‹ Portraits et discussionsChapitre 3 sur 56 · XIX" SIECLE · texte numérisé non relu

XIX" SIECLE

l'esthétique positiviste

C'est avec une vive satisfaction que j'ai vu annoncer un livre sur VKstliéti(/iie posili^'iste. Je me réjouissais qu'un critique eût eu llieureuse inspiration de faire pour les idées d'Auguste Comte sur l'art ch que le comte Léon de Monlesquiou a fait avec tant de succcs pour ses idées politiques et morales. Malheureusement, l'ouvrage en question m'a déçu. Je ne sais pas comment l'auteur s'y est pris. Le fait est qu'on ne comprend pas grand'chose à son exposé. Comte, pourtant rude à lire, est beaucoup plus clair dans son texle que dans lo texte de son interprète. Tout ce que celui-ci attribue 6 Comte est dans < lomle, y est à la lettre.

10 FQRTHAITS ET DISCUSSIONS

Son travail personnel a consisté à enôter Tordre et la suite logique. On dirait qu'il a mis dans un tablier un certain nombre de phrases ou de membres de phrases découpés dans les endroits de Comte où il est parlé d'esthétique et qu'il a agité le tablier. Un livre ne se fait pas comme ça ! Mieux eût valu tout simplement éditer à part, avec quelques bonnes annotations, le chapitre an Systèjue de politique positive consacré à « l'attitude esthétique du positivisme ». Je souhaite cette publication dans l'intérêt surtout des jeunes littérateurs et artistes bien doués qui cherchent leur voie au milieu de l'anarchie contemporaine. Ils recevront tout au moins d'Auguste Comte de magnifiques suggestions.

On s'est toujours moqué de ce spectateur à'Athalie demandant, au sortir de la représentatioU;, « à quoi cela sert » . Je n'ai pas l'intention de réhabiliter ce lourdaud. Sa question prouve qu'il n'avait pas pris de plaisir. Les belles choses justifient assez leur existence par le plaisir qu'elles donnent. « La fin de l'art, dit Poussin, est la délectation. » Auguste Comte est de cet avis. Mais la délectation que l'on goûte chez les grands poètes est, selon lui.

AII«USTB C.OMTK 11

moralisatrice. En un sens très élevé, « cela sert». « Depuis Ilinnère jusiju'c'i Corneille, écril-il. tous les éniinerils génies eslliéliqucs avaient toujours conçu Tart comme destiné surtout à charmer la vie humaine, et dès lors à l'améliorer... » On eClt pu craindre qu'un esprit aussi sévère qu'Auguste (bonite, aussi dominé par la préoccupation religieuse et morale, ne confondit (piehjue peu les genres et ne demandai à l'art lie démontrer el de prêcher. Ce qu'il lui demande, c'est de « charmer» . Mais il estime qu'en nous charmant, l'art nous améliore, que le heau nous incline ou nous excite au bien.

11 ne veut même pas que les poètes se mêlent d'autre chose que de charmer. Je n'ai pas donné la lin de sa phrase. « Charmer la vie, dilil, niais sans dcK'oir jamais la diriger. » Et cette prétention de diriger, qu'il interdit, comme philosophe, aux poètes, les plus grands d'entre les poètes s'en sont, h l'en croire, toujours défemlus.

Contre Hugo, Sand, Vigny el autres romantiques qui réclamaient pour les poètes on ne sait (pielle confuse autorité, quel nébuleux magistère social et sacerdotal, (sachant bien qu'ils ne seraient pas pris au mot). Comte allègue Flonière et Corneille, grands génies, mais sages intelligences. Ceux-ci n'ont pas pensé qu'il appartint au génie poétique de gouverner ou de

12 POnTBAITS ET DISCUSSIONS

réformer la religion, les mœurs, la constitution de la société, ni d'inspirer le gouvernement de l'Etat. Pourquoi ? Parce que a aucun esprit nor-

i mal ne pouvait directement supposer que la suprématie intellectuelle appartînt jamais à l'imagination. Une telle opinion, précise Comte, équivaudrait, au fond, à ériger la folie en type

• mental en faisant prévaloir les inspirations subjectives sur les notions objectives » , c'est-à-dire

' la fantaisie sur le bon sens.

Ce n'est pas du tout que Comte ne voie dans les poètes que des sortes de fous ou de chimériques agréables. Il tient pour possible, normal et nécessaire l'accord de l'enthousiasme poétique avec la raison; il ne reconnaît comme grande et digne vraiment de son nom qu'une poésie où cet accord est réalisé. Mais il n'admet pas que des esprits à qui la nature a départi le don magnifique d'une imagination exceptionnellement riche et passionnée de créer, puissent posséder et exercer en même temps et à un même degré la force, la patience et la méthode de la raison investigatrice et construclive, de cette raison sur les données de laquelle il est nécessaire de prendre appui pour « diriger ». Il faut aux poètes la sagesse; mais ce n'est pas leur affaire que d'en élaborer les données et d'en fixer les directions, ils ne peuvent en être, en thèse générale,

AUGUSTE COMTi: Ki

que les héritiers, non les créateurs. « Leur versatilité nuMitale et morale (rançon de leur genre (lo génie; (|ui les dispose à retléter 1<' milieu correspondant, leur interdit toute autorité directrice. » Il faut, dans l'intérêt d<' la poésie clleniéme que le milieu intellectuel, social et politique fournisse aux poètes du vrai, duhon et du grand à refléter. Et comme ce qu'elle rellète, la poésie y ajoute une splendeurel une douceur qui ne sont qu'à elle, comme parla même elle le fait désirer et aimer, c'est donc à elle qu'il appartient do transmettre au cœur des nouvelles généralions la tradition des idées sages, des aspiralions nobles et fécondes et des tendances progressives et héroïques qui forment le trésor spirituel de riuimanité.

Si (îomle refuse le gouvernementaux poètes, ce n'est pas pour le livrer aux philosophes. (( Ceux-ci, dit-il, sont impropres à Taclion, mais la consultation leur convient. » Et quant aux poètes, « ils ne doivent pas, en général, prétendre plus à l'une qu'à l'autre ». Bien petite condition, penscra-t-on, pour les poètes. Non jias 1 Car si en un sens la poésie est subordonnée Il la philosophie et à la politique, sous un autre rapport elle s'égale à toutes deux, puisqu'elle a pour matière tout à la fois les grandes idées et les grandes actions. La philo-

Sophie a besoin de la poésie pour inspirer aux âmes l'enthousiasme de l'ordre et du progrès humain. La politique a besoin delà poésie pour stimuler les volontés aux utiles dévouements. Ce n'est pas, encore une fois, que la poésie doive prêcher. Elle n'a qu'à chanter ce qui est grand, et à le chanter pour le plaisir. La poésie est essentiellement femme. 11 faut qu'un élément mâle la féconde, sous peine que son feu ne s'épuise en imaginations anarchiques, chétives, stériles, ne brûle pour peu de chose ou pour rien. Cet élément mâle, ce sont les données de la connaissance et de la sagesse la plus éclairée, ce sont les hauts faits des chefs, des héros et des peuples.

Si telles sont les sources légitimes et nécessaires de la haute inspiration esthétique, il est bien évident que toutes les époques ne sont pas également propices à la floraison des arts. Voici la leçon claire, positive que les artistes contemporains pourront retirer de la doctrine de Comte. Il montre qu'une renaissance ou régénération des arts ne peut être procurée par les seules délibérations et les seuls efforts des cénacles d'artistes. Il y faut le concours de certaines grandes in-

AUOUSTB COMTE IS

lluences du d^^hors. Il y faut un certain étal de la société, des esprits et des nupurs faute duquel le génie poétique, manquant d'aliment et d'orientation, manquant à vrai dire de tbèmcs dignes de lui, sera réduit i\ se chanter, c'est-à« dire 5 se dévorer lui-môme ou à mimer « une exaltation factice ». C'est à cette grande condition préalable que devraient songer ceux que passionnent les intérêts esthéticjues. 11 y a des temps où faire, comme on dit, « de la politique ». c'est encore la meilleure manière de servir l'avenir de l'art.

Songeons, en elTet, à la différence radicale de l'art avec la philosophie et la critique. Celles-ci dissertent, discutent, raisonnent, prouvent. Ce n'est point là l'afTaire de l'art. Il n'y a [)as de place pour la controverse et l'argumentation dans la poésie. Chanter, peindre, animer, exaller, colorer, donner en un mot aux choses la vie, une vie idéale et supérieure, tel est son objet. D'autre part, la poésie et l'art s'adressent h un jtublic, et non pas à l'intelligence de ce public pour le convaincre, mais à son cœur pour l'émouvoir et renthousiasmcr. Il est donc nécessaire que l'artiste puisse faire fond sur les sentiments du public, comme un virtuose sur la sonorité ell'accord de son instrument; il faut que ce qu'il ressent lui-même comme vrai ou faux,

lo PORTRAITS ET DISCUSSIONS

comme bon ou mauvais, comme noble ou vil^ comme tragique ou comique, comme pathétique ou insignifiant, soit ressenti de la même manière par les auditeurs ou spectateurs de son œuvre. Mais si cette entente n'existe pas ! S'il n'est pa& de manière de sentir et de penser, paraissant légitime et naturelle à l'artiste lui-même, dont le naturel et. la valeur ne fassent question aux yeux d'une partie de son public, voici l'artiste réduit à justifier son point de vue, à expliquer et défendre sa position, à sortir de fart pour entrer dans la « thèse ». Allez donc, poètes dramatiques, faire aujourd'hui une nouvelle Andromaque, recommencer, après Homère et Racine, le poème, pourtant éternel, de l'héroïsme féminin dans la fidélité conjugale! Le tragique et le poétique de la situation n'existent pas, ils s'évaporent, si l'obstacle qui, dans la conscience d'Andromaque, triomphe des suggestions de la jeunesse et de l'oubli, n'est pas tenu pour auguste et sacré en soi. Or, les Français contemporains ne sont pas précisément unanimes sur la sainteté du mariage ; on leur a semé dans la tête mille incertitudes et théories là-dessus. Ce qu'ils vous demandent, c'est de leur dire, avec motifs moraux et « sociologiques » à l'appui, si Andromaque a raison ou tort, si elle est dans la vérité morale ou dans l'illusion barbare et

AUGUSTE COMTI-:

inhuiiiuine. Voilà le métier où l'anarchie des esprits cL des croyances réduit le poète. On peut apporter dans ce iiiélier l'esprit le plus fort et l'exercer de la manière la plus utile. Mai.sest-ce métier de poète ? 11 ne saurail, dilComlr, y avoir de haute poésie « sans la préj>ondérance d'une doctrine universelle et d'une direction sociale... •Sans des conventions fixes et des mœurs caractérisées, la poésie n'a rien de 'grand à rctrac«'r et à stimuler. »

Je ne puis que glaner en courant dans cet admirable rhapilre de l'esthétique positivist<^, iibondant «m grandes et fécondes idées. Quoi de plus juste que ce que dit Comte de la double oblignliou (jui s'impose à l'art d'imiter la nature et de r « idéaliser » tout ensemble? « L'art, \ écrit-il, consiste toujours en une représentation idéale de ce qui est, destinée à cultiver notre instinct de perfection. » Mais « il faut bien que l'idéalité soit toujours subordonnée à la réalité, sous peine d'impuissance autant que d'aberration. > (iomposer, en se conformant profondément aux lois et à l'économie de la nature, des lyj>ejï qui dépassent la nature, qui .siiient la natun», mais épurée, exaltée, « mieux ajiimée », tel est le devoir du poète. En d'autres termes, l'art a pour moyen nécessaire, pour condition rigoureuse, le vrai, et, pour but, le beau

qui inclut le vrai, mais y ajoute mille rayons. Bien saisissantes, les considérations que Comte oppose à cette prétendue antinomie de nature sans cesse alléguée entre la science et la poésie, entre le génie scientifique et le génie poétique. Est-ce que la découverte des lois du monde n'est pas, tout autant quela production des chefs-d'œuvre poétiques, une création ? Est-ce que l'hypothèse scientifique n'est pas, elle aussi, une invention, suggérée par les analogies de la nature, mais s'élançant au delà de l'expérience, vers un idéal d'ordre universel? Au fond, il n'y a pas deux sortes d'intelligences. Les génies scientifiques auraient pu, à d'autres époques et « sous une autre impulsion publique », faire des poètes. Mais « une pente naturelle attire tous les grands esprits vers les compositions les plus nécessaires à leur siècle ». Maxime précieuse à opposer à tous ces grands esprits manques, qui prétendent que leur temps ne les comprend pas, qu'ils sont venus trop tard. Il y a toujours quelque chose (et j'entends : quelque chose de grand et d'élevé) qu'une époque quelconque comprendra et recevra avidement; et c'est tout ce qui correspond à quelque besoin profond, à quelque vide intellectuel ou moral à combler. Et c'est cela qu'il faut faire. Et le discerner, s'y porter, c'est au moins la moitié du génie. Celui qui fait des

sonncls dans un temps où il n'y a pas d'éclio pour Ifis sonnols, ne fait probablement pas de bons sonnets...

Je voudrais vous parler aussi delà préférence que Comte donne îi Corneille sur Racine et que je suis loin de partager — ou encore de sa classification hiérarchique des arts, oîi il d«'îcerne, comme tout le monde, le premier rangà la poésie, mais où il accorde à la musique, par rapport à la peinture et à rarchiteclurc, une prééminence qui peut sembler paradoxale.

L\'slliéli<(ue d'Auguste Comte est une partie do sa philosophie avec laquelle les esprits, même les moins enclins à souscrire au positivisme dans son ensemble, peuvent profondément sympathiser.

Page 1