III. — « Les olivades
Quand on parle de Mireille, de Calendal, du Poème du Rhône ,àe Nerto,\\ n'est pas impossible de donner aux amis de la poésie qui ne lisent pas le provençalquelquesentimentde ces grandes compositions. Le bienveillant auditoire qu'assemblait, dans l'hiver de 1910, à Vinstitut d\ic~ tion française, une série de conférences sur Mistral, conférences qui consistaient surtout en lectures, n'a-t-ilpas maintes fois senti le frisson sacré ? Certes, elles étaient gauches, ces longues citations traduites, et le conférencier manquait cruellement des prestiges de l'organe et de la diction. Cependant, son effort pour faire passer dajis le texte français tout ce qu'il pouvait du rythme, l'enthousiasme intérieur, puisé à la source, et qui compensait peut-être jusqu'à un certain point sa malhabileté matérielle, eurent souvent la fortune d'enlever les âmes. Je sais aussi un professeur méridional qui avait coutume de lire, chaque année, à ses élèves, dans
un collège (Je la Beauce, le Poème du Hhdne. En Beauce, vous m'entendez bien, pays de bon sens et de malice rude plul<H que de « gaisavoir» eldesensibilité poétique. Ilébien! c'était devenu chez cette jeunesse une passion, (^uand c'était fini, il fallait recoinineticer. Aussi bien, le rytlinic si simple, si direct, si pressant du Poème duHhône, me paraît-il, entre tous les rythmesde Mistral, celui dont il se perd le moins en franç;ais. La strophe de Mireille et de Calendal, dont le mouvement ressemble à la respiration d'un beau sein, cette strophe qui, par la double alternance des octosyllabes avec l'alexandrin, par cette double pulsation, ce double épanouissement, merveilleusement ménagé, s'offre à toutes les allures, h tous les tons de la poésie et prête au passage de l'un h l'autre la souverailie aisance et le naturel de la vie elle-même, ce mélodieux et fort instrument, dis-je, ne sonne plus du tout hors de la langue natale; cette ondulation vivante et divine se nivelle. Mais n'importe ! rythme, harmonie, beauté des vers à part, il reste les magnificences et les grâces de la conception, l'invention de ces scènes, de ces tableaux, de ces développements. Les propos d'amour de Vincent et de Mireille sous le mûrier, la querelle rude et majestueuse des deux pères au sujet de la demande en mariage, la légende
des saintes Maries, l'évocation de l'antique battellerie rhodanienne, le récit de la vieille à qui Napoléon en route pour l'île d'Elbe a parlé, le voyage nuptial du roi de Provence dans A^e/-/o, et, dans Calendal, toutes ces radieuses peintures de la vie provençale antique et présente, voilà des choses (et combien en est-il d'autres!) que nul ne lira, n'entendra surtout lire par quelqu'un qui les sent, en n'importe quelle langue du monde, sans murmurer le nom le plus grand, le nom d'Homère.
Hélas ! cet accès que l'on peut ménager à tous dans la poésie épique de Mistral, ses œuvres lyriques ne le refusent-elles pas à ceux qui n'en savent pas la langue ? Comment faire goûter une ode d'Horace en français? Comment expliquer un sourire d'amour, un battement d'aile, l'inclinaison d'une fleur, un rayon de lune, quelque adorable pas de danse, à qui n'a pas perçu ces merveilles? Au diable les paroles et les commentaires ! On voudrait rendre les gens témoins des choses elles-mêmes. Le véritable, le seul bon article sur les OlwadeSy c'est d'apprendre par cœur les pièces ou strophes dont on a été le plus frappé, le plus charmé, de les réciter dans l'oreille de ses amis ou bien tout seul, ce qui est encore fort agréable. Sans compter qu'il est bon, parmi les laideurs, les horreurs et, qui.
pis esl, les iiH'cliocrilés de ce monde, d'aller (|ueI(jiiufois se redisant de beaux vers, comme on traverserait une contrée empestée de miasmes, en respirant un bouquet. Bien au-dessus de l'auiour des l)eaux vers, mettons d'ailleurs l'aujour de la patrie! Mais précisément depuis huit jours que j'ai lu les Olivades, je ne m'arrête guiNre de faire retentir une strophe qui comble à la fois ces deux amours et que le maître, daignant pressentir ma [>ensée, a bien voulu transcrire de sa main sur l'exemplaire que j'ai reçu de lui :
Pliiiitaren Ion rampau ( K loco-ié, se l'aiises) IMantaren Ion rampau Sus lou eastèu de Pau.
\ous planterons la palme — Touches-y si la l'oses — Xoiis planleions la palme — Sur le château de Pan.
Cette strophe appartioiilà l<( (fiée dr Bvaiii , pièce d'un mouvement joyeux et superbe, où le poète a gravé, avec une robustesse qui se joue eC s'amuse, tous les traits grands, charmants et familiers de mon bien aimé paj's.
Lou vin de Jurançoun Fai conta la oigalo, Lou vin de Jurnuroun Kai parti 11 cansoun.
Je n'ai pas lu les Olivades sans relire les Iles (VOr. Il faut réunir et mêler ces deux trésors lyriques'. Le nom d'Horace venait tout à l'heure sous ma plume. C'est que, dans la littérature, il n'est rien, sentiment et inspiration à part, de plus directement évoqué que la perfection des Odes d'Horace par la qualité de perfection propre aux petits poèmes de Mistral. On pense aussi (sous la même réserve) aux poésies lyriques de Gœlhe. La littérature française n'offre pas, je crois bien, de modèles de cette perfection concise, dans ce genre qui diffère autant des poésies légères de Voltaire qu'un bel enfant nu d'un mot d'esprit. Et ce n'est pas — bien au contraire ! — que ce genre ne s'accommode lui-même de beaucoup d'esprit et de malice. Mais il les veut ingénus, épanouis à la fois et mesurés par je ne sais quelle humeur de dieu, non acérés. Ronsard avait assez de naïveté pour y réussir. Mais, bien plus pindarique qu'horatien, il ne songe pas, même dans ses petites odes amoureuses ou idylliques, à se resserrer pour atteindre et couronner le but d'un seul élan.
Ce qui met une intime parenté entre le lyrisme de Mistral et celui d'Horace, c'est que l'un et
MISTHAt,
l'aulre se liennenl, pour ainsi parler, très proclics (les choses. Us célèbrent leurs objets uniquement par des traits pris sur ces objets mômes et que tout le monde y voit et y touche. Dans le minuscule espace de la strophe qui les fixe, ces simples traits, purs, nus, allégés, revêtent une éternité qui tienl h un rien. « Toi aussi, dit Horace h la fontaine de Bandusie, toi aussi tu deviendras célèbre entre les fontaines, parce que j'aurai dit le chêne assis sur les roches caves, d'où jaillissent tes eaux babillardes. » En neuf mots, l'expression latine asseoit le chêne et fait jaser ces eaux en perfection. Cette plénitude animée de grAce et miraculeusement exemple de surcharges a tout ce qu'il faut pour traverser légèrement les siècles.
N'oyez la Festo vierginenco qui a pour objet la glorification des Provençales. Le poète ne va pas chercher bien loin sa matière. Il fait passer sous nos yeux les jeunes filles des diverses contrées du pays ; il les salue d'un propos pris dans ce qui est le plus familier aux souvenirs, aux yeux ou h la malice des gens, et qui leur forme comme un ajustement noble ou pimpant, toujours accompli, que notre mémoire ne pourra plus jamais détacher de leur image.
\À noiujueliero Tènoii la llour en man :
Soiin e ire lier 0 De l'Emperi rouman ;
... Tarascounenco Soun damo de castéu ;
Barbentanenco Porton lou canestèu.
Filles de la Roquette — Tiennent en main la fleur, — Sont héritières — De V Empire romain ; — Tarasconnaises — Sont dames de château; Barbentanaises — Portent le corbillon ; Beaucaire est fashionahle — Et sur le front charmant — De ses filles nubiles — Rit la tour de dentelle [la denteleto m).
Sur des thèmes plus graves, comme /« Cansou dis Avi (la Chanson des aïeux) même simplicité, même familiarité supérieure de l'invention. Les aïeux ont façonné notre terre. Nous leur devons notre blé, notre vin, notre huile, le renom de notre race, et un héritage qui vaut mieux que l'or :
La Graci, fiho gaio
Cascaio, cascaio,
La Graci, fiho gaio
N'a pas li dit crocu.
La Grâce, fille gaie — Gazouille, gazouille — La Grâce, fille gaie — N'apas les doigts crochus.
Si ces simples choses out une consistance imniorlelle, c'est que, enlevée sur l'onde des
rylliiues de Mistral, la plus humMe matière souiil divincmcnl.
Je disien Margariiieto E, per coupa court. Hidett».
Esléul que foiijour risitS Aqu(''U noiiiu ilc fanlasu* A soiin rire s'fiilfask' douiiM' la rosn an rousi<^.
i)fi /'(f/)/K'/(/i/ Mdri^ftridrtle — h'J , pour c<iuj)i'r court, liideltc. — (^oiiune elle riait toujours, — Cl' nom (le fantaisie — S'harmonisait à son rire — f]om/u(' la rose au rosier.
Un des thèmes favoris de Mistral, c'est le dialogue de l'innocence avec la passion — mais d'une imiocence secrètement passionnée ellemême el qui, contre le péril, s'arme de la malice et du rire léger. Rappelons nous les propos d'amour de Vincent et de Mireille, l'Arlésienne. Dans les Iles d'Or, et rapprochons ces pièces de Dans la Lande que nous apportent les Olii'adcs.
Uomlicu 1 Nourade
Vuoi couiiu' stTîtes bon !...
Il faudrait citer tout ce chef-d'œuvre. Il faudrait citer le Tremount de luno (le Coucher de lune), variation sur le thème éternel de la fameuse Ballade de Villon.
Quand iéu m'ensouvène De Madame Lauro, Me semble que véno Amourous de l'auro...
Quand je me souviens — De Madame Laure
— Je crois devenir — Amoureux du vent...
Il faut remarquer l'objet des deux pièces : V Archétype et le Tombeau^ par lesquelles s'ouvre et se ferme le recueil. Dans la première, le poète évoque à grands traits les fastes politiques et poétiques de la Provence. 11 a rêvé de les faire renaître. Mais le dessein de toute sa vie fût-il anéanti par la brutalité des événements barbares, il ne serait nullement vaincu dans son âme. « Il suffit : Sur la mer de l'histoire, pour moi
— Tu fus, Provence, un pur symbole, — Un mirage de gloire et de victoire — Qui, dans la transition ténébreuse des siècles, — Nous laisse voir un éclair de la Beauté. »
Dans le Tombeau., le poète imagine la renommée à venir de sa sépulture. On dira : là repose celui qui fit pour Mireille des chansons qui se
sont envolées comme les moustiques sur toute la (lainargiio. Plus tard, le nom <le Mislralà demi ou!)ii('', il sera vaguement question de « celui qu'on avait élu roi de Provence... » Enfin, une plus lointaine génération, voyant l'étoile ù sept rayons figurée sur le monument, songera que ce doit être quelque mage.
11 y a comme un mélange de bonhomie cl do sublime dans le ton de paix sur lequel s'expriment ces hypothèses conseillées par la connaissance des fortunes humaines. Y trouverons-nous une sérénité trop froide et trop de détachement?
L'été dernier, j'eus l'honneur d'être reçu par Mistral. Ce vieillard de quatre-vingt-deux ans nous dit presque simultanément son optimisme et l'horreur qu'il éprouverait de recommencer une vie qu'iljugeait avoir été exceptionnellement heureuse. «C'est, ajouta-t-il, que je crois en TaudeJJi. >) Oui, Mistral croit «pie les p:\lcs étincelles de beauté de ce monde, et celles même (ju'une Ame comme la sienne a jugées dignes qu'elle les réchaulVàt avec le plus d'ardeur, sont dérobées à une Beauté éternelle, consommée dans le ciel.
V. (lins lou cru, o Provence, en idéio As reflouri, mai Hori que jainai.
f'Jt dans le ciel y ô Provence^ idéale — />/ /<llcurisy plus en fleur que /aniais.