JOHN RU8KIN
menl ccul aulres choses, et il a été loiilos ces choses, les phis dilTcrcnles du monde, non pas dans des livres et à des moments dilTérenls, mais dans chacun de ses livres, dans chacun dos chapitres de ses livres et bien souvent dans la intime page, l^videmmenl, des ouvragcrs intitulés : les Peintres modernes, les Sept Lampes de rarcliitecture, les Pierres de Venise, traitent (r<>sthéli(pie. Mais l'esthétique, telle que la conç;oit lUiskin, embrasse à peu près tous les sujets. Il n'est ordre de questions ou de considérations qu'il n'y fasse rentrer. Que ne peut-on, quand on le veut bien, rattacher au commentaire d'un monument d'architecture ou d'un tableau ! L'explication des œuvres d'art est pour lui le prétexte et l'amorce d'un bavardage passionné, enflammé, et souvent plein d'humour, qui butine à tort et ù travers dans la théologie, la mythologie, la symbolique, l'histoire naturelle, la morale, l'économie politiiiue, l'hygiène et l'utopie sociale. Penseur intarissable, Ruskin ne pense guère que par digression. Il y a beaucoup de ressemblance entre lui et notre Michelet, le Michelet des derniers volumes de V Histoire de ^'rance, de VOiseaii, de la Mer, et surtout de la Sorcière.
Cependant, si la matière de la plupart de ses livres, traités, articles, discours et leçons, est
composite, bigarrée, capricieuse^ dépourvue d'ordre et de choix logique, au point d'en rendre l'analyse et le compte rendu proprement impossibles, si M. Harrisson a exactement caractérisé son procédé littéraire le plus fréquent, en disant c|ue chez Ruskin « chaque paragraphe, chaque sentence, chaque phrase même semble au lecteur la dernière à laquelle il aurait songé pour faire suite à la précédente », i\ est bien vrai, à un autre point de vue, qu'on ne saurait imaginer œuvre plus une, dans son ensemble, que l'œuvre de cet étrange esprit. Elle est une tout d'abord par l'accent de la personnalité qui en pénètre, c{ui en anime toutes les parties, tous les détails, et qui donne à tous les dires, raisonnables ou non, de Ruskin, le cachet de Ruskin. Elle est une encore, en vertu d'un certain fond d'idées aassi aventureux que rudimentaire, formé par Ruskin une fois pour toutes, d'où il n'est jamais sorti, auquel il a tout ramené, se servant, pour la défense de ses idées favorites, de tous les arguments qu'une culture encyclopédique, mais improvisée et hâtive, sans force et sans sérieux, fournissait en surabondance à sa prodigieuse fantaisie.
Pour la personnalité de Ruskin, s'il est un caractère qui la définisse, c'est celui d'apôtre, 4'annonciateur religieux, de prédicateur exalté
JOHN lUJSKIN IV.t
— préclicolcur d'une croyance composée ou combinôc par liii-niAme. il a dit de ses Pierres (le IVv//,sr (jiio ctHail un « sermon sur les |)ierics .. Toute son œuvre n'est qu'un scnnon en (juntic-viui^ls volumes, elle a dos prôlonlions de révélation et de prophétie, elle veut régénérer le monde. Il est vrai que c'est par des moyens l"(nl iniiocenis. Jamais l'Angleterre n'a connu seoir moins fanatique, moins somhre, moins morne, j'allais presque dire plus aimable, (pie celle que rêvait de fonder ce puritain épris de X'enise, de Florence, de Fra Aui^elico, de saint François d'Assise, etcjui mettait d'ailleurs toute la violence et parfois Tamertume de sa religion native, toute l'îïpreté sarcastique de sa race, à prescrire* le culte de ces grâces lumineuses et innocentes. Cependant, avec tout son amour de 1 Italie médiévale et de l'art catholique, Ruskin ne se comprend, en définitive, que comme l'un de ces grands sectaires qui, de génération en génération, se lèvent du sol protestant de sa patrie pour entreprendre sur les Ames quelque vaste opération de conversion et de résurrection morale. Ce trait, dans notre pensée, le rabaisso-til ? Non pas précisément; car nous l'appliquerions aussi à l'étonnant Carlyle. Il le montre seulement très étranger à des hommes de naissance catholique et latine, de formation classi-
que, et au fond peu intelligible pour eux. La singularité de Ruskin, singularité qui adoucit sa physionomie et qui sera jugée par quelquesuns diminuer son éloignement de nous, c'est d'avoir été le sectaire esthète.
Pour sa croyance ou sa religion, voici, je crois, comment on en peut résumer les articles essentiels. Fonds de protestantisme puritain que le charme de l'école ombrienne, de Dante et des cathédrales fît évoluer vers une sorte de catho^ licismerétrospectif , anté-luthérien, rejetant toute l'œuvre de l'Eglise à partir du concile de Trente. Aveu et déploration de la défiance ou de l'hostilité manifestée par la Réforme luthérienne et calviniste envers les beaux-arts, sur lesquels Ruskin accuse d'ailleurs les papes et 'l'Église d'avoir exercé, depuis le seizième siècle, une influence corruptrice. Exaltation des peintres « primitifs» et de l'architecture gothique, considérés comme le sommetde l'histoire de l'art européen. Condamnation de la Renaissance classique, de tous les styles et de toutes les écoles qui en sont sortis, de l'étude et de l'imitation esthétique des anciens (l'art grec est matérialiste !), de l'idolâtrie de la science expérimentale et positive, de l'esprit encyclopédique du dix-huitième siècle, de l'industrialisme moderne et de toutes les nouveautés qu'il a introduites dans la
JOHN R(;SKiN Itit
" civilisation, ces fléaux divers étant un peu considérés pur saint Georges-Ruskin comme autant de lélcs du môme dragon. Explication de la supériorité et de la grandeur du moyen j^ge par la verlu morale de celle épotjue, la simplicité des cœurs, l'absence de la distinction ultérieurement établie entre l'artisan et l'artiste, la j)erfection d'unétat social qui incorporait toujours les efforts et les inventions de l'individu à une œuvre collective et mettait l'esthétique au service de la cité et de la religion. Explication de la dégénérescence des arts, à dater de la Renaissance, par la corruption païenne des sens et de l'esprit, par la vanité et le pédantisme des artistes, par leur préoccupation des W'gles, leur souci de plaire à des initiés, leur asservissement à la volupté et aux goûts luxueux des princes et des grands, par l'orgueil du savoir et l'amour de la beauté pour la beauté. Nécessité de revenir, non pas à la foi catholique, mais à l'organisation sociale, aux modes de travail, aux mœurs, et aux coutumes du moyen ùgc.
Voilù, en bonne partie tout au moins, le système de ses articles de foi. Il apparaît clairement, surce seul résumé, comment la défense de to.utes ces croyances qui font bloc dans son cœur et son imagination, l'induit h parler constamment et comme d'une seule haleine de toutes
choses. Curieux mélange de très belles idées et de pures lubies, de très nobles et magnifiques sentiments et d'irritantes puérilités, de très hautes vérités et d'opinions absurdes, que cette religion esthético-sociale de Ruskin! Et quelle plus étrange esthétique que celle qui oblige à considérer (Ruskin n'hésitait pas devant cette conséquence) un Rembrandt, un Velasquez, un Claude Lorrain, un Poussin comme des témoins de la dégénérescence de l'art, à les immoler (avec- un Salvator Rosa) aux pieds de Fra Angelico, de Giotto et de Cimabué 1
Les admirateurs (surtout français) de Ruskin m'accuseront de ne pas le comprendre. C'est bien possible. Pour autant que je l'aie compris,' je n'y serais point parvenu si je ne m'étais rappelé le comte Russel,qui me paraît avoir été un original dans le genre de Ruskin, un grand cœur ingénu, généreux, chimérique, poétique, maniaque comme lui. Si vous avez voyagé, voici seulement quinze ans, dans les Pyrénées, vous l'aurez rencontre sur la Place Royale de Pau, à la table d'hôte de Gabas ou de Gavarnie. Venu tout jeunedans notre Béarn, pour