CHATEAUBRIAND SA
luchemenl a été aussi louchant que profond et sincère. » Va\ bon français, « louclianl » se dit (l'une chose dont nous ne sommes pas touchés mais dont (le moins difficiles que nous pourraient i'ùtrc. Chateaubriand avait le regret de ne pas compter Mme (Chateaubriand au nombre de ses imours. En revanche, il la plaçait au-dessus de ses fantaisies, ou du moins il lui savait gré d'en compenser l'etTotdans le tableau de son existence «[u'elle avait faite, disait-il, « plus grave, plus noble, plus honorable ».
I*our un homme h qui les succès étaient aussi faciles, je ne dirai pas qu'à don Juan, mais qu'à Jupiter, qui voyait les plus belles colombes se l)rendre sans exception au miroir de sa gloire et ilune mélancolie portée à merveille, qui se complaisait infiniment à ce jeu, il eût été fort commode d'être marié à une brebis. M me de Chateaubriand n'était pas, tant s'en faut, une brebis. Et, cependant, elle ne fut pas incommode. Elle mit sa fierté à ne pas l'être, sans vouloir le moins du monde faire figure de délaissée. Bretonne passionnée et tenace, très intelligente, avec un fond il'Apre malice corrigée par une vive droihire, elle aima énergiquement son mari et elle soufTrit. niais sans donnera personne l'avantage d'en être témoin. Pour être aimée de René, il ne lui manquait pas seulement la beauté, mais p[us encore
le je ne sais quoi. Avec beaucoup de tendresse à offrir, elle n'avait rien de languide, ni d'harmonieux. Chaude et vibrante de sentiment, très fine d'esprit,^ elle était assez aride d'imagination. L'amour malheureux, la jeunesse refoulée, l'habitude de la douleur lui formèrent un côté rude ; mais ce ne -fut pas à Chateaubriand qu'elle le fit sentir. Elle embrassa à fond ses intérêts, ses ambitions et ses ressentiments. Pour elle, il eut toujours raison, contre tout et contre tous. Ce fut, non contre lui, mais contre ses ennemis et ses rivaux politiques (de rivaux littéraires, il n'en avait pas), contre tout ce qui, hommes ou choses, se plaçait en travers de sa route, qu'elle exerça sa langue acérée, mordante, redoutable d'honnête femme, forte de sa pureté de cœur. Elle avait dans le maintien, dans la voix cette extrême douceur à laquelle il ne faut pas se frotter. On l'appelait « la chatte ». Elle donna une grandi; part de sa vie à des œuvres de religion et «If charité. Elle fonda pour les prêtres infirmes cl sans ressources une maison de refuge, l'infirmerie Marie-Thérèse, qui existe encore. Devenue ainsi comme une supérieure laïque de congrégation, Mme de Chateaubriand appliquait un jugeiiumt sans indulgence à certaines congrégations qu'elle trouvait, à tort ou à raison, trop attachées aux biens de ce monde. Les Dames
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tlu Sacré-C(cur passent sous sa pluino un lor- I il)l»' qiinrl (Ihoiirft,
Mint; <lc Cliutouubriaiula laissé il(;s « caliicrs », dont quelques fragments seulement avaient vu Irjour. M. Ladreit de Lacharrière en a donné, à la librairie lùnile-Paul, la publication inl<^ii^ralr, .Kxompagnée de renseignements abon- (liiiU (I d'une excellente érudition. Ces cahiers se composant prineipalement de notes prépaites pour Cilialeaubriand en vue des Mémoires (Coiitrc-lomhe. On y trouve bien des anecdotes t'L des portraits fort piquants. Tout en écrivant fort bien, Mme de Chateaubriand a. comme on pense, infiniment moins de style ([uc son mari ; mais elle a parfois plus de sel et plus de naturel toujours. Au point de vue historique, ce volume intéressera surtout en ce qu'il jette sur le rrtle politique de Chateaubriand, j)endant la Restaur;ilion, un jour assez cru.
A en croire l'éditeur do Mme de Chateaubriand, il faudrait attribuer à des scrupules royalistes le long retard apporté à la publication complète de ses papiers. Ceux qui les détenaient sn refusaient fi laisservoir les défauts «les hommes tic la Restauration, tels qu'ils se trouvent dé-
peints chez Mme de Chateaubriand, parce que, à ce que disait l'un d'eux, ces défauts ayant été livrés à la publicité, « il ne fût plus resté aux fils et aux petit-fils des royalistes que d'aller pieds nus, un cierge à la main, faire amende honorable auprès des citoyens Grévy, Ferry, Brisson, Freycinet, Constans, Floquet, Clemenceau, etc. ». A ces scrupules, M. de La Charriera ne trouve à opposer que les droits imprescriptibles de l'histoire. C'est évidemment que, selon lui, l'intérêt bien entendu de la cause royaliste devait les conseiller, en efïet. Voilà une opinion que nous nous permettrons de trouver légère. Hé quoi ! les cahiers de Mme de Chateaubriand apportent-ils aux royalistes des révélations tellement accablantes sur le compte de la Restauration qu'il ne leur reste plus, les ayant lus, qu'à faire pénitence et à devenir républicains ? Nous y voyons, par exemple, le plus long et le plus important des ministères de la Restauration, le ministère Villèle( 182 1-1826), exécuté en quelques formules du genre des suivantes : « M. de Villèle n"a fait que des sottises... M. de Villèle avait rarement un avis qui eût le sens commun... Quels sont les apologistes du ministère Villèle? Des hommes réprouvés par tout ce qui est honnête en France. » Mais allons-nous, sur de tels propos, nous voiler la face et nous écrier : « Quel
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tloinmagr (jiie le monde ait appris cela f » Je sais l)ien que Mme de Chatcaubriaid emprunte l'aul<>iit<^ de (lliMl('aul)rinnd dont elleesl l't'clio. Mais «{uellc autorité convient-il d'accorder aux jugeinenls de Chateaubriand sur ia politique et les gtîuverne/nents de la {Restauration? La plus grande partie de ce qu'il a écrit à ce sujet n'est que le manifeste de ses humeurs, de ses colères, de ses amertumes, de ses déceptions, de ses ressentiments, de ses goiUs et de ses dégoiMs personnels, pas autre chose; manifeste éloquent. « adencéetcoloréà miracle, dont la forme donne, je le veux bien, une sorte de grand air i\ ce fond exigu dans son ^preté, mais dont le fond est liien, est presque uniquement celui que je dis : I;\ politique de la Restauration jugée~d'après ses rapports ;\ la personne de M. de Chateaubriand, qui fut une personne très particulièrement incommode, et non pas suf ses résultats quant au bien public ot à Tintérét national.
Au fond, les cahiers de Mme de Chateaubriand ne disent pas plus de mal des hommes et des <lioses de la Restauration (c'eût été difficile) (pie les .]f('/noir('s d'outre-tombe. Seulement, ils le disent d'une manière plus sommaire et plus violente. Nous avons^ ici Chateaubriand au naturel, le premier jet des fureurs de c«'t insatiable. C'est tout à fait le mT-me dénigrement.
Mais, dans les Mémoires^ ce dénigrement prend une allure olympienne et somptueuse. Le thème éternel de Mme de Chateaubriand, c'est l'ingratitude de la monarchie, l'ingratitude des Bourbons pour leurs serviteurs demeurés fidèles dans l'infortune. Mais elle ne nomme, en dehors de son mari, aucune de ces victimes, et cette vague doléance générale n'est qu'un voile trop transparent, jeté avec une maladresse de femme en colère sur la vivacité du grief individuel. « Les Bourbons n'ont aimé que ceux qui avaient quelque chose à se reprocher... les Bourbons aiment mieux avoir à pardonner la trahison qu'à récompenser la fidélité..., les Bourbons ont toujours eu un fond de tendresse inexprimable pour les traîtres.... » Toutes phrases qui ne sont visiblement que des traductions endiablées de la suivante : « Les Bourbons n'ont pas récompensé M. de Chateaubriand. » Ils ne l'ont pas récompensé! Membre du Conseil privé du roi à Gand, ambassadeur en Suède, à Berlin, à Rome, à Londres, ministre des Affaires étrangères, telles sont les modestes places qu'entre i8i4 et i83o M. de Chateaubriand occupa. Que lui fallait-il donc? Tout ou rien. Il s'étonna que la première pensée de Louis XVIII rentrant en France n'eût pas été de le nommer premier ministre, c'est-à-dire de faire de la royauté le pié-
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(lestai (le M. de Chateaubriand. Il concluait un pcuiinpéluouscmenlde son importance littéraire à son importance politique, (iellc-ci ciU pu s'accroître et devenir peul-(^trc la première, avec le temps et les services, si le caractère, si l'incroyahle excès de personnalité, si la frénésie de mécontentement, si le démon toujours vivant et présent de René ne lui eussent ôté la modération indispensable pour exercer et montrer à sa place et }\ son rang son aptitude d'ailleurs réelle aux alTaires. Mais, en iSi/j, en iHiT), son importance, son utilité politique ne souffrait aucune espèce de comparaison avec celle iVun ïalleyrand ou d'un Hichelieu. Du point de vue royal, du point de vue de TÉtat, qu'il ne faut pas confondre avec celui de l'esthétique lilléraire, il lui restait les plus hauts grades h gagner, lien vint à les avoir d'ailleurs d'une autre manière : en encombrant.
Trait admirable ! la royaliste Mme de Chateaubriand, dure jusqu'à l'atrocité pour les Bourbons, n'a pour Napoléon que des sourires. Kn ceci encore elle reflète le sentiment de son mari. Sous l'Empire, Chateaubriand, retiré sous la lente, ne voulant rien du pouvoir, couronné de gloire et jouissant assez tranquillement de la sociélé, ne se sentait subordonné à rien, ni h personne, il n'avait (pie le ciel au-dessus de sa
tête. Il pouvait penser et dire : Napoléon et moi. De cela, il a toujours gardé un fond de reconnaissance et de tendresse à l'empereur. Sons les rois, cet épanouissement n'était plus possible à un royaliste. Pour être quelque chose, il fallait servir, entrer dans la hiérarchie, donc être lirnité. Voilà ce que Chateaubriand n'a jamais pardonné à la monarchie. Il est vrai qu'en i83o, la monarchie légitime étant par terre et le roi en exil, il recommença à prodiguer sa fidélité. Durant la Restauration, il n'est pas exagéré de dire que sa conduite fut une trahison raffinée. En 1816, il sait parfaitement quel tort terrible les prétentions et les rêveries des ultras font à la monarchie. Mais comme l'opposition des ultras est à ce moment la plus active et la plus virulente, il se met avec les ultras. En 182/i, après sa sortie forcée du ministère Vilièle, ce sont les libéraux extrêmes, les bonapartistes,, les révolutionnaires qui sont dangereux. Il se jette à leur tête, ne se solidarisant pas, dit-il, avec leurs doctrines, mais voulant être avec les hommes généreux et loyaux contre un gouvernement bas et ^perfide. 11 devient l'idole de la gauche. Les étudiants républicains le portent en triomphe dans la rue. « Tous les aspirants et tous les mécontents accouraient chez lui », écrit sa femme, sans s'apercevoir de ce que ce
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mot <) (raccal)iant pour celui qui s'est posé en cliovalior oten hardo du loyalisme monarrliiqur. Ouand on observe rallitudc de (llialeauhriand «oiis la Heslauration, dit Thureau-Dangin, won recueille cette impression que Chateaubriand donne toujours raison à l'opposition, tout en n'en étant pas(i)». Qu'ajouter à cette sentenoe du profond et modéré historien ?
CHATEAUBIllANn ET JULES LEMAÏTHF
Le C/ia/i'(/uOrtan(/ do Jules Lemailre a paru en librairie et je viens de relire d'un trait la suite de ces dix conférences que j'avais, comme tout le monde, connues une à une. J'aurais pu m'en dispenser, car toutes les nuances de oc portrait me restaient dans le souvenir.
('/est la grande vertu de l'art de Lemaitre que de graver durablement dans notre esprit jusqu'au dernier détail de sa pensée et de ses peintures. l']lle est due à celte diction d'une pureté et d'une lucidité inimitables, toujours e.xquise et
,\) Le Parti libéral sous ta Re&tauralion.
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cependant toujours franche, directe et ( dans le sens où on le prenait autrefois) naïve, à cette sûreté sans effort dans le choix et le rapprochement des traits les plus justes et les plus précis, à ce coloris délicat dans la justesse, à ce don enfin de filtrer les sujets les plus pleins sans rien laisser échapper de leur substance. Ces qualités admirables, que la foule ressent lorsque Lcmaitre réussit, par la perfection même de son style, de son français, à faire pénétrer dans les parties les moins préparées d'un immense auditoire la lumière d'une' doctrine politique, sont celles dont on ne se lasse point. Il y a de grands, de très grands écrivains dont la puissance de prise et d'action se paie par une certaine fatigue. Il en est d'autres qui ne fatiguent jamais. Ce sont deux races différentes. On aurait tort de croire que, pour être plus légère d'allure et de mouvement, la seconde soit plus légère de fond. Celle-ci est la race de Sainte- Beuve (seconde manière), d'Anatole France, de Jules Lemaître. J'ai donc commencé la lecture de ce volume sans l'intention d'aller jusqu'au bout, puisque je le connaissais déjà. Et je suis allé jusqu'au bout avec délices.
Mon plaisir n'a sûrement pas été diminué par le fait que le portrait tracé par Lemaître de ce modèle illustre entre les illustres, ainsi que ses
ClIATtAUBIIlAND
jugements surcetle œuvre, ce caractère, celle vie, m'ont semblé très vrais. Ce n'a pas été, on le sait, l'avis de tout le momie. Quand je dis qu'on le sait, je veux dire (jii'on le sait à I*aris. Pour (ju'on ne l'igiiorAt point dans les provinces, il faudrait que ce murmure violent de certains salons, de certains huroaux de rédaction, de certains milieux, eût abouti l\ une censure écrite, ù une explication de griefs, mieux encore, à la composition d'un autre portrait qui se fût fait reconnaître, en opposition avec celui de Lemaître, pour le véridicpie. Cela viendra peutêtre. Mais on peut avertir l'audacieux qui s'en chargera de la difficulté de sa tAchc. Ou'cslce qui est reproché à Lcmailre? Des duretés, de la malveillance, du dénigrement, 11 faut bien dire qu'il n'a })as plus mal traité Chateaubriand que ne l'avaient fait Sainte-Beuve, Lamartine, Louis Veuillot, Ciharles Maurras, et, m'assuret-on, Balzac, qui l'aurait peint quelque part (je ne sais où c'est sous un nom de roman. .le crois même qu'il l'a sensiblement mieux traité. Ce sont là des autorités qui s'ajoutent à la sienne, pour autant qu'il a été sévère, Ouelles sont celles (ju'on y oppose et qui ont parlé de Chateaubriand de façon à satisfaire ces admirateurs ou peut-être ces fétichistes bles.sés? Où faut-il chercher l'expression do leur concep-
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tion, de leur thèse sur Chateaubriand ? Nous attendons de le savoir pour la discuter. Qu'ils y prennent garde : quelques protestations emphatiques, mais sans raisons, quelques cris de foi non motivés, demeurent sans crédit contre desjugements conclus d'une analyse savante, profonde, minutieuse et souple à merveille. La vérités c'est que les libertés et la franchise de Lemaître n'ont pas tant froissé une conviction qu'une religion assez aveugle et étourdie et qu'on sent d'ailleurs médiocrement informée sur son dieu.
Lemaître a été dur, il est vrai. Mais il n'a pas été que dur. Sur le caractère de Chateaubriand, ce qu'il a énoncé de plus rigoureux tient sans doute dans ces mots : « Si vous croyez que je ne l'aime pas tel qu'il est, combien vous vous trompez!... Mais que voulez-vous ? On n'a pas le besoin absolu de respecter ceux qu'on aime, ou si vous voulez, on n'aime pas ceux-là seulement qu'on respecte. » Le respect ne se trouve donc point parmi les sentiments que la personnalité de Chateaubriand inspire au critique. Mais d'autre part, il lui reconnaît «l'âme haute..., l'âme noble », la fierté de l'honneur. Il est impossible, quand on a un jugement normail^ d'avoir vraiment fréquenté Chateaubriand, et de le caractériser d'une manière sensiblement
CilATKAUniUAND H
(lilVérenle, de ne pas donner sur sa nature molale ces deux notes qui ne se coiilrcdisenl poi<9t, mais dont chacune inodiiie et fixe la portée de l'autre. Ses amis les [»lus dévoués, Konlnnes, le tendre et sui)lil .louJxîrt (de qui Lcmaitre iioQS donne un ravissant crfiyon)^ l'appréciaient ainsi. Ils l'adoraient, luais ne le prenaient pas tout à fait au séi'icux. Ils <!'takînt séduits et lui prodiguaient les louanges, les caresses, mais toujours avec une réserve d'indulgence et d'ironie. Ils l'aimaient tel qu'il (Hait, mais ils le voyaient tel qu'il était. Kncore ceu.\-là ne J'ont-ils connu, ou au moins pratiqué, que comme écrivain et dans les rapjiorts do ramitié privée où il montrait, avec une suldime ingénuité d'égoisme, une facilité aimable et endiablée. Mais ceux qui l'ont vu aux atTaires,qui oot ou à partager avec lui les responsabilités publiijues. l'ont unanimement trouvé insupportable. Il les a tows excédés.
<^)uoi d'étonnant!' Si les rôles publics que (Uiatcaubriand a voulu jouer n'étaient pas audessus de son intelligence, il y avait contraste absolu enlrc leur nature «t sa nature. Dans les hautes charges politiques que son ambition a obtenues et dans celles plus hautes qu'elle a désirées vainement, ce qui l'intéressait ou l'eût intéressé par-dessus tout, c'est de s'y voir. 11
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n'ambitionnait pas le pouvoir comm e ceux qui ont ou croient avoir une conception de bien public à réaliser; il ne l'ambitionnait même pas pour lui-même, mais pour son faste et afin de mesurer à sa personnalité le plus haut piédestal de l'homme, afin, dirai-je, de faire tomber de la plus grande élévation possible la sentence orgueilleuse de René sur la vanité, l'ennui et l'insignifiance de tout. Bref, c'était un incurable acteur, le plus étonnant acteur, si Ton veut, qui ait jamais vécu, naïvement passionné pour sa propre comédie et y portant un art digne de fasciner, plein d'ailleurs de pétulance et de saillie, capable ( ce qui est, après tout, sympathique) de lever le masque, quand cela lui chantait, et de s'amuser le premier de la part du Gascon dans ses gestes et dans ses dires. Les paroles aussi fortes et énormes en leur genre que celles de Rousseau se proclamant infatigablement le meilleur des mortels que Dieu ait jamais créés, abondent sous la plume de Chateaubriand.
Sur l'œuvre littéraire, voici quelque chose d'assez plaisant. Il y avait jusqu'ici une opinion assez généralement acceptée : c'est qu'à parties Méîiioires d' outre-lomhe toujours très lus et tenus à bon droit pour une des merveilles de notre littérature, à part René et Atala, ces deux do-
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cuinents par excellence sur l'Ame du romantisme, ces deux dates capitales de l'histoire des lettres, les livres de (ihateaubriand étaient caducs et devenus ennuyeux. Qui lisait les tSatclicz et le Dernier des Abenvé rages? ^)ui lisait Les Martyrs et môme le Génie du Christianisme ? Le discrédit de fait de ces deux derniers ouvrages était excessif. L'un et l'autre — si on les compare au dessein avoué de l'auteur: uneépopéeclirétienne, une apologie du christianisme — sont manques. Mais ils sont pleins de beautés, de beautés à la Chateaubriand. Lemaître les a relevées. Aussi peu dupe que qui que ce soit de la fantaisie I^Henan disait : des pantalonnades) de cette théoloçie et de cette apologétique, convenant que « le Génie du Christianisnte a introduit jusque dans la chaire chrétienne le ton romantitjue, le ton dégagé, le ton artiste, et d'autres mauvais tons », il conclut néanmoins que « tout cela est noyé dans le y^rand et durable bienfait du livre ». On pourrait trouver la sentence un peu favorable.
Sur les Martyrs, quelques mots très précieux indiquent la vraie perspective où il faut se placer pourvoir toutes les parties de beauté et de charme se lever et se dégager de tout ce qui est fatras, artifice compassé et placap:e.
Il y a, dans les Martyrs.^ le combat des Francs, et il y a Velléda. Il y a Chateaubriand lui-même M la plus rare fleur de son sang. Gliactas, Keiié, Eudora, c'est lui. Atala, Amélie, Velléda, c'est elle. 11 ue s'intéresse violemment — et assez pour leur donner la vie par des mots — qu'aux images de son propre cœur ou des cœurs qu'il à troublés. Velléda vit, parce qu'elle est sa grande aventure passionnelle; Cymodocée vit, parce qu'elle est son paganisme, habillé en vierge. Les autres sont des ombres...
Cûmme c'«st juste ! Souvenez-vous du récit d'Eudore et de cette page où il raconte sa vie âe jeunesse à Naples. C'est un enchantement, cela respire la volupté avec tous ses parfums, toutes ses langueurs, ses images et ses musiques. Eudore voudrait recommander à l'assemblée qui l'écoute le plaisir et des conseils épicuriens fondés sur la brièveté de la vie, qu'il ne parlerait pas autrement. Pourtant, il s'adresse à une assemblée chrétienne, il la veut édifier par le récit de son repentir et de sa conversion et il le devrait faire avec une éloquence d'autant plus mâle et haute qu'il est officier romain. Si l'on se préoccupe de la vérité des caractères et de la convenance des situatiojrs (qui sont tout de même des règles de l'art et dont l'observation peut seule soutenir la force et l'intérêt d'une longue composition), si l'on se place, dis-je, à
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- <• poiiil clc vue d'un goùl supérieur cl ferme, on oiiduinnera le Ion et rinftpiralion de ce mor- ( <îuu. Mais si l'on oublie l'enseig^ne de Yépopée I ///•(•/ à'iinc, pour ne pens«.T <|u'ù René, si l'on ilôtaclie le morceau et qu'on l'inlilulf mentale uienl : /es Plaisirs et la niélancolie d'un jeune f)oète à Muples, le cliarme en est unique. L'apolagiste forcé e'e&t oublié, grâce à Dieu, pour redevenir l'Anacréon qu'il est. Mais Anacréon» intime s;randios(uiicnt orchestré, cela ne fait m hiinlc, ni Millon, ni Pierre Corneille.
il ne dé|>eudait pas plus de Lemaltre défaire dix conférences égales en beauté à celle qui concerne les Mémoires dOulre-Toinbe qu'il ne dépend du marin d'avoir toujours un vent puissant dans les voiles. Cette conférence est un de s(is chefs-d'œuvre,
(".ouuue vue d'ensemble sur l'art et la poésie de Clialeaubriand, que nous propose-t-il ? 11 faudrait recueillir là-dessus vingt sentences pleines de sens, de poids et de largeur dans la fermeté. Jo les résumerai bien pauvrement en di- --ant ù peu près ceci. Si les mots de naturel , de l«itl(étitfue, tï'/tuniain, de c/y//, sont ceux qui reviennent le pins dans les louanges que nous donnons Ix Homère, à. Sophocle, Virgile ou Racine, pas une fois on ne sera tenté de les appliquer à (^liateaul)riand. Sauf (|uand il chante la
mélancolie et la volupté (où il mêle d'ailleurs vune sorte de rage dévorante qui est dans la nature, mais à titre de perversité et d'exception), il n'est jamais dans la nature. Il pense, compose, voit et peint sur une sorte de théâtre fastueux et à la lumière, non du jour, mais de larampe. Cette lumière est d'ailleurs prodigieuse et inouïe d'effets. Réserve faite de tout ce qui se peut et doit dire de cette base d'artifice, il est impossible de faire plus jouir des formes, des sons et des images par le moyen des mots et des phrases que ne l'a fait Chateaubriand. C'est bien dans le même sens que Jean Moréas prononçait : « Chateaubriand fait du plaqué avec génie. » Mais les raccourcis de ce genre, si forts soient-ils (et celui-ci l'est), emportent trop le morceau. Les nuances et les retouches de Lemaître permettent mieux la justice. En outre, il faut réellemeiît excepter, comme lui, de cette appréciation générale, les Mémoires d' outre-tombe où Chateaubriand, parlant de ce qu'il a vu de ses yeux (et quels spectacles ne lui ont pas été donnés!) a souvent la substance d'un historien et d'un moraliste de la suite de Tacite et de Saint-Simon, plein d'énergie et de la plus forte prise sur le sujet.
N'en déplaise aux divinisateurs en bloc, il faut analyser, distinguer, définir. On ne trou-
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vera pas le dieu, mais très souvent un prestigieux démon. Que ces piétés peu éclairées, plus ou moins inspirées de la tradition confite (les pensionnats, ne s'en prennent pas à Leniaître, mais h la critique, — à la vraie.