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AUGUSTE COMTE MORALISTE

Je n'ai pas besoin de dire quelle autorité le comte Léon de Montesquiou s'est acquise comme historien et interprète de la doctrine d'Auguste j Comte. CrAce à lui, la tradition quasi officielle est délinilivemont brisée, qui voulait que Comte eût montré du génie dans la critique de la métaphy-

sique et dans la philosophie naturelle, mais déraisonné en politique et en morale. M. de Montesquiou a mieux fait que de montrer son irritation contre ce préjugé et de s'escrimer contre lui. Il nous a donné du Système politique d'Auguste Comte un exposé admirablement complet, plein et clair, dont on peut dire qu'il est désormais classique. La critique universitaire, qui est généralement vacillante et obscure dans le jugement, mais qui est érudite et nous rend le service d'exercer une salutaire vigilance sur l'exactitude et l'intégrité matérielle des données documentaires d'unequestion, a dû rendre hommage à ce travail et l'adopter. La qualité dominante du comte Léon de Montesquiou, orateur, professeur et écrivain, me paraît être le charme et la séduction de la lucidité.

Il a récemment complété ce livre, paru voici environ deux ans, par une étude des Consécrations positivistes de la vie humaine dont je ne dirai pas qu'elle a plus de mérite, mais qu'elle a plus de beauté. Non point que les qualités de Léon de Montesquiou s'y montrent plus vives. Mais la matière qu'il expose ne comporte presque plus d'appareil savant, ni de dialectique. Elle est purement humaine, directement intelligible à tous. Il n'est pas nécessaire de connaître l'ensemble de là « philosophie positive », ni même de possé-

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<ler une culture philosopliique spéciale pour entendre cfilc parlio des idées de (lonite. Il suflit iTavoir une iiilelligonce et une ùme disposées à se laisser j)énétrer par toute parole profonde sur rhistoiredii (•(iMirliumain, surla doslinéclégitime de l'individu, son rapj)ortà la société, la justr hiérarchie de ses sentiments, la discipline intérieure de sa vie. Certes, si Comte pense sur ces problèmes vilnux d'une manière que j'appellerai magnili(|ucm«jiit iiormale cl simple, il s'en faut qu il en parle dans un langage précisément facile et dépouillé. On connaît, au moins de répulalion, les excès un peu rebutants de sa manière li'écrirc et combien démesuré s'afiïrme chez lui le scrupule philosophique de ne présenter une idée particulière qu'entourée de tout le hataillon des consiilérations générales qui la fondent, celles-ci eussent-elles été déjà formulées dix fois. C'était le cas ou jamais, sur ces<{uestions de morale, de religion, de sentiment, où la conviction ne s'obtient en définitive que par un appel ù l'expérience individuelle et sociale du lecteur, de réduire au minimum le vocabulaire scolastique et syslémalii[ue. M. de Monlesquiou a [)arfaitement réussi à filtrer son auteur sans l'altérer ou plutôt il nous on rond bien {)lus sensible, par ce dépouillement sagace, le génie moral et l'inspiration intime. « On cherchait un auteur, on trouve un

homme » , a dit Pascal. Voici vraimeni le premier livre sur Auguste Comte où l'on trouve l'homme.

Mais quoi ! Le sujet propre de ce nouvel ouvrage de M. deMontesquiou n'est-il pas emprunté à la religion positive ? Et n'est-ce point là une partie des conceptions de Comte que ses plus stricts disciples eux-mêmes ont abandonnée? Cette tentative de fonder une religion, comme corollaire d'une philosophie, méconnaît la nature essentielle de la religion ; elle n'est pas viable. De plus, l'organisation pratique de la religion comtiste, outre cette absurdité de vouloir l'établir à froid dans le monde, est, pour ainsi parler, une chose si peu logeable dans la société et les mœurs modernes, que ceux-là sont à peine injustes, qui n'y veulent voir que la bizarrerie d'un cerveau follement déductif. — Voilà, Je crois, ce que beaucoup de personnes m'objecteront.

Je ne suis nullement un adepte de la religion positiviste, ni un disciple de la philosophie positiviste en général. A prendre la religion de Comte comme religion, à la considérer dans son plan d'organisation matérielle et ses rites, j'en fais, je l'avoue, fort bon marché. Mais autre

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chose est son contenu, c'est-à dire le fond d'observations concrètes, de vues réelles et de sentinientséprouvV's auquel se superpose son édifice, bien fnigilo et téméraire en effet. Comte a conçu que, pour faire succéder h la désorganisation sociale moderne un état normal, la restauration, la réadaptation, la manifestation et la mise en pratique decertaines vérités fondamentales était nécessaire. Comme il n'y a normalement rien de plus puissant sur l'homme qu'un appareil religieux, il a voulu mettre à leur service un appareil religieux. Noblement sincère en cela, par la puissance d'émotion avec laquelle ce futjuslement le plus beau de son génie de ressentir et de vivre lui-même ces vérités dans une époque qui, presque universellement, leur tournait le dos. Mais, parmi les choses qui dépendent du cerveau d'un individu, la fondation eflicace, effective d'une religion ne se trouve assurément pas. Si pourtant ce sont bien des vérités et des vérités vitales pour la société et pour l'individu que le philosophe et le moraliste Auguste Comte a dans la léte, l'échec des chimères de Comte, grand prêtre de l'Ilumanité, ne saurait en détruire la nature ni la valeur.

Mathématicien de profession, esprit encyclopé(li(|ue, logicien incomparable, Auguste Comte a porté en toutes choses une passion de con-

struire et d'échafauder qui ne nuit en rien, pour qui va au fond, au grand naturel de son génie ni à l'ingénuité de son cœur, mais qui empêche souvent des esprits plus superficiels ou moins laborieux, de voir sa grandeur oi^i elle est : dans la clarté de la raison, l'extrême étendue du bon sens, le sage héroïsme et l'honnêtechevalerie des sentiments. Etce tour dépensée, vous le trouverez jusque dans l'expression de l'affection la plus passionnée qu'il ait connue : son amour pour Clotilde de Vaux. Comte raisonne cette passion selon les principes de sa doctrine. Son amour;a des nuances cornéliennes, des-préciosités nobles et profondes, qu'il traduit dans le langage le plus poétique et le plus ardent, mais en en faisant, si je puis dire, la déduction et la classification positiviste. Et pourtant la force de cet attachement n'est pas plus douteuse que la fécondité inspiratrice de cette tardive aventure sentimentale. Mais j'ai vu bien des esprits, arrêtés par l'étrangeté littéraire trop certaine de ce langage, décider que Comte, philosophe de génie, digne héritier des Aristote et des Des- ; cartes, dans le Cours de philosophie positive, \ avait été aussi fou dans sa liaison avec Cio- 1 tilde que dans son entreprise d'institution re- ] ligieuse. 11 ne l'a été ni en l'un ni en l'autre. j Et pour ceux-là qui ne sauraient point que la

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granil«'iir Ar. (.iornlr rsl d'un ordre qui engage «iitaiil et plus profondément encoro le cœur que l'esprit, le livre de Léon de Monlcsquiou les en convaincra.

C)ii approuvera Léon de Monlt-xpiiou d'avoir dit « consécrations » là où Comte dit « sacrc^ ments ». Et tout d'abord pour une raison de respectueuse convenance à l'égard des catholiques, auxquels il importe de ne pas laisser ignorerque, si la pliil()soj)hie politique, sociale et morale de Comte est certes, du point de vue de-leur foi, privée de son fondement suprême, elle ne contient rien d'opposé à leur religion, laquelle a au contraire les affinités les plus étendues avecles conceptions de r'.omte dans ce domaine naturel et terrestre. De plus, ce mot de « consécrations », parce qu'il n'implique pas nécessairement une idée de rite, et se peut restreindre à une acception toute psychologique, ramène les conceptions de Comte dans ce plan humain et naturel quiestcelui de leur véritable puissance. Comte imaginait, au seuil de chacune des phases normales de la vie de l'homme, une cérémonie oîi eussent été formulées et symbolisées les obligations spéciales que l'individu allait y contracter vis-à-vis de la

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société et de l'humanité. Léon de Montesquieu laisse complètement de côté la cérémonie et les symboles pour s'en tenir à la substance du discours qu'un posiviste eût pu prononcer à cette occasion. Simple artifice, nous dit-il, pour exprimer d'une manière plus frappante la philosophie morale d'Auguste Comte, sa pensée sur la discipline de l'enfance, de la jeunesse, du mariage, de la famille, de l'activité professionnelle, de l'âge mur, de la vieillesse et du souvenir envers les morts.

Parmi les grands problèmes sur le sujet desquels le génie demoraliste d'Auguste Comte nous fournit quelque direction noble et pure, il en est un particulièrement difficile et agité aujourd'hui, qui me paraît avoir reçu de lui la plus apaisante et la plus féconde solution. Je veux parler de la vive bataille qui se livre de tous les côtés, sur tous les terrains entre « intellectualistes » et (' antiintellectualistes».

Appartient-il aux seules recherches de l'intelligence, à la seule activité de la raison, de nous mettre en possession du vrai ? Il semble qu'on ne le puisse concevoir autrement. Le cœur sent, se meut, s'agite, vit; il ne raisonne pas, il ne

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pense pas. Sans doute ; mais rinUîIligcnco est une facult«'* bien faible, une action bien froide, coniparéo à la puissance et à la chaleur du sentiment. Pourquoi les intuitions du sentiment ne pénétreraient-elles pas, à leur manière, dans l'essonce de la réalité et n'y pénétreraient-elles pas dès lors à un degré beaucoup plus profond que l'intelligence? Ainsi disputent les rationalistes, avec les philosophes du sentiment, de « l'action » , prai^niatistes ou de quelque nom qu'ils se nomment.

Selon Comte, comme selon Descartes, il n'est de connaissance que par les idées claires. Et c'est rintelligencc, non le cœur, qui peut produire de telles idées. Une connaissance qui ne serait ni rationnelle ni claire, est un monstre. Les opérations de l'expérience et de la raison I sont les ouvrières exclusives du savoir. Voilà la vérité, mais la moitié seulement de la vérité. Il faut ajouter que ces ouvrières ne travaillent légitimement et ne peuvent d'ailleurs travailler avec fruitqu'au service et sous l'inspiration de l'amour. Si la science et la philosophie s'appli- (jucnl à extraire de la confuse forêt des apparences les éléments d'une conception lucide et ordonnée du monde, le besoin même de contempler la clarté et Tordre, d'atteindre h la synthèse logique et harmonieuse, n'est pas dans le fond

un besoin intellectuel, puisque par elle-même l'intelligence travaille aussi allègrement à nier, à miner et faire des ruines. C'est un besoin du sentiment, du sentiment non primitif et sauvage, mais cultivé, civilisé, épuré, besoin qui touche de très près à celui de bien vivre et n'en est sans doute que le plus large épanouissement. Il n'appartient pas au cœur lui-même de se donner l'objet de son vœu le plus élevé : la connaissance claire, mère de l'action sage, souverain adjuvant de la vie. C'est bien l'affaire de l'intelligence. Mais d'autre part, un esprit agile, souple, égala tout, s'il est joint à une sensibilité anarchique, désorientée, chétive, ne sera jamais créateur, n'accroîtra pas d'un pouce l'actif de la science humaine. Dans les sciences aussi bien que dans les beaux-arts, toute la différence d'un génie à une intelligence est dans la puissance et la noblesse de la sensibilité.

Qu'Auguste Comte eût horreur de la philosophie du sentiment, qu'il n'érigeât aucunement l'intuition ou l'imagination en arbitres de la vérité, cela s'accorde bien à l'idée que l'on a communément de lui. On connaît moins sa haine pour la stérilité, le vide, la vaine ingéniosité de l'activité intellectuelle qu'accompagne la sécheresse ou l'insuffisance du sentiment.

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Un exemple tout contemporain nous permettra <le préciser cette application à la fois morale et sci«Mili(i(iiic (lu positivisme. Je veux parler des savaiilos et inutiles ( inutiles, de son propre aveu ) entreprises d'Henri Poincaré contre la tradition de la Physique moderne. .le ne me donnerai pas le ridicule de la moindre allusion aux travaux mathématiques du célèbre professeur, l.es travaux très connus que je vise sont d'un autre ordre, écrits non en symboles algébriques, mais dans la langue de tout le monde. Henri Poincaré y dessine, y développe, y pousse à fond une attaque contre les conceptions fondamentales et traditionnelles de mécanitjue qui servent de cadre et de base au moderne système du monde, (principe d'inertie — égalité de l'action et de la réaction — conservation de l'énergie ) pour détlarer tinalomcnt que cette attaque est sans fruitaucun. H les infirme et puis il conclut qu'on ne peut s'en passer. 11 démontre : i" que ces conceptions mathématico-expérimentales élaborées par les Kepler, les Copernic, les Galilée, les Newton, confirmées par l'aisance avec laquelle toutes les grandes découvertes de l'expérience ultérieure ont pu en fin de compte

se ranger sous leur loi, sont, non des vérités mais des conventions^ telles qu'on peut en substituer plausiblement vingt autres qui cadreraient aussi avec l'ensemble des faits ; 2° mais qu'elles sont d'ailleurs pratiquement, entre ces vingt ou cent conventions combinables, les seules commodes, et, à ce titre, résistent et résisteront à toute épreuve.

Qu'est-ce que cette « commodité », demanderai-je, sinon la vérité elle-même ?Ne sentezvous pas quelque chose de faux, non théoriquement, mais moralement, si j'ose dire, dans cette prétention de faire jauger et comme dédaigner à l'esprit humain les positions qui sont celles d'où il a remporté toutes ses victoires sur l'inconnu et hors desquelles on convient qu'il ne peut rien créer ? Pour que M. Poincaré se livre à ce travail de critique hyperbolique, de critiquegageure sur les fondements de la mécanique classique, encore faut,-il qu'il ait trouvé ces fondements devant lui, sous sa main, tout élaborés et organisés. Il refait hypothétiquement, par jeu, la tapisserie de la science sur un canevas où son esprit de combinaison supprime une maille sur deux ou bien met deux mailles au lieu d'une et il montre que tous les fils se placent. Encore cette opération suppose-t-elle un canevas réel, naturel, préalablement donné et

tissé, (]iii en demeure, à quelque point qu'il raffine ses hypothétiques artifices, l'objet détourné. Précisons par un exomplo «Mnprunlé à la géométrie.

Henri Poincaré a beaucoup disserté, je ne dis pas en mathématicien (cehn n'est pas mon affaire', mais en philosopl)e, sur les géométries <p)'on appelle non euclidiennes, géométries imaginaires qui Irailent, non, comme la géométrie d'Kuclide, de l'espace à trois dimensions, mais d'un espace à deiuv dimensions seulement, ou bien h quatre, à cinq, à n dimensions. II est, paraît-il, établi qu'on peut sur les propriétés de ces espaces fictifs émettre et démontrer autant de propositions et de théorèmes qu'il y en a dans la géométrie ordinaire concernant l'espace réel, l'espace normal, à trois dimensions. Seulement on n'y peut rien représenter absolument que par équations, par symboles algébriques, c'est-à-dire qu'on n'y peut rien représcnterdutout, rien représenter aux yeux (bien qu'il s'agisse d'espace !), on n'y peut faire de figures. Poincaré en conclut que la géométrie euclidienne, celle que nous avons apj)rise, est seulement la plus commode, mais qu'elle n'a pas le privilège de la vérité, qu'il y en a mille autres de possibles, donc d'aussi vraies. Je crois, pour ma part, que la géométrie avec figures est la géométrie vraie et, encore une

fois, que les autres n'existent que comme symboles ou projections de celle-là, qui porte tout. (Il est vrai que Poincaré dit quelque part qu'en y consacrant toute sa vie, on arriverait sans doute aisément à se représenter la quatrième dimension. Mais Poincaré ne pense-t-il pas aussi que cette vie-là s'achèverait à Sainte- Anne ?) ;

Qu'on m'excuse d'être entré dans ces matières un peu abstraites. Sinon ces jeux, du moins la prise au sérieux de ces jeux, la prétention de tirer de leur réussite des conclusions philosophiques, tout cela n'offense-t-il pas une certaine morale de la science et de la philosophie ? Cette morale, Auguste Comte me semble la définir très bien par ce qu'il dit de très profond, lui, homme de science, sur les légitimes rapports de l'intelligence et du sentiment, en d'autres termes, de la connaissance et de la vie.

Les « consécrations positivistes de la vie humaine » se rapportent, comme je l'ai dit, aux diverses phases normales de la vie de Phomme, depuis l'éducation jusqu'à la vieillesse. Nous trouverons donc ici l'essentiel et le plus pratique, le plus éprouvé de la philosophie morale

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(l'Auguslc (lonile. Et ce n'est point un mal «juo Léon de Monlesquiou, dans cet exposé lidèlc t'I aux lignes pures, n'ait pu s'eni|)ôcher d'y faire passer quelque chose de son propre sen-

lillUMil.

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