à sa figure un charme mêlé d'efiroi qui troublait toutes les âmes et tous les yeux ; ses juges mêmes paraissaient des accusés devant elle : on croyait voir la justice divine ou la Némésis antique, substituant la conscience aux lois, et venant demander à la justice humaine, non de l'absoudre, mais de la reconnaître et de trembler !
Quand elle fut assise au banc des accusés , on lui demanda si elle avait un défenseur. Elle répondit quelle avait chargé un ami de ce rôle, mais que ne le voyant pas dans l'enceinte, elle présumait qu'il avait manqué de courage. Le président lui désigna alors un défenseur d'office : c'était le jeune Ghauveau-Lagarde, illustré depuis par sa défense de la reine, et déjà connu par son éloquence et par son courage, dans les causes et dans les temps où l'avocat partageait les périls de l'accusé. Ce choix du président indiquait une arrière-pensée de salut. Ghauveau-Lagarde vint se placer au barreau. Charlotte le regarda d'un œil scrutateur et inquiet, comme si elle eût craint que, pour sauver sa vie, son défenseur n'abandonnât quelque chose de son honneur.
La veuve de Marat déposa en sanglotant. Charlotte, émue de la douleur de cette femme, abrégea sa déposition en s' écriant : a Oui, oui, c'est moi qui l'ai tué! » Elle raconta ensuite la préméditation d'un acte conçu depuis trois mois, le projet de frapper e
tyran au milieu de la Convention, la ruse employée pour l'approcher. « Je conviens, » dit-elle avec humilité, a que ce moyen était peu digne de moi ; mais il fallait paraître estimer cet homme pour arriver jusqu'à lui. — Qui vous a inspiré tant de haine contre Marat? » lui demanda- 1- on. « — Je n'avais pas besoin de la haine des autres, » répondit-elle, c( j'avais assez de la mienne ; d'sdlleurs on exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soi-même. — Que haïssiez -vous en lui? — Ses crimes 1 — En lui donnant la mort , qu'espériez-vous? — Rendre la psdx i mon pays. — Croyez-vous donc avoir assassiné tous les Marats? — Celui-là mort, les autres trembleront peut-être, n On lui présenta^ le couteau pour qu'elle le reconnût. Elle le repoussa d'un geste de dégoût. « — Oui, » dit- elle, « je le reconnais. » Le crime refroidi lui faisait horreur dans l'instrument qui l'avait consommé. « — Quelles personnes fréquentiez-vous à Caen? — Très-peu de monde : je voyais Lame, officier municipal, et le curé de Saint- Jean. — Étsdt-ce à un prêtre assermenté ou non assermenté que vous vous confessiez, à Caen? — Je n'allais ni aux uns ni aux autres. — Depuis quand aviez-vous formé ce dessein ? — Depuis la journée du SI mai, où l'on arrêta ici les députés du peuple. J*ai tué un homme pour en sauver cent miDe. Tétais républicaine bien avant la Révolution. »
On confronte Fanchet avec elle. « — Je ne connais Fauchet que de vue , » dit- elle avec dédain ; o je le
regarde comme un homme sans mœurs et sans principes, et je le méprise. »
L'accusateur, lui reprochant d'avoir porté le coup de haut en bas pour qu'il fût plus sûr, lui dit qu'il fallait sans doute qu'elle fût bien exercée au crime 1 A cette supposition qui bouleversait toutes ses pensées en l'assimilant aux meurtriers de profession, elle poussa une exclamation de honte. « Ohl le monstre! » s'écria-t-elle, « il me prend pour un assassin! »
Fouquier-Tinville résuma les débats et conclut la mort.
Le défenseur se leva. « L'accusée, » dit-il, « avoue le crime; elle avoue la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances les plus accablantes. Citoyens, voilà sa défense tout entière : ce cahne imperturbable et cette complète abnégation de soi-même, qui ne révèlent aucun remords en présence de la mort; ce calme et cette abnégation , sublimes sous un aspect, ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. C'est à vous de juger de quel poids un fanatisme si inébranlable doit peser dans la balance de la justice. Je m'en rapporte à vos consciences. »
Les jurés portèrent à l'unanimité la peine de mort. EUe entendit l'arrêt sans pâlir. Le président lui ayant demandé si elle avait à parler sur la nature de la peine qui lui était infligée, elle dédaigna de ré-
pondre, et s*approchant de son défenseur : « Monsieur, » lui dit-elle d'une voix pénétrante et douce, « vous m'avez défendue comme je voulais l'être, je vous en remercie; je vous dois un témoignage de ma reconnaissance et de mon estime, je vous l'oOre digne de vous. Ces messieurs (en montrant les juges) viennent de déclarer mes biens confisqués; je dois quelque chose à la prison , je vous lègue cette dette à acquitter pour moi. »
Pendant qu'on l'interrogeait et que les jurés recueillaient ses réponses, elle avait aperçu dans l'auditoire un peintre qui dessinait ses traits. Sans s'interrompre, elle s'était tournée avec complaisance, et en souriant, du côté de Tartiste, pour qu'il pût mieux retracer son image. Elle pensait à Timmortalité. Elle posait déjà devant l'avenir.
Derrière le peintre, un jeune homme, dont les cheveux blonds, Toeil bleu, le teint pâle, révélaient un homme du Nord, s'élevait sur la pointe des pieds pour mieux apercevoir Taccusée. Il tenait les yeux attachés sur elle, comme un fantôme, dont le regard aurait contracté l'immobilité de la mort. A chaque réponse de la jeune fille, le sens viril et le son féminin de cette voix le faisaient frissonner et changer de couleur. Il semblait boire des yeux ses paroles et s'associer par le geste, par l'attitude et par l'enthousiasme, aux sentiments que l'accusée exprimait. Plusieurs fois, ne pouvant contenir son émotion, il provoqua par des exclamations involontaires les murmures de l'auditoire et l'attention de Charlotte Corday. Au moment où le président prononça l'arrêt de mort, ce jeune homme se leva à demi avec le geste d'un homme qui proteste dans son cœur, et se rassit aussitôt comme si les forces lui manquaient. Charlotte, insensible à son propre sort, vit ce mouvement. Elle comprit qu'au moment où tout l'abandonnait sur la terre une âme s'attachait à la sienne, et
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Rentrée à la Conciergerie, qui allait la livrer en peu d'instants à Téchafaud, Charlotte Corday sourit à ses compagnons de prison, rangés dans les corridors et dans les cours pour la voir passer. Elle dit au concierge : « J'avais espéré que nous déjeunerions encore ensemble; mais les juges m'ont retenue làhaut si longtemps, qu'il faut me pardonner de vous avoir manqué de parole. » Le bourreau arriva. Elle lui demanda une minute pour achever une lettre commencée. Cette lettre n'était ni une faiblesse ni un attendrissement de son âme : c'était le cri de l'amitié indignée qui veut laisser un reproche immortel à la lâcheté d'un abandon. Elle était adressée à Doulcet de Pontécoulant, qu'elle avait connu chez sa tante et qu'elle croyait avoir invoqué en vsdn pour défenseur. Voici ce billet : « Doulcet de Pontécoulant est un lâche d'avoir refusé de me défendre lorsque la chose était si facile. Celui qui l'a fait s'en est acquitté avec toute la dignité possible. Je lui en conserverai ma reconnaissance jusqu'au dernier moment. » Cette vengeance frappait à faux sur celui qu'elle accusait
du bord de la tombe. Le jeune Pontécoulant, absent de Paris, n'avait pas reçu la lettre : sa générosité et son courage répondaient de son acceptation. Charlotte emportait une erreur et ime injustice à l'échafaud.
L'artiste qui avait ébauché les traits de Charlotte Corday devant le tribunal était M. Hauer, peintre et officier de la garde nationale de la section du Théâtre- Français. Revenue dans son cachot, elle pria le concierge de le laisser entrer pour achever son ouvrage. M. Hauer fut introduit. Charlotte le remercia de l'intérêt qu'il paraissait prendre à son sort, et posa avec sérénité devant lui : on eût dit qu'en lui permettant de transmettre ses traits et sa physionomie à la postérité, elle le chargeait de transmettre son âme et son patriotisme visibles aux générations à venir. Elle s'entretint avec M. Hauer de son art, de l'événement du jour, de la paix que lui laissait l'acte qu'elle venait de consommer. Elle parla de ses jeunes amies d'enfance à Caen, et pria l'artiste de copier en petit le portrait en grand qu'il exécutait, et d'envoyer cette miniature à sa famille.
Au milieu de cet entretien, entrecoupé de silences, on entendit frapper doucement â la porte du cachot placée derrière l'accusée. On ouvrit, c'était le bourreau. Charlotte, se retournant au bruit, aperçut les ciseaux et la chemise rouge que l'exécuteur portait sur le bras. On vit sa peau pâlir et frissonner à cet appareil. « Quoi! déjà? )> s'écria-t-elle involontaire*
ment. Elle se raiïermit bientôt, et, jetant son regard sur le portrait inachevé : « Monsieur, » dit -elle à l'artiste avec un sourire triste et bienveillant, « je ne sais comment vous remercier du soin que vous avez pris; je n'ai que cela à vous offrir, conservez -le en mémoire de votre bonté et de ma reconnaissance. » En disant ces mots, elle prit les ciseaux de la main du bourreau, et coupant une mèche de ses longs cheveux blond cendré qui s'échappaient de son bonnet, elle la présenta à M. Hauer. Les gendarmes et le bourreau, à ces paroles et à ce geste, sentirent les larmes monter dans leurs yeux.
La famille de M. Hauer possède encore ce portrait interrompu par la mort. La tète seule était peinte, le buste était à peine esquissé. Mais le peintre, qui suivit de l'œil les préparatifs de l'échafaud, fut si frappé de l'effet de splendeur sinistre que la chemise rouge ajoutait à la beauté du modèle, qu'après le supplice de Charlotte il la peignit sous ce costume.
Un prêtre, autorisé par l'accusateur public, se présenta, selon l'usage, pour lui offrir les consolations de la religion. « Remerciez, » lui dit-elle avec une grâce affectueuse, « ceux qui ont eu l'attention de vous envoyer; mais je n'ai pas besoin de votre ministère : le sang que j'ai versé et mon sang que je Vais répandre sont les seuls sacrifices que je puisse offrir à l'Étemel. » L'exécuteur lui coupa les cheveux; eUe les ramassa, les regarda une dernière fois et les donna à M""** Richard. On lui lia les mains.
Cm^KLOTTE CORDAT.
<g m h reyént de Im chemâat des mipfJM î ta ■ Voilà, ■ dîi-'elk CD aonnaiiu & k icdeue de k aort fiyte pir tl^g jniÎDS on pen mdes; mis eDe «"MJ-it i riflH
Au moment m eDe montm mr k diairelle pov aSer in sapfSm. m mpe écknit anr Pttia. Les édiurs et k pihûe ne àîsperaèreot pts k foule qoi eDcoÊÊÙwûL les pkœs^ ks poott, ks mes sur li Tomd du oorteee. Des bordes de fenoies faroenées k poarsDÎrûeiii de kors mak&lions. insensible à ces oances. eDe praBenaît m regard rayonnaBt de serenhé et de pitié soroe peopk.
Le ciel s'était éclairci. La pluie, qui collait ses vêtements sur ses membres, dessinait sous la laine humide les gracieux contours de son corps, comme ceux d'une femme sortant du bain. Ses mains, liées derrière le dos , la forçaient à relever la tète : cette contrainte des muscles donnait plus de fixité à son attitude et faisait ressortir les courbes de sa stature. Le soleil couchant éclairait son front de rayons semblables à une auréole. Les couleurs de ses joues, relevées par les reflets de sa chemise rouge, donnaient à son visage une splendeur dont les yeux étaient éblouis. On ne savait si c'était l'apothéose ou le supplice de la beauté que suivait ce tumultueux cortège. Robespierre, Danton, Camille Desmoulins s'étaient placés sur le passage pour l'entrevoir. Tous ceux qui avaient le pressentiment de l'assassinat étaient curieux d'étudier sur ses traits l'expression du fanatisme qui pouvait les menacer demain. Elle ressemblait à la vengeance céleste satisfaite et transfigurée. Elle paraissait par moments chercher dans ces milliers de visages un regard d'intelligence sur lequel
m CMABLOTTE COBDAT.
ion re^srd ins fe r?pi»er. Adam Lux attendait la rhàrrtrj^ a r«ni2rçe de la me Saint-floooré. Il suivit p«e2<«!fiKm ks nxKS joâ'qii'aa pied de Féchafaud. « n çraTait dias s»» ojeur. » dît-il faû-méme, « cette iiialiiér^-ve d'ioo^fzr aa milîea des buriemeots barbores 4f^ la j^xile. ce reeanl si doox et si pénétrant, ces éîii»rlks lires et bumides qui s'écbappaient «x»ainie d-^ pens^êes enflammées de ces beaux yeux «ians lesquels parlait une âme aussi intrépide que tendre : yeax cbannants qui auraient dû émouvoir un rorber! s*écrie-t-il-.. ^ Souvenirs imiques et immonels, i ajoutait-i!. < qui brisèrent mon cœur et qui le remplirent d^motions jusqu'alors inconnues! Ém«3:ioas dont la douceur égale l'amertume et qui ne mourront qu'avec moi. Qu'on sanctifie le lieu de son supplice et qu'oa y élevé sa statue avec ces mots : Plus grande que Bnttusl Mourir pour elle, être souffleté comme elle par la main du bourreau : sentir en mourant le froid du même couteau qui trancha la tête angélique de Charlotte; être uni à elle dans rbéroisme, dans la liberté, dans l'amour, dans la mort, voilà désormais mes seuls vœux. Je n'atteindrai jamais cette vertu sublime; mais n*est-il pas juste que l'objet adoré soit toujours au-dessus de l'adorateur? »
Ainsi un amour enthousiaste et immatériel, éclos du dernier regard de la victime, l'accompagnait à son insu pas à pas jusqu'à Téchafaud, et se disposait à la suivre pour mériter, avec son modèle et son idéal, réternelle union des âmes. La charrette s'arrêta. Charlotte pâlit en voyant l'instrument du supplice. Elle reprit promptement ses couleurs naturelles et monta les marches glissantes de l'échafaud d'un pas aussi ferme et aussi léger que le permettaient sa chemise traînante et ses mains liées. Quand l'exécuteur, pour lui découvrir le cou, arracha le fichu qui couvrait sa gorge, la pudeur humiliée lui donna plus d'émotion que la mort prochaine ; mais, reprenant sa sérénité et son élan presque joyeux vers l'éternité, elle plaça d'elle-même son cou sous la hache. Sa tête roula et rebondit. Un des valets du bourreau, nommé Legros, prit la tête d'une main et la souffleta de l'autre par une vile adulation au peuple. Les joues de Charlotte rougirent, dit-on, de Toutrage, comme si la dignité et la pudeur
350 CHARLOTTE OORDAY.
avaient survécu un moment au sentiment de la vie. La foule irritée n'accepta pas l'hommage. Un frisson d'horreur parcourut la multitude et demanda vengeance de cette indignité.