II. — « Nerto
Le Pape a décerné une médaille d'or à Mistral en remerciement de l'hommage que le grand poète lui a fait de Nerto. Je saisis cette haute occasion de parler d'une œuvre qui ne date pas d'hier, mais qui est moins lue que Mireille, le Poème du Rhône ou Calendal. Nerto, « nouvelle provençale », n'a pas l'ampleur de matière, ni la majesté épique, ni les grandes proportions de ces poèmes. La légende et la fantaisie fournissent ici le cadre que le poète a coutume
MISTH.M. IW
d'einpriiiiler i\ l'humanitô et h la nature. Mais, pour <Hrc brodées sur une traîne légère, des merveilles «l'iniaginalion, d'art et de pensée perdent-elles rien de leur prix ?
Je ne puis lire Xcrto sans me souvenir d'un récit que j'ai trouvé dans une vieille chronique provençale et qui mêle naïvement la fable antique à la tradition chrétienne. Je vais vous le rapporter.
Ouand le christianisme eut commencé la con- ([uéte du monde, les dieux de l'Olympe, dont le conseil n'avait plus d'efTet, se dispersèrent avec mélancolie. Ces prodigieux enfants, tout entiers à leurs amours et à leurs querelles, avaient toujours abandonné aux misérables humains la servile besogne de rélléchir. Ils se crurent perdus. L'habitude d'un grossier encens leur avait fait j)rendre une idée beaucoup trop simple de leur immortalité. Ils n'en savaient pas la véritable nature. Ils en désespérèrent. Apollon eût souhaité de demeurer caché dans la Grèce. Mais la prédication de saint Paul l'elTaroucha. Il partit pour la Provence où il avait des temples et où il pensait voir fleurir une Ilellade nouvelle. Saint Trophime, saint Saturnin, les deux Jacques et les trois Marie y avaient déjà débarqué, et ils enseignaient à un peuple enthousiasmé la même religion que Paul. Le dieu la trouva plus douce
sur leurs lèvres. Il commença de se faire une raison. Sous le vêtement d'un pâtre, il assistait aux cérémonies chrétiennes qui s'accomplissaient maintenant dans ses propres demeures, et il en était touché malgré lui. Or, voici qu'il s'éprit d'amour pour une jeune Artésienne de toute beauté, mais d'une piété exemplaire. Comme les malheurs l'avaient rendu très fin et qu'il était d'ailleurs à demi converti, il connut que les pluies d'or et autres artifices ou métamorphoses dont les Olympiens seservaient pour séduire les mortelles, seraient sans efTetsur le cœur de cette vierge sage et subtile. Il devint, dans la sincérité de son cœur, un amoureux délicat, raffiné^ ingénieux et timide. Et sachant que ses peines seraient plus appréciées que ses présents, il faisait une longue étape pour porter à la jeune fille quelques marguerites cueillies dans la campagne. Mais, ô miracle ! ce n'était pas en vain que les fleurs étaient ainsi tenues sous le souffle et le regard du dieu de la poésie. Le petit bouquet grandissait pendant le trajet, les pétales Se revêtaient des plus brillantes nuances ; les tiges développaient des courbes noblement et gracieusement mesurées. C'était, au moment où le berger divin entrait dans Arles, une splendide gerbe frémissante de moire, de diamants et d'or. Et cependant c'était toujours le bouquet agreste ;
M!sTR.\r. 2'tl
c'était toujours ia Heur (l(;s rliaiiips. Elle sV-tail enrichie de c<'lte parure, sans rien perdre pour ies yeux de la petite Arlésicnne de sa doucear familière ni de son langaj^c fraternel.
Peu nous chaut ce (jui advint des amour.^ j.i»/vciK^alcs d'Apollon. Je retiens de cette histoire u[ic image a|)plirahle à la poésie de Mistral, lleur rustitiuo elle aussi, (pii s'est annexé les trésors do l'a ri savant et les lij^nes de la heauté universelle sans dépouiller l'odeur ni les fornit-s du terroir. Comme nous voyons Apollon respirer à l'aise, de par le divin privilège du naturel, dans son rôle de petit berger, ainsi le grand souflle poétique, la science des rythmes el des harmonies acquise auprès d'Homère, de Dante, du Tasse, de l'Arioste, el devenue secondenaturc, n'ont-ils altéré chez Mistral ni l'âme, ni le tour de pensée du paysan de Provence. Dans Mireille^ dans; Cdlcuddl^ dans le Poù/nr dit Itliône^ une amplcursereine de conception qui rellète VOdi/sséCy est comme pénétrée el parfumée jus(|u\nu hord d'un esprit de jeunesse, de naïveté, de simplicité et de malice. Mais combien plus directement encore ce conte nous fait-il penser au poème de.\>/7o,où la plus humble tige porle sans elTi>rt la plus plaisante végétation poétique, où le germe d'une aftabulation toute populaire, "loni le résumé enchanterait un enfant de dix
ans, s'épanouit facilement en tableaux merveilleux et en méditations philosophiques dont les vieillards apprécient la sagesse enveloppée de bonne humeur. Et n'y trouvons-nous pas enfin unsymbole'delajeuneNerto elle-même, qui sait entendre d'une oreille à la fois chaste et très fine le langage pressant de la passion et du plaisir ?
Il faut à Nerto beaucoup de vaillance pour résister à la flamme d-e toutes les séductions terrestres que le Malin déploie sur le chemin du couvent auquel elle est vouée. Avant de se cloîtrer, elle devra assister aux noces du roi Louis de Provence célébrées parle pape Benoît XIII. Elle figure, parée et en fête, comme les autres grandes dames, dans le cortège pontifical et royal qui anime de ses étincelantes couleurs et de sa folle gaîté la grande route de Château-Renard à Arles. Les graves personnages cheminent en tête, tandis que derrière eux jeunes seigneurs et jeunes femmes brouillent l'ordre avec entrain.
« Si nous chassions aux aloueltes ?» — dit la marquise Raoussette — qui a le faucon sur la manche. — « Gare ! » dans l'espace profond — l'oiseau de proie part comme flèche, — et sur la plaine verte, il pleut — du sang, des plumes. Follement — voilà
soiidiiiti viiif,'! cavaliers — après la liclle fauconnière — (|ui pianVnt. foulant «'ommc iino aire — le blé demi mûr du bonhomme, — avec des cris, avec des voix — qui percent la voùtc du ciel.
El ce sont ensuite, en rhonneur du mariage princier, les courses d'Arles, où les races médilorranéennes viennent rivaliser de beauté.
« Tout le beau sang des races nobles, qui fécondèrent son sol pétri, Arles l'exposait ce jour- \h. »
Mais <|iresl la griserie de cette atmosphère d'amour auprès de l'audacieuse éloquence que Satan soufllo au redoutable et trop charmant neveu du pai)e. Rodrigue de Lune, (jui est fou de Nerto.
Vous croyez donc, fait don Rodrigue, qu'un monastère vous abrite contre le Diable ! Mais Satan sait grimper comme un chat sauvage !... A-l-il souci des fermetures et de la prière incessante? lui qui, peutêtre avec l'aromc d'une violette qui fleurit, avec le son d'une mandorc ou un rayon, va de dehors, jusque dans le chœur de l'église, va venir vous troubler le e<rur! Vous |)ouve7. jeter l'eau bénite, il vij'udra en chauve-souris se tapir entre lessolivesel puis, ipiand vous suivez en.songe le fd du rév«, qu'il vous lisse» de la ville ou de la campagne, il mène l'ombre de celui, aie ! (pie vous regrette/ peut-être ! Kl l'on soupire, et l'on s'éveille, en rappelant la vision. El l'on
étire ses bras blancs, pour retenir le beau fantôme, mais Téblouisseraent d'amour s'envole au ciel dans les étoiles..,
Nerto convient du trouble singulier que lui cause la musique de ce langage. Cela semble une boisson rouge, délicieuse d'abord, mais qui bientôt étourdit. « Ah ! si pour le Saint-Père Benoît-Treize je vous savais moins dévoué, je vous croirais l'ami du Diable! »
Que je voudrais pouvoir m'arrêter à toutes les grandes parties de ce poème : peinture d'Avignon au temps des papes — harangue des magistrats d'Arles au roi — vêture de Nerto — sac nocturne du couvent par Rodrigue de Lune et ses sacripants — fuite de Nerto dans la montagne oii elle trouve refuge auprès d'un ermite (ici un fleuve de poésie, moins abondant sans doute, mais plus limpide que celui que Lamartine, dans Jocelyn, fait couler des solitudes alpestres); et le Château du Diable où Rodrigue croit enfin triompher de Nerto abusée et où il reçoit luimême le coup de foudre de la grâce.
Sur le tissu de cette composition débordante d'une verve exquise, Mistral a posé de la main
MISTRM.
la plus l«'f^^rc iino haute «loclrine tout h fait analogue i\ celle (jui inspire le. lùiitsf dcGo'llie. Loii bidhli' porto peiro, dit l'épigraplie du Prologue. Le'diable lui-nithne porte sa pierre aux coiistruclions utiles de l'Iiomniect in«''nie à l'édilicalion dos temples de Dieu. Dans le Prologue de Gœtlie, le Seigneur, après avoir permis à M(^phisl()|di(!;li>s de tenter Pausl à sa guis»*, daigne lui faire connaître son utilité providenlirlir : « De tous les esprits qui nient, le Malin m'est le moins importun. L'activité de l'homme se laisse trop facilement aller au sommeil. 11 prend trop vite goût au repos complet. C'est pourquoi je lui donne volontiers un camarade qui le talonne et le harcèle, le diable, qui par li\ crée à sa manière. » .!e vois bien que pour .Mistral, comme pour Gœlhc, le Malin ce n'est pas, en ce bas monde, le peuple des méchants et des destructeurs seulement, mais celui aussi <les brouillons, des agités stériles, des décourageurs et des perturbateurs par vanité. Cet «ensemble fait une puissance fort maligne en elTel. mais pas assez pour que la raison claire, alliée à la droiture du cœur et à la volonté persévérante, ne reconquière assez aisément sur lui la direction des choses humaines, ([uand elle s'en est laissé déjmsséder. Mais le grand danger est qu'une fois victorieuses, les puissances
du bien ne s'endorment et n'abandonnent peu à peu les éléments à leur dérive spontanée. Et voilà pourquoi le Diable est nécessaire. Oportet hœreses esse, dit de son côté l'Eglise;