‹ Portraits et étudesChapitre 10 sur 28 · DE CETTE NOUVELLE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE CETTE NOUVELLE ÉDITION

L'indulgence qui avait accueilli ces Discours lorsqu'ils furent prononcés, et ces Articles de critique .quand ils parurent pour la première fois dans V Assemblée nationale^ le Journal général de Vinstruction 'publique , les Débats , la Revue des Deux Mondes, n'a point manqué au volume où j'ai fini par les réunir. Quelques énonciations, je le sais, ont semblé dures à certains esprits, et mes jugements, je ne l'ignore point, n'ont pas laissé d'atteindre plus d'une idole. Mais je m'assure aussi qu'en somme les préjugés auront cédé à la sincérité de mon langage, et que devant l'évidence des textes seront tombés les engouements les plus opiniâtres.

C'est donc avec confiance que j'offre de nouveau ce volume, accru de récentes études, à ceux qui, pardessus tout, estiment le vrai, quelque ancien, j'ai presque dit quelque rebattu qu'il puisse être.

Pour ma part, je l'avouerai, plus j'avance dans ma

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carrière philosophique et plus je m'attache d'une prise ferme au sens commun. Évidemment, la philosophie dépasse le sens commun. Il lui appartient de l'épurer, de le féconder, de le régler par la réflexion, de donner à ses croyances l'autorité de lois et à ses inspirations la valeur de principes. C'est à cette seule condition que la philosophie est vraiment une science, de même que cette condition remplit en fait sans conteste la première des sciences. Mais, d'un autre côté, que devient la philosophie, si elle n'accepte le sens commun pour point de départ et pour point de repère ? Une chimère, et rien de plus ; une fantaisie parfois ingénieuse, parfois brillante, souvent une dangereuse illusion.

Qu'on y songe! Dans les sciences naturelles ou mathématiques, en physique, en astronomie, il n'y a pas heu, il serait absurde d'en appeler au sens commun. Ni Yolta, par exemple, n'est justiciable du sens commun, ni GaUlée. Loin de là, leurs découvertes ont été presque autant de paradoxes jetés en défi au sens commun, et la gloire de leurs successeurs a précisément consisté à perpétuer cet étonnement des hommes en confondant leurs habitudes de chaque jour. Et la raison en est facile à concevoir. Le sens commun n'a point pour objet une théorie de

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l'électricité, une théorie du cosmos, non plus qu'une théorie de la lumière ou de la chaleur. Capable d'entendre les démonstrations, de mettre à profit les expériences, le sens commun est incapable de les devancer. Elles restent le prix du labeur et comme la conquête du génie. Aussi bien, quelque précieuses qu'elles soient , ces vérités , tout extérieures à l'homme, ne s'en trouvent pas moins assez indifférentes aux fins de l'homme.

Il n'en est pas ainsi de l'objet propre du sens commun, lequel consiste dans la connaissance innée à tout homme de l'homme même, de Bien, des rapports de l'homme avec ses semblables, avec l'univers, avec Dieu. Qu'est-ce que l'homme? Qu'est-ce que Dieu? Quels sont les rapports de l'homme avec ses semblables, avec l'univers, avec Dieu ? Ce sont là effectivement des questions qui importent d'une manière souveraine à notre destinée. C'est pourquoi, «la Providence (comme Kant lui-même l'a écrit quelque part) n'a pas voulu qu'elles pussent dépendre de la subtihté de raisonnements ingénieux; elle les a, au contraire, livrées immédiatement au sens commun qui, lorsqu'il ne se laisse point égarer par une fausse science , ne manque jamais de nous mener droit au vrai et à l'utile. » — ce La nature, écrivait

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encore le père du Criticisme, le métaphysicien de la Raison pu7'e, le logicien de la Dialectique transcendantale^ la nature dans ce qui intéresse tous les hommes sans distinction , n'est coupable d'aucune distribution partiale de ses dons, et la philosophie la plus sublime, quand il s'agit de la fin de la nature humaine, ne peut aller plus loin que l'intelligence la plus vulgaire ^ » Remarquable et candide aveu arraché par l'évidence même des choses au théoricien le plus abstrait, au spéculatif le plus absolu qui ait jamais été ! Oui, de même que le minéral recèle les lois de sa composition, la plante les lois de son organisme, l'animal les lois de son instinct, l'homme porte en lui-même les lois de son être. Mais, à la différence du minéral, de la plante, de l'animal qui cèdent à leurs lois aveuglément et fatalement, l'homme obéit à ses lois parce qu'il est libre et les applique librement parce qu'il les connaît. Distincte ou confuse, oblitérée jusqu'à l'idiotisme ou développée jusqu'au génie, cette connaissance est naturelle à tout homme. Elle constitue le sens commun, et le sens commun, quels que soient les temps, les lieux, les degrés de civiUsation, demeure, en définitive, le maître de la vie humaine.

1 Méthodologie.

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Comment, dès lors, imaginer que la philosophie qui eût la science même de l'homme; que les sciences morales et politiques, qui ne sont que des extensions de la philosophie, puissent impunément négliger les données du sens commun? Et n'est-il pas, au contraire, de la dernière nécessité qu'elles cherchent dans le sens commun leur infaillible critérium ?

C'est pourquoi, quand je vois le sens commun traité avec un outrageux mépris par les faiseurs de systèmes, je me prends à penser avec Lichtenberg « qu'il serait instructif d'écrire l'histoire d'un professeur de philosophie ( selon Platon , Locke , Kant, etc.) qui demanderait à Dieu instamment de créer un homme d'après l'image de sa psychologie ; il est exaucé, et dès le premier jour, on est obligé de conduire cette créature aux Petites-Maisons ^ »

Quoi ! l'homme tel que le comprend le sens commun vous paraît ridicule ! Pour vous, superbes penseurs, qu'est-ce donc que l'homme? « L'éclosion d'un moment à la surface d'un océan d'êtres, et qui se sent, avec l'abîme, son père, une mystérieuse affinité. »

Quoi ! le Dieu du sens commun vous semble puéril !

» OEuvres, l. I, p. 156.

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