LA VIE DE HENRI BRULARD
Nous les avons reçus avec délices, les deux premiers volumes de cette belle édition complète de Stendhal — belle par la valeur littéraire et par la présentation matérielle — qu'entreprend aujourd'hui la librairie Champion.
Ces deux volumes contiennent la Vie de Henri Brulard, c'est-à-dire la vie de Beyle lui-même publiée pour la première fois intégralement. Le bon Striensky, qui a tant fait pour la gloire de cet auteur et qui a trouvé dans son labeur son propre renom, avait dans sa publication du même ouvrage, et pour des motifs que j'ignore, supprimé environ deux cents pages du manuscrit, un peu arrangé le reste. Il avait eu tort. Le principe de l'intégralité des textes est, littérairement parlant, indiscutable. C'est ce qu'a com-
STENDHAL ftfr
\>vi> M. Bdouard Chainpion, (|ui a imprimé d'après le manuscrit de la Oibliolhè(|ue de Grenoble ol «''churfi d'nulant de noten explicatives que l'on eu |)eul souhaiter cette première autoliio|Jtrapliie de la jeunesse de Bcyle, dont le récit va de sa naissance ù sa vin^l-cinquième année, iivec pas mal de lacuucs et aussi pas mal d'in- ( (irsiions au delà de celle période. C'est à l'âge lie cinquante-trois ans, à Civita-Vecchia où il était, coiume on sait^ consul de France, et à Home, où il résidait le plus possible, que Stendhal rédigea ses souvenirs.
Pounpioi ce récit est-il passionnant et plein (le charme? La vie de Stendhal n'a, pour cette t poque d'événements extraordinaires, rien d'ex- Iraordiuaire. Néen 1788, issu d'une famille d'ex- ( ellenle bourgeoisie de Grenoble qui fût bientôt parvenue à la noblesse si l'ancien régime eût duré, s'entendanl mal avec son père qu'il trouve nies<piin et intéressé cl qui n'a eu, me semblel-il, que le tort de n'être aucunement poète, adorant sa mère qu'il perd à huil ans et son i;rand-père le docteur Gagnon, homme très cullivé. qui a passé trois jours ù Ferney chez \'oltnin;, «pii se complaît dans ce souvenir cl qu'il ne cesse de comparer pour le caractère et Vte»prit à Fonlenelle, instruit i»ar des précepteurs privés. j)uis à J'École centrale de Grenoble [les
Ecoles centrales furent les premiers établissements d'instruction publique élevés sur les ruines des établissements de la monarchie), Henry Beyle, vers seize ans, n'a qu'une idée : quitter sa ville, vivre à Paris. Qu'est-ce qui l'y attire? Le plus romanesque rêve de gloire et d'amour. Il veut « composer des comédies comme Molière » et être aimé; il pense trouver à Paris ce qui ne se trouve pas à Grenoble, des femmes pleines de sentiment et d'imagination. Il cherche les jardins d'Armide. Et pour y arriver, il prend le chemin... des mathématiques. Il explique lui-même ce plan : s'il devient fort en algèbre, on l'enverra concourir pour l'École polytechnique. Il y mord admirablement et s'embarque. Mais une fois dans la place, adieu le concours et l'Ecole ! Sa famille ne manque pas d'argent; il ne lui en faut pas beaucoup, car il est, comme il le sera toujours, sans vanité; il flâne. Paris le déçoit affreusement, parce qu'un pays « sans montagnes » serre le cœur du jeune Dauphinois, parce qu'il rencontre ici aussi une humanité toute possédée et rendue lâche par les calculs de la gloriole, de l'intrigue et de l'argent et toujours prête à se contenter, en fait de sentiments supérieurs, de phraséolo^es insincères. Il a reçu l'hospitalité chez son cousin Daru , le grand Daru, intendant général des armées.